MESSIEURS
AR Sa vieille renommée de ,sapience et de savoir, l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen m’a toujours séduit, et j'avoue franchement que, depuis des années, j’ambitionnais l'honneur d’un siège parmi vous.
Ce qui provoquait mes désirs m’imposait la modestie. Le catalogue de vos noms me remettait en mémoire vos importants travaux et me tenait en garde contre l’aimable et trop décevante
illusion. D’ailleurs les années s’envolaient peu à peu, et, avec elles, les rêves dorés de la jeunesse.
Cependant, sans avoir l’espoir de faire l’une de ces œuvres qui forcent toutes les portes, je continuais de donner à l’étude mes loisirs et mes veilles. Sans compter sur l’honneur qui m’est fait aujourd’hui, je m’efforçais, par tous les moyens en mon pouvoir, d’être utile au pays.
Je croyais, et je crois encore, que le niveau moral des peuples s’éléve au souvenir des grands hommes; je croyais, et je crois encore, que mieux on connaît son pays plus on l’aime; j’ai la conviction que les soixante Sociétés de géographie qui rayonnent aujourd’hui sur la sphère, et dont les quarante mille membres serrent de plus en plus les liens qui les unissent, confondent de plus en plus leurs intérêts, concourent efficacement à la diffusion de la science, au développement des relations commerciales, au règne de la paix. C’est pour cela, Messieurs, que j’ai donné mes veilles à la mémoire de nos vieux marins et mes soins à la création d’une Société de géographie.
Sans m’abuser sur la valeur de mes travaux, je me sentais dans la bonne voie, et je ne me trompais pas, puisque cette voie m'a conduit au milieu de vous, à la place que j’ambitionnais.
Je suis bien loin d’attribuer à mon mérite les suffrages que
-vous avez eu la bonté de m’accorder; je serai plus sûrement
dans le vrai en les reportant sur votre extrême bienveillance, sur votre désir d’encourager les hommes de bonne volonté. Un fait dont je puis convenir, me confirme dans cette opinion.
Je tremblais en pensant au discours que vous doit tout récipiendaire, et j’avais d’autant plus de raison que j'ai souvent admiré l’atticisme et la hauteur de vue des vôtres,
Je regrette peut-être un peu, dans mon égoïsme, que vous n’ayiez pas établi l’usage des cinq éloges qu’exigeait autrefois l’Académie Française. L’éloge éternellement répété du cardinal de Richelieu,. du roi, du chancelier, du corps académique invitait à un doux sommeil favorable au récipiendaire !
Vous, Messieurs, vous laissez le champ libre. A votre élu de choisir son terrain et ses armes! On ne peut contester que cela ne soit trés-libéral, mais il faut bien convenir que vous vous donnez ainsi le droit d’être exigeants.
Je crois donc difficile la tâche qui m’incombe. Néanmoins, Messieurs, je me tiendrai ferme en selle, d’abord pour vous
témoigner ma gratitude, puis parce que, malgré tout, j’ai foi en
votre indulgence. Ma confiance est telle que je ne craindrai pas d’aborder l’un des problèmes les plus difficiles de la géographie historique normande.
Je chercherai si les Normands de la Normandie ont connu les navigations des Normands du Nord; s’ils ont eu les mêmes raisons et les mêmes facilités que Christophe Colomb pour chercher à l’ouest le pays des pierres précieuses, de l’or et des épiceries ; et je demanderai aux anciennes relations la date probable de l’arrivée de nos marins sur les côtes du Brésil.
Je disais en 1870, dans la préface des Découvertes et Elablissements de Cavelier de la Salle : « Les Normands partagent avec les » Bretons l’honneur d’avoir, les premiers, touché au Nouveau- » Monde ».
Ma pensée se portait sur l’expédition attribuée à Jean Cousin, mais j’entrevoyais, dans les brumes du couchant, les voiles
audacieuses des Rois de mer, frères. des fondateurs de la puissance normande sur les côtes de France. à J'ai raconté leur brillante épopée. Je n’y reviendrai pas. Il me |! suffira d’en retenir : que pendant cinq siècles les Scandinaves ont fréquenté les cûtes orientales de l’Amérique du Nord; que de 1121 à 1537 la cour de Rome a nommé des évêques au siège À de Gardar, capitale du Grônland ; que l’Amérique a souscrit aux . | Croisades et au denier de Saint-Pierre; que le Danemark, la Norvége, l'Allemagne et l’Italie surent qu’on trouvait à l’ouest un continent dont l’une des extrémités se perd dans les régions polaires.
Les Normands ont-ils ignoré les exploits de leurs frères du nn. Danemark et de la Norvége ? Nos annales et les sagas historiques établissent que les Normands de la Normandie ont toujours eu des rapports, et de bons rapports, avec les Normands des pays scandinaves. Dés lors, les skaldes ont chanté en Normandie Bjarn, les fils d’Erik, Thorfinn et les héros des navigations (| boréales.
Précisons.
14 Après l’assassinat de Guillaume-Longue-Epée (942), Louisd’Outre-mer conduisit à Laon le jeune duc Richard et envahit la Normandie. A la voix de Bernard-le-Danois !, Harald-Blaatand
1 Ce nom de Bernard n’est pas scandinave, mais il ne faut pas demander à nos vieux chroniqueurs une bien grande exactitude dans l’orthographe des noms ; ils semblent avoir eu pour règle, au contraire, de les défigurer. Dans À les Chroniques de Normandie, par exemple, Harald Blaatand est appelé, | page 27, Aigroult et Aigrolt. (Chroniques de Normandie, édit. Francisque | Michel, pour Ed. Frère; Rouen 1839). Aujourd’hui même nous donnons | sans sourciller à Hrolf le nom de Rollon.
(à la dent noire 2) qui se trouvait dans le Cotentin mit en déroute l’armée royale 3.
Harald fut reçu partout avec enthousiasme. N’a-t-on rien dit alors de ce qui se passait en Islande et dans le Grônland ?
L'enfant tiré des mains du roi Louis devient Richard-sans- Peur. Ses voisins, inquiets de sa puissance, se liguent contre lui. Il leur répond en appelant à son aide le vieil Harald. Celui-ci ne vient pas en personne, mais le secours ne se fait pas attendre, et bientôt les évêques et les seigneurs demandent la paix à grands cris. Si les Franks et les Normands s’entendent vite, les Danois ne veulent pas lâcher prise. Séduits par la douceur du pays chartrain, ils ne parlent de rien moins que de conquérir toute la France pour le duc ou pour eux. Richard leur prodigue les présents, les promesses, les belles paroles et offre des terres à tous ceux qui veulent embrasser le christianisme. Beaucoup acceptent : la Normandie reçoit ainsi une nouvelle couche scandinave et resserre les liens qui déjà l’unissent aux pays du Nord 4.
2 Blaa, bleu, signifiait autrefois noir.
3 OrD. V:rauis Historiæ ecclesiasticæe, édit. Aug. Le Prevost, t. III, pp. 86 et seq. — GUILLAUME DE JUMIÈGES, Les ducs de Normandie, trad. Guizot ; Caen, Mancel, 1826, pp. 78 et seq. — Dudon de S.-Quentin, Robert Wace et Benoit de S.-Maure font des récits à peu près semblables. Les Sagas sont muettes. Les historiens danois ne mentionnent cette intervention de Harald Blaatand que d’après nos chroniqueurs. Voir Mazrer, Histoire du Dannemarc ; Genève, 1787, t. ILE, pp. 54-56. — DEPPING, Histoire des expéditions maritimes des Normands et de leur établissement en France au X° siècle ; Paris, Didier, 1843, note XII, pp. 524 et seq. — Chroniques de Normandie (xim° siècle), édit. Franc. Michel, imprimées à Rouen, en 1839, pour Ed. Frère, p. 27.
4 Wie. GEemmer., lib. IV, cap. xvr et xvr, éd. Du Chesne, pp. 246, 247. — Chronique de Normandie par Benoit, trouvère anglo-normand du XII siècle, publiée par Franc. Michel; Paris, 1838, Imp. roy., t. Il, pp. 243-315. — Le Roman de Rou, édit. Pluquet ; Rouen, Ed. Frère, 1827, t. I, pp. 250-63.
Vers 980, Harald Blaatand fut détrôné par son fils Svend. A qui s’adressa-t-il pour avoir un asile et du secours? Au duc de Normandie 5.
En 1003, quand Svend se rendit en Angleterre pour venger le massacre des Danois, il vint à Rouen avec quelques vaisseaux et demanda Ja paix au duc Richard. Richard le traita magnifiquement et la paix demandée fut conclue. Ethelred, roi d’Angleterre, était pourtant beau-frère du duc de Normandie 6!
Huit ans plus tard, le port de Rouen reçoit encore des navires danois.
Richard avait marié au comte de Chartres sa sœur Mahaut, la plus belle fille du monde, si l’on en croit Robert Wace. La pauvre princesse mourut sans enfants et sa dot devint l’occasion d’une prise d’armes.
Les Normands remportent des victoires et le résultat définitif de la campagne ne paraît pas douteux; mais la réserve équivoque du roi Robert inspire des craintes à Richard, et le bon duc appelle à son aide deux rois de mer qui pirataient sur les côtes de Bretagne.
Ceux-ci ne se-font pas prier. Servir un frère, et, tout en butinant, donner de grands coups d’épée, c’était une bonne fortune !
L'arrivée de leurs navires sous les murs de Rouen met l’effroi dans le cœur des ennemis. Robert lui-même tremble pour ses États et insiste vivement en faveur de la paix.
Quels étaient ces pirates ? Les uns disent Lokmann et Olaüs, les autres Olaf et Svein. Guillaume de Jumièges assure qu’Olaüs
$ EvriËs, Danemark, collection de l'Univers, p. 31. 6 GuiLLauME DE Jumièces, trad, Guizot, liv. V, ch. vu, p. 119, 120,
* fut baptisé à Rouen, et François Pommeraye prétend que, pendant longtemps, la cathédrale a conservé de ses reliques 7.
De quel Olaf entendent parler les chroniqueurs ? Il y'en eut deux qui furent pirates, rois de Norvège et saints. Ce ne peut être Olaf Tryggvason. Mort en l’an mille, à l’endroit et à l’heure marqués par une femme qui avait juré sa perte et le partage de la Norvège, il ne put, en 1011, répondre à l'appel du duc Richard 8.
Est-ce Olaf Haraldsson ? Non, car les sagas qui nous racontent ses pirateries de 1011 à 1013, dans le Valland (nom que les sagas donnent à la France), sont absolument muettes à cet égard 9.
Lokmann et Olaüs ou Svein et Olaf ne sont pourtant pas des pirates imaginaires.
Les terribles fils d’Odin aimaient à répandre le sang des prêtres, à piller les églises, à faire coucher leurs chevaux dans
7 GUILLAUME DE JUMIÈGEs, trad. Guizot, liv. V, ch, xx1 et xxir, pp. 123-128; édit. Du Chesne, p. 254. — Le Roman de Rou, t. I, p. 333-351. — DEPPING, op. cit., pp. 404-408, 531-538. — Historia Olavi Trygguii filii (Scripta bistorica Islandorum de rebus gestis velerum borealium) ; Hafniæ, 1828, pars prior, cap. 79, pp. 171, 172; pars posterior, cap. 193, pp. 118, 119. — Saga af Olafi Tryggva syni (Heimskringla), pp. 346, 47. — PoMMERAYE, Histoire des archevêques de Rouen ; Rouen, 1667, p. 245. — RIANT, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves en Terre-Sainte au temps des Croisades ; Paris, 1865, pp. 102 et seq. = OrD. VrraLis Historiæ ecclesiasticæ, édit, Aug. Le Prevost, t. I, p. 177, note 1.
8 Saga af Olafi Tryggva syni (Heimskringla), p. 222, 223, 247-256, 346, — Rranr, loc, cit, — Historia Olavi Trygguii filii, loc. cit., pars posterior, cap. 244, p. 276.
9 Saga Olafs Konungs hins: Helga, Haralldssonar (Heimskringla), t. 1, cap. XIX, pp. 18, 19.
les chapelles, à chanter ce qu’ils appelaient ironiquement « la messe des lances 1° », A leur nom, les moines tremblaient d’épouvante, Qui avait vu leurs flottes semblables à « une troupe » de bêtes sauvages au milieu d’une forêt » ne l’oubliait de sa vie, Comment admettre qu’un moine de Jumièges ait supposé un fait aussi considérable arrivé peut-être de son temps, dont il connut, à coup sûr, plus d’un témoin? Benoit de Saint-Maur, poëte anglo-saxon du xrre siècle, aurait donc aussi inventé les détails qu’il donne sur l’expédition piratique des deux rois de mer et sur leur appel à Rouen par le duc Richard :! !
Il est probable que les noms des deux chefs furent mal entendus et mal écrits. Quant au fond du récit, le vieux moine des rives de la Seine dut être bien informé. Nous croyons donc qu’en l’an 1011 une flotte norvégienne a séjourné dans le port de Rouen ; nous croyons que le palais des ducs a retenti du chant des skaldes, peut-être des chants composés en l’honneur de Leif-le-Fortuné et des autres fils d’Erik-le-Rouge qui venaient d’explorer les côtes de l’Amérique du Nord depuis le Rhode- Island jusqu’à Terre-Neuve.
En 1013, après avoir piraté deux ans sur les côtes du Valland (France), saint Olaf Haraldsson vint passer l’hiver à Rouen parce que, dit la saga, les Normands de la Norvège trouvent toujours chez les Normands de la Normandie, leurs frères par Hrolf-'e- Marcheur, paix, amitié, sécurité 12. Haraldsson fut bien reçu et l’on causa sûrement de la patrie scandinave.
10 AuG. Taierry,. Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands ; Paris, Furne, 1859, in-8°, t. I, p. 92.
11 Chronique des ducs de Normandie, édit. Franc. Michel, Paris, Imp. roy., 1836-44, t. II, pp. 458 et seq. s |
12 Saga Olafs Konungs hins Helga, Haraldssonar (Heimskringla), t. Il,
la ent ipe | Sa osé t il ur, les ; de
tendes ren de hant r de aient ode-
lland parce jours plf-'eçu et
ands ; roy:
t. IL,
Juste au moment où il avait pris la mer, la Norvége était mise en émoi par l’arrivée de Thorfinn Karlsefn, qui rapportait de l’Extrême-Occident une riche cargaison et de curieux récits. Tous les skaldes glorifiaient ses exploits, et pour que la cour de Richard n’ait rien su de Thorfinn et de la belle Gudrida, sa femme, il faudrait que, de tout l’hiver, le duc n’ait pas donné un seul banquet.
Trois ans plus tard, au moment où elle revenait auprés de son frère, Emma, fillede Richard-sans-Peur et veuve d’Ethelred, tomba au pouvoir de Knut-le-Grand, qui s’empressa de placer sur son front la double couronne de Danemark et d’Angleterre 13. Et comme Richard réclame en faveur de ses neveux, Knut spécifie dans son contrat de mariage que la couronne passera aux enfants qu’il aura d'Emma, à l’exclusion de ceux qu’il a eus de son premier mariage. En même temps, Richard épouse Estrithe, sœur de Knut. Il la répudiera, il est vrai, mais alors les princes usaient fréquemment du divorce et cela ne tirait pas à conséquence; quoi qu'il en soit, Knut et Richard n’en furent pas moins bons amis 14.
En 1027, Sighvat, skald d’Olaf Haraldsson, vint à Rouen dans un but commercial. L’année suivante, étant er Angleterre avec son ami Berg, il composa un flokk (pièce de vers sans refrain) intitulé : Vestr-farar visor (chant du voyage en Occident). L’au-
cap. xIX, pp. 18, 19. — M. E. BrEauvois, Rouen et la Normandie dans les sagas historiques (Bulletin de la Société normande de Géographie, 1879, p. 132). 13 Historia Knuditarum (Scripta bistoria Islandorum), t. XI, p. 178, 179. — L'auteur de la saga dit à tort qu'Emma était sœur de Robert-le-Diable et de Guillaume. La même erreur se trouve dans la saga d'Haraldsson (Heimskringla), t. IL, cap. xx, p. 18.
14 Evriès, Danemark, pp. 36 et 37.
DR En
teur de la saga du roi saint Olaf Haraldsson en a conservé le premier quatrain, que M. Eugène Beauvois traduit ainsi :
Rappelons-nous, Berg, combien de fois, Le matin, à Rouen,
Dans nos voyages, j'ai attaché le navire A la muraille de gauche !1f.
A l’époque du voyage de Sighvat, les Scandinaves n’étaient plus exclusivement pirates et guerriers. Ils commençaient à s’occuper de commerce et se rencontraient fréquemment sur les iarchés anglais avec les marchands normands dont ils partagvaient peut-être les importants privilèges 16.
Aux relations de famille, qui s’affaiblirent par l’éloignement et l’altération du langage, succédérent des relations commerciales fréquentes, même intimes, dont le Coutumier de la Vicomté de l'Eau de Rouen garde des traces irréfragables et persistantes. Il y. est dit que les nefs et coques de Frise et de Danemark peuvent vendre leurs marchandises sans le congé du vicomte de l'Eau. Pour la nef danoise, remarque M. Ch. de Beaurepaire, elle a joui de cette faveur « peut-être par privilège pour l’ancienne patrie normande 17 »,
1$ M. Euc, Beauvois, loc. cit,, p. 133. — Saga Olafs Konungs hins Helga, Haraldssonar (Heimskringla, t. Il, pp. 263, 264).
16 « Notre commerce avec les Anglo-Saxons est fort ancien ; il devait être considérable, car ce peuple produisait peu et demandait beaucoup à ses voisins. Nous connaissons un règlement du roi Ethelred II, promulgué en l’annéé 979, par lequel les marchands de Rouen, qui apportaient à Londres des vins et du craspois (du marsouin), sont exempts d'impôts. Nous faisions donc, dés le x® siècle, le transit des vins de France pour l'Angleterre ». (FRÉVILLE, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, t. I, p. 90).
17 M. Cu. DE BEAUREPAIRE, De la Vicomté de l'Eau de Rouen et de ses coutumes au XIII° et au XIV® siècle ; Rouen, Le Brument, 1856, pp. 17, 267-
nservé le si :
n'étaient nçaient à nt sur les ils parta-
ignement imerciales ’icomté de antes. Il y.
k peuvent de l'Eau.
aire, elle a l’ancienne
s bins Helga,
il devait être h ses voisins.
l’annéé 979, les vins et du donc, dès le LLE, Mémoire
buen et de ses pp. 17; 267-
Enfin, par le traité d’alliance conclu le 20 septembre 1456 entre Charles VII et Christiern Ier, les Normands de France furent plus que jamais unis aux Normands du Nord 18.
Ne résulte-t-il pas de tous ces faits que nos Normands ont eu une notion plus ou moins précise de l’existence des régions transatlantiques, si souvent abordées par leurs frères des pays scandinaves 19?
On peut bien admettre qu’à bord de nos navires, le soir, quand l’état de la mer et du ciel appelait les marins sur le pont, les anciens causaient de ces aventureuses expéditions ; qu’ils en causaient encore au xive siècle, en allant aux côtes de Guinée, quand ils apercevaient à l’horizon la silhouette de Lancelote et de Fortaventure. Si de l'influence que devaient exercer ces souvenirs on rapproche l'incroyable audace des armateurs de Dieppe et de Rouen, on admettra sans peine, sinon comme certaine, du moins comme probable, plus d’une tentative ignorée sur les mystérieuses terres de l’ouest.
Si maintenant nous nous plaçons au point de vue des connaissances cosmographiques, nous verrons que nos marins avaient les mêmes raisons que Christophe Colomb de chercher par l’ouest le pays des épiceries, et que les circonstances leur offraient des facilités qui manquaient malheureusement à l’immortel génois.
18 FRÉVILLE, op. cit., t. I, p. 281. — Archives nationales, J 457, p. 1 (pièce citée par Fréville). — Evriès, Danemark, p. 124.
19 M. D’AvEZAC, Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles de Canada, Iiochelaga, Saguenay et autres. Introduction historique; Paris, Tross, 1863, f° 1v verso. |
Lorsque Christophe Colomb exposait, devant les savants du Portugal et de l'Espagne, son projet d’aller en orient par l’occident 2, on se moquait de lui 2!, on disait que son projet n’était que du vent 22, Après le succès, on nelui marchanda pas l’admiration 23, mais alors on fit intervenir le hazard, l’audace et le surnaturel. Puis, par un revirement dont il serait puéril de s’é-
20 Buscar el levante por el poniente, ou, comme on a dit jusqu’au commencement du xvi° siècle, Buscando las tierras del- Gran Can navegando al occidente.
21 Todos aquellos que supieron de mi impresa con risa le negaron burlando. (NAvaARRETE, Coleccion de los viages y descubrimientos, que bicieron por mar los Españoles desde fines del siglo XV ; Madrid, Imprenta real, 1825, t. Il, p. 262).
22 Que todo era un poco de aire. — Henri VII d'Angleterre « tenne tutte per vane le sue parole ». Oviepo, Sommario della natvrale et generale bistoria del l’Indie occidentali, apud Ramusro, Delle navigationi et viaggi ; t. IT, Venetia, 1606, f 66 À, — Les Génois lui répondent : « Et per questo tennero questo suo ragionamento per vna fauola et vn sogno ». (Summario del l’historia del l Indie occidentali cavato dalli libri scritti Dal Sig. Don Prerro MarTiIRE Milanese, apud Ramusio, t. II, $ 1 C.
23 « À Londres, à la cour du roi Henri VII, dit le légat Galeas Butrigarius, quand les premières nouvelles nous arrivèrent de la découverte des côles de l'Inde, faite par le génois Christophe Colomb, tout le monde convint que c'était une chose presque divine de naviguer par l’ouest vers l’est, où croissent les épiceries ( a thing more divine than human, to sail by the west to the east, where spices grows) ». Memoir on Sebastian Cabot, illustrated by documents of the rolls, now firit published, 1831, p. 10).
Pierre Martyr, dans sa lettre de décembre 1493, raconte que son ami Pomponius Lætus, le grand propagateur de la littérature classique romaine, ne put retenir des larmes de joie à la nouvelle de la découverte du Nouveau- Monde. (Opus epistoiarius Perrt MaRTYRIS ANGLERIT Medionalensis ; Amstelodami, 1670, Ep. cz, p. 84).
À la mort de Christophe Colomb, il y eut un revirement, Dans le fameux procès entre le fisc et don Diego Colomb, on prétendit que la découverte de l'Amérique était facile et prévue depuis longtemps.
vants du ar l’occiet n’était as l’admijace et le il de sé
Lu commen al occidente.
n burlando.
por mar los II, p. 262).
ne tutte per le bistoria del enetia, 1606,
questo suo ia del l’Indie RE Milanese,
Butrigarius, e des côtes de convint que , où croissent se west to the L by documents
ue son ami romaine, ne du Nouveauis; Amstelo-
s le fameux Hécouverte de
tonner, on prétendit que le second hémisphère était connu depuis longtemps.
Pour Colomb, il crut que sa découverte était l’accomplisse-
ment d’une prophétie d’Isaïe, et qu’elle tirait toute son importance des facilités qu’elle donnerait pour la conquête du tombeau du Christ: elle devait procurer des monceaux de cet or qui donne la puissance sur le monde et « fait même arriver les âmes en paradis 24 ».
Si l’on en croyait son livre extravagant des Profecias, il serait un homme providentiel, prédestiné ; Dieu serait son inspirateur immédiat et son pilote.
Laissons ces prétentions et ces rêveries qui ne servent qu’à montrer ce puissant génie fléchissant sous le poids de la gloire et des ans ; cherchons, dans ses longues et persévérantes tudes, ses vrais titres de gloire, ce qui dut fixer sa foi.
Etant en Portugal, il vit des navires aller à la Côte-d'Or et s’avancer d'étape en étape jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Lui-même fit un voyage à El Mina et un autre par delà l’Islande. De cette course d’environ 66 degrés sur un même méridien il conclut judicieusement que les zones habitables et inhabitables étaient de pures fictions, que sur tous les points de la sphère l’homme conservait la perpendiculaire, que l’on pouvait tout aussi bien naviguer de l’est à l’ouest que du sud au nord.
24 « El oro es excelentissimo : del oro se hace tesoro, y con él, quien lo tiene, hace cuanto quiere en el mundo, y Ilega 4 que echa las animas el paraiso », (NAVARRETE, op, cit, t, I, p. 309). Navarrete fait observer en note que c’est l'or distribué en aumônes qui, dans la pensée de Colomb, fait arriver les âmes en paradis. La piété exaltée de Colomb ne permet pas, en effet, de donner à ses paroles un autre sens.
Il refit alors ses études cosmographiques et recueillit avec soin tous les indices matériels de terres occidentales 25.
En définitive, sa théorie repose sur trois erreurs : l’extension de l'Asie vers l’est, la réduction du volume de la terre, la possibilité d’aller directement des côtes occidentales de l'Espagne aux côtes orientales de l’Asie.
Colomb suppose que la plus grande partie de la sphère a déjà êté naviguée, que l’espace restant à parcourir est compris entre les Açores et les limites orientales de l’Asie, que cet espace ne peut dépasser un tiers du grand cercle.
Sur les 24 heures qui composent le grand cercle, Marin de Tyr a connu, dit-il, du côté de l’Orient, jusqu’à Thinæ, qui se trouve à la quinzième heure. D’un autre côté, les Portugais ayant avancé les côtes occidentales d’une heure par la découverte
2$ Standosi egli in Portogallo, comincid à congietturare, che, si come quei Porthoghesi caminauano tanto lontano al mezo d), medesimamente si potrebbe caminare alla volta dell’ Occidente, et che di ragione si potrebbe trouare terra en quel camino. Di che per meglio accertarsi, e confermaruisi, comincié di nuouo à riuedere gli auttori di Cosmografa, che altre volte haueua letti, et à considerar le ragioni Astrologiche, che poteuano corrôborare il suo intento, et per conseguente notaua tutti gli indicij, dé quali ad alcune persone, et marinari sentiua parlare, et dä quali in alcuna maniera poteua riceuere aiuto. (Historie del sig. don Fernando Colombo. Nelle quali s’hà particolare, et vera relatione della Vita, et de’ fatti dell Ammiraglio Don Christoforo Colombo suo Padre, etc, In milano, Appresso Girolamo Bordoni (1614) p. 23. L'édition originale (Venise 1571) est fort rare, même en Italie. — L'édition milanaise dont nous nous servons est infidèle et mutilée.
Herrera, Histoire generale des voyages et conquestes des Castillans dans les Isles et Terre-Ferme des Indes Occidentales. Trad, N. de La Coste ; Paris, 1660,
pp. 4 et seq.
des Açores et des îles du Cap-Vert 26, 8 heures ou 120 degrés seulement restent à découvrir entre l’Asie et les îles du Cap- Vert.
Que valent pour Colomb ces 120 degrés ?
Alfragan 27 donne au degré 56 milles et 2/3. Colomb admet cette hypothèse, très-conforme à ses vues, et ses 120 degrés en valent 90 des nôtres. Il réduit ainsi d’un quart le volume du globe, et prolonge jusqu’à la Californie la côte orientale de l’Asie 28.
26 WASHINGTON IRvVING, À History of the life and voyages of Christopher Columbus ; Paris, Galignani, 1828, t. I, pp. 53, 54. — Historie, pp. 24, 25. — HERRERA, op. cit., p. 6.
27 Son vrai nom était Ahmed Mouhammed Ebn Kothair ou Kethir de Fergana en Sogdiane. (Humboldt, Examen critique, I, 79). On devrait tout au moins l'appeler Al Ferghany. — Son œuvre fut traduite en latin par Jean de Luna, juif sévillain, dont la version fut imprimée à Ferrare en 1493, et même en 1472, si l’on en croit Bartolozzi (Ricerche, p. 133). Jacques Christmann en a fait une nouvelle traduction qui a été imprimée à Francfort en 1590. On y litau ch. x, p. 36, De mensura ambitus terrestris : « Deprehendimus uni » gradui cœlesti in terra respondere $6 milliaria et duas tertias unius milliaris.
Si itaque multiplicaminus gradum unum in totum circulum, hoc est 360°,
inveniemus circumferentiam terrestrem continere 20,400 milliaria circiter». 28 Pour Colomb, le degré équatorial est de 56 milles et 2/3. « La quinta consideratione, che facea più credere, che quello spatio fosse picciolo, era
l'opinione d’Alfragano, &t dé seguaci suoi, che mette questa rotondità della
sfera assai minore, che tutti gli altri auttori, et Cosmografi, non attribuendo » ad ogni grado di sfera più di cinquanta sei miglia, et duo terzi... » (Historie, p. 26).
Colomb dit aux Souverains espagnols, dans sa lettre du 7 juillet r503 : « E el mundo es poco : el enjuto deello es seis partes, la séptima solamente » cubierta de agua, la experiencia ya est vista, y la escribi por otras letras y » con adornamiento de la Sacra Escriptura, con el sitio del Paraiso terrenal, que
» la santa Iglesia aprueba : Digo que el mundo no es tan grande como dice » el vulgo, y que un grado de la equinoccial estâ cincuenta y seis millas y
Mais, dit-il, Marin de Tyr n’a pas connu la limite extrême de la terre orientale. Cette limiteest certainement beaucoup au delà de la quinzième heure et, par suite, à moins de huit heures des iles du Cap-Vert. « Le vénitien Marco Polo et John de Mande- » ville assurent qu’ils ont dépassé de beaucoup à lorient le » monde connu de Marin de Tyr etde Ptolémée. Ils ne parlent
» dos tercios : pero esto se tocar4 con el dedo ». (NAVARRETE, op. cit., T, 300).
56 milles et 2/3 valent 14 lieues et 2/3 de mille. « Y el primero Almirante » de las Indias, como consta por muchas escrituras de su mano, las cuales » todos dan 4 cada grado 56 millas y dos tercios que constituyen 14 leguas » y dos tercios de milla.» (Parecer que dié D. Hernando Colon en la junta de Badajox sobre la pertenencia de los Mulucos, dans NAVARRETE, t. IV, p. 335). M. d’Avezac prouve que les lieues du traité de 1494, qui sont celles en usage parmi les marins espagnols et portugais des xv° et xvi® siècles, se traduisent de nos jours par une valeur très-approximative de 5924 mètres. (Les voyages d’Americ Vespuce au compte de l'Espagne et les mesures itinéraires employées par les marins espagnols et portugais des XV* et XVI siècles, dans le Bulletin de la Socièté de Géographie de Paris, cahiers de septembre et octobre 1858 ; pp. 130-164 du tirage à part).
D'après les auteurs les plus autorisés et les mesurages les plus exacts, le mille romain, dont se servait Colomb, vaut 1481"7$. (M. D’Avezac, Considérations géographiques sur l'histoire du Brésil, dans le Bulletin de la Société de Géographie de Paris d'août, septembre et octobre 1857, p. 97, note 3 du tirage à part).
An EUR ee UT PAU AT ne 5,924" 1 D 5 0 dd D eu ce doit 1,481" 14 lieues et 2/3 de mille — } a: daté où e 83,924" 56 milles et 2/3 — les 360 degrés du grand cercle = ,. , . +. +. +. 30,213,640" Le grand cercle ayant en nombre rond, d’après les données ATOS "SN 6 ed 5 in + 6 ù1 40000000 Colomb réduisait de près d’un quart, . , . . . 9,786,360" le volume de la terre,
» pas de la mer occidentale, bien qu’ils décrivent l’Orient 29. On » peut conclure de cela que l’Inde est voisine de l’Espagne et de » l'Afrique 30 »,
Sur cette interprétation des récits de Marco Polo et de Mandeville, ainsi que sur la valeur qu’il attribue au degré, Christophe Colomb écrit aux souverains espagnols, le 7 juillet 1503 : « Le monde est peu de chose... Je dis que le monde n’est pas aussi grand que le croit le vulgaire, et qu’un degré de la ligne équi- » noxiale vaut 56 milles et 2/3 : celase touchera du doigt 31 ».
Sur une même interprétation de la valeur du mille et des œuvres de Marco Polo et de Mandeville, le docte Paolo Toscanelli prolongera la Chine jusqu’au méridien de Terre-Neuve 32 ; les sphérographes et les cartographes de la fin du xve siècle et de la première moitié du xvie verront dans l’Amérique du Nord le Mangi et le Cathray, dans l'Amérique du Sud une péninsule asiatique, dans les fleuves du Céleste Empire des tributaires de la mer des Antilles.
Marco Polo et Mandeville eurent incontestablement sur Colomb une influence prépondérante. Les idées qu’il déduisait de leurs relations lui paraissaient d’autant plus certaines qu’il en trouvait la confirmation dans les anciens. En effet, Aristote,
29 Colomb fait erreur. Marco Polo, parlant de Quinsai (Hang-tcheou-fou), dit : « Et encore vos fais savoir ge vingt-cinq miles loing de ceste cité est la » mere osiane entre grec (N. E.) et levant, et iluec a une cité qe est apellé » Ganfu (Ning-po) ». Marco Polo signalait donc, comme étant à 25 milles de Quinsai, la mer de Chine, c’est-à-dire la mer occidentale de Colomb. (Voyage de Marc Pol, édit. de la Société de Géographie, ch. cLur, p. 170).
30 Historie, p. 29.
31 NAVARRETE, op, cit, t, I, p. 300. — Voir suprä, note 28, & 2.
32 Humsozpt, Examen critique, t. I, p. 238.
Strabon 33, Sénèque et Pline disent en substance: « L’Océan entoure toute la terre 34; entre les côtes occidentales de l’Espagne et les côtes orientales de l’Inde la distance n’est pas grande et, par un vent favorable, on pourrait naviguer en peu de temps de l’Espagne aux Indes ».
C’est une chose que Pierre d’Aïlly répéta souvent, et ses
œuvres cosmographiques étaient le vade mecum de Christophe Colomb.
Cette idée se trouvait encore appuyée d’un passage d’Esdras auquel Colomb accordaitune grande confiance : « Etle troisième » jour, Il commanda aux eaux de se réunir dans la septième » partie de la terre 35 ». Le champ de la navigation devait être ainsi fort restreint. Aussi Colomb signalait-il ce passage aux souverains espagnols, dans la lettre qu’il leur écrivit d'Haïti en 1498. Non-seulement il le signale, mais il le commente longuement. Le cardinal Pierre d’Aïlly, dit-il, prime Ptolémée, les Grecs ei les Arabes. Aristote, Sénèque et Pline, qui ont appris
33 Eratosthènes, cité par Strabon, dit : « qu’on pourrait aller sur mer depuis » l’Ibérie jusqu’à l'Inde en suivant le même parallèle, n’était l’immensité de » l'Atlantique. Oril se peut, ajoute Strabon, que dans la nième zone tempérée » il y ait deux terres habitées, plus même, surtout à proximité de ce parallèle, » qui, passant par Athènes, coupe toute la mer Atlantique ». (Géographie de Strabon, trad. nouvelle par Am. Tardieu; Paris, Hachette, 1867, t. I, PP. 109, II0.
Cratès, expliquant la géographie d'Homère, admet deux nations éthiopiennes, l’une à l’ouest et l’autre à l’est de l'Océan. (Srrag., op. cit., t. I, pp. St, 52).
34 Oceanus terras velut vinculum circumfluit. (M. A. SENECA, Suasoriarum, lib. I, 1).
$3 Et tertia die imperasti aquis congregari in septima parte terræ : sex verd partes siccasti et conservasti..…. (Espras, lib. IV, cap. vi, v. 42). Colomb (Terce viage de Cristobal Colon, apud NAVARRETE, op. cit., t. I, p. 261) place ce passage dans le IIT< livre, mais par erreur.
beaucoup des secrets du monde par Alexandre-le-Grand, César Néron et les Romains, prétendent que la terre est petite et l’eau peu de chose. Et comme la reine Isabelle aurait peut-être fait peu de cas des rêveries d’Esdras, Colomb a soin d’ajouter, tou-
jours d’après Pierre d’Aïlly, que saint Augustin et saint Ambroise donnent autorité aux livres d’Esdras 36.
La vérité est que les livres d’Esdras, le premier excepté, ont toujours été considérés comme apocryphes.
Colomb relevait, sans en faire la critique, tous les textes qui semblaient favorables à ses vues. Ainsi, il n’a pas remarqué que le livre apocalyptique d’Esdras, écrit hors de la Palestine au ser siècle de l’êre vulgaire, est en contradiction avec tous les géographes de ce même siècle et du suivant. Par suite des grandes navigations au nord-ouest et dans la mer des Indes, ceux-ci renoncent au Fleuve-Océan et ne parlent que de l’immensité de
36 El Aristotel dice que este mundo es pequeño y es el agua muy poca, y que facilmente se puede pasar de España 4 las Indias, y esto confirma el Avenruyz (Averroes) y le alega el Cardenal Pedro de Aliaco, autorizando este decir y aquel de Séneca, el cual conforma con estos, diciendo que Aristôteles pudo saber muchos secretos del mundo 4 causa de Alejandro Magno, y Séneca 4 causa de Cesar Nero y Plinio por respecto de los Romanos, los cuales todos gastaron dineros ë gente, y pusieron mucha diligencia en saber los secretos del mundo y darlos 4 entender 4 los pueblos; el cual Cardenal da 4 estos grande autoridad mas que 4 Tolomeo ni 4 otros Griegos ni Arabes, y 4 confirmacion de decir quel agua sea poca y quel cubierto del mundo della sea poco, al respecto de lo que se decia por autoridad de Tolomeo y de sus secuaces : 4 esto trac una autoridad de Esdras del 3° libro suyo, adonde dice que de siete partes de! mundo las seis son descubiertas y la una es cubierta de agua, la cual autoridad es aprobada por Santos, los cuales dan autoridad al 3° é 4° Nbro de Esdras, ansi como es S. Agustin è S. Ambrosio... (Tercer viage de Cristobal Colon, apud NAvaARRETE, op. cit, t. I, p. 261).
la mer; Esdras, au contraire, plonge dans le passé pour faire revivre les sept climats des traditions mythiques de l’Inde, et pour affirmer que les eaux ne couvrent quela septième partie du globe.
Esdras a fait en outre une prédiction. Pierre d’Ailly ne l’a pas citée, et Colomb ne l’a pas connue. Si l’immortel génois avait lu, dans un livre qu’il croyait canonique: « Il apparaîtra une » terre qui est maintenant cachée 36 », qu’aurait-il dit ? qu’aurait-il dit s’il avait pu rapprocher cette prédiction du passage du Commentaire du Songe de Scipion où Macrobe prétend que le globe forme quatre grandes masses continentales séparées par des bras de l'Océan 39? qu’aurait-il dit surtout en la rapprochant des vers prophétiques qui terminent le chœur du Ils acte de la Médée, vers qui firent sur lui tant d'impression 4° ? En y puisant un nouveau motif de confiance il n’aurait peut-être pas eu tort. Esdras en prédisant la découverte d’une terre cachée, Sénèque en prédisant un continent au-delà de l’Ultima Thule pensaient
38 Apparebit terra quæ nunc absconditur. (Lib. IV, cap. 7 de la version éthiopienne). La version de saint Jérôme porte : Ecce tempus veniet, et erit quando venient signa... et apparescens ostendetur quæ nunc subducitur terra (1V, vur, 26), forme qui se rapproche beaucoup du Venient annis de Sénèque.
39 D'après Macrobe, l'Océan occupe la zone torride sur toute la circonférence de la sphère, et cette zone, coupée par un second lit également circulaire, forme quatre masses continentales, ou, comme il dit, quatre iles. Que l’on suppose l'Afrique détachée de l’ancien continent et l’isthme de Panama supprimé, on aura la terra quadrifida de Macrobe. (Comment. in Somnium Scipionis, lib. II, cap. 9. — Voir Humsozbr, Exam. critig., 1, 180).
Cette étonnante théorie, répétée par Marcien Capella, est recueillie par Guillaume de Conches et Geoffroy de S.-Victor. (Voir infrà, note 61.)
49 Juste Lipse attribue la Médée à Sénèque le philosophe ; Humboldt semble partager cette opinion. (Exam. critig., 1, 162 n. x).
peut-être à la Méropide de Théopompe et au grand continent occidental de Plutarque. Les mythes cosmographiques de Théopompe et de Plutarque reposent probablement sur des faits ayant un certain degré de certitude, et d’ailleurs nous ne sommes nullement autorisés à rejeter parmi les fictions les navigations transatlantiques des Phéniciens et des Carthaginois.
Colomb était tout à ses études quand il apprit qu’un savant astronome florentin, Paolo Toscanelli, avait assuré au roi Ferdinand V, dans une lettre restée célèbre 41, qu’en naviguant toujours à l’ouest on pouvait aller facilement de Lisbonne à Quinsay, la cité du ciel 42, dans la province de Katay, où est la résidence
41 M. HENRY HaRRisse, Don Fernando Colon, bistoriador de su padre, ensayo crilico por il autor de la BIBLIOTHECA AMERICANA VETUSTISSIMA ; Sevilla (Sociedad de Bibliéfilos Andaluces) ; 1871, pi, 70-72.
Dans ce bel ouvrage, M. Harrisse a publié pour la première fois le texte latin de la lettre de Toscanelli au chanoine Martinez. Il y a joint une photographie de la copie faite de la main de Christophe Colomb. La lecture de ce difficile manuscrit est parfaite et les abréviations en sont suppléées avec beaucoup de savoir et d'intelligence.
Cet important document de l’histoire maritime du xv° siècle a été découvert par don José Fernandez y Velasco, bibliothécaire de la Colombine. (M. p’AvezAC, Livre de Ferdinand Colomb, revue critique des allégations proposées contre son authenticité, dans le Bulletin de la Société de Géographie de Paris, cah. d'octobre 1873, p. 46 du tirage à part).
Avant M. Harrisse, M. le comte de Paris en a fait faire une copie qu’il a collationnée lui-même dans l’une des vastes embrasures de fenêtre de la Colombine. (Lettre communiquée par M. d’Avezac). C’est à M. Harrisse que revient l'honneur de la publication, et il a raison de dire : « Nuestros lectores habrân de agradecernos, sin duda, que demos aqui por vez primera el testo fiel de tan precioso documento, conforme 4 la copia que hizo el mismo Cristoval Colon por su mano ».
42 Cita del cielo, ciuitas celi. (ToscaNELLr, ap. HARRISSE, op. cit., p. 72.) —
du Grand Can ou roi des rois, Entre Lisbonne et Quinsai, la distance, de l’est à l’ouest, dit Toscanelli, est de 26 espaces de 250 milles chacun, ce qui donne un total de 6,500 milles, tandis que, de l’ouest à l’est, elle est de 46 espaces valant 11,500 milles.
Ainsi donc, pour Toscanelli comme pour Colomb, la distance supposée entre l’Europe et l’Asie, par l’ouest, dépasse de peu le tiers du parallèle moyen de la route à tenir 43.
Comme beaucoup des cosmographes du moyen-âge, Toscanelli et Colomb supposaient dans l’Atlantique une île Antilia ou
des Sept-Cités, des îles Saint-Brandan, Satanaxio, Brasil et autres. Dans la théorie du savant florentin, ces îles avaient une grande importance. Cipangu 44, l’île aux temples et aux palais couverts et pavés d’or, était connue, dit-il, par Marco Polo (qui ne dit pas à quelle distance elle est de l’Asie); Antilia est connue des marins de l’occident (qui pourtant ne l’avaient jamais vue).
Città del cielo. (Historie, p. 34).— Quinsai, que vaut à dire en franchois la cité du ciel. (Voyage de Marc Pol, édit, de la Soc. de Géog. de Paris, ch. cz, p. 168).
43 « Il semble naturel de penser que ce dût être au cap Saint-Vincent, » extrémité occidentale de l’Europe, qu’il plaçait le point de départ de sa » route conjecturale ; et cette donnée suffit pour faire reconnaitre que son » estime s’appuyait, comme on devait s’y attendre à priori, sur celle de Pto- » lémée, de 5oo strades ou 62 milles et 1/2 pour le degré équatorial ». (M. p’Avezac, Les voyages d’Americ Vespuce au compte de l'Espagne, #tc., p. 135 du tirage à part).
44 Colomb croyait que l’ile de Cuba était Cipangu (le Japon). « Quisiera hoy partir para la isla de Cuba, que creo que debe ser Cipango segun las señas que dan esta gente de la grandeza della y riqueza ». (Este es el primer viage, y las derrotas y camino que bixo el Almirante D. Cristbel Colon cuando descubrié las Indias, etc., apud NAVARRETE, op cit.,, t. I, p. 38. Journée du mardi 23 oct. 1492).
L’inconnu est donc compris entre Antilia et Cipangu, soit 10 espaces ou 2,500 milles. On comprend trés-bien que Colomb, suivant l’expression de son fils Fernando, se soit enflammé à la lecture de cette lettre 45.
C’est avec la carte jointe aux lettres de Toscanelli que Christophe Colomb partit de Palos à la recherche non d’un nouveau monde qu’il ne soupçonnait pas, qu’il n’a probablement jamais soupçonné, mais d’une route directe pour « aller scruter les dispo- » sitions d’un puissant prince de l’Inde, le Gran Can, relative- » ment à la religion chrétienne 46 ». Sur la foi de cette carte, il se dirige avec l’assurance d’un homme qui sait devoir trouver ce qu’il cherche 47.
Les craintes, les appréhensions, les angoisses, si éloquemment exprimées par M. Ferdinand Denis 48, ne s’aperçoivent pas plus dans le journal de route que la révolte et les menaces de mort dont les poëtes ont tant abusé. Encore une fois, il s’avançait avec la confiance d’un homme qui sait sa route.
Sur quelle autorité s’est fondé Toscanelli ? Sur Marco Polo. Sa lettre à Ferdinand V et à Colomb ne laisse aucun doute à cet égard. Il a consulté Nicolo di Conti, mais uniquement pour réduire le périmètre et le nombre de ponts de Quinsai.
4$ Questa lettera, come io ho detto, infiammd assai più l’Ammiraglio al suo scoprimento, quantunque chi glie la mandd fossè in errore, credendo, che le prime terre, che si trouassero, douessero essere il Cataio, et l’Imperio del Gran Can, con el altre cose, che egli racconta. (Historie, p. 37).
46 Préambule du journal du premier voyage, dans NAVARRETE, op, cit., t.t,