‹ Les nourritures terrestresChapitre 3 sur 21 · NOURRITURES I · texte numérisé non relu

NOURRITURES I

Je m'attends à vous, nourritures!

Ma faim ne se posera pas à mi-route ; Elle ne se taira que satisfaite ; Des momies n'en sauraient venir h bout Et de privations je n'ai jamais pu nourrir que mon âme.

Satisfactions I je vous cherche.

Vous êtes belles eomme les aurores d'été.

Sources plus délicates au soir, délicieuses à midi ; eaux du petit matin glacées ; souffles au bord des flots ; golfes encombrés de mAtures ; tiédeur des rives cadencées. Oh! S'il est encore des routes vers 1.1 plaine ; les touffeurs de midi ; les breuvages des champs, et pour la nuit le creux des meules... S'il est des routes vers l'orient ; des sillages sur les mers aimées ; des jardins à Mossoul ; des danses ô Touggourt ; des chants de piltre en Ilelvétie ; — S'il est des routes vers le Nord ; des foires à Nijni ; des traîneaux soulevant la neige ; des lacs gelés..., Certes, Nalhanaël, ne s'ennuieront pas nos désirs...

3G LES NOURRITURES

Des bateaux sont venus dans nos ports apporter les fruits mûrs de plages ignorées... Allons! allons I déchargez-les de leur faix un peu vile, que nous puissions enfin y goûter...

Nourritures I

Je m'attends à vous, nourritures!

Satisfactions, je vous cherche ;

Vous êtes belles comme les rires de l'été.

Je sais que je n'ai pas un désir

Qui n'ait déjà sa réponse apprêtée.

Chacune de mes faims attend sa récompense.

Nourritures!

Je m'attends à vous, nourritures 1

Par tout l'espace je vous cherche,

Satisfactions de tous mes désirs.

Ce que j'ai connu de plus beau sur la terre,

Ah ! Nathanaël ! c'est ma faim.

Mlle a toujours été fidèle

A tout ce qui toujours l'attendait.

Est-ce de vin que se grise le rossignol ?

L'aigle, de lait? — ou non point de genièvre les

grives ?

— L'aigle se grise de son vol. Le rossignol s'enivre-des nuits d'été. La plaine tremble de chaleur. Nathanaël, que toute émotion sache te devenir une ivresse. Si ce que tu manges ne te grise pas, c'osl que lu n'avais pas assez faim.

Chaque action parfaite s'accompagne de volupté. A cela tu connais que lu devais la faire. — Je n'aime point ceux qui se font un mérite d'avoir péniblement œuvré. Car si c'était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. La joie que l'on y trouve est signe de l'appropriation du travail et la sincérité de mon plaisir, Nalhanaël, m'est le plus important des guides.

Je sais ce que mon corps peut désirer de volupté chaque jour et ce que ma tête en supporte. El puis commencera mon sommeil. Terre et ciel ne valent plus rien au delà.

Il y a des maladies extravagantes

Qui consistent à vouloir ce que l'on n'a pas

— Nous aussi, dirent-ils, nous aussi, nous aurons connu le lamentable ennui de notre âme! — De la caverne d'Adiillam, tu soupirais, David, après l'eau des citernes. Tu disais : Oh 1 qui m'apportera l'eau fraîche qui jaillit du pied des murs de Bethléem. Enfant, je m'y désaltérais ; mais maintenant elle est captivç, cette eau que ma fièvre désire...

Ne désire jamais, Nathanaël, regoûter les eaux du passé.

Nathanaël, ne cherche pas, dans l'avenir, à re-

trouver jamais le passé. Saisis de chaque instant

la nouveauté irressenihlalile et ne prépare pas les

joies — ou sache qu'en son lieu préparé te surprendra une joie autre.

Que n'as-tu donc compris que tout bonheur est de rencontre et se présente à toi dans chaque instant comme un mendiant sur ta route. Malheur à toi si tu dis que ton bonheur est mort parce que tu n'avais pas rêvé pareil à cela ton bonheur — et que tu ne l'^dmcls que conforme à tes vœux.

Le rêve de demain est une joie — mais la joie de demain en est une autre — et rien Iieureusement ne ressejuble au rêve qu'on s'en était fait, car c'est différemment que vaut chaque chose.

Je n'aime pas que vous me disiez : viens, je t'ai préparé telle joie ; je n'aime plus que les joies de rencontre, et celles que ma voix fait jaillir du rocher ; — elles couleront ainsi pour nous, neuves et fortes, comme les vins nouveaux abondent du pressoir.

Je n'aime pas que ma joie soit parée, ni que la Sulamile ait passé par des salles ; pour l'embrasser je n'ai pas essuyé de ma bouche les taches que lea grappes avaient laissées ; après les baisers, j'ai bu du vin doux sans avoir rafraîchi ma bouche — et j'ai mangé du miel de ruche avec sa cire.

Nathanaël, n'apprête aucune de tes joies.

Ofi tu ne poux pas dire tant mieux, dis : tant pin, Nathanaël. Il y a là de grandes promesses de bonheur.

n y en a qui regardent les instants de bonheur comme donn^ par Dieu — et les autres comme donnés par Qui d'autre?...

Nalhanaël, ne dislingue pas Dieu de ton bonheur.

— Je ne peux pas plus être reconnaissant à « Dieu » de m 'avoir créé que je ne pourrais lui en vouloir de ne pas être, — si je n'étais pas.

Nathanaël, il ne faut parler de Dieu que naturellement.

Je veux bien que l'existence une fois admise, celle de la terre et de l'homme et de moi paraisse naturelle, mais ce qui confond mon intelligence, c'est la stupeur de m'en apercevoir...

Certes j'ai chanté moi aussi des cantiques et j'ai écrit la

RONDE

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