DE3 BELLES PREUVES DE L 'EXISTENCE DE DIEU
Nalhanaël, je t'enseignerai que les plus beaux mouvements poétiques sont ceux sur les mille et une preuves de l'existence de Dieu. Tu comprends, n'est-ce pas, qu'il ne s'agit pas ici de les redire, ni surtout de les redire simplement ; — et puis il y en a qui ne prouvent que l'existence — et ce qu'il nous faut c'est aussi sa permanéité.
Je sais bien, ah! oui, qu'il y a l'argument de sairit Anselme.
Et l'apologue des parfaites îles Fortunées. —
Mais hélas! hélas, Nalhanaël, tout le monde ne peut pas y habiter.
Je sais qu'il y a l'assentiment du plus grand nombre. — Mais tu crois, toi, au petit nombre des élus.
Il y a bien la preuve par deux et deux font quatre —
Mais, Nathajiaël, tout le monde ne sait pas bien calculer.
Il y a la preuve du premier proieur, A cause de celui qui était encore avant celui-là, Nalhanaël, c'est fâcheux que nous n'ayons pas 'été là —
•terrestres 41
On aurait vu créer l'Jwmme et la femme ;
Eux s'élonner de n'être pas nés petits er^fants ;
Les tèdres de l'Elhrouz jaligués d'être nés déjà séculaires
Et sur des monts déjà ravinés par les eaux.
— Nathanaëlt avoir été là pour l'aurore l — par quelle paresse n'élions-nous pas déjà levés? — aht moi je le demandais certainement... Mais dans ce temps, l'esprit de Dieu s'éveillait à peine, après avoir dormi hors du temps, sur les eaux. — Si j'eusse été là, Nathanaël, je lui eusse demandé de faire tout un peu plus vaste — et ne me réponds pas, toi, qu'alors rien ne s'en serait aperçu (i).
... Il y a la preuve par les causes finales.
Mais tous ne trouvent pas que la fin justifie les moyens.
Il y en a qui prouvent Dieu par l'amour que l'on sent pour lui. — Voilà pourquoi, Nathanaël, pour moi, j'ai nommé Dieu tout ce que j'aime, et que j'ai voulu tout aimer. — iVe crains pas que je t'énujnère... d'ailleurs je ne commencerais pas par toi ; j'ai préféré bien des choses aux hommes et ce ne sont pas eux que j'ai surtout aimés sur la terre... Car ne t'y méprends pas, Nathanaël, ce que j'ai de plus fort en moi, ce n'est certes pas la bonté, — ni
(i) « Je peux parfaitement concevoir un autre monde, dit Alcide, où deux et deux ne feraient point quatre, a « Parbleu, je vous en défie bien », dit MénaJque.
je crois non pins de meilleur — et ce n'est pns non pins In bonté que j'eslime surtout chez les hommes. !\nlhanaël, préfère-leur ton Dieu... Moi aussi j'ai SU. louer Dieu, j'ai chanté pour Lui des canti(]nes, — et je crois même ce faisant l'avoir parfois un peu surfait.
— « Cela t'amuse-l-il tant, me dit-il, d'édifier ainsi des systèmes ? »
— « Rien ne m'amuse plus qu'une éthique, répondis-je, et je m'y contente l'esprit. Je ne goûte pas une joie que je ne l'y .veuille attachée. »
— « Cela raiigmenle-t-ij ?
— « Non, dis-je, cola me la légitime. »
Certes, il m'a plu souvent qu'une doctrine et môme qu'un système complet d'" pensées ordonnées justifiât à moi-même mes actes ; mais parfois je ne l'ai pu considérer que comme l'abri de ma sensualité.
Toute chose vient en son temps, Nalhanaël ; chacune naît de son besoin, et n'est pour ainsi dire qu'un besoin extériorisé.
J'avais besoin d'un poumon, m'a dit l'arbre : alors ma sève est devenue feuille, afin d'y pouvoir respirer. Puis quand j'eus re>piié, ma feuille est tombée, et je n'en suis pas mort... Mon fruit contient toute ma pensée sur la vie.
Nalhanaël, ne crains pas que j'abuse de cette forme d'apologue, car je ne l'approuve pas beaucoup. Je ne veux l'enseigner d'autre sagesse que la vie. Car c'est un grand souci que de penser. Je me suis fatigué quand j'étais jeune à suivre au loin les suites de mes actes et je n'étais sûr de no plus pécher qu'à force de ne plus agir.
Puis j'écrivis : Je ne dus le salut de ma chair qu'à l'irrémédiable empoisonnement de mon âme — puis je ne compris plus du tout ce que j'avaii voulu dire par là.
Nalhanaël, je ne crois plus au péché.
Mais lu comprendras que ce n'est qu'avec beaucoup de joie qu'im peu de droit à la pensée s'achète. — L'homme qui se dit heureux et qui pense, celui-là sera appelé vraiment fort.
Nalhanaël, le malheur de chacun vient de ce que c'est toujours chacun qui regarde et qu'il s'importa toujours plus que les choses. Ce n'est pas pour nous, c'est pour elle que chaque chose est importante. Que ton œil soit la chose regardée.
... Nalhanaël! je ne peux plus commencer un seul vers, sans que ton nom délicieux y revienne...
Nalhanaël, je voudrais te faire naître à la vie...
U LES NOURRITURES
Nathanaël — est-ce que tu comprends assez le pathétique de mes paroles ? — Je voudrais m'approcher de loi plus encore...
Et comme, pour le ressusciter, Elisée, sur le fils de la Sunamite — « la bouche sur sa bouche, et les yeux sur ses yeux — et les mains sur ses mains — s'étendit », mon grand cœur rayonnant contre ton âme encore tériébreuse, m 'étendre sur toi tout entier, ma bouche sur ta bouche, et mon front sur ton front, tes mains froides dans mes mains brûlantes, et mon cœur palpitant... « Et la chair de l'enfant se réchauffa », est-il écrit... Afin que dans la volupté tu t'éveilles — puis me laisses — pour une vie palpitante et déréglée. — Nathanaël, voici toute la chaleur de mon âme — emporte-la. Nathanaël, je veux l'apprendre la ferveur.
Nathanaël — car ne demeure pas auprès de ce qui te ressemble ; — ne demeure jamais, Nathanaël. — Dès qu'un environ a pris ta ressemblance, ou que toi tu t'es fait semblable à l'environ — il n'est plus pour toi profitable. Il te faut le quitter. Rien n'est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé... Ne prends de chaque chose que leur éducation ; et que la volupté qui te vient d'elles les épuise.
Nathanaël, je te parlerai des instants... As-tu compris de quelle force est leur présence?... Une
pas assez constanle pensée de la mort n'a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie... Et ne cqmprends-tu pas que chaque instant ne prendrait pas cet éclat admirable, sinon détaché pour ainsi dire sur le fond très obscur de la mort ? — Je ne chercherais plus à rien faire, s'il m'était dit, s'il m'était prouvé, que j'ai pour cela tout le temps ; — je me reposerais d'abord d'avoir voulu commencer quelque chose, ayant le temps de faire aussi toutes les autres. Ce que je ferais ne serait jamais que n'iifiporte quoi... s'il ne m'était prouvé que, au moins, celte forme de vie doit finir — et que je m'en reposerai, l'ayant vécue, dans un sommeil un peu plus profond, un peu plus oublieux que celui que j'attends de chaque nuit...
Et je pris ainsi l'habitude de séparer chaque instant de ma vie, pour une totalité de joie, isolée — pour y concentrer subitement toute une particularité de bonheur... tellement, que je ne me reconnaissais plus dès le plus voisin souvenir.
Il y a un ^and plaisir, Nathanaël, à déjà tout simplement affirmer :
Le fruit du palmier s'appelle datte — et c'est un mets délicieux.
Le vin du palmier s'appelle lagmy ; c'en est la
sève fermentée ; les Arabes s'en grisent et je ne l'aime pas hwaiicoiip. C'est une coupe de lagmy que m'offrit ce berger kabyle dans lea beaux jardins de Ouardi.
— j'ai trouvé ce matin, dans une allée des Sources, m'y promenant, un champignon étrange.
C'était, enveloppé d'une gaine blanche, comme un fruit de magnolia rougpe-orange, avec de réguliers dessins gris de cendre qu'on comprenait formés de poussière sporagineuse, issue de l'intérieur. Je l'ouvris ; il était plein d'une matière boueuse, au centre formant gelée claire ; il en sortait une nauséabonde odeur.
Autour de lui, d'autres champignons plus ouverts n'étaient plus que comme ces fongosités aplaties qu'on voit sur le tronc des vieux arbres.
— (J'écrivais cela avant de partir pour Tunis — et je le copie ici pour le montrer quelle importance prenait pour moi chaque chose aussitôt que j(> la regardais.)
Honfleur {dans la rue).
Et par moments il me semblait que les autres, autour de moi, ne sagitnient que pour augmenter en naoi lo ssotirocnt de Boa vie personnage.
Hier j'étais ici — aujourd'hui je suis là Mon Dieul que me font tous ceux-là Qui disent, qui disent, qui disent :
Hier j'étais ici, aujourd'hui je suis là...
Je sais des jours où me répéter que deux et deux faisaient encore quatre suffisait à m 'emplir d'une certaine béatitude — et la seule vue de mon poing sur la table...
et d'autres jours où cela m'était complètement égal.