‹ Les nourritures terrestresChapitre 7 sur 21 · DE LA GRENADE · texte numérisé non relu

DE LA GRENADE

Certes trois grains de grenade suffirent à faire s'en souvenir Proserpine...

Vous chercheriez encore longtemps Le bonheur impossible des âmes.

— Joies de la chair et joies des sens Qu'un autre s'il lui platt vous condamne, Amères joies de la chair et des sens — Qu'il vous condamne — moi je n'ose.

— Certes, Didier, philosophe fervent, je t'admire.

Si la croyance en ta pensée te fait à la joie de l'esprit

Croire aucune autre préférable.

Mais non pas dans tous les esprits se peuvent de telles amours.

Et certes, aussi moi je les aime, Mortels tressaillements de mon âme, Joies du cœur, joies de l'esprit — Mais c'est vous, plaisirs, que je chante.

Joies de la chair, tendres comme l herhe,

Charmantes comme les peurs des haies

Fanées plus vite, ou fauchées, que les luzernes

des prairies.

Que les désolantes spirées qui s'effeuillent dès

qu'on les touche.

La vue — le plus désolant de nos sens...

Tout ce que nous ne pouvons pas toucher nous 'désole ;

L'esprit saisit pins aisément la pensée

Que notre main ce que notre œil convoite.

— O / que ce soit ce que tu peux toucher que tu desires —

Nathanaël, et ne cherche pas une possession plus parfaite.

Les plus douces joies de mes sens

Ont été des soifs étanchées

TERRESTKES 85

Certes, délicieuse est la brume, au soleil levant sur les plaines —

Et délicieux le soleil —

Délicieuse à nous baigner fut l'eau des sources ;

Et le sable mouillé par la mer ;

Délicieuse à nous baigner fut l'eau des sources ;

A baiser les inconnues lèvres que mes lèvres touchèrent dans l'ombre...

Mais des fruits, — des fruits — Nathanaël, que dirai-je ?

— 01 que tu ne les aies pas connus,

Nathanaël, c'est bien là ce qui me désespère,.,

... Leur pulpe était délicate et juteuse

Savoureuse comme la chair qui saigne.

Rouge comme le sang qui sort d'une blessure.

... Ceux-ci ne réclamaient, Nathanaël, aucune soif particulière ;

On les servait dans des corbeilles d'or;

Leur goût écœurait tout d'abord, étant d'une fadeur incomparable ;

H n'évoquait celui d'aucun fruit de nos terres ;

Il rappelait le goût des goyaves trop mûres,

Et la chair en semblait passée ;

Elle laissait, après, Vâpreté dans la bouche;

On ne la guérissait qu'en remangeant un fruit nouveau ;

A peine bientôt si seulement durait leur jouissance

L'instant d'en savourer le suc ;

Et cet instant en finraissait tant plus aiwahle

Que la fadeur après devenait plus nauséabonde.

La corbeille fut vite vidée...

Et le dernier nous le laissâmes

Plutôt que de le partager...

Hélas I après Nathanaël, qui dira de nos lèvres

Quelle fut Vamère brûlure?

Aucune eau ne les put laver —

Le désir de ces fruits nous tourmenta jusque dans l'âme.

Trois jours durant, dans les marchés, nous les cherchâmes ;

La saison en était finie. —

Où sont, Natlianaël, dans nos voyages

De nouveaux fruits pour nous donner d'autres désirs ?

Il y en a que nous mangerons sur des terrasses, Devant la mer et devant le soleil couchant. Il y en a que l'on confit dans de la gla^e Sucrée avec un peu de liqueur dedans.

Il y en a que l'on cueille sur les arbres De jardins réservés, enclos de murs, Et que l'on mange à l'ombre dans la saison tropicale^

On disposera de petites iahJcs — Les fruits tomberont tout autour de nous Dès qu'on agitera les branches Où les mouches engourdies se réveilleront. Les fruits tombés, on les recueillera dans des jattes Et leur parfum déjà suffirait à nous charmer...

Il y en a dont Vécorce tache les lèvres et que Von ne mange que lorsqu'on a très soif.

Nous les avons trouvés le long des routes sablonneuses ;

Ils brillaient à travers le feuillage épineux

Qui déchira nos mains lorsque nous voulûmes les prendr?. ; —

Et notre soif n'en fut pas beaucoup étanchée.

Il y en a dont on ferait des confitures

Rien qu'à les laisser cuire au soleil.

Il y en a dont la chair malgré l'hiver demeure sûre ;

De les avoir mordus les dents sont agacées.

Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l'été.

On les mange accroupi sur des nattes, Au fond de petits cabarets.

Il y en a dont le souvenir vaut une soif Dès qu'on ne peut plus les trouver.

Nathanaël, te parlerai-je des grenades?.

On les vendait pour quelques sous, à cette foire orientale,

Sur des claies de roseaux où elles s'étaient ébouU'cs.

On en voyait qui j-oulaient loin dans la poussièrz

Et que des enfants nus ramassaient.

— Leur jus est aigrelet comme celui des framboises pas mûres.

Leur fleur semble faite de cire ; Elle est de la couleur du fruit.

Trésor gardé, cloisons de ruches, Abondance de la saveur, Architecture pentagonale.

L'écorce se fend, les grains tombent — Grains de sang dans des coupes d'azur ; Et d'autres, gouttes d'or, dans des plats ds bronze émaillél

— Chante à présent la figue, Simiane, Parce que ses amours sont cachées.

Je chante la figue, dit-elle,

Dont les belles amours sont cachées.

Sa floraison est repliée.

Figue! Chambre close où se célèbrent des noces;

Aucun parfum ne les conte au dehors.

Con^me rien ne s'en évapore,

Tout le parfum devient succulence et saveur.

Fleur sans beauté; fruit de délices; Fruit qui n'est que sa /leur mûrie...

J'ai chanté la figue, dit-elle, Chante à présent toutes les fleurs...

Certes, reprit Hylas, nous n'avons pas chanté tous les fruits...

Don du poète : celui d'être ému pour des prunes.

(La fleur ne vaut pour moi que comme une promesse de fruit.)

Tu n'as pas parlé de la prune.

Et l'acide prunelle des haies

Que la neige froide rend douce.

La nèfle qui ne se mange que pourrie ;

Et la châtaigne de la couleur des feuilles mortes

Qu'on fait éclater près du feu.

— Je me souviens de ces myrtilles des montagnes que je cueillis un jour de grand froid dans la neige...

— Je n'aime pas la neige, dit Lothaire ; c'est une matière toute mystique et qui n'a pas encore pris son parti de la terre. Je hais son insolite blancheur où s'arrête le paysage. Elle est froide et se refuse à la vie ; je sais qu'elle la couve et la protège, mais la vie n'en surnaît qu'en la fondant. Ainsi je la veux, grise et sale, à demi fondue et déjà presque en eau pour le^ plantes.

— N'en parle pas — la neige aussi peut être belle, dit Ulrich. — Elle n'est triste et douloureuse que là où trop d'amour la fera fondre ; et toi qui préfères l'amour, la préfères à demi fondue. Elle est belle où elle triomphe.

— Là nous n'irons pas, dit Hylas — et où je dis : tant mieux, tu n'as pas à dire : tant pis.

Et cette nuit chacun de nous chanta, sous forme de ballades : Moelibce la

BALLADE

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