‹ Les nouveaux enchantementsChapitre 10 sur 10 · George.s IV, mort en juin · texte numérisé non relu

George.s IV, mort en juin

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néos, il devait revenir à Hampstead ; elle préféra l*y attendre. Les apprêts de son départ lui étaient douloureux; bien qu'elle souhaitât de voir développer le talent de son amant, elle était jalouse qu*il se laissât dominer par des choses étrangères à Tamour. Julien avait des retours plus délicieux que la constance, mais Anna craignait que lo rnrlonicinl ne 1 entraînai encore plus loin.

Des IcUrcs arrivaient de la province, on venait domander Julien jusqu'à la campagne ; il répondait à tout, voulait retrouver ses votes et pressait les choses pour partir. Le moment arrivait où il fallait quitter l'Indienne ; un mois peut-être serait le terme de celle première absence. Le jour oCi il devait partir, il montra des regrets et une faiblesse qui attendrirent Anna; il devait partir le matin, le départ fut remis au soir. Dans un moment d'exaltation il lui dit :

— Si ce dépari vous afflige trop, si mes affaires vous iin[)ortuncnl, dites un mot, je reste, je vous sacrifie mon ambition : je vivrai a vos pieds, jo lirai, jïîUulienii avec vous, heureux de passer mes jours dans la rctraile et riniioceute !

Mais rindienne repoussa des offres qu'elle eût craint d'accepter de son amant.

D'ailleurs Julien semblait si dévoué, si disposé à rester près d'elle, qu'elle perdit de sa jalousie. A dix heures du soir les chevaux de poste arrivèrent. Tandis que les donicsliques arrangeaient les porte-manteaux et la voilure, les deux amants se faisaient les tendres adieux d'une première séparation, ils promenaient de s'écrire tous li s jours de se réunir le plus promplement possible Anna

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l s'informait si Julien avait gardé son manteau pour la

y nuit, lui recommandait sa santé délicate, s'inquiélant

i' pour lui comme si c^était son premier voyage et qu'il

n'eût pas fait le grand trajet des Indes. Tout était prêt pour le départ. John, le domestique indien de Julien, vint prendre les livres et les objets que son maître gardait près de lui dans la voiture. On entendait le hennissement des chevaux et le bruit des gens. Julien ne se hâtait pas, disant à l'Indienne mille choses, restant assis près d'elle.

— Tout est prêt, lui dit-elle, avec ses doux yeux pleins de larmes; si je vous priais de rester encore ce soir, le feriez-vous?

— Oui.

- Ce ir.o jicrait bien facile.

— Vous dites cela.

— Voulez-vous que je renvoie les chevaux?

— Et vos élections ?

— Elles seront retardées d'un jour. John, dit-il en ouvrant la fenêtre, montez !

L'Indienne était dans la joie; elle trouvait cette action si gracieuse! Il semblait que Julien ne dût jamais partir : elle oubliait ses regrets et ses inquiétudes.

Les chevaux furent renvoyés. Les amants restèrent encore ensemble et ne furent jamais plus heureux de se retrouver. ' •

Le lendemain malin le départ revint avec toute sa tristesse, mais Julien ne savait pas partir; il demanda h Anna de raccompagner à moitié chemin et de prendre

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là uno autre voiture pour revenir h IFampstcad. Elle consentit facilement, ils partirent ensemble. Le voyage fut gai. Julinn lui disait qu'ils parcourraient le monde ensemble, qu'il n'était heureux qu'avec elle; lui faisant remarquer la campagne, les mouvements du terrain, les jolies maisons devant lesquelles ils passaient, il vantait l'Angleterre; mais Anna se moquait de la nature arrangée, de la verdure noire, des petites barrières, et disait qu'il ne faut parler à une Indienne ni de la campagne, ni des arbres, ni des fleuves, ni des mers. Arrivés à l'endroit où ils devaient se séparer, ils oubliaient qu'ils s'allaient quitter; enfin le moment tant retardé arriva. Jamais Julien n'avait paru si triste, si tendre; jamais il n'avait trouve des paroles ni des accents si touchants. Anna resta pénétrée de sa tendresse, de sa bonté; elle était reconnaissante pour tant d'amour. Voyageant seule, elle se livra, au retour, h une exaltation qu'elle n'avait jamais connue. Le visage de son amant, sa pâleur, sa distinction, sa délicatesse, cette santé qui sefiiblait l'annonce d'une vie fragile, lui inspiraient des sentiments d'une langueur qui épuisait son âme.

C'était Julien qu'elle aimait, c'était un être qui pouvait souffrir et mourir, et avec lequel il fallait aussi souffrir et mourir.

Julien- fut nommé sans difficulté. Les partis n'étaient pas violents dans sa province; ainsi il pouvait rester mo-

t déré, car rambiiion qui le poussait aux affaires n*altérait

{ pas la nature de son esprit. S'il était homme d'action

\[ par son caraclèro adroit et audacieux, il était homme

I d'étude par sa pensée, jugeant parfois avec sévérité et

,\'. dédain les passions qui Tentraînaient. Aspirant à dominer

^ son ardeur pour la bien diriger, ce qu'il eût voulu c'était

;' faire de la science avec passion, mais il se défiait modes-

tement de sa modération et de sa force.

l\ Le Parlement s'ouvrit. Ce fut avec émotion que Julien

: reprit sa place et retrouva la vie publique. Les membres,

ses amis, vinrent causer avec lui; il ne les avait pas vus depuis longtemps, car ils étaient si occupés, qu'ils ne voyaient leurs amis qu'à la Chambre. Julien était inquiet de reparaître au Parlement. Comme il avait réussi la première fois, il craignait d'être au-dessous de ce qu'il avait annoncé. Ces premiers jours, il s'occupa donc de lui plus qu'il n'était dans son caractère ; il ne parlait à l'Indienne "que de son effroi et de l'effet qu'il pourrait produire. Mais comment l'activité de Julien et de l'Angleterre n'eût-elle pas fatigué une femme des molles contrées où l'on disait : € Il vaut mieux être assis que marcher, il vaut mieux dormir que veiller; mais la mort est au-dessus de tout? » La nuit où Julien devait parler arriva; la Chambre était remplie. Il se leva à neuf heures, parla bien, fut approuvé, rappela ses anciens succès. Alors il revint à rindienne et l'entraînant à la campagne :

— Viens, lui dit-il, cherchons les souvenirs de Bombay ; figurons-nous ce jour si splendide et si cher:' où, eu suivant ta chaise a pied, le soleil me rendit presque fou.

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I/INDIENNi: .ri7

Tumo donnas, pour essuyer mon front, ce fin mouchoir brodé par Ion peuple Imbile. Jamais Tlnde ne me parut si belle que ce jour-15. \'ers le soir, nous franchîmes les hauteurs voisines de Bombay ; rappelle-toi la couleur du ciel, le coucher du soleil sur ces mers, la brise du soir et ces entretiens à mots voilés qui charmèrent notre retour.

Durant quelques jours, ils oublièrent ce qui les séparait, ils se crurent transportes sous ces palmiers et au bord de ces mers oii ils avaient passé des jours si délicieux.

A leur retour à Londres, un événement important vint occuper FAngleterre. Le ministère fut changé, le duc de Wellington se retira , Julien vit entrer son parti au pouvoir. L'Angleterre s'était lassée d'être gouvernée à la Bonaparte par un général qui parlait des communes comme on parle d'un régiment, qui traitait avec un égal despotisme les lords et les officiers. Si les vieilles libertés du pays n'eussent été un rempart qui ne permettait au duc d'agir ainsi qu'en apparence, l'aristocratie ne TeCit pas supporté deux mois. Le changement du ministère entraîna beaucoup de démissions; on accorda des place* que jusqu'alors on avait gardées à travers tous les changements politiques : ce fut un vrai bouleversement dans l'administration.

Comme un matin Julien lisait dans les journaux ce^ mutations, jetant aussi un regard sur la séance du Parlement de la veille :

— Ce n'est pas assez, dit Anna, de'passer vos jours et vos soirées à la Chambre, il faut encore que le matin

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LKS NOUVKAUX ENCIIAWTKMENTS

pas, on ne réduirait pas la dîme et Ton ne prendrait pas des

mesures en leur faveur Une pauvre femme veuve est

morte de faim à Marylebone, quoiqu'elle se fût adressée au préposé des pauvres. Qu'on parle des incendies, vraiment! qu'on dise qu'ils sont un malheur pour le pays! L'incendie de tout Marylebone ne serait pas un crime à moitié aussi malheureux que celui d'avoir laissé mourir de faim cette pauvre veuve ! » Ces paroles, d'une audace sans égale, parurent du plus grand danger. On fut d'avis qu'il fallait les punir, mais Julien se prononça contre un procès, soutenant que les paroles de Cobbett n'en auraient que plus d'éclat, et citant plaisamment ce fameux procès de Hone, accusé pour un pamphlet où il avait parodié le catéchisme, et acquitté quoiqu'il eût dit: «Je crois en Georces le n?[:ent tout-puissant, créateur des nouvelles rues et chevalier du bain ; et dans le présent ministère, son unique choix, qui fut conçu du torysme , né de William Pitt, qui a souffert la perte de sa place sous Charles-James Fox; qui mourut, fut maudit et enterré; qui dans peu do mois renaquit de sa minorité, se replaça "sur les bancs de la trésorerie, d'où il se moque des pétitions du peuple, demandant la réforme et priant que la sueur de son front lui procure du pain. »

Julien déplorait les commissions spéciales, qui secondées par la sévérité du jury, sévissaient contre des malheureux dont la plupart obtinrent des curés et des autorités un certificat de bonne conduite antérieure, comme si la misère, de même que l'injustice, soulevait d'abord les braves. L'un de ceux qui péril était depuis plusieurs mois a moitié fou du chagrin d'avoir perdu sa femme. Subis-

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L'[NDIE:NNE 361

santson supplice avec un autre plus méchant que lui, ces } ' t

deux hommes montrèrent peu de courage en voyant '>, t

réchafaud ; leur force physique manqua : il sembla qu'ils : • j

avaient l'organisation dcUcate des hommes du Midi.

La peine de mort est irop prodiguée en Angleterre. Le pays, comme Julien, eut horreur de ces exécutions. On demandait la réforme comme un remède à la misère et les journaux étaient pleins de réclamqitions contre TÉglise.

— Cette île habitant sur ses vaisseaux, dit Julien à l'Indienne , et exploitant le monde, a laissé se réunir les terres en peu de mains et créé l'industrie. Ainsi, au siège de la puissance anglaise, se trouvèrent les seigneurs et - J

les fabricants, les substitutions et les ateliers. Les machi- ; |^

nés s'emploient dans de vastes exploitations rurales, ''[ l

comme dans les grandes fabriques ; les gens de la campagne et des manufactures sont également des ouvriers avec les défauts de cette classe, sans l'ordre et l'innocence des laboureurs, et menacés de tomber dans la misère ou le crime par cette lluctuatidn inhérente à Tindustrie, qui, comme la nature, détruit et recrée tout-à-tour. La population s'accrut, appelée par l'ouvrage, puis souffrit quand l'ouvrage se déplaça ou manqua ; mais il ne faut que contempler notre peuple, ses vôtemens, sa force et son nombre sur le sol, pour se convaincre de sa prospérité. On para au mal de la chose par une taxe pour les ouvriers sans travail, appelée taxe des pauvres, dont on se plaint aujourd'hui, mais qu'il' ne faudrait changer qu'en trouvant de meilleurs moyens. Les terres réunies dans des mains peu nombreuses, produisirent ces ri- # chesses et ce luxe qui font que TÂngleterre , boutique

de l'univers y est encore sa meilleure pratique. Petite culture, petite fabrique, disparurent par ce grand essor donné à notre marine marchande. L'aristocratie se renforça à côté de l'industrie, retenant l'Angleterre aux sentiments de gloire trop étrangers au commerce : le pays fut illustre et riche. Peut-être les ouvriers s'augmentant de plus en plus, et les richesses se réunissant toujours en moins de mains, un changement est devenu nécessaire: les anciens fondaient des colonies avec leur population surabondante, nous devons les imiter.

Le jour arriva où lord John Russell devait faire sa proposition de réforme. Dès les quatre heures après midi» la Chambre était occupée; beaucoup de membres que la salle ne pouvait pas contenir (car elle ne peut contenir tous ses membres) attendaient dans. les corridors; les galeries étaient comblées; les alentours et les rues qui avoisinent la Chambre, se trouvaient remplis de citoyens agités qui, se divisant par groupes, s'entretenaient de l'événement du jour.

Lord John Russell s'avança près de la table dans un grand silence et, avec assiu'ance mais d'une voix qui manque de force, il fit la proposition de réforme. L'étonnement et Tagitation de la Chambre furent extrêmes ; à peine écouta«t-on les membres qui répondirent. Julien rentra

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chez lui, contant h Plndiennc son étonnement, son inquiétude, les nouvelles destinées où Ton appelait TAngleterre. Il s'oublia lui-même dans cette nuit fameuse, et quand Anna lui demanda quelle conduite il allait tenir, s'il voterait pour la réforme, il dit non ; mais songeant qu'il était nommé pour une province, que la crise serait grande, il ajouta quMl ne croyait pas voter pour celte réforme, mais qu'il n'avait pas examiné la conduite qu'il devait tenir.Lelcjidemain Londres fut dans une agitation qui devait bientôt se répandre dans toute rAnglcterrc. Chaque ville, chaque homme était étonné. La proposition dépassait ce qu'on avait attendu ; Julien n'entendait partout que des opinions violentes, nées de l'agitation du moment, son rendu par l'instrument au moment où il est frappé, mais qui s'éteignent sans trace ni valeur. Pour lui il se demandait le lendemain :

— Est-ce le chef-d'œuvre du pouvoir de dépasser l'attente du pays et de rallier la nation à la royauté ? est-ce au contraire imprudent et absurde d'exciter un peuple déjà agité et de rendre dangereux par sa violence un changement favorable s'il était graduel? On ne pouvait pas dire que les ministres cédaient à la nécessité, puisqu'ils avaient étonné tout le monde ; on savait que lord Brougham, celui des ministres dont la capacité devait

inspirer le plus de confiance, n*aurait pas voulu un bill si violent. D'ailleurs, sommes-nous au temps où des concessions pareUles rallient un peuple à la royauté ? Les ministres semblaient plutôt vouloir flatter la nation en hommes subjugués et Jaibles, qui ne voient que ce qu'on leur montre et croient faire une merveille en faisant plus qu'on ne leur demande. Us venaient de mettre

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en branle des choses trop fortes pour leurs mains et dont ils n'avaient pas prévu le poids.

Julien était dans ces idées quand M. Bolton entra dans son cabinet. M. Bolton, qui avait une santé de fer et dont le visage ne trahissait nulle impression, avait pourtant Tair fatigué. Julien avait contribué à sa nomination au Parlement.

— Cher Bolton, s'écria-t-il en le voyant entrer, que diles-vous de tout ceci? est-ce pour appuyer ce bill que vous voilà dans la Chambre des communes?

M. Bolton était grave; il se trouvait dans une .position délicate. Si ses électeurs, son ambition, comme tous ses intérêts, l'appelaient à soutenir le bill, son jugement calme blâmait les ministres et portait attention aux discours de l'opposition, dont il n'était pourtant pas la dupe.

— Ils vont trop vite, dit-il à Julien, mais il faut les suivre; il ne sert à rien de vouloir retenir un pays. Les hommes prudents, en s'unissant aux ministres, empêcheront le peuple d'emporter la place d'assaut.

— Je ne nie pas que par la marche progressive des choses, les classes moyennes, riches et cultivées ne doivent obtenir une part plus grande dans les affaires, mais il me semble impossible de donner son appui aux mesures qu'on prend pour atteindre ce but.

— Les hommes qui agissent en second ordre, reprit M. Bolton, doivent admettre les faits dominateurs qu'ils ne peuvent pas changer et se ranger là-dessus. Si la forme de gouvernement actuelle était la meilleure (et comment notre espèce progressive pourrait «elle dire qu*une forme est la meilleure ?}, je voudrais me ranger

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comme vous avec les Langtoti, Hampden, lUissclI, Ârgyle, Chatam ; mais dès qu'en principe je suis pour la réforme, il faut la suivre sans entrer dans des dislinctions que le peuple ne comprend plus. Bien qu*cn augmentant rinfluence populaire les affaires doivent perdre de leur hauieur, la richesse de l'Angleterre les tien- ' dra toujours plus élevées et plus compliquées^ qu'en France.

—-.Non, non, dit Julien après quelques moments de réflexion, le biil est malhabile et coupable ; ce n'est plus de la science politique ; la nation se manque à elle-même, je ne saurais être du parti des vainqueurs.

M. Bolton comprenait Julien. Dans sa position, peutêtre il eût pris le même parti, mais il se trouvait un autre devoir à remplir. II aimait Julien, le croyait appelé à jouer un rôle et le voyait avec plaisir s'y préparer. Une mutuelle bienveillance les unissait.

— Vous n'avez dû qu'à un mariage riche, dit Julien, les moyens de vous faire nommer à la Cliambre, où vous appelaient vos talents. Je dirai qu'en Angleterre on e.-t séparé de l'égalité par une génération. L'homme pauvre qui veut arriver aux affaires doit d'abord faire fortune, et c'est son fils qui en profite pour parvenir. On a donné le pouvoir au talent et à l'argent unis. On parvient par les bourgs, mai^ en ssrvant l'aristocratie ; tout se range du côté dd la force, et le peuple est, au moral comme au matériel, faible par sa puissance même, son grand nombre. On a dit que l'Angleterre avait trois pouvoirs : les communes, les pairs, et le roi ou les ministres ; le fait est qu'elle n*en a qu'un, Taristocratie occupant le minis-

tère et les deux Chambres, accueillant le talent dans toutes les classes et menant Topinion.

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Julien n'était pas décidé sur ce qu'il devait faire ; des pensées diverses Tagilaient, lorsqu'en entrant à la Chambre à sept heures du soir, il fut rencontré dans une des salles par lord Hampshire, qui s'écria :

— Eh bien, qu'en dites-vous? c'est absurde, jamais cela ne passera. Quelle folie ! C'est la France qui nous mène là !

Au même instant M. Surrey, membre des Communes, beau-frère de lord Hampshire, s'approcha :

— Tout est perdu, dîi-il, l'Angleterre va être en pleine révolution.

— Vous croyez cela ? dit son beau-frère ; il n'en sera rien. Mais voici M. Rolton qui se rend à sa place, arrêtons-le. Monsieur Bollou, êtes-vous content?

M. Bol ton répondit :

— Nous allons bien loin, je ne m'attendais pas à une réforme si complète, je la soutiendrai,

— Ce qu il faudrait, dit lord Hampshire, ce serait de proposer un autre bill et d'arrêter celui-ci.

— Le voulez-vous? demanda Julien, je suis avjBC vous.

— Il en était question hier chez sir Robert Peel, nous verrons.

— On est trop étonné, reprit M. Bolton, on ne fera

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rien ; le parti du ministère môme est surpris ; pour moi, je pense qu'ils vont trop vile mais qu'il faut les suivre,

— Eh bien, dit M. Surrey, qui n'avait pas deux idées en harmonie, peut-être ce billne fera rien du tout; on disait cela hier ; on nous ôte les bourgs, mais nous aurons plus d élections de provinces; enfin on devait s'attendre qu'une réforme serait une réforme.

— Comment ! s'écria lord Hampshire, défranchiser les bourgs ! ajouter des villes à la représentation ! donner deux membres de plus à vingt-sept comtés ! mettre le droit électoral dans les villes à dix livres par an du loyer d'une maison, ce qui ajouterait peut-être cinq cent mille électeurs aux électeurs actuels! Mais c'est formidable; le pouvoir est en démence, il faut l'interdire; c'est ce que nous ferons.

— Les deux membres de plus donnés aux vingt-sept comtés, reprit M. Surrey en hésitant, rendront à l'aristocratie, qui influera sur ces élections-là, le pouvoir qu'on lui Ole ; et le droit éle,ctoral de dix livres donne l'élection au bas peuple, qui nous reviendra toujours.

— Eh ! mon frère, que dites-vousî lord Brougham luimême a trouvé ce droit électoral trop bas dans le conseil ; et quant à nous rendre l'influence, ne vous y fiez pas, . dans ragitation où se trouverait le peuple, possédé comme

il l'est par l'idée que la réforme abolira les taxes énormes et lui donnera le bien-être.

— La réforme est grande sans doule, dit M. Bolton, mais nous ne faisons qu'exercer les droits que la constitution nous laisse. Chaque comté jadis devait envoyer aux Communes deux chevaliers, chaque ville deux bour-

geoîs, chaque bourg deux membres ; les comtés ont retenu ce nombre qui devient trop mince pour les plus considérables; les villes nouvelles n'ont pas de représentants, tandis que les bourgs ruinés ont conservé les leurs. Nous remettrons les choses dans Tordre de progression équivalant à l'ordre passé. On n'a jamais craint de toucher à la représentation, qui fut modifiée selon les temps.

-^ Elle fut modifiée en faveur de Taristocratie, répondit Julien; je craindrais une représentation si populaire. Quand le parlement de la république fil périr le roi, il vota pour détruire la Chambre des lords.

— Le projet n'est pas assez pour un système général, dit lord Hampshire, car il laisse des irrégularités comme en avait l'ancien ; et ce projet est trop, si l'on veut garder l'esprit de la constitution actuelle, qui est de n'exclure aucune classe du (jouveniementy et cependant de laisser quelques barrières contre les passions et les absurdités du vulgaire. Les vœux, les efforts seront vains, le bill sera rojolé... Mais jo vous rotions, messieurs, soparonsnons. Vive la France ! elle nous mène à la remorque et du moins elle rit des révolutions ; je Tai vue en juillet agir gaiement, ici tout est sérieux et morne à périr.

En disant ces mots il se sépara des autres, qui entrèrent dans la Chambre des communes.

La Chambre contenait peu de monde, les membres ne faissaient qu'entrer et sortir, car l'orateur, debout alors, n'excitait nul intérêt. Julien s'assit un moment à sa place, Il rtait agité, il songeait à un autre bill; mais comment,' lui, jouiîf ei sans inlluence personnelle, pourrait-il rallier l'opposition? 11 voulut du moins le tenter, et quittant la

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Chambre, où l'orateur parlait dans un vide toujours plus complet, lise rendit dans les salles pour trouver, des membres de l'opposition et causer avec eux. Mais, comme avait dit M. Bolton, le parti était dérouté, Julien ne trouva ni résolution ni zèle, et une certitude que le bill serait rejeté qui paralysait les efforts pour l'éloigner. Julien se promit d'aller le lendemain voir plusieurs des membres. Il retrouva de la douceur près de Tlndicnne ; il eût voulu pouvoir oublier en Taimant les affaires qui le tourmentaient, mais si elle calmait son irritation, elle ne la détruisait pas. Le lendemain il déjeuna à peine avec elle et sortit aussitôt pour voir les membres de l'opposilion et se concerter avec eux pour un autre bill.

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Julien ne put réussir, l'opposilion ne sut pas l'entendre. Laissé libre par sa province, il n'avait qu'à choisir pour lui-mùmc la marche qu'il devait suivre.

— Je voterai contre le bili, dit-il tendrement à l'Indienne, je quitterai les affaires et je serai tout à vous.

— Nous irons dans l'Inde chercher le Bengale, dont vous étiez curieux, dit-elle avec douceur.

Mais Julien sourit et secoua la tète. . Les rivages de Bombay, le soleil de l'Inde et sa maîtresse ne valaient pas ces mortelles inquiétudes où il se consumait.

— 1/liommo du Nord est né pour souffrir, dit Anna ; vous préfcro/4 cuH affniren /i notrn ci<*l bionfaii^itul rt h Ta*

mour. Vous me faites comprendre l'histoire des Indes ; dans un beau pays on n'est pas subjugué par des intérêts si positifs. Nous laissons nos prêtres nous gouverner et nous instruire par des allégories. Les eaux du Gange, où la loi divine nous ordonne de nous plonger chaque jour, nous enseignent la pureté de Tâme ; la fécondité de la terre, représentée par nos fleurs et notre cactus sacré, nous apprend qu*il faut être épouses et mères chastes, et nous ne craignons pas déboire à cette coupe d'ivresse que notre dieu, dans ses méditations, ne refuse pas des mains de sa suprême épouse.

XIY

Si réloquence publique tient à rinlelligence des affaires, au goût môme de la vie politique, cette éloquence n'en est pas moins une spécialité, un don du ciel, qu on a ou qu on n'a pas, qui se développe et s'augmente sans doute par la culture, mais qui ne suit nécessairement ni Tesprit ni le caractère, ni même l'éloquence écrite. Ce pur sang des orateurs, comme l'appelle le plus éloquent des Romains, est aussi rare et aussi dépendant du hasard que toute autre illustration. Remarquant comme nous que le mérite et les idées d'un homme ne constituent pas l'éloquence, il comparait l'orateur au joueur de flûte, désignant les hommes comme les instruments du joueur. Si les flûtes rendent le son qu'il veut, s'il les manie à sa fantaisie, c'est-à-dire si les hommes sont émus, il est orateur. Un

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homme vulgaire, cherchant le talent dans l'homme, eût comparé la parole à la flûte. Cicéron, cherchant le talent dans les impressions qu'il produit, prend l'homme même pour l'instrument de Toraleur.

Sans doute la Chambre des communes est moins facile à remuer que le forum ; derrière le public éclairé au forum était le peuple prompt à s'émouvoir et plus accessible par sa simplicité même, aux choses fortes et grandes ; dans la Chambre il n'y a que la fleur de la société. Bien instruite des affaires de détail par ses membres de province, savante et pratique par ses hommes d'affaire et du monde, insolente et moqueuse par sa jeune aristocratie, elle a tout ce qui peut effrayer la jeunesse.

Julien écouta avec beaucoup d'attentions les discours de sir Robert Peel, de M. A. Bearing et de quelques autres membres dans les deux partis. Le talent des hommes, l'importance des affaires, le sentiment patriotique qui l'attachait à la constitution, faisaient des nuits du parlement le bonheur et la force de sa vie ; ses idées le pres- . saient ; il savait ce qu'il dirait sans l'avoir préparé, car il devait répéter les pensées qui troublaient jusqu'à son sommeil : le moment, la Chambre, l'émotion, donnaient la couleur à son discours. Le jour arriva où il devait parler. Anna ne pouvant pas aller Tentendre (rentrée de Ja Chambre est interdite aux femmes), voulut le conduire en voiture à la porte du Parlement. Quand il fut entré dans ces bâtimens où il allait l'oublier, elle flt arrêter sa voiture devant l'église de Westminster, pour contempler un moment les alentours animés de la Chambre, les portes, .les entrées, les sorties, les arcades, bien éclairés; le bâti-

ment gothique s'élevant avec élégance au-dessus de ces lumières et témoignant les siècles passés comme les témoignait aussi la loi menacée; un peuple entrant, sortant; un mouvement continuel autour de la Chambre ; des voitures arrivant à chaque instant pour amener ou reprendre les membres qui vont et viennent ; plusieurs domestiques achevai à la porte, tenant à la main le cheval de leurs maîtres quils attendent; leslivrées, le luxe, la société de TAngleterre se réunissant pour discuter sur les destinées de la patrie et du monde. Anna se demandait comment en effet songer à la misère du peuple, quand rhommc, élevé c^u-dessus de sa condition naturelle par un pouvoir habile et important, se trouvait séparé des masses autant par ses travaux que par ses synipalliics. Les trésors de Tlnde entretenaient ce luxe ; son empire immense, deux cents milions d'hommes étaient tributaires de ce millier d'iiommes superbes qui ne daignaient pas s'informer si rinde était heureuse ou si elle était belle ; une grandeur factice, brillante seulement par des combinaisons et dans les murs de Westminster, les laissaient étrangers aux faciles joies des riantes contréeis, aux inspirations de là nature, à la religion exaltée comme à la philosophie oisive des peuples comtcmplaleurs. Pourquoi Tlndostan n'avait-il jamais su se montrer ainsi dans la civilisation et dans la politique ? Le ciel, jadis, n'avait-il pas béui l'Asie ? Fameuse par sa culture et ses richesses, quand retrouverait-elle sa gloire passée, quand ce parlement retentirait-il des cris de vengeance contre l'Indoslan révolté comme il avait retenti de plaintes contre l'Amériqu3 ? Les Indiens venaient d'envoyer réclamer pour eux.

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Mais que réclamaient-ils ? cette coutume atroce d'un peuple trop exalté (aujourd'hui interdite par T Angleterre), qui faisait périr une veuve dans les flammes après la mort de son mari. Anna se fit reconduire chez elle, saluant tristement Westminster et retournant à l'isolement et à l'ennui où les Anglais» plus que tout autre peuple, ont condamné les femmes.

La Chambre fut étonnée quand elle entendit Julien se prononcer contre la réforme, bien qu'il expliquât ses raisons; mais comme il avait élé autrefois d'une opposition modérée, on ne put pas dire qu'il manquait à ses principes; son discours fut entendu avec émotion ; le parti tory l'appuya par de bruyants encouragements. Des qu'il eut fini, sir Charles Welherell et M. Croker vinrent le féliciter ; il reçut plus tard dans la nuit les compliments d'autres torys. Ce parti, avec la grâce ordinaire, flatta sa jeunesse ; plusieurs des personnes que Julien avait vues à la campagne de lord Hampshire, lui rappelèrent cette rencontre. 11 accueillit tout le monde avec reconnaissance; mais il comprenait qu'on voulait l'entraîner plus loin qu'il ne voulait aller : il conserva donc, dans la conversation, la modération qui était dans son discours. Il la conserva le lendemain vis-à-vis de lord Hampshire, qui vint lui faire une visite et l'engager à agir franchement avec les torys, sous peine de s'effacer entre la violence

des partis. Julien n'aurait pas voulu s*effacer ; mais il ne pouvait adopter un rôle que ses convictions ne lui dictaient pas : or, ses convictions Técartaient des deux partis dominateurs.

Le ministère peu satisfait de sa majorité appela un nouveau parlement, et cette dissolution imprudente, cet appel au peuple, porta à l'extrême l'agitation qu'il aurait fallu calmer. Julien se rendit dans sa province ; les élections étaient partout bruyantes ; les torys, redoutant la lutte, se retirèrent dans beaucoup d'endroits. On vit, dans les villes, des jeunes gens d'une haute naissance briguer l'élection par la démagogie, parler au peuple comme eût fait M. Uunt, pour aller rire ensuite en descendant des hustings. L'un d*eux disait plaisamment à ses auditeurs , tous de la dernière classe :

c 11 faut se faire rendre compte de la manière dont sont occijj;f^os toutes ces places d'amiraux, de généraux, de ministres, qui vous reviennent. »

Et le peuple répondait par un gros rire. Un autre leur parlait de la libre importation du blé, un autre d'attaquer rÉgJi'se, jetant ainsi dans le pays des idées qui ne doivent sortir que mesurëment de Tenceinte législative. Ces suffrages brigués, achetés par des bienfaits et des présents, cette éloquence en plein air des hustings, ce désordre trouvant place dans un ordre légal, cet essor donné h IVnorf^io vul.qaire, avaient leur prix. Julien se demandait s'il faudrait pordrc co dornior nipport avec l'anliquité, liaranguée et séduite h la face du ciel.

Les élections de province offrirent des faits remarquables. On y vit pour ainsi dire des électeurs sortir de

L'INDJENNK

terre : les élections de province se font souvent par consentement unanime, et il n*y a pas de votes; s'il y a des votes, la moitié des électeurs reste chez soi; cette fois le nombre des électeurs fut grand, quoique le même fait ne se trouvât pas partout. Dans la province de Julien les élections n'eurent rien de remarquable, et il fut nommé comme il s*y était attendu.

— Vous parlez toujours des Indes, disait-il à Tlndienne, comme si nous ne possédions pas d'autres pays ; mais nous avons des établissements sur tous les points du globe, des colonies nombreuses ; nous avons au nord de TÂmérique une vaste contrée où régnent nos institutions, nos habitudes, le génie de l'Angleterre, et qui ne se développera pas moins puissante un jour que les États-Unis. Nous possédons le cap do Bonne-Espérance, que vous avez' doublé, la pointe méridionale de TAfrique, et ces terres étendues où notre langue et nos mœurs se trouvent encore. Vous avez entendu parler à Bombay de ce continent aussi grand que l'Europe, où nous nous ronflons par le môme chemin qui nous conduit chez vous : encore inconnu dans son étendue, borné, à l'entour, de montagnes qui rejettent à l'intérieur le cours de ses eaux, et font qu'une partie des terres se change en marécages, il est pourtant fertile, d'un air pur et riant, d'une végétation excellente. Nous envoyons la le rebut de notre société, nos malfaiteurs, nos criminels, qui, s*iis inquiiMont la colonie et nous forcent h la tenir 8ur un pied moins libre qu'elle ne voudrait, lui prêtent aussi le service de leurs bras, et retrouvent au désert quelque chose do leur calme primitif. L'Atlantique, rOcéan Pacifique, la Méditerranée, les mers des An-

tilles, (l'Espagne, d'Italie, de Grèce et d'Ionie, subissent notre domination ; nos armes séjournent partout, protègent' le paisible empire de nos lois et cette civilisation plus forte que poétique, que nous répandons dans les deux hémisphères. — Eh ! bien, répondait Tlndienne, ce peuple n'entend rien aux vraies joies de la vie ; fait pour le travail et l'argent , une politique savante mais glacée, des intérêts bien entendus mais matériels, achèvent la perte de ce côté faible du caractère anglais.

Indostan ! terre de flamme et d'imagination, religion riante et magnifique, auguste plaine où s'est instruit le genre humain, pouviez-vous être remplacés par l'Angleterre, par des champs sans lumière ? — Anna rêvait de l'Inde, et un enchantement nouveau la rattachait à sa patrie.

Jamais on n'avait vu une pareille session : tous les membres des Communes étaient malades ; la Chambre lunssait au jour; fatigués d'être assis, ils s'en allaient à pied marchant au grand air au milieu de la nuit ; les membres écoutaient à peine la discussion, tombant de fatigue et de sommeil sur leur banc. Le bill, porté à la Chambre des pairs, donnait lieu à des conjectures opposées; il n'était question dans Londres que de cela. Lord Grey, justifiant l'accusation de M^ Croker, menaça les pairs des excès populaires. Les discussions s'ouvrirent avec autant de savoir que d'élégance ; car la Chambre des pairs, dernière éleva-

lion des hommes distingocs dans leur carrière, est très- j

lettrée. Lord Brougham y trouva un opposant digne de lui dans Lord Lyndurst (M. Coplet), son préédécesseur à la !

chancellerie. Remarqué au collège et fier républicain, j s

M. Coplet se couchait par terre pour se préparer forte- m f

ment à la révolution qu'il attendait alors. Rapidement avancé, quoique toujours pauvre, et attorney général, il se distingua dans la Chambre comme opposé à l'émancipation catholique et à tout genre de réfoime. M. Canning, arrivant au pouvoir, lui offrit la chancellerie, qu'il garda sous le ministère du duc de Wellington. D'autres pairs n'étaient pas moins remarquables : 'le duc de *

Richmond, lord Warncliff, lord Landown, lord Derby, • f

lord Plunkett, lord Carnavon. Les évêques laissaient voir ' \

d'avance qu'ils rejetteraient le bill. Le duc de Wellington ï

conduisait énergiquement son parti ; mais telle était Tin- :. f

certitude sur le vote, que lord Althorp, donnant un dîner . i

peu de jours avant ce vote, annonça h M. Surrey, qui s'y trouvait, que le bill passerait h une faible majorité. Cependant les débats touchaient à leur fin, et l'homme que la f nation désirait le plus d'entendre, le seul peut-être de * ■' î taille aux circonstances, celui que l'impatience nommait chaque jour, n'avait pas parlé : que dirait-il après tout le monde? qu'avait-il réservé pour le grand moment? La ' | dernière nuit arrivait : ce fut alors que lord Brougham, se levant tard dans la soirée, commença le fanfieux discours • f qui devait laisser loin tout ce qu'on avait dit. Les Corn- k munes avaient déserté leur Chambre pour l'entendre; la '; ( haute société de Londres, hommes et femmes, était là : • * ' on remarquait la fille charmante de M. Canningi qui, émue ; j

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au nom de- son père prononcé dans la discussion, avait laissé voir ses pleurs. L'attente était digne de l'homme, le silence profond. Lord Brougham s'était levé à côté du sac de laine sur lequel il était assis comme lord chancelier : sa haute taille, sa maigreur, sa pâleur, la robe de chancelier qui flottait selon ses mouvemens, son geste, son accent ajoutèrent à ce cri de démocratie qu*oubIiant sa dignité nouvelle, il fît retentir dans la Chambre des pairs étonnée. Tribun des Communes, il traita la pairie d'un ton qui se ressemait déjà du triomphe populaire. 11 réfuta les lords de l'opposition par les traits d'une moquerie puissante, tour à tour avec la satire et la raison, fort d'esprit, d'audace, de gaîté, parvenu à la véritable éloquence parlementaire. Lord Warncliff avait dit que les marchands de Bondstreet étaient opposés au bill : le Chancelier, dans sa gaieté redoutable, s'écria : « A peine mon noble ami avait fait celte déclaration, que voici une pétition des marchands de Bondstreet affîrmant qu'ils sont pour le bill. Mon noble ami se lève et dit* : « Oh ! je voulais dire les marchands de Jamesstrcet. » A peine a-t-on entendu cette malheureuse déclaralion, que* les marchands de James-slreet envoient une pétition semblable h Taulre. Quelques personnes rencontrent mon noble ami dans Rcgont-slreet, et tous les habitants s'enfuient, croyant qu'il cherche des anti-rcformislcs, et s'inscrivent comme partisans du bill. Où ira-t-il? dans quelle rue pourra-t-il entrer? dans quelle allée cherchera-t-il un refuge, depuis que les habitant^ de chaque rue, de chaque ruelle» de chaque allée, deviennent écri« vains et pétitionnaires dès qu'ils le voient parmi eux? Si mon noble ami va de la terre à l'eau, il trouve la même

chose ; s*il entre dans un fiacre, tous les cochers font une pétition pour le bill. Les rues,les rivières, les bateaux, les fiacres, se trouvent interdits à mon noble ami à cause des réformistes qu ils contiennent. Je pense le rencontrer au sud de Berkeley-square, non loin de la maison Lansdown, errant, isolé, mélancolique; car là est une rue sans un seul habitant, et ainsi sans un seul réformiste. Si mon noble ami, désolé, va de la ville à la campagne, il sera encore poursuivi par le cri : Pélition ! pé^ tition! le bill! bill! Et même, s*il se retire dans son royal domaine, dix mille pétitionnaires de Sheffield se feront entendre.

« Moi, misérable! par quel chemin fuirai-je une torture et un désespoir infinis? Partout où je fuis, réforme^ moimôme réforme I »

(Satan, dans MiLTOt : « Partout Venfer, moi-même Venfer. )

En disant que le peuple a demandé la réforme, il veut parler des m )yennes classes, les plus nombreuses et par conséquent les plus riches du pays ; car tous les châteaux, manoirs, fonds et biens de Leurs Seigneuries, seraient comptés pour peu s'il étaient mis en concurrence avec les biens de ces classes, dépositaires delà sobriété, de rintclligoncc, de rhonnùtcté et de tous les sentiments anglais. Ouoiqu*elles ne sachent pas manier la satire, elles ont le jugement droit et ennemi du changement, ne se laissant séduire ni par de faux arguments ni par la flatterie, et se souciant aussi peu d*une épigramme que d*une balle de fusil : c*est un peuple grave, raisonneur, qui considère longtemps un sujet avant de prononcer. Quant au bill, on

s*est réglé sur la population et la propriété ensemble: pour les comtés, on a pris la propriété ; pour les villes, dix livres de loyer étaient un taux raisonnable. Le chancelier voudrait baisser le taux dans les petites villes et le hausser dans les grandes; mais ce sera une discussion du comité. Il s*est opposé au ballot, et quant au prétexte de ne pas toucher la constitution anglaise, Edouard VI, la reine Élizabeth ont ajouté des bourgs : il y en a eu deux cents d'ajoutés jusqu'en 1688, tous pour réformer la représentalion, qui doit changer avec les mœurs et les idées, puisqu'aujourd'hui on la recherche, ainsi que le droit élctoral, tandis qu'on les fuyait jadis.

Lord Brougham parla cinq heures, toujours avec la même énergie, la même éloquence. Rappelant enfin This-

1 toire de la Sibylle et de ses livres, il ajouta : « On vous

demande aujourd'hui un prix modéré pour la rcstauralion du vieux système représentatif; si vous le refusez, vous auro.' toujours plus à payer jusqu'à ce qu'il faille accorder lîrs p^irlomonts nunuols, le vote de millions d'hommes et le scrutin secret. Mylords, cette simple et ancienne fable

I contient une grande leço.n morale. Je ne veux pas chercher

ici quelles seraient les suites des résultats que j'ai montrés; je me borne à dire qu'aussi sûrement qu'un homme est homme, le délaide la justice augmente le prix dont on achète Tordre et la tranquillité publique. Vos Seigneuries sont l'autorité judipiaire la plus haute du royaume ; vous siégez ici comme juges en toutes causes, civiles et criminelles, qui peuvent advenir entre sujet et sujet. Le plus grand devoir des juges est de na jamais prononcer dans la plus petite cause sans avoir tout entendu; voulez- vous

Piinpn^ppnR««PiPPHnpp'*M«^M^«Piii«iimwiM«nw^wmniw«i^niP«^

L4NDIKNNK aSl

y manquer ? Voulez-vous décider la plus grande cause, celle des espérances et des craintes d'une nation, sans rien écouter î Prenez garde à voire décision ! N'éveillez pas l'esprit d'un peuple paisible, mais déterminé ; ne détournez pas de votre corps les affections d'un grand empire. Comme votre ami, comme l'ami de mon pays, comme le serviteur de mon souverain, je vous conseille d'employer vos efforts à entretenir la tranquillité et la prospérité nationales. Pour toutes ces raisons, je vous prie et vous conjure de ne pas rejeter ce bill ; j'en appelle à vous par tout ce que vous avez de plus cher, par tout ce qui lie chacun de vous à notre pays et à notre ordre commun (à moins que vous ne soyez résolus contre tout changement, car alors votre refus sera conséquent), je vous supplie, je vous adjure solennellement, je vous implore à genoux, Mylords (pliant légèrement son genou sur le sac de laine), pour que vous ne rejetiez pas le bill. »

Ce discours incendiaire, suivi de bruyants applaudissements, laissa une longue agitation dans la Chambre ; plusieurs des pairs, que lord Brougham avait rendus ridicules, étalent pâles et consternés; d'autres disaient qu'il avait manqué à la dignité des pairs ; tous l'admiraient, encore émus de son discours.

Mais ils surent lui résister avec fermeté. Après qu'il • eut parlé, et vers six heures du matin, le bill fut rejeté; on l'apprit au jour naissant, et quel jour ! Le cieU chargé de brouillard et de pluie, permettait à peine de lire avec des bougies la séance dans les appartements.

Mais enfin bientôt le bill devait passer quand les lords

opposants se retirèrent du vote pour éviter une création * de pairs.

Cependant Julien, malade, allait-il périr avec la constitution désormais menacée?

L'Indienne effrayée tomberait avant lui. Voyant son tourment Julien lui disait : « Je t'ai prise près de ce royaume de Visapour, où sont les diamants les plus fins et les plus beaux de l'Asie. » Rien ne pouvait-il le ranimer ?

L'Indienne eut cette pensée : le conduire à Bombay, au brillant pays des peuples assujettis. Que ne peut Tair des mers en Asie ?

' Que ne peuvent les soins de l'amour I Julien retrouva la vie à Bombay ; il put encore porter à ses heureuses lèvres, la coupe d'ivresse du Mont-Cailasa et de la déesse Bavani ; plus tard même il put reprendre à la vie du Parlement réformé I

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