JEROME
OU
Nde en Angleterre et laissée jeune et orpheline aux soins d'un tuteur qui m'éleva dans Tamour de la patrie et de la liberté, j'associai à cet amour celui des peuples anciens dont l'histoire enchanta ma jeunesse, et jenô*rôvai d'abord que les grandes actions et les vertus publiques.
Mon tuteur était de celte nouvelle école de législation, de religion et de politique qui, en Angleterre, a poussé si loin la hardiesse. Mais si son école lui inspirait de Taudace dans les idées, elle lui donnait une grande modération dans leur application, et il me forma a ces qualités opposées où l'intelligence d'ailleurs m'aurait conduite.
Dès mon enfance j'avais eu dans l'âme etdans le caractère une certaine dureté qui céda, à vingt ans, à de nouvelles impressions; la tristesse la remplaça sans pourtant la détruire ; mon enthousiasme Fe changea en douleur ; l'ennui s'empara de ma vie, et elle devint par moments
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si sombre, que je songeais presque à y mettre fin. Quelquefois je m'enivrais dans mes larmes, et je passais des jours à en répandre. Souvent je souffrais trop pour ne pas croire que tout devait changer.
Mon tuteur mourut : j'avais vingt ans. Maîtresse de moi et du peu de fortune qu'il me laissait, je résolus de sortir de ma solitude, d'aller à la source même des souvenirs qui avaient charmé ma jeunesse, et je partis pour Tltalie avec une famille dont j'étais l'amie.
Le changement des objets, l'aspect d'une nouvelle nature, me causèrent un bien extrême, et mon âme se réveilla. Il est impossible de rendre l'impression de ces lieux : le passé me sembla rapproché de moi ; les siècles et les distances s'effaçaient. Je reslai enivrée durant plusieurs jours par ces beautés de la nature et de l'antiquité qui se confondent à Rome. J'avais des lettres pour plusieurs savants, plusieursprètres, etunepour sir John Ervel, catholique fervent, qui était venu, depuis dix ans, s'établir en Italie.
Arriver de Londres à Rome, entendre des Anglais, puis
des Italiens ; c'est un passage si singulier, si frappant que j'en restai émerveillée. Le détail d'un livre ne vaut jamais cette leoOn vivante des voyages. Je me trouvai dans un* pays séparé du mien par des siècles, dans un pays dont les mœurs, les idées, la grossièreté monastique rappellent trop hune protestante de longs malheurs et le gouvernement de l'Église.
J'avais un appartement dans la maison qu'habitait la famille anglaise avec laquelle je voyageais ; mais je recevais chez moi y car cette famille voyait peu de monde, et
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JKKOMK Olî LK JEUNK PRËLAT 2iN
j'ôtais curieuse de connaître les Romains modernes. Je me faisais passer pour mariée : les Italiens ne sont pas habitués à la liberté qu*on laisse aux jeunes personnes en Angleterre, et je trouvais ce nouveau rôle plus commode pour voyager.
Il y avait alors à Rome un orientaliste fameux, il me fut présenté ; je vis aussi un historien ;je reçus deux prélats et deux abbés, deux abbés poëtes, aussi, car tout le monde est poëte en Italie, et quelques confesseurs de religieuses poëtes comme les autres.
Je n'avais pas encore envoyé ma letlre à sir John Ervel ; j'étais pourtant curieuse de connaître son fils, jeune prélat, poëte encore, mais différent de tous, et déjà célèbre par ties chants sacrés qui l'avaient fait placer tout près des plus l>eaux génies de Tltahe. Je fis sur lui quelques questions.
— 11 travaille peu et difficilement, me dit-on ; vous le croyez poëte seulement, ce n'est pas cela. Il est prélat, il est ambitieux; il se plaît dans ses vers à abaisser tous lès [>ouvoirs de la terre devant Dieu, mais lui, il tient le front levé et aspire de loin à la tiare. Par sa naissance, il sera Cardinal, et le ciel sait ofi s'arrêtera sa fortune î
— Mais la coutume ou la loi interdit la nomination d'un pape étranger?
— Oui, mais Jérôme est fils de la princesse Massima, qui était Romaine, et dont la maison a eu un pape et deux cardinaux. 11 est tout plein de la famille de sa mère; vous verrez chez sir John les portraits- de cette illustre race: sir John est noble, mais ses richesses plus que son rang lui valurent une si grande alliance. Hautain et catholique, il regarde la famille de sa femme comme la sienne; il y
f |; 2*fi LES NOUVEAUX ENCHANTEMENTS
cherche un appui et des consolations pour ses frcres d'Irlande, et il élève son fils dans ses idées. Le pape se sert de l'influence de sir John et de ses nombreuses relations dans son pays. Dès ses plus jeunes ans, Jérôme fut prélat, et quand son intelligence se développa, il chanta l'Église, mais sa pensée est de la dominer.
— Est-il prêtre?
— Non, il n'a pas encore prononcé ses vœux. On a craint longtemps pour sa vie, il est d'une santé faible; depuis un an il est mieux. Envoyez votre lettre, il viendra, car Sbn père ne sort jamais à cause de ses infirmités.
l J'envoyai ma lettre à sir John Ervel, et le lendemain on
;' m'annonça monsignor Ervel. Il me pria d'excuser son prre
que SOS souffrances omp^dmient do sortir, nt il m'offrit ses servicos l\ Homo. J'avais tant cntondu parler de lui eu Angloterre, que je le regardai avec beaucoup do curiosit-. Il avait l'habit d'un prélat : bas violets, ch.'ipoau do pn-tni\ h trois pointes, avec le ruban violet, petit manteau detaf*
% fêlas attaché aux épaules. Ses manières étaient d'nn An-
glais, son air noble et imposant; il était brun, avec dc^ veux et des cils très-noirs : sa santé semblait cliancolanl'\ son visage ne s'animait que par moments, et un mélarît'»' d'amertume et do moquerie se montrait à travers sa sév» rite. J'avais peu. é qu'il auraitquelque orgueil de ses suco^'s, mais je trouvai un homme simple et sans prétention ; quand je parlai de ses vers, il changea de conversation ; je l'interrogeai siirl'État romain, et il me donna avec inlol- ; ligence les détails que je lui demandai : il connaissait bien
i la situation, les richesses et les maux de toute l'Italie; il
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en parlait en homme qui sMntéresse aa pays, mais il gardait la medure d'un prélat. Ses idées politiques^ ses principes étaient d'un Anglais, il n'était prélat romain qu'à moitié. Sur plusieurs points nous nous entendîmes; sa gravité s'adoucissait avec beaucoup de charme, l'esprit se montrait dans toutes ses paroles.
— Oubliez, me disait-il, les idées et la constitution de l'Angleterre. Ici vous trouvez les restes d'une puissance universelle : un gouvernement électif ; iine classe, celle des cardinaux, qui aspire au pouvoir suprême ; une qualité, celle de prêtre, ouvrant tous les chemins. En Angleterre, vous avez vu les fils aînés hériter des titres, des richesses et de la pairie ; ici, les aînés héritent aussi du titre et des richesses, mais les cadets, en se donnant à l'Fv'îlise, peuvent seuls parvenir an pouvoir. C'est celui qui n'a rien dans la famille qui aura tout dansTKtat. C'est ici
l'administration de l'Kglise, non pas seulement du patri- \
moine de saint Pierre, Depuis que rKgliso a perdu de^on ^
aulnrltp, on n'est plus frappé que dos inconvénients de celle organisation h l'intérieur. Mais admirez-en les ressorts, l'originalité, les souvenirs, l'autorité passée.
Os conversations nous livrent chaque jour davantage, nos esprits s'entendaient, une douce iulimito s'êt:jb!issaît enlrenous. Nous devinions nos pensées avant de les exprimer; si je n'étais pas de son avis, la bonne foi nous ralliaitTun h l'autre : en peu de temps nous nous trouvâmes unis comme si nous nous étions connus de longues années.
J'étais curieuse de découvrir son ambition et ses projets. Un jour, je me promenais seule dans le Colisée, Jérôme y passa, suivi de son domestique. Il vint à moi.
5i8 LES NOUVEAUX ENCHANTEMENTS
— Je V0U3 rencontre, dit-il, et puisque le sort me rend si heureux, voulez- vous que nous parcourions ensemble ces ruines?
Il appela le frère qui garde Tescalier, et nous montâmes sur les gradins du Golisée. En parcourant ces débris, ils s'agrandissent comme l'église de Saint-Pierre. La vue est superbe du sommet, et les masses recouvertes de plantes ajoutent à l'effet du tableau. J'exprimai mon adr miration, il soupira.
— Malheureux pays, dit-il, qui de tout temps paya trop cher sa beauté.
— J'accuserai de tous ces maux l'habit que vous portez, l'Église, en un mot.
Il sourit*
— I^ mal est là, répondit-il, mais le remède peut psrt'r ielh.
Alors me recrardant :
— Compren'irez-vous mes idées et mes projets si je vous les confie, et nrcnconraccorez-vous?
— Permetiez-moi une seule question. Comment se fait-il qu'un Anglais quitte son pays pour venir vivre cl servir à Rome ? Qu'avez-vous à faire ici ?
— Je suis Irlandais, reprit-il avec amertume ; ma liberté et mon culte sont froissés en Angleterre. A Rome, un jour e peux régner.
Il reprit :
— J'ai besoin d'employer à quelque chose mon caractère, et le triomphe de l'ordre . et de la raison me paraît le plus beau. Je suis poète quelquefois, mais les vers ne sauraient remplir ma vie, et les réalités la tourmentent.
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jëhomf: ou lk jkune prélat 249
Quand j'ai contemplé l'Italie, j'ai été frappé de sa position. J'ai vu avec regret ce pays et ce peuple mal gouvernés, mal administrés, livrés à tous les maux qu'enlraîne une longue démoralisation. Des tentatives plus malheuseuses que maladroites n'avaient fait que rendre leur condition . pire. En examinant leurs différents gouvernements, on pouvait pourtant supposer dans chacun des progrès possibles ; il ne s'agissait que d'un prince, d'une circonstance qui les décidât; un seul gouvernement me parut excepté entre les autres, un seul sans espérance, si vicieux, sipuis- !»ant qu'il nuisait à tous. Cet État, c'est l'État romain. \s[»irant encore à une universalité qu'il n'a plus, mêlant 'l'ielques institutions nouvelles à de vieilles idées, corrompu depuis des siècles, c'est devant lui que se brisent t us les vœux de celte contrée pour un meilleur sort. Le • truin», c'ostf inij)0ssil)lc, d'ailleurs ce serait un mal. La f îifi'ion chrétienne est la vraie religion de Thomme. ^'10 faiidrait-il donc? Régénérer et relever le culte }
V "ir los calholiqnos, y attacher le respect du monde [
»! la liberté de l'Italie; telle fut mon ilée, et l'habit q'i^î je porte me donna toutes ces espérances ambilious^'s. Je suis sur d'être un jour cardinal. Je ferai tout p 'ir rire pape ; mais si le sort me le refuse, on a vu '1''^ cardinaux gouverner le pape et l'État, et c'est là où j'aspire. Je n'ai nulle autorité aujourd'hui, et le caractt're du souverain actuel est impossible à soumettre à mes idées. D'ailleurs je lui suis dévoué, et je le révère ; il a protégé ma jeunesse, et la fermeté de son âme, l'austérité qu'il professe maintenant, sa dignité, ses manières aimables et imposantes font que je partage mon respect entre
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250 LES NOUVEAUX EiNGII ANTEMENTS
lui et mon père. 11 n'ignore pas qu'en beaucoup de choses mes idées diffèrent des siennes ; mais il sait que je veux travailler pour TP^gliso et la foi, et c'est de sa main que je dois recevoir le chapeau. Un autre pape m'inspirera moins de gène. En attendant, j'étudie la politique etritalie. J'étudie la religion, les besoins de Thomme et des États. Mon père m'excite k ce travail; ma vie est retirée. Telles sont les: pensées qui la remplissent; les approuvez-vous? J'étais frappée. de ce qu'il disait; je lui trouvais de grands desseins ; il prenait une nouvelle valeur a nies yeux. 11 continua :
— Je ne sais pas tous les moyens par lesquels on peut arriver au but que je rôve ; je les cherche. Il faudrait rappeler l'Église à sa simplicité, et faire en beaucoup de choses ce qu'a fait la Héformalion : posci radmiiiislralion sur dos bases nouvelles et libcnilcs. ^i j'étnis pape, peu me^coî^terait de séparer deux autorité.^ dont l'alliance a fait trop de mal, et, en écusantle pouvoir temporel, d'enchaîner, par mon exemple et par des institutions bien plus puissantes, tous mes successeurs. J-^ veux, comme la Réformation, obtenir le mariage pour le^ pretrçs .(nous l'avions jadis) ; j'aimerai d'autant plus à réclamer ce droit, que je n'en veux point pour moi. Je me plais à montrer, par ma vie austère, combien mes vues sont désintéressées. Quand je serai prêtre, je ne serai que plus sévère encore.
Il reprit ;
— Mes vues et mes opinions m'ont déjà fait risquer la pourpre.
Il ajouta:
JÉUOMK OU LE JEUNIi: l4UaAT 251
'— Les grands propriétaires et les couvents ne tirent pas de leurs terres le quart de ce qu*ils en pourraient tirer. Kt voyez dans quel état ils sont eux-mêmes! Plus incultes que leurs terres, privés d'action, d'activité, le vent de mort semble avoir soufflé sur eux. ()v\q de mesures douces et faciles sont pourtant dans la main du gouverncinentl L'action on serait lente et longtemps comme inaperçue ; mais dès qu'on entreprend de grands travaux, c'ci^t à la postérité qu'on les dévoué ; c'est assez de mettre î^on pays dans la roule.
Joromc m'engagea à venir voir son père, dont la maison t'tait belle à visiter. Je lui promis d'y aller le lendemain.
Quelles idées! Quels projets! Je restai émerveillée. Le jour suivant j'allai chez sir John. Jérôme vint me rccc- ^*>ir à la porte. J() fus si troublée en le voyant, que je ne ^us rien répondre aux paroles qu'il m'adressa. Nous entrâmes dans rappartement de son père qui était couché • | "ur un canapé et souffrant de la goutte. Son air était sé- ^'To et froid. 11 m'engagea à parcourir sa maison et son ^ ;ardiii. Située sur le mont Palatin elle dominait les alenî iirs, le Forum, le Cotisée, les bains de Trajan, dits de li'us; près dé nous, le palais des Césars; au loin, les injuls Célius, Avenlin, et, devant nous, le Capitole. La C'>ulcur des ruines, le vert foncé des arbusies qui les recouvrent en partie, la grandeur de la nature et des souvenirs, l'éclat du ciel et du jour sur tous ces objets, me remplirent d'enthousiasme.
— Ne pensez-vous pas, me dit Jérôme, que tant de mo* iuiments parlent au cœur d'un homme? Ma vie se passe en présence de ces objets.
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Mais, changeant de ton :
— Ne me croyez pas pourtant grand admirateur des Romains ; c'était un patriotisme aveugle et beaucoup de crimes politiques. Je rejette le patriotisme exclusif; je veux servir les hommes en général ; Tltalie, l'Irlande et TAngleterre sont égales a mes yeux.
Nous retournâmes vers son père qui m'engagea pour le lendemain soir; il devait réunir quelques grands personnages, un cardinal, son beau-frère, quelques aulros parents, et, entre eux, dom Clément, fils d'un autre frère d'la princesse Massima, prélat comme Jérôme, et de son /ip»'-
Quand j'arrivai ce soir-là chez sir John, je ne vis pj> Jérôme. Dom Clément le demanda; on répondit qu'il t'îidans son cabinet, et Doui Clément sortit pour ralier ili • • cher. Une heure après, je me trouvais avec une de i. ami'îs à la porte d'un des salons, allant dans l'an*'^. q-jaii'J je rencontrai Jérôme, qui recula fjour nou^ !♦ ^ r?.->?r: S9:i air était si sombre, que. j'en fus doulo'jr< . m^nl frûp;-Je. Après quelques r/iOts, il nou-> q«jin«. ' * causa avec différentes personnes qui se trouvaient !« • ' l'observais; ii faisait les honneurs pour son père, uv-^ *> pensée était ailleurs; plusieurs fois je détournai les \r ik car'il regarda de mon côté ; enfin, il se rapprocha de n '' •et s'asseyant près de moi :
— 0^'2i^*ez-vou5 ? lui dis-je.
— Je suis triste sans objet, me répondit-il avec d<> |ceur ; ne connaissez-vous pas cette tristesse ?
— Je Tai beaucoup connue; le voyage m'a distraite . cherchez aussi quelques distractions.
— J'en ai cherché qui conviennent à mon sort.
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— Comment ?
— Oui, dit-il, je suis resté longtemps en prières ; j'ai demandé à Dieu qu*il me délivrât de ma peine ; vous ne recourez peut-être que rarement à lui ?
— Et a-t-il entendu votre voix ?
— Je n'en ai reçu qu'un secours passager. Hélas ! il faudrsrit qu'il me changeât tout entier ; mon caractère est aussi singulier que ma destinée est triste.
— Voire destinée triste ?
— La croyez-vous gaie ? toujours souffrant, voué à des travaux austères, compagnon d'un vieillard, privé par mon étal de toutes les douceurs de la vie, poète pour mon nuilhcur, et regrettant, par moment, les inspirations que
j^' r^^rds Mais, ropril-il en riant, ne croyez pas pourtant
t'-al ce que je vous dis : telle est l'impression d'aujour- ♦i'iiui. Quelle sera celle de demain ? Peut-être bien difféf*'iiU\ J(» suis un lionnno voué h niille iniprossions diverses.
— He^peclcz celte sensibilité, lui dis-je, votre talent ' { il(î {\\-\\c. ^
— Ai-je môme le droit do vous parler? coalinila-l-ii. Me ^-Mi-i-oii une consolation si douce? L'amitié pour une f'îiinicî mVsl-elle permise? Je sers un Pieu jaloux qui 'n'mU'rdit tout autre culte ; l>iou terrible, qui foudrok* lo iji'^nd qui résiste. N'aurais-jepasdil lui demander cerne «Mi\ ler de mon humeur aVaut que je vinsse vous parler?
On se rendit au souper; Jérôme à table se pla^a derriôro ma chaise; il me servit comme un homme accoutumé à de pareils soins.
— C'est pourtant mon apprentissage, me dit-il tout bas ; que je lo fais avec plaisir 1 Mais ces soins ne me se-
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rontpas souvent permis; observez le cardinal mon oncle, observez mon père; ils me regardent avec des yeux attentifs; tout me rejette à ma solitude.
Il Gt quelques plaisanteries amères et ironiques, déplora des lois trop dures, se moqua de Tempire que l'homme s'arroge sur l'homme ; il conserva ce ton le reste de la soirée, et cacha sa tristesse sous une gaieté cruelle et encore plus triste.
Si la douleur et le regret d'une vie trop solitaire venaient ajoutera Tattrait de son caractère et de son talent, mon cœur n'était plus à moi. Religieux, prélat, poëte ensemble, sévère et satyrique, il réunissait des qualités frappantes et opposées.
Je n'avais encore jamais aimé, mon amour pour Jérôme commença par l'admiration ; bientôt les nobles senlimcnls dont j'étais capable, se confondirent en lui ; il allait par delà tous mes rêves. Plus âgé que moi de quelques années, il avait sur moi l'avantage de plus d'idées, d'instruction et de ce désintéressement que je n'avais pas toujours porté dans l'ambition avec laquelle j'étais née. J'avaissongé souvent à des succès ou à un pouvoir personnel ; il m'éleva au-dessus de moi-même et me passa sa grandeur.
Le trouble que me causait sa présence devenait impos-
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sible à cacher, chaque jour je le sentai:) croit re : nulle crainte, de Tavenir pourtant ne m'agitait ; son ton, ses visites plus fréquentes qu'il n^aurait dû, des projets de voyage sur lesquels il revenait sans cesse, me rassuraient; sans me dire que je lui plaisais, je me flattais vaguement de lui plaire, et je m'abandonnais à Tamour. Ma vie avait pris une teinte nouvelle ; des mouvements d'enthousiasme et de bonheur qui, jadis, avaient par moment interrompu ma tristesse, formaient maintenant une seule impression soutenue ; j'avais quitté la terre ; j'étais entré dans un monde, dans une existence inconnue; j'avais pris une autre àmc.
Un soir, après avoir causé avec beaucoup de charme et de gaieté, il me dit qu'il venait trop souvent chez moi ; que c'était contre son devoir, et qu'il devait me fuir.
— Me fuir ! m'écriai-je.
— Oui, dit-il, car vous êtes dangereuse pour moi.
— QiXQ voulez-vous dire ï
— Vous m'avez compris.
— Non, non, m'écriai-je, pour qu'il s'expliquât mieux.
— Oui, vous m'avez compris.
Je le suppliai encore de s'expliquer ; on vint nous interrompre, et il sortit après avoir fixé sur moi des regards qui portèrent le trouble jusqu'au fond de mon cœur. ^
Je l'avais compris; la joie était, dans ce moment, le plus fort do tous mes sentiments ; jamais je ne me sentis aussi agitée. Le lendemain matin, on l'annonça tout à coup. Sa toilette était soignée ; ses yeux étaient pleins d^ larmes ; nons restâmes ainsi longtemps en présence l'un
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de 1 autre sans pouvoir parler. EnQn il s'expliqua; il me dit qu'il m*aimait; que cette passion était trop forte pour qu'il en triomphât, et qu'elle déciderait de sa vie ; il attendait ma réponse. Je ne la lui donnai point, et plusieurs jours il revint sans que je disse un mot pour le rendre heureux, sans que nous pussions sortir du (rouble et du silence où son aveu nous avait jetés. Je ne comprenais pas la conduite de Jérôme : d'après les principes et les projets qu'il m'avait développés, je ne comprenais ' pas comment il m'avouait sa passion; son devoir était de
la taire. D'un autre côté, quand il me parla avec plus de confiance, il déclara que mon bonheur était le premier vœu de sa vie ; qu'il ne me demandait que ma première affection; qu'il lui suffisait d'être préférée tout. Mais déjà j'aurais voulu des sentiments plus vifs et plus ardents; je ne voyais en lui, ni la force qui fait qu'on résiste, ni celle qui fait qu'on cède, je n'osais croire pourtant qu*il fût faible ou léger.
'* Jérôme avait gagné son domestique, la première fuis
de sa vie il trompait son père ; nous nous voyions presque tous les jours; nous ne savions point exprimer encore nos sentiments. Je restais près de lui sans rien oser lui dirQ;' il jouissait de mon agitation; ses regards, remplis d'une profonde ivresse, me disaient plus que ses discours.
Oh ! temps où tout disparaissait pour nous devant notre
sentiment! Oh! temps d'imprévoyance et d'amour! Oh!
temps où il était tout à moi, où rien encorQ ne s'élevait
entre nous!
C'était le moment des fêtes à Rome, riiiver était bril-
i^mapppippwiHW^pw n i .1 II I I ] \ mm w t wm n u mm^mmmmmmm'maimmmmmm
. JËROMR OU LE JRINE PRÉLAT âr.7
lant, le carnaval commençait. Jérôme allait chez les ambassadeurs et dans quelques grandes réunions; nolis nous rencontrions dans le monde sans oser beaucoup nous parler ; nos regards disaient tout ; notre douce intimité existait ainsi au milieu du monde et du bruit sans que personne s*en doutât.
Un vieux cardinal que je connaissais avait un palais sur le Corso; il m'invita à aller voir passer sous ses fenêtres les voitures, les masques et les chevaux dont la course « termine la journée. Il invita^aussi Jérôme, car il le croyait amoureux de moi, et il avait gardé les idées et l'indulgence de l'ancien gouvernement sur la conduite des prélats. Jérôme vint souvent à côté de moi sur le balcon où j'étais; il semblait heureux, plein de confiance; il se livrait à son amour. Le Corso est la principale et la plus belle ruo dans les villes d'Italie ; h Home, on y voit quelques palais superbes. La course du carnaval, 1«\, a Tair d'un bal masqué dans la rue. Des femmes en costume, assises (le chaque côté du Corso, arrêtent cl intriguent les hommes qui passent, au milieu d'une gaieté, d*un mouvement, d'une vivacité qiii ne se rencontrent qu'avec les masques. Les personnes aux fenêtres et en voiture se jettent des bonbons blancs et petits au visage, c'est une mitraille qu'il faut braver et à laquelle il/aut répondre. Elle vient interrompre la conversation des femmes assises et des hommes; ceux-ci cèdent sous. le feu soutenu, et reviennent dès qu'il s'est ralenti. Le peuple romain, naturellement dur et hautain, oublie son caractère dans ces jours ; il ne s'offense de rien ; le plus grand ordre rëgnç au milieu du désordre, et rarement l'on entend parler d'un accident.
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Le jour se termine par une course de huit ou dix chevaux lancés libres et sans bride qui rivalisent de vitesse. Ces courses se retrouvent dans toutes les villes d'Italie et même dans les petites villes, et sont un reste, des mœurs du moyen âge. Les plaisirs du carnaval se renouvellent durant huit jours, depuis trois heures jusqu'à la nuit, moment où Ton rentre chez soi pour se préparer au bal. Le jour dernier, après les courses des chevaux, le carnaval qui va finir se termine par une illumination générale dans le Corso. Au moment où le jour disparaît, chacun allume de petites bougies appelées moccolelti; les voilures, les fenêtres, la rue en sont pleines et en feu. Le jeu est d'éteindre celle des autres et de conserver la sienne allumée. Nous nous diveriîmes beaucoup à ce jeu chez le cardinal; j'éteignis mille bougies. Jérôme me regardait en riant; il ne prit point part à ce plaisir. On dit que ce jeu est un legs fait à la Rome moderne par Tancienne Rome, qui institua ce divertissement en mémoire des courses de Cércs cherchant sa fille Proserpine sur le mont Etna.
Durant ces fêtes, le pape, enfermé au Vatican, passait les heures en prières. Ces prières n'étaient point usité"es avant lui, c'était l'effet de sa ferveur, il invilait les fidèles à y venir sans les contraindre. Sir John Ervel voulut que son fils y allfil; mais celui-ci, qui me voyait tous les jours chez le cardinal, refusa; son père insista, et Jérôme vint chez moi, tourmenté de cette contrainte et plein de tristes idées pour l'avenir.
— Demain, dit-il, mon père exige que j'aille au Vatican, je ne vous verrai pas.
Je lui ordonnai la soumission pour un jour.
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JÉRÔME OU LE JEUNE PRËLAT â59
— »Un jour ce n'est rien, dit-il, et je ne me désolerais pas pour si peu, mais je prévois bien- des jours comme celui-ci ; vous ne connaissez pas mon père, il n'a que moi, il n*aime que moi, sa vie austère n'a que moi de distraction, il est âgé, il est malade... Elisabeth, nous ne serons pas heureux... Et quel parti prendre? Du moins êtes-vous sûre de votre courage? Vous n'avez qu'un amant malheureux, enchaîné; on ne saurait vivre ainsi I
Quand il se fut retiré, il me sembla qu'il y avait de riicsitatinn dans son amour, et que sa douleur lui faisait entrevoir avec effroi ce qu'il faisait. Je lui écrivis; je lui ' dis qu'il était libre, qu'il fallait nous arrêter au bord du précipice, que je partirais pour l'Angleterre, que je sacriliais tout a son intérêt. Le soir même je reçus ce billet :
« Je voulais aller chez vous, mais je suis malade ; j'irai domain vous dire adieu pour jamais. Pourquoi vous ôlesvous jouée de moi et m'avez-vous plongé dans cet enfer de douleur ? »
Le lendemain matin Jérôme arriva. Il était pile» son visage était courroucé; il s'assit, car il pouvait h peine se soutenir, et il me dit : — Eh bien ! vous le voulez, je viens vous dire adieu.
— Votre hésitation seule, repris-je...
— Ah ! ne parlez pas ainsi, interrompit-il violemment, n'ayez pas recours à cette indigne ruse, dites simplement que vous ne m'aimez plus, que vous ne m'avez jamais aimé.
J'essayai de le calmer et de lui faire entendre la vérité ; il résista durement.
-«- Ne m'accusez jamais d'avoir hésité^ dit-il, car dès
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260 LIÎS NOUVKAUX KNCIIANTKNKNTS
que je vous ai aimée, mon sacrifice a été fait. J'abandonnerai s'il le faut pour vous l'Église, je laisserai Tlialie ; si mon père me tourmente, ma résolution est prise, je pars avec vous. Sans vous je ne puis plus vivre ; il ne s'agit plus de réflcchir et do choisir, c'est une noccssiic que je subis ; vous pouvez me tuer, ma vie et tout est dans vos mains, ne m'accusez donc pas d'hésiter.
Après ces mots nous fîmes la paix. Il me dit : — Quand on n'a connu que l'ambition ou l'étude, on peut condamner la passion, la dédaigner ; mais quand on éprouve ceMe que j'ai pour vous, on ne compte plus rien auprès d'elle.
Dans ces élans de la passion, nous nous abandonnions à la destinée ; la passion était pour nous la loi suprême : l'instinct, la nature, nos cœurs, tout nous défendait de la combattre. Durant quelques jours, nous vivions exaltés et sans inquiétude. Si je demandais à Jérôme quels étaient ses projets, comment il tairait notre amour? il répondait que son amour ne s'éteindrait qu'avec lui, que c'était son souffle de vie; qu'il n'avait rien décidé ; que si son père ne le contraignait pas, il restait ferme à ses anciens desseins, mais qu'il saurait tout allier; qu'aujourd'hui il n'écoutait et ne pouvait écouter que la nature; qu'il n'éprouverait des remords qu'en la combattant. Comme lui, je ne songeais qu'au moment présent. Il jurait de me respecter, de conserver un sentiment pur et sans tache. « vierge I me disait-il avec amour, vierge reçue, vierge laissée, si je ne puis vous donner une protection avouée, du moins vous gardez la gloire. » Je ne cherchais pas si ce qu'il pensait , ce qu'il disait, était bien d'un homme ferme
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JÉROMR OU LE JEUNE PUÉLAT £61
et indépendant ; je prenais la force de l'amour pour la force du caractère ; je pensais qu'il ne devait plus regarder en arrière.
Durant le carriiio, je parcourais quelques églises et, vers le soir, j'assistais à quoUnics scrnïons ; si j'eusse été catholique, ces sermons auraient mis (in à ma dévotion ; on ne peut s'en faire l'idée si on ne les a entendus ; on croira que j'exagère, c'est hideux : un prêtre crie jusqu'à perdre la respiration, parle du diable, de Tamour, en termes vulgaires et presque indécents ; des définitions, des subtilités théologiques ; rien de vrai, rien de naturel, rien qui aille de Thomme à l'homme, rien qui respire la bonté, la piété. La religion est là absolument étrangère, elle est bannie ; elle-même d'ailleurs s'enfuirait indignée : la morale et la délicatesse sont ses filles les plus chères ; c'est avec elles qu'elle assiste au culte protestant.
La semaine sainte approchait; une ancienne ferveur, réveillée en ce moment, força Jérôme à tout dire à son père. . /
— J'ai tout avoué à sir John, me dit-il un matin. Il était gai, heureux de son action.
— Mon père ne m'a fait nul reproche, ajouta-t-il ; il m'a montré du regret, presque de la douleur ; mais connaissant ma fermeté, il n'a cherché nullement à me détacher de vous. J'ai dit que j'observerais le secret et les mesures qu'il exigerait, mais que je demandais qu'il vous vil toujours, comme s'il ne savait rien ; il a consenti à tout.
— Et pourquoi voulez-vous qu'il me voie, si...
— Ah ! je vous en prie, interrompit-if, voyez toujours mon père ; je ne serais pas tranquille si lui et vous ne
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pouviez plus rester ensemble. Mon père m'aime, il fera tout pour moi. Songez que c'est au nom de l'amour que je vous adresse mes prières.
Le jour de Pàquns, Jérôme, ne pouvant me voir, m'avait dit qu'il m'écrirait le malin. J'atlendis sa lettre, elle n'arriva pas. Je me rendis h la messe, sûre de le rencontrer, et un moment les idées qui s'emparèrent de moi, en approchant de Saint-Pierre, vinrent m'enlever à lui et à moimême.
La place, couverte de monde et de voitures, prenait un nouvel aspect, animée par les hommes, le mouvement, les couleurs. Saint-Pierre, sa place et la colonnade qui l'entoure ont l'air neufs et achevés d'hier ; au milieu do la multitude, leur élégance acquiert un nouvel éclat ; il faut ainsi voir ce monument dans diverses circonstances pour apprendre comme il varie. En entrant dans l'église je fus frappée de la grandeur, de l'importance du culle. Certes je n'approuve pas ce culte de la damnation. Mais l'église de Saint-Pierre, le jour de Pâques, est une page éio'iucnte de l'histoire qui rappelle le pouvoir et la majesté des'plus illustres papes. C'est ce culte auquel l'Europe et ses rois furent soumis ; voilà la dignité qui humilia le front des empereurs. Le -luxe, la pompe, l'éclat de la cérémonie, le souverain et tous les cardinaux là présents, leur parure, cette majesté royale introduite dans une messe, celte messe devenue une affaire d'État, tout cela me faisait désirer que si jamais le gouvernement romain périssait, on conservât du moins le jour de Pâques pour Saint-Pierre, et Saint-Pierre pour le jour de Pâques. L'élévation se fait au son très-bas et très- .
JlînOMG ou LE JEUNK PHÉLAT 263
doux des trompettes; c*esi la seule fois que j'aie enlendu dans une église catholique des trompettes célébrer le moment myslcricux. Quand la messe est finie, le pape, précédé de tout le clergé, s'arrête et se retourne on entrant sous la nef pour voir des reliques qu'on montre du haut d'un des balcons de Tintérieur de Téglise. J'étais sur une des haies pour le regarder passer ; les prêlres qui marchaient en avant se retournèrent pour voir les reliques. J'aperçus Jérôme qui faisait partie du clergé ; il conservait une gravité que je ne trouvai à nul autre qu'à lui; il se mit à genoux comme tout le monde, quand on montra du haut du balcon les reliques, dont à cette distance personne ne voyait rien. Ensuite le pape reprit sa marche, porté sous un dais, et Jérôme le précéda.
Alors la foule sortit de l'église et se répandit dans le parvis et sur les marches de Tescalier du temple. La place était remplie ; pas un seul espace n'était vide ; il y avait des paysans, des habitants des provinces, qui étaient venus de loin pour recevoir la bénédiction ; beaucoup, étj^ient en guenilles et d'un aspect si misérable qu'où en était douloureusement étonné. 11 règne une grande négligence dans le bas peuple de Rome ; îL no craint pas de se montrer comme il se trouve, et ne se donne nul soin pour arranger un peux mieux sa misère, qu'il porte d*ailleurs avec quelque chose de grand et de pittoresque. Jamais, chez une autre nation, on ne verrait les contrastes prodigieux qui s'offrent à Saint-Pierre. Le pape parut dans la loge au-dessus de la porte du milieu de Saint-Pierre, et bénit la ville et le monde. On jeta de la loge quelques indulgences que le peuple se disputa avec brutalité.
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Le soir même, j'espérais rencontrer Jérôme dans une maison oii j'allais admirer Tillumination de Saint-Pierre. L'église était éclairée quand j*arrivai : ce bâtiment massif, en feu, était d*un beau coup d'œil. Jérôme était déjà là et m'attendait. lime dil quelques paroles tendres sur l'ennui de sa vie. Je répondis sur le même ton, mais je m'animai de la joie générale. Lui, resta triste; son amour ne se montra que par sa mélancolie; il répéta plusieurs fois qu'une profonde passion ne pouvait se nourrir ainsi de privation et d'absence. La musique militaire se faisait entendre près de la fenêtre où nous étions; c'étaient ces airs de Rossini dont retentit l'Italie. Tout à coup, à un signal donné du sommet de la croix qui surmonte la coupole de Saint-Pierre, l'église fut illuminée d'une nouvelle manière. Mille flambeaux prirent feu; ce fut' une chose magique ; l'église, la place, la colonnade se trouvèrent changées subitement; Tillumination traça un dessin supérieur à l'autre. Je remarquais comme les Romains sentent la valeur du monument de Saint-Pierre et se plaisent à le faire admirer. Nous allâmes nous promener sur la place. En face du temple était la loge des dignitaires et des an^bassadeurs, ornée de pourpre, d'or, et éclairée de bougies. La musique de Rossini continuait. Nous partîmes; et, du pont Saint-Ange, nous vimes encore la coupole en feu. L'idée me prit d'aller au Monte Pincio, d'où l'on domine la ville de Rome. 11 y avait là beaucoup d'Anglais; Notre langue seule s'entendait de tous les côtés ; Saint- Pierre brillait dans le lointain.
— Ah ! me dit Jérôme au milieu de l'obscurité, tant d'objets vous plaisent et YOu; distraient I vous oiibliez
l'amour et ses souffrances. Pour moi, je n'ai jamais tant aimé. Quel temps nous réunira? Faudra-t-il passer la vie dans celte gêne ? C'est un supplice qui épouvante mon imagination.
Le lendemain, cette douleur avait disparu ; je le vis plein de joie et de tendresse. 11 resta longtemps thez moi, et nous nous donnâmes rendez-vous, le soir, chez une femme romaine qui logeait en face du château Saint- Ange, et qui m'avait invitée à aller voir le feu d'artifice.
Le feu d'artifice se tire sur le château Saint-Ange, jadis le tombeau d'Adrien ; monument immense, de forme ronde, bâti devant le Tibre, et aujourd'hui château fort. Le feu d'artifice est digne d'une forteresse ; les coups de canon raccompagnent. La violence du feu, son désordre, l'obscurité qui le dispute à ces clartés brillantes mais passagères, la fumée, le bruit, les feux répétés dans le
Tibre, tout convient au pays des volcans. J'attendais Jérôme, il ne vint pas.
Le lendemain, il me dit qu'une affaire difficile le tourmentait :
— Ma conscience est inquiétée. On me presse, on me pousse, je ne sais que décider... \
11 se promena dans la chambre.
— Non, je ne le dois pas, répétait-il, je ne le dois pas. ' Puis se tournant vers moi ;
— On veut que je détermine dona Settimia, ma cousine, à se faire religieuse. Vous avez vu chez mon père dom Clément, jeune prélat; elle est sa sœur. Leur frère aine hérile des titres et des biens de leur maison, et comme ces biens ne sont pas très-considérables, il est convenu avec dom Clément de donner une assez faible dot à dona Settimia et de la faire religieuse, comme il arrive à Rome en pareilles circonstances. Elle avait promis de prononcer ses vœux vers la semaine sainte ; quand le moment est arrivé, elle a demandé encore du temps, et dom Clément m'a prié de la voir et de lui parler pour qu'elle hûtàt ses vœux.
— Eh quoi! lui dis-je, allez-vous vous prêter à un A pareil ministère?
— En quoi le désapprouvez-vous?
— Comment! m'écriai-je, mais si elle hésite, c'est qu'elle ne veut pas être religieuse, il faut la sauver.
— La sauver? reprit-il en souriant. Écoutez, le tout est • i de savoir si elle a la vocation ; dom Clément soutient
qu'elle l'a et veut seulement que je l'affermisse dans cctl»'^ idéOf mol, je ne consens à lui parler que si je peux la questionner librement et lui laisser suivre sa conscience; mais à cette condition dom Clément préfère que je ne lui parle pas.
— Vous voyez donc bien qu'on la contraint! Il faut lui parler.
— Au prix que j'y mets, dom Clément n'y consentira pas.
— Trompez-le.
— A ce prix,*moi je ne veux rien faire.
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-* Misérable scrupule, lui dis-je, qui vous fait sacriGer Tinnocence. Quel âge a-t-elle?
— Elle a dix-huil ans. Elle aimait beaucoup le séjour du couvent, mais depuis un an on dit qu elle est très-agitée et irrésolue.
Cette fille me fit une profonde pillé 1 Je tenais son sort dans ma main.
— Écoutez, dis-je, si vous ne voyez pas dona Settimia et si vous ne lui parlez pas, je pars pour l'Angleterre.
Il resta stupéfait,
— Que pensez-vous donc? Croyez-vous que ces femmes soient malheureuses? Elles échappent aux mille peines de la vie; leur existence, comme disait mon père ce matin, n'est qu'un doux et saint sommeil.
— Quoi! votre père aussi veut....
— Mon père ne veut pas qu'on la contraigne, mais il dit que quand ces filles ont la vocation, elles sont les plus heureuses personnes du monde.
J'étais révoltée. Un Anglais ! dans le xix' siècle ! faire des discours et amener une scène qu'on trouve dans les romans qui peignent les mœurs des anciens temps ! Mais à Rome on se retrouve plongé dans les vieux préjugés, les vieilles tyrannies et les vieilles douleurs.
— Quand l'Europe est sortie de ces erreurs, m'écrîaije, cette ville malheureuse y reste encore ! Nous nous vantons, au delà des monts, de la lumière ; et, dans ce pays, des victimes sont immolées aux préjugés dont nous sortons! La vie de ces femmes,«la savez-vous? Qtiand j'ai .entendu parler d'elles, inquiète de leur sort, j'ai consulté à Rome leurs confesseurs et leurs médecins. J*ai su que.
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268 LES NOUVEAUX ENCHANTEHENTS
réduites au dernier degré de l'imbécillité, elles prennent leur parti et vivent là, ou bien que, s'éveillant et cherchant la lumière qu'on leur a ravie, elles meurent dans de lentes souffrances et dans le désespoir, ou bien enfin que la nature s'égare et qu elles tombent dans le dernier degré de l'avilissement. Voilà ce que vous, prélat, vous devriez savoir. Et il vous sied bien aussi de parler de la vocation d'une fille de dix-huit ans, vous qui manquez aujourd'hui en m'aimant à ces mêmes devoirs imaginaires que vous aviez rêvés!
Il baissa les yeux.
— Ah! que vos prêtres abusent l'homme, qu'ils le charment et Téblouissent par des cérémonies, qu'ils s'aveuglent eux-mêmes; qu'ils s'écarlent de la société : o:i ne sait pas bien ce qu'elle perd; mais se jouer de la j»*unesse, la frapper dans les sentiments les plus cIkms «; i** Dieu nous ait donnés, sacrifier à son hypocrisie ifinn >• cenlcs viclimes, c'est un acte horrible, et j'aimerais nuri^ n: .r r z\^ d'v r-:êter rnei mains î
— i^ue le cld, lui dis-je, punisse les parents de as infortunées, leurs frères, leurs pères surtout qui les ont crééeàpour ce malheur ! Que sa justice ici implacab!»» I< ^ accable de remords, ei les livre en exemple à ceux i\u> oseraient vouloir les imiter !
— Eh bienl s'écria-t-il ébranlé, je verrai Sottimia, j«* \:is \':l::':/ytU verrai, et de tout''; f.iron elle ne sera |»:i> r^'..^.^ :se; [^ h'iU bien le .moyen de l'en empé:licr, il sufiit que ses frères ne soient pas obligés de lui donner sa dot. On peut la trouver ailleurs, car mon père est généreux.
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JÉRÔME OU LE JEUMK PRVllLAT 2i)9
A ces mots il me quitta.
Ce qu'il venait de prévoir arriva; en domiant quelques espérances à dom Clément sur le sort de sa sœur, il obtint de la voir, et il comprit qu'elle redoutait la vie religieuse et ne l'adoptait qu'a regret. Il en parla à son père; sir John se laissa presser quelque temps ; mais sensible enfin aux prières de son fils, qui n'avait presque rien hérité de sa mère et ne pouvait rien faire sans lui, il donna une dot à dona Settimia et la sortit du couvent. Bien que cette action pût être naturelle dans son fils, il suspecta pourtant quelque raison secrète, et il commença à s'effrayer du pouvoir que je saurais prendre. De mon côté, cette "iffaire m'éclaira un peu et m'inquiéta sur la faiblesse de 50n fils.
Quand je lui en fis quelques reproches, il les reçut avec 'îiïreté; j'avais paru douter de sa fermeté, il en fut
•-''.^•nsé.
— Si vous n'avez nulle confiance en moi, s'écria-tiJl, f •"'it impossible que l'amour dure entre nous. Il vaut • •*u.\ rom])ro et finir h jamais ; une fois déjà vous Tavez ^ '«'lu, cola ne vous coûtera pas beaucoup.
J'* ne répondais rien; il se leva et mo dit avec un ton •î* froideur affecté : *
— Demain chez mon père nous en déciderons.
— Vous en pouvez décider à l'instant, répondis-je, car 'î'fnain je n'irai pas chez votre père, je n'y veux plus aller
Il rosln immobile.
— \*ous n'irez plus chez mon père!
l'our me calmer par sa douceur, il vint perdre sa coIèi*e ^.ines genoux. Il y resta plein de repentir.
m LES NOUVEAUX ENCHANTEMENTS
11 comprit que j'irais chez son père ; pourtant il m'écrivit le lendemain pour me supplier encore d'y aller ; il s'avouait le plus faible des hommes, pourvu qu'on le crrtt le plus épris. Sir John Ervel me reçut avec beaucoup de grâce et d'amabilité. Apres dîner, placée à côté de lui, il approcha son fauteuil du mien et il me dit :
— Vous avez vu souvent mon fils, comment le jugezvous? Le trouvez-vous instruit et spirituel? Croyez-vous qu'il marchera avec talent dans la carrière qu'il a choisie?
Étonnée de sa question, je le regardai :
— Ne vous fiez pas à tout ce qu'il dit, reprit-il, c'est un homme qui prend un grand vol et reste en chemin; S'il vous dit qu'il sera pape, croyez seulement qu'il sera cardi-
.nal ; s'il vous dit qu'il réformera l'Italie, pensez seulement qu'il fera quelque bien à Rome. Quand je l'ai placé dans la famille de sa mère, les idées de l'Église l'ont subjugué; plus tard il y a mêlé des idées politiques ; pourvu qu'il înarche selon mes vues, je le laisse rêver plus loin.
— Je lui croyais du caractère.
11 sourit :
. *— Vous le jugez sur ce qu'il dit de lui-môme, répondit-il, c'est ainsi que lui-môme juge les hommes, mais co n'est pas la manière de les connaître.
Puis il reprit avec une intention que je trouvai cruelle :
— Ce qui a rendu très-faciles mes projets pour mon fils, c'est le peu de sensibilité qu'il a. A son âge un autre songerait à l'amour, lui n'y songe pas. Il n'est point passionné; il peut se monter la tête un jour, une heure. D'ailleurs l'ambition et la famille de sa mère ont pris sur lui beaucoup d'empire. Remarquez-le quand il aura
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parlé au pape, je vous en prie, la première fois qu'il aura parlcaupapo (etil lui parlera après-demain), remarquez-le, vous verrez quel homme il est et quel mélange de senli- . ments se trouve en lui.
Pendant qa*il me disait ces mots, Jérôme nous regardait, attendant que son père eût fini pour me présenter son cousin dom' Clément.
Dom Clément me parut très-vain de sa naissance et de son rang, mais avec une certaine grossièreté ecclésiastique qu'on trouve à Rome. Nous causftmes longtemps ; j'étais curieuse de le connaître à cause des éloges que Jérôme m'en faisait; car je cherchais ce qui pouvait m'éciairer sur celui-ci. Les Italiens et les prélats ont des impressions très-promptes. Je vis au ton avec lequel dom Clémpnt me demanda si je serais visible le lendemain, qu'il n'était pas si sévère que Jérôme ; je lui dis que je serais charmée de le voir : je voulais lui parler de son cousin, les mots de sir John Ervel m'étaieiA restés dans la mémoire; j'en voyais l'intention ; il tenait les rôncs du coursier que je croyais dompter; mais quoi! Jérôme n'était donc pas l'homme que j'avais cru?
J'étais dans ces idées le lendemain, quand on m'annonça dom Clément ; il avait aussi les bas violets, le manteau ; l'expression de sa figure était fine et satirique.
— Ah ! madame, me dit-il, combien j'étais curieux de vous voir chez vous, on cause si mal au milieu de tant de monde! déjà Jérôme vous avait vantée comme une personne si distinguée !
11 me fît mille compliments, puis il me dit :
— Mais si jeune 1 vous voyagez, vous travaillez ! Quels
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t î 272 LKS ISOUVKAUX KNCHANTEMENÏS
. . :; sont VOS projets? il faut rcslor à Rome. Les étrangers ici
! font tout ce qu'ils veulent.
Il U)c fit d'un ton de négligence affectée plusieurs questions sur Jérôme, il devinait qu'il s'occupait de moi j :! et ne savait s'il me plaisait. '
! v — Que] homme vous semble-t-il î
i • ! — Je ne le croirais pas si grand ni si fort qu'il veut
! paraître, répondis-je, voulant connaître à la fois et
Jérôme et dom Clément.
La figure de celui-ci s'éclaircit et il s'écria avec vivacité :
— C'est cela, à merveille, vous avez deviné l'homme: les rêves d'un géant, les actions d'un enfant. Son père, le
I • pape et le cardinal mon oncle, en disposent, et moi peul-
*♦ être plus qu'eux tous. Je ne vous le dirais pas, si je ne vous
voyais pas si bien instruite, car lui-même croit qu'il a beaucoup d'empire sur moi, et je n'aimerais pas qu'il en doutai. Fuis entraîné par la vérité et l'esprit :
— C'est d'ailleurs, croyez-moi, un homme fort singulier. ; • Il connaît et juge bien par moment les hommes nu^n.o
auxquels il n'échappe pas. Quand je veux le socrot A'uu homme, je le lui demande. Cent fois il m'a dit : Vous vw< un homme fin, auquel je ne me fierais guère; et il se Cu' à moi de tout.
Ces mots étaient assez singuliers dans sa bouche; mais les Italiens en disent beaucoup de semblables. 11 laissa Jérôme, et, m» parlant de mon visage :
— La loi, dit-il, peut tout me défendre hors l'admiration ; d'ailleurs l'Pv^lise a sa charité, il suffit de pécher innocemment, et puis vous savez quelles furent les mœurs des premiers prêtres.
JÉRÔME OU LK JEUNR PRÉLAT ' â13
Alors il me fit des récits crautaiit plus étranges qu'il causait avec moi pour la première fois : il sépara le temporel du spirituel; il me tint des discours qu*on ne pouvait entendre qu*h Rome et d*un pnilat romain, car Je langage des prêtres h Rome est quelque chose d'inouï ; c'est un autre monde d'idées, d'expressions, ce sont des imaginations flétries, des mœurs d'un temps qui n'est plus.
— D'ailleurs songez bien, me dit-il, que ce n'est pas un péché mortel, le ciel ne nous est pas fermé; et comment faire ? j'ai de jeunes amis prêtres qui sont morts de leurs combats ! Et Jérôme ! s'écria-t-il, Jérôme ! quand il pst trop rêveur et mélancolique, c'est moi qui l'entraîne à mes |)laisirs ! A Rome,il ne s'agit que du secret ; il y faut meltre tout le secret possible et bien songer que ce n'est point un péché mortel.
Il recommença quelques questions sur mes projets h Venir, il cherchait à me faire sentir combien je lui plaLî^^is; mais je changeai tout en lui parlant de sj carrière 'l do SOS desseins; les idées de l'homme et du prélat '^Vîvoillt'renl, une autre agitation commenta ; il était plein d'intrigues, déjà il tenait dans ses mains plu-^ieurs affaires, il devait parvenir au pouvoir, il av.ûl cet o>prit qui met en rapport avec tout ; il me quitta doutant d? <on succès près de moi, et dès qu'il fut sorti je l'oubliai»
Mais ma chimère s'évanouissait. Il fallait enfin con* naître Jérôme, j'avais pris un poëte pour un homme
dMÎtat, il irélait plus possible de s'y tromper. Je me rap-. pelai les discours do son pi'îre; incapable de comprendre enlirnîmcînl son (ils, il en savait ass(î/. pour le dominer; il le comprenait dans le ran^' inf/îrieur de la vi<i et l'y tenait; leurs souffrances babitnelles les rapprochaient; enfin quelques traits liaient le père et le fils : une même hauteur, une certaine élégance de manières par laquelle ils sympaihisaient à tout moment, le goût de la retraite et de raustérité.
Quand Jérôme arriva, je lui dis que je ne verrais plus son père. Ma résolution le troubla ; il lui sembla qu'il y aurait désormais division entre ce qu*il aimait le plus; il me supplia en vain, je lui laissai voir mes craintes. Elles le blessèrent, il les reçut avec amertume, car ses prétentions et sa confiance en lui n'étaient pas moins grandes que ses rêves.
— Mon père a de l'empire sur moi! Moi dépendant! moi! Et le savez-vous ce que c'est que l'indépendance d'esprit, Tindépendance d'un homme?
11 se -fâcha, il fut dur; mais il me quitta promplcment, car il devait se rendre chez le pape, et il dit qu'il me.vlîr'rait le lendemain.
— Observez- le, m'avait dit son père, quand il aura vu le pape.
J'attendis donc le lendemain avec crainte et impatience.
Le pape reçut Jérôme avec cette bonté que depuis longtemps il daignait lui montrer. Il lui parla de ce ton aimable et imposant qui avait sur lui tant d'empire ; il l'entretipt dé quelque mission dont il aurait à le charger, et où .
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SOU succès hâterait lc*nioinout do le faire cardinal. J(M'oino fut tout l\ fait reconnaissant. Ku sortant do chez l(i pap(\ il fut salué, suivi, onlonré; d(*j;i Taurooio du pouvoir rayonnait autour do sa hMo; il n;vint clicz sou porc, gai, aninir, plein do coUo sccino, et la racontant. Son père partagea sa joie, et quand Jérôme entendit sonner Theure où il devait venir chez moi, il éprouva une impression pénible; il n'était pas préparé pour l'amour, il ne vit que Timprudence de notre passion, et il entra froid et contraint. Je lui demandai des détails sur sa réception, il m'en donna de très-courts, ensuite il s'assit et resta plongé dans ses réflexions. Je lui adressai quelques mots qu'il n'entendit pas, et il m'interrompit en disant :
— La carrière où je suis demande du travail; je n'étudie plus assez, je devrais aller m'enfermer à la campagne.
-— Votre santé, lui répondis-je, vous interdit un travail excessif. *
*— Ma santé! ma santé! et qu'importe! On a connu quelques jours pleins et Ton meurt ensuite !
, Se levant et avec vivacité :
— Ces mots vous blessent, mais tout vous blesse. Je crains pour vous. Le pape... ma positioUi..
— Tout est pourt tnt fiicile, interrompis*je, et je n'ai qu'a partir pour l'Angleterre.
Il s'arrôia, me regarda et dit :
— Attendons à demain pour en causer, j'y songerai. 11 rentra chez lui dans ces inquiétudes ; son père, heureux que la première impulsion fût venue du dehors, le
prit à part, et s'asseyant avec lui d'un air grave, il lui dit : — Vous m'avez confié un amour que je n'approuvais pas, mais je n'ai rien voulu dire dans un premier moment, craignant la fermeté de votre caractère. Je suis sûr qu'à présent déjà ce premier feu est diminué, et que vous le sentez vous-même. Vous n'êtes point un homme passionné; je vous ai observé enfant; rien, dans votre caractère, n'annonça la tendresse et la passion. Vous m*avez aimé avec plus de respect que d'amour; et votre devoir, enseigné par notre pays et nos mœurs, fut gravé dans votre cœur en caractères sacrés. Y manquerez-vous aujourd'hui, à vingt-six ans, quand le premier entraînement de la jeunesse est passé? Me ferez-vous descendre désolé au tombeau, moi qui n'ai que vous pour attachement?. Et celte femme, enfin, la sacrifierez-vous? Quelle existence, quel rang, quel bonheur lui donnez-vous? Vous ne lui offrez qu'un cœur tourmenté de remords, une conscience souffrante que la trahison de vos devoirs envers moi et envers la société ne laissera jamais en repos. Cette femme est une femme forte, dites-vous; laissez-la donc triompher d'un sentiment si nouveau ; qu'elle aille dans son pays trouver un mari et suivre sa carrière de femme et de mère. . Vos yeux se remplissent de pleurs, mon fils; mais Dieu qui souffrit et vous appelle à relever son Culte versa des larnies plus amères; il vous enseigne le dévouement. Croyez-moi, votre sacrifice ne vous coûtera pas tant que vous le pensez; votre sensibilité n*est que passagère ; nul homme de ma famille ne conni^t l'amour plus d'un moment ; vous sortirez calme de ces secousses. Il ne faut que savoir vous connaître et ne pas immoler
iiapiPifPiiPPPiiPHipn»i!nHVi9*<"'^<«''""«inK«p«^^
JÉKOME OU LK JEUNK PUÊliAT 277
à un seul jour votre carrière, votre père et cette femme. Jérôme, profondément trisle, ne répondit rien, et secoua la tète d*un air incrédule. Cnfln il dit :
— Je pourrais faire ce sacrifice à vous, à Dieu, à elle; mais je l'adore, et ce que j'en souffrirais est inexprimable.
Son père fit un sourire de dédain :
— Ainsi, dit-il, vos desseins ont perdu leur prestige en un jour! Ce grand caractère s'est évanoui devant une femme, et les devoirs d'un fils que vous sentiez si fortement, ceux d'un prélat si nobles en vous, ces idées grandes et chères de votre imagination, sont tombées devant l'amour! l'amour! que vous n'êtes point fait pour connaître, que toute àme ferme ne compte que comme un plaisir !
— Mais l'amour avec elle, reprit Jérôme, est si différent...
•— Et pourquoi donc alors, reprit son père avec vivacité, pourquoi ètes-vous déjà refroidi? un amour profond se soutiendrait égal; déjà vos émotions se dissident; déjà le charme est diminué; déjà l'idole ne vous suffit plus. Oui, vos premiers devoirs étaient les seuls vrais, les seuls durables; rappelez-les, rappelez leur certitude; ils ne vous ont manqué qu'un instant; mettez leur durée en parallèle avec cet amour déjà affaibli.
Il ajouta :
— D'ailleurs, vous êtes libre et je ne saurais vous contraindre. Dieu m'en préserve! Suivez votre conscience; j'ai dit ma pensée, et c'est tout ; suivez votre conscience, et rien de plus.
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; Jérôme sortit de cet entretien, bouleversé jusqu'au fond
de l'âme; que devait-il faire? Les paroles de son père
■ s'emparaient de lui ; ce n'était plus Tavis d'un homme,
mais un fait; il y croyait ; ses inégalités trop réelles, mais qui n'étaient point la preuve qu'il n'aimait pas, confir-
j maient pour lui ce qu'avait dit sir John. Enfm, il s'était
' formé de tout ce qu'il avait connu jusqu'ici une idée gi-
gantesque, ses devoirs de fils, ses devoirs religieux. Quand il connut l'amour, il le vit sur des proportions non moins hautes ; telle était peut-être la femme qu'il avait i;encontrée, qu'en ceci, pour la première fois, ses idées frappaient juste; ce furent celles pourtant qui s'ébranlèrent le plus facilement, car son père soutint les autres, les
U rappela avec son autorité ; et moi, je n'aurais rien voulu
lui dicter pour l'amour qu'il n'aurait pas trouvé luimôme.
L'ambition avait effleuré son âme; mais ce fut sa fai-
''i blesse qui acheva et qui fit tout. Le lendemain, il arriva
chez moi au désespoir; et, comme il restait indécis et sans s'expliquer, je lui fis quelques reproches, je lui parlai •'^ de sa froideur.
— Ma froideur! s'écria-t-il, ma froideur! Et vous aussi? et vous aussi?
Mes paroles furent comjne ua dernier coup qui emporta le peu de foi qu'il conservait encore dans lui-même. Si moi aussi je l'accusais de froideur, il fallait que ce fCit vrai. Il pleura ; ainsi, tout plein d'amour, il pleura l'amour. Singulier être! type énergique d'une espèce d'hommes trop commune !
-^ Je ne puis, disait-il^ ni renoncer à vous ni vous
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rendre heureuse; je ne suis pas un homme passionné, et je ne saurais vivre sans vous!
— Un homme passionné! luidisais-je; mais vous Tètes; vous on avez tous les caractères; et quant à votre inégalité, tout homme en a : le ciel les destine à deux buts. Partagé comme eux entre Tamour et la société, vous êtes seulement plus sensible qu'eux.
Mais le temps, l'habitude, la crainte, avaient donné l'autorilé aux paroles de son père. Je n'en voulais faire qu'un homme libre, il ne se trouvait indépendant que de moi, et cette liberté, charme de notre amour, ne me lais* sait nul empire sur son esprit.
— Ma vie est vouée au malheur, reprit-il; je vous l'ai déjà dit, la tristesse consume mes jours; mon père ne le sait pas, c'est là mon deistîn : je ne pourrais vous rendre hciimusc; je n'ai nul rang, nulle existence h vous offrir. Laissez-moi à moti malheur; j'y suis fait, le vôtre me serait mille fois plus douloureux.
Ces certiludos répétées, qu'il n'était pas ce que j'avais cru, me jetèrent dans un trouble affreux. Je ne savais plus bien préciser et ce qui lui restait pour l'aimer, et s'il perdait sa grandeur h mes yeux, je ne voulais plus vivre. C'était un chagrin que j'éprouvais en secret, car pouvaisje le lui confier? Le refroidissement qu'il avait éprouvé se soutint, et la dureté remplaça sa tristesse. Son père, poursuivant son dessein, voulut le mettre en défiance de mes intentions; mais telle était la foi du fils en moi, qu'il céda adroitement sûr ce point, car la dignité de Jérùme était une loi qu'il fallait respecter; mais il sut le mettre en défiance de mon pouvoir.
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280 LES NOUVEAUX ENCIIANTEMICNTS
1 — C'est une femme, lui dit-il, qui voudra vous gou-
verner, directement d'abord parce qu'elle est hautaine, et aussi indirectement parce qu]elle est femme. Prenez-y garde; elle n'est pas comme votre père qui ne peut que vous donner des conseils, et qui vous laisse libre. Elle a • un pouvoir plus grand, fondé sur ses charmes.
Jérôme repoussa avec vivacité cette idée. Son père reprit :
— Elle pleurera ; elle dira qu'elle est la femme la plus malheureuse du monde; vous le croirez, et pourtant, telle que je l'ai jugée, elle est de Ces femmes à imagination qui aiment avec la tête et point avec le cœur. En si peu de k' temps, d'ailleurs, rien de sérieux n'a pu s'établir : ne la
croyez donc pas sur ce point.
Sir John Ervel se trompait en croyant que je montrerais mon chagrin et mes pleurs ; Jérôme n'en vit rien.
Cependant, épuisé par tant de jours d'émotions, et mécontent des idées que je lui cachais mal, Jérôme retrouva rironie dont il m'avait déjà souvent payée. C'était un spectacle douloureux que celui d'un homme si tour- .menté et jeté dans tant d'impressions diverses. Mais c'était mon malheur qu'il me plût par les choses mêmes qui auraient détaché une autre femme. J'avais moi-même quelque dureté dans l'âme, je dédaignais la sensibilité vulgaire, et quand Jérôme se montra dur, il me séduisit encore. J'aimais follement en lui ce mélange de force, d'ironie, de dureté et de tendresse; rien de fade ne pouvait exister dans des relations avec un pareil homme ; il avait à la fois les pouvoirs du ciel et de l'enfer.
Mais mon impression fut tout autre quand il me montra
JI'IROMB OU LE JRrNli: PRÉLAT SSt
quelque crainte de l'empire que je voulais prendre sur lui, et qu*il me dit que les femmes comme moi sentaient avec la tète plus qu'avec le cœur, et ignoraient le sentiment. Je vis d'oi partaient ces idées vulgaires, et la certitude, aujourd'hui évidente, qu'il se laissait dominer et convaincre comme un enfant, effaça le charme que je lui trouvais.
Une sorte de dégoût, de toutes les impressions la plus insupportable, la plus redoutable, la plus terrible, naquit en moi et se soutint quelques jours.
Cette dépendance où il était des êtres médiocres, cette Ame et cet esprit au vent, ces grandes forces livrées et abaissées, tout cela me bouleversa et je fus aussi subjuguée par mes idées. Je ne savais qu'attendre, que croire de lui, il semblait qu'il pût recevoir chaque empreinte sans que rien en restât ; tout semblait se dessiner sur un fond vide et glacç, ^
Ce fut alors qu'un moment l'idée de rompre avec lui me parut possible. Lui rendre la liberté, le reporter ù rKglise, le délivrer des maux dont il était accablé, me parut une entreprise que je devais au moins tenter. Rien dans sa position ne suffisait pour combattre une passion comme la nôtre, s'il élait un homme ferme ; mais tout, dans cette posilion,^la combattait s'il ne l'était pas. C'est ainsi que les plus forts motifs môme n'ont qu'une valeur relative.
Sa faiblesse seule, et non pas mon courage, m'inspirait ce dessein; il m'eût tuée si j'avais toujours cru Jérôme tel qu*il m'avait paru d*abord. Quand je lui dis quelques mots à ce sujet, il les reçut avec désespoir, mais ne les
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repoussa pas. Il s'effrayait encore plus que moi dé notre position. Nous nous regardions silencieusement, nous interrogeant des yeux, et demandant si nous serions bien capables d'un pareil sacrifice. La raison nous y portait, mais la passion en nous s'en indignait; nos regards étaient pleins de douleur et de reproche,
— Pourtant^ dit-il, où allons-nous, que ferons-nous? Je m'y perds, tout est pour moi là nouveau et effrayant.
En effet, nous venions d*etre saisis tous deux d'une passion violente dont nous ignorions encore la marche, rétendue, l'histoire ; entraînés par des pouvoirs qui nous dominaient, nous ne savions plus si nous pouvions répondre de rien; après avoir tant ignoré et tant appris, nous ne savions pas ce qui nous attendait encore.. Jérôme, jeté hors de ses idées, de ses sentiments habituels, s*élonnait de la facilité avec laquelle il les avait abandonnés ; moi, je me sentais dominée par un homme qui n'était jamais convaincu. Ainsi, dans ces grands doutes et ce trouble cruel, nous hésitions tous deux, lui par caractère, moi parce qu'il hésitait. L'idée d'une séparation éternelle était, faite pour réveiller tout notre amour; c'était renoncer à la vie même. Eh ! comment le pouvions-nous, dans ces premiers momeâls de flamme et de douceur?
— Au moins c'est vous qui le voulez, me dit-il douloureusement, c'est vous [qui l'ordonnez. Hélas! quelle horrible nuit déjà m'environne l Quelles impressions exécrables et singulières!
Déjà, moi, Je ne demandais en lui que des refus, déjà ma résolution faiblissait.
— Mille distractions dignes de vouSi lui dis-je, sou-
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tiendront votre courage; elles rendront votre sacrifice possible.
— Possible I possible ! répéta-t-il ; eh bien ! qu'il soit donc accompli !
Alors il se leva, et, s'approchant de moi, il me dit d'un ton ferme ;
— Vous le voulez, il faut se montrer digne de vous, adieu !
Mais pourquoi cédait-il ? Oh ! combien mes senti- • ments étaient toujours plus impérieux que les siens !
Ces jours cruels ou je ne le vis plus me révélèrent des impressions inconnues. Celait une vie nouvelle, étrange et insupportable. Rien pourtant ne me faisait croire que jt
je ne le verrais plus; mes idées là-dessus élaient vagues, et je ne sentais que Timpression du moment. Enfin, le troisième jour, je me rendis, éperdue, à Saint-Jean-de- Lntran, y cherchant quelque souvenir. En montant sur les degrés de Téglise, dans la solitude de ce lieu admirabic, j'aperçus un homme marchant seul vers réglise de Sainie-Croix-en-.lcrusaIem el les temples antiques qui sont h côté. Je le reconnus. Il se retourna alors, regarda de mon côté, resta attentif un moment, et bientôt marcha vers moi d'un pas précipité.
Ainsi s'évanouit ma résolution. Mais c'était ma première passion. J*aimais par un pouvoir violent qui m'entraînait, et quand Jérôme vint confirmer ses anciens serments, je m'enivrai de sa faiblesse comme je m'étais enivrée de sa force; il me parut plus touchant, privé ainsi de volonté quand des besoins pressants troublaient^ son &me, quand chacun en pouvait* faire sa victime, et
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que moi seule je savais le comprendre et lui prêter un courage digne de lui. Je recevais du ciel la charge de ce grand poète. L'eût- il été sans ce désordre? L*eût-il été s'il eût pu juger ses passions, les analyser, ordonner sa vie ? C'était sa grandeur et sa faiblesse à la fois qui le portaient vers Dieu, qui rélevaient au-dessus de la terre où il ne faisait que souffrir; je répétais ses chants sacrés, je me pénétrais de sa religion; il me semblait que Dieu , m'envoyait à lui pour réponse.
Mais pourtant nul bonheur durable n'était possible entre
nous ; dès qu'il ne regardait pas son amour comme un
droit, mais comme uii outrage à ses principes, nous ne
pouvions pas nous entendre. Qu'il manquât réellement à
des principes, je ne l'aurais jamais voulu; mais les er-
f reurs qui le subjuguaient n'étaient pas des principes;
c'était un droit sur lequel je m'appuyais pour l'aimer; le
I droit faisait ma force, et j'aurais immolé moi-même un
Y sentiment qui m'eût paru contre le devoir et la vertu.
A présent, qu'on s'imagine un homme avec des facultés puissantes, avec une sensibilité profonde, avec une grande faiblesse, partagé entre son souverain, son père, et une passion entraînante comme les passions qui s'éveillent I Subjugué par les impressions premières qu'il recevait, il était emporté tour à tour par l'un ou l'autre sentiment. Il souffrait et sa souffrance était au double sentie par
. JÊROMK OU LK JRUNK PRÉLAT esri
moi. Jugeant de haut son caractère et sa conduite, déchirée* de sa faiblesse, blessée au fond de TAme de son hésitation, tout mon caractère et ma fierté se refusaient à prendre sur lui Tempire et à lui tracer sa roule. Ma passion augmentait sans me donner plus d'autorité. Je l'aimais éperdûment. D'ailleurs jamais on ne pourrait imaginer un homme plus tendre. Parlant de l'amour comme s'il eût été lui-même supérieur aux mortels, pénétré de respect pour son père, tantôt amant passionné, tantôt fils repentant, il me désolait sans me détacher; et mon exaltation prit tout son essor au sein de notre malheur. Passion! force redoutable qui livre l'homme à des impressions que nul langage ne peut rendre ; qui développe en lui des moyens surnaturels pour une vie différente de toutes et supérieure à toutes ! 5
Et combien le pays où nous étions ajoutait à notre exaltation! Quand nous retournions nous promener à ;
Saint- Jean-de-Latran, les*ruines qui sont semées dans cet \f
endroit, les longs aqueducs qui se perdent dans la campagne, la beauté de l'église, les montagnes au loin, tout développait les sentiments de notre àme. Notre amour '^
s'empara de tous les plus beaux lieux de Rome; ils sont pleins de nos souvenirs et de notre tendresse; nous avons mclé notre amour à ces illustres et antiques impressions. La nuit, au clair de lune, nous parcourions le Forum et le Colisée; l'amour, qui révèle l'infini et l'immortaUlé, se plait au milieu des débris et des siècles passés; nos cœurs rêvaient les vertus romaines; dignes d'elles par notre austérité et nos occupations habituelles, nous nous y reportions avec enchantement. Moi, je songeais aussi à
mon pays; nous en examinions la sagesse, les lois, les ressources, Jérôme lui comparait rilalie, il me développait mieux ses desseins ; nos caractères s'unissaient dans les mômes idées et dans les momcs recherches.
Le printemps commonçaït. Sir John Ervel avait une maison de campagne à Albano, à cinq lieues de Rome, et Jérôme m'apprit qu'il devait partir avec son père, mais qu'il reviendrait dans huit jours à Rome pour la Fôte-Dieu.
-- Si je peux, dit-il, je viendrai vous voir avant ce temps.
Il ne vint pas, et m'écrivit plusieurs lettres passionnées.
Cependant à Rome on ne parlait que de la fête; les ordres religieux et le pape, sa cour et les principaux magistrats devaient passer en procession sous les colonnes qui entourent la place Saint-Pierre. On arrangeait la place, on couvrait de fleurs le chemin. . Dom Clément vint quelques jours avaffl la fôte me dire qu'il avait fait garder des places pour moi et ma société ; je conipris qu'il avait un autre but. Il me parla de la facilité pour un prélat de quitter l'Église, de semarior; il voulait que je lui confiasse mon secret et les projels (l(^ Jérôme. Dom Clément enviait à Jérôme la bienveillance du pape et une fortune qui semblait devoir être plus prompte que la sienne. Il pensait d'ailleurs qu'un seul préint dans leur maison réunirait sur lui seul les faveurs qu'il partageait avec son cousin. Il pensa donc que si j'étais une femme ambitieuse et adroite, je pourrais profiter de la faiblesse de Jérôme et lui faire quitter la prélature. Je devinai la pensée de dom Clément; je voulus le^ laisser un peu s'y livrer et mieux connaître cet homme-là.
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J*ctais ambitieuse peut-être, mais pas de la manière qu'il supposait; je ne désirais point que Jérôme quittât la prélature; son ambition à lui, sa gloire et ses travaux m'étaient plus chers qu'un mariage.
Dom Clément espéra que le retour de Jérôme, qui arrivait pour la procession, serait une occasion de me parler de lui et de me mieux connaître. Il était chez moi quand Jérôme, arrivant d'Albano, entra. On parla de la fête du lendemain ; quelques moments après dom Clément se leva, Jérôme se leva aussi, et se hâta de prendre son chapeau, pour montrer à dom Clément qu'il ne restait pas chez moi ; quand ils furent à la porte du salon, je rappelai Jérôme, et je lui dis tout bas :
— Quoi ! vous parlez I
— - Oui, répondit-il du même ton, mais demain à quatre heures je vous verrai.- •
Et il sortit en courant pour rejoindre dom Clément.
Je l'avais vu, ilélait froid; je l'avais vu après huit jours d'absence, et il me donnait rendez-vous pour le lendemain à quatre heures ! Des impressions naissaient en moi, dont le souvenir retrace mal le caractère inexprimable, des sentiments violents mais grands, le dcsir de tout finir d'un coup. J'aimais trop, j*aimais comme il n'aimait pas, je me sentais isolée avec des sentiments insupportables. Mourir, me semblait si facile et si doux !
Quand je le vis le lendemain, tout fut oublié. Il me consola de mes chagrins.
— Je vous aime, disait-il, comme aimait le premier homme, quand tout était nouveau dans le monde, quand la passion vivifiait et embellissait la terre pour la pre-
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mière fois, pleine de force et de fraîcheur, répandant ses parfums si purs sur une nature encore vierge; ainsi, pour expliquer mon sentiment, je remonte à l'origine du monde, et je redeviens religieux!
La Fête-Dieu est Tune des plus remarquables qui se célèbrent à Rome. Les différents ordres, créés depuis To- .rigine de l'Église, marchent en procession dans leurs costumes différents : des couleurs, des robes, des cordes, des tonsures diverses distinguent les ordres et reportent vivement Tesprit aux jours de TaustéVité et de la puissance catholiques. Le pape les suit, prosterné en adoration devant le Christ, et précédé de toutes les autorités de rÉlat.
î[ Jérôme laissa passer encore huit jours sans nie revoir.
En arrivant il me dit que son père avait été très-souffrant, et qu'il n'avait pu le quitter; il ajoula qu'il lui fallait re-
(tourner le soir même à Albano : il ne m^ voyait que pour me quitter, il ne m*aimait que pour m'affliger. Je ne lui fis î nul reproche, car c'était à luide savoir aimer, non à moi
de le lui apprendre. .Mécontente, indignée, exaltée, je rè- •U vais un autre amour, je rêvais un homme qui sftt aimer;
et l)onteusc alors de cette sorte d'infidélité, je me méprisais moi-même, quand tout le tort était à lui. Cependant il ne repartit que le lendemain au milieu du jour.
J'avais vu deux fois dom Clément, qui comprit que je voulais me taire ; il chercha encore à savoir mon secret, ot il m'offrit de me conduire aux galeries du Vatican. Il me montra, en arrivant, les fenêtres du pape; hafciteraitil jamais ce lieu? arriverait-il au pouvoir suprême? Tant de monde à Rome peut Tespérer, que celte ambition n'a
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rien d'extravagant. Nous parcourûmes ces galeries admirables, 0(1 le luxe est joint à toutes les merveilles des arts et de la nature, car les fenêtres laissent voir Rome et la campagne romaine, les montagnes, et ce pays dont rien ne peut donner Tidée.
En entrant chez moi, je fus étonnée d*y trouver Jérôme triste, abattu, passionné.
— Je suis parti tout à <;oup, me dit-il, je n'ai averti que le valet de chambre de mon père ; je ne pouvais plus rester sans vous voir.
Un billet de sir John, arrivé le soir, le rappela, et s'il souffrait, je souffrais plus que lui ; mon cœur le regrettait avec une ardeur inouïe. Quelquefois je ne savais plus que faire, où aller, où rester. Il était impossible de vivre plus longtemps de la sorte ; une espèce de démence s'emparait de moi : notre amour n'était plus qu'un supplice. La faiblesse se calme par ses convictions contraires ; moi, je ne croyais qu*à l'amour. Je songeais à mettre enfln un terme à nos relations, à fuir à jamais Rome et mon amant; mais je craignais de le laisser à un père qui le comprenait sans le rendre heureux.
Sir John Ervel devait aller faire une course à Civita- Vecchia; il devait rester huit jours et emmener son (ils et deux ou trois amis : mais, au moment du départ, Jérôme refusa de le suivre. Son père, qui ne le contraignait jamais ouvertement, le laissa à Albano. Il vint aussitôt me voir; loin de profiter de l'absence de sir John pour rester près de moi, il me dit qu'après m'avoir donné deux jours, il retournerait s'enfermer à Âlbano, jusqu'au retour de son père. Ainsi son père le dominait quoique absent! Alors je
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cédai à une passion à laquelle j'allnis bientôt mettre fin; je partis moi-même pour Albano après lui. Albano est au milieu de collines couvertes d'oliviers dont le vert pâle se dessine sur le vert foncé des prés, de pins élégants et touffus, seulement vers le sommet, et d'autres arbres. Au couchant, est une plaine immense bornée par la mer.
La mer varie sous Téclat du soleil : tantôt elle semble d'argent et brillante, tantôt elle est 'bleue comme le ciel. Le point où elle s'en sépare forme une raie blanche et vaporeuse. Peu de jours après mon arrivée, vers sept* heures du soir, en descendant de la Riccia, sous ces beaux arbres qui bordent la route, nous admirions le pays ensemble. Le soleil couchant dotmait à toute la nature la teinte brûlante des tableaux de Claude Lorrain. Ce spectacle augmenta mon agitation, et je pris ce moment pour déclarer à Jérôme qu'il fallait enfin me rendre ma liberté. Je lui demandai d'aller m'établir dans une maison voisine de Rome, où il viendrait me voir à des époques déterminées et que rien ne pourrait changer, ou de me rcmlre en Angleterre, où il viendrait tous les six mois. Tout valait mieux pour moi que nos incertitudes et qu'un sentiment toujours menacé.
— Espérons tout du' temps, me dit-il, et ne précipitons rien. Quant à une rupture, je n'y consentirai jamais; je ne veux point vous contraindre, parlez, mais je n'y coiisoii:* pas, et vous me laissez le plus malheureux des hommes. Vivre sans vous, c'est une idée même dont je ne peux pas m'approcher.
— Votre père arrive bientôt, lui dis-je, il faut prendre un parti ; ce soir il faut nous décider.
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JKllOME OU LE JEUNE PRÉLAT 2<ll l
— Nous nous aimons pour la vie, que voulez-vous de plus? Tout est décide.
Quand je parlais plus vivement et avec impatience :
— Eh bien, dit-il, je suis votre esclave, que voulezvous? Donnez des ordres, ils seront suivis.
Rien ne fut décidé ; il me toucha par sa joie, par sa soumission. Et le lendemain pourtant il pressa mon départ : inquiet, il croyait déjà voir son père ; il pressa mon départ.
Quelle différence entre nos chagrins 1 il n'avait qne celui du momefit ; moi, je prévoyais une rupture infaillible entre nous, un sacrifice qu*il fallait faire, un avenir affreux ; j'avais la conscience profonde de mon malheur et do mon état.
Cornme Jérôme avait résisté un moment à son père en refdsant de le suivre à Civita-Vecchia, il se trouva désorniaisplus soumis qu'avant, car la faiblesse, lorsqu'elle a fait un essai d'indépendance, le paye par un redoublement de crainte, et en cela, comme en tout, elle diffère de la fermi'lô. Je décidai mon départ pour T Angleterre; s'il m'aimail, il pouvait venir m'y chercher, maisjc ne voulais plus vivre dans cette douleur.
1.0 ciel avait déjà décidé autrement de moi; il me préparait de nouveaux liens avec Jérôme. Celle noaveliC remplit Jérôme de joie; il avait craint n-on oU :\irt: il me vt)yait enchaînée de nouveau à lui, et d'ailleurs dans les sentiments où son père n'avait point encore porté son influence, son premier élan était vrai :
— J'adore déjà cet être, disait-il.
Je voulais le quitter. Le mal que me faisait sa conduite
29i LES NOUVEAUX ENCHANTEMENTS
n'était que plus grand et plus dangereux, et sa timidité croissait avec les difficultés. Sa première joie passée, il me demanda le secret avec inquiétude, et la pensée de son père, du souverain pontife, et de tout le collège romain vint l'épouvanter. Qu'avait-il fait? Quoi! lui si austère, si hautain devant les jeunes prélats, lui sur qui le pape comptait, lui dont la moquerie avait flétri les plus légers écarts, il venait de s'oublier et de se livrer luimême à la risée publique I Plus faible que la circonstance, subjugué par elle, il avait peur à la fois de ses prêtres et de moi ; car il me connaissait imprudente, et il savait avec quel mépris je recevrais sa faiblesse et ses prières. Nous j{: eûmes quelques scènes: je voyais l'homme qui m'avait
séduite disparaître; je ne songeais qu'à fuir et à l'oublier. La pensée de la maternité me soutenait et me donnait
(des forces et du courage; je portais dans mon sein un être qui devait vivre ; je voulais ne passer à mon enfant que \ des qualités mâles ; je repoussais les larmes et la faiblesse.
Nous étions dans ce grand trouble quand le pape fit •^ appeler Jérôme et lui dit qu'il avait besoin d'envoyer à
Paris, auprès du nonce, quelque homme intelligent pour une affaire délicate, et qu'il avait fait choix de lui. Jérôme resta interdit; mais, sans oser résister et sans vouloir rien faire avant de m'avoir consultée, il donna son assentiment m alléguant pourtant la santé de son père et le chagrin de le quitter. Le pape réitéra son ordre et lui commanda de se tenir prêt.
Jérôme vint aussitôt chez moi ; il me dit cette nouvelle et le chagrin qu'il en ressentait. Mais, moi, j'avais tout vaincu ; je savais quel homme il était :
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Ji:nOMK ou LK JKUNK PRÉLAT «Kl
— Parlez, lui <1is-je, suivez la carrière que vous avez choisie ; ne vous inquiétez pas de moi, je vous soutiendrai et je vous donnerai du courage.
Ainsi je le quittai après avoir toujours fait avec lui, depuis le commencement jusqu'à la fin, le contraire de ce qu'il fallait faire. 11 avait besoin qu on le prit par sa bonté, qu'on le guidât fermement et doucement ; j'avais au contraire tout laissé dépendre de lui, ou j'avais tout brusqué ; je serais morte plutôt que de lui enseigner son devoir envers moi ; une impossibilité complète de dire un mot à ce sujet me tenait muette sur ce point; je ne parlais que de rompre et de fuir, et quand un nouveau lien m'offrit comme un appui et un droit, je lui dis qu'il était libre et : f
qu'il fallait nous séparer. - \ i
Cependant devais-je me cacher ou publier ce mystère et montrer cette audace? Je pensai seulement qu'il ne ^
serait peut-être pas sans utilité qu'une femme donnât un ••
pareil exemple. Une faute pareille n'offense pas la loi i
éternelle. Elle offense, il est vrai, un besoin d'ordre éter-
nel, mais quelquefois impossible a évite r ; elle a trop armé
les préjugés; trop de femmes en ont soufferl, et trop i
d'enfants en ont péri ; la circonstance cl la doslinée avaient ' > . *
tout fait ; mais je me voyais entrahiée et enga-;ée par elles,
comme il est arrivé à plusieurs de ceux qui ont trouvé une
idée ou accompli une action.