PREMIÈRE LETTRE
Oui, mon cher abbé, le cardinal Salviatî fut mon protecteur. Vous voulez savoir, après tant de conversations sur ritalie qui vous ont intéressé à moi, quelles furent mon éducation et ma jeunesse; je vous le dirai sans de longs détails.
Je suis Romain. J*ai été élevé dans ces Maremmes, (Al paissent nos troupeaux sauvages. Le cardinal Salviati avait employé mon père dans ses domaines; il me garda près de lui quand mon père mourut : je lui plus ; il s*amusa à m'enseigner le latin, et tour à tour il me garda près de lui ou m'employa dans les Maremmes. J'y surveillais la direction d^s biens et des troupeaux. Parcon-
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2ÎHÎ LES NOUVEAUX ENCHANTEJIENTS
rant h cheval nos plaines, j'y ranimais le zèle de ces bergers armes d'une lance, qui, à cheval et immobiles, gardent les bêtes à cornes... et se lancent quelquefois après elles avec la rapidité de l'éclair. Quelque chose de guerrier reste dans le paysan romain ; c'en à cheval et on fendant l'air qu'il poursuit et dirige les taureaux rebelles : si les souvenirs remplissent notre ville, un caractère grand et sauvage règne dans nos campagnes ; nos troupeaux mêmes n'obéissent que de loin à la lance ; ils conservent au désert leur caractère primitif; mal nourris, mais fiers, ils ont plus de cœur que de prix.
Le cardinal m'arrachait à ces solitudes pour me faire
étudier à Rome les poètes latins : je cherchais les histo-
j riens, et quand je les avais lus, je revenais avec joie au
I ^ milieu de mes troupeaux ; j'aimais mieux la nature agreste
que notre situation politique et les modernes : il y a
I quelque chose de digne et de doux à revenir à la campa-
% gne et à la terre. J'aimais, à la ville, à voir+e Forum, les
anciens temples, et nos murs envahis par les plantes et
les bêtes à cornes : des chèvres et de paisibles vaches
paissent et se dispersent dans les prairies qui entourent
S^nt-Jean-de-Latran , on les rencontre dans les rues qui
environnent Sainte-Marie-Majeure, et quelquefois on les
' trouve dans les rues plus fréquentées : ceUspect à la fois
I héroïque et champêtre de Rome en fait pour moi un lieu
sublime.
Je me trouvais avec un caractère propre aux institutions romaines, né sur les ruines de leur empire ; j'étais fait pour les vertus civiles : le dévouement à la patrie, la sagesse du sénat, le haut ton de ses affaires, répon-
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diiient au besoin de mon âme. J'aimais Tambilion romaine ; je la trouvais seule digne d'un esprit élevé ; ambition qui cherche un succès personnel, mais qui veut surtout le succès du pays, et qui compte la nation plus que soi-même. J'étais sûr que nulle alliance n'avait existé de ma race avec les barbares, et que le sang qui coulait dans mes veines était pur. Je résolus d'ensevelir ma vie dans les Maremmes, vrai séjour d'un Romain moderne ; je reportais ma pensée vers mes aïeux ; je leur dressais des autels; j'étais le dernier prêtre du temple.
Cette vie ne put durer, la société et la nature' m'appelèrent à leurs épreuves. Le calme était trop grand et me fatigua. Je suppliai le cardinal de m'ouvrir le chemin. Il se moqua de ma légèreté, vanta mes troupeaux naguère tant aimés, me répondit que tout moyen de fortune était difficile en Italie, et il m'offrit de me faire prêtre, ou d'aider un anglais, lord Mortimer, dans des recherches qu'il faisait sur l'histoire d'Italie. ,
L'idée d être prêtre ne m'était pas encore .venue, et demandait qu'on y réfléchît. Je me décidai ù m'attacher à lord Mortimer. 11 était parent de ce M. Ilasiings, gouverneur de l'Inde, que Shéridan accusa avec tant d'éloquence devant le Parlement. Lord Mortimer, comme les hommes médiocres qui ont eu un événement historique dans leur maison, revenait toujours au môme fait ; il m'en raconta les détails ; il me lit lire les discours du Parlement h ce sujet. Il citait toutes les histoires ; il y cherchait en vain un événement qui, à son avis, eût l'importance de celui-ci; et sans s'informer s'il était à la gloire de M. Hastings, il lui suffisait que son parent eût été l'objet d'up si grand bruit.
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Je commençai alors h m'occuper do TRurope. Bien que réloqiience de Shéridan et des autres membres du Parlement me semblât, dans cette circonstance, respirermoins une vertu rélléchio et conséquente, que cette vertu instantanée qui se développe chez les hommes dans les grands moments ; pourtant je trouvai là do Tintéràt. î.c parleinciit d'Angleterre accusant un homme d'avoir violé l'Ijumaiiitô dans le gouvernement lointain de Tliule ; Shéridan soulevant cette assemblée pour la justice ; Fox et Pitt, auditeurs, et celui-ci disant, en sortant, que Téloquence de Shéridan avait dépassé l'antiquité, certes c'était beau. Jamais plus d'intelligence, jamais des institutions plus fortes, plus compliquées n'avaient développé le talent et la majesté de l'iiomme. En aidant lord Mortimer à étudier l'histoire j'y vis d'autres faits qui me parurent mériter l'attention même d'un Homain. L'histoire de la Suisse, des Pays-lias, des Espagnes, quelques hommes de tous les pays, me parurent remplis de cette grandeur morale que je ne croyais plus trouver. Des soldats qui se précipitent & la nage pour sauver l'ennemi qui se noie en venant les attaquer, me semblaient caractériser les Suisses; et ce seul trait suflit pour me rappeler vers ce peuple simple et magnanime.
bevenu plus juste envers les modernes, Thistoirc d'Italie me parut plus belle que je ne l'avais trouvée jl'abord : les premières fédérations du moyen âge, dignes des fédérations antiques, eussent sauvé la contrée si elle ofit su y persister : c'était encore le pays où les forces humaines s'étaient le plus développées; l'homme y avait vécu.
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