T. I II
— Je crois à ce que je vois, répondit l’officier.
— Mais qu’est-ce donc au juste que le spiritisme ?
— C’est la croyance que, une fois la vie retirée du corps, l’âme habite encore la terre. L’esprit conserve sa personnalité ; il n’est pas encore assez pur pour s’élever vers d’autres régions; il est là, avec nous; nous ne le voyons point et il nous voit. Certains vivants arrivent par la prière et une rigoureuse chasteté à se mettre en rapport avec les écrits. De là ces manifestations que les çharlatans ont si souvent parodiées,
— Alors, interrogea mademoiselle de Charmeney, dans ce moment peut-être y a-t-il autour de nous...
Des gens qui ont dansé comme nous allons le faire! de grandes dames d’un autre temps qui ont aussi travaillé de leurs mains pouf venir en aide aux malheureux ! Oui, mademoiselle, je crois que les uns ont pour nous de la sympathie, tandis que d’autres cherOhent à nous égarer, à nous nuire.
— Alors un homme qui aurait comfnis Un crime?.,.
— Serait peut-être suivi pas ^ pas par le fantôme de sa victime. Et qui sait si cette obsession n’est pas ce que nous appelons le remords !
Je me rappelle avoir vu, en visitant la prison de Saint-Lazare, une femme qui avait tué son enfant... Eh bien! toute la nuit, elle croyait l’entendre gémir. Alors, elle se dressait épouvantée, les yeux dilatés, sondant les ténèbres. ., Elle est devenue folle !
Tandis que M. de Saulles parlait, la baronne de Remeney avait été prise d’une sorte de frisson.
Une pâleur mortelle envahit son visage,.,
— La nuit! dit- elle avec égarement, c’est bien vrai... la nuit!
— Qu’ avez- vous, marraine? demanda Edwige éplorée,
A ce moment, un domestique annonça :
— M. le chevalier de Pulnitz !
11 se fit un mouvement de curiosité dans l’assemblée.
Le chevaliér marcha droit à madame de Remeney et Iqi fit un profond salut.
C’était un homme singulier que ce chevalier de PulnitZi
Sa figure allongée, ses pommettes saillantes, sa moustache relevée de chaque côté en un long fil tordu qui remontait jusqu’aux sourcils, lui donnaient un aspect méphistophélique.
Au-dessous de son front osseux, d’une hauteur exagérée, deux petits yeux noirs étincelaient comme un jet de lumière électrique.
Par un calcul de charlatan , le chevalier de Pulnitz s’était présenté dans les salons de la rue de Ponthieu au moment ou minuit allait sonner.
— Qu’allez-vous nous faire voir d’extraordinaire, chevalier? demanda le banquier Robert Kodom.
La pendule sonna le premier coup de minuit.
— Mais, dit le chevalier en jetant les yeux autour de lui, je ne sais trop...
Et s’adressant à la baronne :
— Votre pendule va-t-elle bien, madame?
— Très-bien.
— Je vais l’arrêter.
M. de Pulnitz étendit la main vers la pendule.
Le marteau, qui sonnait le cinquième coup, retomba sur le timbre avec un son fêlé ; on entendit à l’intérieur comme quelque chose qui se brise, et les deux aiguilles tombèrent sur la cheminée.
Djaitiit'.
Il y eut une sensation de terreur parmi toutes ces belles dames qui souriaient un instant auparavant.
Le frisson courut sur leurs épaules, comme une vague s’allonge sur le sable k la marée montante.
— C’est prodigieux 1 murmura le banquier.
— C’est fort simple , au contraire , reprit M. de Pulnitz avec un rire qui laissa voir ses dents blanches et pointues. Mon collègue Home, medium américain , regarde cette expérience comme un enfantillage.
— Mais ne nous aviez-vous pas promis une séance de magnétisme?
— Sans doute.
— N’y a-t-il pas besoin d’un sujet? .
— Oh! nous en trouverons bien un dans la maison. Parmi ces demoiselles, il en est chez qui le système nerveux ou lymphatique est déjà tout préparé. Du reste, nous allons le savoir...
Le chevalier avisa une petite table ronde sur laquelle était déposé un plateau de sorbets.
— Enlevez ce plateau, dit-il.
Un domestique exécuta cet ordre.
— Cette table va nous répondre, reprit ]\I. de Pulnitz, Trois pieds ! c’est ce qu’il nous faut !
18G LES NOrVEilIX MYSTÈRES DE PARIS
trois, toujours trois ! C’est sur un trépied que la sibylle do Cumes rendait scs oracles ! La divinité est triple en une seule. On a fait quatre éléments, je ne sais pourquoi, il n’y en a que trois : le ciel, la terre et l’eau. Lé feü n’est pas un élément, c’est la terre qui brûle !
Le magnétiseur semblait inspiré; ses lèvres étaient devenues blêmes, et sa parole saccadée sifflait dans sa gorge.
— Voyons! s’écria-t-il.
Il saisit la table, et, la posant devant lui, il y appuya les mains.
— Y a-t-il dans cet hôtel un sujet magnétique ?
La table se pencha sur deux pieds, et le troisième," retombant sur le parquet, frappa un seul ■ coup.
Cela voulait dire oui.
— Y en a-t-il plusieurs?'
— Oui ! répondit encore la table.
— Le sujet le mieux disposé est-il dans ces salons ?
La table ne bougea point.
— Est-il au premier étage ?
La table répondit : Oui ! en frappant un coup.
LE Magni!tisbür 187
Le chevalier de Pulnitz s’adressa alors à madame de Remeney : •
. — Voulez-vous avoir la bontés madame la baronne, de citer, l’une après l’autre, les pièces qui composent votre appartement au premier étage ?
— A côté du salon, un boudoir*.;
— Est-ce dans le boudoir ou dans le salon ?
Rien ne répondit.
La baronne continua :
— Deux chambres à coucher.
— Est-ce dans 1 une des chambres ?
Rien encore.
— Il y a ensuite 1a lingerie...
— Est-ce dans la lingerie ?
La table se souleva et répondit : Oui.
— C’est bien, dit le chevalier.
— Voulez- vous, demanda le banquier Kodom, qu’on aille voir qui se trouve en ce moment dans la lingerie ?
— C’est inutile, fit le chevalier.
Et, se posant en face de la porte, il étendit les mains.
La curiosité des spectateurs était vivement excitée. Chacun retenait son souffle.
M. de Pulnitz fit deux ou trois pas en avant.
comme pour appeler à lui, et il se recula comme pour mieux attirer le sujet.
On avait ouvert la porte à deux battants.
Enfin parut dans le vestibule une jeune fille, une madone endormie, aussi pure que belle sous ses traits amaigris.
Elle était vêtue d’une pauvre robe grise; ses cheveux dénoués tombaient autour d’elle.
A son approche, un murmure d’admiration s’échappa de toutes les poitrines.
Quant à, Edwige, elle poussa un petit cri en reconnaissant Louise Deslions, sa protégée.
Louise s’avançait lentement, les yeux à demi fermés. Elle semblait vouloir lutter contre l’influence qui la dominait.
M. de Pulnitz la dirigea vers un fauteuil, où il la fit asseoir.
Là, il lui toucha le front, et, se posant devant elle, il demanda :
— Voyez-vous ? ,
— Je vois ! répondit Louise.
Et elle se mit à trembler de tous ses membres.
— Qu’est- ce donc? demanda le magnétiseur.
— C’est horrible ! murmura Louise. Cet en-
fant qui vient de naître... il veut crier... il se débat... on l’étouffe...
Madame de Remeney, pâle comme une morte, s’était appuyée contre le mur pour ne pas tomber.
Louise continua :
— Un homme entre... un maçon... Pauvre petit être... il est là... dans la muraille !
Robert Kodom s’avança brusquement :
— Assez, monsieur! dit-il à M. de Pulnilz.
Nous n’avons que faire de ces mélodrames !
M. de Pulnitz laissa tomber sur le banquier un regard profond :
— Savez-vous, monsieur, si ce mélodrame n’a pas été une réalité ?
— Qu’importe ! répondit Robert Kodom.
Réalité ou non, cette scène ne peut nous intéresser.
Louise s’était levée, et, marchant vers madame de Remeney, elle s’écria avec indignation :
’ — C’est elle ! •
— Encore une fois, monsieur, reprit le ban-, quier, réveillez cette folle I
Mais Louise poussa un cri et s’élança dans l’escalier.
Elle prit son enfant , à qui on avait fait une couchette dans un coin de la lingerie, et, le serrant dans ses bras, elle s’enfuit dans la rue...
C’était le 15 janvier, à une heure de la nuit. 11 gelait à pierre fendre. Une croûte de neige et de verglas recouvrait le pavé.
Louise prit en courant la direction des Champs-Élysées.
Elle allait, sous l’influence du sommeil magnétique, glissant sur la surface polie des allées. De petites étoiles grelottaient en scintillant sous la voûte céleste; autour d’elle, les arbres dépouillés étendaient leurs rameaux noirs et crochus.
Louise marchait, courait toujours...
Derrière elle, deux ombres se hâtaient :
Un individu long et maigre, et une mégère en haillons, portant une hotte sur le dos et un crochet à la main.
Ces deux personnages, qui semblaient guetter devant l’hôtel de madame de Remeney, s’étaient attachés aux pas de Louise.
• L’homme n’était autre que le Poëte, que nous avons déjà rencontré à l’auberge des Carapatas; la femme marchait de conserve avec lui.
— Il faut faire le coup, dit le Poëte, avant
qu’elle atfive à la place de la Concorde^ Une fois là-bas, nous serions fumés...
— Passe devant, dit la chiffonnière, tu la couperas.
— Avec ça que c’est commode de passer dévant, fit le Poète avec humeur; je suis déjà tombé deux fois, et j’ai les pieds gelés.
— Voyez-vous cet amour, dit la chiffonnière, il craint de s’abîmer !
Et elle ajouta î
— M. Combalou a bien raison de dire que tu n’es qu’un propre à rien !
Le Poète, piqué au vif, devança Louise de deux ou trois pas, et, se retournant tout à coup, il la saisit par le bras.
Louise, réveillée brusquement, poussa un cri de terreur et tomba évanouié.
L’enfant qu’elle tenait roula à ses côtés,
— Prends le môme, dit le Poète.
La chiffonnière déposa sa hotte au pied d’un arbre et ramassa le pauvre petit, qui, à moitié mort de froid, se plaignait doucement.
— Fourre le polichinelle dans le chiffon, reprit le Poète, parce qu’il crèverait.
On voit que le disciple des muses avait contracté dans les cabarets des habitudes de lan-
gage qui contrastaient cruellement avec* la langue des dieux :
— S’il crève, dit la chiffonnière, nous en ramasserons un autre quelque part, et nous dirons que c’est le même.
— Oh ! ça ferait peut-être des histoires ; il vaut encore mieux garder celui-là.
La chiffonnière avait enfoui dans sa hotte la pauvre petite créature.
— Avec ça, reprit-elle, que c’est une marchandise qui manque à Paris, les enfants ! Ça pousse au pied de arbres comme les champignons...
— Filons-nous? demanda le Poète.
— Retourne donc les poches de la largue! fit la chiffonnière avec hûmeur.
Le Poète promena ses mains sur la pauvre Louise, et lui retira un petit châle qui couvrait ses épaules; dans ses poches il ne trouva qu’un dé à coudre et une pièce de cinquante centimes qu’il s’appropria.
Ap rès quoi, il traversa la chaussée, et, suivi de sa complice, se dirigea vers le quai.
Quelques minutes plus tard, deux sergents de ville, faisant leur tournée, aperçurent le corps de Louise.
LIi MAGNÉTISEUR
— Une femme! dit l’un!
— Elle est morte de froid, fit le second en se penchant sur elle.
— Non, elle respire.
Et il ajouta :
— Ça n’a pas l’air d’une maraudeuse.
— Le feu la ranimera... Prends-la d’un coté... et marchons.
Ils relevèrent la malheureuse fille et la transportèrent avec précaution jusqu’au poste du faubourg Saint-Honoré.
Le lendemain, on put lire dans les journaux du soir :
f Deux agents ont ramassé la nuit dernière une jeune femme évanouie dans une allée des Champs-Elysées. Cette infortunée a répondu h toutes les questions avec une telle incohérence qu’on s’est demandé si elle n’est pas devenue folle après avoir assisté à quelque crime non encore découvert. Cette femme, jeune et d’une rare beauté, a été mise à la disposition de M. le commissaire de police du quartier, qui a pris, dans son intérêt, les mesures d’usage. »
Ce qui veut dire, en bon français, que Louise Deslions avait été enfermée à la Salpêtrière.
Ce même jour, une scène touchante se passait h la mairie du 9® arrondissement.
Le vicomte Jehan-Edme-Gaston de Floustignac se présentait au bureau de Tétât civil.
M, de Floustignac, désirant réparer les erreurs de sa jeunesse, reconnaissait être le père d’un enfant du sexe féminin, inscrit sous les noms de Caroline Edwige.
Les deux témoins signèrent avec lui ; Tacle fut envoyé à l’enregistrement, et retiré, dans le temps voulu, par le vicomte qui, moyennant sept francs cinquante centimes, se trouva père d'une jeune fille qu’il n’avait jamais vue.
M. de Floustignac alla déposer l’acte de reconnaissance dans le cabinet de M, Combalou, homme d’affaires, rue Meslay, qui se frotta les mains en disant :
— Nous avons beau jeul
— Dites-moi, mon cher Combalou, fit alors le vicomte, n’y aurait-il pas moyen d’avoir une légère avance sur celle a/faire?
— Toujours gourmand ! s’écria Combalou.
J’aime bien partager les bénéfices, mais il n’est pas dans mon caractère de me dégarnir.
— Je ne sais où coucher, murmura le vicomte.
Les carrières d’Amérique sont devenues dan-
gereuses, on les fouille deux fols par mois.
— Tiens , dit Combalou , Voilà un œuf sur le plat.
L’œuf sur le plat, c’est un louis sur une pièce de cinq francs en argent, qui réprésentent assez bien le jaune et le blanc.
Le vicomte fit la môué.
— Pas un pauvre petit fafiot de six mois?
Encore une des expressions les plus saisissantes de l’argot. Un billet de mille francs est le fafiot mâle; un billet de cinq cents, le fafiot femelle, et le fafiot de six mois c’est le billet de cent francs.
— Tiens! reprit Combalou avec humeur, voilà un fafiot mort-né (cinquante francs).
Et l’homme d’affaires ajouta :
— Ne t’y habitue pas!
Eloustignac salua et sortit en disant :
— A la bonne heure, on devient raisonnable.
Sur le boulevard Saint-Martin, il acheta une rose qu’il passa à sa boutonnière ; il fit donner un coup de fer à son chapeau moyennant cin qualité centimes, fit cirer ses bottes par un Auvergnat devant l’ Ambigu, et enfin, dois-je le dire, il acheta une paire de gants jaunes!
Pauvre vicomte ! il croyait se retrouver. Un
cavalier passait sur le boulevard, sans doute un écuyer ou un palefrenier du Cirque. ♦ Floustignac s’arrêta pour examiner le cheval comme fait un connaisseur.
— Jambe fine! murmura-t-il. Il y a de l’arabe là-dedans.
Un peu plus, le vicomte allait tirer son book et parier vingt-cinq louis !
Mais abandonnons le vicomte à ses souvenirs et à ses regrets. Nous avons laissé Jean Deslions étendu, sans mouvement, au fond des oubliettes de la rue Saint-Louis.
Combien de temps dura son évanouissement, Jean ne put s’en rendre compte.
Quand il reprit connaissance, il ressentit une vive douleur à la tête.
Il y porta la main et la retira mouillée du sang qui coulait de sa blessure.
Quoique brisé par la chute qu’il avait faite, Jean parvint à se mettre sur son séant.
11 tira son mouchoir de sa poche et s’enveloppa la tête pour arrêter l’hémorrhagie.
Il demeura ainsi quelque temps pour reprendre ses esprits.
L’obscurité était complète. Faisait-il jour ou nuit au dehors?
Jean pensa que la nuit durait encore.
Il espérait qu’au moins une lueur descendrait dans l’abîme au fond duquel il était enterré vivant.
Trop faible pour se tenir debout, il fit à quatre pattes, presque en rampant, le tour de sa prison.
C’était un cul de basse-fosse de quatre mètres carrés.
Pas üne botte dé paille, pas uhé cruche de terre, rien.
Dans un coin, cependant, sa main rencontra un objet humide et froid j quelque chose de rond.
11 voulut se rendre compte de ce qu’était cetle boule, et y j^romenases mains..»
Il recula tout à coup avec horreurj c’était une tête de mort...
Aune distance d’un pas environ, il trouva les pieds.
Jean parvint à se lever, et, suivant les os des jambes, il arriva aux hanches, puis aux côtes, et enfin à la hauteur du cou.
Je ne sais quoi de plus froid encore que les ossements s’appuyait sur les épaules.
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LK MÂnvÀR 109
Jean reconnut que c était un anneau de fer fixé à la muraille par Une chaîne»
Ainsi, cette créature humaine avait été attachée là par le cou» et, après sa mort> la tête s’était détachée du tronc et avait roulé sur le sol.
Jean s’appuya contre le mur et réfléchit longuement.
Mourir là, à vingt-huit ans, à quelques pas des richesses immenses qu’il venait de découvrir...
Mourir sans vengeance !
Sans revoir les siens, laissant sa sœur bienaimée en proie à toutes les douleurs, à la misère, à l’infamie peut-être, c’était horrible !
Que faire, cependant?
Jean se dit qu’il fallait trois jours pour mourir de faim...
li avait donc trois jours devant lui.
Jean se demanda si quelqu’un le savait tombé dans ce cachot.
Surypère était mort peut-être ?
Et les deux hommes qui luttaient avec lui ne s’étaient probablement pas aperçus de l’incident du pavillon.
Les heures s’écoulaient. . .
Toujours le silence et l’obscurité.
fallait cependant qu’il y eût une ouverture quelque part pour que la respiration fût possible.
Jean recommença son inspection.
Déjà ses yeux, familiarisés avec les ténèbres, pouvaient embrasser la fosse dans laquelle il se trouvait.
Au-dessus du squelette, un point se détachait moins sombre que la muraille.
Jean saisit la chaîne et se hissa jusque-là.
Il y avait un trou oblong, une sorte de guichet, quelque chose comme l’ouverture d’une boîte aux lettres, — mais plus large.
Jean y passa la main ; c’est par là que l’air entrait.
— Si j’avais seulement du pain et de l’eau, pensa Jean, je pourrais, avec le temps, agrandir cette ouverture. . . ,
A ce moment, il sentit qu’il tombait.
La chaîne se détachait de la pierre détrempée, et Jean roula sur le sol, la chaîne lui restant à la main.
Il poussa un cri de joie en sentant que cette chaîne, qui se terminait d’un côté par l’anneau qui avait serré le cou du misérable dont les osse-
ments étaient là, avait été fixée au mur par une longue barre de fer.
Et cette barre de fer, il la tenait.
C’était à la fois un levier et une pioche.
Cette découverte rendit à Jean toute son énergie.
Peu de chose suffit, à certains moments, pour ranimer nos fragiles espérances.
L’homme qui se noie s’accroche à un brin d’herbe !
Jean ramassa la terre et les os qui jonchaient le sol et en fit un monticule. De là, il pouvait facilement attaquer la brèche.
Il descella d’abord les pierres, puis, enfonçant la barre de fer dans les interstices, il en fit un levier au moyen duquel il enleva deux pierres de taille.
Les pierres servirent à l’élever davantage, de façon que sa tête touchait presque la voûte et qu’il pouvait travailler à son aise.
Une fois les pierres de taille enlevées, il ne restait plus que du moellon ; la besogne devenait facile.
Après avoir déblayé l’ouverture, Jean trouva un conduit dans lequel il s’engagea.
11 s’avançait en rampant, poussant des pieds, tirant des mains.
Il aperçut enfin une lueur et s’approcha avec précaution,,,
L’ouverture donnait sur un caveau semblable à celui qu’il venait de quitter, et dans ce caveau se tenait assise devant une (able la créature la plus étrange qu’il eût jamais vue.
C’était un homme d’un âge indéfinissable.
La table était composée d’une planche posée sur deux chevalets.
L’homme semblait occupé à tresser des fils; îl avait devant lui un paquet de charpie, et il filait.
11 avait senti quelque chose d’inusité, car à peine Jean eut-il mis sa tête à l’ouverture que l’homme se leva en disant i
— Qui est là?
Jean vit alors que ses cheveux tombaient jusqu’à ses pieds, et que sa barbe lui descendait jusqu’à la ceinture.
— Je suis un prisonnier, répondit Jean, qui n’a fait que changer de cachot,
— Une voix I fit l’homme avec extase, une voix humaine!
Et il se mit à pleurer de joie.
le magyar
Jean se laissa glisser dans le cayeau.
— Vous êtes blessé? demanda le prisonnier.
— Oui,.» Je me suis un peu fençlu la tête en tombant.
r- Je YRis panser votre blessure.,^
Le prisonnier défit le mouchoir que Jean avait noué autour de sa tête; il écarta les cheveux, examina la blessure et dit :
rr- Cela ne sera rien,
Le prisonnier lava la plaie et la couvrit d’une compresse qu’il attacha avec un des fils qu’il venait de tisser,
Jean se hasarda à interroger ce médecin improvisé ;
— Pois-je vous demander qui vous êtes?
— Qui je suis? demanda le prisonnier, hélas!
c’est b, peine si je me le rappelle! Je suis né dans un pays où les hommes sont grands et forts, où les femmes sont blanches et blondes... Il y a dix-sept années que je suis dans ce cachot. Auparavant, j’habitais Pesth... je suis Hongrois, et (m me nomipait le baron Frédéric de Remeney.
Le Magyar s’interrompit :
— Vous avez besoin de rq)os, dit-il à Jean, étendez-vous sur ce lit,., il est moins humide*
sinon moins dur, que le sol de votre prison...
Jean, dont la tête était brûlante et le pouls fiévreux, accepta l’offre de son compagnon d’infortune.
Le Magyar surveillait le sommeil du malade avec une sollicitude paternelle.
Il allait avoir des nouvelles des vivants dont il était depuis si longtemps séparé !
Ce jeune homme qui dormait allait lui dire que le ciel était toujours bleu et qu’il y avait toujours des arbres et des fleurs !
Quand Jean se réveilla, il trouva le Hongrois perdu dans ses réflexions.
— A quoi pensez-vous? lui demanda-t-il.
— A notre destinée ! Est-ce moi qui vais vous garder ici, est-ce vous qui me rendrez à la vie? 11 s’agit de savoir quelle est celle des deux influences qui l’emportera.
Jean ne put s’empêcher de sourire.
— H y a toujours des sorciers en Hongrie, monsieur de Remeney?
— Oui... Les bohémiennes y traversent les campagnes et y laissent leurs superstitions. Connaissez-vous le pont de Prague? Avez-vous vu les vieux évêques de pierre, crossés et mitrés, qui regardent venir les étrangers ?
— Non, dit Jean, j’ai couru les nouveaux mondes; mais je connais à peine l’Europe.
— Chez nous, continua le Magyar , la sorcière fait encore ses évocations ; elle mélange la bave du crapaud avec le sang d’un chat noir et traverse à minuit la lande sauvage... Quand la lune est arrivée au zénith, la sorcière élève les bras, prononce les paroles infernales, jette des sorts et prédit l’avenir.
Une sorcière m’avait annoncé cette longue captivité...
— Vous a-t-elle dit quand cette captivité finirait?
— Quand l’enfant perdu serait retrouvé.
— Quel enfant?
— Je l’ignore. Un instant, j’ai espéré...
— A quel propos?
« — 11 faut vous dire d’abord que, si vous avez pu pénétrer si facilement jusqu’ici, c’est que j’avais déjà ouvert le passage.
— ‘Ah! fit Jean.
— Comme vous , j’espérais trouver une issue..., et je n’ai rencontré qu’un malheureux attaché à la muraille par les pieds et par le cou.
— Et quel était cet homme?
20C LES NOüVEAUlS MYSTÈRES DE PARIS
— Un pauvre diable qui avait servi d’instrument à la vengeance des misérables qui m’ont . enterré vivant dans cette basse-fosse,
— Il avait donc parlé?
— Quelques mots lui avaient échappé dans l’ivressel,..
— y a-t-il longtemps qu’il est mort?
— Dix ans à peu près.
— Et quelle avait été cette vengeance dont vous parlez?
— L’enlèvement de deux enfants.
— Jeanne et Contran peut-être? s’écria l’ancien garde-chasse.
Le Magyar répondit avec étonnement ;
— Ce sont bien là les noms que cet homme a prononcés.
— Les enfants du comte de Navarran?
. — Oui. Les connaîtriez-vous?
— Il faut que je les connaisse.
Le Magyar sembla réfléchir un instant.
— Quel intérêt pouvez- vous avoir à cela?
demanda-t-il.
— Çeci n’est pas mon secret, répondit Jean.
Mais, de grâce, dites-moi ce que cet homme a fait des enfants volés?
— Ces enfants ont été remis k un ménage de paysans, aux environs d’Évreux.
— Le nom de ces paysans?
— Ils se nommaient Pierre et Madeleine l)es- ' lions... C’est tout ce que je sais.
— Madeleine Deslions I s’écria Jean. Ah! réjouissez-vous, monsieur le baron, car la bohémienne avait dit vrai. . .
L’enfant perdu est retrouvé!
Nous sortirons d’ici... Comment, je IMgnore, mais nous sortirons... Madeleine! Bonne et sainte femme, comment les enfants du comte de Navarran ne l’eussent-ils pas prise pour leur mère à la voir si aimante ét si dévouée? C’est donc pour cela qu’elle voulait m’avoir à son lit de mort ! Voilà le secret qu’elle devait me confier!
Le Magyar l’interrompit.
— Vous avez donc connu le comte de Navarran ?
— C’était mon père.
— Et qu’est-il devenu?
— Il a été assassiné la nuit dans cet hôtel par deux hommes dont j’ignore même le nom...
On les appelait Monseigneur et Aly.
Je les retrouverai !
Jean était tombé à genoux.
Des larmes abondantes roulèrent sur son visage.
— Mon Dieu ! s’écria-t-il, au nom de ma mère qu’ils ont rendue folle; au nom de ma sœur qu’ils ont déshonorée, je vous prie de me rendre È ja lumière.
Vous avez permis, mon Dieu, que l’enfant fût sauvé, vous avez voulu qu’il devînt homme.
C’est vous qui l’avez mis face à face avec son père mourant. C’est vous qui avez fait encore qu’il devînt le confident de ses fautes, l’héritier de l’expiation...
Permettez que j’accomplisse l’œuvre de dévouement et de justice, permettez que je vive pour effacer le crime et pour laver le sang!...
Après avoir fini son ardente prière, Jean se
releva.
La confiance lui était venue.
— Vous vous croyez déjà libre? fit le Hongrois avec amertume.
— Quelque chose me dit que je ne dois pas mourir ici I
Au lieu de répondre, M. de Remeney mit un doigt sur ses lèvres et cacha la lumière dans un coin.
Alors descendit de la voûle un panier oblong; le Hongrois en retira une cruclie pleine, un pain et un morceau de viande.
Il remit la cruche vide dans le panier, qui remonta.
Puis la pierre revint à sa place et nul ne se fût douté qu’il y eût une ouverture là-haut.
— Je vais éclaircir un point, dit Jean. Il est certain que si quelqu’un connaît ma présence dans les oubliettes, on m’y enverra, comme à vous, le pain et l’eau.
Le Magyar alluma une seconde chandelle et Jean reprit le passage.
Il retrouva les oubliettes comme il les avait laissées, et ne put voir sans frémir le squelette du misérable qui l’avait ravi à sa mère.
Quand il revint au cachot du Magyar, Jean le trouva occupé à séparer la graisse de sa viande.
Le Hongrois fit fondre la graisse au-dessus de sa lumière, dans un morceau de cruche cassée.
— Quand elle sera refroidie, dit-il, je la roulerai autour d’une des mèches que voici... et nous aurons une chandelle de plus.
— Et si votre lumière s’éteint? demanda Jean.
— J’ai là deux cailloux qui communiqueront une étincelle à ce morceau de charpie. En soufflant ensuite avec forée, j’arriverai à rallumer un moucheron;
Jean parut émerveillé de l’industrie du malheureux Hongrois.
— Vous ne savez pas ce que c’est que la solitude ! s’écria célui-d. Daniel Foê a placé à la portée de Robinson Crusoé un vaisseau naufragé dans lequel il trouve des instruments aratoires, des armes, de la poudre, des graines... tout ce dont il a besoin, en un mot. Voilà un heureux naufragé avec peignes, pommade et miroir. L’écrivain aurait dû mettré l’homme seul et sans aucun soutien aux prises avec la nature. 11 n’avait pas besoin de placer cet enfant gâté de Robinson sous un climat particulièrement favorisé... J’aurais voulu voir l’homme tel qu’il est avec la nature comme elle est. Là eût été la victoire, et Daniel Foê n’a rien prouvé.
— Ne saurai-je pas, reprit Jean, étonné de trouver cet esprit si net chez un homme séparé ' depuis tant d’années des autres hommes, ne saurai-je pas quelle fatalité vous a jeté dans cette horrible situation?
Le Magyar passa la main sur son front et
rejeta en arrière l’épaisse chevelure qui ruisselait autour de lui.
Sa poitrine n’était couverte que d’un lambeau d’étolTe ; ses bras nus s’étendirent comme pour prendre Dieu à témoin de la vérité du récit qu’il allait faire...
l’empoisonneuse
— J’avais vingt-quatre ans quand je m’épris éperdument de Wanda Stolinnka.
Mon enfance et ma première jeunesse s’étaient écoulées au vieux château de Pollak, situé â quelques milles de Peslh.
C’était une vieille tour sur un rocher, un donjon qui s’écroulait de tous cotés, parce qu’il avait suivi la fortune du royaume de Saint- Étienne.
Mon père avait bien fait remettre par-ci parlà quelques truellées de mortier dans les trous ; mais les moellons d’aujourd’hui ne peuvent réparer les vieux châteaux, et le plâtre a l’air d’une dartre sur nos murailles féodales.
A un mille environ du château de Remeney
l’IiMPOISONNEUSE 213
se trouvait une ferme, une pàutza, comme nous disons là-bas.
Dans cette ferme vivait avec sa fille un gentilhomme ruiné, Mihal Szeszgard.
J’allais souvent fumer une pipe à la poutza, tandis que Mihal me racontait la guerre de l’indépendance.
Devant nous les troupeaux couvraient les immenses pâturages, et sur la route les paysans passaient, le front ombragé d’un vaste chapeau de feutre aux bords retroussés, avec leurs pantalons blancs frangés de rouge et rattachés sur la hanche à la façon des Asiatiques.
Wanda courait autour de nous. . .
Elle nous apportait le tabac du pays et chantait la vieille chanson magyare :
La vie, c’est l’orage!
Jamais de repos, souffle éternel, brise ardente ou glacée, tempêtes de fleurs dans la jeunesse, flocons de neige dans ' l’hiver I
Les roses fuient et tourbillonnent.
Vainement veut-on les saisir...
Plaisirs et roses, tout s’envole !
Les années s’entassent comme la neige...
Elles s’écoulent comme elle, adieu !
Jeunesse et vieillesse, adieu !
La vie c'est l’orage.
Mais l’orage laisse toujours quelques gouttes de rosée sur nos fronts brûlants !
21 LES XOüVEAÜX MYSTÈRES DE PARIS
Le Magyar était en proie à une terrible émotion, et ses yeux étaient mouillés...
— Je l’aimais, reprit-il, la belle jeune fille ! Elle était si fière et si pure alors!... Quand nous allions à la chasse aux loups avec les tchikos, sur leurs chevaux vigoureux, Wanda nous suivait, le fusil et le couteau à la main. Une plume de héron campée sur sa toque lui donnait l’air d’une héroïne, et c’en était une, en effet...
Je vois encore nos bois et nos plaines, où pas un sentier n’est tracé..-, et les steppes de la Theiss... un bouquet de saules perdu dans le brouillard, une meule de foin et cette poutre gigantesque qui sert à tirer l’eaU des puits dans les régions voisines du Danube.'
Mon père, le baron Sandor, ne voulait pas que je prisse Wanda pour femme ; mais je lui avais dit que je l’aimais, et ses lèvres s’étaient appuyées sur les miennes...
Nous étions fiancés devant Dieu.
— Que faire? demandai-je un soir à Wanda.
— Ton père est vieux, me dit-elle, nous nous marierons quand il n’y sera plus.
Ce calcul impie me fit tressaillir.
— Alors, continua Wanda, tu seras riche...
car ton père a douze cents chevaux et autant de
l’eM1»OISONi\EüSB
bergers,,, C’est par avarice qu’il laisse le château tomber en ruines... Nous irons à Bude et à Pesth... Tq verras comme je serai belle quand j’aurai des toilettes et des colliers.
Peu de jours qprès cette conversation, le berger Emmerich m’apprit que Wanda avait traversé la nuit le grand Hansag (marais), pour aller consulter la bohémienne Ilanksa,,.
Celte bohémienne faisait commerce de plantes malfaisantes et de poisons.
Quelques jours après celte excursion nocturne, la petite Triksey, la servante de la poutza, vint apporter au château des nolis ou gâteaux secs faits ftvec les épis qui ont germé.
Mon père mourut le lendemain , après en avoir mangé,
Un seul de ces gâteaux était sans doute empoisonné, celui que Triksey avait offert à mon père, car aucun des hommes qui en mangèrent ne fut indisposé,
Le malheur aurait dû m’ouvrir les yeux; il n’en fut rien< J’étais loin de soupçonner Wanda... Ce ne fut que plus tard que l’horrible vérité nae fut connue...
Six mois après la mort de mon père, j’épousai Wanda.
Le Magyar s’interrompit un instant pour laisser à son émotion le temps de se calmer.
— Il y a, reprit-il, un vieux dicton que répètent les paysans magyars :
« 11 n’y a plus de justice ici-bas, le roi Mathias est mort ! »
Souvent, quand je passais à cheval avec Wanda devant quelque poutza, ou quand nous traversions un village, j’entendis les femmes s’écrier :
— Meghole Mathias Kirahji le roi Mathias est mort!
Je ne comprenais pas que ces paroles étaient une sanglante allusion à mon mariage avec Wanda.
C’est elle qui, dans son impudence, se chargea de me l’expliquer.
Un jour, je la vis arriver toute en larmes.
— (Ju’ as-tu donc ? lui demandai-je.
— 11 m’est impossible d’habiter plus longtemps ce pays...
— Pourquoi?
Wanda leva sur moi ses yeux si beaux et si sauvages :
— Tu ne sais pas, s’écria-t-elle, quelle accusation on ose porter contre moi ?
l’empoisonneusr 217
— Une accusation ?
Wanda se jeta à mon cou :
— On dit, ajouta-t-elle en sanglotant, on dit que j’ai empoisonné ton père.
Je restai comme foudroyé.
— Partons, reprit Wanda, partons d’ici, je l’en supplie !
— Mais qui dit cela? m’écriai-je. Au premier qui t’accusera je renfoncerai ses paroles dans la gorge avec mon couteau de chasse î
— Tu ne feras taire que celui que tu auras tué.
— Mais c’est infâme! m’écriai-je.
— Sauve-moi 1 continua Wanda, sauve-moi, j’ai peur!
Ses yeux s’égaraient... Elle était à moitié évanouie, et comme je la sentais chanceler, je la pris dans mes bras et la portai sur le lit où mon père était mort.
— Ombre vénérée! m’écriai-je, pardonnez ma désobéissance et protégez vos deux enfants ! O mon père, si vous nous entendez, si vous nous voyez, protégez celle que j’aime et qui porte vôtre nomi
À ces mots, Wanda bondit comme si le
spectre que j’invoquais se fût présenté devant nous...
Elle sortit de l’appartement et alla se blottir dans une grange où je la trouvai accroupie au milieu des bottes de paille.
— Essuie tes larmes, lui dis-je en la baisant - au front, nous partirons demain.
En effet, au point du jour nous étions en route.
Je voulais conduire Wanda à Pesth, et voir ensuite ce qu’il y avait à faire.'
Encore, au départ, quand le chariot se mit en route, j'entendis le Slovaque qui avait attelé les chevaux, murmurer en nous voyant partir.
— Le roi Mathias est mort !
Nous laissâmes souffler nos chevaux à B..., petit village qui se trouve à mi-chemin de Pesth.
Une troupe de Tchèques et de bohémiens dansait sur la place, et le hurlement des loups, assez nombreux dans ces parages, venait se mêler aux sons aigrelets de la Guzla, au cliquetis cassant des castagnettes et aux coups mesurés du tambourin qui retentissait sous les baguettes d’une vieille bohémienne assise sur une selle moins tannée que son visage.
l’empoisonneüse
C’était un curieux spectacle que celui-là 1
Bien que les Tsiganes nous y eussent de longue date habitués, je m’arrêtai pour contempler ces barbes noires, ces manteaux blancs, ces visages hâlés, ces danseuses brunes et agiles...
Tout cela tournait, sautait avec une furie indescriptible.
En nous apercevant, la sorcière abandonna son tambourin dans l’espoir de recevoir quelque monnaie.
' Elle vint à moi et me prit la main.
Ses yeux de chat se fixèrent sur moi.
— Tu marches entre deux crimes, me ditelle d’une voix grave.
Tu seras enterré vivant, mais tu sortiras du tombeau quand l’enfant perdu sera retrouvé 1
Le premier crime, c’était la mort de mon père, et je devais, l’année suivante, assister au second...
C’était le 10 janvier. Nous entrâmes à Pesth par le grand pont qui relie cette ville à la cité orientale, l’antique Bude. Le Danube était gelé. Le Bloksberg était couvert de neige, et les sommets lointains s’effaçaient à l’horizon blanchis-^ sant.
Les vieux pignons et les portes cochères en
bois sculpté de couleur sombre étincelaient d’arabesques de glace et de stalactites.
Je m’installai avec Wanda et deux domestiques à l’hotel de la Reine d'Angleterre.
Après huit jours passés dans l’indécision, Wanda me proposa d’habiter Vienne ou Paris.
— Vienne, lui dis-je, c’est encore possible ; mais comment tirer le moindre revenu de mes terres, si nous habitons la France ? Il n’y faut pas songer.
Wanda insista longuement et finit par céder.
Je retournai au château pour faire les derniers préparatifs et donner les derniers ordres.
Trois jours après, quand je revins à l’hotel, on me dit que madame était partie.
Wanda ayait laissé une lettre pour moi.
« Notre pays, disait-elle, lui était devenu odieux; elle m’attendait à Paris... sûre que je comprendrais les sentiments qui la faisaient agir et que je lui apporterais son pardon. »
Ma résolution fut bientôt prise. J’irais rejoindre Wanda, étant peu d’humeur de laisser traîner mon nom dans les ruisseaux parfumés de la galanterie parisienne.
Wanda avait emporté tout ce qu’elle avait pu ramasser d’argent et de bijoux.
l’empoisonneuse 221
C’était, vous le voyez, une femme de précaution.
Chez nous, les terres se gardent et ne se vendent point.
11 est donc fort difficile de réaliser rapidement une somme quelconque.
Je laissai l’administration de mes biens à un serviteur fidèle et je vendis au rabais les récoltes de dix années.
J’empruntai le plus qu’il me fut possible et je me disposai à partir...
Ces préparatifs, quelle qu’eût été mon activité, n’avaient pas duré moins de six semaines.
J’étais prêt enfin, quand je fus arrêté et jeté dans la forteresse de Léopolstadt.
On refusa de me faire connaître les causes de mon arrestation.
J’entendis vaguement parler de conspiration, (le complot politique ; ce fut tout.
J’écrivis lettres sur lettres à Pesth et à Vienne.
Ce ne fut qu’au bout d’un an que, grâce à l’intervention du prince Es.... , je fus enfin rendu â la liberté.
Cinq jours après, j’étais à Paris.
ROBERT KODOM
Après bien des (Témarches et bien des recherches, j’appris que la baronne de Remeney habitait dans la rue de Ponthieu un hôtel qui lui avait été vendu par un riche banquier d^origine hollandaise, M. Robert Kodora.
Je me jetai dans un fiacre et je me rendis rue de Ponthieu.
— Madame la baronne de Remeney ? demandai-je à un domestique.
— Madame la baronne n’est pas à Paris.
— Où donc est-elle?
— En voyage,
— Dans quel pays ?
— Je l’ignore.
— Quand revient-elle?
— Madame ne me l’a point dit.
Dk I. i vGoogk
ROBERT KODOM '
Il fallait voir ailleurs. Je me fis aussitôt transporter rue de la Ville-l’Évêque chez le banquier. Robert Kodom.
Je lui fis passer ma carte et on m’introduisit dans son cabinet.
M. Robert me parut avoir cinquante ans à.
peine, bien que son épaisse chevelure fût sillonnée de nombreux fils blancs.
D’jine taille élevée, d’une physionomie agréable, il avait tous les dehors de l’homme du monde.
— Monsieur, lui dis-je, je suis le baron de Remeney.
Le banquier s’inclina.
C’était une façon de ne pas répondre.
— Vous avez vendu à la baronne de Remeney, ma femme, un hôtel situé dans la rue de Ponthieu?
— Je me le rappelle parfaitement, monsieur.
— Cet hôtel a-t-il été payé?
— En grande partie, monsieur. Madame la baronne n’a plus à verser qu’une centaine de mille francs pour que l’hôtel soit entièrement sa propriété.
Le Magyar interrompit son récit :
— Quand le domestique que j’avais inter-
224 'les NOD veaux MYSlèRES DE PARIS
rogé, dit-il, répondait d’une façon si vague à mes questions si précises, il m’avait semblé qu’un rideau remuait à une fenêtre du premier étage...
Et derrière ce rideau, j’avais senti la présence de Wanda.
Comment avait-elle pu payer cet hôtel?
La vente de ses bijoux n’y eût certainement pas suffi.
Cet homme le lui avait vendu...
Il se disait payé.
Cet homme était son amant.
La déduction s’était rapidement faite dans mon esprit.
J’avais envie de pleurer, d’étrangler le banquier, j’étouffais.
Après un instant de silence, je repris en tâchant d’ébaucher un sourire :
— Ma situation est assez singulière, monsieur ; j’arrive de Hongrie, et je ne sais où trouver ma femme... Elle est en voyage, m’a-t-on dit. Ne pourriez-vous, puisque vous avez été en relation d’affaires avec la baronne, m’indiquer sur quel point de la France elle peut voyager?
— Madame la baronne, répondit le banquier, avait, je crois, l’intention de passer quelques
ROBERT KODOM 225
semaines dans le Midi... J’ignore si elle a donné suite à ce projet.
Je saluai froidement M. Robert Kodom, et je sortis, la mort (îans l’âme.
La chanson du pays revenait à ma mémoire et j’entendais chanter en moi :
La vie, c’est l’orage !
Jamais de repos, souffle éternel, brise ardente ou glacée, changement sans fin, tempête de fleurs dans la jeunesse, flocons de neige dans l’hiver!
La vie, c’est l’orage!
Et je revoyais la poulza, Wanda, jeune fille avec sa plume de héron dans les cheveux... et mon cœur se brisait.
Je résolus de tout savoir et de me venger.
Après avoir minutieusement examiné l’iiotel de tous côtés , je pus me convaincre qu’il était facile, en escaladant une grille, de monter sur le petit pavillon où logeait le concierge , et de là, en suivant le mur de la cour, d’arriver au jardin.
Une fois dans le jardin on est dans la maison. Il fallait attendre la nuit pour mettre mon projet à exécution...
J'attendis.
226 LES NOllVEADX MYSTÈRES DE PARIS
Oh! que Paris est horrible à. qui souffre, à qui se sent isolé au milieu de cette foule indifférente et toujours pressée !
La soirée me parut interminable.
A minuit et demi , je pris une voiture et me fis descendre au rond-point des Champs-Élysées.
De là, je me dirigeai vers la rue de Ponthieu.
J’approchais de l’hôtel, quand le bruit d’une* voiture se fit entendre.
Cette voiture s’arrêta devant la grille...
Je me cachai dans l’ombre à l’abri d’une porte cochère.
Deux individus descendirent de la voiture. . .
Je reconnus le premier pour le banquier Robert Kodom.
Le second avait l’apparence d’un homme du peuple ; il se laissait diriger par le banquier et je m’aperçus qu’il avait les yeux bandés. '
Cet homme portait à la main une pioche et une truelle.
La petite porte de la grille était ouverte...
Robert Kodom et le maçon entrèrent dans la cour et disparurent à mes yeux.
Que se passait-il donc ?
Pourquoi ce maçon introduit mystérieuse-
ROBERT KODOM 227
ment, au milieu de la nuit, dans rhôtel de ma femme?
J’entrevis quelque chose d’infàmc, ^
— Tu marches entre deux crimes! avait dit la bohémienne.
C’était le second sans doute qui allait sç commettre à quelques pas de moi.
La voiture, qui avait ordre de ne pas stationner devant l’hôtef, alla s’arrêter au coin de la rue des Écuries-d’ Artois.
J’étais seul... je pouvais agir.
Je saisis la grille, et m’élançant sur le mur, je traversai la cour...
En passant à cote de l’hotel, j’entendis des gémissements et des sanglots.
Le bruit semblait partir d’une pièce du deuxième étage.
Bien que les volets fussent fermés et sans doute aussi d’épais rideaux à l’intérieur, cette fenêtre avait je ne sais quoi qui faisait deviner qu’il se passait quelque chose là, une apparence blonde qui indiquait, malgré toutes les précautions prises, la présence d’une lumière.
Avançant sur la crête du mur, j’étais arrivé au jardin.
Après avoir sauté sur une plate-bande, je. fis
le tour du jardin pour voir quelles ressources j’y pourrais trouver.
Il y a toujours une échelle dans un jardin...
Où était l’échelle?
Derrière un bouquet d’arbustes touffus se trouvait la serre.
La serre n’était pas fermée à clef, j’y entrai.
Au fond, derrière les caisses d’orangers, de palmiers nains et d’aloès, se trouvaient les bêches et les râteaux, deux arrosoirs et l’échelle que je cherchais couchée par terre.
Je m’en emparai et je revins au pied de l’hütel.
L’échelle atteignait à peine le premier étage, dont tous les volets étaient fermés.
A l’aile droite seulement une lucarne était ouverte.
La maison voisine n’avait , de ce côté-là , que deux étages.
Je me servis de l’échelle pour remonter sur le mur; une fois sur le mur, j’attirai l’échelle à moi, et, l'appuyant contre la maison, je parvins à atteindre une petite terrasse entourée d'un balcon en pierre.
De la terrasse, j’assujettis l’échelle sur la
ROBERT KODOM 229
rampe, d’un côté, et, de l’autre, sur l’appui de la fenêtre en face.
C’était comme un pont sur lequel je traversais bientôt l’espace qui me séparait de cet hôtel, dont l’entrée m’était défendue.
La lucarne me livra un passage facile.
Elle éclairait une petite salle de bain.
La baignoire vide était en face de moi; lè plancher était garni d’un tapis moelleux ; un divan et deux chaises composaient tout l’ameublement.
J’ouvris doucement la porte et me trouvai dans un corridor où brûlait une veilleuse suspendue au plafond par trois chaînes de cuivre.
Me voici explorant ce corridor, écoutant autour de moi, la veilleuse à la main.
Âu fond, un salon; ù droite, une salle à manger.
En regardant par le trou de la serrure, je vis doux hommes masqués, et, au milieu d’eux, le maçon qu’on avait introduit un moment auparavant...
Qu’attendait-il ?
J’entr’ ouvris la troisième porte qui se trouvait à ma gauche.
Elle donnait accès à un vaste cabinet de toi< lette.
Des robes , des pelisses étaient accrochées à un porte-manteau qui garnissait trois côtés de cette pièce.
Le troisième était meublé d’une vaste toilette de marbre blanc entre les deux fenêtres, et en face, une draperie de velours bleu cachait la porte de la chambre à coucher.
C’est dans cette chambre que se passait le drame... C’est de là que partaient les gémissements que j’avais entendus du dehors.
J’étais maintenant bien sûr de mon fait : les robes disaient Wanda tout entière, et les étoffes avaient conservé le parfum bien connu pour moi de cette femme que j’aimais tant !
On ne s’y trompe pas, voyez-vous! Donnez à un homme un mouchoir, un gant, un éventail, un lambeau d’étoffe portés par la femme qu’il aime, il la retrouvera dans chacun de ces objets ou de ces débris.
Elle était là, à deux pas de moi !
J’enteijdis distinctement sa voix ...
— 11 faut cependant en finir, disait-elle avec impatience.
La voix d’une autre femme l’interrompit :
ROBERT KODOM 2S1
— Je VOUS en supplie, madame, faisait celleci en pleurant... ayez pitié de moi! Je n’étais pas encore mère quand j’ai accepté cet horrible marché... Maintenant, je n’ai plus le courage... Laissez-moi mon enfant ! j’aime mieux la misère avec lui...
— Il est trop lard pour raisonner, interrompit une autre voix que je reconnus être celle de Robert Kodom. On vous a trouvée mourant de faim dans une mansarde de la rue de Provence. Le désordre et la maladie vous avaient laissée sans ressource. . . J’ai acheté votre enfant... Sans doute j’aurais préféré qu’il ne fût pas né vivant... le malheur en a décidé autrement. Eh bien, il faut que votre enfant disparaisse. Vous passerez pour la mère de l’autre... cette petite fille, qui est là dans ce berceau.
— C’est épouvantable ! murmura Jean Deslions.
— Et ce n’est rien encore, s’écria le Magyar en tournant autour de son cachot... J’ai toujours devant moi le souvenir de cette nuit sinistre... Oh! les infâmes! Il y a des moments où l’on se prend à douter de tout... On voudrait que la justice divine intervînt subitement, que le châtiment fût immédiat, que la foudre tom-
bât sur les misérables qui bravent si audacieusement les lois divines et humaines... Croientils donc à l’impunité ! La justice est lente quelquefois; mais son heure sonne toujours... 11 y a des hyènes et des tigres qui ont la forme humaine... Ce n’est pas une âme qui brûle en eux, c’est un instinct de férocité qui les fait agir, une soif de sang qui les brûle...
Le Magyar fit quelques pas encore, puis saisissant la cruche remplie d’eau, il la porta à ses lèvres ardentes.
Il reprit après quelques instants :
— Les paroles que je venais d’entendre ne me laissaient aucun doute. Avide de parures et de bijoux, tourmentée du désir de briller, la baronne de Remeney avait vendu sa beauté...
C’est par l’influence du banquier Robert Kodom que j’avais été détenu dans la forteresse de Léopoldstadt. . . Qui sait? J’avais été dénoncé, compromis par quelques lettres anonymes écrites par Wanda aux autorités autrichiennes! Il y a chez nous une police ombrageuse... Mes rela* tiens avec les magnats dissidents suffisaient â me désigner aux soupçons de l’autorité, et ma captivité assurait toute liberté à l’infâme créature dont j’avais fait mon épouse...
ROUEnr KODOM
Quand je fus relâché, le banquier et Wanda, prévenus â temps, avaient pris des mesures pour dérober leur situation à ma colère.
Wanda savait que je l’aurais écrasée comme une vipère.
L’essentiel était de cacher le fruit de sa faute.
Pour atteindre ce but, on avait trouvé une fille des rues â qui on disait :
— Voilà de quoi vivre. Tu vas avoir un enfant. Nous le ferons disparaître. Tu montreras à sa place l’enfant d’une autre femme. La créature avait consenti. Elle n’était pas encore mère... Mais maintenant qu’elle tenait son enfant dans ses bras, qu’elle voyait un être inoffensif, son sang et sa chair qui renaissaient sans souillure, le cœur lui manquait... Si bas qu’une fèmme soit tombée, il y a toujours un sentiment qui ne s’éteint en elle qu’avec la vie : la maternité sainte , l’amour de la continuation de sa vie dans la vie d’un autre... C’est Dieu qui l’a voulu... Sans ce sentiment, l’humanité serait déjà éteinte, et de l’œuvre de la création, il ne resterait qu’une planète, morne et déserte, tournant sans cesse dans l’immensité...
Pas une prière ne monterait au ciel! et la
prière d’une âme pure console le Seigneur des blasphèmes de cinquante révoltés.
Quand le feu céleste est tombé sur Gomorrhe, il n'y avait qu’un juste dans la ville, un seul ! et Dieu le fit sortir... Si les justes avaient été vingt, peut-être le Seigneur eût-il pardonné à, tout le reste en leur faveur.
Après avoir exhalé son indignation, le Hongrois continua son récit :
La malheureuse mère se tordait aux pieds du banquier.
— Allons ! s’écria celui-ci, assez de plaintes inutiles !
. Jean interrompit :
— Pouviez- vous voir ce qui se passait?
— Jusque-là, répondit le Hongrois, je n’avais fait qu’entendre ; mais alors j’écartai la draperie, et, comme la portière qui se trouvait de l’autre côté était arrêtée à une patère, j’assistai à cette scène épouvantable.
Robert Kodom saisit l’enfant...
La femme le retenait, criant :
— Non ! non ! je ne veux plus !
Robert Kodom la repoussa d’un coup de pied, et saisissant l’enfant par la jambe, il lui brisa la tête sur le marbre de la cheminée...
ROBERT KODOM
— Horreur ! s’écria Jean.
— Je m’étais élancé, continua le Hongrois, pour arracher cette malheureuse petite créature des mains de son bourreau... Mais à peine avais-je ouvert la porte , que je me sentis empoigné par des mains de fer.
Les deux hommes masqués que j’avais vus avec le maçon étaient entrés derrière moi...
Ils me tenaient.
Je me débattis vigoureusement, car deux hommes n’ont pas beau jeu avec moi ; mais ces misérables avaient pris leurs précautions.
En un instant je fus entouré de cordes et lié aussi solidement que possible.
En rai’apercevant, Wanda ne put retenir un cri de terreur.
Par un mouvement instinctif, le banquier se plaça devant le corps inanimé de la pauvre petite créature qu’il venait de tuer.
La mère était évanouie. . .
— Assassins! leur criai-je, les dents serrées.
Wanda ne se déconcerta point.
Elle tourna les yeux vers Robert Kodom et lui dit en me désignant :
— S’il vit, je suis perdue.
— Soyez tranquille, répondit le banquier. Et
il fit un signe à ses hommes, qui tentèrent de m’entraîner.
Malgré les liens qui m’entraient dans la chair, j’opposai une telle résistance qu’un instant les complices du banquier demeurèrent hésitants.
— Attendez, leur dit celui-ci.
Il prit l’enfant mort et le glissa dans un trou pratiqué dans le mur.
Puis il rapporta la pierre qu’on avait enlevée.
On fit entrer le maçon qui fut débarrassé de son bandeau. Il remit la muraille en état; après quoi, l’un des hommes lui banda les yeux de nouveau et l’entraîna au dehors.
Le roulement de la voiture m’apprit qu’on le ramenait où on l’avait pris...
La tapisserie fut remise en état, le parquet lavé avec soin.
Wanda ne semblait préoccupée que de ma présence :
— Qu’allons-nous faire de lui? demandat-elle encore en me désignant.
— Il ne mourra pas, répondit le banquier.
— Pourquoi ? fit Wanda.
— Parce que je puis avoir besoin qu’il vive,
Digillzed by GoogI
aOBERT KODOM i 237
— Vous vous défiez de moi? reprit Wandaen ricanant.
— Je vous aime, fît Robert Kodom avec ironie, et votre mari seul peut me répondre de vous.
— Ah ! fît Wanda.
— Eh bien ! j’ai un mot à lui dire...
Elle sauta de son lit et vint à moi.
— Si je te détache, me dit-elle à l’oreille, par qui commenceras-tu?
La misérable espérait se sauver pendant que j’étranglerais le banquier.
— Je commencerai par toi, lui répondis-je.
Elle dit simplement :
— Je m’en doutais... et se remit au lit.
• — Fais de lui ce que tu voudras, ajouta-t-ellc en s’adressant à Robert Kodom.
Le ton cynique avec lequel Wanda prononça ces paroles, dit le Magyar, me fut plus douloureux que la situation même où je me trouvais.
Ces allures de fille, ce parti pris d’impudence me révoltaient presque autant que le crime qui s’était commis sous mes yeux.
Robert Kodom me regarda des pieds à la tête.
— Écoutez, me dit il, vous êtes mal tombé
pour la résistance. Vous ôtes sorti de Léopoldstadt, mais je vais vous faire enterrer dans une casemate d’où vous ne sortirez pas, je vous le jure. Vous serez muré vivant aussi sûrement que si vous étiez mort. Voulez- vous ne pas faire la bête? 11 y a là, dans ce berceau, une petite fille qui vient de naître... Vous étiez dans la citadelle de Léopoldstadt quand les événements qui ont amené sa naissance ont eu lieu à Paris. Voulez-vous être son père?
— Vous me jugez à votre taille, répondis-je.
Demandez à la malheureuse qui est là, dans ce lit, si jamais une crainte a pénétré dans mon cœur, si jamais une torture pourrait me faire accepter l’infamie !
A ce moment, l’homme masqué reparut.
— Qu’as-tu fait du maçon? interrogea le banquier.
— Deux gouttes de l’élixir l’ont rendu complètement ivre, répondit l’homme. Nous l’avons couché sur le quai, et demain il croira avoir rêvé.
— La voiture est en bas?
— Oui, maître,
— Bâillonnez ce forcené..* Il faut le conduire... où vous savez.
ROBERT KODOM * 239
Un instant après, bâillonné et garrotté, je roulais entre les deux hommes.
La course dura près d’une demi-heure.
On me descendit dans ce caveau, — et il y a de cela dix-sept ans !
l’évasion
Jean promena les yeux autour de lui et demanda :
— Par où vous a-t-on fait entrer ? '
— Il y avait là une porte, dit le Magyar. Je l’ai arrachée par morceaux... et, quand il n’y eut plus de porte, je trouvai un mur par derrière.
Loj squc le pain et l’eau descendirent par la voûte, je fis une marque ici...
Une autre marque le lendemain.
Ët ainsi de suite.
Chaque fois qu’il y en avait trente, je comptais un mois.
Après douze mois, j’ajoutais cinq jours pour les 31, et retenant un jour pour le mois de février, c’est ainsi que je puis vous dire avec cer-
l’Mvasion 241
titude le temps qui s’est écoulé depuis que Robert Kodom m’a fait enterrer vivant,
Jean ne put s’empêcher d’admirer la constance de cet homme qui, depuis tant d’années, n’avait pas eu vingt-quatre heures de découragement.
II lui demanda :
— Qu’est-ce donc qui vous a soutenu ?
— La foi, répondit le Hongrois.
11 y eut entre ces deux hommes, rapprochés par des événements si étranges, de longues conversations et de touchantes confidences.
Jean, déjà instruit par ses voyages, se sentait chaque jour plus fort pour l’œuvre qu’il espérait accomplir.
Cependant les heures suivaient les heures, et rien ne survenait.
— Il y a cinq mois que vous êtes ici, dit un jour le Magyar à son compagnon de captivité.
C’est aujourd’hui le 29 avril 1854.
Jean baissa la tête.
— Qu’est devenue Louise? murmura-t-il.
Chère sœur qui ne sait même pas, comme moi, le secret de sa naissance ! Est-elle toujours à la maisonnette ?
Alors une pensée cruelle redoubla sa douleur :
— Si Madeleine venait à mourir, quel sort attendait la frêle jeune fille qu’il avait laissée à moitié morte , sortant de la rivière où le désespoir l’avait précipitée ?
Tout à coup le Magyar se leva :
— Écoutez ! s’écria-t-il.
Jean prêta l’oreille.
Un bruit lointain arrivait jusqu’au caveau.
C’étaient comme des coups de pioche qui ébranlaient le sol...
— On creuse par là-bas, dit Jean.
— Oui , fit le Magyar avec extase , on creuse !
Les prisonniers passèrent plusieurs heures à écouter... Le bruit semblait se rapprocher.
— On vient peut-être à mon secours , dit Jean. En tous cas, il faut nous tenir prêts.
— Pour commencer, dit le Magyar, je vais faire tomber ma barbe et mes cheveux.
— Par quel moyen? demanda Jean.
— Voici une lame de fer que j’ai aiguisée avec un caillou... elle coupe comme un rasoir.
Et le Magyar procéda à sa toilette, ne gar^ dant que la moustache.
Le bruit cessa..*
L’éV ASTON "2/l3
— La journée est finie sans doute , dit le Magyar, les ouvriers se sont retirés.
Jean attendit avec impatience que l’espace de temps qu’ils supposaient être la nuit se fût écoulé.
Le bruit recommença, se rapprochant toujours.
— Il est certain , fit observer le Hongrois , qu’on répare un aqueduc ou un égout. Travaillons de notre côté à nous rapprocher de nos libérateurs.
Jean, imitant M. de Remeney, s’empara d’une barre de fer, et tous deux attaquèrent la muraille du côté où venait le bruit.
Ils travaillèrent cinq jours et cinq nuits à ' ouvrir un passage de quelques mètres.
Enfin le bruit de plusieurs voix arriva jusqu’à eux.
. — Arrêtons-nous, dit alors le Magyar, nous pourrons fuir la nuit prochaine !
Quand le silence se fut fait, Jean et le Hongrois reprirent doucement leur travail.
Ils retiraient la terre et les moellons, comblant derrière eux le passage qu’ils avaient ouvert.
2/j4 les nouveaux mystères de paris
Enfin Jean poussa un cri de joie et de délivrance.
' Un dernier moellon s’était détaché... et par l’étroite ouverture, le prisonnier avait aperçu une étoile!... une petite étoile qui brillait au ciel et semblait dire : Venez!
Le Magyar mit la main sur son cœur qui battait à rompre la poitrine... Il éleva vers ce petit coin des cieux qu’il pouvait entrevoir un long regard de reconnaissance.
— Qu’il y a de temps, murmura-t-il, que je n’avais vu une étoile !
— Courage ! reprit Jean, nous sommes libres!
11 agrandit la brèche, et penchant la tête au dehors, il aperçut une eau épaisse et noire sur laquelle flottaient des circonférences moisies et des fantômes d’éponges.
— C’est un égout! dit-il en se retournant vers le Magyar.
— Eh bien ! fit celui-ci, les égouts conduisent’ ■ à la Seine.
— Nous sommes juste au niveau de l’eau, continua Jean.
— Et rien pour remonter ?
— Rien.
— Du reste, il doit y avoir là-haut quelque
l’évasion' 245
gardien de nuit... Il faudrait s’expliquer, passer la nuit à la préfecture de police... et nos affaires ne regardent que nous.
— Quel est donc votre avis?
— Savez-vous nager ?
— Parbleu !
— Eh bien ! la Seine doit être à droite. Allons à la Seine.
— Et une fois là ?
— Nous trouverons un bateau de blanchisseuses, une arche de pont, que sais-je ? Nous le verrons bien.
— En avant! dit Jean.
11 sauta dans l’égout et se mit à nager.
Le Magyar le suivit.
Ils nagèrent trente minutes; de gros rats noirs fuyaient devant eux en poussant de petits cris...
Enfin, une bouffée d’air frais arriva au visage des fugitifs.
— La Seine! cria Jean.
— La liberté ! dit le Hongrois.
Ils aperçurent un bateau qui reposait le long du quai.
Jean s’accrocha au gouvernail et monta à
bord; le Magyar y arriva en même temps que lui. ■
— Qui vive! demanda un matelot.
— Amis !
— Qui êtes- vous et que voulez-vous ?
— L’hospitalité jusqu’au jour.
— Connaissez-vous le capitaine ?
— Non.
Le matelot donna un coup de sifflet.
Quatre hommes parurent sur le pont.
— Suspects ! dit le matelot.
^On fit descendre les fugitifs, et, un instant après, le capitaine parut.
— Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il.
Jean s’avança vers lui...
Sa manche était déchirée, et le capitaine aperçut le signe que le comte de Navarran lui avait gravé sur le bras.
— Vous, maître ! s’écria le capitaine. Commandez, qu’y a-t-il à faire?
Et se retournant vers les hommes :
— Retirez-vous ! leur dit-il.
Jean avait compris que le pouvoir mystérieux qu’on lui avait promis portait ses premiers fruits.
— Pour une raison que je n’ai pas à vous dé-
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voiler, dit-il, je suis en fuite. Il faut que je quitte la France pour y revenir bientôt. ..
• — Nous sommes prêts à prendre la mer, répondit le capitaine.
— Pouvez-vous partir à l’instant?
— A l’instant même.
— Eh bien ! partons.
— Où allons-nous?
— A Londres.
Le capitaine donna les ordres, et le yacht glissa silencieusement, laissant derrière lui un long sillage...
Jean et le Magyar prirent possession de la cabine, où ils trouvèrent des vêtements, des armes, une bibliothèque, — et des lits excellents.
Le navire se nommait le Requin.
C’était le yacht du comte de Navarran !
Au petit jour, le Requin traversait le port de Rouen ; deux heures après, il passait devant le Havre, et, à trois heures, il était en Tamise.
Jean Deslions et le baron de Remeney passèrent la nuit à Londres.