‹ Les nouveaux mystères de Paris (volume 2)Chapitre 10 sur 11 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

Surypère étancha avec une éponge mouillée les gouttes de sang qui perlaient sur l’avantbras de Jean Deslions; puis, dans chaque piqûre, il mit un grain de poudre et passa sur la poudre un papier enflammé.

Jean ne sourcilla pas.

— Ce signe, reprit le comte, dont la voix allait s’alTaiblissant, c’est le signe du commandement. Si vous avez besoin du couteau d’un assassin, montrez le signe à un des hommes qui tuent, et, sur votre ordre, il tuera. Vous avez une armée à vous dans les prisons et dans les bagnes. Vous avez des esclaves dans tous les bouges et dans tous les repaires de Paris.

Les bandits vous appartiennent dans les montagnes de Naples, dans les steppes de la Sibérie et dans les forêts des Indes...

M. de Navarran prit le manuscrit :

— Vous allez partir... Ce manuscrit vous apprendra tout ; ces clefs vous ouvriront toutes les portes... En attendant, il faut que vous soyez un autre homme. Voici un état civil... Vous vous nommez Trelauney. Vos papiers sont en règle,

lO/l LES ?iCL'VEAlJX MYSTÈRES DE PARIS

VOS bagages sont en bas sur la chaise de poste qui va vous conduire à Paris.

Vous déscendrez à l’holel du Louvre.

Dans quelques jours, Surypère ira vous y rejoindre...

Alors, vous aurez lu le manuscrit que je vous remets.

L’avenir vous regarde !

M. de Navarran serra la main de Jean Deslions et retomba sur le divan.

Surypère prit Jean par la main et le conduisit dans la pièce à côté.

Là, il lui coupa les cheveux et rasa complètement sa moustache.

11 lui versa sur la tête une drogue contenue dans un flacon, et qui lui donna la couleur rousse et terne du yankee.

In costume de voyage était préparé; Jean l’endossa à la hâte.

Et quand, l’instant d’après, il monta dans la voiture qui attendait devant le perron, personne au monde n’eût pu reconnaître le garde-chasse, ni la vieille Madeleine, sa mère, ni sa sœur Louise, ni la fière Blanche de Charmeney !

— Allez, dit Surypère.

Et la chaise de poste partit au galop.

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LE POUVOIR

Jean avait le cœur serré en s’éloignant de tout ce qu’il aimait au monde.

11 songeait à la maisonnette, aux larmes de Louise, à l’enfant sans nom qui allait naître !

Certes, il était sûr de la bonté de sa mère, mais lui seul pouvait faire taire les mauvais propos, imposer silence aux insulteurs...

Cette pauvre enfant qu’il adorait et qu’un lâche ‘avait trompée aurait-elle assez de force pour survivre h sa vertu, à son repos, h ses illusions?

Mais que faire?

Retourner à la maisonnette pour en être arraché l’instant d’après comme un criminel?

La mort de M. de Villepont ne pouvait rester impunie... Et Jean se disait que tout valait mieux que la condamnation qui le frapperait inévitablement là-bas.

Qu’était-ce, d’autre part, que cette mystérieuse puissance qu’on venait de lui transmettre?

Allait-il se trouver à la tête d’une de ces associations de malfaiteurs telles que la police en a souvent dispersées?

M. de Navarran lui avait dit :

— Vous pourrez épouser mademoiselle de Charmeney !

Vous aurez des richesses immenses! Vous . commanderez, et on obéira.

• S’il en était ainsi, s’il n’avait pas rêvé, il pourrait revenir enlever sa mère et sa sœur à la maisonnette autrefois bénie, aujourd’hui maudite !

Les chevaux, qui brûlaient la route, n’allaient pas encore assez vite au gré de l’honorable Trelauney...

11 y eut trois relais entre Houdan et Paris.

Partout les chevaux attendaiént sur la route.

Tout marchait comme dans une féerie.

A cinq heures, la chaise de poste arrivait à Paris, franchissait la rue de Rennes, arrivait au pont du Carrousel par la rue des Saints-Pères, et entrait l’instant d’après dans la cour de l’hotel du Louvre.

Les domestiques s’empressèrent de descendre les bagages, et la chaise de poste s’en alla comme elle était venue...

L’honorable Trelauney prit un appartement au deuxième étagé, sur la rue Saint- Honoré...

Brisé par la fatigue et par les émotions, il se jeta sur un lit et s’endormit d’un sommeil de plomb.

Le pouvoir 107

En se réveillant, M, Trelauney sonna et commanda qu’on lui servît à déjeuner.

Lui qui brûlait d’abord de connaître le secret du comte de Navarraii, il retardait autant que possible le moment d’ouvrir le manuscrit.

11 avait peur !

11 se décida enfin à ouvrir le sac de voyage que lui avait remis Surypèrc.

Ce sac contenait quelques billets de la Banque de France, une liasse de bank-notes et plusieurs rouleaux de cinquante dolletrs, comme doit en avoir tout bon Américain.

Et sur cette somme, qui était presque une fortmie, s'étalait le manuscrit...

Jean alluma un cigare, mit le verrou à la porte de l’appartement — et il lut...

On était arrivé au 24 novembre...

Quelqu’un qui éùt pénétré ce jour-là dans l’hotel de la rue Saint-Louis, au Marais, y aurait retrouvé Monseigneur et Aly dans une grande agitation.

Le lendemain du jour où le crime avait été commis, le cadavre de l’inconnu, enfermé dans une caisse préparée à cet effet, fut transporté, comme on se le rappelle, dans la cave de la rue des Récollets avec plusieurs autres caisses estampillées : « Vins d’Espagne. »

Une fois cette précaution prise. Monseigneur était revenu à l’hotel, qu’il se mit à fouiller du haut en bas.

Les dossiers entassés dans le cabinet noir pouvaient être d’une grande utilité à un homme

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disposé à exercer une pression sur la société parisienne.

C’était l’histoire de plusieurs familles, les unes riches, influentes, les autres inconnues de Monseigneur.

Il s’y trouvait de terribles secrets, des révélations qui eussent fait pâtir plus d’un heureux de ce monde.

Il y a quelquefois dans les familles des pages sombres, ignorées, sur lesquelles l’oubli semble s’étre refermé. Ici, l’enfant acheté à une pauvre femme a remplacé un héritier mort en nourrice.

Il importait à certains intérêts que la fortune arrivât à l’enfant; il avait donc fallu le remplacer par un autre.

Lâ, un adultère avait ruiné de légitimes espérances.

Plus loin, se trouvait l’épouvantable histoire du banquier Robert Kodom, que nous retrouverons dans la suite de ce récit.

lin seul document parut frapper l’attention de Monseigneur. C’est ce dossier plein de terreur qu’il avait déjà noté pendant la nuit de l’assassinat.

ito LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS

Ses yeux s'étaient arrêtés sur ce nom : < baronne Wanda de Remeney... »

Monseigneur paraissait connaître cette femme,

Le dossier disait :

« Savoir pourquoi, dans l’hôtel de la rue de Ponthieu, au deuxième étage, chambre bleue, il y a, à droite de la cheminée, le squelette d’un enfant dans le mur...

« Un ouvrier maçon a été amené à l’hoiel au milieu de la nuit, les yeux bandés.

« Il a enlevé une pierre de taille ; le corps du petit être a été caché dans le trou ; on l’a couvert de chaux, et la pierre de taille, sciée par le milieu, a refermé ce sépulcre.

« Le papier bleu à losanges dorés a été recollé par dessus.

« Mais comme on a oublié de jeter de l’eau sur la chaux, le squelette Ee retrouvera tout entier... »

— Nous irons voir celaj murmura Monseigneur.

Et il continua ses recherches.

Rienl rieni s’écria-t-il avec uné ragd sourde.

Il bouleversait les papiers, renversait les ti-

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roirs, mais ce qu’il cherchait lui échappait toujours.

Monseigneur descendit dans le jardin et se mit à marcher à grands pas.

Les statues mutilées, aux pieds couverts de mousse, fixaient sur lui leur œil crevé.

Aly avait visité le pavillon. 11 n’avait vu qu’une pièce carrelée de six mètres de long sur quatre de large.

Une table et six chaises rustiques en composaient tout l’ameublement.

Comme Aly descendait le perron :

— Le signe n’est nulle part ici, lui dît Monseigneur; il n’y a ni le cachet ni le dessin, et, sans ce signe, tout est perdu, tout m’échappe !...'

— Mais, fit observer Aly, le signe existe sur le bras du chef. .. et on peut l’y retrouver!

Le front de Monseigneur resplendit.

— Tu as raison, s’écria-t-il. Il faut retourner à la cave de la rue des Récollets, ouvrir la caisse avant que la mort ait achevé son œuVre de destruction*,. Parbleu, oui ! je n’y avais pas songé!...

11 fallut attendre la nuit pour sortir de l^hôteli car la porte cochëre était fermée de

112 LES NOUVEAUX MYSrÈRES DE PARIS

trois énormes serrures d’où les clefs étaient absentes.

Quand toutes les fenêtres furent fermées aux environs, quand le dernier bruit de pas eut retenti dans la rue Saint-Louis, la tête d’Aly apparut à l’orifice du puits dont il avait doucement repoussé le volet de fermeture.

— Personne ! dit-il à Monseigneur.

Tous deux sautèrent sur le pavé et s’éloignèrent, après avoir refermé soigneusement le puits mystérieux.

Se rendre à pareille heure à, la maison de la rue des Récollets, il n’y fallait pas songer.

Ce n’est donc que le lendemain matin, à huit heures, que Monseigneur et Aly, revêtus du costume d’ouvriers tonneliers, arrivèrent à la loge de M. Poitevin.

Celui-ci était en train de tremper la soupe de son perroquet, qui agitait avec impatience ses deux ailes maigres et à moitié déplumées.

— Nous venons pour le vin de M. Surypère, dit Monseigneur. Y a-t-il moyen d’avoir une allumette pour éclairer notre moucheron?

M. Poitevin releva fièrement la tête.

— Je ne suis pas riche, messieurs, dit-il avec dignité, mais jamais on ne dira que Poitevin ait

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refusé une allumette à un de ses frères! Avezvous la clef de la cave?

— La voici, dit Aly,

— EtM. Surypère, reprit Poitevin, est-ce qu’on ne le verra plus? En voilà un qui avait envie d’acheter Ferdinand! A-t-il assez tourné autour! Fallait voir comme il le guignait !

Ferdinand, blasé sur les éloges que lui prodiguait son maître, témoignait par ses cris de son vif désir de goûter à sa pâtée.

M. Poitevin remit l’auge sur le bâton.

Ferdinand y plongea son bec couvert de verrues et se mit à savourer le mélange de pain, de vin et de salade que son maître avait apprêté avec tant de soin.

— Attends-moi, Mélanie ! criait-il à chaque gorgée.

M. Poitevin prit une allumette sur sa cheminée, l’approcha du foyer et la tendit à Aly, en lui disant d’une voix émue :

— Quand je sentirai venir l’instant fatal où je dois quitter ce monde... car les meilleurs s’en vont comme les autres... quand je verrai venir la mort, que je ne crains pas... je dirai à Ferdinand : Tu es venu du Malabar, mon ami, tu vas suivre les usages de ton pays. Je prierai

H!l LES NOUVEAUX MVSTÈRES DE PARTS

le médecin de lui élever un bûcher, et Ferdinand y sera précipité, comme au Malabar...

Car cet oiseau est une épouse pour moi... C’est lui qui a remplacé celle que je pleurerai toujours et qui m’attend!...

Monseigneur s’éloigna en haussant les épaules, et comme il descendait l’escalier de la cave, il put entendre Poitevin s’écrier î

— Faites le général Pithiviers !

Et Ferdinand, prenant le ton du commandement, répondait :

— En avant, arrrche ! ran ! plan ! plan ! plan ! plan! à droite! file à droite!...

Aly ouvrit la porte de la cave, que Monseigneur referma.

Ce dernier prît un marteau et se mit à frapper sur une caisse pour couvrir le bruit que faisait Aly en attaquant la maçonnerie.

Le cercueil fut bientôt à découvert.

Monseigneur cessa de frapper.

Les clous furent enlevés avec une tenaille, et le couvercle céda.

Alors Monseigneur poussa un cri de rage et de stupéfaction.

Aly recula épouvanté. . .

Le cercueil était vide.

IK CASSETTE

Nous avons laissé Jean Deslions, sous le nom et l’appafence de l’honorable Trelauney, dans un appartement de l’hôtel du Louvre.

Trelaunay avait ouvert le manuscrit de M. de Navarran...

Il allait enfin savoir le mot de cette énigme...

Comment et pourquoi M. de Navarran l’avait sauvé;

Quel était cet homme ;

Et quel avenir s’ouvrait devant lui.

Voici ce que disait le manuscrit :

« Un soir du mois de mai 1823, deux jeunes gens sortaient d’un restaurant de la rue Dauphine.

I Ces deux jeunes gens, qu’à leur costume

o:i pouvait prendre pour des étudiants, semblaient avoir bien dîné.

« La démarche chancelante, l’œil animé, ils gesticulaient avec animation, apostrophant les passants et regardant les femmes sous le nez.

« L’un d’eux, poussant l’audace jusqu’aux dernières limites, saisit une belle par la taille, et, avant qu’elle eût eu le temps de se défendre, il lui prit un baiser sur la joue.

« La jeune femme se fâcha et traita de manant et d’ivrogne celui qui venait de l’offenser.

« Au lieu de se retirer, les jeunes gens ripostèrent par de gros mots.

« 11 y eut bien vite un rassemblement au milieu de la rue.

« Un passant prit parti pour la dame, et les coups de poing commencèrent à pleuvoir dru comme grêle.

« Un agent de police se mêla de l’affaire, et les deux jeunes gens furent conduits au poste.

« On les enferma dans une cellule de dix pieds carrés, qui s’appelait déjà le violon.

« — Que diable allons-nous faire ici? demanda l’un.

« — Ma foi! dit l’autre, il faut en prendre notre parti. On ne nous relâchera pas avant le

LA. CASSETTE

jour... Il y a là un lit de planches sur lequel on peut dormir sans crainte de s’enfoncer... Je propose une partie de sommeil et je donne l’exemple...

« La cellule était éclairée par une sorte de veilleuse en fer-blanc accrochée à la muraille, et dont le lumignon fumant empoisonnait l’atmosphère, à la plus grande gloire du lampiste Quinquet, inventeur de ce mode d’éclairage.

« Le jeune homme, en s’étalant sur la planche, aperçut quelques caractères écrits au crayon dans un coin du mur assez nouvellement badigeonné.

« — Qu’est-ce que c’est que cela? fit-il.

« Et il se mit à lire :

« Je suis pris. On m’a reconnu, tout est donc « fini pour moi.

« Si un camarade passe par ici, qu’il aille « au bois de Vincennes; il prendra la « deuxième petite allée à gauche, en tour- « nant le dos au donjon, au pied du plateau « de Gravelles...

« En creusant au pied du septième arbre, à « droite... »

« C’était tout.

« L’homme avait-il été interrompu?

I L’avait-on transféré de cette prison provisoire à une prison plus sérieuse?

f Ou bien, n’avait-il pas voulu en dire plus long?

f Quoi qu’il en fût, le renseignement était précis.

■ — Tiens l dit le jeune homme à son compagnon, regarde donc...

€ L’autre s’approcha.

c — Cela doit être un voleur, dit-il. Qui sait? il y a peut-être là un trésor perdu pour tout le monde. Il faut effacer cette écriture, et nous irons voir...

« Ils effacèrent ces lignes, que tous deux savaient déjà par cœur.

« La nuit se passa en conjectures.

« Le matin, on prit le nom des jeunes gens; le commissaire de police leur infligea une semonce, et ils furent rendus à la liberté.

€ Le jour même, l’un d’eux alla acheter une bêche sur le quai de la Ferraille, tandis que l’autre s’occupait de louer un cabriolet pour la journée.

« Ils ne voulaient pas d’un cabriolet de place, pensant avec raison qu’il était inutile de mettre un cocher dans la confidence.

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LA. CASSETTE

« A quatre heures, les deux compagnons se mirent en route, traînés par un cheval étique, comme le pavé de Paris sait seul en produire.

« Ils s’arrêtèrent pour dîner dans un cabaret de la route de Saint-Mandé, et, vers huit heures du soir, après avoir allumé la lanterne du cabriolet, ils se dirigèrent vers le plateau de Gravelles.

f Arrivés à l’allée indiquée, l’un des compagnons prit la lanterne de la voiture, l’autre la bêche, et ils comptèrent jusqu’au septième arbre à leur droite dans la petite allée.

«La bêche commença son travail...

« — Tu ne trouves rien? demanda celui qui tenait la lanterne.

« ^ Pas encore.

« — Le trou est cependant assez profond...

« — N’importe! il faut peut-être aller plus loin...

« — Prête-moi la bêche, si tu es fatigué ; tu tiendras la lanterne.

« — Soit.

« Le second prit la bêche et se mit à l’œutre ^ son tour.

420 LES NOUVEAUX MYSTÎiRES DE PARIS

« Au troisième coup de bêche, un son métallique se fit entendre...

« Ce coup de bêche trouva un écho dans le cœur des deux camarades, qui tressaillirent.

« C’était vrai ! s’écrièrent-ils.

« Fais vite, reprit le premier.

« Et comme celui qui tenait la bêche s’apprêtait H élargir le trou, le silence fut troublé par un bruit de pas.

« Un homme avait écarté les branches, le feuillage s’agitait encore, — et cet homme s’avançait vers les deux compagnons.

« Il portait un uniforme, un sabre au côté :

c’était un des gardes du bois.

« — Nous sommes perdus! s’écria l’un des jeunes gens!

« — Pourquoi perdus?

« — Parce qu’on nous prendra pour des voleurs... Ce trou, cette chose inconnue qui est k\, et qu’on va trouver... Notre présence ici, k cette heure! Nous sommes perdus! te dis-je.

« Une sueur froide envahit le jeune homme qui tenait la bêche.

« Si près de mettre la main sur une fortune peut-être, il fallait qu’un malheureux hasard vînt foudroyer son rêve.

L\ CASSETTE

« Et ce n’était pas tout.

« S’il y avait eu un vol, un crime commis^ c’est à lui qu’on allait en demander compte.

« Le garde s’approcha, la main sur la poignée de son sabre :

« — Que faites-vous là? demanda-t-il.

« — Nous faisons un trou, répondirent les jeunes gens.

« — Dans quel but?

O — Pour voir s’il n’y a rien là,

« — S’il y a quelque chose, reprit le garde, c’est que vous ou quelque voleur l’y avez caché.

c — Nous ne sommes pas des voleurs, balbutia celui qui portait la lanterne.

« — C’est ce que vous aurez à prouver, dit le garde.

« Et, tirant son sabre, il ajouta :

« — Si l’un de vous cherche à fuir, voilà son affaire. Allons, marchez!

« Alors le compagnon qui tenait la bêche eut un moment de folie...

€ Se voyant perdu, perdu sans ressource, il leva la bêche et en asséna un coup violent sur la tête du garde.

« Le fer entra par la tempe droite à une profondeur de deux pouces.

c Le garde tomba raide mort...

A cet endroit, l’honorable Trelauney, ou plutôt Jean Deslions, crut reconnaître la trace d’une larme sur le manuscrit :

t Ce jeune homme qui venait de tuer, continuait le comte de Navarran, c’était moi!

€ Mon compagnon était un étudiant en' médecine, nommé Galibert...

« 11 ne se doutait guère qu’il devait être ma seconde victime.

t Avant d’insister sur la fatalité qui venait de faire de moi un assassin, il faut que je dise qui j’étais à cette époque, et comment je me trouvais à dîner avec un étudiant dans un restaurant de la rue Dauphine.

«t Je suis né à Preignac, d’un pauvre gentilhomme que la faiblesse de son esprit avait condamné à la vie des champs. J’avais dix-neuf ans quand je perdis ma mère...

f Cette perte, douloureuse pour moi, fut irrémédiable pour mon père. Deux fois par jour, quand arrivait l’heure du repas, il sanglotait en voyant une place vide à sa table. ‘

« 11 ne put survivre à celle qui avait toujours

TA CASSETTE

dirigé ses actes; cette tutelle lui manquant, il tomba pour ne plus se relever, et je puis dire qu’il mourut de chagrin.

« Son agonie avait duré deux ans, j’étais maj eur.

< Mon père me laissait de quatre à cinq mille livres de rentes représentées par une terre en mauvais état et une baraque en pierre qui avait plutôt l’air d’un moulin que d’un manoir.

« Ce moulin féodal était assis au bord d’une petite rivière, le Giron, qui arrive des landes sablonneuses et va se perdre dans la Garonne.

« Vivre là, je n’y songeai pas un instant.

« Je mis en' vente terre et château, et, deux mois après la mort de Pierre- Jean-Gaston des Harts, comte de Navarran, seigneur de l’Estey, j’arrivais à Paris avec soixante mille livres en poche.

« Pressé de vendre mes biens, j’avais été exploité par les gens d’affaires.

« Peu m’importait, après tout, j’étais à Paris, c’est tout ce que je voulais.

« Mes soixante mille livres ne durèrent pas un an ; j’étais joueur inexpérimenté. Si une chose m’étonne, c’est de n’avoir pas tout perdu dès le premier jour.

• Obligé de renoncer aux quartiers luxueux de

12/l LES NOnVEADX MYSTÈRES DE PARTS

la capitale, je me réfugiai avec quelques écus qui me restaient dans un hôtel meublé du quartier des Écoles.

• J’y fis la connaissance d’un étudiant en médecine, nommé Galibert.

« C’est avec lui que j’avais dîné au restaurant de la rue Dauphine. . .

« Et c’est à lui que j’avais arraché la bêche qui devait faire de moi un assassin.

« Je n ’ai pu m’empêcher de songer sou ven t que, sans l’impatience qui me fit saisir cet instrument maudit, je serais aujourd’hui un homme comme les autres hommes, tandis que je ne puis, sans frémir, jeter un regard sur les événements monstrueux que j’ai traversés...

« — Qu’as-tu fait? s’écria Galibert en voyant tomber le garde.

« — Nous sommes sauvés, lui dis-je froidement. . .

« Tandis qu’il se penchait sur ce malheureux pour voir s’il respirait encore, je retirai de terre une cassette que je portai dans le cabriolet.

« — Eh bien? demandai-je ensuite à l’étudiant en médecine.

LA CASSETTE 125

« — Il est bien mort, répondit Galibert avec épouvante.

« Alors j’agrandis le trou, nous y poussâmes le cadavre, et, après avoir rejeté la terre par dessus, nous reprîmes la route de Paris.

« Quand un employé de l’octroi s’approcha du cabriolet pour demander si nous n’avions avec nous rien qui fût sujet aux droits, le cœur me battit violemment.

« La cassette était petite, et je l’avais cachée . sous le coffre.

« — Nous venons de dîner à Saint-Mandé, répondit Galibert, et nous revenons comme nous sommes partis.

« L’employé promena sa. lumière autour de nous, et s’éloigna en disant : C’est bien.

« Nous retournâmes â l’écurie où nous avions loué le cabriolet, et je me retrouvai bientôt après dans ma chambre, face à face avec la cassette.

U — Écoute, me dit alors Galibert, je ne veux pas aller plus loin. Ge crime, dont je me trouve être le complice, est déjà trop lourd pour moi.

« Si tu veux m’en croire, nous irons jeter ce coffret dans la Seine ; qu’il y reste avec ce qu’il peut contenir ! Et nous tâcherons d’effacer, par

toute notre existence, le meurtre de ce pauvre garde qui ne faisait que son devoir,

« — Libre à toi de reculer, dis-je à Galibert : moi, j’irai jusqu’au bout.

« — Adieu donc ! s’écria celui-ci, je quitte Pa- Tis et vais m’enterrer dans quelque village où je tâcherai de mériter le pardon du ciel.

« — Adieu ! repris-je avec impatience.

t Et j’ajoutai :

« — Rappelle-toi seulement que, si tu parles, tu te perds avec moi.

« — Je ne parlerai pas.

« Il sortit, — et je restai seul avec cette énigme de fer qui m’avait coûté la vie d’un homme.

• J’essayai toutes les petites clefs que je pus trouver...

• Aucune n’ouvrait.

« Je n’osais faire venir un serrurier, ne sachant ce que j’allais troqij^er dans la cassette.

« L’idée me vint de me servir du ressort de ma montre comme d’une lime.

• Je la brisai, cette montre, le seul souvenir qui me restât de mon père !

t Elle avait marqué l’heure de ma naissance ; elle était suspendue au chevet du lit paternel, quand mourut celui à qui je devais le jour.

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ÏA CASSETÎË

f Je la brisai !

« Le ressort une fois glissé dans l’interstice du couvercle et de la boîte, je me mis à scier...

« Le travail avançait lentement, lentement,

« L’émotion me tenait à la gorge, mon cœur battait à coups précipités.

« De temps en temps, je me levais tout à coup.

t II me semblait que quelqu’un me regardait.

« J’allais à la porte pour m’assurer qu’elle était bien fermée, à l’armoire pour voir s’il n’y avait personne ; je touchais les rideaux pour m’assurer que ce n’était pas quelqu'un.

«Oh! quels spectres j’ai vus cette nuit- là!

Quels éclats de rire me retentissaient aux oreilles ! Des voix inconnues, des êtres invisibles me criaient :

« — Travaille , assassin ! Tu seras riche ! tu auras l’or, la puissance! Mais nous serons à côté de toi, la nuit!...

« Une sueur froide coulait le long de mes tempes.

« J’avalais un verre d’eau, et je me remettais à la besogne...

« Vers cinq heures du matin, je sentis que le couvercle commençait à céder; mon ardeur redoubla, et peu après la cassette s’ouvrit.

* Ce que j’aperçus d’abord me causa un vif désappointement.

« Un trousseau de clefs et des papiers.

< Ces papiers étaient les titres de propriété d’un hôtel situé dans la rue Saint-Louis, et le plan détaillé de cet hôtel.

« Une chose me frappa.

« Chaque mur de cette propriété renfermait un passage ou un escalier.

« C’était un hôtel à double fond.

. « Le plan des caveaux était surtout digne d’étude.

« Au-dessous des caves ordinaires se trouvait indiqué un souterrain divisé par compartiments,

« Un pierre de l’étage supérieur marquée sur le plan de la lettre A devait s’enlever facilement et donner accès à un étroit corridor, où une seconde pierre, marquée B, mobile comme la première, ouvrait l’entrée du souterrain.

« Cette découverte me laissait dans une aussi grande perplexité que celle de la cassette ellemême.

« Brisé par la fatigue, je me jetai sur mon lit.

« Que devais-je faire?

« A bout de ressources, les mains encore chaudes du sang que j’avais versé, je me dis avec

raison que ce crime pouvait être découvert d’un jour à l’autre, et que je n’avais plus rien à risquer.

« Que trouverais-je dans l’hôtel de la rue Saint-Louis?

« Des malfaiteurs comme moi, des faux monnayeurs? *

« Eh bien ! que pouvais-je perdre?

« La vie?

t Et déjà je n’en avais que faire !

« Ma résolution fut bientôt prise ; j’irais le soir même à l’hôtel.

« La journée me parut interminable.

« Enfin, huit heures sonnèrent; c’est le moment que j’avais choisi, pensant être moins vu qu’en plein jour.

« J’arrivai devant la porte cochère.

« Une clef glissée dans un des panneaux ouvrait une petite porte ménagée dans la grande. . .

« J’entrai dans la cour.

B Le plan trouvé dans la cassette indiquait une porte fixée dans le mur même.

B Le trousseau me fournit la clef, mais je fus singulièrement surpris de ne trouver que rorificc d’un puits.

t Ce puits, séparé en deux par la muraille.

avait sur la rue même une autre ouverture fermée d’un volet.

< Je consultai le plan de l’bôtel» et je vis que, au fond du puits, un passage était clairement indiqué.

. « Je me penchai pour voir si je découvrirais quelque chose ; mais je ne vis que ma mine effarée se reflétant dans l’eau.

« 11 était trop tard pour reculer; je saisis la corde et me laissai glisser...

« Chose étrange ! à, mesure que j’approchais du fond, le poids de mon corps, utilisé comme force motrice, semblait éloigner l’eau dans laquelle je craignais de tomber.

t Mes pieds touchèrent enfin le sol humide ; alors seulement l’eau revint tout à coup reprendre sa place. Ce fut comme une trappe qui se referma au-dessus de ma tête !

« Je m’étais muni d’un rat-de-cave que j’allumai.

« Rien autour de moi que des pierres, et devant une étroite galerie.

« A peine avais-je fait quelques pas, qud j’entendis un grand bruit de voix,

« Ces voix semblaient sortir de terre. Je frappai du pied; un flot de lumière jailUt tout A

coup, et je me trouvai entouré d’une troupe de gens dont le visage était couvert d’un masque noir.

« Vingt poignards étaient levés sur moi.

t On me poussa dans une vaste salle voûtée, ‘ et l’un des hommes demanda :

« — Qui es-lu?

« — Un pauvre diable, répondis-je, qui ne s’attendait guère à trouver si nombreuse compagnie. '

« — Par où es-tu entré?

« — Par le puits.

« — Comment ce secret est-il tombé à ta connaissance?

* Et comme j’hésitais, l’homme masqué reprit : f

* — Allons, parle! c’est peut-être ta bonne étoile qui t’a conduit ici.

* Ce mot me décida à faire une confession complète. Je racontai la nuit passée au poste, les lignes que j’avais déchiffrées sur le mur, et je n’omis aucun détail de l’histoire de la cassette.

« Le meurtre du garde sembla produire le meilleur effet sur l’auditoire.

« Je sentis que la bienveillance générale m’était conquise.

LA SOCIÉTÉ DES VlNGT-ET-IJiS 133

« — Ton nom? reprit l’homme.

« Bannissant toute crainte, je répondis d’une voix ferme :

« — Je me nomme lecomtedeNavarran. Je n’ai ni père ni mère. J’aime le luxe et je suis sans pain.

«( Si vous faites ici quelque chose qui rapporte une richesse facile, il n’est pas de péril qui me fasse reculer. . . Je serai des vôtres.

« Mazeppa, attaché sur la croupe d’un cheval sauvage, tombait au milieu d’une tribu qui le nomma roi...

« Un crime m’avait conduit dans ce souterrain d’où je devais sortir riche et puissant...

« Les associés se consultèrent à voix basse.

« — Nous ne sommes que vingt, me dit enfin celui qui, m’avait interrogé, et nous devrions être vingt et un. L’un des membres de la société manque à l’appel, et, celui qui manque, c’est le chef. Il nous faut un homme que le monde puisse accueillir, un homme que nous mettrons au-dessus de nous pour qu’il nous protège ; c’est comme une vedette placée sur une hauteur. Voulez-vous être cet homme?

« Je répondis résolument :

« — Oui.

€ — Vous jurez de ne jamais trahir le secret de l’association? de mourir sans divulguer les liens sacrés qui nous unissent?

« — Je le jure.

€ — Vous ne reculerez ni devant le bourreau, ni devant l’amour, ni devant la vertu? Vous n’aurez, en un mot, ni crainte, ni faiblesse, ni pitié?

« — Je le jure,

« — A ces conditions, vous aurez partout des yeux, partout des bras. S’il se rencontre un obstacle sur votre route, il sera pulvérisé; si quelqu’un vous gêne, il sera foudroyé. Nous avons la tête dans le monde, les mains dans l’or, les pieds dans le sang. Nous ne croyons qu’à la vie d’ici-bas ; chacun de nous veut régner dans sa sphère et vivre hors les lois sans qu’elles puissent l’atteindre!

f — Votre programme est déjà le mien, m’é* criai<^je ; que dois-je faire d’abord?

< — Vous avez le plan et les clefs de l’hôtel. Visitez-le^ lisez ce que vous y trouverez, et vous saurez bien vite quel pouvoir est entre vos mains. Dans trois mois, jour pour jour, nous nous retrouverons ici I

« L’assemblée se sépai'a, et je remarquai que

les membres de la société se retiraient deux à deux, dans des directions différentes.

t Cet hôtel était donc cômme le centre d’une toile d’araignée; chacun des membres y arrivait de son côté par un chemin connu de lui seul et ouvrant, l’un dans la rue Froissard, l’autre dans les rues des Filles-du-Galvaire et du Pontaux-Ghoux.

« Je n’eus pas de peine à me rendre compte de la puissance qui venait d’être remise entre mes mains.

8 Je disposais de richesses immenses ; j’étais le Fourgat, c’est-à-dire le recéleur général d’une bande nombreuse et redoutable.

« Ces hommes pouvaient me perdre ; mon intérêt répondait de mon silence.

« Ils me connaissaient et je ne les connaissais pas...

8 Quelques jours après, j’étais installé dans la rue du Mont-Blanc, où j’avais trouvé entre cour et jardin une habitation du meilleur goût.

8 La rue du Mont-Blanc, devenue Chausséed’àntin, était à cette époque la dernière limite de Paris.

t On était à la campagne aux Champs-Elysées.

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« Cet éloignement relatif convenait à ma situation et à mes projets.

« A peine mon train de maison fut-il monté que je fus accablé d’invitations.

« On me demandait de tous les côtés ; je reconnus à, cet empressement la main mystérieuse de la Société des Vingt-et-Un.

« Du premier coup, j’étais un homme du monde, recherché, connu, établi.

« Plus ma position serait élevée, et plus je serais à même de rendre des services à mes associés.

« Le pacte était horrible et sublime.

« Un riche banquier, d’origine hollandaise, Robert Kodom, passait, dès cette époque, pour un des rois de la finance.

« Toutes les grandes affaires se faisaient chez lui ; il tenait à sa discrétion le crédit des petits banquiers de Paris, et sa fortune se comptait . par millions.

« Invité à un bal chez Robert Kodom, je m’empressai de m’y rendre.

« Le banquier me fit le meilleur accueil, et, au milieu de la soirée, me prenant tout à coup par le bras, il me conduisit dans un petit salon où

se trouvaient trois ou quatre personnes seulement.

« Sur un divan était, à côté d’une femme d’un certain âge, la plus séduisante enfant que j’eusse jamais vue.

« — Madame la marquise, dit le banquier en me prenant par la main, j’ai l’honneur de vous présenter M. le comte de Navarran, l’un de mes meilleurs amis.

« Je m’inclinai profondément.

t — Allons, ajouta le banquier en se retirant, faites votre cour à mademoiselle Inès de Lerina : vous serez bien reçu.

« La jeune fille rougit, et je me hâtai de m’excuser du ton familier de cette présentation.

« Inès répondit de la façon la plus gracieuse que j’étais tout pardonné.

« Une heure après, le banquier m’entraîna de nouveau ;

« — Comment trouvez-vous mademoiselle de Lerina? me demanda-t-il.

« — Adorable.

« — Eh bien! vous l’épouserez dans quinze jours.

« Je restai stupéfait.

« — On veille à voire bonheur, ajouta le ban-

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quier en riant. La marquise est veuve, sa fille n’a que trois cent mille livres de dot, mais cette somme, placée dans ma maison, suffira à justifier vos dépenses.

• Les choses se passèrent comme l’avait dit Robert Kodom.

« Quinze jours après, j’étais l’époux de mademoiselle Inès de Lerina.

« Ce n’est que le lendemain du mariage que les Vingt-et-Un appliquèrent sur mon bras, audessus du poignet droit, le signe du commandement.

« Puis la marquise mourut subitement. J’ai toujours pensé que ma belle-mère avait été empoisonnée.

« Quand la douleur de sa fille fut calmée, je pus, pendant trois ans, me croire véritablement heureux.

«J’aimais Inès et j’en avais un enfant, un joli enfant qui avait les cheveux noirs et les yeux ardents de sa mère.

« Mon pauvre Contran ! qu’ont-ils fait de lui?

« C’était la nuit fixée pour la réunion de la rue Saint-Louis.

« Inès était souffrante; je restai chez moi.

« Le lendeip^in, mon fils disparut !

IA SOCréTÉ DES VINGT-ÉT-UN !39

t Enlevé! Comment? Par qui? Je ne Tai jamais su.

« Un mot, que je trouvai sur la table, me disait seulement :

€ Tu as lîianqué le rendez-vous d’hier. Nous « gardons ton fils comme otage. >

c A partir de ce jour, ma vie fut un horrible supplice.

c Je commandais, sans doute, et mes ordres étaient exécutés ; mais je devais obéir à mon tour aux ordres du conseil des Vingt-et-Un.

« Quand Inès devint mère pour la seconde fois, je résolus de cacher mon enfant à tous les yeux,

t Je mis Jeanne, — c’était le nom de cette pauvre petite, — je mis Jeanne en nourrice dans un département éloigné; je la cachai dans un village ignoré...

« Toutes les précautions furent inutiles : Jeanne disparut, — comme son frère I

t Ce qu’on voulait de moi, on me l’apprit enfin.

« Après vingt-cinq ans on devait me rendre mes enfants.

€ Vingt-cinq années de cet enfer! c’était payer bien cher le meurtre du garde. J’avais envie

l/lO LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS

d’aller me dénoncer moi-même et de dénoncer en même temps ces misérables...

« Mais à quoi bon ? Je me perdais seul, et je renonçais à l’espoir de jamais revoir Jeanne et Contran.

« Que dis-je ? J’ordonnais leur mort, car ils les auraient tuési...

« Inès ne put résister à ce malheur. Sa raison se troubla; elle devint folle!

« Je ne songeai plus qu’à la vengeance.

« Mes hommes m’avaient prévenu que la police allait établir une souricière chez l’épicier de la rue Saint-Jacques.

« Je pouvais détourner le coup ; je laissai faire, et la bande Poulain tomba entre les mains de la justice.

V Le 27 octobre 1826, un individu de la troupe de Monrose fut arrêté.

« Par celui-là, on en prit quinze autres.

« Mais lorsque Clara Wendel fut condamnée à quinze ans de travaux forcés le 9 juin 1828, il y eut une explosion de colères contre moi.

« J’espérais vainement que, dans un de ces coups de filet, quelqu’un des misérables qui me tenaient serait pris à son tour.

LA SOCIÉTÉ DES VINGT-ET-UN l/jl

« Vain espoir 1 Nous nous retrouvions toujours vingt et un... »

Le lecteur n’a pas oublié que les faits que nous venons de rapporter étaient contenus dans le manuscrit remis à Jean üeslions par le comte de Navarran.

Jean s’interrompit au milieu de sa lecture.

11 ne put s’empêcher d’établir un rapprochement entre ce coup de bêche donné au garde du bois de Vincennes et le coup de fusil qu’il avait tiré sur M. Raoul de Villepont.

C’est à la suite du meurtre de ce garde que M. de Navarran avait pénétré les secrets de la rue Saint-Louis.

Et Jean, à son tour, allait se trouver pris dans cet engrenage de fer parce qu’il avait tué M. de Villepont.

Le manuscrit se terminait ainsi :

«Jean! je te donne, en mourant, les moyens de te venger...

« Jean, je te sauve, car tu allais payer de ta vie le coup de feu du bois du Mesnil.

« En échange, je te lègue un devoir à remplir : retrouve mes enfants; sauve-les!

« Tu leur remettras la fortune de leur mère,

142 LES NOU\’EAUX MYSlèRES DE PARIS

qui monte aujourd’hui à douze cent mille francs.

t Quant aux richesses que tu trouveras dans les caves de l’hôtel, qu’elles te servent dans tes recherches. Soulève tous les pavés de Paris.

« Va de l’hôtel doré au bouge le plus infâme...

« Et si tu retrouves Jeanne etGontran, ne leur dis pas ce que fut leur père I »

Le manuscrit contenait encore de nombreuses indications et des renseignements précieux sur lesquels il est inutile de nous étendre, mais qui devaient aider Jesm Deslions à mener son œuvre à bonne fin.

Quand il eut achevé sa lecture, Jean se leva et se mit à parcourir l’appartement pour donner un cours aux pensées qui se heurtaient dans sa tête.

Était-il possible que, en 1853, en pleine lumière, au milieu de ce Paris dont on croit connaître tous les recoins, il existât encore une de ces sociétés mystérieuses qui trompent la vigilance de l’autorité et savent déjouer toutes les recherches?

La police avait fait, depuis vingt ans, de beaux coups de filet.

Depuis la bande des cinquante-cinq (16 février 1840) qui, avec les troupes de Châtelain et de

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LA SOCIÉTÉ DBS VINGT-BT-ÜN 1/|3

Hug, fournissait quatre-vingt-dix-sept condamnations, la révélation avait amené la découverte et la dispersion d’une foule de sociétés dangereuses.

Le terrible assassin Poulmann, pour qui l’idée du vol était inséparable de l’idée du meurtre, les Vanderniers, qui comptaient quarante et un individus dans leurs cadres, avaient rendu leurs comptes à la justice.

La bande du faubourg Saint-Germain, commandée par le serrurier Mignard, avait révélé une véritable administration organisée pour le vol dans les riches demeures de la haute aristocratie.

Vingt de ces malfaiteurs étaient restés sur le carreau.

Plus tard, les escarpes disparaissent.

L’escarpe, c'est l’assassin proprement dit, le voleur qui s’embusque la nuit pour ramasser une montre sur une poitrine ouvertCi

L’industrialisme prend bientôt le dessus.

Après Magnier, Teppaz et Poildevache, arrive la bartde des Habits noirsy redoutable par son audace et son habileté autant que par la position sociale des accusés...

Un détail qui n’échappa point à Jean Des-'

lions, c’est que, si considérable qu’eussent clé les vols commis, on ne retrouvait jamais que des sommes minimes en la possession des accusés.

Que devenaient donc ces richesses?

Évidemment le fourgat des Vingt-et-Un tenait les comptes de ces bandits. >

La preuve en était que, une fois au bagne, ces gens, partis sans un centime, avaient toujours de l’argent.

Aucun d’eux ne pouvait faire connaître le fourgat, puisqu’il ignorait son nom et sa résidence.

Avec la meilleure volonté du monde, le révélateur le plus décidé, quand il mangeait les fanandets (c’est-à-dire dénonçait les camarades), n’avait pu mettre sur la trace des Yingt-et-Un.

Ainsi, cette force occulte existait encore, cette rébellion demeurait impunie !

Les omnibus passant sur les boulevards, les équipages faisant le tour du Bois de Boulogne, la pioche attaquant le Paris ténébreux et malsain pour créer le Paris de Napoléon III, il y avait encore quelque part une caverne d’Ali- Baba.

Au milieu des gares de quinze chemins de fer,

Digilizeü Güügle

au centre de la vie et du mouvement, sauvegardés par le mystère, unis par l’intérêt, à l’abri de tout soupçon, vingt et un masques d’honnêteté cachaient vingt et un brigands, des brigands en équipage et en gants blancs, ayant à leur service la lie des bouges et des bagnes !

La résolution de Jean fut bientôt prise.

L’honnête homme qui vivait en lui s’était mis hors la loi par la mort de Raoul de Villepont ; eh bien! il arriverait, en dehors de tout, à se venger, à sauver sa sœur et à remplir la mission que lui avait confiée le comte de Navarran.

A six heures et demie, un garçon de l’hôtel apporta le dîner de l’honorable Trelauney.

Trelauney demanda une voiture pour huit heures.

A huit heures, il se fit conduire au boulevard du Temple, congédia le cocher et continua la route à pied.

LE TRÉSOR

A huit heures et demie, ayant ouvert le panneau de la porte cochère de l’hotel des Vingt-et- Un, il se mit à parcourir la cour et le jardin...

N’ayant rien trouvé d’extraordinaire, il monta l’escalier jusqu’au premier étage.

La porte d’entrée était ouverte.

Jean alluma une lampe qui se trouvait dans l’antichambre*

Il traversa successivement un salon meublé à la mode du premier empire, un cabinet, une salle à, manger..*

L’appartement avait un air bonhomme et bourgeois*

Les sièges et les pendules étaient recouverts de housses d’indienne; une épaisse couche de poussière brochait suide tout.

Le trésor M\1

On aurait dit un logement dont les propriétaires eussent été partis pour la campagne.

Ceci était l’endroit de l’iiôtel, il fallait donc le voir à l’envers,

Jean redescendit, ouvrit le volet qui fermait l’entrée du puits, assujettit fortement la corde, et, tenant sa lampe d'une main, il se laissa glisser en disant :

V — A la grâce de Dieu !

Mais l’eau sembla se retirer sous ses pieds, et il arriva doucement au fond.

Au-dessus de sa tête, la voûte s’était refermée.

Jean avança, q;caminant les murailles.

11 se trouvait dans une longue galerie, assez semblable à celle des catacombes quand on a descendu les quatre-vingt-dix marches de l’escalier de la barrière d’ Enfer.

Au bout de quelques pas, la galerie se divisait en plusieurs ramifications.

C’était le carrefour par où arrivaient les Vingt-et-Un.

Les indications du comte de Navarran disaient de prendre le corridor F. Jean aperçut à sa gauche la lettre F peinte en rouge sur une pierre*

ikS LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS

Il s’avança dans celte direction.

La pente de ce passage était assez rapide.

Jean s’enfonçait de plus en plus; l’inclinaison du sol hâtait sa marche.

Le corridor finissait brusquement; de chaque côté se trouvait une citerne béante, et l’eau qui suintait de la muraille y tombait goutte à goutte avec une monotone régularité.

— Ce doit être ici, pensa Jean.

Après de minutieuses recherches, il trouva entre deux pierres une grosse tête de clou.

Jean tira d’abord à lui la tête de clou sans parvenir ii l’arracher; il essaya ensuite de la pousser pour voir si elle olî^rait la même résistance.

Mais le clou s’enfonça, et en même temps l’eau de la citerne de gauche passa dans celle de droite, de façon que l’une fut bientôt à sec tandis que l’autre s’emplissait jusqu’au niveau du sol.

La citerne vidée offrait peu de profondeur.

Jean saisit un anneau de fer et ouvrit une trappe. La trappe découvrait une échelle, et quand il arriva au bas de l’échelle, promenant la lampe autour de lui, Jean fut ébloui, fasciné...

Llî TRÉSOR

i/jO

Tout semblait resplendir.

Des étincelles à milliers éclataient de tout côté.

La lumière, reflétée par les diamants et les cristaux, s’éparpillait en rayons brisés.

Jean était comme un homme se promenant dans la queue d’une comète.

Il y avait là un prodigieux entassement de licKesses...

Des vases sacrés volés dans les églises, des ciboires, des flambeaux d’or massif; des caisses remplies de bracelets, de colliers, de perles, de pierres précieuses. . .

Et en tas, dans les coins, les objets qu’il avait fallu briser pour les emporter, ou refondre pour en dissimuler l’origine ; des lingots semblables à ceux qui se trouvent dans les caves de la Banque, des pièces d’argenterie, des poignées de sabres d’origine turque ou indienne, enlevées par des pirates à l’époque où les Turcs et les Indiens avaient encore des diamants...

Ce trésor n’avait pas de maître.

Combien vivaient encore de ceux à qui des bandes, maintenant dispersées, avaient enlevé ces richesses?

C’était la fortune de la haute pègre, et la

haute pègre ignore en quel lieu se trouve l’entrepôt du fourgat.

Cet or, il fallait le rendre à la vie, à, la circulation. C’était le levier avec lequel Jean soulèverait le monde.

— J’arriverai à mon but, pensa-t-il. Avec beaucoup d’or, il faudra peu de sang.

A ce moment, il s’aperçut que le sol se détrempait.

Il regarda vivement par terre, l’eau ruisselait de tous côtés.

Il avait oublié de fixer le ressort qui ouvrait et fermait la communication entre les deux citernes, et l’eau se précipitait par la trappe dans le caveau.

Jean courut à l’échelle.

Il pensait avec raison que la citerne ayant peu de profondeur, son contenu ne suffirait pas ti emplir le caveau.

Il attendit que le courant eût perdu de sa force, et il s’élança par la trappe, s’accrochant aux parois de la citerne.

Il respira enfin en se retrouvant dans la galerie.

Une autre difficulté l’attendait.

LB TRÉSOR 151

Sa lampe s’était éteinte, et il fallait retrouver la route à tâtons.

Jean avançait pas à pas, suivant le mur et cherchant à s’orienter.

Il approchait du carrefour, quand il crut entendre un bruit de voix...

Il prêta l’oreille et n’eut plus de doute : les voix se rapprochaient.

Bientôt un rayon de lumière arriva jusqu’à

lui...

Jean s’enfonça dans une des galeries; deux hommes passèrent dont il put à peine distinguer les traits.

C’étaient Monseigneur et Aly qui revenaient de la cave de la rue des Récollets, où ils n’avaient pas retrouvé le cadavre du fourgat.

Jean les suivit à distance.

Il les vit gravir un escalier en limaçon dans lequel il s’engagea à son tour.

Monseigneur et Aly étaient entrés dans le cabinet noir et avaient refermé le judas, de façon que Jean se retrouva dans l’obscurité.

Il redescendit, espérant arriver au puits, et marchait les mains en avant. ..

Tout à coup il recula d’un pas.

Sa main avait rencontré quelque chose de tiède qui remuait.

Ce quelque chose était une tête, et la tête demanda :

— Est-ce vous, Trelauney?

— Oui, répondit Jean.

— Suivez-moi.

Une main prit la main de Jean. Après avoir fait plusieurs détours et monté quelques marches, Jean se trouva dans le pavillon au fond du jardin.

Il faisait un magnifique clair de lune, et Jean put reconnaître Surypère.

— Vous êtes arrivé h propos, dit l’ancien garde-chasse.

Celui-ci hocha tristement la tête.

— Je ne vous quitterai plus désormais, dit-il. M. -le comte est mort !

— Ah ! fit Jean avec émotion.

— Et ces deux hommes que vous avez croisés dans le souterrain sont ceux qui l’ont tué.

— Sais-tu quels sont ces hommes?

— Pas encore, mais je le saurai bientôt.

La voix de Surypère, ordinairement calme, s’était accentuée de colère et de menace.

LE TRÉSOR

— D’où viens-tu? demanda Jean.

— De rhôtel du Louvrq, où Ton m’a dit que M. Tre'launey venait de sortir.

— Et tu as pensé que tu me trouverais ici ?

— Je suis venu par la rue de Saintonge afin de n’éveiller aucun soupçon... Il y a, dans une de nos maisons^ un passage qui condiîit au carrefour.

— M. de Navarran n’a-t-il rien dit avant de mourir?

— 11 a murmuré : « Va retrouver Jean ; je n’ai plus besoin de toi. »

— Qu’avons-nous à faire-ici?

— Je vais vous conduire au cabinet du fourgat... mais il faut attendre que Monseigneur soit parti.

— Que fait là Monseigneur?

— 11 cherche ce qu’il ne trouvera pas.

— Qu’est-ce donc?

— Le signe!... C’est à vous et non à lui que nos hommes obéiront.

Surypère en tr’ ouvrit la porte du pavillon et SC dirigea vers l’hotel.

Jean ne prit point garde que Surypère n’avait pas posé le pied sur la marche du perron...

— Attendez là, lui avait dit Surypère.

15/i LES NOUVEAUX MYSTÈRES DR PARIS

Mais comme le petit homme allait entrer sous la voûte, Monseigneur et Aly débouchèrent brusquement.

Monseigneur le prit à la gorge et Aly leva son poignard.

— Je te tiens, misérable! criait Monseigneur. Qu’as-tu fait du corps de la rue des Récollets?

— Que voulez-vous que j’en aie fait? murmura Surypère à demi suffoqué.

— 11 n’y est plus.

— Tout est possible au fourgat.

— Mais je l’avais pourtant bien tué... J’ai frappé à la gorge, sachant qu’il portait une cotte de mailles... Il était mort! C’est donc un démon, qu’il a pu s’enfuir?

— Laissez-moi, dit Surypère, je ne sais rien... vous m’étouffez!

— Parleras-tu ? Qu’est devenu c6t homme ? Il est donc vivant? Où se cache-t-il?

— Je l’ignore,., vous m’étranglez...

— Parle... ou tu es mort!

Une lutte terrible s’engagea entre ces trois hommes.

Sous une apparence débile, Surypère était doué d’une force et d’une agilité merveilleuses.

Deux fois il parvint à se dégager ; il avait ren-

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LE TRESOR

versé Aly d’un violent coup de pied. Celui-ci le saisit à la jambe et s’y cramponna fortement.

Monseigneur ne pouvait que menacer Surypère de son poignard; il avait trop à perdre pour s’en servir.

— Vous serez bien avancé quand vous m’aurez tué ! s’était écrié le petit homme.

Cette phrase lui avait peut-être sauvé la vie.

Dans tous les cas, Monseigneur tenait à s’assurer de sa personne, et la lutte recommença.

Jean ne put assister plus longtemps à cette scène.

Il saisit un poignard dont il s’était muni et voulut s’élancer vers la voûte où se débattait Surypère entre Monseigneur et Aly.

Mais à peine Jean avait-il posé le pied sur la marche, que le bras de pierre de la statue, mû par un ressort caché, s’éleva et retomba lourdement sur sa tête comme une massue.

En même temps, la marche manqua sous ses pieds, et Jean roula, sanglant, inanimé, dans une espèce d’entonnoir qui conduisait aux oubliettes.

Dans le jardin, la marche était revenue à sa place, et le bras de la statue avait repris son immobilité.

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LE PÈRE putatif

Il y avait, ce soir-là, nombreuse réunion au Lapin canalisé.

■ C’est au Lapin canalisé que les Carapatas se donnent rendez-vous, depuis que les croquemorts ont adopté le café du Crocodile, rue Corbeau.

Les Carapatas forment une tribu à pari dans Paris; ce sont les marins du canal de l’Ourcq, braves gens, actifs, toujours debout et passant leur vie sur l’eau, tout comme leurs confrères ded’Océan.

N’est-il pas prodigieux de voir un homme avec sa femme et ses trois ou quatre enfants en bas .âge conduire un immense bateau, traverser les écluses, et arriver de Mareuil ou du Mans pour prendre quai au canal du Temple?

LE PÈRE PCTATIF

Pour le Carapata, les stations sont le Grand Saint Martin, le Soleil d’or et le Cheval blanc.

C’est là qu’on vend du meilleur !

Le Carapata ne connaît que son bateau ; il y est né, il n’a pas d’autre habitation, et il mourra sur son bord.

L’auteur de cette étude a vu, sur une galiote de Saint-Ouen, des enfants de sept ans dont le pied ne s’était pas encore posé sur le sol,

— Ils sont plus heureux sur le bateau, disait 1e père Carapata ; ce n’est pas la peine de leur faire connaître la méchanceté!

L’aubergiste du Lapin canalisé, malgré l’estime particulière des Carapatas, ne dédaigne point la clientèle bourgeoise.

Les Carapatas occupent la première pièce et la terrasse,' où une treille poitrinaire essaye d’égayer le regard; la pièce du fond est généralement habitée par de petits industriels de la Villelte et de Belleville.

Les truqueurs de foires et de places publiques se rencontrent au Lapin canalisé.

Le truqueur est un brave homme qui, avec un capital de quarante sous, fait vivre une femme et des enfants.

11 achète un support en feutre qui affecte la

forme d’un chandelier, une assiette et un lapin : il cueille une baguette au premier arbre qu’il rencontre, met un sou sur le chandelier, le chandelier sur l’assiette, et le joueur qui parvient, d’un seul coup de baguette, à enlever le chandelier de l’assiette sans faire tomber le sou, cet heureux joueur a gagné le lapin.

La difficulté n’est pas mince, car on a vu des lapins durer cinq ans !

Quelquefois, le truqueur consent à confier son aîné à un saltimbanque.

A deux ans, on commence à le disloquer; à trois ans, on lui apprend la danse des œufs, et dès qu’il sait parler, il entortille le pétrousquin,

Le pétrousquin, c’est le public.

Dans la salle du fond du Lapin canalisé, il y a six tables et vingt-quatre chaises*.

Ces meubles furent en bois blanc; mais il faudrait être sorcier pour dire quelle en est aujourd’hui la couleur.

A l’une des tables était assis un grand jeune homme aux traits flétris, à la figure hâve.

Ses longs cheveux, sales et emmêlés, retombaient sur le collet crasseux de sa redingote. On n’apercevait de linge ni à son cou ni à ses poignets.

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Devant lui, un morceau de pain et de fromage et une chope d’absinthe.

Nul ne savait son nom ; on l’appelait le poète.

11 avait, comme les autres, chanté l’amour et le printemps, il avait célébré le dieu PaUi les nymphes et les dryades !

Mais la paresse et l’ivrognerie poussent à la mendicité...

Il allait sonner dans les maisons, offrait ses poésies et recevait une aumône.

Un jour qu’on lui avait refusé l’aumône, il avait volé.

Et d’échelon en échelon, il en était arrivé au Lapin canalisé.

Quelquefois, les Carapatas le faisaient déclamer ; quand il avait fini, on lui donnait un ordinaire, c’est-à-dire un bouillon et du bœuf.

Mais les Carapatas ne faisaient point leur société du poëte.

Le poëte est un feignant, un propre à rien ; il fait bien les chansons, voilà tout. C'est pas un homme!

Et l’abruti retournait dans son coin et prer liait de l’absinthe, toujours de l’absinthe.

De temps à autre, entre deux hoquets, on l’entendait murmurer :

Vénus, quand tu sortis des flots,

Connaissais- tu les matelots?

Et il buvait ! son œil s’égarait sur les murs enfumés...

Puis sa tête retombait sur la table où il grommelait encore : lo Vean!... vastes forêts...

étoiles protectrices... clochettes du troupeau... vierges de Lesbos !...

Ce soir-là, à coté du poète qui n’était pas encore ivre, se tenait VAnge gardien de l’établissement.

L’Ange gardien est un brave homme dont les fonctions consistent à reconduire chez eux les ivrognes, afin de les protéger contre les voleurs au poivrier.

On ne se figure pas ce qu’il faut réunir de qualités pour être ange gardien. La sobriété est la première de ses vertus; sans elle, il se laisserait tenter par son protégé, il boirait avec lui ! Avec la sobriété, l’ange gardien doit être doué d’une force physique qui lui permette de maîtriser son homme, de le ramasser s’il tombe, et de l’entraîner s’il résiste.

Un troisième personnage entra dans la salle du fond du Lapin canalisé.

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— Tu n’as pas vu le vicomte ce soir? demanda-t-il à l’Ange gardien.

— Non, monsieur Combalou, non. Il n’est pas encore venu.

— Je vais manger un morceau avec le père Joseph. Si tu vois le vicomte, tu lui diras que j’ai besoin de lui parler.

— Oui, monsieur Combalou.

Le poëte se leva, les yeux' fixés vers le plafond fumeux qu’il prenait pour le ciel, et se mit à, déclamer :

La fraternité sainte T’ordonne, ô Combalou t De m’offrir une absinthe,

Car je n’ai plus le sou.

— Ah ! te voilà, méchant garnement, s’écria M. Combalou, sac à vin, voleur!

Le poëte étendit les mains pour attester les dieux :

— Le chemin de Corinthe, s’écria-t-il, n’est pas accessible à tout le monde !

— Tiens, canaille, reprit Combalou, régaletoi 1

Et il sortit en jetant une pièce de dix centimes que ramassa le poëte.

— Le fait est, dit alors l’Ange gardien, que tu as bien gâté ta vie. Vois Mathieu Leblanc.., il est poète comme toi ; mais c’est un honnête homme.

On l’adore au cloître Saint-Jean-de-Latran, et les chiffonniers s’arrachent ses productions... Il vit de son travail, celui-là 1

L’Ange gardien se mit à chanter la dernière production de Mathieu Leblanc, le Roi des A uverpins, sur l’air du Vin à quat' sous :

Le roi des Auverpins A fini sa carrière,

El de peaux de lapins On a couvert sa bière.

Venez tous, marchands d’coco,

Vendeurs d’habits et porteurs d’eau,

Venez célébrer les destins Du dernier roi des Auverpins I

A ce moment entra le vicomte.

Le vicomte avait cinquante ans passés. Il était vêtu d’une redingote boutonnée jusqu’au menton.

De quelle étoffe avait été la redingote?

C’est ce qu’on ne saura jamais.

Drap ou lasting, serge ou velours, cela luisait au coude et montrait la corde partout.

Le visage creusé du vicomte se perdait dans une épaisse barbe grise comme une peau de marron dans la cendre. Son col de crinoline avait des attitudes prétentieuses, et le foulard à carreaux qui passait par sa poche de côté semblait dire :

— Nous avons connu d’autres temps !

Le vicomte avait du coton dans les oreilles et tenait à la main une tabatière de corne, une vraie tabatière.

Il aimait à se parer de ce petit meuble, à le faire voir ; il en était fier. C’était la seule superfluité qu’il pût se permettre.

— Te v’ia, vicomte ! lui dit l’Ange gardien, tu arrives à propos, ya môssieu Gombalou qui te demande*

— Gombalou est ici?

— Il dîne avec le père Joseph dans la salle aux Garapatas...

— C’est bon, fit le vicomte qui alla retrouver M. Gombalou.

— Qu’est-ce qu’il fait, cet homme-là? demanda le poète.

— Oh! c’est un malin, fit l’Ange gardien.

Faut-il qu’il ait eu du malheur pour en être où il en est ! Ça avait des voitures dans le temps ;

il n’y avait pas une course sans lui. Il tutoyait des jockeys !

— Et il s’est ruiné?

— Il paraît. C’est les femmes qui l’ont mené là. 11 était d’un cercle de la haute... ce qu’ils appellent un glube. C’est un endroit où y a une femme à la porte qui ne donne pas un œillet à moins de dix francs...

— Mazette ! fit le poëte.

— Pour lors le vicomte a triché pour pincer le philipp des amis. Les amis, qu’étaient pas plus bêtes que lui, ont dit : En v’ià assez. Pour lors on a chassé le vicomte et même qu’on ne le saluait plus.

— Oh ! les bourgeois ! murmura le poëte avec dédain.

— V’ià donc le vicomte qui ne savait plus que faire. Pas le sou et bon à rien, tu comprends? A présent, M. Combalou lui fait faire des affaires.

— Il est donc riche, M. Combalou?

— On ne sait pas. Il tient un cabinet d’affaires dans la rue Meslay, que si la police y mettait l’œil, elle aurait besoin de le laver après.

— Enfin, le vicomte n’a pas de gagne-pain.

— Allons doncl il s’ est établi père jnitatif.

LE PÈRE rUTATIF 1G5

— Qu’est-ce que c’est que cela, père putatif? demanda le poète.

• — Tu vas voir comme c’est malin... Ya une femme, supposons, qui a eu un malheur. Pour lors, elle n’ sait pas, c’te malheureuse, où est le père de son enfant... ou bien, une supposition que c’est un horànie marié. Ça l’embête, c’te femme... elle est fière...

— Je comprends ça, fit le poëte qui avait allumé sa pipe et élevait de temps en temps la chope d’absinthe à la hauteur de ses lèvres.

— Alors, on vient chercher le vicomte, on lui donne cinquante francs, cent francs, suivant l’élévation des parents, et y reconnaît le polichinelle. Ça fait que l’enfant s’appelle monsieur ou mademoiselle de Floustignac... et ça le sert pour son avenir.

Le poëte donna sur la table un coup de poing désespéré.

— Malheur! murmura-t-il, si j’étais d’une bonne famille, ça me servirait encore à quelque chose !

Pendant cette conversation, le vicomte de Floustignac avait rejoint M. Combalou.

M. Combalou mangeait un miroton avec le père Joseph.

1G6 les nouveaux mystères de paris

Joseph était un brave homme, d’une famille de Carapatas.

Lui aussi, il avait eu un malheur.

A- vingt-cinq ans, il s’était trouvé mêlé à une rixe de cabaret, à Saint-Ouen, et il avait joué du couteau.

Comme il n’y avait dans son affaire ni préméditation ni méchanceté, il en avait été quitte pour cinq ans.

Au retour du pré, il ne savait trop que faire, quand un fabricant de cravates, M. Surypère, qui l’avait connu on ne sait où, vint le trouver et lui dit .*

— Tiens, puisqu’on ne veut pas de toi sur les bateaux des autres, voilà de quoi t’acheter un bateau à toi 1

Joseph pleura de joie.

H acheta le bateau, épousa une jolie fille de Mareuil, avec laquelle il vivait à bord, entouré de marmots qui, deux fois par jour, égayaient la gamelle...

Combalou, l’homme d’affaires, avait connu Joseph par hasard.

Un soir que Combalou, revenant de quelque entreprise, suivait le bord du canal, il fut attaqué par des escarpes^

Joseph accourut à ses cris et le délivra en deux tours de main.

Depuis cette époque, chaque fois que Combalou avait affaire au Lapin canalisé, il ne manquait pas d’inviter à dîner le brave Carapata.

— Est-ce que tu as du nouveau? demanda le vicomte.

— Oui... le Danois a levé une affaire.

— Il va bien, le Danois.

— Dame! ils ont pris le bon moyen, Hébert et lui... des gants et un habit noir. La boutique du Palais-Royal fait de l’or. Les belles dames y viennent racheter leurs lettres d’amour, sinon on les donne au mari...

Combalou cligna de l’œil et se mit à rire lourdement.

— On accepte les bijoux en payement, continua-t-il. Ces daines font fabriquer les pareils en faux et on n’y voit rien dans le ménage.

— Et qu’est-ce que tu as pour moi?

— De l’état civil, toujours de l’état civil!

— Y a-t-il de l’os.^

— De l’os et de la viande : seulement, faut épargner le Poitou (prendre ses précautions).

~ Raconte.

~ 11 s’agit d’une belle jeune fille...

— Toute poussée?

— Dix-sept ans.

— Peste I

— Ni père ni mère?

— C’est-à-dire inconnus.

— Eh bien?

— Eh bien! il n’y a pas besoin de leur consentement.

— C’est juste.

— Et on aboulera du philipp, ou tu pinces la déesse de la rue de Ponthieu.

— Un beau quartier ! fit le vicomte.

M. Combalou, s’apercevant que le père Joseph prêtait une certaine attention à la conversation, pensa qu’il en avait dit assez.

Il ajouta donc :

— La suite au prochain numéro !

On prit le café, le pousse-café, le fil-en-quatre, après quoi le père Joseph, serrant la main de M. Combalou, lui dit :

— Au revoir !

Une fois dehors, le père Joseph hocha la tête.

— Ces chréliens-là ne valent pas grand’chose... ils ont le grelot pendu de travers... Je

m’en vas toujours raconter la chose à M. Surypère.

Et le père Joseph se dirigea par le faubourg du Temple vers le boulevard et la rue de la Lune.

Il trouva Surypère couché.

— Ça ne va donc pas? lui demanda-t-il.

— Ça n’est rien, répondit Surypère, j’ai élé un peu secoué ces jours-ci... et je me repose.

— Je viens vous raconter une histoire, dit le père Joseph. N’y a peut-être rien au fond ; mais enfin, on ne sait pas...

Au pied du lit de Surypère était assise une jeune fille d’une apparence simple et modeste.

— Cécile, lui dit Surypère, va un peu dans ta chambre, mon enfant. Tu reviendras tout à l’heure.

— Tu n’as besoin de rien? demanda Cécile en se levant.

— Non, ma fille, merci.

Cécile prit un ouvrage de couture sur une chaise voisine et passa dans une pièce à côté. •

Le père Joseph raconta alors à Surypère lout ce qu’il avait pu saisir de la conversation de Combalou avec le vicomte de Floustignac.

— Rue de Ponthieu, murmura Surypère,

c’est toujours bon à savoir. Merci, mon vieux ; si tu apprends quelque chose, viens me le dire. Tu sais que Je ne travaille pas pour le mal.

— Oh ! ça, s’écria le père Joseph, vous êtes bien un trop brave homme pour qu’il y ait du ragoût sur vos actions., , Bien des choses à mademoiselle !...

— Je n’y manquerai pas.

Tandis que le père Joseph faisait sa visite dans la rue de la Lune, le vicomte et l’homme d’affaires continuaient leur conversation.

— C’est la chose du monde la plus simple, disait Gombalou, tu prends deux témoins patentés, le marchand de vin du coin et l’épicier de la rue de Meaux.

La demoiselle Caroline-Edwige est née rue de Provence, quoiqu’elle habite aujourd’hui un hôtel dans la rue de Ponthieu avec une dame hongroise qui s’appelle la baronne Wanda de Remeney... Tu t’en vas à la mairie de la rue Drouot et tu te reconnais le père de Caroline- Edwige, née le 14 juillet dix-huit cent je ne sais plus quoi ; mais j’ai la date dans mes notes. Tu signes, tes témoins signent... et la chose est emballée. Plus tard, quand on veut marier la demoiselle, tu arrives et tu dis :

LE PÈRE ri TATIF

— Eh bien ! et mon consentement?

Je vois le coup, fit le vicomte.

— Il n’y a pas h dire, vois-tu... tu es père comme si les sacrements y avaient passé. On s’est dit : Quel intérêt peut avoir un homme à se reconnaître le père d’un enfant, s’il ne l’est pas réellement ?

C’est une charge qu’il s’impose. 11 prend l’obligation de le nolirrir et de l’habiller. Les amateurs sont rares quand il n’y a qu’à ouvrir sa bourse.

D’un autre coté, que risque l’enfant?

Père et mère inconnus ! c’est une charge pour la société. Personne qui s’occupe de son existence et de son avenir. Pas une affection, pas une connaissance... rien! Seul au monde, sans argent, sans état, sans pain.

Ceux qui ont fait les lois étaient des braves gens tout de même. Ils n’avaient pas compté sur nous. Ils se sont dit : Il y a toujours un intérêt à ce que quelqu’un, homme ou femme, accepte la responsabilité d’une naissance. On ne se reconnaît pas le père d’un enfant pour l’empoisonner...

— Parbleu ! fit le vicomte.

— Mais il arrive quelquefois qu’une raison

mondaine arrête seule les •véritables parents... Ils aiment leur enfant tout de même, et c’est ici le cas!

— Alors, me voilà père? demanda le vicomte.

— D’une demoiselle qui a six cent mille francs de dot et qu’on se dispose à marier.

Au moment du contrat tu te présentes d’un air indigné, en t’écriant : "

« Vous mariez ma fille comme ça, sans me prévenir? »

— Et alors ?. . .

Combalou releva la tête d’un air menaçant :

— Alors... nous verrons! s’écria-t-il.

Ce soil’-là, les salons de madame la baronne de Ilemeney resplendissaient de lumières. Deux domestiques en livrée se tenaient sur le perron et ouvraient la portière des équipages qui se suivaient sur le sable fin de la cour d’honneur.

Il y avait bal au profit des pauvres.

Le'grand escalier, garni de fleurs, conduisait au premier étage, où l’on dansait.

De la salle du fond, un escalier à jour, tournant deux fois sur lui-même, donnait accès à. la grande serre, où de petits éventaires tenus, ou plutôt présidés par les plus jeunes et les plus jolies des dames et demoiselles, servaient de prétexte à la recette, qui devait être distribuée en aumônes.

On remarquait mademoiselle de Charmeney,

ÎO.

Mh LES NOli VEAUX MYSTÈRES DE PARIS

dont la robe bleue était relevée par des nœuds de rubans roses ; un collier de perles noires faisait ressortir la mate blancheur de ses épaules; une couronne de bluets était posée sur sa tête rêveuse.

A quelques pas de mademoiselle de Charmeney se tenait la marquise Bryan-Forville, pâle sous sa chevelure noire ; puis beaucoup d’autres dont le nom signifiait haute naissance et grande fortune.

Assis dans l’embrasure d’une fenêtre, un jeune homme semblait n’avoir de regards que pour mademoiselle Edwige, la fille adoptive de la baronne de Remeney.

Edwige traversait la galerie au bras de M. Robert Kodom , le riche banquier et le plus vieil ami de la maison.

Ce jeune homme se nommait Adrien de Saulles. Il avait vingt-cinq ans à peine, et, sur son habit noir, on distinguait une brochette de décorations. Sous-lieutenant de spahis, Adrien de Saulles avait conquis la croix dans une rencontre aux environs de Medeah, et ses relations mondaines lui avaient valu les ordres de la Couronne de Chêne et de Charles III.

La tête fine du jeune officier ayec ses cheveux

01911120(1 Bÿ“Gnog[e

noirs et sa moustache naissante se détachait sur la draperie foncée. On lisait le courage et la bonté dans son regard plein de franchise.

Edwige, en passant, laissa tomber sur lui un sourire amical et familier auquel Adrien répondit par un signe de tête qui voulait dire : Que vous êtes jolie et que je vous aime!

Edwige était une enfant; elle avait dix-sept ans à peine, et Adrien de Saulles avait demandé sa main.

La baronne de Remeney devait prendre une décision...

Elle n’avait répondu ni oui ni non.

Edwige, consultée à cet égard, rougit beaucoup et déclara que personne au monde ne lui plaisait autant que M. Adrien de Saulles.

Les choses en étaient là, et les deux jeunes cœurs allaient franchement l’un vers l’autre.

Parmi les invités à l’hôtel de la rue de Ponthieu se trouvait le baron de Maucourt, que nous avons déjà vu chez Marianne de Fer.

Le baron s’approcha de M. de Saulles avec l’intention manifeste de lui adresser ses compliments, mais l’officier lui tourna le dos avec une affectation de dédain.

T.e baron avala le sourire qq’il avait ébauché

176 LlîS NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS

et murmura : Il faudra avoir raison de ce joli garçon-là.

Puis, faisant volte-face, M. de Maucourt s’approcha de la marquise de Bryan-Forville.

Le voyant venir, la marquise se mordit les lèvres.

Devant elle s’étalaient, sur une table recouverte d’un tapis de velours, divers objets fails à la main, des futilités de toutes sortes.

— Voici, madame la marquise, dit M. de Maucourt en s’inclinant , de quoi tenter le plus difficile. Seriez-vous assez bonne pour m’indiquer là-dedans quelque travail de vos doigts de fée?

— Oh ! je ne suis bonne à rien , monsieur, répondit la marquise, j’ai acheté ces brimborions et je tâche d’en tirer le meilleur parti possible, voilà tout.

Le baron se pencha sur l’éventaire comme pour choisir quelque chose et dit à voix basse, de façoh à n’être entendu que de la marquise :

— Pourquoi n’avez-vous pas toujours eu la même réserve ?

— Monsieur ! fit la marquise avec dégoût.

M. de Maucourt continua :

— Vos lettres sont déposées, rue de Valois,

à l’adresse que j’ai eu l’honneur de vous indiquer. Ah! madame, que de chaleur, que de passion dans chaque ligne de cette adorable correspondance ! Heureux celui qui a pu vous inspirer de pareils sentiments !

— Monsieur, répondit la marquise, quand une fename comme moi a écrit avec tout son cœur et toute sa sincérité, elle ne peut avoir à rougir que de l’adresse écrite sur ses lettres, — et ce n’est pas le cas.

— Quoi qu’il en soit, reprit M. de Maucourt én se relevant, l’ami dont j’ai eu l’honneur de vous parler sera heureux de vous restituer ces pattes de mouche. On le trouve chez lui tous les jours jusqu’à midi.

La marquise détourna la tête avec dégoût et le baron s’éloigna.

Madame de Bryan-Forville était la fille du banquier Robert Kodom.

Le marquis, capitaine de lanciers, complètement ruiné , avait été heureux de trouver une jolie femme et une dot de quatre-vingt mille livres de rentes.

Le capitaine resta peu de temps à Paris après son mariage, et la petite marquise, seule, livrée à toutes les séductions mondaines, s’était laissé

entraîner à un amour coupable, — sa seule faute.

Comment ses lettres étaient -elles tombées dans les mains de M. de Maucourt? C’est ce que la suite nous apprendra.

Le chantage s’exerce à Paris sur une grande échelle.

Il y a de soi-disant cabinets d’affaires qui ne vivent pas d’autre chose.

Cette infâme spéculation nourrit son monde, à ce qu’il paraît.

On cite même des gens qu’elle a enrichis !

Edwige avait quitté le bras du banquier Kodom; elle causait dans un coin avec madame de Remeney.

— Marraine, lui disait-elle, vous allez me gronder peut-être?

— Et pourquoi, mon enfant?.

— Parce que j’ai fait quelque chose sans votre permission.

— Quelque chose de bien, sans doute?

— Vous allez voir. .. Avant dîner, j’ai \ti Joseph qui traversait la cour avec un bol à la main. J’étais dans l’orangerie et je lui ai demandé par curiosité ce qu’il allait faire. — Mademoiselle, m’a-t-il dit, il y a là sur la marche

une jeune femme qui est mourante ; elle porte un petit enfant à peine âgé de quelques jours, et je crois que tous deux vont mourir de faim...

Pendant qu’elle racontait cette histoire, les yeux de mademoiselle Edwige se remplissaient de larmes.

— Alors, marraine, continua-t-elle, je suis allée jusqu’à la porte. Si vous aviez vu cette malheureuse, c’était à fendre l’âme. Elle est toute jeune, et si pâle, si amaigrie, si fatiguée ! A force de souffrance, elle avait dans le regard je ne sais quoi de vague qui ressemblait à la folie. Et ce pauvre petit être qu’elle portait ! Comme il attendait la mort avec confiance sur les genoux de sa mère ! Un enfant, ça ne sait pas. Si on ne lui donne rien, il meurt !

— Et qu’as-tu fait? demanda la baronne.

— Je les ai fait entrer dans la lingerie, au coin du feu. .Le bébé avait les mains glacées... 11 a semblé renaître. Si vous aviez vu le regard d’amitié et de reconnaissance qu’il a jeté sur moi, vous en. auriez été touchée.

— Et sa mère ?

— On lui a donné à manger... Puis, ç’a été le tour du petit ; il a piûs le soin de sa mère, qui pleurait de joie.

— Lui as-tu demandé d’où elle venait?

— Elle m’a dit qu’elle ne pouvait rester dans son pays, et qu’elle était venue à Paris pour trouver de l’ouvrage... Or, comme nous avons besoin de quelqu’un à la lingerie, je lui ai dit de rester. . .

Edwige prit un air suppliant, et ajouta :

— Comme ma marraine est bien bonne, je suis sûre qu’elle la gardera.

— 11 faudra d’abord, dit madame de Remeney, savoir quelle est cette femme et. si elle est digne qu’on s’intéresse à son sort.

— Oh ! s’écria Edwige , elle en est digne , marraine, j’ai vu cefa tout de suite. Et c’est le petit qui en est digne surtout! Car il n’a rien fait de mal, lui, j’en suis bien sûre!

La baronne baisa Edwige au front :

— Chère enfant! raurmura-t-elle avec tendresse.

Et elle reprit :

— Comment se nomme ta protégée ?

— Louise Deslions, marraine.

— Eh bien ! nous nous occuperons d’elle demain.

— Merci ! dit Edwige.

A ce moment, mademoiselle de Charmeney s’approcha de la baronne.

— Est-il vrai, madame, demanda-t-elle, que vous attendiez ce soir ce magnétiseur dont on parle tant depuis quelques jours ?

— Oui, chère petite, le chevalier de Pulnitz ne va pas larder à faire son entrée.

— Quelle aimable surprise ! on le dit vraiment prodigieux 1

— C’est le successeur direct de Caglioslro.

11 fait des merveilles, et nous allons en avoir un échantillon tout à l’heure.

— Ne pensez-vous pas, madame, que les magnétiseurs ne sont que des charlatans ?

Adrien de Saulles s’était rapproché du petit groupe où se trouvait Edwige.

— Il y a sans doute , dit-il , quelques charlatans parmi les magnétiseurs; mais il est incontestable que le magnétisme soit une science, une science à l’état rudimentaire , mais qui a déjà obtenu des résultats étonnants.

Le chevalier de Pulnitz n’est pas seulement un magnétiseur, c’est un medium et un medium convaincu.

— Est -ce que vous croyez au spiritisme, monsieur de Saulles? demanda la baronne.

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