I.’hOTET. DK LA UL'E SAINT-LOUIS
Le 20 novembre 1853, à une heure après minuit, deux hommes suivaient la rue Saint- Louis au Marais.
La pluie tombait à torrents; une nuit profonde et tempétueuse avait succédé à l’une de ces tristes soirées où les Parisiens, n’ayant même pas le courage de sortir de chez eux, laissent les théâtres vides comme au milieu de l’été.
Les ruisseaux enflés charriaient une bouc épaisse et noire.
De loin en loin, un réverbère enveloppé d’une sorte de brouillard prolongeait un rayon aigu sur une flaque d’eau.
Le faîte des maisons disparaiss&it dans l’ombre, et le vent qui ébranlait de ses fortes rafales les tuyaux de cheminée précipitait de temps en temps sur le pavé une tuile, une ardoise ou quelque débris de moellon détrempé.
Des deux compagnons, l’un, drapé dans un manteau brun, semblait animé d’une ardeur que l’autre ne partageait pas complètement.
Celui-ci, enfoncé dans un paletot qui n’avait évidemment pas été fait sur mesure, marchait un peu en arrière, attendant pour hâter le pas que le premier lui fît une interpellation.
Déjà en tournant le coin du boulevard, l’homme au manteau s’était écrié :
— Nous approchons, Aly. Rappelle-toi que cette nuit marquera dans ma vie... Ce que je vais chercher là, tout à l’heure, c’est le pouvoir qui m’a échappé à Djibbah... C’est la richesse, c’est la vie ou la mort des autres, suivant mon seul caprice. . . Ce que la patrie m’a refusé, Paris me le donnera.
— Je ferai ce que Monseigneur me dira de faire, répondit Aly.
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Lès deux compagnons étaient arrivés au pied d’une muraille délabrée dans laquelle s’enfonçait une porte cochère garnie de fortes ferrures.
— C’est ici, dit à voix basse celui qu’Aly avait appelé Monseigneur.
Aly déposa sur le pavé un rouleau qu’il tenait sous le bras. Ce rouleau n’était autre chose qu’une corde finement tressée et terminée par un crochet en fer.
Monseigneur fit quelques pas et n’eut point de peine à découvrir un volet qui avait dû être peint en vert plusieurs années auparavant.
Monseigneur glissa une clef dans la serrure rouillée et donna trois tours.
Le volet s’ouvrit et laissa voir l’ouverture d’un puits.
Aly fixa le crampon et jeta la corde à l’intérieur.
— Je vais descendre le premier, dit Mon- . seigneur ; tu auras soin, en me suivant, de tirer à toi le volet.
Un rayon de lune, se glissant entre deux nuages, projeta une lueur o.blique sur 1a vieille muraille.
L’eau qui dormait au fond du puits refiéta ce
rayon comme pour éclairer la face énergique de Monseigneur, qui murmura :
— Voici une lanterne toute trouvée.
Et, enjambant lestement la margelle, il saisit la corde et se laissa glisser jusqu’au fond.
Aly s’élança après lui et tira le volet.
Tous deux disparurent sous l’eau...
L’hôtel de la rue Saint-Louis n’avait rien qui le distinguât des hôtels du voisinage. Une cour, dans le coin de laquelle un orme agitait ses branches dépouillées, conduisait au corps de logis, composé de trois étages. Toutes les fenêtres étaient garnies de contrevents hermétiquement fermés, d’où dégouttait la pluie.
En passant sous une voûte ménagée dans IVncoignure, on arrivait au jardin. Quelques arbres, dont le tronc était couvert de plaques verdâtres causées par l’humidité, s’allongeaient au milieu des murs, comme pour aller chercher de l’air au-dessus de cette prison.
L’herbe avait envahi les allées, sablées autrefois. Depuis longtemps la bêche et \e râteau étaient ignorés dans ce désert de deux cents mètres carrés.
Au fond s’élevait un pavillon fermé comme tout le reste de l’hôtel, et de chaque côté du
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pavillon une statue de pierre semblait veiller sur le seuil.
L’une de ces statues, représentant Minerve, avait un bras de moins; le bras gisait à ses pieds, dans l’herbe; l’autre statue, qui avait dû représenter Bellone, étendait dans le vide une main brisée d’où s’était évadée une pique qu’on aurait pu retrouver en trois morceaux sur les marches du pavillon.
Et cependant, au premier étage de cette demeure abandonnée, un homme veillait...
La. pièce dans laquelle il se trouvait n’avait ni porte ni fenêtre. Elle était disposée -de façon qu’en parcourant l’hôtel, on ne pouvait soupçonner l’existence de ce réduit resserré entre quatre murs.
Au milieu se trouvait une table surchargée de papiers.
Tout autour, des étagères divisées en casiers montaient jusqu’au plafond; sur trois côtés, chacun de ces casiers renfermait une liasse.
Sur les étagères du fond, des flacons de toute dimension s’alignaient comme dans un laboratoire de chimie. C’était la collection complète . des poisons des cinq parties du monde.
Il y avait là les poisons irritants et corrosifs
LES NOUVliAliX MYSTÈUËS DE TARIS
comme l’arsenic, le mercure, rantimoine, le vcrl-de-gris, les cantharides, la gomme gutte ; les narcotiques, agissant sur le cerveau sans enflammer les organes qu’ils touchent : l’opium, l’acide prussique, le laurier-cerise; les narcotiques âcres : la ciguë, la digitale pourprée, la noix vomique.
Et enfin, les septiques ou putréfiants, tous les venins et tous les virus !
Un casier particulier renfermait les poisons terribles de l’Asie et des terres tropicales, les sucs mystérieux de ces plantes que le nègre va cueillir au bord des lacs quand la lune seule éclaire les grandes solitudes...
L’homme fit quelques pas et remit dans un des casiers un dossier qu’il venait de consulter.
Il regarda sa montre; il était deux heures.
C’était évidemment un homme étrange que ce personnage ; le front dépouillé, la face pâle, les pommettes saillantes, une moustache guise sur des lèvres serrées, il paraissait avoir cin-^ quante ans.
Vêtu do noir des pieds à la tête, son costume n’otTrait rien de particulier. L’énergie de son regard n’enlevait pas â sa physionomie une ^ certaine expression de tristesse ou d’inquiétude.
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ün grand mallieur ou un grand crime avaient passé par là. . .
L’inconnu jeta un dernier regard sur ce qui l’environnait, puis il prit une lampe et posa le pied sur un ressort que dissimulait la table à écrire.
Une planche du parquet se souleva, laissant à découvert un étroit escalier s’enfonçant dans le sol.
Une bouffée d’air froid et humide, une odeur de cave et de souterrain monta jusqu’à lui.
Il avait à peine mis le pied sur la première marche que deux hommes s’élancèrent dans l’appartement.
Ces deux hommes étaient Monseigneur et Aly.
Tandis qu’Aly jetait un masque de poix sur la figure de l’inconnu et lui airachait la lampe des mains. Monseigneur lui enfonça par trois fois son poignard dans le cou.
Comme il voulait frapper une quatrième fois en pleine po'itrine, la lame du poignard vola en éclats.
1 /inconnu était tombé perdant des flots de sang,
— Quel peut être cet homme? murmura Mon-
seigneur. Les autres le nomment Fourgat...
Mais son nom? son vrai nom?
Aly déposa la lampe sur le parquet.
Monseigneur défit les vêtements de l’inconnu ;
11 portait sur la peau une coite de mailles tissée de soie et d’acier fin.
C’est sur cette cotte de mailles que le poignard s’était brisé.
Monseigneur mit la main sur le cœur encore chaud de la victime ; le cœur avait cessé de battre.
Aly restait impassible et muet comme un esclave qui attend des ordres...
Monseigneur se releva et se mit à fouiller avec avidité dans les papiers et dans les tiroirs.
A ce moment il avait l’air d’une bête féroce. L’œil étincelant, les narines serrées, il semblait humer avec ivresse l’odeur du sang qui s’exhalait du plancher.
Son teint basané, son front fuyant indiquaient une origine étrangère; on eût dit un Arabe croisé de chacal.
— C’est ici, murraura-t-il, que doivent se trouver ces secrets terribles... mais j’aurai lé temps de les rechercher. 11 s’agit, avant tout, de
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faire disparaître le corps et d’effacer les traces du meurtre. . .
— Si j’avais une bêche, dit Aly, j’aurais vite creusé une fosse dans un coin du jardin.
— Non, pas ici! s’écria Monseigneur; qui sait ce que rencontrerait ta bêche dans ce sol plein de terreurs?
— Où donc porterons-nous le corps?
— Demain, au jour, j’aviserai...
Aly traîna le corps dans un coin de cette pièce sans issue où il avait fait avec Monseigneur une sanglante irruption...
Monseigneur ouvrit les tiroirs et sonda les murailles pour se rendre compte de l’endroit où il se trouvait.
— Il nous faudra fouiller de fond en comble, dit-il à Aly, cette maison maudite. Ici chaque . marche est un piège, chaque pierre cache un secret.
Il y a des richesses immenses... Où? C’est ce qu’il reste à savoir.
Un œil exercé pourrait parcourir les appartements sans y rien découvrir, descendre dans lee caves sans y rien trouver...
Et cependant, c’est la demeure du Foiirgat.
C’est ici que tous les recéleurs envoient les objets précieux.
Il y a de l’argenterie, des pierreries, des diamants, qui partiront secrètement pour être vendus à Londres, à Francfort, à Pélersbourg.
Il y a des objets volés qui ne seront vendus que dans cinquante ans, alors que leurs propriétaires légitimes seront morts ou dispersés!
Le Fourgal! le complice de tous les crimes, le banquier des bagnes !
De ce cabinet noir partent les ordres, sans qu’on sache quelle bouche a parlé, quelle main s’est levée.
Monseigneur remua les liasses qui tombèrent sous sa main...
Et voici ce qu’il trouva d’abord :
O Bande Poulain (1), aux ordres de l’épicier de la rue Saint-Jacques.
« Dépôt particulier dans ses caves.
« Serruriers, menuisiers, peintres, maçons.
« Poulain transmet les ordres et no travaille pas lui-même.
« Bande Colin, dit Monrose. — Le chef est un homme d’action.
(I) Tout ce qui suit est historique.
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« Il a le droit de punir ses hommes.
« Peintres, concierges, marchands de meubles, spéculateurs.
« Bande Nathan. — Première condamnation, 11 germinal an XIII.
« Le chef est marchand de bois, très-brave homme, ami des artistes.
« La bande agit pour son propre compte.
* Esther Nathan, femme Meyer, élégante et distinguée, prend tous les déguisements.
« Évadée deux fois de Saint- Germain et de Bicêtre.
« Rosine Nathan, sa sœur, dite l'imprenable.
Femme précieuse, jouant de l’équipage et du diamant.
« Bande Lina Mondor, dite la Miette. — Quarante femmes, actrices, chanteuses des rues, ouvrières à la journée, pouvant être introduites dans les maisons bourgeoises.
« Bande Louise Bouvier, dite Clara Wendel. — Hôtels, tables d’hôte, jardins publics.
« Clara Wendel a des interprètes d’une rare beauté : Anglaises, Russes, Espagnoles, Hongroises, Allemandes. >
Dans un autre casier. Monseigneur s’arrêta
sur un nom :
l/l LES NOUVEAUX MYSTKUES DE PARIS
« Baronne Wanda de Remeney.
« Savoir pourquoi, dans l’hôtel de la rue de Pontliieu, au deuxième étage, chambre bleue, il y a, à droite de la cheminée, le squelette d’un enfant dans le mur.
« Un ouvrier maçon a été amené à l’hotel, au milieu de la nuit, les yeux bandés.
« Il a enlevé une pierre de taille ; le corps du petit être a été caché dans l’excavation ; on l’a couvert de chaux, et la pierre de taille, sciée par le milieu, a refermé ce sépulcre.
« Le papier bleu à losanges dorés a été recollé par dessus.
« Mais comme on a oublié de jeter de l’eau sur la chaux, le squelette se retrouvera tout entier... »
Monseigneur médita un instant et remit 1e dossier à sa place.
11 tenait les fils mystérieux d’un si grand nombre d’existences! Le pouvoir qu’il a^;ait convoité lui apparaissait si terrible, qu’il éprouvait le besoin de se recueillir.
La loi, paternelle dans sa sévérité, a voulu admettre la prescription.
Pas de prescription pour tes victimes du
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Fourgat ! Leur dossier est là. Où le vol serait dangereux, on fera cliantei'.
Le chef de la haute pègre a toujours été sans pitié.
Ce n’étaient pas la férocité banale et la forfanterie vulgaire d’un voleur de grand chemin qu’il fallait à ce centralisateur des forces révoltées d’une société en dissolution.
L’indiscipline est la mortelle ennemie de toutes ces bandes qui ne font corps que peu de temps.
Chauffeurs, faux chouans, compagnons de Jéhu ne résistent pas à quelques escouades de gendarmerie.
Il faut aller dans certains pays de frontière ou de montagnes pour trouver une famille de bandits qui se maintienne par la terreur. . .
On n’ose pas les dénoncer !
Le châtiment est éloigné, la vengeance est immédiate.
A Paris, un voleur arrêté mange ses complices. La révélation, une fois commencée, ne s’arrête plus.
Mais le Fourgat de la rue Saint-J iOuis était au-dessus de ces misères.
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11 connaissait toutes les bandes et pas une no le connaissait.
11 était bien arrivé parfois qu’un assassin avait déclaré à la justice qu’il n’avait fait qu’exécuter les ordres d’un chef inconnu. 11 avait parlé d’un signe gravé sur le bras de ce souverain des bagnes. . .
Mais son nom? sa demeure? il les ignorait.
11 ignorait jusqu’à son signalement.
Et on ne croyait pas plus à cette révélation qu’à l’existence des hommes barbus de Dumol lard.
Monseigneur laissa tomber les yeux sur le corps du Fourgat.
— Cet homme avait tout cela, murmura-t-il, et quelques coups de couteau ont eu facilement raison de lui.
Quand il se retourna, il aperçut une tôte chauve qui passait par la trappe entrouverte.
Deux petits yeux gris regardaient avec étonnement les étrangers qui avaient envahi le sanctuaire.
— Qui es-tu? demanda Monseigneur.
— Qui êtes-vous, vous-méme? répondit d’un ton railleur l’homme à la tète chauve.
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— Mais que viens-tu faire ici? reprit Monseigneur.
— Vous aider, si vous voulez.
Al y avait tiré son poignard.
— Ne faites pas les malins ! s’écria le petit homme ; je n’aurais qu’à, fermer la trappe sous vos pieds et à mettre les verrous au dehors, vous passeriez ici une vilaine quinzaine.... et quand je reviendrais au bout de quinze jours ou un mois, je vous trouverais dans un fâcheux état.
— Tu n’as rien à craindre de nous, dit Monseigneur, visiblement ému.
— Oh ! je le sais bien, dit le petit homme.
Et, avisant le cadavre de l’inconnu, il ajouta.
— Vous avez, tué le Fourgal... Vous voilà bien avancés, imbéciles que vous êtes I Croyez vous, par hasard, que les autres vous reconnaîtront? Vous avez surpris le secret du passage, c’est tout. Vous allez parcourir l’hôtel dans tous les sens, n’est-ce pas? eh bien! vous ne trouverez rien, absolument rien. Vous pouvez le démolir sans découvrir autre chose que ce que vous savez, et vous n’en savez pas long.
— Qu’arrivcra-t-il donc? demanda Mon.?eigneur.
— Ce qu’il arrivera, je vais vous le dire. C’est que le conseil qui se réunit tous les trois mois pour voir les comptes, déballera ici un beau soir et ne tardera pas à s’apercevoir de la substitution brutale d’un étranger au chef que seul il a le droit d’élire.
Ces messieurs ne vous mettront point à, la torture; ils n’aiment point les cruautés inutiles, mais votre affaire ne sera pas longue à régler.
— Et quel moyen vois-tu d’échapper à ce danger?
— Il y en a au moins un. Et d’abord, êtesvous digne du commandement? Nous avons le droit d’être difficiles. Un homme sûr, incapable de nous trahir, c’est quelque chose sans doute, mais ce n’est pas assez. Il nous faut de la naissance, une situation à perdre... En un mot, notre chef doit à chaque instant trembler pour lui-même.
— Que faire alors? demanda Monseigneur.
— Me mettre de l’affaire.
— Soit!
Le petit homme tira un revolver de sa poche et fit son entrée dans l’appartement.
— Pourquoi cette arme? demandèrent les deux complices.
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— Oh I fit le nouveau venu, comme on voit que vous êtes neufs 1 Je puis être armé sans vous inquiéter, puisque vous êtes deux et qu’il me serait difficile de vous tuer tous les deux à la fois... tandis que j’ai ma sécurité à. conserver.
Le petit homme s’approcha du corps de l’ancien F ourgat.
— Qu’allez-vous faire de cela? interrogeat-il. La première mesure à prendre , c’est de faire disparaître les traces de votre imprudence. . . Y avez-vous pensé?
— Non.
— Vous voyez que j’ai bien fait de venir...
— Quel est ton intérêt à ceci?
— J’ai toujours agi sans intérêt ! je suis un pauvre diable au service du Fourgat. Quand l’un meurt, je sers l’autre. Vous voulez succéder ;i celui-ci? Je ne m’y oppose pas. Je vous blâme seulement de vous être jeté à la légère dans une entreprise si considérable...
Voyons d’abord où en est mon ancien patron !
Le petit homme prit une fiole sur une étagère et versa quelques gouttes do liquide sur les lèvres du Fourgat.
— 11 a son affaire ! dit-il.
Le petit homme remit le flacon sur l’étagère, et s’écria :
— Eh bien I puisque le Fourgat est mort, il faut l’enterrer!