‹ Les nouveaux mystères de Paris (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · CAVE A LOUER · texte numérisé non relu

CAVE A LOUER

Le lendemain, vers quatre heures de l’après- H)idi, un individu présentant l’apparence d’un petit bourgeois parcourait les rues adjacentes au faubourg Saint-Martin.

11 examinait sur son passage tous les écriteaux appendus au-dessus de la porte des maisons où se trouvait quelque appartement vacant.

Après avoir traversé la rue de la Fidélité, la rue Saint-Nicolas et la rue du Château- d’Eau, il s’arrêta enfin devant une maison de la rue des Récollets, une maison â deux étages et d’assez pauvre aspect.

Au-dessus de la boutique d’un cordonnier en vieux s’étalait un écriteau sur lequel on lisait : Cave à louer.

22 LES NOUVEAUX MYSTÈllES DE PARIS

J^e petit homme s’adressa au concierge de la maison. Le concierge dormait profondément à côté de la cheminée, où une marmite en ébullition exhalait une forte odeur de rata.

A ses pieds, un chat noir aux yeux verte était pelotonné comme un chanoine qui fait sa digestion. •

Et, devant l’unique fenêtre qui éclairait la loge, un perroquet, déplumé par les excès autant que par l’âge, semblait se demander pourquoi il était venu au monde.

— Vous avez une cave à louer? demanda le petit homme.

Le concierge ne bougea pas.

— Hé! là-bas! reprit le petit homme en tambourinant sur le carreau, peut-on voir votre cave?

Cette fois, le concierge se réveilla eu sursaut,

— Me séparer de Ferdinand! s’écria-t-il, jamais, monsieur, jamais! Aussi vrai que je me nomme Poitevin , vous êtes le vingtième qui veut l’acheter cette année...

— Mais je ne vous parle pas de Ferdinand, s’écria l’homme qui cherchait une cave.

— Pauvre bête! continua M. Poitevin qui s’était levé et semblait être en extase devant

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son perroquet, personne ne prononce comme toi le nom de ma défunte épouse! Dis un peu Mélanie.

- — Mélanie! fit le perroquet d’un air bourru, attends-moi ! je te rejoindrai bientôt !

— 11 y a trente ans, monsieur, reprit Poitevin en levant les yeux au ciel, que j’ai fait peindre ces mots sur une couronne d’immortelles. Mélanie m’attend encore et Ferdinand me rappelle mes serments! Jamais je ne me déferai de cet ami qui est devenu un frère !

— Mais, encore une fois, reprit le petit homme visiblement impatienté^ ce n’est pas le désir de posséder Ferdinand qui m’a fait entrer dans la maison.

M. Poitevin continua sans sourciller :

— On a voulu me le voler, monsieur ! Un perroquet qui dit Soixante-quatre mots.

— Je voudrais louer la cave, interrompit le petit homme.

— Ah ! vous venez pour la cave? Fallait donc le dire tout de suite; je vais vous la montrer.

Poitevin prit sur la cheminée un vieux bougeoir dans lequel surnageait un moucheron dans un lac de suif, qui avait coulé jusqu’au plateau et s’était figé en route.

Poitevin approcha le moucheron d’un petit jet de flamme qui apparaissait tristement entre deux morceaux de coke, et dit au visiteur :

*— Je vais vous montrer le chemin.

La cave était assez spacieuse ; elle parut convenir au petit homme.

— J’ai reçu, dit-il, plusieurs caisses de vin d’Espagne et j’ai l’intention de le laisser vieillir ici ; i! y a chez moi plusieurs employés et le vin n’est jamais en sûreté.

— Monsieur est négociant?

— Je suis fabricant de cravates.

Le loyer de ia cave était de soixante francs par an.

Le petit liomme paya six mois d’avance, ajouta cinq francs de denier à Dieu pour M. Poitevin, et annonça qu’il arriverait dans la soirée avec ses vins et deux compagnons pour les encavei’.

Le petit homme, en sortant, entendit Ferdinand qui criait à tue-tête :

— Attends-moi, Mélanie!

Une heure après, une charrette s’arrêtait devant la maison de la rue des Récollets.

Le charretier , assisté d’un camarade en blouse, déchargea les caisses, et tous deux, sui-

CAVE A LOUlîR

vis du petit homme, descendirent dans la cave,

Lù, le charretier, qui était muni d’une bêche, creusa un trou assez profond dans lequel fut descendue une caisse plus longue que les autres.

Le camarade prit dans la charrette un sac de iiîoéllons, du mortier et une truelle.

La caisse fut recouverte d’une solide maçonnerie par dessus laquelle on ramena la terre noire et humide du caveau.

Après quoi , les trois personnages remontèrent.

Cependant le petit homme avait laissé passer devant lui ses deux compagnons; et k peine ceux-ci avaient-ils trouvé l’escalier, qu’il enfonça à plusieurs reprises dans la maçonnerie, encore fraîche, un épieu qu’il tenait à la main.

Le charretier se retourna vivement.

— Que faisais-tu donc, Surypère?

— Monseigneur, répondit le petit homme, je m’assurais de nouveau que tout était bien.

Surypère ferma la porte à double tour et prévint en passant M. Poitevin qu’il viendrait de temps en temps jeter un coup d’œil sur sa provision de vin d’ Espagne.

11 avait donné pour adresse au concierge :

iîG LES NOLVEAUX MYSTÈHES de l’AIllS

,M. Surypère, fabricant de cravates, 2! bis, rue de la Lune.

L’ encavement s’était passé le plus naturellement du monde ; et, le lendemain matin, le cordonnier en vieux raconta avec étonnement î'i M. Poitevin que son chien roquet, ordinairement si tranquille, n’avait fait que hurler toute la nuit.

— C’est des manies qu’ont les chiens, répondit M. Poitevin, quand ils ont vu passer quelqu’un qui ne leur va pas. Ferdinand est comme ça... Quand on lui a déplu, c’est fini ; il ferait une lieue à pied pour aller mordre ses ennemis.

La conversation continuait sur ce ton entre M. Poitevin et le locataire de la boutique quand M. Surypère, qu’on n’attendait pas si tôt, déboucha au coin de la rue.

H était six heures 'et demie du soir, et dans cette saison, — c’était le 24 novembre, — la nuit est complètement venue.

— J’ai oublié un cadenas, dit M. Surypère, et je viens le chercher.

M. Poitevin s’empressa de répondre :

— Je vais vous donner de la lumière.

— Ohl merci; maintenant que je connais

CAVE A LOUEE 27

le chemin, j’irais h la cave les yeux fermés. Et il ajouta :

— Vous ne dînez donc pas, aujourd’hui?

— Ma soupe est sur le feu, dit Poitevin.

— Elle va brûler; cela sent le roussi.

— Vous croyez?

— Certainement.

Poitevin rentra dans sa loge et M. Surypère descendit l’escalier humide et glissant qui conduisait au caveau.

Arrivé devant la porte, il battit le briquet et alluma une petite lanterne qu’il avait tirée de sa poche.

11 referma soigneusement la porte derrière lui, boucha le soupirail de la cave avec une botte de paille et étendit son mouchoir k carreaux

sur le trou de la serrure...

Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure que M. Surypère remonta.

Cette fois, il n’était pas seul.

M. Surypère, tenant une bouteille à la main, entra chez le portier.

— Tenez, lui dit-il, je veux vous faire goûter ma marchandise...

M. Poitevin fut très-sensible à cette politesse.

— Vous êtes bien poli, murmura-t-il en faisant un profond salut.

Mais comme la satisfaction n’empêchait point la surveillance, il s’écria en se penchant vers le corridor :

— Hé! là-bas, de chez qui venez- vous?

Le compagnon de M. Surypère était déjà dans la rue et fit semblant de ne pas entendre.

— Qu’est-ce qui vous prend? fit Surypère ; pourquoi me demandez-vous d’où je viens?

— Ce n’est pas à vous que je parle, dit le concierge, c’est à ce monsieur qui s’en va làbas. . .

— Ce grand brun ?

— Oui.

M. Surypère éclata de rire.

— Il paraît, s’écria-t-il, que vous y voyez mieux quand on sort que quand on entre !

— Pourquoi donc ça ?

— C’est un camarade qui est venu avec moi.

— Ah ! je ne l’avais pas vu.

— H était à trois pas derrière moi ; c’est un tonnelier de mon voisinage. Allons, bon apétit — et bonne nuit !

Et M. Surypère rejoignit son camarade.

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CAVE A LOUCa 29

Celui-ci marchait lentement, appuyé sur le bras du petit homme.

A quelques pas plus loin, tous deux montèrent dans un fiacre qui les attendait.

Le fiacre traversa le pont dit canal de l’Ourcq et disparut dans la rue Grange-aux-Belles.

Poitevin, plein de défiance, s’était avancé jusque sur le seuil.

— Il vient du drôle de monde ici, lui dit le cordonnier en vieux.

— C’est le locataire de la cave avec un de scà amis.

— Crois-tu?

— A ce qu’il m’a dit, du moins.

— Eh bien ! je l’ai vu passer, son camarade...

— Est-ce qu’il a quoique chose d’extraordinaire?

— J’en suis encore tout tremblant... Il a une soie noire qui lui monte par-dessus le menton et une mine de déterré... Je ne m’étonne plus si le chien a hurlé cette nuit. •

— Vraiment? dit Poitevin, dont les dents claquaient.

— Vous me croirez si vous voulez , mais je suis sur que c’est un revenant.

;iO LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS

— Un revenant, chez nous! s’écria Poitevin.

— Maigre, blanc comme un linge , et des yeux qui jettent des feux follets...

— Ue fait est, grommela Poitevin, que je ne l’avais point vu entrer.

— Bien sûr, c’est un guillotiné à qui on a recollé sa tête. . . Mais regardez donc par terre !...

Poitevin, épouvanté, remarqua sur le sol une longue traînée de taches de sang...

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