LES BUTTES CHAUMONT
concierge s’il n’en a pas besoin ou s’il préfère s’en passer.
C’est une erreur.
Le concierge congédié, n’est pas content; quand un concierge n’est pas content, il va faire ses plaintes dans le voisinage, et on se dit :
— Il paraît qu’il va se passer là des choses qui ne souffrent pas de témoins.
Les voisins, dont la curiosité est piquée, observent et surveillent.
On veut savoir qui entre et qui sort.
On guette le facteur pour tâcher de découvrir si le hardi novateur qui veut se passer de portier reçoit beaucoup de lettres, si ces lettres viennent de Paris ou de la province...
Chaque rue de Paris est un petit village avec ses cancans, ses jalousies, ses rancunes de famille.
Les Parisiens ont toujours eu la manie de se moquer des habitants des provinces; ceux-ci pourraient, s’ils voulaient, prendre de terribles revanches.
Bref, quand M. le comte de Navarran voulait rentrer chez lui, il montait deux petites marches, tirait une clef de sa poche, ouvrait sa porte, — et, quand il l’avait refermée derrière lui, il au-
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rait fallu être bien malin pour savoir ce qu’il pensait.
Ce jour-là, M. de Navarran rentra chez lui vers trois heures.
11 était seul, — et la maison était inhabitée en son absence.
Cependant, l’homme qui sortit à dix heures ne ressemblait à M. de Navarran que par la taille.
11 fallait donc que le comte eût un intérêt à n’êtrc pas reconnu.
La couleur de ses cheveux, le dessin de sa barbe, la nuance de son teint étaient entièrement modifiés.
Au coin de la rue, M. de Navarran monta dans un coupé marron, sans chiffre, et dont le vernis n’avait pas été lavé depuis plusieurs jours.
Ainsi fait, le coupé ne pouvait pas attirer l’attention plus qu’une voiture de place.
A côté du cocher, M. Surypère avait pris place.
11 descendit en apercevant le comte et lui ouvrit la portière.
— Aux buttes Chaumont, dit le comte.
Surypère remonta sur le siège.
Le coupé suivit la rue Rochechouart jusqu’aux boulevards extérieurs, parcourut les
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boulevards de la Chapelle et de la Villette, et s’arrêta dans la rue Fessard.
Une porte cochère était ouverte; le coupé entra dans la cour, — et la porte se referma.
— Sois prêt pour deux heures, dit le comte au cocher.
Le comte sortit, accompagné de Surypère, et tous deux se rendirent au Grand-Vainqueur j rue de la Villette, où on leur servit de la bière.
Le comte tira quelques cigares de sa poche et les mit sur la table, après avoir allumé celui qu’il avait choisi en amateur.
— Que sais-tu? demanda-t-il à Surypère.
. — Le musulman conspire, répondit celui-ci.
Il a tenté de vous faire suivre, mais vainement. A chaque instant, il perdait la trace.
Aly a passé huit jours à Houdan...
— Et qu’a-t-il vu ?
— Rien. Aussi le musulman est-il convaincu que vous êtes, comme lui, un désaffiliés : mais il cherche ailleurs le véritable chef.
— 11 faut me débarrasser de cet homme dans le plus bref délai. Es-tu allé à, Saint-Cloud?
— J’en arrive à l’instant.
— Le Requin est-il en état?
— 11 va continuel l(>ment de Saint-Cloud à Rouen, d’après vos ordres.
— Il peut prendre la mer?
— Au premier signal.
. — C’est bien. Qu’un chaufleur relaye l’autre et qu’on soit prêt à partir à toute heure du jour et de la nuit... Les papiers sont en règle?
— Le Requin est, pour tout le monde, un yacht de plaisance de Jord Trelauney. On le connaît en Seine, il peut aller et venir sans éveiller aucun soupçon.
... A onze heures et demie, le maître du Grand -Vainqueur ferma son établissement.
M. de Navarran et Surypère prirent la route des buttes Chaumont.
Entre la Petite-Villette et Belleville s’étend un vaste terrain hérissé de mamelons arides.
A de certains endroits, ces mamelons sont taillés à pic, offrant au regard une roche grise et sale. On dirait que la butte vient d’être opérée d’un cancer; la plaie est à vif.
C’est là que s’est fait pendant plusieurs années le dépôt des immondices de Paris, qui est maintenant à Bondy.*
Sous vos pieds, d’immenses galeries souterraines s’étendent dans toutes les directions. Le
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LliS BÜTTliS CUAUMONT
sol est creusé jusqu’à cent quatre-vingts mètres de profondeur. On descend dans ces souterrains par les puits toujours béants des anciennes carrières.
Les fours à plâtre fument encore...
Les buttes Chaumont ont fourni, depuis des siècles, du plâtre, de la marne et des terres glaises.
En montant sur l’une des buttes, on aperçoit Romainville, les Prés-Saint-Gervais, Pantiq, Gonesse, la plaine de Vertus, 'entre la Grande et la Petite-Villette, et à gauche le mamelon où se dressait autrefois le gibet de Montfaucon.
La police fait de fréquentes arrestations sous les buttes Saint-Chaumont.
Dans les nuits pluvieuses ou glacées, les vagabonds et les repris de justice vont chercher un asile dans les fours à plâtre, et plus d’un de ces malheureux a été trouvé asphyxié par les émanations délétères qui s’exhalent du fourneau mal refroidi.
En haut de la rue de la Villette, dans les terrains vagues, se trouve l’entrée d’une des prin cipales carrières.
G’est comme l’entrée d’une citerne sur un moilticule recouvert d’un hangar. Un câble est
attaché à une forte poutre ; ce câble sert d’escalier pour entrer dans le souterrain et en sortir...
Lâ-dessous vivent des centaines d'individus, hommes, femmes et enfants...
Il s’y trouve des enfants de cinq ou six ans qui n’ont jamais monté à l’air et qui n’ont jamais vu la lumière...
Déjà, il est vrai, la pioche a ouvert et assaini une partie de cette région maudite ; quelques jours encore et l’eau et les fleurs en auront change le sinistre aspect.
Où régnaient le crime et la fièvre, la municipalité de Paris apporte le travail et la ganté.
11 faut au voleur et à l’assassin la ruelle et l’impasse, le pavé boueux, inégal, le ruisseau sordide, la venelle obscure et malsaine.
Élargir la rue, planter des arbres, chasser la maladie, c’est le meilleur moyen de moraliser en bas...
Les enfants de la misère n’ont pas à cacher leurs honnêtes haillons. . . A,
Ils auront des allées sablées pour y jouer Goinmc les heureux dans le jardin des Tuileries,
‘ ils auront des fleurs comme les plus riches. Au lieu de grelotter dans un bouge humide, il.«;
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pourront courir à l’air libre et se rcchauiïer au soleil, qui est à tout le monde...
En sortant du cabaret du Grand- Vainqueur, M. de Navarran et Surypère se rendirent à la grande carrière...
Tous deux gravirent le monticule.
Surypère saisit la corde qui pendait au-dessus du trou béant et se laissa glisser jusqu’en bas ; le comte le suivit.
La descente dura près de cinq minutes.
Quand ses pieds eurent touché le sol, Surypère alluma une lanterne...
Plusieurs galeries venaient aboutir à l’endroit où il se trouvait...
Dans chaque galerie un' coup de sifflet retentit, suivi d’un bruit de pas et d’une course désordonnée.
— Ils croient que c’est la imsse, dit Surypère.
Et tirant de sa poche un sifflet, il siffla d’une façon particulière : trois coups aigus suivis d’un roulement modulé.
Les pas s’arrêtèrent.
— Qui vive ? cria une voix.
— Le Fourgat! répondit Surypère.
Aussitôt la voûte fut éclairée de tous les côtés,
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et de chaque galerie un homme arriva portant une chandelle de résine,
. A coté de Surypcre, ils aperçurent un homme dont le visage était couvert d’un masque noir. Cet homme était le comte de Navarran.
11 retroussa sa manche gauche.
Sur l’avant-bras était gravé un signe... Sous le tatouage on lisait cette devise :