LA FAMILLE DESLIONS
à lever les yeux au ciel, Madeleine Deslions leur avait-elle répété chaque soir ;
— Priez pour Pierre Deslions I
ÎS’oubliez jamais, après avoir fait le signe de la croix, de demander à Dieu le repos de son âme...
Sans vous, mes pauvres enfants, je ne serais peut-être pas veuve!
Comment donc Pierre Deslions était-il mort?
Madeleine, à cette époque, habitait un autre pays...
Lequel?
On n’avait jamais pu le lui faire dire.
Ce n’est qu’ après la mort de son mari qu’elle s’était réfugiée dans la maisonnette de la forêt.
Vainement, quand Jean eut l’âge de raison, il demanda à sa mère l’explication de ses paroles...
Celle-ci essuyait une larme et ne répondait
pas. . .
Un jour enfin que Jean, devenu plus pressant, s’était écrié :
— Si sa mort a^été le résultat d’un crime, mère, je saurai la venger !
Madeleine se prit à trembler ; elle pâlit en re^ gardant autour d’elle et dit à Jean :
— Ne parlons jamais de cela, il nous arriverait malheur à tous !
L’homme de confiance du comte, s’arrêtant un jour devant la maisonnette, avait dit à Madeleine :
— Mère Deslions, vous avez un grand fils?
Celle-ci, fixant sur lui un de ces regards qui lisent dans les âmes, répondit :
— Oui, monsieur.
— Quel Age a-t-il?
— Vingt-deux ans bientôt ..
— Et quel métier lui donnez-vous?
— Je n’en sais rien encore. Jean voulait être marin, courir le monde... A quinze ans, il nous a quittés pour s’embarquer... Il est allé en Amérique, au Brésil, puis dans les Indes, on ne sait où... Il a vu des hommes de bronze et des femmes de cuivre... 11 parle tous les jargons des quatre parties du monde... Voilà tantôt deux ans qu’il est revenu, et je tcâchedc legar-. der auprès de nous. Je me fais vieille et je puis mourir tout d’un coup, sans qu’il soit là. Or, quand je mourrai, il faut que Jean reçoive mon dernier soupir et que le dernier mot que je dirai lui soit dit tout bas à l’orcilie.
— Eli bien! continua l’intendant, il y a un
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LA FAMILLE DESLIOAS
moyen bien simple de le garder dans le pays...
— Lequel?
— M. le comte de Navarran a besoin d’un brave garçon qui empêche les maraudeurs de détruire son gibier. Offrez la place à votre fils. Garde-chasse, c’est un métier qui a scs dangers quelquefois, mais les braconniers du pays ne sont pas terribles; et, du reste, M. le comte ne demandera pas une grande sévérité. . .
— Merci, monsieur, dit Madeleine, j’en parlerai à Jean.
— Si la place lui convient, dites-lui de venir au Mesnil, demain, dans la matinée, je le présenterai à M. le comte. Nous donnerons cent francs par mois; on vit parfaitement avec cela.
Le soir, en dînant, Madeleine fit part à son fils de la proposition qui lui avait été faite.
Celui-ci hésita longuement.
— Mère, dit-il, je voudrais bien rester avec vous, mais il y a en moi quelque chose qui me pousse au loin.
J’entends une voix qui me crie : Pars !
Va devant toi, toujours devant toi !
Vous savez bien l’iiistoire que vous raconte M. le curé.,, ces mages qui se mettent en route
38 LES ^Ol)Vl•:\üX MYSTÈRES DE PARIS
sans savoir où ils vont et qui suivent une étoile...
Eh bien ! mère, il me semble aussi c[ue j’ai une étoile à suivre !
Madeleine baissa les yeux.
Un profond soupir s’échappa de sa poitrine.
— Jean, lui dit-elle avec solennité, tu suivras ton étoile quand je serai morte.
— Ma mère! s’écria Jean en sanglotant.
11 prit la vieille paysanne dans ses bras et couvrit de baisers ses joues rigides et ses che ■ veux blancs.
— Jean, continua celle-ci, il est nécessaire que tu entendes ma dernière parole... Je crois que je n’en ai plus pour longtemps. 11 faut que tu restes !
Le lendemain, à neuf heures, Jean se présentait au Mesnil.
L’intendant le fit entrer, et M. le comte de Navarran, qui fumait un cigare dans une salle du rez-de-chaussée, ne le fit pas attendre. ’ ,
— Voici, monsieur le comte, dit l’intendant, le jeune homme dont je parlais hier.
Le comte leva les yeux sur Jean et le contempla avec une sorte d’étonnement*
L4 FAMILLE DESLIONS oO
11 passa comme un nuage sur son front et
ses yeux lancèrent un éclair.
— Coiiiment vous nommez-vous? demandat-il d’une voix vibrante.
— Jean Deslions, monsieur le comte.
— Et votre mère est du pays ?
— Elle y habite depuis plusieurs* années , monsieur le comte.
— Que fait votre père?
— Il est mort quand j’étais encore un enfant. C’était un sergent-major de la ligne, un brave homme, et il nous a laissé, comme souvenir de lui , la croix d’honneur qui est encadrée dans la chambre de ma mère.
Le comte passa la main sur son front comme pour chasser une idée importune.
— Vous me convenez parfaitement, dit-il après avoir fait quelques pas dans l’appartement.
Et il ajouta :
— Vous entrerez en fonctions quand vous voudrez.
L’intendant ouvrit la porte et fit signe à Jean de le suivre.
Celui-ci ne bougea point.
— Pardon, monsieur le comte, dit-il sans
ko LES XOÜVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
embarras, j’aurais une demande à vous adresser.
— Parle.
— Monsieur le comte, j’ai été marin, et j’ai certaines idées qui peuvent vous déplaire. . .
— Il vaut mieux les dire tout de suite, alors.
— Monsieur le comte, un marin porte un chapeau ciré et une blouse bleue ou rouge : c’est un uniforme.
— Eh bien ?
— Eh bien ! je ne voudrais pas porter de livrée...
Le comte de Navarran parut un instant surpris.
Il regarda, non sans bonté, celui qui lui parlait ainsi.
— C’est bien, mon garçon, lui dit-il, vous vous habillerez comme vous voudrez.
Cette fois Jean s’inclina et suivit l’intendant.
Resté seul, le comte murmura :
— Il y a quelque chose à faire de ce garçon.
Guido et Ginevra, qui attendaient à la grille, sautèrent joyeusement en revoyant leur maître.
On eût dit qu’ils comprenaient qu’eux aussi allaient entrer en fonctions.
— Oui , mes braves bêtes , dit Jean en leur
LA FAMILLE DESLTONS ftl
donnant sur la tête quelques tapes amicales, nous allons travailler tous les trois.
Louise sauta au cou de son frère et chanta toute la journée, tant était vive sa joie de le garder.
Quelques jours après, le comte de Navarran fit demander Jean.
— Mon garçon, lui dit-il, je ne puis aller à Paris en ce moment. J’ai une petite mission de confiance à vous donner.
Le comte ouvrit un tiroir dont il retira un collier et des pierreries.
— Il s’agit, continua-t-il, d’aller vendre tout ceci au premier bijoutier venu. Voici une lettre qui vous donne tous mes pouvoirs et servira h expliquer la présence de cette petite fortune entre vos mains...
Jean était embarrassé.
— Combien cela peut-il valoir? demanda-t-il.
Je ne m’y connais guère et je crains d’être trompé.
Le comte haussa les épaules pour indiquer son indifférence à l’égard du prix qu’on pouvait tirer do ses bijoux.
— Peuh! dit-il avec insouciance, pi'enez-cn
/l2 LKS NOrVEAUX MYSrîîRES DE PARIS
çe qu’on vous en donnera; je serai toujours satisfait...
Il remit les pierreries dans le coffret d’où il les avait tirés, et remit le coffret à Jean Deslions.
Celui-ci partit pour Paris une heure après, et entra chez plusieurs bijoutiers pour montrer sa marchandise.
L’un offrit deux cent mille francs...
Jean, tout ébahi, ne pouvait croire que ces petites pierres pussent valoir autant d’argent.
Un autre, plus honnête que le premier, fit marché à deux cent trente-cinq mille francs.
Il garda la' lettre au bas de laquelle M. le comte de Navarran avait fait légaliser sa signature.
— Venez avec moi jusqu’à la Banque, dit le bijoutier. C’est là que sont déposés mes fonds.
Tout en cheminant, le bijoutier causait avec Jean :
— Il faut que M. de Navarran ait une grande confiance en vous pour vous charger d’une semblable commission ?
— Pourquoi M. le comte n’aurait-il pas confiance en moi? répondit Jean.
— Enfin, il vous connaît depuis longtemps?
LA FAMILLE DESLIONS l\'^
— 11 ne me connaît pas du tout. Je suis garde-chasse au Mesnil et il ne m’a encore vu que deux fois.
Le bijoutier parut étonné.
Cependant, comme les papiers étaient en règle, il remit à Jean les deux cent trente-cinq mille francs.
Celui-ci revint au Mesnil, et déposant la somme sur le bureau de M. de Navarran, il dit : '
— Je ne sais pas si monsieur le comte pensera que j’ai été maladroit... celui qui m’a offert le plus a donné deux cent trente-cinq mille francs.
— C’est très-bien, Jean, répondit le comte.
Et il jeta la somme dans un tiroir sans en vérifier même l’exactitude.
Lorsque Jean fut sorti, M. de Navarran chercha parmi les billets de banque un billet de cinq cents francs dont le coin était piqué d’une certaine façon.
Au dos de ce billet était écrit au crayon en caractères microscopiques : 235.
— ■ C’est bien cela, dit le comte, et il est sorti simplement, sans attendre que je lui remisse même vingt francs pour son déplacement...
!\h LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
11 faut lui laisser maintenant le temps de faire des réflexions.
11 songera cette nuit à tout ce qu’on peut faire avec deux cent trente mille francs... Demain, il pensera qu’il lui eût été facile de gagner le Havre et de s’y embarquer...
Puis il SC dira qu’il a été un niais... et nous verrons !
Deux mois se passèrent...
Jean courait la forêt avec ses chiens.
Levé avec le jour, il se mettait en route...
Il aimait les bois comme il avait aimé la mer.
Ayant laissé le temps suffisant aux regrets présumés que le garde-chasse pouvait avoir eu de son honnêteté, M. de Navarran le fit demander de nouveau.
— Jean, lui dit le comte, j’ai besoin de vous pour une petite affaire. Vous savez où est située la Banque de France ?
— Oui, monsieur le comte; j’y suis allé avec le bijoutier.
— Bien. Voici un bon de cinq cent mille francs. .. Il s’agit d’aller le toucher aujourd’hui même.
— Bien, monsieur lejcomte.
Vainement M. de Navarran chercha sur la
LA FAMlLLli DESLIOAS Û5
physionomie du ’^arde-chasse une émotion, un indice, une convoitise...
Rien n’avait bougé chez cet honnête homme.
Le chiffre lui était indifférent, puisque l’argent ne lui appartenait pas.
11 n’était pas plus ému que s’il se fût agi d’aller chercher une gibecière ou un fusil.
— Ce n’est pas tout, reprit le comte. Je vais faire une absence de huit jours, il faudra garder ces cinq cent mille francs chez vous jusqu’à mon retour.
— Je les garderai.
— C’est aujourd’hui vendredi, serrez la somme ce soir, à votre retour, et vous me l’apporterez samedi ou dimanche prochain,
M. de Navarran lui remit le bon, et Jean revint tranquillement à la maisonnette.
11 changea son costume de garde contre scs habits de bourgeois, monta dans une carriole et se rendit à Houdan.
A Houdan, il prit le train qui venait de Chartres, et il était à Paris à midi.
Aller de la gare Montparnasse à la rue de la Banque, c’était une petite course pour un marcheur comme Jean Deslions.
•En arrivant à la Banque, il s’adressa à l’un
/iC LES nouveaux mystères de paris
des garçons de bureau qui lui fit traverser un corridor.
. Jean vit de petits convois de billets de mille francs et déboîtés où les pièces d’or étaient entassées comme des grains d’avoine dans un boisseau...
— Il y a de quoi s’amuser ici! lui dit le garçon qui le conduisait.
— Pas trop, répondit Jean , je ne m’amuse pas du tout. Avec ça qu’il y a une odeur d’encre et de papier qui me monte à la gorge...
— Ah bien ! vous voilà rendu. Adressez-vous à ce monsieur... C’est le caissier.
' Jean fit passer le bon à travers le guichet.
Le caissier l’examina et le remit à un employé.
— Veuillez attendre un instant, dit-il à Jean.
Quelques instants après on lui compta la somme en cinquante liasses de dix mille francs.
Jean renferma les liasses dans un petit sac de cuir qu’il avait attaché à sa ceinture, et, de corridor en, corridor, il arriva enfin dans la cour, puis sur le trottoir de la rue de la Vrillière.
De l’autre côté de la rue, une calèche décoii-verte était arrêtée,
Une femme d’une rare beauté, indolemment étendue au fond de la voiture, causait avec un jeune homme vêtu à la dernière mode.
La femme jouait avec son éventail.
Un sourire peut-être un peu travaillé ajoutait h la grâce de son visage.
Un petit chapeau, large comme une coquille, était posé sur ses cheveux blonds, retenu par un nœud de velours bleu. Ce chapeau, sur cette chevelure, c’était un papillon sur un épi.
Le corps souple et phosphorescent de la darne faisait, â chaque mouvement, crier la soie bleue de sa robe.
En voyant sortir Jean Deslions, le jeune homme descendit de la calèche.
llH Lts ^OLVEALX MYSTÈnES DE PARIS
— K’êtes-vous pas, demanda-t-il, le gardechasse du comte de Navarraii ?
— Oui, monsieur.
— Vous vous nommez Jean Deslions?
— Depuis que je suis au monde.
Et Jean se disait tout bas :
— Que peut vouloir ce beau monsieur qui descend de calèche pour venir me parler? Les Parisiens sont des malins. J’ai lu souvent dans les journaux qu’il n’y a pas de tours qu’on n’ait inventé pour s’emparer de l’argent des autres. . . 11 faut se défier.
— Je suis le baron de Maucourt, continua le jeune homme, M. de Navarran sort de chez moi, il est arrivé par l’exprQgs, et sa voiture, plus rapide que vos jambes, lui adonné le temps de me charger de sa commission...
— Quelle commission? demanda Jean en portant la main à sa ceinture.
— M. de Navarran va faire un petit voyage, dit M. de Maucourt au garde-chasse.
— M. le comte me l’a dit ce matin.
— Et vous devez garder jusqu’à samedi les cinq cent mille francs que vous venez de recevoir pour lui...
— C’est parfaitement exact, dit Jean.
— Eli bien ! le comte nè quitte Paris que ce soir, et comme il craint de n’avoir pas les fonds suffisants pour son voyage, il m’a chargé de vous dire de venir l’attendre chez madame de Fer, qui est avec moi dans cette calèche. M. de Navarran doit venir dîner à l’hôtel, et il compte vous y trouver.
Jean réfléchit.
Comment cet inconnu pouvait-il être si bien au courant?
Quel autre que le comte aurait pu l’instruire si complètement de ses affaires ?
Il savait tout, il l’avait appelé par son nom, il connaissait le chiffre exact de la somme, le voyage projeté de M. de Navarran.
Après tout, on ne lui enlèverait pas facilement les cinq cent mille francs contenus dans son sac.
Que dirait le comte si réellement il ne se trouvait pas avoir autant d’argent qu’il le voulait pour partir ?
Jean se dit d’ailleurs qu’il rentrerait le soir même à la maisonnette.
Il y a un train pour Houdan à neuf heures.
Si le comte ne venait pas chez la dame comme on le lui annonçait, Jean pensa qu'il en
serait quitte pour avoir inutilement attendu.
Ce n’était qu’un retard de cinq ou six heures, et puisque M. de Navarran devait rester absent plusieurs jours, il n’y avait à cela aucun inconvénient.
— Eh bien ! monsieur, dit-il au jeune homme, veuillez me donner l’adresse de madame...
— Pas le moins du monde , répondit M. de Maucourt. Paris est rempli de pièges; il serait imprudent de courir les rues avec un dépôt aussi considérable que celui dont vous êtes chargé. Vous allez monter en voiture avec nous.
— Moi ? fit Jean stupéfait.
— Certainement. Vous avez été marin, n’estce pas ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien ! j’ai été moi-même lieutenant de vaisseau... Le marin et le soldat sont à leur place partout.
Et prenant Jean par le bras, M. de Maucourt l’entraîna jusqu’à la calèche. ;
•Un domestique ouvrit la petite portière et la referma lorsque le jeune homme et Jean eurent pris place, l’un à côté, de la dame, l’autre sur le coussin de devant.
Le cocher imprima un mouvement à ses rênes
et chatouilla de son fouet la croupe de ses deux alezans, et la voiture prit la rue Vivienne et le boulevard...
— Je vous présente un honnête homme, avait dit le gentleman à madame de Fer.
Celle-ci avait répondu par un sourire à l’adresse de Jean...
— Rappelez-vous ce nom , reprit l’ex-lieutenant de vaisseau en s’adressant à Jean Deslions : — Marianne de Fer ! C’est ainsi qu’on nomme madame, et jamais il n’y eut femme mieux nommée.
Jean tenait toujours la main sur son sac de cuir.
La calèche avait pris l’avenue des Champs- Élysées.
A la hauteur de la rue de Ponthieu, le jeune homme tira sa montre.
— 11 est deux heures et demie, dit-il, le comte ne viendra guère qu’à six heures, faisons-nous un tour de bois ?
— Avec plaisir, répondit Marianne de Fer.
— Vous avez déjeuné sans doute? demanda le baron à Jean.
- - — Oui, monsieur;
— Alors, vous pouvez profiter de l’occasion.
5‘i LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
pour faire connaissance avec le bois de Boulogne à l’heure où s’y pressent les élégantes de Paris.
C’est ainsi que Jean Deslions, le garde-chasse, se trouva tout à coup au bord du lac, dans une calèche à huit ressorts, avec cinq cent piille francs dans sa poche.
En fouillant toutes les belles personnes qui se pavanaient en Victoria dans l’allée privilégiée , on n’eût certainement pas réuni pareille somme.
Il eût fallu pour l’obtenir leur enlever toutes leurs toilettes...
Dans ce cas, les robes et les châles eussent peut-être valu cinq cent mille francs...
Mais les femmes n’auraient plus valu un liard.
Marianne de Fer saluait de la tête : à deux ou trois femmes dont la voiture croisait sa calèche, elle dit : A ce soir.
M. de Maucourt lui-même donna plusieurs coups de chapeau.
Évidemment, c’étaient des gens connus, et Jean regretta les soupçons qui avaient traversé son esprit.
— Que dites-vous du bois» de Boulogne? demanda r ex-lieutenant de vaisseau.
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— J’aime mieux ma forêt, répondit Jean. Ici l’herbe a une odeur de pommade qui me contrarie, et les arbres sentent le cigare.
A cinq heures et demie, la calèche reprit les Champs-Élysées, tourna dans la rue Marbeuf et s’arrêta devant un hôtel nouvellement construit, un bijou en pierre de taille.
M. de Maucourt offrit la main à Marianne, qui sauta légèrement du marchepied.
Le baron dit à Jean :
— Venez avec nous.
Un domestique en livrée ouvrit une porte vitrée qui donnait accès à l’antichambre.
— M. le comte de Navarran n’est pas encore venu? demanda Marianne.
— Non, madame, répondit le domestique, en homme qui sait fort bien do qui on veut parler.
Marianne s’adressa au baron :
— A quelle heure a-t-il dit qu’il viendrait?
Le comte viendra sûrement dans la soirée, en admettant que, retenu par ses affaires, il ne puisse venir dîner.
Jean reporta la main sur son sac de cuir.
— Eh bien, monsieur Jean, lui dit Marianne, vous allez entrer dans le petit salon et vous me raconterez votre voyage aux Indes... car vous
5 /| LliS NOUVIîAUX MYSTÈRES DE PARIS
Ôtes allé aux Indes, à ce - que m’a dit le comte ?
— Oui, madame, je suis allé un peu partout; et je dois le dire, je n’ai pas encore rencontré des personnes aussi accueillantes que vous et RI. le baron.
— Oh ! moi, je suis bonne fille, répondit en riant madame de Fer; quant à RI. de Rlaucourt, du moment qu’un homme a navigué, l’esprit de corps lui fait un devoir de se montrer aussi aimable que possible.
On entra dans le petit salon.
Les tentures de soie mauve rehaussées d’or, le meuble et les divans capitonnés de même étoffe, un épais tapis à ramages sous les pieds ; au milieu du salon, une table incrustée de mosaïques... Jean se crut transporté dans un palais des Mille et Une JSuits.
Sur la cheminée, deux lampes étaient allumées.
Un feu clair pétillait entre les chenets dorés, et la chaleur, tamisée par un écran métallique, n’arrivait que doucement aux visages des visiteurs.
— Donnez-moi donc ça,, dit Rlarianne avec une petite mine pleine de provocation.
Et elle enleva à Jean son chapeau, qu’elle remit au domestique.
— Voyons, reprit-elle en poussant le gardechasse sur le divan, où il crut qu’il allait s’engloutir, avez-vous été amoureux quelquefois?
Cette question sembla trouver un douloureux écho dans le cœur de Jean Deslions.
Ses yeux se fermèrent un instant, et il se raidit sur lui-même comme un duelliste qui reçoit un coup d’épée en pleine poitrine.
Cependant cette sensation ne fut pas de longue durée.
— Jamais^ madame, répondit Jean avec froideur.
Marianne approcha sa chaise, et, mettant ses deux coudes sur ses genoux, tandis que des mains elle encadrait sa tête où se dessinait un doute flatteur :
— Soyez franc, dit-elle. Savez-vous que vous êtes un fort bel homme et que vous avez tout pour plaire?
Marianne avait les yeux fixés sur les yeux de Jean qui se sentait embarrassé.
Les blanches épaules de la bonne fille apparaissaient dans tout leur éclat, et ses bras nus,
admirablement modelés , ajoutaient au voluptueux ensemble de sa pose.
— Est-ce que M. le comte ne va pas bientôt arriver? demanda Jean.
Marianne fit un geste de dépit.
La porte s ouvrit et le domestique annonça :
— Madame Venucci !
Madame Pen-Hoët I
Mademoiselle Fraise I
— Hé ! arrivez donc , chères belles ! s’écria Marianne, vous avez toujours la coquetterie do vous faire attendre.
— Le prince est venu me voir, dit la Venucci, c’est ce qui m’a retardée.
— Ma modiste n’en finissait pas , dit à son tour mademoiselle Fraise ; je viens d’essayer des coilVures délicieuses !
Le domestique annonça de nouveau :
— Sa Hautesse Riazis-Bey!
M. le duc de Trébizonde !
Les femmes accablèrent de caresses les nouveaux arrivés.
Elles semblaient surtout très-empressées auprès de Sa Hautesse, qui était littéralement chargée de diamants.
Il était curieux de voir cft être à demi sau-
vage, au teint foncé, au front fuyant, portant gravement un nez de perroquet au-dessus d’une moustache si épaisse et si dure, qu’on aurait pu croire qu’il s’était attaché sur la lèvre une queue de cheval.
Un énorme diamant étincelait à sa cravate *, six diaiTiants plus petits lui servaient de boutons de gilet, et ses doigts noirs et velus étaient surchargés de pierreries de toutes couleurs.
Aussi fallait-il voir les regards allumés de ces dames I
Cet horrible singe ne pouvait se débarrasser de leurs étreintes.
Yvonne Pen-Hoët et mademoiselle Fraise avaient poussé le courage jusqu’à déposer chacune un baiser sur les paupières bordées de rouge de l’Asiatique.
Marianne de Fer s’était assise au piano et jouait la valse du baccio.
— Madame est servie! dit le domestique.
— Décidément, dit Marianne en s’adressant au baron de Maucourt, je vois que Navarran ne viendra que dans la soirée...
— Il a recommandé de ne pas l’attendre pour dîner, répondit l’ex-lieutenant de vaisseau.
58 LliS NOUVEAUX MYSTERES DE PARIS
— A table! cria mademoiselle Fraise.
— A table!
Marianne marcha droit à Jean Deslions, et, le prenant par le bras, elle lui dit d’an petit air mutin :
— Vous allez dîner avec nous!
Jean balbutia quelques mots inintelligibles.
■ — Pas de façons! ajouta le baron. Nous aurions un couvert de trop, et puisque vous avez fait aujourd’hui votre tour de bois de Boulogne, vous êtes digne de dîner à la table de Marianne !
On passa dans la salle à manger.
Jean serrait violemment son sac...
Il fut placé entre Marianne et la Venucci, l’une blonde, l’autre brune.
Jean avait faim ; il dîna copieusement.
Il no comprenait pas d’abord pourquoi on avait mis cinq verres devant chaque convive ; la variété des vins qu’on servit n’éclaira point pour lui ce problème, car il trouvait que les vins eussent été tout aussi bons si on les avait bus dans le grand verre.
Les domestiques ne le laissaient point chômer; il avait beau vider ses verres par politessej ils étaient aussitôt remplis.
Jean ne put s’empêcher de remarquer que la Venucci était une fort belle personne et que Marianne de Fer avait tout intérêt à porter des robes liécolletées.
Après le dîner, on passa au fumoir, où étaient servis le café et les liqueurs.
Le baron offrit à Jean un cigare noir et carré, comme il n’en avait jamais fumé ; la cendre en était blanche et l’arome délicieux.
— Si nous faisions une partie? demanda Riazis-liey.
— J’allais vous le proposer, riposta le baron.
Et tandis que les domestiques préparaient la table de jeu, le baron ajouta :
— Savez-vous ce qui est arrivé au petit Vatinel ?
— Non.
— Quoi donc?
— Vous savez qu’il était au bout de ses pièces?
— Rasé comme un ponton, dit Marianne.
— Eh bien! un de ses amis l'avait prié de remettre deux cent mille francs à son notaire. .
— Quelle imprudence! fit la Venucci.
— Au lieu de les remettre sur-le-champ, le petit Vatincl se dit que, puisqu’il était perdu
00 LES NOllVIvVLX MYSTÈRES DE PARIS
sans ressource, il serait bôte h lui de ne pas faire une tentative désespérée... Il partit pour l’Allemagne avec ses deux cent mille francs... Vous savez que là-bas, les jeux sont en permanence... A Hombourg, il perdit cent cinquante mille francs...
— Oh ! s’écria Yvonne, on perd toujours à Hombourg.
— Mais à Ems, continua le baron, la fortune tourna. Est-ce la beauté du paysage qui est favorable au joueur? Sont-ce les eaux qui agissent sur les cartes? Quoi qu’il en soit, Valinel fit sauter plusieurs fois la banque et revint à Paris avec sept cent mille francs. Il rendit la somme qu’il devait au notaire, et il reprit la vie de luxe et de plaisirs.
— Et s’il avait perdu? demanda Jean.
— Oh! voilà des idées! reprit le baron. On ne livrerait jamais une bataille, si chaque général était retenu par la crainte de la perdre.
Riazis-Bey avait battu les cartes.
Marianne demanda au garde-chasse s’il avait joué quelquefois.
— Quand j’étais à bord, répondit Jean, nous faisions souvent une partie de piquet.
— Vous n’avez jamais joué le lansquenet?
— Jamais.
— Ah! bien, je vais vous l’apprendre.
Et en deux tours de main, elle lui montra le jeu.
Jean serrait de plus en plus fort le sac de cuir qui pendait à sa ceinture.
— La journée serait incomplète, s’écria le baron, si vous ne la terminiez par un lansquenet... Je suis sûr quô vous allez gagner!
— Je n’ai pas d’argent, répondit le gardechasse.
— Combien avez- vous?
— J’ai neuf francs et vingt-cinq centimes...
mais il me faut trois francs pour payer le chemin de fer.
— Eh bien ! je vous fais vos cinq francs...
Le baron tourna quelques cartes.
— Vous avez gagné... Les dix francs! cela fait vingt... Allons, allons! vous allez avoir une main...
Jean passa treize fois.
Cela faisait vingt mille quatre cent quatrevingt francs.
— Je prends la banque, dit Ria,zis-Bey.
Et il tira de sa poche cinquante mille francs en billets de banque.
C2 Li:s NOUVEAUX MVSTÈllES DE DAUlS
Jean reperdit tout ce qu’il venait de gagner.
— Allons ! dit-il, M. le comte ne viendra point.... 11 faut que je prenne garde à ne pas manquer le chemin de fer.
— Encore une partie ! s’écria le baron.
— Je n’ai plus d’argent, répondit le gardechasse : vous m’avez gagné cinq francs.
— Eh bien, et cela? dit le baron en donnant un petit coup sur le sac.
— Oh! cela n’est pas à moi, répondit Jean.
— Mais ce que vous gagnerez sera à vousl
— Pas davantage, monsieur.
— C’est trop fort, s’écria Marianne, vous êtes un drôle de bonhomme.
Ah ça! dit Jean en regardant autour de lui d’un air de menace, est-ce que vous croyez, par hasard, que j’aurais emporté vos vingt mille francs de tout à l’heure, moi qui n’avais que cent sous à vous donner ?
— Et qu’en auriez-vous fait? interrogea le baron.
— Moi? dit Jean en se relevant, je les aurais distribués à ces dames !
— Bravo ! s’écria Marianne en éclatant de rire.
— Ce n’est pas tout, dit Jean, j’ai dîné chez vous, je vous enverrai un chevreuil.
Et il sortit tranquillement, ayant toujours la main sur son sac.
Dès qu’il eut disparu, Marianne demanda à M . de Maucourt :
— La lettre de Navarran.
— La voici, dit le baron.
La lettre ne contenait que ces mots :
« Je vous donne les cinq cent mille francs si vous parvenez à vous en emparer, — sans les voler. »
— Eh bien! nous sommes refaits, dit Marianne.
Jean se hâta de revenir à la gare de Montparnasse.
Ceux qui le virent presser le pas pour ne pas manquer le train ne purent guère se douter que ce jeune homme qui s’en allait à pied portait un demi-million et avait un instant gagné plus de vingt mille francs au lansquenet.
A lïoudan, Jean reprit sa carriole et revint à la maisonnette.
11 serra soigneusement le sac entre deux . paires de draps dans l’armoire de la mère Deslions et il en retira la clef.
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6/| LES NOUVEAUX MVSTliRES DE PARIS
Le samedi suivant il se rendit au Mesnil et dit à M. de Navarran :
— Monsieur le comte, je viens vous rapporter ce qu’on m’a remis pour vous,
— C’est bien, mon garçon.
— On m’a fait dîner dans une maison où vous étiez attendu...
— Ah ! je me rappelle... je n’ai pas eu besoin d’aller t’y retrouver...
Jean salua ; et, comme il sortait :
— Je t’ai peut-être donné beaucoup de ma!
en te chargeant d’un dépôt si considérable?
— Non, monsieur le comte.
— Tu n’as pas craint de perdre cette somme?
— Pas un instant.
Le comte regarda partir Jean qui s’enfonçait dans le bois, suivi, comme toujours, de son grand lévrier, — car Ginevra, qui se trouvait pour le moment ii la tête d’une petite famille, n’avait pu quitter le logis.
— Ma foi! dit le comte, j’ai bien des gens à mes ordres... J’ai des banquiers, des médecins, des avocats, des gens de couteau prêts à tout. . . Il me manquait un honnête ho.mme!
LES BETTES CHAUMOIST
M. de Navarran s’installa dans son bureau, et écrivit :
Monsieur Surypèrc, Négociant t
21 bis, rue de la Lune,
à Paris.
« Tenez-vous prêt pour la revue de nuit.
« Les choses ne vont pas.
« Il y a une trahison quelque part.
• Les papiers que j’attends de Smyrne ne sont pas arrivés.
« Comment la Jeune-Caroline a-l-elle fait naufrage?
« Renseignements pris, il n’y a pas eu de
00 I.RS AODVKAL'X MVSTKRRS DE PARIS
coup de mer à l’est de la Méditerranée, le ■17 avril.
« Un seul homme a survécu, Aly, l’âme damnée du musulman... »
Suivaient deux lignes en caractères inconnus, mélangés de chilîres.
M. de Navarran monta a cheval et alla luimême jeter la lettre dans la boîte placée au waggon-poste du train de Chartres.
Le lendemain, il se rendit à Paris et se fit conduire, par une voiture de place, à la maison cju’il occupait dans la rue de la Tour-d’ Auvergne.
C’était une maison fort ordinaire, composée d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage. Il y avait trois pièces en bas, quatre en haut ; le tout meublé d’une façon très-simple.
Le comte avait acheté la maison et le mobilier pour une somme de quatre-vingt-quinze mille francs.
Chose rare à Paris, et qui semblait avoir décidé l’acquéreur, le concierge n’avait pas été prévu par l’architecte.
Pas de loge, par conséquent pas de portier.
On dira peut-être que rien n’empêche le propriétaire d’Uhc maison de -ne pas prendre de
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