Les nouveaux mystères de Paris
La maison Villepont et G 8 occupait un des plus beaux hôtels de la Chaussée d’Antin, dans la section comprise entre- la rue de Provence et la rue Saint-Lazare.
Le cabinet de M. de Villepont s’éclairait par trois fenêtres sur la rue; les bureaux, situés, comme le cabinet, au premier étage, ouvraient, sur la cour, au fond de laquelle était bâti un élégant pavillon. Ce pavillon était le logement particulier de M. Raoul de Villepont, le fils du banquier.
T. Il I
Raoul avait entassé dans son appartement toutes ces futilités si recherchées des gens du monde, les porcelaines de Saxe et de Sèvres, les craquelés du Japon, les émaux de Limoges, les plaques de Delft.
Le pavillon ne contenait qu’un petit nombre de pièces : une chambre à coucher, à côté de laquelle se trouvait un vaste cabinet de toilette; un salon, un fumoir et une salle à manger, où Raoul recevait quelquefois ses amis à déjeuner.
Ce matin-là , le fils du banquier attendait un de ses meilleurs amis, Adrien de Saulles, lieutenant de spahis.
M. Raoul de Villepont faisait les cent pas dans sa chambre, dont la fenêtre était entr’ouverte, quand son attention fut éveillée par l’arrivée d’une calèche attelée de deux chevaux d’une rare beauté.
L’équipage était entré dans la cour et tournait pour s’arrêter devant le perron.
Le cocher avait tout à fait bon air; un œil exercé reconnaissait de prime-abord un serviteur de bonne maison.
Quant à l’attelage, il était impossible de rêver
un accouplement plus admirable de deux chevaux de sang.
La même taille, le même poil, la même tache noire au même endroit.
Chacun de ces chevaux valait 15,000 francs; réunis, ils en valaient 50,000.
Au fond de la voiture , tenant une cigarette entre deux doigts de la main gauche, un jeune homme était assis.
Élégant, distingué, d’une belle figure, il frappait le regard par une pâleur exceptionnelle.
Il y avait sur ses traits je ne sais quoi d’altier et d’imposant.
C’était comme une couche de neige sur le pic d’une montagne.
— Quel est cet étranger ? se demanda Raoul de Villepont.
Un laquais ouvrit la portière de la voiture.
L’étranger lui remit une carte.
— Sachez, dit-il au domestique, si M. de Villepont peut me recevoir.
— « M. de Villepont banquier, interrogea le domestique, ou M. Raoul?
— Le banquier.
Continuant à fumer sa cigarette, l’étranger aperçut en face de lui M. Raoul en robe de
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chambre. Il eut, à cette vue, comme un tressaillement aussitôt comprimé.
Le domestique remit la carte à M. de Villepont qui lisait les journaux dans son cabinet.
— Lord Trelauney ! lut celui-ci.
Et il ajouta :
— Faites entrer.
Un instant après, l’Anglais était introduit dans le cabinet.
— Voici, monsieur, dit-il au banquier, une lettre de la maison Baring et C*, de Londres, qui vous expliquera le but de ma visite.
M. de Villepont s’inclina en indiquant un fauteuil à lord Trelauney et ouvrit la lettre.
« Lord Trelauney venait se fixer à Paris pour quelque temps, et MM. Baring lui ouvraient un crédit de quinze cent mille francs sur la maison Villepont. »
— Vous êtes récemment arrivé à Paris, mylord ? demanda le banquier.
— Ce matin, monsieur, et je serais bien aise d’obtenir de vous quelques renseignements.
— Je suis à vos ordres, milord; mais, avant tout, veuillez me dire quelle somme il vous plaira recevoir d’abord.
LES LETTRpS DE CRÉDIT 5
— Mais n’y a-t-il pas quinze cent mille francs dans la lettre de MM. Baring?
Le banquier se troubla légèrement.
— Sans doute, répondit-il avec une émotion mal déguisée, mais je pense que Votre Seigneurie préférera tirer sur nous au fur et à mesure de ses besoins.
— C’est bien cela, répondit lord Trelauney, j’ai besoin de quinze cent mille francs. Mon homme d’affaires est arrivé à Paris il y a huit jours. Je l’avais chargé de quelques acquisitions.
Il a acheté pour moi un hôtel à Auteuil...
une bonbonnière... avec un bout de verdure... huit cent mille francs.
— A Auteuil ? demanda le banquier.
— Oui... C’était, je crois, l’habitation du prince Korasoff, qui vient de retourner en Russie...
— Et vous appelez cela une bonbonnière, mylord ? C’est un véritable palais.
L’Anglais eut un sourire dédaigneux.
— En France, dit-il, vous appelez palais quatre murs avec un escalier de pierre, pourvu qu’il y ait un peu de peinture sur les murs et un peu de marbre dans les corridors!
— Voici donc huit cent mille francs, reprit le banquier.
— Mes chevaux, l’installation des écuries, un complément indispensable de meubles, car ces Russes se contentent vraiment à trop bon marché... puis une centaine de mille francs pour garnir ma cave, en attendant...
— En attendant ?
— Oui... mon intendant attend qu’on ait exécuté les ordres qu’il a envoyés aux grandes maisons de Bordeaux et de l’étranger. Il a mis la main sur un lot de Johannisberg provenant de l’ambassade russe... il paraît que c’est une merveille.
— Je vois, en effet, mylord, que les quinze cent mille francs y passeront.
— J’ai encore une lettre à vue sur la maison Robert Kodom... dix-huit cent mille francs.
Connaissez-vous cette maison, monsieur?
— Certes, mylord, c’est une des grandes maisons de Paris.
— La lettre est tirée par Dilingham, un de nos petits banquiers de Londres.
— Un petit banquier î s’écria M. de Villepont, Dilingham un petit banquier !
— Enfin, continua lord Trelauney, voici un
crédit illimité sur MM. de Rothschild frères.
M. de Villepont bondit sur sa chaise.
— Illimité!
— Voyez... dit froidement lord Treiauney, n’est-ce pas en règle ?
— Parfaitement en règle, répondit M. de Villepont dont les mains tremblaient.
Il se leva :
— Voulez-vous me permettre, mylord, de dire un mot à mon caissier ?
— Faites, monsieur, faites !
M. de Villepont passa dans la pièce voisine.
Treiauney eut un sourire... Il s’approcha de la porte, et, glissant dans son oreille un petit cornet en argent, léger comme du verre soufflé, — il entendit :
— C’est impossible pour aujourd’hui, disait le caissier.
— Il le faut! affirma M. de Villepont.
Le caissier aligna une colonne de chiffres :
— Nous ne pourrions y arriver, reprit-il, qu’en disposant d’une partie des titres que nous avons en dépôt.
— Disposez-en!
— C’est après-demain le 15, et nous avons déjà près de deux millions à payer.
— Faites vendre des titres à la Bourse d’aujourd’hui...
— C’est bien grave , continua le caissier ; vous savez que la justice interdit cette opération?
— Nous remplacerons les titres à mesure que se présenteront les réclamations.
— Il y a un autre inconvénient...
— Lequel ?
— Toutes les valeurs sont en baisse et nous perdrons quatre cent mille francs net.
— Nous les perdrons, dit sèchement le banquier, qui rentra dans son cabinet.
Il trouva Trelauney occupé à examiner une peinture accrochée à la muraille.
C’était un paysage... un château avec une grille, un parc et un bras d’eau.
Le banquier ne put voir une larme briller dans l’œil du flegmatique visiteur.
— Qu’est cela? demanda l'Anglais.
— C’est une de mes propriétés, mylord, à une heure et demie de Paris... sur la route de Rambouillet.
— Comment se nomme cet endroit?
— La Christinière, mylord.
— Le pays est-il bien habité?
— Oui... A trois kilomètres se trouvent les terres du marquis de Charmeney... Plusieurs familles de la noblesse ont leur chasse dans les environs... Cependant un nouveau propriétaire est venu s’établir par là, dans ces derniers temps... un singulier personnage, qui remplace un personnage plus singulier encore.
— Qui donc?
— Un original... qui vivait toujours seul, comme un ours, un certain comte de Navarran...
— Et ce comte de Navarran a vendu?
— Il est mort... à ce qu’on dit... car personne n’a assisté à son enterrement. Quoi qu’il en soit, le Mesnil a été vendu...
— A qui ?
— A un coureur d’aventures... un disciple de Swedenborg... magnétiseur, spirite et medium... Il s’appelle le chevalier de Pulnitz.
— J’ai entendu parler de lui à Londres et à New-York. Ce chevalier de Pulnitz fait, paraîtil, des choses extraordinaires...
M. de Villepont, voyant que le gentleman at-' tendait la réponse à sa lettre, reprit avec une certaine familiarité :
— A propos de choses extraordinaires, mylord, veuillez me laisser votre adresse... J’aurai l’honneur d’envoyer chez vous les quinze cent mille francs...
L’Anglais affecta de paraître désappointé.
— Ah! fit-il lentement, et à quelle heure?
Le banquier se mordit les lèvres :
— A quatre heures, mylord, les fonds seront chez vous.
— Fort bien, répondit l’Anglais, qui se disposa à sortir.
M. de Villepont le retint.
— N’aviez-vous pas, lui demanda-t-il, quelques renseignements à me demander ?
— En effet, je ne connais personne à Paris... et je voudrais avoir quelques détails sur les différents clubs... sur les loges à prendre à l’année aux Italiens et à l’Opéra.
— Mon Dieu! mylord, s’écria le banquier, voulez-vous me permettre de vous présenter mon fils, qui est très- versé dans les élégances parisiennes? Il pourra, j’en suis sûr, vous être agréable — pour ne pas dire utile, en plus d’une circonstance.
— J’accepte volontiers votre offre, dit Trelauney.
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M. de Villepont posa le doigt sur un timbre.
Un domestique entra :
— Priez M. Raoul de venir! lui dit le banquier.
M. Raoul mettait la dernière main à sa toilette.
Le coiffeur venait de se retirer, et M. Raoul x était occupé à faire un choix parmi les dix-huit cravates que lui présentait son valet de chambre.
Adrien de Saulles, à cheval sur une chaise, avait allumé un regalia de la rena.
Il soufflait au plafond de longs jets d’une fumée blanche, et semblait déguster en véritable amateur le tabac exquis que la Havane avait enroulé pour lui.
— Alors, disait M. Raoul, te voilà garçon pour quelque temps encore ?
— Deux ou trois mois peut-être. Ce charlatan qui est venu faire une scène stupide au milieu d’un bal est cause de ce retard.
— La baronne a été malade?
— On l’a mise au lit avec une fièvre ardente... Elle va mieux maintenant.
— Et la demoiselle ?
— La pauvre petite ne savait où donner de la tête... Cette somnambule qu’elle avait recueillie sur le pavé, mourant de faim, quelques heures auparavant, a subitement disparu...
Toutes les recherches faites pour la retrouver ,\7; ont été inutiles.
— C’était une jolie fille, n’est-ce pas? fit ' ,,,,,
M. Raoul avec un air de fatuité.
— Certes, une figure charmante... et des mains de marquise.
— Ce n’est pourtant, reprit Raoul, qu’une petite paysanne.
— Comment le sais-tu ?
— Oh ! je crois l’avoir deviné à son costume.
— A propos de marquise , continua M. de Saulles, as-tu remarqué que ce M. de Maucourt, qui vient on ne sait d’où, s’est beaucoup entretenu avec madame de Bryan-Forville?
— Cette intimité t’a donc bien frappé ?
— Pourquoi?
— Parce qu’il y a six ou sept mois de cela.
— Ce qui m’a frappé, ce n’est point l’inti-
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mité, c’est le trouble de la marquise. Sais-tu que si son mari, notre brave capitaine, était à Paris, un M. de Maucourt ne parlerait pas de si près à sa femme ?
— J’en suis convaincu... cependant le capitaine est dans une situation embarrassante... C’est la dot de sa femme qui fournit à ses appétits et à ses dissipations. Le beau-père Kodom paye pour son gendre deux cent mille francs de dettes tous les dix-huit mois !
A ce moment, le domestique vint demander M. Raoul.
— Excuse-moi un instant, dit celui-ci à Adrien de Saulles. Je reviens, et nous nous mettons à table.
— A ton aise, cher ami.
Raoul se rendit chez son père, et M. de Saulles se mit à la fenêtre pour admirer les chevaux de lord Trelauney qui piaffaient et battaient le sol avec impatience.
Quand M. Raoul revint, il n’était pas seul.
Le fils du banquier s’effaça pour livrer passage à lord Trelauney.
— Permettez-moi, lui dit-il, de vous présenter un de mes amis, M. Adrien de Saulles, officier de spahis...
Et à M. de Saulles ;
— Lord Trelauney, qui veut bien nous faire l’honneur de partager notre modeste déjeuner.
On se mit à table.
— Yous m’excuserez, mylord, dit Raoul de Villepont, si vous ne me trouvez pas une grande vaillance de fourchette... vous voyez un convalescent.
— Quelle a pu être la maladie assez malavisée pour s’attaquer à vous ?
— Ce n’est pas une maladie , c’est un coup de fusil.
— Bah !
— Oui, mylord, depuis que nos paysans savent lire, il ne fait pas bon jouer avec eux. Une petite villageoise, une de ces fleurs qui naissent entre l’étable et le moulin avait eu quelques bontés pour moi... C’était à la campagne, je m’ennuyais... il fallait bien tuer le temps.
— Rien n’est plus naturel, fit le gentleman.
— Mais voilà, qu’un grand coquin de frère s’avise de me faire une scène au milieu de la forêt...
. — Un paysan ?
— Un garde-chasse... une sorte de drôle lourd et commun...
Trelauney se mordit la lèvre.
— Vous l’avez châtié, sans doute ?
— Je n’en ai pas eu le temps... Savez- vous ce qu’il exigeait de moi ?
— Une forte somme!
— Allonsdonc !... Il voulait me faire épouser sa sœur...
M. Raoul partit d’un fort éclat de rire.
— C’est d’une rare impudence, s’écria Trelauney.
— Et, sur mon refus, il m’a logé une balle dans les reins. Fort heureusement, la balle a dévié... et j’en ai été quitte pour cinq mois du repos le plus absolu.
L’Anglais demanda sérieusement :
— Votre amoureuse de l’étable a-t-elle au moins fait prendre de vos nouvelles ?
— Mon amoureuse a disparu, emportant le fruit de sa faute... Elle était jolie, nous la retrouverons au Bois. Le pire de l’aventure, c’est qu’elle a fait manquer un mariage auquel tenait mon père...
Le scandale a été grand dans fe pays, et mademoiselle de Charmeney, une fille orgueilleuse s’il en fut, a profité de l’occasion pour renoncer à ma main.
— Vous connaissez le marquis de Charmeney ?
demanda l’Anglais.
— Mon beau-père manqué... parbleu!
— J’ai pour lui une lettre d’un gentilhomme que j’ai rencontré aux Indes... *
— Vous arrivez des Indes ?
— J’y ai passé quelques jours en revenant de la Guyane.
— Vous êtes donc aussi allé à Cayenne?
— J’ai fait le tour du monde pour juger de l’ensemble... Cela n’est pas grand, la terre! on en à vite fait le tour.
— Vous trouvez?
— Et c’est partout la même chose. Blancs, noirs, jaunes ou rouges, les hommes se plaignent toujours. Il y a des riches et des pauvres, des boiteux et des bossus, des femmes volages et des maris trompés.
J’ai dîné avec le roi de Dahomey, qui m’a donné un beau spectacle : des régates sur une mare de sang humain...
En Abyssinie, Théodoros m’a fort bien reçu, quoique Anglais.
Je n’ai eu sérieusement à me plaindre que du chef des Makololos, qui a voulu me faire assassiner pour s’emparer de mon sac de nuit.
— Vraiment? fit Adrien de Saulles en souriant.
— Il m’a dépêché une demi-douzaine de gaillards à qui je n’ai pas laissé le temps de faire leur besogne.
— Comment vous y êtes-vous pris?
L’Anglais répondit froidement ;
— Je leur ai brûlé la cervelle. J’avais un excellent revolver, qui me quitte rarement et qui m’a tiré d’affaire.
— Six hommes ! s’écria Raoul.
— Oh! fit Trelauney, il n’y a que les trois premiers de difficiles.
Raoul et Adrien se regardèrent comme pour se demander si l’Anglais ne se jouait pas d’eux ; mais ce diable d’homme avait un air si simple et si naturel qu’on ne pouvait se permettre de douter de ses paroles.
— Mylord, dit Adrien, si vous aviez le moins du monde l’accent gascon...
— On ne me croirait pas ? Est-ce là ce que vous voulez dire ?
— On vous croirait du moins avec plus de peine.
— Eh bien ! messieurs, je compte vous faire voir, à Paris même, des choses plus extraordi-
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nairës que celles qui semblent vous étonner.
— Mais, au fait, reprit Raoul, vous portez un nom assez romantique !
— Le nom de Trelauney... l’ami de lord Byron .. celui, dit-on, qui a fourni au grand poète le type du Corsaire... En France, j’ôte le double v pour faciliter la prononciation... mais ce Trelawney était mon père!... Lord El lies, mon oncle, m’a fait l’héritier de son titre, à la condition que je lui prouverais que mon père ne s’était pas mésallié en épousant une Indienne... Rien de plus simple : ma mère faisait ses preuves de noblesse jusqu’au vingtième siècle avant la première incarnation de Bouddha... Six mille ans environ.
— Mylord, s’écria Adrien de Saulles, vous allez humilier notre faubourg Saint-Germain.
— Avant de songer à, l’humilier, je désire le connaître...
— J’aurai l’honneur de vous présenter, mylord, chez les quelques relations de ma famille...
L’Anglais s’inclina en signe de remerciement.
— Connaissez-vous , demanda-t-il , madame la baronne de... de... une dame hongroise?
— Madame de Remeney? demanda Raoul.
— C’est cela... De Remeney.
Adrien de Saulles rougit légèrement.
— Oui, mylord, répondit-il avec un certain embarras.
— Parbleu! ajouta Raoul, tel que vous le voyez, mon ami Adrien de Saulles est sur le point de se marier dans la maison.
— Est-ce que la baronne a une fille?
— 11 y a chez elle un petit ange de dix-sept ans qu’on appelle mademoiselle Edwige. La baronne est sa marraine... c’est tout ce qu’on peut savoir... Les mauvaises langues ajoutent que le titre de marraine est là pour cacher un titre plus sacré. Quoi qu’il en soit, mademoiselle Edwige est jolie comme un cœur et reçoit en mariage une dot de six cent mille francs.
Trelauney se tourna vers M. de Saulles et lui demanda :
— Vous aimez cette jeune personne ?
— Oui, je l’aime, répondit franchement l’officier de spahis, et quand vous la connaîtrez, mylord, vous l’aimerez aussi.
— A quand le mariage ?
— Il serait fait aujourd’hui sans un incident tragi-comique qui a bouleversé toute la maison.
— Qu’est-ce donc?
— Une scène de magnétisme...
— P, ah !
— Ce fut un hasard malheureux. Une jeune femme, tenant un enfant dans ses bras, était tombée à la porte de l’hôtel; elle mourait de froid et de faim... Edwige la fit asseoir auprès du feu; on lui donna à dîner. C’est elle qui a certainement sauvé la vie de ces deux êtres... Eh bien! il a fallu que le chevalier de Pulnitz arrivât... et que cette fille tombée là, par hasard, se mît à divaguer en pleine soirée...
— Qu’a-t-elle dit ?
— Des absurdités.
Lord Trelauney regarda fixement Adrien de Saulles :
— N’a-t-elle pas dit qu’il y avait quelque part, dans la maison, le squelette d’un ënfant?
— Oui, c’est cela! s’écria l’officier en pâlissant.
— Eh bien! ajouta Trelauney, c’est que le squelette y est réellement.
— Comment le savez-vous ?
— Je le sais ; c’est tout ce que je puis vous dire.
Et l’Anglais ajouta d’un ton indifférent :
— Du reste, le fait est assez fréquent. L’autre jour encore, j’ai lu dans les journaux que, en
démolissant une maison, à côté de la porte Saint-Denis, les maçons avaient trouvé une charpente humaine cachée dans une excavation de la muraille.
Cependant, interrompit M. Raoul, ce n’est pas encore un usage établi en France.
Adrien de Saulles s’était levé, très-ému.
— Quel que soit le mystère qui l’entoure, dit-il, j’aime Edwige et je Tépouserai. Je la séparerai de madame de Remeney si madame de Remeney est indigne d’elle, et si sa fortune a une source douteuse, je m’en passerai.
Trelauney regarda le jeune homme avec une franche sympathie.
— On voit que vous êtes soldat, monsieur, lui dit-il, voilà parler noblement.
— Mylord, répondit Adrien les larmes aux yeux, quel peut être le tort d’Edwige?
Rien de tout cela ne serait arrivé, si elle n’avait pas sauvé cette malheureuse fille et son enfant. .,
— Qu’était-ce enfin que cette femme ?
— Est-ce qu’on sait? Elle a dit se nommer Louise Deslions...
— Louise Deslions ! s’écria Trelauney.
Et, après un instant de silence, il reprit en serrant la main d’Adrien :
— Oui, monsieur, quoi qu’il arrive, vous épouserez Edwige, je vous le jure 1
M. Raoul de Villepont s’écria avec étonnement :
— Vous connaissez donc Louise?
— Louise?... répondit Trelauney, n’est-ce pas la jeune fille que vous avez séduite?
— Eh bien? fit M. Raoul.
— Eh bien ! cet enfant qui mourait de froid, c’était le vôtre.
Les traits de M. Raoul exprimèrent une certaine confusion.
— Peut-être, murmura-t-il.
El il ajouta :
— Après tout, j’ai fait reprendre l’enfant.
— Par qui ?
— Par un homme précieux pour ce genre d’opérations, un M. Combalou, que je vous recommande , mylord.
— Comment la mère a-t-elle pu consentir à cette séparation ?
— Elle n’y a pas consenti.
— On lui a enlevé son enfant?
2 k LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS
— Peu m’importe ! pourvu qu’on ne vienne pas me le jeter dans les jambes.
— Et Louise ?
— Combalou dit qu’elle est folle... Cela ne m’étonne pas; c’était une nature en dehors, exagérée, enthousiaste.
Trelauney détourna la tête pour cacher une larme.
— Louise... folle! murmura-t-il. Ces misérables me trouveront sans pitié. . .
11 prit son chapeau et remit ses gants.
— Mylord, dit Adrien, madame la baronne de Remeney reçoit le mercredi...
— J’aurai l’honneur, monsieur, d’aller vous prendre mercredi prochain.
— Et je vous présenterai.
Le jeune homme tendit sa carte à lord Trelauney :
ADRIEN DE SAULLES
4, rue de Marignau.
— Au revoir! dit le gentleman, qui avait repris sa physionomie impassible.
Quand il fut sorti, M. Raoul de Villepont s’écria :
le
— C’est un vampire que cet Anglais! il me fait peur. Et toi, qu’en dis-tu?
— Moi? dit Adrien, il me plaît infiniment. Je ne l’ai vu que quelques instants et j’ai envie de le revoir...
Trelauney était remonté dans sa calèche et traversait la Chaussée d’Antin pour retourner à Auteuil.