‹ Les nouveaux mystères de ParisChapitre 2 sur 24 · COMBALOU · texte numérisé non relu

COMBALOU

Une heure après les scènes que nous venons de rapporter, le personnel de l’hôtel du Louvre était en rumeur. ,

— Ces Américains sont tous les mêmes, disait un garçon.

— Qu’est-ce qu’il y a donc? demanda le chasseur.

— Te rappelles-tu une chaise de poste qui est entrée ici, un soir, il y a six mois? Elle nous amenait un Américain nommé Trelauney qui est sorti après dîner et n’a plus reparu.

— Oui, j’étais allé lui chercher une voiture... Il m’a donné dix francs pour la course.

— On n’avait plus entendu parler de lui...

Le patron regardait déjà ses malles comme lui appartenant, mais il respectait la règle qui dé-

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fend de rien ouvrir ou de rien vendre avant un £lh* • •

— Voilà un usage stupide !

— Stupide ou non, il faut bien le suivre. La preuve, c’est que le Trelauney est revenu comme si de rien n’était... Il a payé six mois de loyer et il emporte ses affaires. C’est surtout son sae de nuit qui l’intéressait! Il y avait sans doute des papiers importants, car c’est la seule chose qu’il ait vérifiée.

— Heu! fit le chasseur, c’est peut-être un espion.

r— Qu’est-ce que cela nous fait ? Il m’a donné cinq louis de pourboire !

— C’est fâcheux qu’il ne reste pas.

— Il n’y aurait pas grand’chose à faire à l’hôtel...

Un coup de sonnette vint couper court à la conversation.

Trelauney était revenu à Àuteuil', une fois terminée son expédition à l’hôtel du Louvre, il attendit patiemment l’heure à laquelle M. de Villepont devait lui envoyer les quinze cent mille francs.

Quatre heures sonnèrent, puis la demie ; rien ne parut.

A cinq heures seulement, le banquier vint lui-même, un portefeuille sous le bras.

— Vous m’avez fait attendre, monsieur, lui dit froidement Trelauney.

Le banquier, évidemment troublé, s’épongea le front avec son mouchoir,

— Je vous prie de m’excuser, mylord, répondit-il, mais il m’a fallu faire opérer quelques rentrées pour réaliser la somme; aussi ai-je tenu à vous l’apporter moi-même pour vous présenter mes regrets de ce retard involontaire.

— Voici votre reçu, monsieur, dit Trelauney après avoir vérifié le compte avec une certaine affectation d’insolence.

Le banquier salua et sortit.

Trelauney murmura :

— Décidément, il est au plus bas dans ses affaires. Je suis arrivé au bon moment.

Sur un coup sec frappé sur un timbre d’argent ciselé, un domestique entr^,

— Faites entrer cet homme d’affaires!

Le domestique s’effaça pour livrer passage à un individu déjà connu de nos lecteurs. L’homme d’affaires n’était autre que M. Combalou.

M. Combalou avait fait toilette.

Des souliers vernis de six francs cinquante

M. COMBALOU

reluisaient sous son pantalon noir presque neuf et une redingote ouverte laissait voir un gilet blanc qui sortait de la lessive...

M. Combalou regarda l’Anglais en dessous pour jauger son homme.

Il y avait dans son regard un mélange d’humilité et de défiance.

Trelauney, qu’on a reconnu sans peine pour notre ami Jean Deslions, prit un billet de mille francs dans un tiroir entr’ouvert d’un petit meuble en bois de rose.

— Voici d’abord une entrée de jeu, dit-il à Combalou.

Combalou aperçut dans le tiroir plusieurs liasses de billets de banque, spectacle qui sembla le remplir de respect.

11 saisit le billet qu’on lui tendait et le mit dans sa poche en disant :

— Je n’ai guère l’habitude, mylord, de toucher des honoraires avant d’avoir rendu quelque service à mes clients.

— Eh bien, cela vous changera, fit Trelauney.

— A vos ordres, mylord.

— Vous connaissez au moins de nom le banquier Yillepont?

Combalou, qui avait sur la conscience reniévement de l’enfant de Louise, hésita un instant.

Cette hésitation, si courte qu'elle fût, n’échappa point à Trelauney.

— Villepont? fit Combalou , je sais que c’est un gros bonnet de la finance.,.

— Eh bien, cela doit suffire. Je sais que M. de Villepont a, en ce moment, beaucoup de valeurs en circulation... Il s’agit d’en racheter le plus possible pour mon compte.

— C’est facile, mylord.

— Voilà tout ce que je veux pour le moment.

Combalou se permit une insinuation :

— Pardonnez- moi , dit-il, si j’ose faire une question à Votre Seigneurie.

— Laquelle? fit Trelauney en fronçant le sourcil.

— Mon Dieu! en rachetant les valeurs sur M, de Villepont, Votre Seigneurie ne peut avoir d’autre but que l’un de ceux-ci :

Relever le crédit chancelant de la maison Villepont,

Ou — accélérer sa ruine?

— C’est l’un des deux , en effet.

— Eh bien ! si Votre Seigneurie faisait prendre quelques actions de la Société des paquebots de

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la mer d’AzofF, il y aurait un joli coup à faire.

— Vous croyez?

— Vous ne connaissez pas, mylord, la loi sur les sociétés en commandite par actions?

— J’avoue mon ignorance à ce sujet,

— !• Cette loi, dite loi de 1856, n’a pas été observée religieusement dans l’acte de société. L’apport du gérant est exagéré; les versements des actionnaires n’ont pas été faits en temps utile; enfin, une partie du capital social était mangée avant la constitution définitive de la Société. Il y a là autant d’infractions à la loi.

De plus, le conseil de surveillance est un conseil de complaisants qui approuvent les .comptes toujours et quand même, par la raison bien simple que leurs actions ne leur ont rien coûté, et qu’ils ont tout intérêt à toucher chaque mois leur jeton de présence.

— Et alors?

— Alors, en achetant à vil prix une certaine quantité d’actions , on peut attaquer le gérant , soit au civil , soit au correctionnel , et exiger de lui le remboursement intégral des titres.

— Et si ce cas se présentait?

• — Si ce cas se présentait , M. de Villepont

ferait infailliblement banqueroute, et cette banqueroute serait frauduleuse !

Trelauney se leva.

— Tenez, dit-il à Combalou, voici un deuxième à-compte sur vos honoraires.

Et il lui jeta un autre billet de mille francs. Combalou fit trois saluts aussi profonds que possible.

— Ce pauvre Villepont! continua le faux Anglais, je serai heureux de le tirer d’affaire! Au revoir, monsieur Combalou...

— Mylord, j’ai bien l’honneur de vous saluer. — J’en tiens un ! dit Trelauney.

IY

Il y avait ce soir-là joyeuse réunion dans le salon bleu des Frères-Provençaux.

Les plus brillantes étaient là parmi celles qu tiennent le haut du pavé.

Marianne de Fer, Yvonne Pen-Hoët, la petite Bretonne aux cheveux roux, mademoiselle Fraise, toujours rieuse et folâtre, et deux ou trois nouvelles parmi les recrues que fait la misère ou la paresse.

Une chose à remarquer, c’est que le peuple de Paris devient chaque jour plus sain , plus éclairé , plus droit.

Le petits bohèmes qui vivent de leur platine ou de leur agilité sur les boulevards sont, en général, des enfants abandonnés, issus de repris de justice et vaguant sans surveillance , livrés à

leurs mauvais instincts personnels et aux funestes exemples des autres.

Les vrais enfants de Paris travaillent comme leurs pères et s’en trouvent bien.

Les filles d’ouvriers ont appris, elles aussi, à aimer le travail et sont fières d’en vivre.

Le vice devient l’exception ; et la preuve, c’est que les femmes de la rue, les rôdeuses du soir, viennent presque toutes de provinces peu fortunées et de l’étranger.

Allemandes, Polonaises, Italiennes, Anglaises, accourent ramasser dans le ruisseau le pain déshonoré que dédaignent nos braves ouvrières.

Les nouvelles parmi les invitées du souper des Provençaux ne s’appelaient que par leur surnom : Canuchette, Trop-de-Fraîcheur et la Gantoise,

Les cavaliers étaient ; Son Excellence Riasis- Bey, le duc de Trébizonde, M. Raoul de Yillepont et l’éternel baron de Maucourt, qui se fourrait partout, et passait pour l’idole d’Yvonne Pen-Hoët.

Le lustre était allumé; cinquante bougies brûlaient sur la cheminée.

On avait laissé entr’ouvcries les fenêtres qui donnaient sur le jardin du Palais-Royal, car la

soirée était tiède, bien que l’on ne fût arrivé qu’à la fin d’avril.

— Qu’avez-vous fait d’Adrien de Saulles?

demanda Marianne de Fer.

— Adrien, répondit M. Raoul, a complètement renoncé au monde... C’est, je crois, aprèsdemain que doit se signer son contrat!

— Déjà?

— Il ne trouve point que cela soit tfop tôt.

— Et quelles nouvelles, aujourd’hui?

< — Une grande nouvelle, mesdames.

— Parlez 1 dirent en chœur toutes les femmes.

— Vous avez bien aperçu au Bois cet Anglais qui fait jaser tout Paris?

— Lord Trelauney?

— Précisément.

Et ce fut un concert d’exclamations assez semblable à l’ouverture du Tannhauser.

— Le magnifique attelage, disait l’une!

— Comme on reconnaît le grand seigneur, rien qu’à le voir passer!

— On le dit immensément riche ?

— Si riche, confirma M. Raoul, que le uur de son arrivée à Paris, il a dépensé quinze cent mille francs!

— En vingt- quatre heures?

— Ni plus, ni moins. J’en sais quelque chose, car la maison Yillepont en a été bouleversée pendant huit jours.

Marianne de Fer regarda Riazis-Bey en ricanant, et l’apostrophant avec insolence :

— Que dis-tu de cela, mon prince? lui demanda-t- elle. En voilà un qui va te faire oublier. Tu peux tirer tous tes bijoux de leurs cassettes et de leurs écrins , le passer des bagues dans le nez et des bracelets dans les oreilles, je crois que lord Trelauney t’enfoncera dans le troisième dessous. . .

Le musulman allait répondre quand la porte s’ouvrit.

-- Yoici lord Trelauney! s’écria M. Raoul.

L’Anglais salua froidement la société, et M. Raoul fit les présentations ordinaires.

— Servez le souper ! cria le duc de Trébizonde.

En un instant la table fut garnie et le champagne pétilla dans les verres.

— Votre Excellence habitait, je crois, le Caire avant de venir à Paris? demanda Trelauney à Riazis-Bey.

— J’ai, en effet, habité le Caire, répondit celui-ci, puis j’ai été exilé à la suite d’une émeute

et je me suis réfugié à Djibbah... dans la résidence de mon oncle Achmet-Pacha.

— Qui, à son tour, continua l’Anglais, s’est vu obligé de vous éloigner.

— Comment savez-vous cela?, fit Riazis avec étonnement.

— • 11 paraît, reprit Trelauney, que, à défaut de la vice-royauté d’Égypte, vous vous seriez accommodé du commandement de votre cher oncle? On m’a raconté qu’il s’était réveillé une nuit en proie à des douleurs atroces. Un contrepoison, aussitôt administré, a sauvé les jours du pacha, qui n’a pu soupçonner que son neveu.

— Quand cela serait? dit Riazis; chez nous, les choses ne se passent pas autrement. On dit aux gens : Je vais t’ôter de là pour m’y mettre !

Les femmes rirent très-fort de cette plaisanterie.

On causa de tout pendant ce souper , et de bien d’autres choses encore.

Les fruits étaient étalés dans les corbeilles de mousse. Les ananas en branches, les raisins servis avec la treille, les fraises poussées et mûries en serre : il y en avait bien pour cinquante louis.

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L’un des garçons qui servaient le souper apporta deux coupes chargées de cigares.

— Nous ne fumons pas cela, dit l’Arabe, je vais vous offrir des cigares de ma collection.

Et il dit au garçon :

— Faites entrer mon domestique Aly !

Ce nom d’Aly frappa singulièrement l’oreille de Trelauney.

— Cigares contre cigares ! dit-il, j’ai aussi les miens.

Et il ajouta :

— Faites entrer mon domestique Surypère.

Aly et Surypère parurent en même temps, aussi surpris l’un que l’autre de s’être rencontrés.

Les traits de Riazis se contractèrent atlreusement.

Sur lui tombait comme une flamme le regard de Trelauney.

Riazis se leva, Trelauney était déjà debout, et il y eut entre ces deux hommes , pendant un silence d’une minute, un terrible échange de haine et de provocation.

— C’est le fourgat! pensait l’un.

C’est Monseigneur! murmura l’autre.

Les deux adversaires avaient pris la mesure l’un de l’autre.

Monseigneur se demandait quel pouvait être au juste l’homme qu’il avait devant lui.

Était-ce là cet inconnu qu’il avait poignardé et enfoui dans une cave?

Il était sorti de son tombeau, mais si cette physionomie pouvait être factice, sa jeunesse ne l’était pas.

Lord Trelauney était donc le successeur du Fourgat qui avait été tué là nuit du 23 novembre.

Lord Trelauney, ayant hérité de sa puissance, venait- il venger le meurtre du chef des Vingtet-Un?

Tous deux s’étaient compris.

Un seul avait peur : — Riazis-Boy.

Mais, quoique rempli d’épouvante, il résolut de lutter par tous les moyens...

Le duc de Trèbizonde, sorte de grand dadais aux favoris feuille-morte , proposa un baccarat.

Le baron de Maucourt perdit quatre-vingt mille francs sur parole.

Ce fut Trelauney qui les gagna...

— Demain, mylord, dit le baron fort ému, j’aurai l’honneur de m’acquitter envers vous.

llO IÆS NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS

— Gomme il vous plaira, monsieur, répondit Trelauney.

Riazis prit la banque; il eut une main superbe.

Personne ne tenait le banco.

— Il y a cent mille francs! dit-il.

— Banco ! fit l’Anglais sans se retourner.

11 gagna le coup — et se retira, laissant l’Arabe fou de fureur.

Quand celui-ci voulut sortir à son tour, il demanda au chasseur des Provençaux :

— Où est Aly?

— Une personne que nous ne connaissons pas lui a dit quelques mots à l’oreille, et tous deux sont sortis ensemble. •

— Quel genre de personne?

— Un commissionnaire ou quelque chose d’approchant.

— Voyez en bas; Aly est peut-être avec mon cocher.

Le chasseur descendit.

— Monseigneur, dit-il quand il fut remonté , Aly a disparu.

— C’est singulier, murmura Riazis. Et il monta dans son coupé , en proie à de sinistres pressentiments.

UN SOUPER AUX PROVENÇAUX l\ 1

Une heure après, Trelauney était assis dans son cabinet, à Auteuil, et trois hommes lui amenèrent Aly solidement garrotté.

— Tu t’ es introduit la nuit dans un hôtel de la rue Saint-Louis, dit Trelauney, et tu as frappé notre chef à tous ?

— C’est Monseigneur qui a frappé, répondit Aly tremblant de tous ses membres, et je n’ai fait qu’exécuter ses ordres.

— Qu’est-ce que c’est que ton maître?

— Mon maître est le fils de Dogandar, l’épouse d’un joaillier de Djibbah. Le frère du pacha aimait cette femme, et Son Excellence Riazis est le fruit de cette faute. Riazis a été élevé au palais de son oncle, qui ne l’a chassé qu’ après les deux tentatives que nous avons faites pour le détrôner.

— Comment es- tu entré à son service?

— Mon père, dit Aly avec orgueil, était un illustre médecin arabe. « Rappelle-toi, me disaitil souvent, que pour acquérir la science, il faut la vigilance du corbeau, la patience du chien et la finesse du renard. » J’ai eu tout cela, et c’est moi qui ai préparé le breuvage que l’on a fait prendre au pacha.

— Qu’a fait ton maître <\ son arrivée à Paris?

— Il allait souvent chez le banquier Kodom.

— Et c’est le banquier qui l’a conduit à l’assemblée des Vingt-et-Un?

— Oui.

— Riazis était un des affiliés?

— Je le crois.

Trelauney fit quelques pas dans le cabinet.

11 avait compris le but de Monseigneur.

Les trésors de la Société devaient servir à lever des hommes pour usurper le commandement du pacha.

— Conduisez cet homme à bord du Requin , dit-il en désignant Aly; qu’il soit renfermé dans la cale, les fers aux pieds.

Aly mit un genou en terre.

— Prenez-moi avec vous, maître, s’écria-t-il, je vous servirai comme un esclave.

— Nous verrons plus tard, répondit Trelauney. Dans tous les cas, tu n’as qu’un moyen de conserver la vie, c’est de ne jamais chercher à me tromper.

Aly fut entraîné et jeté dans une voiture fermée. Le Requin reposait sur son ancre au pont de Grenelle, et le fils du médecin fut descendu dans la cale, où il put réfléchir à son aise sur les vicissitudes humaines.

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