‹ Les nouveaux mystères de ParisChapitre 8 sur 24 · UNE ASCENSION FORCÉE · texte numérisé non relu

UNE ASCENSION FORCÉE

Le mariage de M. de Saulles devait se célébrer le lendemain à l’église de Ville-d’Àvray. Robert Kodom y passait trois mois d’été dans une riante villa dont le jardin en espaliers s’élevait jusqu’à ces coteaux qui entourent Paris comme une verte ceinture.

Un dîner avait été préparé, et cédant à une des manies de l’époque, le banquier avait engagé l’aéronaute Fendar qui devait faire une ascension.

Derrière la maison, Trelauney s’arrêta un instant devant la niche d’un énorme dogue attaché d’une forte chaîne.

Ce chien avait l’air féroce, il aboyait et grinçait à chaque instant, et, sans la chaîne qui

le -retenait, il semblait qu’il eût dévoré tout le monde.

— Voilà un animal, dit l’Anglais, qui n’a point l’air d’un chien de salon.

— C’est Komarsund , fit le banquier avec satisfaction. Je l’ai ramené de Moscou. On le nourrit uniquement de sang et de viande crue...

C’est un bon compagnon pour un voyage en Russie. Il étrangle ses trois loups en un rien de temps. . .

— Connaît-il son maître?

— Son maître seulement.

— Cela ne m’étonne pas, fit l’Anglais.

Robert pensa que, s’il ne s’était pas trompé sur le compte de lord Trelauney, celui-ci ne s’était pas mépris davantage sur le sien.

Toutefois le banquier avait résolu d’attendre et de ne commencer les hostilités que lorsqu’il serait à peu près sûr de la victoire.

Les trois portes du salon étaient ouvertes.

On allait de la pelouse au piano, causant, essayant d’un jeu, puis le laissant pour en prendre un autre.

Blanche joua du Beethoven, et Trelauney, appuyé sur un coin du piano, fixait sur elle un regard qui troubla la jeune fille.

UNE ASCENSION FORCl$B

Elle se leva tout à coup, se disant tout bas que Trelauney l’aimait sûrement — et qu’elle l’aimait... peut-être.

Le ballon était à moitié gonflé, quand le vicomte de Floustignac arriva sans être annoncé :

— C’est encore moi, dit-il en saluant Wanda.

Et comme Robert Kodom avait fait quelques pas en avant pour se mettre entre la baronne et l’aventurier :

— C’est le devoir qui m’amène, continua le vicomte.

— Fort bien, monsieur, dit le banquier, vous êtes le bienvenu...

Floustignac ne s’attendait pas à un si bon accueil ; il en fut évidemment flatté.

— Mon Dieu, monsieur, balbutia-t-il, je suis bon sire...

— Je le sais, répondit Robert, et nous nous entendrons parfaitement. Avez-vous quelquefois assisté à une ascension?

— Une fois ou deux, dans ma jeunesse.

— Eh bien ! vous allez voir Fendar et nous causerons après.

Robert lit un signe h deux des manœuvres qui tenaient les cordes du ballon.

— Approchez-vous donc^.ajouta-t-il en souriant à Floustignac.

Le ballon était gonflé.

Fendar monta dans la nacelle et cria :

— Lâchez tout!

Alors, par un malheureux hasard, une des cordes s’enroula autour du cou du malheureux vicomte de Floustignac, qui s’éleva rapidement dans les airs en gigottant comme un pendu qu’il était.

Les femmes pâlirent et poussèrent des cris.

Seule, Wanda eut un sourire étrange, et Robert Kodom, allant aux manœuvres qui semblaient désolés, leur dit :

— Ce n’est pas votre faute, mes braves, voilà votre pourboire; et si vous êtes inquiétés, tout le monde ici témoignera en votre faveur.

Trelauney s’approcha alors du banquier ;

— C’est, lui dit-il, ce qu’on appelle jouer serré.

— Comment, jouer? s’écria Robert.

Trelauney fit un mouvement approbatif.

— Bien travaillé, ajouta-t-il, très-bien !

Le ballon n’apparaissait plus que comme un point entre deux nuages, et on voyait au-dessous une ligne perpendiculaire que les curieux

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