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Il avait pris un costume de chasse brun, et un chapeau mou ; dans l'une de ses poches était un revolver, et dans sa main droite un bâton ferré.
Avant de sortir de Fombre du mur, il regarda du côté où le chemin s'abaisse vers la ville. Il vit seulement une lorme indécise, une femme peutêtre, qui traversait en bas la route, et entrait dans la rue du Chariot. Il attendit qu'elle eût disparu, et remonta, sans bruit, à pas rapides, le long du cimetière, par la route de Rougemont, la route de France. L'extrême silence l'étonnait. Pourquoi, l'ordre de mobilisation ayant été lancé, n'y avait-il aucun mouvement de troupes dans cette direction? Cependant, il avait
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beau regarder, entre les platanes, tantôt • vers les prairies qui descendent, à gauche de la route, tantôt vers les collines cultivées, qui se lèvent à droite, il n'apercevait aucun groupe de soldats. Derrière lui, devant lui, pas de convoi en marche ou garé. Partout la nuit tranquille aux images familières. Sur le plateau, les bâtiments du Baerenhof ressemblaient à une grosse meule de paille; dans le champ à côté, les javelles, debout, en tas, se dressaient en liles régulières, comme les tentes d'un camp endormi. Des perdrix seules y dormaient, et des alouettes. 11 entendit un cri d'oiseau dans la nuit. Un peu plus loin, quand il fui arrivé dans la région des vergers hauts, où sont tant de pommiers, de pruniers et de cerisiers, il se détourna, et essaya, une dernière fois, de reconnaître la ville en arrière; mais la lune était toujours voilée : Masevaux, dans le creux des terres, n'était plus qu'un peu d'ombre, et, dans le cercle des montagnes, il n'y avait plus qu une seule petite lumière, grosse à peine comme une étoile de dixième grandeur, et qui veillait, entre ses sapins, on ne sait où. Pierre se sentit séparé de tout ce qu'il aimait. Encore un peu de marche, et il approcha de la lisière de la forêt qui est toute en haute futaie, et qui couvre iné-
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gaiement les deux côtés de la route, simple den telure à gauche, et vastes étendues de l'autre bord.
Prends garde, jeune homme ! la Prusse, depuis quarante-quatre ans, a compté les déserteurs alsaciens. Elle sait que ia liste n'est pas close. Elle a. dû donner des ordres pour que la frontière fût bien surveillée, dans cette ipiuit oiji se fait la séparation du monde, comme un jugement dernier ! Prends garde ! la frontière passe au milieu des bois : tu as beau te souvenir des sentiers, connaître les ravins, les clairières, les cantons du chêne et ceux du hêtre, chasseur de bécasses et de lièvres, tu as bien, du monde contre toi j Les douaniers et les forestiers sont d'habiles gens pour guetter et surprendre un contrebandier. Et, cette nuit, tu fais la plus grosse contrebande qui soit, tu voles, à l'âpre puissance guerrière, les insignes du commandement qu'elle t'avait donné, et ton esprit, et le regard clair de tes yeux qui visent bien, et ton jeune sang. Elle est là, n'en doute pas, pour veiller sur son bien I
Pierre songeant ainsi, un peu avant la lisière de la forêt, quitta la route, et, traversant la cornière d'un champ labouré, commença par longer ia ligne des arbres, qu'un bandeau d'herbe sépa-
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rait des vergers et des champs. Il avait armé son revolver, et le tenait dans son poing gauche, le long de sa cuisse. S'il y avait une patrouille dans le bois, il l'entendrait marcher : la terre sonne mieux, la nuit. Quant à suivre la route, si près de la frontière, il ne pouvait le faire plus longtemps. Il écouta, deux fois, trois fois, retenant son souffle. Le vent, qui poussait les nuées accumulées, ne descendait pas jusqu'aux pointes des hêtres, même sur ces hauts contreforts. Rien ne luttait, ni racine, ni branche, ni feuille ; toute la vie épanouie s'abreuvait aux sources du sol et de l'air; toutes les cellules ouvraient leurs lèvres invisibles, et le parfum des bois, chef-d'œuvre de la vie et de la mort associées, s'échappait de la forêt par toutes les ogives.
Une automobile militaire gronda un moment derrière Pierre Ehrsam, souleva, en descendant la rampe, une poussière qui dessina, dans la nuit, comme une voie lactée, inégale d'éclat, bientôt dissipée. N'entendant plus rien, Pierre, entre deux buissons de saules, pénétra sous bois. Il attendit que ses yeux fussent habitués à l'ombre. Promptement, il découvrit le paysage que formaient devant lui les troncs espacés de baliveaux de chênes, mêlés de quelques ormes, colonnades
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§gères plantées sur un terrain montant, uni, îutré de feuilles mortes. Il se tenait immobile, rèt à se jeter sur le douanier ou le gendarme u'il aurait aperçu derrière un des troncs d'arres, le cœur battant, et, pour la première fois de i. vie, en guerre. Seuls, les buissons de houx, à auche, du côté de la route, pouvaient cacher ne embuscade. Le jeune homme commença de lonter vers la droite, et, parvenu aux deux tiers e la hauteur boisée, suivit une piste horizontale, ui s'enfonçait, avec la colline, dans les profoneurs vertes. Toutes les minutes, il s'arrêtait our écouter, puis il reprenait sa marche en vaut. Quand il eut fait environ un kilomètre,
entendit un coup de sifflet, puis des voix 'hommes, criant en allemand : « Tirez ! » Deux oups de feu partirent, du milieu des futaies et, du 3mmet de la pente, à environ cent mètres de lui.
En même temps, son pied glissait dans un ■ou rempli d'eau, et Pierre' tombait sur le côté. l se redressa aussitôt, et se tint debout, contre n aune, du haut en bas feuillu, qui poussait dans ette vasière. Des hommes couraient, probablelent trois ou quatre. Leurs pas faisaient trembler t sonner la terre conductrice et légère. Pierre crut oir une ombre passer, un trait noir et vertical'
comme si un arbre s'était rapproché 4'un autre. Il prit son revolver dans la main droite, et dirigea l'arme du côté où la futaie montait. Mais rien ne bougea plus, le bruit cessa. Une hulotte appela trois fois, dans les combes. Pierre regarda cette masse boueuse où il était tombé; elle descendait la pente, devenait fontaine, puis ruisseiet que devaient, plus bas, grossir les eaux des sources et des fossés. Il se souvint du nom de ce ruisseau, le Hahnenbâchle, et connut ainsi que la frontière était toute proche. Prudemment, passant d'un arbre à l'autre, il continua d'avancer. Encore cinq minutes, et il pensa : « Je suis en terre française! )) Cinq autres minutes, et, descendant la pente jusqu'au bord de la route, il passa la tète entre les buissons. Chose stupéfiante : cette route d'accès en Alsace était aussi déserte qu'un chemin de Bretagne ou des Landes. « Oh ! pourquoi les Français n'ont-ils pas envoyé ici ur bataillon de chasseurs ? un peloton de cavaliers ' Que ce serait aisé de prendre ^ette nuit Masevaux ! ))
De l'autre côté de la route, ce n'était déjà pluf la forêt. Un vaste plateau s'étendait, dont on pouvait deviner les lisières; à peu de distance Pierre apercevait une masse noire, assez haute ei
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née, en plein champ. 11 reconnut le monument vé aux morts de 1870, s-ur le territoire de la nmune de Rougemont-le-Ghàteau, près de la me Gœtz.
!j 'Alsacien sauta sur la route, et fit le salut iitaire, à la française, puis, à grandes enjam- 5S, s'achemina vers le village. Bientôt il entra is la rue qui tourne et qui, vers le milieu de ugemont, descend vers l'église. Là, en haut de côte, il fut enfin arrêté par l'autorité française.
— Qui vive?
— Ami!
L'homme qui criait « Qui vive? » était un iianier. Il sortait, un caban sur le dos, sa carale à la bretelle, d'une auberge où il devait être ablé l'instant d'avant. Il s'avança jusqu'au miu de la route, saisit son arme à deux mains, et tint horizontalement à la hauteur de la poitrine, 'éprit, d'autant moins endurant qu'on ne lui listait pas :
— On vient de l'autre bord, à ce que je vois?
— Oui, pour m'engager.
— S'engager, s'engager, c'est toujours facile à étendre !... Avance à l'ordre, toi, le particulier ! La porte de l'auberge était maintenant ouverte.
, flamme du foyer se reflétait sur les vitres et
coulait dans la rue. Des -ombres s'y mêlaient. 11 y avait des buveurs, sans doute les douaniers du poste, dans la grande salle.
Quatre hommes des douanes étaient, en efîet, assis à l'extrémité d'une table de cuisine, les coudes écartés et posés sur le bois, les visages rapprochés, quatre vieux pleins de vin rouge, civils par le bavardage, mais équipés en guerre. On le voyait du reste : les carabines, les ceinturons, les cartouchières reposaient pêle-mêle sur la partie libre de la table. Et de ce côté, tout au bout, près du feu qu'il avait allumé pour sécher ses vêtements, — car il avait roulé dans un fossé, — un sousoffieierdes douanes causait avec l'hôtesse, animée, suante, qui riait dans l'ombre de sa main tendue en écran. La flamme montait, pointait, se tordait aux courants d'air venus de partout.
— Adjudant, voici un particulier que j'ai cueilli sur la route. Il se dit Alsacien.
L'autre, qui avait la trogne rouge, l'œil égrillard, la barbe en fer à cheval et une certaine assurance de général de frontière, se détourna, toisa Ehrsam, et se mit à l'interroger en dialecte.
— Il n'y a pas de doute, conclut-il, après un court dialogue : vous êtes du pays de là-bas. Seulement, moi, je ne peux pas savoir pour quelle
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raison vous venez en France, n'est-ce pas? Les raisons, ça regarde les chefs.
— Où sont-ik?
Les deux sourcils de l'adjudant se rapproclièrent violemment ; il cessa de présenter et de tendre à la flamme le pantalon d'ordonnance qui fumait sur ses tibias, ses fémurs et son veiiU'c, se tourna carrément, et, sans se lever, les bras croisés :
— Croyez-vous que je vais vous le dire ?
Les quatre buveurs, auxquels s'était joint Je iiéros de l'arrestation, se mirent à rire, et approuvèrent le chef, bruyamment :
— Il ne faudrait plus que ça! Dire où sont les chefs? Eh bien! adjudant, il en a un aplomb, le prisonnier !
Prisonnier? demanda Pierre, en les regardant l'un après l'autre.
Ils se turent, tous les cinq. Le plus timide acheva de vider son verre, pour se donner contenance et expliquer pourquoi il ne répondait pas. Tous, ils avaient d'honnêtes figures de cultivateurs, semeurs de petits oignons et de laitues, qu'une promenade en armes tenait chaque jour en santé et préparait aux douceurs de la retraite. L'énergique physionomie de l'Alsacien, l'indigna-
tion de ce déserteur pour la France, qu'on traitait de prisonnier, les intimidait. Ils n'avaient que l'habitude du règlement et la religion de la circulaire.
— Dame! répondit le plus bravé, on ne vous laissera pas tout de même aller I
— Y aurait un rapport contre nous, pour sûr, dit un autre. Ça irait jusqu'au rtiinistère des Finances.
— Peut-être bien plus haut, fît le doyen de l'escouade, avec solennité.
Pierre, voyant que, des huit personnes présentes, il était seul debout, prit une chaise, et, tournant le dos aux buveurs, s'assit devant le feu, entre l'hôtesse et Fadjudant.
— Je resterai ce qu'il faudra de temps avec vous. Mais je m'étonne que vous n'ayez pas autre chose à faire. L'ordre de mobilisation a été affiché à Masevaux, hier soir, à cinq»heures.
— Ici, de même! répliqua l'homme.
— Le premier jour de la mobilisation est le jour qui a commencé depuis une couple d'heures, puisque j'entends sonner deux heures à l'église. Vous ne paraissez pas beaucoup vous remuer, pour des soldats en guerre !
— On veille ! dit le douanier en regardant du
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côté de la porte. La preuve, c'est que vous voilà pris. Et il y en a d'autres dehors, des douaniers ! Seulement, ils ne vous ont pas rencontré. Mais on veille, allez!
— Les Allemands aussi. A la distance où' vous êtes de la frontière, ils vous prendraient en quelques minutes, tous, et moi en sus, qui serais fusillé.
— Pas si bêtes ! On filerait ! On a l'ordre de filer!
— De se replier, dit l'adjudant, vexé, en reculant sa chaise. Charmoy, laissez-le parler ; il a peut-être des choses intéressantes à dire. C'est dans les circulaires, ça, qu'on doit interroger les prisonniers... Avez-vous rencontré des troupes en marche?
— Pas une compagnie ! C'est même une chose extraordinaire, et sûrement voulue. Ils ne négligent pas de se garder, eux, à moins que l'apparente négligence ne soit un piège. J'ai entendu une patrouille en marche, et deux coups de fusil...
— Nous aussi! un déserteur sans doute, comme vous.
— C'est tout. A Masevaux, pas de garnison. Le» hommes attablés, en arrière, clignèrent les
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yeux comme des gens auxquels on n'en conte pas.
— A Saint-Amarin, ù Thann, des détachements sans importance. Je l'ai entendu affirmer, hier, par un ami qui revenait des vallées. Comment n'avez-vous pas essayé déjà d'entrer en Alsace ? Tant de cœurs qui vous espèrent !
— Il parle bien ! murmura le douanier qui avait arrêté Pierre.
Les autres approuvèrent. La graine de France était en eux, secrètement.
— Oui, pourquoi n'entrez-vous pas? Enfin, je sais, cela ne me regarde pas encore... Mais j'aimerais raconter ces choses-là, et d'autres, à un officier de troupes, infanterie ou cavalerie, peu importe. Menez-moi devant l'un d'eux. Vous en avez sûrement un à Rougemont? Au débouché d'une route!
— Pas un ! dit le chef.
— Comment, pas un?
— Vous ignorez donc, — ça n'est un secret pour personne en France, — que toutes les troupes ont été retirées de dix kilomètres, pour qu'on ne dise pas...
— Quelle est la dinde?
Il y eut des rires discrets, au bout de la cuisine,
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et l'hôtesse, gênée qu'on parlât mal de « quelqu'un de gros », qu'elle ne connaissait pas, d'ailleurs, se leva en bâillant.
— Mon homme est monté se coucher. Je vas fermer l'auberge. Vous n'avez besoin de rien, messieurs?
— Deux fillettes de rouge, madame, pour boire à la santé de l'armée !
Elle traversa la pièce, et ouvrit la porte du cellier, après avoir fermé celle qui donnait sur la route.
Le sous-officier de douanes considérait son « prisonnier », et, devinant, à beaucoup de signes, qu'il avait affaire à un homme qui en savait plus long que lui, prenait le parti d'en référer à l'autorité supérieure. Il boutonna sa vareuse, qu'il avait ouverte pour mieux faire sécher le haut du pantalon, brossa, de la paume de la main, l'étoffe encore mouillée et collant sur les jambes, puis se couvrit et se leva.
— Vous, les hommes, dit-il, allez m'attendre en haut du bourg, à l'entrée du chemin du cimetière. A deux heures et demie nous commençons notre ronde. Qu'on ne s'écarte pas ! Je vais conduire ce particulier au lieutenant, qui n'aime pas qu'on le dérange, mais enfin, depuis quarante-
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quatre ans, ce n'était pas la guerre, et à présent, c'est la guerre.
Pierre fut stupéfait de voir que les douaniers étaient demeurés assis pendant que le chef leur parlait, et aussi qu'ils lui répondaient, non par un oui, qui eût été la réponse correcte, mais chacun par une petite phrase, plaisante ou bougonne, selon l'humeur « eh bien! oui, on y va ;.. ne nous fais pas trimer, on a tous envie de dormir ;... promets qu'on rentrera quand ta culotte sera sèche?... » comme s'ils avaient été de simples tâcherons, même à présent, loués pour une besogne civile et de peu d'importance. Il suivit l'adjudant. Celui-ci descendit la pente, passa devant l'église, et, un peu plus loin, frappa deux fois, du -manche de son couteau, le volet d'une fenêtre basse, qui s'ouvrit aussitôt.
— Qu'y a-t-il? Ahl c'est vous, Guth? Dépêchez, je suis en train de téléphoner. Qu'est-ce que c'est que celui-là?
— Un Alsacien, mon lieutenant, dit Pierre, qui demande à s'engager.
L'officier de douanes, gros homme alerte, qui avait un oeil presque fermé et l'autre ardent comme une chandelle, examina un instant Pierre Ehrsam, et fit la moue.
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— Est-ce que ça me regarde, les engagements? F... moi la paix!
— Je ne peux pas, mon lieutenant. A qui envoyer l'Alsacien? Vous êtes commandant de place, ici!... C'est que j'sommes en guerre, officiellement...
Le lieutenant ferma brutalement les volets. Mais quelques secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'il ouvrait la porte, un peu plus bas, et rappelait Guth.
— Gardez-le à vue jusqu'au jour. Il y aura bien une automobile de service pour Félon. C'est là que se trouve le général. Il saura comment faire...
Pendant deux heures, Pierre, confié à la garde du douanier Gharmoy, dut attendre, sous un hangar de trois côtés abrité par des planches, et où un fermier de Rougemont remisait ses charrettes et ses instruments agricoles. Assis en face l'un de l'autre, chacun sur un brancard d'un vieux tilbury, ils fumèrent de longues pipes, et Pierre put :De convaincre de l'incroyable difficulté qu'on éprouve à faire parler un paysan français dont la déiiance est éveillée. Aucun mot ne fut prononcé, par ce Vosgien, qui eut im intérêt, une couleur, un sens de sympathie personnelle ou d'hostilité. A tout ce que Pierre racontait, Gharmoy répon-
dait : « Ça se peut bien, » et à tout ce qu'il demandait : (( On ne sait rien en tout dans not'coin. » L'ardent amour de l'Alsace pour la France, que Pierre exprimait, namenait qu'un sourire sur la ligure du douanier, et ce sourire n'allongeait qu'un côté de la bouche.
Au jour, des automobiles traversèrent Rougemont. D'autres s'y arrêtèrent. A chaque fois, le douanier se levait de dessus le brancard, ôtait sa pipe de sa bouche, et, faisant un signe au chauffeur : « Dites donc? allez-vous à Félon? » La plupart des conducteurs, qui ignoraient Félon comme Pampelune, sans répondre, mettaient en marche la voiture. Cependant il s'en trouva un, préposé au commandement d'un camion vide, et qui dit enfin :
— Je ne vais pas bien loin du patelin que tu nommes, que te faut-il?
— Emmener le compagnon que voilà. Ça vient d'Alsace, tu comprends? Il faut le conduire au général. T'auras bien une occasion?
— Oui.
— Mais faut pas le lâcher, tu as compris?
En montant sur le siège, à côté du chauffeur militaire, Pierre, las et mécontent, dit à son gardien de la nuit, en signe d'adieu :
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— Il n'est pas tendre, l'accueil que fait la France aux enfants d'Alsace !
— Ça se peut bien, répondit Cbarmoy, qui se hâtait déjà de remonter la rue tournante du bourg, et de rejoindre ses camarades.
Le chauffeur, tout jeune soldat, avait conduit l'automobile d'un homme du monde, propriétaire d'un hôtel et de deux châteaux : Paris, Seine-et- Oise, Seine-et-Marne. Il était rose, avait une bouche en arc relevé, une moustache large comme un crayon, et tenait, collé au bout de sa langue, un tronçon de cigarette qui ne l'empêchait ni de parler ni de rire. En peu de minutes, il eut déridé le prisonnier, raconté trois ou quatre histoires, dont la sienne propre, et pris avec lui le ton de la plus entière camaraderie. Il ignorait tout de l'Alsace, sauf les principales marques de pâtés de Strasbourg et les rubans noirs des femmes. « Chic, dites donc, les femmes de chez vous, avec leurs papillons ! J'en ai vu une petite, au théâtre Montparnasse : non, vraiment!... » La revanche lui semblait assurée.
— L'Allemagne l'aura voulu! disait-il. Chez nous la mobilisation est commencée aussi. Gare aux Boches ! Si vous voyiez nos troupes ! . . . Tenez. . . regardez, en haut de la seconde colline, là-bas,
VOUS ne voyez pas? entre les peupliers? Nous serons, dans deux minutes, en face des pioupious de France! Vous n'avez pas peur, au moins?...
II disait cela d'un air demi-défiant, parce qu'il venait de voir, au nom des soldats de France, l'Alsacien se rejeter en arrière et devenir tout pâle. Pierre éprouvait une émotion que l'autre ne pouvait comprendre. On n'apercevait plus les képis ni les pantalons rouges, cachés par la levée des terres que gravissait à présent la voiture. Il allait, pour la première fois, rencontrer non pas en parade, mais commençant la guerre, tout près d'entrer dans son Alsace, dans sa vallée peut-être, ces soldats fameux dans les légendes, ceux qu'il aurait demain pour compagnons, ceux que son père avait quarante ans attendus...
Il lui sembla que l'automobile ne finirait jamais de grimper la pente. Au sommet, la voiture s'arrêta. Un bataillon d'infanterie arrivait, d'un pas rapide. Les rangs flottaient un peu; les hommes cueillaient des mûres ou des brins de saules dans les haies ; quelques notes de chansons volaient au-dessus des compagnies en marche. Tout était neuf; on avait dû passer la veille une revue de détail ; pas un bouton ne manquait; la boue qui tachait les £rodiLlotsr»(^it fraîche du