‹ Les nouveaux OberléChapitre 3 sur 6 · L ACCUEIL · texte numérisé non relu

L ACCUEIL

matin ; il y avait quelques visages levés vers l'Iiorizon, des yeux cherchant les lignes, maintenant proches, où passait la frontière; mais la joie miile ouvrait les lèvres, le défi plissait les sourcils, la grande fierté d'être la troupe d'élite, première è l'aventure, tendait au vent les poitrines, et donnait de l'élan aux jambes les moins jeunes. De vieux sous-officiers, magnifiques et loufoques, terribles comme s'ils avaient fait dix campagnes, s'apprêtaient à montrer aux bleus comment il faut courir, charger, pointer, poursuivre ; le? officiers, à leur place réglementaire, serrés dans leur tunique, vivaient l'heure des fiançailles, l'heure qui n'a point d'heure semblal)le ; les plus jeunes riaient, entre eux ou avec les soldats ; les capitaines, se dressant sur leurs étriers, observaient par-dessus les haies, et s'étonnaient déjà que « ce ne fût pas commencé ». Le soleil, victorieux, avait tout le ciel pour lui, et tenait à distance quelques vapeurs légères, descendues des montagnes et glissant sur les bois.

Pierre s'était levé. Sans savoir pourquoi, par habitude, il avait mis ses gants, et, sachant bien pourquoi, il saluait. Un capitaine, — celui de la 3* compagnie, — appuya son cheval vers la gauche, et l'amena le long du camion arrêté.

— Vous venez de Rougemont-le-Ghâteau?

— Oui, mon capitaine.

— Pas d'éclaireurs ennemis dans le voisinage?

— Rien de visible. Monsieur le baron disait, chez nous, que la bête n'a pas été vue par corps. Des coups de feu seulement, cette nuit, en forêt.

— Beaucoup?

— Trois ou quatre vers minuit, deux plus tard.

— Et ce civil, qu'est-ce que c'est?

— Un qui veut s'engager, mon capitaine.

— Alsacien?

Pierre expliqua ce qu'il avait fait la nuit précédente. L'officier, tout à la rigueur des règlements, encore intacts, ou distrait par d'autres pensées, ne témoigna aucun sentiment, et dit seulement :

— C'est bien.

Puis, comme s'il était pris de soupçon :

— Où allez-vous, pour vous engager?

— A Félon, mon capitaine.

Il eut plaisir à dire : « mon capitaine, » et le mot, en passant, lui releva les moustaches,

— C'est une erreur : allez à Belfort.

— Alors, faut que je le débarque ! dit le chauffeur. Au premier village, je le remets à la gendarmerie, qui se débrouillera.

l'accueil 73

C'est ainsi que Pierre Ehrsam, entrant dans sa patrie nouvelle, commença de souffrir à cause d'elle et de la trouver mal ordonnée. Avant d'atteindre le plus proche village, il partagea la tranche de pain et le morceau de lard salé, que le chauffeur tira de la poche de cuir où il enfermait une partie de sa trousse.

— Vous m'avez l'air peu commandés, dit-il, en serrant la main du chauffeur qui reprenait la route, après avoir confié son passager à la gendarmerie de X...

— Pas assez, vous trouvez? Assez pour le plaisir!

— Oui, mais le point est de savoir si vous l'êtes assez pour vivre, pour lutter contre ce monstre allemand, qui est bien dressé, je vous assure.

On lui promit de le faire monter dans la première voiture qui se dirigerait sur Belfort. Et, de nouveau, il attendit.

Pendant ce temps, madame Ehrsam, seule dans la grande maison, et rentrant de la fabrique où elle avait passé une partie de la matinée, se demandait : « Pourquoi mes deux fils sont-ils si dissemblables? Ai-je donc manqué de parlei* de la France à Joseph? Que le père souffrirait, en voyant qu'il n'a pas deux Welches!... J'ai cependant écarté de chez moi tous ces Allemands, qui cherchaient de toutes manières, la brutale, l'habile et la cauteleuse, à pénétrer dans les maisons de vieille Alsace... Il m'a manqué, peutêtre, de mieux connaître les Français? Je n'ai fait d'autre voyage chez eux que mon voyage de noces, par la Schlucht, aux lacs de Gérardmer, de

MASEVAUX ATTEND LA FRANCE 7o

Retournemer et de Longemer, à Nancy, à Dijon. C'est tout, et une seule fois. Pour nous, qui avions le cœur si bien disposé, c'était assez. Mon mari la connaissait, la France. Mais les entarts ! La race est bonne, pourtant, j'en réponds, chez Joseph, comme chez Pierre. Mais, par ma faute un peu, je l'avoue, ils n'avaient de français que l'imagination. On rêvait de France, on parlait de France, en famille : c'était loin, dans le temps et dans l'espace. Et les Français non plus, ne venaient pas. Ils nous laissaient ; nous étions, Alsace et France, comme des époux séparés qui ne se voient plus, qui ne s'écrivent plus, et, malgré tout, commencent à trouver lourd l'engagement qu'ils ne renient point... Où est Pierre à cette heure? oîi est Joseph? Ils n'ont plus de liberté; ils sont pris et roulés, comme deux pauvres grains de sable, dans les flots immenses qui vont se heurter; malgré eux, ils iront, ils vont déjà; il ne leur reste que la pointe de leur volonté, qui échappe à tout, la haute flamme tremblante qui est morte en beaucoup, mais qu'ils ont gardée. Pjjr là, ils peuvent encore être eux-mêmes, choisir autre chose que ce qu'ils font, vivre parmi d'autres compagnons que ceux qu'ils coudoient; près de moi, près de Dieu. Il faut que je les aide, que je

leur écrive. Le second surtout en a besoin. Ah! que dirait le père, s'il était là, quand je vais mettre l'adresse : Joseph Ehrsam, Mulheim;... Muiheim, lorsque la guerre est ouverte entre l'Allemagne et la patrie secrète! »

Elle commença tout de suite d'écrire, sur la table où ses fils, l'avant-veille, s'étaient accoudés, pour causer une dernière fois, sous le portrait de Louis-Pierre Ehrsam. Ce fut d'abord une longue lettre à Joseph, tendre, demandant des détails, ne se plaignant pas, ne reprochant rien. Le nom même de l'aîné n'était pas prononcé. La mère terminait ainsi : « Je ne sais rien, depuis hier soir, de celui que nous aimons tant. » Lorsqu'elle voulut, ensuite, écrire à Pierre, — elle se reprochait déjà le plaisir plus vif qu'elle y prendrait, — la pensée lui vint : « où écrire ? » Elle écrivit quand même, et laissa l'adresse en blanc.

Autour d'elle, les métiers travaillaient. Des femmes avaient été engagées pour remplacer une partie des ouvriers, que l'appel de l'empereur enlevait à la fabrique. Dans le cercle de ses montagnes vertes, dans la chaleur des journées d'août, Masevaux reposait, comme de coutume, et les fruits grossissaient aux arbres des vergers. Madame Ehrsam, absorbée par le travail de direc-

tion qu'elle avait accepté, et qui lui plaisait, ne sortit presque pas de l'enceinte du « Grand Clos », comme disaient les gens. Le canon ne tonnait pas. Les troupes allemandes ne se montraient nulle part. La frontière française était fermée. La Thanner Zeitung annonçait les plus graves nouvelles, que personne, dans Masevaux, ne pouvait démentir ou confirmer : le 3 août, la déclaration de guerre à la France, par l'Allemagne, et l'envahissement de la Belgique; le 4, la déclaration de guerre, par l'Autriche, à la Russie, contre laquelle l'Allemagne, depuis cinq jours déjà, poussait ses armées toujours prêtes.

Cette journée du G août fut une journée d'inquiétude et d'attente pour toute la vallée. On avait appris, au petit jour, que, dans la nuit, une rencontre de patrouilles avait eu lieu à Lauw, tout près, là où la Doller entre dans la grande plaine et coule vers Mulhouse. Une patrouille de cavaliers français avait tiré sur un poste, tué deux douaniers, un officier prussien, blessé un chasseur à cheval, puis s'était retirée. Ils s'étaient retirés, les premiers cavaliers français, mais pour revenir, sûrement! On les voyait déjà partout. Des pentes du Ballon d'Alsace à Dolleren, à Oberbruck, à Kirchberg, à Niederbruck, puis à Mase-

vaux ; des maisons eL des granges perchées aux flancs du Baerenkopf et du Sûdel, la même rumeur descendait, criée ou murmurée, enflée, ornée par ceux qui la transmettaient, émouvante pour tous, espérée, redoutée, semant la joie ou l'épouvante ; « Les soldats français ont été vus sur les sommets ! La frontière est franchie ! Ils viennent ! » Oh ! qu'il y avait des gens et de pauvres gens qui redoutaient que la rumeur ne fût fausse !

Le lendemain, plus de deux cents réservistes étaient convoqués, pour s'embarquer à la gare de Masevaux, et rejoindre, en Allemagne, les régiments. Depuis la veille, plusieurs de ces jeunes hommes, postés en sentinelles dans les greniers, ou sur les premières pentes des monts, regardaient, avec une angoisse grandissante, vers les hauteurs du sud et du sud-ouest.

Les camarades avaient dit : « Si les Français descendent, nous nous joindrons à eux, personne ne partira pour l'Allemagne ! » Tout le jour, les guetteurs espérèrent. Mais, ils eurent beau regarder, aucune ombre ne sortait des forêts, si ce n'est celle des sapins, des pointes de hêtres et de mélèzes, qui tournait et s'allongeait sur les prairies, à mesure que déclinait le soleil. Un peu avant la nuit, plus de dix d'entre eux, comme le bruit de

l'arrivée des Français continuait de se répandre et de grossir, se trouvèrent groupés, sans s'être donné rendez-vous, au commencement delà route montante de Huppach, d'où la vue est libre et belle sur la grande coupe des montagnes. Ils disaient : « Qu'ils viennent donc enfin ceux que nous attendons, qu'ils se dépêchent! » Plusieurs fois, ils crurent voir remuer les rochers ou les brumes. Comme ils auraient couru! Comme ils auraient salué ! A la nuit déjà tombée, ils disaient, descendant vers la place des Blés, avant de s'attabler à l'auberge de l'Ange :

— Encore une nuit ! Encore les heures du matin ! Peut-être seront-ils ici!

Madame Ersham, ce jeudi 6 août, fête de la Transfiguration, avait assisté à la messe. Elle sortait de l'église de Saint-Martin, et descendait l'escalier de pierre qui est devant la façade, lorsque, se détournant de la rue où il passait, et montant vite les degrés, un fabricant, un ancien ami de son mari, la salua, et dit avec vivacité, lui qui d habitude parlait lentement :

— Est-ce que vous croyez, madame, que les Français seront ici, ce soir?

— Les Français? Oh 1 alors, mon Pierre sera peut-être avec eux? Mais qui annonce cela?

— Tout le monde. On les a vus là-haut.

— Cette nuit, oui, à Lauw, une poignée d'hommes...

— Non, madame, là-haut, et en nombre.

Ils regardaient tous deux vers les cimes, où la brume du matin commençait de se rompre et de s'élever en flocons.

— Vous y croyez, monsieur?

— J'en suis sûr. Ce soir ou demain, ils seront ici. Je vous le dis parce que vous aurez peut-être des mesures à prendre, pour la fabrique.

— Probablement! Monsieur, si les choses sont comme vous dites, eh bien ! je donne un jour de congé!...

Madame Ehrsam fit en même temps une chose extraordinaire : elle tendit la main à son interlocuteur, et dit tout haut :

— Quelle joie, quelle joie, monsieur !

L'homme reprit, d'un air grave, et plus bas :

— Attendez, et ne répétez pas ce que je vais vous confier. Il est inutile de diminuer la joie commune, surtout en guerre, mais vous qui avez charge d'âmes, c'est autre chose. Voici ce qu'on ne sait pas, ce que vous ferez bien de méditer. Le 4 août, nous avons été convoqués par le président de la Chambre de commerce de Mulhouse.

J'ai eu du mal à faire le voyage dans mon automobile, je vous en réponds ! Il a fallu, à chaque barrage de route, des coups de téléphone officiel. Là-bas, il y avait réunion des principaux industriels des vallées, avec le président de la Chambre de commerce, le maire, le Kreisdirector. C'est celui-ci qui a fait la déclaration principale, vous le pensez bien. Ecoutez ses paroles : « Je suis autorisé à vous dire officieusement que les Français vont entrer dans cette partie de l'Alsace; nous les laisserons venir : puis ils seront pressés et écrasés, comme un citron. » Là-dessus, nous délibérâmes. On nous demandait si les guichets des banques devaient demeurer ouverts. Nous fûmes d'avis de ne pas fermer les banques. Ainsi, messieurs les fonctionnaires avaient reçu des ordres. Ils nous prévenaient qu'on tendait un piège aux Français.

— Eh bien ! nous les préviendrons, les Français ! Moi je le ferai !

— Que vous êtes Française, madame Ehrsam ! Elle rougit, et répondit tristement :

— Je croyais l'être encore davantage.

Elle songeait à Joseph. Le fabricant ne comprit pas; il jugea que cette femme si sage était un peu énervée par la nouvelle, comme d'autres,

salua profondément, et continua de monter la rue.

Revenue chez elle, madame Ehrsam ne put se ïenir de raconter, à ses deux domestiques, la rencontre qu'elle avait faite, et comment les Français ne tarderaient point. Aussitôt, la cuisinière, sous prétexte d'aller aux provisions, sortit, et, dans la ville, rencontra toutes ses amies, car il y avait plus de personnes dehors, ce matin-là, que les Jours de marché. Anna se mit à rire, et dit :

— Je n'en connais pas, mais j'en connaîtrai, des Français : il paraît qu'ils sont si gentils !

Dix minutes plus tard, elle avait son corsage des dimanches. A la fabrique, dans les salles de travail, les contremaîtres ne parvenaient point à ramener la paix. Ouvriers, ouvrières, par-dessus les métiers en marche, s'interpellaient : « On ne peut rester ici pendant qu'ils entreront ! » Personne ne surveillait plus les broches ; toutes les filles couraient aux fenêtres dès qu'une ombre passait dehors. L'ouvrier, un ancien, chargé de renouveler les gros rouleaux de coton brut, que les premières machines dévident et cardent lentement, laissait les cylindres tourner à vide, et levait les bras comme un fou.

— Je voudrais voir la tète des gendarmes et celle des douaniers I Oui, la tête de tous ces Schwobs qui nous commandaient si durement! criait-il.

Dans l'après-midi de ce jeudi, les Masopolitains virent une scène qui leur donna beaucoup à penser. Sans doute, ils n'apercevaient aucune avant-garde française. Mais voici que les voisins de l'hôtel des Postes, et les passants, bientôt arrêtés et devenus une petite fouie, aperçurent une équipe de postiers enroulant un gros iil de cuivre sur un axe que supportaient deux roues en bois. Le Iil, un de ceux qui passent au-dessus des maisons, groupés et tendus comme des cordes de piano, avait dû être coupé assez loin, dans la campagne. Tiré par les travailleurs, il cédait et; jetant ses lueurs de oyivr^ rouge, au soleil d'août, se pelotonnait autour de la tige. Un factionnaire, — un seul, — devant la poste, protégeait le travail ; mais il pouvait jeter sur les curieux un regard menaçant, les gens de Masevaux ne « circulaient pas, » et continuaient .d'observer les postiers qui tournaient la grosse bobine, et le fil toujours venant qui s'étageait dessus. Qu'était-ce donc? Pourquoi les ouvriers enlevaient-ils celuilà, de préférence à d'autres I

Un bûcheron, gros homme encore jeune, barbu comme un sapin, la joue fleurie, les yeux matois, murmura, sous l'aile de son chapeau de paille, à l'oreille d'un voisin :

— J'ai travaillé à construire la ligne ; je vas te dire : ils enlèvent le téléphone du pylône !

— Le pylône du Sudel?

— Mais oui, celui qu'ils ont élevé dans la forêt, là-hdut. Quand on est sur la dernière plate-forme, on peut voir jusque dans la place de Belfort! Je le sais bien, j'y suis monté !

— Ils pensent que ça ne leur servira plus.

— Sans doute.

— Alors, c'est une équipe de déménagement ?

Des rires légers coururent dans la foule. Les Alsaciens connaissaient tous l'histoire de ce pylône, à quatre étages, fait de troncs d'arbres superposés, le long desquels des échelles étaient appliquées, belvédère où des officiers montaient fréquemment, que des mains inconnues avaient scié, à la base, en 1913, et que les Allemands avaient rebâti en hâte, ayant soin de reconstruire en fer tout le rez-de-chaussée de la machine. Car le pays d'Empire jouait vraiment de mauvais tours à ses maîtres. On entendait, parmi les

curieux, voler des phrases plaisantes, que le vent d'été portait peut-être jusqu'au factionnaire et aux postiers. Mais les Allemands avaient l'air pressés de finir l'ouvrage.

— Ils doivent savoir, eux aussi, qu'il y a des Français là-haut !

— Si je leur demandais la communication ?

— Qu'est-ce que tu dirais?

— Je dirais : « Monsieur le Capitaine?... »

— Ça doit être plus qu'un capitaine!

— Je dirais : <( Monsieur le Général, descendez vite, ils plient bagage 1 »

Le rouleau devenait lourd à manier ; le temps s'écoulait; le chef de l'équipe, d'un coup de cisaille, coupa le fil, dont l'extrémité égratigna la poussière de la route et s'en vint se coller, frémissante, aux murs de la maison d'en face. En même temps une voiture s'approcha, au grand trot de deux chevaux. Elle avait été réquisitionnée par le maire de carrière. La foule s'ouvrit. Les ouvriers, le factionnaire, s'entassèrent dans le vieux landau ; le fil du téléphone fut chargé sur le siège, et les chevaux, fouettés vigoureusement, malgré l'âge, et la fatigue, galopèrent vers le nord. Une clameur sourde poursuivit la voiture. Une voix de stentor cria :

^b LES .\OU\EAUX OliKIiLE

— LAilcmagne f... le camp, vive la France !

C'était le bûcheron. Il regarda autour de lui, pour voir qui viendrait l'arrêter. Mais personne ne vint. Il rencontra seulement, parmi les curieux assemblés, et qui se dispersaient, quelques mauvais visages, d'immigrés ou de ralliés, qui blêmissaient de colère.

Dès lors, Masevaux ne douta plus que la France ne dût bientôt descendre.

La nuit fut moins claire que celle de la veille. Ceux qui se levèrent, et, par la fenêtre ouverte, essayèrent de connaître le secret des campagnes muettes, virent que rien ne luisait, ni eau, ni pierre, ni frondaison, dans toute la conque énorme où reposait la ville. Le temps était à l'orage, une lueur faible tombait entre les franges des nuages qui, tourmentés par des forces contraires, poussés, attirés et tournant, formaient des remous sous la lune. La terre était en paix, et ne sentait pas même le souffle du vent haut.

î!s venaient cependant, les soldats de France.

Très au sud de Masevaux, une compagnie du ITl*" d'infanterie, partie de Novillard, remonte, en territoire français, le cours du ruisseau de la Loutre ; elle traverse le village de Reppe, dont

Î3S plus vieilles maisons, comme celles des villages voisins, tant de fois, ont entendu le pas des hommes en guerre. La nuit est toujours douce, et l'aube encore lointaine. Quelques contrevents s'ouvrent, prudemment, d'autres demeurent clos, mais la lumière glisse par les fentes. « Combien sont-ils, Madelon ? Où vont-ils? » Ils passent, et les voici, au sortir du bourg, qui tournent à droite, et entrent dans le bois communal, au delà duquel il y a la frontière et l'Alsace. « Alors, ils vont à l'ennemi? Ferme îe volet, Madelon; metstoi à genoux sur ton lit chaud : c'est bien l'heure de faire une prière. »

Le bois est fait comme une poire. Tout étroit d'abord, il s'élargit vite. Que l'ombre est noire ! Les hommes, qui causaient librement jusque-là, se sont mis d'eux-mêmes à parler bas. Ils ont le fusil à la main et le doigt sur la gâchette. Il y a tant de caches dans les fourrés ! Tous les yeux fouillent cette ombre, où rien ne remue, et d'où peut partir un feu de salve qui coucherait à terre les premiers rangs. Cent mètres de forêt, deux cents, trois cents : aucun coup de fusil. Le bruit de lime et de marteau, que font les pieds sur la route, se lève entre les arbres et, avec la poussière, s'en va tomber au loin. Tout à coup, le

détachement qui marche en avant s'arrête. On ne peut plus avancer en troupe. Une barricade de troncs d'arbres et de branches a été construite parles soldats du génie, voilà quelques jours, au coude de la route forestière qui, maintenant, se redresse vers le nord. Le capitaine rejoint l'avantgarde, et dit au lieutenant Malaurie :

— Prenez avec vous une demi-section, et allez reconnaître les débouchés du bois.

Les officiers se serrent la main, les trente hommes escaladent la barricade, et s'égaillent dans le bois, en fourrageurs. Tous les cœurs battent. Entre les cimes des arbres, très haut, des nuages en dérive rencontrent un premier rayon, et rosissent en dessous. Dix minutes se passent. On entend le moindre bruit, dans l'air frais et vibrant du matin : l'éclatement d'une tige morte, un juron, le broussement d'un corps à travers les gaulis. Le lieutenant Malaurie marche à découvert, au milieu du chemin. C'est un" agrégé d'histoire, un lettré, un poète ; le souvenir de l'Alsace chante en lui. Entrer le premier dans la terre promise! Etre celui qui va commencer de délivrer la vallée, celui que les anciens espèrent depuis quarante-quatre ans, sans connaître son nom, et que les enfants de l'Alsace appellent.

quand ils disent en chantant : « Cigogne, cigogne, apporte-nous dans ton bec un petit pioupiou! » On approche des lisières. Un peu de jour, embrumé, luit au bout de la route. Trois soldats sortent des fourrés, deux à droite, un à gauche. Le lieutenant interroge tout bas : « Qu'avez-vous vu? — Rien. — Moi, dit le troisième, j'ai vu galoper un cheval démonté. — D'où venait-il ? — De là. » Là, c'est la direction de Bréchaumont. Il y a donc, en avant, des cavaliers allemands. On continue, dans l'ombre mouillée du bois, que l'aube enveloppe et ne pénètre point. L'otTicier consulte la carte serrée dans sa main gauche : oui, la frontière est à quelques pas, au delà de ces touffes de noisetiers qui font, tout le long de la lisière, un gros bourrelet de feuilles, tendu par la forêt vers la lumière et le vent. Il ne faut pas crier. Mais le c«eur commande de parler. D'un geste, Malaurie appelle les hommes qui ont les yeux sur lui, et qui accourent au rassemblement. « Venez! Pas de bruit! » On avance encore. Voici que la rou*e débouche sur la campagne : on découvre des terres de labour et des prés qui descendent, puis des plateaux qui se relèvent et portent dans le matin des maisons toutes blanches. Les trente hommes se

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mettent sur deux rangs, adossés aux noisetiers de la lisière.

— Mes enfants, dit le chef h demi-roix, nous sommes en terre d'Alsace!... Le village devant nous, c'est Bréchaumont... Alors, vous comprenez... Garde à vous ! Présentez armes !

Et le soleil, qui se levait, vit la troupe française saluer toute l'histoire et toute la légende.

On se remet tout de suite au pas, au guet; par les champs, au plus court, on se dirige vers le village. Tout est tranquille. Les maisons ne sont pas toutes éveillées. 11 y a des pots de géranium-lierre, et de verveine, et d'œillets aux fenêtres. Où donc est l'ennemi? Deux femmes sortent de l'église, et filent en montant la rue. Le curé, entendant le pas des Français sonner sur la chaussée, vient, au contraire, àl'olficier qui commande l'avant-garde, et dit :

— Monsieur le lieutenant, il y a, dans mon église, ici, un dragon allemand qui va mourir ; il a le ventre traversé d'une balle ; pouvez-vous le secourir?

Le lieutenant envoie prévenir le major à l'arrière, et la troupe passe. Elle s'arrête à l'extrémité de Bréchaumont; les premiers Alsaciens s'assem» blent autour des faisceaux ; ils apportent des

fruits, du pain, du beurre, du vin. Des jeunes filles versent le vin du pays aux soldats qu'on n'avait vus que dans les images d'Epinal. Elles parlent français comme elles peuvent ; leurs yeux parlent plus clairement ; elles rient. Aucune embuscade allemande ; pas une patrouille en observation. On n'est pourtant que trente hommes, qui vont en pointe et continuent. Au second village, à Traubach-le-Haut, sur la place, les paysans d'Alsace lèvent leur chapeau et les femmes battent des mains. Un vieux à barbiche blanche se porte, avec son fils, au-devant du lieutenant, fait le salut militaire, correct, prolongé, le coude à la hauteur du sourcil, et crie : « Fife la Vrance! » Mais une vieille femme se signe au passage de ceux qu'elle aime, et dit vivement, montrant la direction de l'est : « Prenez garde à ceux de là-bas : ils sont si méchants ! »

Déjà le village voisin a dû être prévenu. Par qui? des gamins grimpés sur les arbres? des coureurs à bicyclette? une voiture? Qui sait? On attend « les pantalons rouges ; » on vient audevant de la France, on la salue de loin, on plaisante parce qu on est d'un pays qui sait rire, même au danger. La promenade triomphale n'est interrompue qu'à Bwnhaupt-le-Haut. Là il faut

prendre d'assaut la première tranchée, défendue par des dragons allemands. C'est l'affaire d'un moment ; quelques coups de fusil ; puis les Allemands sont en fuite ; les Français passent et se reforment ; il fait chaud et clair ; les hommes disent : « Nous sommes toujours chez nous ! »

D'autres colonnes étaient entrées en Alsace, par d'autres points de la frontière.

Dans la matinée du vendredi 7 août 1914, à Masevaux, on savait, à n'en plus douter, que les Français allaient descendre. Madame Ehrsam, pensant qu'ils ne manqueraient pas de défiler sur la place du Marché, s'était invitée à passer la matinée chez une jeune femme de ses amies et de sa parenté lointaine, qui logeait dans un de ces hôtels à larges fenêtres, bàtis au xviii* siècle, pour les dames du chapitre noble de Masevaux. Le futur général Kléber, alors inspecteur des bâtiments publics à Belfort, avait disposé ces

maisons en éventail, autour d'une cour ouverte, par quoi est agrandie, au sud, la place du Marché. Elles sont toujours debout, intactes, élégantes et sévères. Des bourgeois tranquilles les habitent. Un peu avant dix heures, madame Ehrsam sonnadonc à la porte de l'hôtel, pénétra dans le vestibule, orné de panoplies d'armes anciennes, au milieu desquelles pendait, accrochée à la muraille, une trompe de chasse. Il fut convenu que les deux dames attendraient, dans le salon, l'arrivée des troupes. Anna devait donner des nouvelles. Anna, Française de cœur, bien entendu, mais surtout curieuse de toute nouveauté, avait en effet suivi sa maîtresse, etgrimpé, avec la femme de chambre de l'hôtel, dans les combles, d'où l'on pouvait découvrir les pentes du Sûdel. Deux fois, elle cria par la cage de l'escalier :

— Madame, on ne voit rien encore !...

Mais, comme dix heures sonnaient, l'Alsacienne cria :

— Madame, c'est les Français ! Madame, venez vite!

Madame Ehrsam et la jeune femme montèrent dans la pièce. de débarras; les domestiques leur firent place et s'écartèrent de la fenêtre, mais pas de beaucoup, et il y eut, en réalité, quatre têtes

d'Alsaciennes, encadrées par la même lucarne, et tendues vers la montagne.

— Où sont-ils donc, Anna?

— Comment, madame ne les voit pas? le point rouge là-haut; cet autre ; ils sont dix, vingt, trente...

— Mais oui, chère amie, reprit la jeune femme : dans le pré, à la lisière, là où les sapins font une grande courbe.

Il n'y avait point de doute : sur la pente verte, les soldats de chez nous descendaient en courant. Ils s'approchaient des vergers, d'autres commençaient seulement à sortir de l'abri des bois, et se mettaient à courir.

— Dites, comme ils se dépêchent !

— Ce n'est pas étonnant ils reviennent chez eux.

— On dirait des cerises qui roulent sur l'herbe»

— Que ne sont-ils venus vingt ans plus tôt !

— Mais ils viennent, ma chère ; le passé est mort ; ils seront ici dans un quart, d'heure, au train dont ils vont ! J'embrasse le premier que je rencontre !

— Moi aussi ! dit Anna.

— Tiens, ils lèvent les bras, est-ce qu'ils nous saluent?

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— Non, ils ne peuvent pas nous voir ; ils cueillent des prunes dans les branches.

— Ils peuvent grappiller! Ils croquent en courant; ils ne savent pas s'il n'y a pas d'Allemands cachés dans les maisons, près de l'Odilienbachle, dans les pstites maisons vieilles de la rue des Gants, de la rue des Tisserands ;... ils ont conhance... Ils sont trop vite en confiance, les Français, vous ne trouvez pas?

— Mais non, pas ici ; il n'y a pas d'Allemands dans Masevaux, du moins qui soient armés; tous les fonctionnaires ont décampé... Les soldats de la France sont les victorieux, les victorieux, les victorieux !

Madame Ehrsam, les larmes aux yeux, se retira de la fenêtre, et dit :

— Combien d'autres auraient voulu voir cela!

— Dans cinq minutes, ils seront ici, répondit son amie. Anna, Marie, allez dans le jardin, cueillez toutes les fleurs !

Les quatre femmes descendirent ; on entr'ouvrit la porte qui donne sur la grande place. Partout, les gens couraient. Sous les tilleuls et les ormes de la place du Marché, des gamins interrompaient leurs jeux, se mettaient en ligne, et guettaient, prêts à crier.

Ils ne vinrent pas tout de suite, les Français, sur la place du Marché. Ayant franchi la Doller au pont de l'Hôpital, ils passèrent devant l'église de Saint- Martin, et, par la Grand'Rue, se dirigèrent vers la gare, rapidement. Sans doute, on leur avait dit que des réservistes alsaciens devaient partir, ce matin-là, pour l'Allemagne. Les soldats marchaient sur les trottoirs, le long des maisons, sur deux files, et, malgré les recommandations qu'on leur avait faites, ils avaient l'arme à la bretelle. Est-ce que le pays n'était pas ami ? Ils avaient chaud d'avoir tant couru; ils riaient; ils regardaient les fenêtres, les portes, les enseignes ; quelques-uns mangeaient encore des prunes cueillies dans la montagne ; ils disaient à toute rencontre, pour apprivoiser les gens : « N'ayez pas peur, mes amis, on vient pour vous délivrer. » En tête, au milieu de la chaussée, bien assis sur son cheval, un gros adjudant de dragons servait d'éclaireur. Dans sa main droite, il tenait son revolver levé.' Quand un magasin, demi-fermé, lui paraissait louche, il éperonnait son cheval, il allait voir, se penchait sur sa selle, et reprenait la route.

Quand ils furent arrivés à la gare, les Français apprirent que le train pour Mulhouse était parti depuis près do deux heures.

Alors, les compagnies se séparèrent, pour occuper différents points de la ville, et pour s'y montrer. L'une d'elles, par la rue de la Mairie, déboucha sur la place du Marché, près des arbres plantés en quinconce, près des enfants qui, penchés, moitié craintifs et moitié rassurés, disaient à haute voix, pour toutes les fenêtres en éveil :

— Voilà le capitaine !

— Il a un pistolet, mais il ne tire pas avec !

— Regarde l'écusson : 42" d'infanterie.

— Le régiment de Giromagny, papa la dit ! Bonjour, messieurs !

— Tiens, le drapeau à présent !

— Mais non : ils n'en ont pas!

— Regarde, au bout de la place !

En effet, à la fenêtre d'une maison, au fond de la place, un drapeau tricolore, le vieux drapeau de la compagnie des pompiers, du temps de Napoléon III, emblème depuis quarante-quatre ans proscrit et caché, apparut et flotta. Une femme attachait la hampe au fer forgé d'un balcon.

Les premières acclamations retentirent. Des têtes se montrèrent aux fenêtres. Les rues commencèrent à verser les curieux sur la place. A ce moment, la porte de l'hôtel s'ouvrit tout à fait, et

iMASEVAUX REÇOIT LA FRANCE 99

la jeune femme, qui était en noir, et qui marchait bien, et qui portait au bout de son bras toutes les fleurs de son jardin, s'avança vers le capitaine. Elle ne se trompa point ; elle laissa passer le cavalier j^elle alla droit à Toflicier qui était à pied. Elle ne savait trop que dire, elle n'avait pas réfléchi, elle était effarouchée et glorieuse. Elle hésita, tendit d'abord les fleurs, puis elle dit, bien haut :

— Tenez, monsieur : c'est Masevaux qui vous le donne !

Et tout le peuple applaudit. Les soldats étaient au repos. Déjà, on s'approchait d'eux, on leur demandait : « Où allez-vous loger? Venez chez nous? » L'officier, entouré maintenant, interrogé lui aussi, s'entretenait avec plusieurs anciens, notables de la ville ou simples camarades de l'armée d'autrefois, qui se présentaient à lui, et lui serraient la main, personne ne voulant être oublié. Des cyclistes allaient et venaient, portant des ordres. Les spectateurs disaient :

— Voilà une belle force chez nous : mais ce soir, mais demain, il en viendra bien d'autres!

Comme pour leur donner raison, et leur faire prendre patience, voici que vingt dragons, en patrouille depuis l'aube et courant la vallée, arri-

vèrent sur la place. Ils croisèrent la compagnie d'infanterie, qui allait prendre possession des cantonnements et préparer la soupe. La tète haute, la latte battant la selle, contents d'avoir fait l'étape et de commencer la guerre en faciles vainqueurs, ils mirent pied à terre. Plusieurs attachèrent leurs chevaux à la fontaine qui est au milieu de la place. Et, regardant autour d'eux, ils cherchaient aventure.

L'un d'eux s'était tourné du côté de l'hôtel dont le jardin n'avait plus une fleur. La porte était encore ouverte. Il avait chaud. Anna et sa compagne lui firent signe : « Venez boire un coup? » Il eut un rire bon enfant, et, traînant ses bottes, il monta le perron, embrassa Anna, puis l'autre. La salle à manger était tout près. Pour faire honneur au Français, elles l'y firent entrer, certaines que madame trouverait cela fort bien. Sur la table, à côté du verre qu elles remplissaient jusqu'au bord du vin de Ribeauvillé, il y avait encore des tiges et des feuilles coupées, émondage du bouquet. Mais comme le cavalier allait sortir, essuyant sa jeune moustache du revers de sa main, il aperçut, pendu au mur du vestibule, la trompe de chasse.

— Mes belles, dit-il, ça me connaît : je suis

piqueur chez monsieur le baron de Raiville! Don-

nez-moi ça

Anna, qui ne savait que le dialecte alsacien, riait, avant même que sa compagne lui eût expliqué la phrase. Le soldat décrocha la trompe, s'avança sur le perron, et se mit à sonner une fanfare. Ah ! comme il sonnait bien, les joues creusées par l'effort, la poitrine tendue, les yeux aux nuages! Il y eut des cris et des battements de mains. Un flot de peuple arriva. Des fenêtres se rouvrirent. Il arriva aussi un sous-lieutenant du 42* qui, voyant ce cavalier célébrer à sa manière l'entrée des Français dans Masevaux, s'approcha, et dit, en riant :

— Qu'est-ce que vous faites là?

— Mon lieutenant, c'est mon instrument : je suis piqueur. Je parie que vous n'avez jamais entendu sonner ce que je vas sonner?

Mettant de nouveau ses lèvres sur l'embouchure, les joues de nouveau formant le museau, le coude levé, la tête au soleil et hardie, il lança de belles notes galopantes, un salut sonore, que le lieutenant ne reconnut pas.

— En effet, qu'est-ce que c'est que cet air-là,? Le cavalier, renversant et secouant la trompe

de cuivre, répondit :

— Mon lieutenant, ça ne se joue pas souvent i c'est le changement de royaume.

Fier, regardé, admiré, applaudi, il alla raccrocher, au mur du vestibule, le vieux cor qui jamais plus ne sonnera le changement de royaume.

Avant la nuit, les dragons étaient repartis ; le bataillon du 42^ s'était confortablement installé dans Masevaux ; les derniers agents officiels de l'Allemagne avaient fui; des voitures, des bancs, des échelles, formaient, à la sortie de la ville, du côté de l'est, des barricades derrière lesquelles, armés du lebel que les gamins se montraient du doigt, les fantassins attendaient la charge toujours possible des patrouilles de uhlans.

Avant que la nuit fût toute close également, comme la mère de Pierre et de Joseph rentrait chez elle, ne pensant plus qu'à ce grand événement qu'elle allait raconter à Joseph, — car, l'autre, où était-il, où lui écrire? — elle recevait la visite d'un ingénieur de la vallée de Thann, bien ému, lui aussi.

— Ah ! madame, quel changement ! toutes nos vallées sont en m.ouvement et en joie! J'ai quitté Thann il y a deux heures, et voici ce que j'ai vu : les Français descendaient de la montagne I

— Gomme ici.

— Vous connaissez la route : tantôt une fabrique, tantôt une maison, un cabaret, une boutique, eh bien ! tout le monde était aux portes.

— Tout comme à Masevaux.

— Le plus beau, ce fut à la grille du grand parc de monsieur Lauth. 11 était là avec toute sa famille, le vieux chef d'industrie qui avait bien connu le temps français. 11 avait fait dresser une table toute chargée de verres et de pichets pleins de vin, et, H mesure que les soldats passaient, il les servait lui-même, madame, lui-même; et les hommes venaient, et tous buvaient à la santé de l'Alsace, à la santé de la France. Le canon de leur fusil, à tous, était fleuri. Les balles n'auraient pas pu passer. En vérité, madame, dans la vallée de Thann, ce soir, il n'y a plus de fleurs dans les jardins...

— Chez mon amie non plus !

Quelques jours après, Mulhouse était prise ; hélas! quelques jours encore, Mulhouse était perdue, et les troupes de France, rappelées pour couvrir Paris, déjà menacé de loin, se repliaient. Mais Thann restait français, et de même Masevaux, et de même Dannemarie, les trois vallées sacrées qui furent préservées, et sans combat, et sans deuil, redevinrent françaises.

lOi LES NOUVEAUX OBERLÉ

Un peu avant la fin du mois d'août, madame Ehrsam recevait la première lettre de Pierre. Il était à Besançon; sa mère lui écrivit : « Je suis Française aussi. »

LE MAS DE L ABADIE

Bien loin, bien loin de l'Alsace, en terre de France, il y avait, vers le même temps, une famille elle aussi diminuée par le départ du fils. Le soleil était couché depuis une heure à peine. On pouvait lire encore le journal, aux reflets qui jouaient dans le ciel très pur. La servante, nièce des fermiers du mas de l'Abadié, avait fait sa randonnée autour du « château » et dans le « château ». Elle avait fermé, parce que « c'était la guerre, » la grille rouillée qui défendait le domaine du côté de la route, mais qu'il eût été si facile de tourner; elle avait détaché l'épagneul, chien d'arrêt de M. le baron ; serré les paillons, posés sur le mur du jardin, et où séchaient des

10(5 LES KOUVEAUX OBERLÉ

graines potagères ; dit au coq : « Laisse-nous dormir, Le Doré, tais-toi ; tu as assez gratté pourtant, comme moi! » elle s'était assurée que les chats ne s'étaient pas cachés dans la cuisine, et elle sortait de son chantier, comme elle disait, précédée de son chandelier, lorsqu'elle rencontra, dans le vestibule, la demoiselle de l'Abadié.

— Marine, tout est bien clos ?

— Oui, mademoiselle.

— La chatière est fermée ?

— Pardine !

— EtDido?

— Déjà montée dans sa chambre. Qui travaille peu doit se reposer beaucoup !

Dido, — qui est Marguerite, — désignait la seconde domestique, une Arlésienne, mais de la ville, et qui, depuis deux ans, servant Marine plutôt que ses maîtres, sous le titre de femme de chambre au mas de l'Abadié, n'avait pas avancé dans les grâces de la première autorité de la maison.

Marie, connaissant le refrain, répondit :

— Alors, ma bonne Marine, monte auprès du petit Maurice, qui dormait mal, tout à l'heure. Je vais veiller avec mon père, oh! pas longtemps, comme d'habitude...

LE MAS DE L ABADIE' 107

Un rire jeune monta dans la cage de l'escalier, nue, sèche et sonore comme la caisse d'un violon. La servante portait, dans la main droite, un chandelier d'étain. La lumière, rapprochée du corps, éclairait le visage d'une femme d'environ quarante-cinq ans, qui avait encore des traits réguliers et fins, et deux bandeaux épais, soufflés, ondulés, de sombres cheveux, haut relevés, formant la tour, serrés dans un ruban de velours noir dont les deux bouts retombaient et flottaient sur la nuque, selon la coutume arlésienne. Le corsage plein, la taille serrée, le négligé du vêtement et la justesse de l'attitude eussent indiqué la race du midi, si l'accent, si les yeux ardents, passionnés même au repos, n'avaient trahi déjà la parenté de la femme et de la terre toujours vibrante. Marine servait depuis sa dix-huitième année dans le mas de l'Abadié. Ses maîtres avaient pris l'habitude de la tutoyer, comme un officier, par amitié, tutoie un soldat. Les étrangers l'appelaient « la tante », appellation d'honneur qui désigne, dans toute la Provence, la gouvernante du logis rural, l'intendante de la cuisine et des greniers. Elle avait beaucoup d'ordre, une manière libre de parler, le goût de la maison et de l'honneur de la maison. N'était-elle pas chez elle, à

l'Abadié ? On ne la commandait pas, ou si peu! M. le baron se servait souvent lui-même. Elle n'avait affaire qu'à une jeune fille de vingt-deux ans, d'une courtoisie méridionale, c'est-à-dire très achevée, à cette longue, mince et royale Marie, qui se tenait debout, en ce moment, sur la dernière marche de pierre, une main sur la rampe de fer forgé. La servante changea de physionomie, tout à coup, et sa figure devint tragique.

— Écoutez!

Toutes deux, elles tendirent l'oreille, du côté des grandes baies qui éclairaient la cage de l'escalier, et que battait, pendant cinq mois de l'année, l'aile des papillons, des guêpes et des mouches prisonnières.

— Vous entendez comme ça roule, mademoiselle! Des trains encore; ils ne cessent ni jour ni nuit, depuis près d'un mois.

— La nuit autrefois paisible... On ne peut imaginer tout ce qu'ils transportent, ma pauvre Marine : des hommes, des chevaux, des munitions, des approvisionnements...

— Moi, j'imagine bien : ils roulent la mort... Quand auront-ils fmi? Quand ramèneront-ils monsieur Hubert?

Le même rire empêclia la plainte de continuer.

LE MAS DE l'aBADIE' 109

— Tu ne voudrais pas le revoir à présent : nous ne sommes en guerre que depuis vingt-huit jours ; pour la victoire; Marine, il faudra des mois, peutêtre même plus! Va dormir! Bonne nuit!

La jeune lille descendit la dernière marche de l'escalier, et ouvrit, à sa gauche, la porte qui faisait communiquer le vestibule avec une pièce carrelée, où son père, quand il pleuvait ou que soufflait le mistral, recevait les fermiers et les passants. Guidée par le rayon de lumière qui glissait sous la porte, à l'extrémité de cette pièce, elle entra dans le grand salon, qui était aussi le cabinet de travail de M. de Clairépée. Aucun luxe ne le déparait. Quelques meubles, des torchères de cuivre Louis XIV, et de même quelques portraits pendus aux murs, y rappelaient le passé. En regardant d'un peu près, on aurait découvert, çà et là, une déchirure, dans la belle soie violette semée de renoncules d'eau, toutes blanches, qui couvrait les fauteuils et qui descendait en panneaux, depuis le plafond aux poutres apparentes, jusqu'à la plinthe ornée d'un bourrelet ouvragé.

Dès qu'elle eut franchi le seuil, la jeune fille s'appliqua à marcher lentement, choisissant, pour y poser le pied, les lames du parquet qui ne criaient pas et qu'elle connaissait, une à une.

Elle regardait son père, assis à l'autre extrémité du salon, devant une table fort chargée de livres et de dossiers, les coudes écartés, posés à plat et contraints entre deux in-folio, qui formaient une niche. Il continuait, le front plissé par l'effort intellectuel, qu'il avait commencé un peu tard, une Histoire des barons de Cadaren de Clair épée. Marie s'approchait, et il ne la voyait pas, ou plutôt voulait ne pas la voir. Elle connaissait les heures, les coutumes, et respectait le travail du soir, le livre commencé depuis dix ans, et que douze cahiers de notes et de documents relevés dans les bibliothèques et les archives du midi, surtout dans le fond Méjanes, d'Aix-en-Provence, n'avaient pu, paraît-il, qu'ébaucher. Arrivée près de la table taillée dans un vieux noyer de Provence, meuble de famille, partout luisant d'un isombre feu, lustré, fleuri, mieux ocellé que la queue d'un paon, elle se baissa, prit, dans une travailleuse, une pelote de laine que traversaient deux aiguilles de bois, et, s'asseyant sur un fauteuil, commença, elle aussi, un travail, mais d'ordre modeste, et qui ne demanderait pas de longs délais avant d'être achevé : un manteau de premier âge pour le futur enfant de la femme de Maximin Fustier, commissionnaire en huiles,

LE MAS DE l'aBADIE' îll

au village de Graveson, et locataire de M. de Clairépée.

Celui-ci compulsait et écrivait, sa fille tordait la laine. Ces deux êtres, qui vivaient l'un pour l'autre, passaient ainsi chaque soirée, depuis bien des années, dans l'intimité muette. Ils la goûtaient fort.

Albéric Dieudonné de Gadaren de Clairépée avait cinquante-cinq ans. Physiquement, il était de cette espèce qui porte une tête un peu trop développée sur un corps assez frêle. Observez-le, qui travaille sous la lampe. Il n'a point de lunettes ou de lorgnon, et c'est à peine si, pour mieux lire un passage difficile, il incline la page d'une manière qui n'aurait pas servi des yeux jeunes. Sa barbe, châtain clair, mêlée de poils blancs, courte et taillée en pointe, où ne se fondent pas les moustaches, qui sont fermes et relevées, ses cheveux, rares au milieu du crâne, abondants sur tous les murs d'enceinte, frisés et demi-longs, encadrent un large front, un nez solide et clair aussi, droit d'arête, et tombant à pic et non point en plages, sur des joues qui sont pleines et sans graisse. M. de Clairépée a des yeux gris, dont le regard est rapide et doux. Des yeux de femme, lui disait-on dans sa jeunesse. Des yeux de tour-

H2 LES NOUVEAUX OBERLÉ

terelle, prétendaient les voisins et rivaux, aujourd'hui disparus, les Costé de Veillargues. Mais il importe peu : ce sont les fenêtres d'une âme droite, qui n'a point à se cacher et qui paraît dès qu'on l'appelle, prompte à l'émoi, tendre en paroles, volontiers souriante malgré les grands malheurs dont elle se souvient, beaucoup plus ferme en son fond que ne le fait supposer son premier désir d'être aimable. La science de l'écrivain n'est pas profonde, et ce gros ouvrage d'histoire familiale ne s'accomplit qu'avec peine, dans la crainte justifiée de mal connaître les temps où vécurent les aïeux. « Nos neveux, est-il dit dans la préface, jugeront qu'il est plein de fautes, et vaut seulement par la curiosité, si toutefois nos neveux s'occupent de l'histoire des barons de Glairépée. Ils auront tant d'autres choses à faire ! » Si M. de Glairépée n'a point eu la préparation d'un historien, on se tromperait en le prenant pour un ignorant. Sans doute, il n'a guère que des idées de journal sur tout ce qui n'est pas sa race, sa religion, sa Provence, et la manière de faire la charité quand on est pauvre. Mais ce qui lui reste là, ce champ de son savoir, qui peut dire que ce soit peu de chose? Voir le monde où l'on vit comme il doit être vu; faire bonne mina à une

LE MAS DE LABADIÉ llo

médiocrité de fortune qui dure; être sûr de Dieu, comme d'un ami de la famille, et le montrer en refusant d'être triste; le montrer aussi dans l'intelligence de tout l'ouvrage divin, depuis le brin d'herbe jusqu'à la conduite de l'Eglise, ce n'est pas le fait d'un esprit secondaire, et la renommée n'importe guère : l'homme ne manque point de grandeur qui sait ces choses-là. M. de Clairépéc, qui avait eu un cheval de sang et un tilbury, au temps de ses noces, s'était déshabitué fort vite de cette facilité de la vie et de plusieurs autres. A présent il faisait route à pied, songeant, regardant, étêtant les chardons et les ronces du bout de sa canne, disant bonjour à tous ceux qui passaient, même inconnus, pourvu que ce ne fût point en automobile, et qu'il se trouvât à moins de trois lieues de l'Abadié. Encore, comptait-il parfois quatre lieues pour trois. « Expliquez-nous, lui disait-on, cette manie que vous avez de saluer à droite, à gauche, de la main, de la tête, de la voix, les gens souvent bien étonnés, que vous croisez sur les routes, et qui ne vous rendent pas tous votre courtoisie? — Eh! répondait-il, en deçà de trois lieues, je suis chez moi, c'est notre coin, et j'ai droit de politesse, je pense! Il importe au bon ordre des empires, comme disait

Bossuet, que les voisins se donnent le bonjour et s'entre-souffrent... Vous ne comptez pas les réponses que je récolte, les amitiés que ma façon m'a values. Les gens s'informent à la longue ; ils apprennent que c'est le baron de Clairépée qui a le chapeau facile. Ça répare plus d'une mauvaise phrase des livres et des journaux. Et puis, les riches qui vont à pied font plaisir aux pauvres qui vont en voiture. On me sait gré d'être un seigneur médiocre. Enfin, mon cher, si vous me demandez ce que je gagne à lutiguer ainsi mon chapeau et mon bras, moi qtfi ne vise point à la députation, et ne prétends même pas au Conseil général, je vous avouerai mes desseins : en saluant beaucoup de monde, j'espère récolter quelques souvenirs, et un bout de prière oour le lendemain de ma mort. »

Il saluait donc à tout venant, usqu'à trois iieues du Mas : à Châteaurenard, comme à Graveson; à Eyragues, comme à Maillane où il avait connu le grand Mistral; à Saint-Rémy comme au Masblanc et même à l'orient, dans les bourgs de la plaine de Gavaillon qui sont au delà de la petite Grau. On venait à îui, de plus loin encore, pour doléance et pour conseil. Gomme il donnait presque aussi volontiers qu'il saluait, l'affluence ne

LE MAS DE l'aBADIÉ llo

s'en trouvait pas diminuée. M. deCîairépée savait plaindre : c'est un grand art, et qui ne s'apprend point. Il consultait en homme qui a de l'esprit et des relations, et bien souvent l'avis se trouvait bon : l'aumône embarrassait davantage celui qui la faisait, surtout aux fins de trimestre. Ce riche avait exactement H. 27.3 francs de rente, dans les bonnes années. Mais les mauvaises n'étaient pas rares.

Il aimait cette campagne au visage antique, au cœur chantant. Elle avait adopté sa race. Il lui arrivait de partager ses travaux. Dans les jours de fenaison, quand la besogne était pressante, on l'avait vu faucher son héminée, ou charger, à la pointe de la fourche, une charrette de foin nouveau. 11 connaissait les coutumes, les légendes, le parler, le mot qui sonne le mieux, le geste qui convient. Sans ambition et pour le seul passe- •emps, il faisait partie de plusieurs cercles politiques, comme on en trouve dans les moindres villages du pays; il appartenait à diverses associations de bienfaisance, de dévotion ou de plaisir, et se rendait volontiers aux convocations. Citoyen de deux municipes, et possédant du bien sur le territoire de Chàteaurenard, la commune richissime, d'où partent, chaque jour, à destina-

tion de Paris ou de l'étranger, des trains chargés de primeurs, il comptait, par exemple, sur les rôles des joyeux confrères de Saint-Eloi. Deux fois l'an, une charrette décorée de fruits et de feuillages, d'épis de blé en juillet, de pampres et de raisins en automne, est amenée devant l'église qui est haut dans le village, et, pour dire au juste les choses, à mi-hauteur de ce rocher gris qui porte les tours éventrées du château, les tours depuis tant d'années chauffées par le soleil, que leurs pierres ont gardé la couleur du couchant. Là, le curé bénit les fruits de la terre, et les bêtes de trait, et la grande foule qui s'agite autour. Mais, si vous pensez qu'il n'y a qu'un cheval attelé à la « carreto » de Saint-Eloi, ou même quatre, ou même dix, ou même vingt, vous connaissez mal la Provence. Chaque confrère doit être représenté par son cheval ou son mulet, et par son fouet à la fête. Il conduit la bête au rendez-vous, au mas du « baile » de l'année, et c'est au moins cinquante, parfois soixante ou quatre-vingts chevaux, qui montent en procession, ornés d^ superbes bridons, de couvertures, de caparaçons oij étincellent les broderies, les paillettes, les miroirs, où sonnent et rient ensemble les grelots de cuivre et d'argent. Les charretiers accompagnent leur

LE MAS DE L ABADIE

bête. Les uns se tiennent à côté d'elle, les autres sont en selle, quelques-uns, les plus lestes, se tiennent debout sur la croupe, et tous, avec la mèche du fouet bien manœuvré, font une pétarade : claquant au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, « ils font les quatre fouets ». L'adresse du toucheur de chevaux, la richesse de l'équipage, les rubans qui flottent, les tambourins qui battent la marche du cortège, d'abord lente et réglée quand il commence à descendre, mais que le bruit accélère et désordonné, ravissent les maraîchers de Ghàteaurenard et toute la multitude méridionale, exultant et dansant de plaisir, aux fêtes déguisées de Gérés et de Bacchus. Or, une année dont on se souvenait, M. de Glairépée, alors jeune et frais marié, était venu à la Saint-Eloi, amenant luimême le meilleur cheval de l'Abadié, et, conduisant le cortège, il avait si bien fait claquer son fouet, que la renommée en survivait et qu'on disait encore, le premier dimanche de juillet : (( Un tel, pour les quatre fouets, il est fort, mais pas tant, péchaire ! que le baron de l'Abadié ! » On ne saurait croire combien cette maîtrise, dans un art secondaire, avait servi la réputation de M. de Glairépée, auquel, avec leur sens très sûr des choses de la race, les paysans de la plaine de

la Durance reprochaient de tirer origine des montagnes cévenoles, et de n'être, en somme, Provençal que depuis deux siècles, lorsque plus d'un bouvier et d'un teneur de charrue a encore le visage, le geste et l'esprit délié des Grecs, ses aïeux. Utile et de bonne humeur, il s'était fait aimer autant qu'il est possible, c'est-à-dire un peu. Il n'y avait guère de voisin, dans la plaine, auquel il n'eût fourni, une fois ou deux, et souvent plus, des plants de vigne, une mère de ruche pour une ruchée en deuil de sa reine, des greiïes d'arbres fruitiers dont il avait à revendre dans son verger. Mais ces menus services, il ne les vendait pas. Comme le disait, mi-sérieux, mi-amusé, maître Francès Bouisset, fermier de l'Abadié, « c'est à cause ue votre antiquité, notre monsieur, que vous devez donner ce que les autres font payer »,

M. de Clairépée en tombait d'accord. 11 avait pour Bouisset, — un ami, celui-là, — de plus coûteuses attentions. Car, instruit par l'exemple de son père et de son grand-père, qui travaillaient le fer avec adresse, il avait appris le métier de menuisier, un peu celui de charron, et beaucoup de petites réparations, soit pour la fernie, soii nour son pronre Tnéms^e, étaient faites de sn

LE MAS DE l'aBADIE 119

main, avec les pièces de bois abattues sur sa terre, et les barres de fer qu'il achetait à un entrepreneur de Chàteaurenard. Une partie du jour, on l'entendait raboter des planches, enfoncer des clous, battre le fer dans un atelier bâti en arrière de la maison, à l'entrée du jardin. Souvent aussi, il devait visiter ses terres, et celles des voisins avec lesquels il était en marché, car il avait des réserves d'huile, de vin, d'amandes, qu'il vendait directement ; il avait des projets d'échanges qu'il faut préparer longuement, et des futailles à remettre à neuf, et des caniveaux à remplacer, et des arbres morts à faire abattre : platanes, mûriers, chênes verts dont il tirerait la provision de l)ois pour la cuisine et pour les soirées d'hiver. Cela l'entraînait souvent hors de chez lui, à distance de promenade. Il montait dans quelque « jardinière » rencontrée sur la route, quand la course était un peu forte ou la journée trop chaude.

Ayant ainsi occupé ses journées, selon son état, il jugeait qu'il avait le droit, le soir, de penser à ce qu'il aimait, et de faire revivre ceux qui, avant lui, avaient, au mas de l'Abadié ou au pied des Cévennes, mené la même vie.

« Marie, disait-ii quelquefois, tout cela m'est

dicté par ma devise, car si nous lisons, au bas de nos armes : « Essayons ! » nous aurions mauvaise grâce à n'y point obéir. Le mot hardi et bien français qui avait commandé sa race conservait son pouvoir sur l'héritier du sang. « Les Etats-Unis, écrivait celui-ci à la première page du manuscrit de son Histoire, ont pris à ma maison sa devise. C'est un emprunt que nous avons consenti, faute de savoir comment nous y refuser. Les premiers élèves sortis chaque année de leur école militaire de West Point ont le droit de porter ce mot de l'audace non fanfaronne sur les boutons de leur tunique. Ils le portent écrit en notre langue, avec le sens que les hommes de notre pays ont attaché à ce verbe, qui convient si bien à la condition humaine. Nous ne sommes pas, en effet, tenus de réussir, mais nous le sommes d'essayer, et le mérite est égal devant le juge de l'action. L'honneur n'est point absent de cette devise. Il y paraît, au contraire, on l'y entend sonner, s'agiter, s'armer, entreprendre : (( Essayons!... » J'aime, entre tous, ce ton de mise en train, cet esprit d'invention souvent, mais toujours de riposte et de regimbette, qui nous fait tout semblables, sous les coups du sort, à un cheval piqué par le taon, et que la piqûre relève

LE MAS DE l'aBADIE' 121

et fait courir plus vite et même au delà des forces. Mais la nature n'est point là contredite. Nous essayons : à Dieu de faire la réussite. La plus accomplie de nos œuvres est-elle, d'ailleurs, autre chose qu'un essai? L'esprit positif, réaliste et chrétien, qui fut, depuis le xi* siècle, celui de nos ancêtres, me semble avoir fait ses preuves et convenir à nos temps comme il convint aux leurs. J'aime donc la devise des Glairépée : « Essayons! » Tel était l'homme : un paysan plus lettré que les autres. Son domaine de l'Abadié, quatre-vingts hectares de plaine, une dizaine dans la Garrigue, une cinquantaine là-bas, dans la Montagnette, au delà de Graveson, où tous les mas ont leur pâturage semi-alpestre, bien pauvre d'herbe aux jours d'été, mais sauvegarde des brebis contre les brouillards de la Durance, constituaient le meilleur de son bien. Pour désigner l'habitation, comme pour désigner la ferme qui en dépendait, on disait toujours le « mas de l'Abadié ». Dans l'esprit des gens du pays, terriens uniquem^ent, la maison du chef et celle du fermier, et les étables, et les bergeries, et les granges, et le poulailler où cent poules vivaient, tout cela n'était qu'un domaine et n'avait qu'un seul nom. Et ce nom venait des premiers possesseurs, les religieux de Mont-

122 LES iSOUVEAUX OBERLÉ

majour, qui avaient égrené, sur les terres de Provence, leurs maisons monastiques, autour desquelles, le plus souvent, les paysans se rassemblaient et formaient un village nouveau. Fondation secondaire, évidemment, dans cette région de Ghàteaurenard, abbaye transformée en hôpital, au com.mencemenl du xviii' siècle, et qui domine encore, de sa masse, de ses murs dorés de son verger, les rues du bourg de Saint-Baudiie. Le mas de l'Abadié, lui aussi, était construit en iiii de pente, dans la partie basse de cet éperon, détaché des Alpilles, et qui s'avance vers le nord, jusqu'à Ghàteaurenard, entaillant la vallée de la Durance, non pas montagne, ni colline, si ce n'est tout au bout, où se lève le roc qui porte les deux tours, mais dos de sillon, bandeau de pierre, de sable, de garrigues, d'arbustes rabougris, et aussi de fleurs odorantes et chères aux abeilles, entre les étendues plates de la plaine provençale. Le mas n'était nommé château que par les commis des magasins de Paris, de Marseille ou de Salon qui, ne connaissant pas les choses et ignorant la beauté des mots qui sonnent juste, ne pouvaient s'imaginer qu'un baron habitât une maison 'toute pareille, aux yeux du vent, de la pluie et du passant, à celle d'un maître laboureur. Rien j

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ependant n'était plus vrai. La maison longue, à eux étages, — le second surbaissé, — couverte n tuiles que le soleil avait bien fanées, était é parée de la route de Chàteaurenard ù Saintlaudile par une grille toujours ouverte, et par me cour plantée, livrée aux semailles du hasard. Jn figuier, un platane y enflaient leurs ramures, tlus puissamment, d'année en année, caria racine vait pénétré, à travers la pierraille, jusqu'aux irofondeurs que mouille l'eau souterraine ; ils Tenaient l'accroissement dont est capable leur spèce, aussi rapidement que ces lignes d'arbres [ont la campagne, en avant, de l'autre côté de la oute, était coupée, lignes de platanes au bord des ignés et des prés, lignes de cyprès toujours irientées de l'est à l'ouest, rempart des mas et de eurs jardins contre le mistral, tandis qu'en Trière, à peu de distance de l'Abadié, la végétaion languissait, ne rencontrant pas, dans le sol, a réserve de sève qu'il faut pour subir l'été, la ;haleur, la poussière, le vent du Rhône qui souffle leuf jours durant. « A peine un amandier, disait )l. de Clairépée, trouve à vivre dans la garrigue, )u un brin de vigne dont la grappe est rare et )rend le goût de la pierre à fusil. » Au fond, il sentait qu'il eût pu être un autre

homme qu'il n'était, d'un plus large service, au profit des mêmes idées et du même pays. Trop | vieux pour changer sa condition, il s'était promis d'élever plus fermement, c'est-à-dire plus tendrement qu'on n'avait fait pour lui, son fils et sa fille. Il avait deviné, encouragé la vocation militaire de son fils. Il avait accepté d'être longtemps séparé de Marie, afin qu'elle reçût les leçons les meilleures, en Arles, puis à Aix. Mais, de toute manière il avait veillé, pour que cette fille instruite ne devînt pas orgueilleuse. Dans ses visites, dans les lettres qu'il lui adressait à la ville, dans les conversations qu'ils avaient pendant les vacances, il répétait : « L'orgueil de savoir montre un petit esprit. Si je ne te croyais pas capable d'être à la fois simple et savante, ma mignonne, je sacrifierais la science, pour garder le meilleur du trésor. » Il avait réussi. Depuis son retour à l'Abadié, Marie s'était remise aux travaux de la maison, avec un cœur tout à fait libre de vanité et amoureux de la joie d'autrui. Elle était gaie, sans tumulte jamais. Elle allait, venait, parlait toujours à propos ; elle s'identifiait à la campagne comme celles qui doivent y vivre; oi! ne la voyait point en quête d'un fiancé ; elle donnait, à qui l'observait, l'idée d'une vie con-

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fiée à plus grand que soi, et, partant, intrépide. A cette Marie, toujours en marche ou en songerie pour la gaieté de « son enfant » Maurice, pour le bien du mas, ou celui des pauvres tout à fait pauvres, à Marie, chaque matin fidèle à la messe du curé de Saint-Baudile, M. de Clairépée disait, en manière de plaisanterie : « Tu embêteras le bon Dieu, avec tant de prières ! » C'était, au fond, une formule d'admiration. Ils s'aimaient, vivaient l'un pour l'autre, elle respectueuse, active et silencieuse, être de droiture et de raison, n'ayant de méridional que le teint pâle de son père, et lui enthousiaste, prometteur et faiseur de projets, tenant aux illusions et atix fables, sans y croire, comme à des ailes qu'on sait trop faibles, mais qui soulèvent un petit moment, et qui aident, tout au moins, à bien marcher.

Tandis qu'elle travaillait là, devant lui, de l'autre côté de la table, Marie, selon sa coutume, bâtissait la journée du lendemain, l'édifice fragile des prévisions et des résolutions, semblable, en cela, — elle n'y songeait guère, — aux aïeules attentives, de stricte économie et de cœur résolu, sauvegarde des barons de Clairépée, dont l'étroit patrimoine, depuis des siècles, n'avait duré que par l'effort quotidien et la vertu des intendantes.

De temps à autre, entre deux points de crochet, elle regardait son père, de cette manière maternelle qu'elles ont, toutes jeunes, lorsqu'elles sont de France et bien gardées. Marie était, comme lui, de visage régulier et harmonieux de lignes. Mais elle avait surtout une physionomie intéressante, d'un calme trompeur, où se pouvaient lire, à des signes légers et sûrs, les mouvements d'un esprit et d'un cœur pleins de nuances. Ses lèvres plates et longues, à peine animées de rose, étaient le plus expressif de ses traits. Elle était belle à voir parler et k voir sourire. Sa tète, petite et bien posée, portait une gloire de cheveux, d'un blond cendré, d'une extrême finesse, ondes largement, et qu'elle coiffait à la grecque, en deux bandeaux qui se nouaient au-dessus de la nuque et y formaient une grappe serrée. « Mademoiselle de Sparte, » disait le père quelquefois. On assure qu'il avait épousé la mère, une Dieuze, — race de déesses, dit la légende, — à cause de ses cheveux blonds. Nous avons ainsi quelques Grecques errantes, dans nos midis. Celle-là était bien faite ; ses mouvements avaient une grâce naturelle ; les étoffes, sur elle, tombaient en plis heureux. Comme Marie n'avait pas encore été demandée en mariage, des voix murmuraient, autour de

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l'Abadié : « On la verra nonne un jour, c'est sur! » Le baron de Clairépée, auquel ces propos avaient été rapportés, s'était écrié : « Par Dieuze et Clairépée, vous êtes des imbéciles ! Vous allez lui en donner l'idée! »

Marie n'avait jamais parlé d'entrer en religion. Elle attendait, ayant la force de ne point laisser son esprit vagabonder, différente en cela de la plupart des natures faibles. Elle donnait à son voisinage ce cœur que d'autres répandent dangereusement en rêveries. On la regardait, mais elle savait passer au milieu des regards. Ame ardente, que le monde jugeait froide parce qu'elle ne se dépensait pas pour lui, Marie disait : « Les fleurs se fanent vite à mon corsage. » Elle en soupirait quelquefois. Mais elle passait vite à d'autres sujets, résolue à ne pas perdre la jeune force utile à beaucoup, et d'abord à son père.

La plume de l'historien grinçait sur le papier grumeleux, l'épais papier à la cuve dont les pages devaient composer « le manuscrit. » Pen- * ché, les paupières se soulevant sur le texte d'un volume ouvert devant lui, et s'abaissant ensuite pour suivre la transcription d'un passage qui l'avait séduit, M. de Clairépée savourait ce qu'il r.ppelait la joie de la composition. Neuf

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heures sonnèrent à la pendule Louis XIV. Il acheva la ligne d'écriture commencée, essuya la plume, ferma son volume de notes et de rédaction, dont il pinça, entre le pouce et l'index, la partie déjà couverte d'écriture, et dit, relevant son front :

— Rude journée! Bon travail! J'ai achevé l'histoire d'Albéric P% 1213-1267...

— Et vous allez vous mettre au lit, avec la bénédiction de l'ancêtre.

— Non, je vais aux nouvelles.

— Oii irez-vous, cette nuit?

— A Ghàteaurenard donc! Ne fronce pas le sourcil, impératrice, ne me gronde pas : ce serait inutile. Je ne puis vivre ainsi.

— Qu'espérez-vous apprendre?

— Tu oublies que c'est aujourd'hui vendredi!

— En effet, vendredi, le grand marché de la nuit.

La physionomie de la jeune fille n'était plus la même. Le passage fut prompt du tragique au sourire. Toutes les nuances intermédiaires se peignirent, l'une après l'autre, sur les lèvres de Marie, dans ses yeux, sur son front et ses joues, et l'expression de son visage, suivant l'ùme en mouvement et changeant avec elle, ressembla à

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une vague menaçante, obscure, qui s'arrondit, s'écroule, et déferle en lumière.

— Je n'ai plus peur que d'une chose, à présent: des nouvelles bonnes on mauvaises que vous apprendront les marchands d'artichauts, de melons et de haricots. Les sources d'information ne me paraissent pas sûres !

Mais lui, sérieusement, reprit :

— Quand on a un très grand amour, Marie, il est dur de ne pas entendre parler de la femme qu'on aime. Il faut que son nom soit prononcé, qu'il nous enveloppe, loué, habilement ou de travers, insulté même : nous allons vers ceux qui prononcent les deux, les trois ou quatre syllabes. Tu comprendras cela un jour. Moi, je vais à Châteaurenard pour que les maraîchères me disent du bien ou du mal de la France. A demain, ma petite ! Donne-moi mon bâton !

Comment n'avait-elle pas pensé, tout de suite, à ce marché? Sans doute parce que son père, n'ayant point de primeurs à vendre, ne s'y rendait jamais. Elle savait très bien que, cette nuit-là, du vendredi au samedi, de dix heures du soir à trois ou quatre heures du matin, les maraîchers, sous la lumière des becs de gaz et des lampes électriques, vendent aux courtiers les légumes des

innombrables jardins qui entourent la petite ville. Ils remplissent de leurs mannequins, et du bruil de leurs paroles, le oours en demi-cercle qu'om- j bragent des platanes. Elle se souvenait même, à présent, d'avoir vu, dans sa jeunesse, ces corbeilles de tomates, d'oignons, de choux, de carottes, si fortement éclairées, que ses yeux d'enfant lasse se fermaient à l'éclat des couleurs. Marie, serrant l'ouvrage commencé, prit la lampe, et accompagna son père. Celui-ci, dans l'antichambre, ouvrit le (( placard aux accessoires de chasse », et boucla sur ses mollets une paire de guêtres, dont les agrafes de cuivre rappelaient l'époque ancienne où l'on n'épargnait pas le métal. Puis, ayant pris le bâton de houx, à crosse guillochée, qu'il préférait, M. de Clairépée partit. Encore surprise, contente au fond de cette résolution, qui montrait chez son père un beau reste de jeunesse, Marie monta les marches de l'escalier, et, quand elle sortit de cette cage vitrée dont la chaleur du jour avait fait une étuve, quand elle s'approcha, ayant éteint la lampe, de la fenêtre de sa chambre, ouverte sur la campagne, elle respira, avec une joie de tout son être, l'air de la nuit, l'air qui passait par vagues irrégulières, les unes encore brûlantes, et d'autres

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presque fraîches, venues peut-être de la mer. Le parfum différait : tous les souffles en avaient un. Plusieurs portaient l'odeur poivrée, qui court les champs en cette fin d'août. Sur lesAlpilles, toutes les eueilleuses de lavande devaient être au travail. La nuit n'avait point de lune ; il restait un peu de jour dans les hauteurs du ciel, et même encore sur les sommets de la terre.

La fenêtre ouvrait du côté de la plaine, qu'elle dominait de la hauteur d'un bel arbre. C'en était assez pour que la vue fut immense. Magnifique de couleur sous la lumière du soleil, elle demeurait belle, de ligne et de repos, à la lueur des étoiles. Ce paysage de brume et de fusain clair était comme sans limite. A peu de distance, vers le sud, le bourg de Saint-Baudile descendait la pente stérile, et plongeait ses derniers toits dans les vignes et les vergers de la vallée. Au delà, bien loin, les Alpilles, comme si elles eussent été des montagnes sérieuses, levaient leurs pointes au-dessous desquelles, çà et là, inondé de reflets, quelque lan dénudé prenait la transparence et l'aspect d'un glacier minuscule. En avant, au contraire, c'étaient les terres plates, irriguées par les canaux, les fossés, les rigoles où galope l'eau de la ûurance; c'étaient « les jardins de Saint-Rémy «,

OÙ les fleurs ne sont pas cueillies, mais gardées pour la graine ; des vignobles, quelques prairies et champs de blé, et de même, vers la droite, c'étaient d'autres jardins et d'autres champs en nappes, et toujours ces lignes de cyprès, reconnaissables dans la nuit, gardiens des choses précieuses, prêts à rompre le venta la porte des mas. Ce soir, lèvent du nord-ouest ne souffle pas, les bons guetteurs sommeillent, bien droits sur leur pied couleur de poussière. Marie laisse errer son âme dans cette campagne. Elle ne la rappelle point. Elle l'abandonne, un long moment, à la paix et au silence des grands espaces familiers. Puis elle se reprend. Elle cherche à imaginer l'entrée de son père dans la petite ville marchande et les dialogues, devant les corbeilles, sous la lampe électrique. Elle songe à l'Abadié, aux nombreux offices de ménage et de charité qu'elle remplit, depuis des années, mais surtout depuis le départ de son frère. Elle se demande : « Et demain? Quelles courses à faire? Quels projets? Quels devoirs? » Elle regarde les toits et les murs du village, qui n'est plus qu'un ruban estompé de lueurs et d'ombres molles oCi éclate, çà et là, comme un sequin, une vitre éclairée. Dans son cœur, elle nomme quelques-uns de ceux et de

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celles dont elle s'est occupée dans la journée, et elle pense : « Voilà que, pour le présent, et jusqu'à ce que Dieu en décide autrement, tu appartiens à ce grand village qui s'appelle orgueilleusement une ville. Applique ton esprit au petit bien que tu peux faire, toi seule ; écartes-en les rêves qui veulent trop durer et qui prennent le temps de l'action ; qu'il soit sans partage à la fille scrofuleuse et demi-paralysée, ta voisine à qui tu as promis une visite ; qu'il passe dans ton sourire lorsque tu salues la charcutière ; dans les mains qui ont commencé à soigner des plaies, à l'hôpital; dans le bonjour que tu rends aux enfants; dans la brève méditation des mots qu'il faut dire et de ceux qu'il ne faut pas dire, afin que Jésus- Christ soit mieux reçu en Provence, et non réduit trop souvent à la solitude où tu vas le trouver, toi, furtivement, à la fin du jour. Les montagnes ont encore une dernière lueur à leur sommet. Bonsoir, lumière. »

Elle ferma la fenêtre, entr'ouvrit la porte pour être sûrement avertie quand son père rentrerait; elle se déshabilla, mais ne se coucha pas.

A minuit, le bruit des verrous poussés sans précaution par M. deClairépée, le pas pesant d'un homme fatigué, lui apprirent la fin de l'expédition.

i34 LES NOUVEAUX OBERLE'

Elle ferma doucement sa porte, de manière qu'on ne crût pas qu'elle avait veillé, et s'endormit.

Levée de bon matin, elle passa les premières heures à l'hôpital, où les dames de la Croix- Rouge, celles qui, depuis quatre semaines, avaient quitté Arles, Avignon ou Marseille, pour habiter l'hôpital de Saint-Baudile, se partageaient inégalement, mais non sans courtoisie, les besognes souvent confiées aux auxiliaires, lavaient, nettoyaient, fourbissaient et maintenaient tout en ordre dans la vaste maison, qui recevait autrefois des malades de la plaine de la Durance, et que l'administration militaire, le lendemain de la mobilisation, avait élevée tout à coup au rang d'ambulance de guerre. Plusieurs choses manquaient encore, pour que la médecine et la chirurgie fussent là chez elles, et bien servies.

A onze heures, par une chaleur qui changeait en braise la poussière des routes, elle rentra à l'Abadié. Le soleil était roux, sa morsure cuisante ; l'air brûlait les poumons. Comme elle allait franchir la grille rouillée qui limitait la cour, devant le mas, la jeune fille jeta un regard, au loin, sur les maisons du village, éclatantes parmi des verdures fanées, comme des abricots sur l'espalier. Elle se dirigea aussitôt vers la salle à

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manger, bâtie à gauche du vestibule, eii face du salon. M. de Clairépée, fort exact dans seâ habitudes, était déjà à table; il se préparaità déjeuner d'un potage aux choux et d'une perdrix hasardée, dont le fumet emplissait la salle.

— C'est que, ma chère, je l'ai tuée mercredi, un peu avant l'ouverture ; elle ne pouvait plus attendre, même une heure. Que diable as-tu fait ce matin, si longtemps?

Marie allait commencer le compte rendu de la matinée,

— Mais je ne t'ai pas dit : il y a une lettre d'Hubert.

— Ah ! quelle joie! où est-il?

M. de Clairépée acheva de manger l'aile de perdreau qu'il s'était servie, se versa une rasade de vin blanc de son clos de Haute-Garrigue, puis, fouillant dans sa poche et regardant Marie d'un air de dire : « tu vas voir, tu vas voir, » il retira de l'enveloppe une lettre écrite hâtivement, mais signée de cette signature montante, énergique, que soulignait une forte barre : Hubert. Il lut, en pesant sur les mots :

« Mon cher père, ma chère sœur, nous sommes en Belgique; je n'ai pas de nouvelles du reste de l'armée; nous allons toujours en avant, nous

serons donc bientôt aux prises avec l'ennemi qu'on dit s'avancer de tous côtés. Mais, jusqu'à présent, rien qiie des traversées triomphales de villages. Les pauvres ! ils croyaient qu'ils seraient écrasés ; mais la bonne cavalerie française fait sa pointe, droit à l'ennemi. A peine si nous dormons. Nos chevaux n'en peuvent plus déjà. Nous, le cœur nous soutient. Au passage, on nous offre à boire ; nous buvons sans quitter l'étrier. « Vivent les Français! Prenez bien garde aux Allemands! On les dit à droite, à gauche ; mais maintenant que vous voici, on est tout rassuré ; buvez encore. » Le colonel lui-même, devant moi, a accepté un verre de bière qu'une belle fille flamande, encore plus blonde que toi, Marie, mais d'un blond où il y a plus de soleil, — n'est-ce pas curieux? — lui offrait en riant. Il fait frais. H y a bien, dans le ciel, un astre pâle d'où tombe la lumière ; mais ce n'est pas celui de chez nous. Les hommes du pays se plaignent du chaud. S'ils connaissaient nos garrigues à l'heure de midi! Et il faut continuer. J'entends le canon : je vous dirai bientôt que j'ai reçu le baptême du feu. J'ai vu passer des blessés dans de grandes automobiles. Hier nous étions à Bouillon, aujourd'hui nous sommes à Neufchâteau. Au revoir, mon cher père, je ne

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sais à quand. Je vous embrasse, ainsi que la grave Marie, hubert. — P. -S. Embrassez mon petit Maurice pour son père. »

— C'est tout lui, dit Marie, dont les paupières cillaient plus vite que d habitude, et qui ne mangeait pas : beaucoup d'allant, pas de plaintes, une provision d'espoir qu'aucun malheur n'épuisera.

— Nous sommes ainsi, nous autres, Marie, depuis huit siècles.

— Ce n'est pas nous seulement, c'est le pays. J'ai été frappée des mots, de la tournure, de l'expression qu'avaient ici quelques-uns des jeunes hommes, bien pauvres et bien inconnus, quand il a fallu partir.

— Il est vrai, dit le père. Nous devons l'exemple, mais nous ne sommes pas les seuls à le donner. Ce qui conserve la France, c'est qu'elle a beaucoup de grands cœurs, dans les fermes et dans les pauvres maisons, là oii il y a une mère sainte et un honnête homme. Elle a de beaux fils partout. Sa principale force est dans ses moyennes gens, ses familles gênées, croyantes et unies.

Ils causèrent de l'absent pendant le reste du déjeuner. Le sujet était de ceux dont on pouvait parler indéfiniment avec Marie. Ils se souvinrent à deux, — les souvenirs, autrement, sont-ils

complets? — du grand chagrin qu'avait éprouvé Hubert en quittant l'armée, un an après son mariage. La femme d'Hubert, élégante, riche, capricieuse, et qu'il aimait passionnément, lui avait demandé ce sacrifice, sans prendre garde, étant fort jeune aussi, de quelles obligations, comme infinies, elles se chargeait elle-même, en privant son mari d'un métier pour lequel il était fait. Trop fine cependant, pour ne point entendre la leçon de la vie, elle avait commencé de voir, bientôt, que l'amour, même tehdre et dévoué, que les ressources d'esprit d'une femme, même intelligente, ne remplacent pas tolit ce qu'elle avait détruit. Puis la mort était venue, peu après la naissance de Maurice. La « jeune dame », comme on disait à Saint-Baudile, avait laissé, dans le cœur de son mari, de quelques proches, et de plusieurs qui l'avaient seulement vue passer, un regret tel qu'une longue vie n'en assure pas toujours. Joie éclatante du passé, on l'appelait encore, en famille, au conseil du présent. Que de fois on l'avait nommée ! Elle le fut de nouveau, ce matin-là, dans la salie de l'Abadié. On répéta :

— Pauvre petite ! Elle eût été fière aujourd'hui de son mari, et, malgré l'inquiétude, heureuse de le savoir à l'armée, parmi les camarades d'autre-

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fois, défendant le pays, rattrapant ses galons en retard.

— Je ne doute pas qu'il ne revienne au moins capitaine, Marie, mais surtout, car c'est là ce qui importe, qu'il ne fasse bien son devoir.

— Modestement, c'est sa manière.

— Ardemment, ce fut toujours la nôtre.

— Ce sont deux choses qui vont ensemble. Quel joli cavalier il doit être, ses yeux gris de fer cherchant l'ennemi !

— Les yeux de Clairépée.

— Si bons quand ils nous regardent ! Ses hommes doivent l'aimer.

— Comme nous, comme tous. Dis-moi, quand il reviendra, voici ce que nous ferons...

Un rais de soleil, passant entre les battants des volets, frappait en plein corps le baron de Clairépée, qui ne sentait même pas la brûlure à cause de ces grands mots : France, armée> ennemi, sonnant autour de lui.

Au moment où elle apportait le dessert, Marine dit :

— Monsieur, c'est Verdier, le jardinier, qui demande à parler à monsieur.

Marie se leva pour retourner à la ville, et le garde entra, son chapeau de paille à la main.

C'était un homme entre deux âges, tanné, noir de cheveux et crépu, renardin de visage, et dont les yeux n'étaient pas sûrs. Ils ne se posaient guère. Dans le pays, Verdier passait pour un bâtard de ces bohémiens qui viennent, depuis deux mille ans bientôt, sur la plage des Saintes-Mariés. On l'appelait souvent, à cause de cela, le Caraque. Il était garde aussi, autant que ce métier peut se comprendre en un pays ouvert et dont les habitants, depuis Rome sans doute, considèrent comme un droit de municipe la liberté de parcourir la terre, un fusil à la main, de se baisser pour cueillir une grappe, de lever le bras pour détacher de l'arbre une pêche mûre à point : Cosa di niente. 11 faisait cependant quelques promenades, au temps de l'ouverture, et s'amusait à faire du bruit, en tirant les émouchets et les pies.

— Buvez donc un verre, mon cher Verdier, j'ai là justement une bouteille de mon clos de la Garrigue.

Le garde alla chercher un verre dans l'office, but une gorgée, et fit claquer sa langue.

— J'ai une lettre d'Hubert, mon cher, et une bonne. Il est en Belgique. Ah ! cela fait plaisir de voir cette jeunesse si ardente, si dévouée.

— Ça se peut, monsieur !

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— Qui sacrifie si volontiers son repos, sa famille.

— Que voulez-vous? c'est son goût. Et puis, monsieur Hubert a bien le moyen.

— Comment, le moyen ? mais il a le cœur ; c'est tout. Le moyen, comme vous dites, n'y fait rien.

L'homme serra les lèvres, et secoua la tête, comme ceux qui refusent de recevoir certaines paroles, et reprit:

— Je voulais seulement dire, monsieur, que moi, je n'ai plus le moyen de vivre comme je vis. Tout commence à renchérir. Ce n'est pas avec les huit cents francs que vous me donnez, que je pourrai continuer d'élever ma famille.

— Deux enfants, Verdier!

— Ils mangent comme cinq, comme six peutêtre ! Et je n'ai pas du dessert à leur donner tous les jours, comme vous!

— Bah! mon cher, en faisant vos tournées, vous ne vous privez guère, — et je vous le pardonne, — de ramasser sous l'arbre une poignée d'amandes, une couple d'abricots, quelques poires ou pommes qui sont à moi ou à mes fermiers.

— Choses de rien !

— D'accord .

Ils se regardèrent l'un l'autre, le temps d'un éclair, et leurs yeux disaient nettement que c'était là un vieux sujet de querelle.

M. de Clairépée habitait depuis trop longtemps la campagne pour hasarder une proposition. II savait qu'aux champs les concessions ne se retirent point, et voulait se donner quelques minutes de réflexion. Il bourra donc sa pipe avec lenteur, l'alluma, alla fermer le contrevent, car la lame de lumière le gênait à présent, puis, se rasseyant :

— Verdier, je puis faire quelque chose pour vous, mon ami, et améliorer votre condition. A partir d'aujourd'hui, je relève de cinquante centimes vos droits sur les bêtes puantes et sur les rapaces abattus.

Les lèvres minces du garde s'allongèrent d'un brusque mouvement, puis le visage redevint sérieux et fermé.

— Des bêtes puantes, des rapaces, j'en tue bien une douzaine par an, monsieur! A dix sous pièce, c'est six francs d'augmentation que vous me proposez. Vrai, je ne peux pas.

M. de Clairépée fronça le sourcil, et resta quelques secondes sans répondre, troublé par la nécessité de prendre une décision, et par les con-

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séquences probables que cette décision amènerait. Sa nature aimable, son habitude conciliante, un peu de rouerie méridionale, le firent rapprocher sa chaise de celle que le garde occupait.

— Voyons, Verdier ! il faut être raisonnable... Mais celui-ci se reculait d'autant, faisant glisser

sa chaise sur le parquet. Il devenait évident qu'avant même d'entrer, il avait pris son parti.

— Voyons, Verdier, vous êtes depuis douzo ans à TAbadié.

— Douze ans de misère: je les ai comptés.

— Je ne suis pas riche, la guerre va diminuer mes rentes, et de plus d'une façon. Malgré tout, pourrai-je ajouter cinquante francs?

— Ah ! que non ! que voulez-vous que je fasse de cinquante francs ?

— Mais, Verdier, ce que vous feriez de cent francs si je vous les donnais. Est-ce convenu?

L homme se leva, dur, plein de mépris pour celui qui aurait dû être riche, et qui ne l'était pas.

— Monsieur le baron, vous ferez faire votre jardin et garder vos terres par qui vous voudrez, mais pas par moi.

M. de Clairépée le regarda, qui se retournait déjà, et qui prenait la porte.

— Il n'y a pas de pauvres que parmi les gardes-

chasse, dit-il,. avec un petit tremblement dans la voix. Bonne chance ailleurs ! Quand régleronsnous nos comptes ?

— Après-demain, dit l'homme en fermant la porte.

M. de Glairépée se sentit atteint par cette démission, qu'il pouvait appeler un acte d'ingratitude, car il avait toujours gouverné sa maison avec cordialité, et il comprenait difficilement qu'une raison d'intérêt pût séparer delui ceux dont il avait besoin. Il lui semblait aussi, vaguement, que c'était là un commencement, et que la guerre changerait le train de sa vie. Aussi dit-il à demivoix, élargissant cette conclusion : « Le monde va être bouleversé : personne ne tient plus en place. »

Il passa dans le grand salon, qu'il trouva désert. Un bouquet d'œillets sauvages, posé sur la table, dans un cornet de cristal, lui rappela Marie absente. La photographie sous verre, appuyée contre une pile de livres, d'un jeune officier de dragons, au front clair, aux yeux ardents, aux longues moustaches aussi légères que l'étaient les cheveux de Marie, augmenta sa peine. Il se demanda si, contrairement à son habitude, qui était de ne pas écrire dans la journée, il ne serait pas bon d'ouvrir

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le manuscrit, et de se perdre, pendant une heure ou deux, dans l'histoire des aïeux, pour oublier la sienne propre, qui s'assombrissait. Mais il n'eut pas même ce courage. Il attira donc, comme il faisait chaque jour d'été, à l'heure chaude, les contrevents, et, ayant ainsi muré le peu de fraîcheur que gardait son Abadié chauffé par le grand midi, il monta dans sa chambre, s'étendit sur son lit, fenêtres closes, et fît la sieste « pour se donner du cœur ».

Dans l'hôpital de Saint-Baudile, Marie, pendant ce temps-là, travaillait. Aidée par deux sveltes garçons de Provence, qui montaient et descendaient les étages avec vitesse et enchantement, sur leurs espadrilles silencieuses, elle accrochait, aux tringles de fer qu'ils avaient clouées aux murs, des rideaux de percale, afin que la lumière et la chaleur ne fussent pas trop incommodes aux futurs blessés, à ceux que le Service de Santé avait « promis ». Dans l'hôpital, il n'y avait encore, comme disait la directrice, que les « accidentés, » c'est-à-dire des soldats de l'arrière qui s'étaient foulé le pied, ou entaillé la main, ou froissé l'épaule en travaillant dans la région. Marie portait déjà, bien entendu, le costume de la Croix-Rouge ; c'est à peine si quelques mèches

blondes, qu'elle disait rebelles, passaient sous le bandeau et révélaient la couleur de la chevelure. Comme elle descendait de l'échelle où elle était, depuis une heure, perchée, elle entendit, derrière elle, le pas solide, mais souple encore, de la directrice, et elle se retourna.

— Ah! ma très chère, quelle chaleur! dit la voix la plus chantante du midi, un contralto puissant et exercé.

Et madame Deguiller de la Move tendit à sa jeune amie ses deux mains moites.

— Nous avançons. Mais quelle chaleur! j'ai cru que je mourrais d'insolation en traversant la cour. Heureusement, nous n'avons pas encore nos blessés.

Elle s'assit, et fit asseoir Marie à côté d'elle, sur un lit aux couvertures bien tirées, bien î)ordées, et, la regardant avec une admiration pro- Lectrice :

— J'ai reçu de Paris la réponse.

L'émotion aviva tout à coup la couleur

visage de Marie.

— Eh bien, madame?

— La demande est ajournée.

— Je ne pars pas pour les hôpitaux du front? on me refuse ?

LE MAS DI-: l'abadié 447

Elle était devenue toute blanche en disant cela.

— Mais non, petite; nous ne sommes qu'au début de la guerre : votre offre très généreuse sera sans doute acceptée plus tard. Pour le moment, Dieu merci, vous restez avec nous. Comme vous voici émue!

— C'est vrai. Quand on a un frère si brave, n'être que raisonnable !

— Dites autrement dévouée, dans un autre service, mais dur aussi, croyez-moi, à la longue. Allons, venez plier du linge avec votre infirmièremajor, cela reposera votre âme.

Elles suivirent, côte à côte, lune un peu forte, l'autre plus grande et fine, toutes deux de jolie allure, le couloir entre les deux rangées de lits, traversèrent une autre salle voisine, puis, tournant dans l'aile droite de la vieille abbaye, s'enfermèrent dans un appartement voûté, meublé seulementMe tables rangées autour des murs, et sur lesquelles se trouvaient amoncelés des ballot: de linge encore serrés dans des toiles d'emballage.

Madame Deguiller de la Move, d'une bonne noblesse bourgeoise, depuis quarante ans au moins établie, était la femme riche, sans enfants, prime-sautière et bonne, d'un ancien magistrat,

(le vingt ans plus âgé qu elle. Il avait eu, jadis, Lin certain nombre d'idées générales, de celles qu'on trouve dans les œuvres des autres, et s'étant mis à écrire, avait pris part aux concours ue diverses Académies. Couronné une première fois, M. de la Move, tout comme d'autres, avait fait imprimer, sur ses cartes de visite, ces mots : « Lauréat de l'Institut. » La mêm^e chance lui échut de nouveau, et quelqu'un dit : « Mais, mon cher, vous êtes bilauréat. » L'honnête magistrat vieillissait ; il lit imprimer un cent de cartes avec la mention « bilauréat de l'Institut. » Il avait gardé le surnom. Depuis quelques années, il était sujet à des courbatures d'intelligence. Pendant des semaines, selon ses propres expressions, il vivait sans penser. Sa femme ne faisait peut-être pas un très dur sacrifice en quittant sa maison, pour habiter, jour et et nuit, l'hôpital de Saint-Baudille. Mais c'était une ■lévouée, une tendre, une amie ingénieuse, que la misère de son foyer, dont elle ne parlait jamais, inclinait en secret vers la peine d'autrui. Tout en pliant les draps, avec Marie, et les mettant en piles, sur la table, elle sut, pour consoler cette peine jeune, retrouver une vivacité d'argumentation, des mots justes, des intonations et jusqu'à

LE MAS DE L ABADIE' iiO

des jeux de physionomie, qui la rendaient plus proche et compagne de Marie. Elle lui fit comprendre que la durée possible du service augmenterait le mérite de ce que « la petite » jugeait facile, et que l'acceptation du devoir d'hôpital, simple et prolongé, demande autant de courage que le métier des armes. « Ah! ma petite amie, disait-elle, l'ennui qui ne change pas fait bien des saints inconnus. »

Le soir, quand elle revint à FAbadié, Marie se garda de rien dire à son père. Il eût été si troublé à la pensée qu'il avait failli perdre Marie, après Hubert! Peut-être, d'ailleurs, ne quitterait-elle jamais c ^t hôpital d'arrière pour les ambulances du front. Si, plus tard^ on l'appelait, elle préviendrait M. de Clairépée quelques jours d'avance, pas beaucoup de jours. Elle y était de longtemps résolue, elle avait dit elle-même à sa vieille amie, qui l'approuvait : « Il faut un peu de surprise à notre courage, vous ne trouvez pas? »

Du palier du premier étage, où ils venaient de se rencontrer, ils descendirent ensemble, le père et l'enfant, dans le vestibule, et, de là, sortirent, sur une terrasse d'une quinzaine de pas de largeur, où poussaient, parmi le sable usé et surtout lo long des clôtures, des pourpiers jaunes et

rouges, il fallait monter trois marches pour pénétrer, ku delà, dans le jardin proprement dit, aménagé dans une une dépression de ce plateau de roches et de terres caillouteuses, qui barre la plaine à l'est du village. On y voyait, bien haute, sur la gauche, la haie tutélaire des cyprès. Depuis quatre-vingts ans déjà, ils défendaient le domaine. Malgré un temps si long, leur poil n'avait pas jauni, leur hampe n'avait pas plié ; seule, la pointe s'inclinait vers le sud, flexible, perchoir où l'oiseau de passage se pose un moment, dressé, les cuisses hors de la plume. De l'autre côté du jardin, poussaient des grenadiers les mieux feuillus du monde : entre les deux, les plates-bandes étaient négligées. Des pêchers de plein vent dressaient leur branchage grêle audessus de quelques légumes et de beaucoup d'herbe folle, devenue magnifique dans les vieux terreaox tassés et encore riches. Au bout de cet enclos, le mur était rompu, sur plus de dix mètres, ruine ancienne qui n'avait jamais été relevée. Pardessus les pierres éboulées. M, de Clairépée et sa fille, inclinant à droite et suivant la dépression du plateau, gagnèrent la grande garrigue, large d'au moins cinq cents mètres et que les anciens avaient connue toute rayée par les vignes. Il n'y

LE MAS DE l'aBADIE lol

avait plus maintenant, du vignoble d'autrefois, qu'une bande plus étroite et par endroits hésitant à vivre, qui s'en allait finir en pointe vers le sudest. Le reste était cailloux, racines, ronces, fleurs, arbustes sauvages, ce que la Provence nomme d'un mot antique, « ermas, » 1 inculte, le désert. Et, au bout de la vigne, commençaient les oliviers, maigres aussi, et dont le feuillage, en corbeilles très ajourées, n'empêchait pas, comme on le devine, d'apercevoir le gris des roches ni la couleur fauve du terroir. En arrière, et comme on dominait Saint-Baudile, la vue était belle, surtout pour ceux qui, depuis leur enfance, l'avaielfit pour horizon. Marie et son père, par les pistes, s'avancèrent assez loin, et bientôt, l'un près de i autre, ils s'assirent, tournés vers le village, d'où venait par moment un bruit de voix, ou de porte fermée avec violence et heurtant ses arrêts. Car il faisait grand vent, et des nuages couraient.

— Marie, dit M. de Clairépée, je dois te dire que les choses ne vont pas bien pour la France.

— Je le sais par les premiers blessés qui sont arrivés ce matin. Mais nous avons eu trop à faire, et je n'ai pu lire les journaux.

— Je t'ai amenée ici, pour te raconter ce que j'ai appris. Nous sommes en solitude. Vois-tu,

io- LES NOUVEAUX OBERLE

quand je parle de la France, et que je le plains, j'ai toujours peur qu'il n'y ait quelqu'un poar écouter, et pour s'imaginer ensuite que je doute d'elle.

— Ah! douter, jamais! Nous pouvons avoir des insuccès : mais tout cela sera vengé.

— Je le crois. Cependant, il faut que je te dise : les Allemands se sont emparés de Liège.

— C'est déjà vieux.

— Vieux, parce que la guerre va au galop : il y a treize jours, le 17 août.

— Oui, mais le jour même, les troupes anglaises débarquaient en France !

— Le 20, les Allemands entraient encore à Bruxelles. Le 20 aussi, nous étions battus à Sarrebourg, dans la chère Lorraine, r^f nos troupes se repliaient sur le Grand-Couronné de Nancy. Enfin, le même jour où tombait Bruxelles, il y avait une grande bataille à Charleroi, et nous la perdions. Le 23, ils détruisaient Louvain.

— Ne m'en dites pas tant! Est-ce qu'il y aurai' encore autre chose?

— Hélas ! la forteresse de Longwy est tombés, il y a trois jours. Maubeuge a été investie ii y a deux jours, et à présent, d'après ce que racontent les officiers, — j'ai causé avec deux d'entre eux,

LE MAS DE l'aBADIE' 133

ce matin, à la gare, — nos armées sont en pleine retraite. Où s'arrèteront-elles ?

La jeune fille se retourna vivement vers lui.

— Et Hubert? Sa lettre était si joyeuse! Qao sera la prochaine ?

— Il est dans le flot qui recule, à moins, — je ne veux pas penser à cela... — Et puis, vois-tu, quand il y a un grand malheur, ce n'est pas à ses fils qu'il faut penser : c'est à la Mère souveraine. Ma grande douleur, c'est elle.

Marie, les mains jointes sur ses genoux, regarda un peu de temps l'horizon de la plaine, et cette lumière qui s'éteignait dans le calme. Puis elle tendit la main à son père, et dit :

— ■ Je souffre de ne pas être un homme et de ne pouvoir les rejoindre là-haut.

" Ils restèrent silencieux un assez long temps, pensant aux mêmes choses, et tâchant de dominer chacun sa douleur, afin de ne pas augmenter celle de l'autre. Ce fut le père qui reprit le premier la pleine possession de soi-même.

— Marie, dit-il, ces grands malheurs publics doivent nous faire aimer mieux, et mieux accomplir le petit devoir quotidien. Je suis content que tu te donnes, comme tu le fais, à ton travail d'infirmière. Quand les blessés vous arriveront...

— Cinq sont arrivés vers onze heures;... je croyais l'avoir dit...

— Ils viennent?

— Du nord, je crois. C'est madame de la Move qui s'est occupée d'eux; j'ai dû faire, jusqu'au soir, des courses : beaucoup de choses nous manquaient pour eux. J'ai appris seulement qu'ils avaient bon moral.

■ — Nous sommes des blessés, nous aussi : faisons comme eux. Une pensée m'est venue... • — ■ Laquelle?

— C'est un peu pour te la confier que je l"i;i amenée ici. A partir de demain, je serai brancardier à ton hôpital. C'est un modeste emploi, mais il faut qu'il soit tenu.

— Ah ! que c'est bien !

• — Non, c'est médiocre : mais je ne peux faire mieux.

Marie, de ses deux bras, attira vers elle la tète de son père, et l'embrassa. 11 y eut, vers le sud, un appel de sirène.

— Tu entends?

Marie répondit :

— J'avais oublié de vous le dire : la fabrique d'obus a ouvert ses portes aujourd'hui, au delà de Saint-Baudile, près du Real. C'est Clarens qui a

LE MAS DE l'aBADIE' 155

transformé son moulin à huile. Je ne sais qui lui a prêté des fonds, sans doute le gouvernement. Les ouvriers sont venus : hommes, femmes, tout entre là.

— Un des mauvais gars de la région, ce Glarens, un homme de l'autre midi, d'ailleurs. Je lui pardonnerai s'il fait de bons obus. La guerre, c'est une si bonne occasion de pardonner ! Tout le monde souffre.

Marie hocha là tête, et dit très bas :

— Croyez-vous?

Ils demeurèrent encore une petite demi-heure dans la garrigue, essayant de causer comme aux temps heureux, mais ils faisaient effort pour paraître, l'un à l'autre, libres d'esprit; ils cherchaient ce qu'ils pourraient se dire qui ne fût pas triste, et ils finissaient paravoirpeur des silences.

Le soleil se couchait; l'odeur pénétrante de la terre moissonnée et des pierres longtemps chauffées coTimençait de voyager dans la brise du soir. M. de Clairépée et Marie rentrèrent presque sans mot dire à l'Abadié. Marie retrouva son sourire de bravoure quand, sur le seuil de la vieille maison, elle dit à son père, comme s'il n'avait point été question entre eux d'autre chose :

— ■ Vous ne sauriez croire le plaisir que vous

136 LES NOUVEAUX OBERLB

m'avez fait, en me promettant de servir avec moi nos soldats.

Maurice, de toute la vitesse de ses petites jambes de quatre ans, accourait vers elle. Il venait de la cour, près de la route, et avait traversé la maison.

— Tante Marie, jouez avec moi!

Il levait les bras, il suppliait, également prêt à rire ou à pleurer. Une constante passion l'animait. C'était un enfant nerveux, volontaire et tendre. Marie le plaignait d'être seul, et pour lui donner l'illusion qu'il avait une grande sœur, lui obéissait très souvent.

Elle retourna donc au jardin, joua au loup, chanta, dansa, se mit en nage comme une pensionnaire, puis, la cloche ayant sonné pour le dîner, elle enleva dans ses bras, elle emporta, blotti contre elle-même, ce petit qui avait trouvé son nid entre l'épaule et le cou incliné de sa tante, et qui demandait :

— Tante Marie, il faut le promettre?

— Quoi encore?

— De toujours jouer avec moi?

— C'est promis.

— Même quand vous serez vieille?

— Mais oui.

LE MAS DE LABADIÉ 157

— Quand VOUS aurez...

— Combien?

— Quand vous aurez trente ans?

?;[arie répondit une dernière fois, le visage ir; iné vers la joue de l'enfant :

— Oui, mon Maurice, je te promets, même quand je serai vieille, de rester ta grande amie.

Et lui, pour la remercier, dans sa joie d'être compris, il l'embrassait ardemment.

Vî

A Masevaux, on était triste aussi. La nouvelle! de la retraite de nos armées s'était répandue là comme en France : mais quei trouble plus grand encore, chez ceux qui étaient l'enjeu de la guerre, qui attendaient de la victoire le droit d'être Français, et à jamais!

Madame Ehrsam était de ceux-là que le premier succès de la France en Alsace avait portés à des espoirs indéfinis. Exacte, discrète, laborieuse, elle avait travaillé chaque jour à la fabrique, uniquement occupée, semblait-il, des choses de l'industrie. A personne, elle n'avait exprimé son espérance, ni peu après, ses déceptions. Déjà il lui avait été dur d'apprendre que les Français,

LA CHANSON DU VIN ROUGE iod

maîtres de Mulhouse, en avaient été chassés une première fois, puis une seconde, après un retour offensif et une occupation de quelques jours. A présent sans doute, les trois vallées rachetées de l'Alsace, Dannemarie, Masevaux, Thann, recommençaient à vivre à la française. Nul ne se gênait plus, — de ceux qui avaient le cœur vraiment français, — pour souhaiter la défaite et la punition des x\llemands, pour raconter le passé de vexations, de délations, de répressions brutales contre « les faux Allemands », les « tètes de Français », les « traîtres », les Alsaciens enfin, « chez qui un véritable Allemand se sent en pays ennemi. » Et voici que la nation si longtemps pleurée, attendue, cédait sur les champs de bataille, reculait devant l'Allemagne. Elle pouvait être chassée même des trois vallées. On n'osait penser aux vengeances dont serait alors accablé le peuple de Masevaux, de Thann, de Dannemarie, des autres villes ec villages de la montagne, le peuple qui avait eu conliance et donné son cœur. Comment se faisaitil que cette France si brave ne pût maintenir ses premiers gains ?

Les femmes se le demandaient, les hommes, les anciens surtout, s'étonnaient moins. Même les plus français de tradition laissaient entendre que

de tels revers, ils les avaient prévus. L'un d'eux, fabricant, étant venu, pour raison d'affaires, dans le bureau où travaillait madame Ehrsam, lui avait dit ces simples mots, faisant allusion aux événements de Belgique et du nord de la France : « Ces chers Français ont bien des qualités, mais ils ne connaissent pas l'Allemagne. » Madame Ehrsam se renfermait donc chez elle, ne parlait jamais de la guerre à ses domestiques, et se contentait d'aller, plus souvent qu'autrefois, à l'église Saint- Martin, de l'autre côté de la Doller.

Au début de septembre, une lettre arriva de France. Pierre écrivait de Besançon, d'où il avait seulement envoyé une carte postale, quelques jours plus tôt. Cette lettre fut apportée, le soir du 3 septembre, dans la maison où toute la lignée des Ehrsam avait vécu, fidèle, et magnifiquement usé du droit de se souvenir.

« Ma chère mère, je vous ai écrit qu'après plus de trois semaines, je suis enfin arrivé, et, pour un temps, fixé à Besançon. Je suis simple soldat, je fais l'exercice, et je ne prévois pas que, d'ici longtemps, je puisse être envoyé au front. Mes camarades sont plus jeunes que moi. C'est déjà une cause de solitude parmi eux. Je ne dis pas que

LA CHANSON DU VlN HOUGE 161

tous me tiennent rigueur de ce que je ne suis pas né en France, mais, à certains mots, comme à certains silences, j'ai trop souvent compris qu'on ne m'a point encore adopté.

» Je la connais, la ville du Doubs, bâtie dans sa boucle, prise au lacet par lui, tout humide de sa brume quand le vent ne souffle pas du mont Rognon ou du mont Rapon. Je connais le chemin de ronde de la citadelle, la promenade Chamars, devant la Préfecture, où je me suis plus d'une fois ennuyé, et la forêt en pente de Chaudanne, la forêt de l'autre côté de la rivière, pareille aux nôtres, et où je vais penser à l'Alsace. Les débuts sont rudes en tout apprentissage : lapprentissage de la France ne fait pas exception. Je suis surveillé! Oui! maman, moi, surveillé! Ne vous récriez pas : je le sais, je le sens, on se défie de l'Alsacien. Vous comprenez si cela m'est cruel, à moi, votre fils, le fils de Pierre-Louis Ehrsam qui fut toute sa vie, depuis 1870, suspect aux Allemands! Qui donc aura confiance en nous? Espionnés par les Allemands, soupçonnés par les Français, quel rôle que le nôtre ! Quelle récompense aussi!

» Je ne dis rien que je ne puisse prouver. J'ai gros de colère dans le cœur. Avez-vous reçu ma

première lettre, écrite sur mes genoux, entre Belfort et Besançon? Je vous disais qu'à peine j'avais traversé la frontière, je fus arrêté par un poste de douaniers, et aussitôt enfermé dans une grange, sous la garde de l'un d'eux. Un jeune homme qui vient d'Alsace, n'est-ce pas, pour s'engager dans l'armée française ! On le fait prisonnier ! Ils en ont pourtant vu d'autres ! Après plusieurs heures de détention, on veut me mener à Félon, près d'un général qui ne s'en est jamais douté. Un officier que je rencontre déclare que je dois aller à la place de Belfort. Que pensez-vous de ce contre-ordre, et comment ne savait-on pas exactement ce qu'il fallait faire dans mon cas? Les Allemands n'auraient pas hésité. A Belfort, j'attends d'abord au poste, à l'entrée de la ville, pendant qu'on téléphone à mon sujet, puis, accompagné d'un soldat en armes, — je dois dire qu'il était bon vivant et confiant dans la guerre, mais il me regardait parfois de ses yeux méfiants de paysan, — je monte dans un bureau oîi plusieurs officiers et des secrétaires travaillaient, et où je nevis point cette exacte discipline que je suis, depuis mon enfance, habitué à voir. Le chef écrivait. ïl ne leva pas la tête.

» — Qu'est-ce que c'est?

LA CHANSON DU VIN ROUGE iH'd

» — Un déserteur alsacien, mon commandant, qui dit qu'il veut s'engager.

» — C'est bien, qu'il attende.

» Je ne fus pas même regardé. Après dix minutes, l'officier fit enfin attention à moi. Il savait l'allemand, et me demanda mon nom, et pourquoi j'avais passé d'Alsace en France. Je lui répondis en français. II fut étonné, comme s'il était rare, en vérité, que les gens de Masevaux, et de notre condition, connussent le français! Lorsque l'interrogatoire fut terminé :

» — Ehrsam, dit le commandant, c'est par erreur qu'on vous a indiqué Belfort comme la place où vous pouvez signer votre engagement ; vous prendrez le prertiier train pour Besançon. »

» Je suppose qu'il y a eu plusieurs trains, entre ce moment et celui de mon départ, car je ne partis que le vingtième jour de la mobilisation. J'ai appris depuis que ce n'est qu'à cette date que nos engagements pouvaient être reçus. A Besançon, qui était bien le lieu de l'engagement; je fus mis en présence d'un de nos compatriotes, interprète civil, avec lequel je n'eus pas de peine à découvrir plusieurs relations communes. Il me demanda, pour être sûr de mon dialecte alsacien, si j'avais chassé en Alsace, comment nous obte-

164 LES NOUVEAUX OBEREE

nions des permis, où nous nous arrêtions pour dîner, après la chasse. Je remplis ensuite une formule, ou je figurais sous deux noms, mon nom d'Ehrsam et un autre que je porte, à présent, du moins officiellement : votre fils, ma mère, s'appelle aujourd'hui Pierre Lancier. Après un examen médical, je signai enfin, à l'Hôtel de ville, mon engagement au titre de la légion étrangère, pour la durée de la guerre. La pièce, que j'ai signée alors avec décision, se termine par ces formules : « Demande sa réintégration dans la nationalité française, à laquelle il a droit par le présent engagement. Déclare avoir été prévenu de toutes les conséquences qui pourraient résulter pour lui de cet engagement, contracté au titre d'Alsacien- Lorrain non naturalisé. » Du coup, je suis devenu citoyen français, et aussitôt, comme j'en avais le droit, j'ai déclaré qu'au lieu d'aller rejoindre la légion en Afrique, j'entendais choisir un corps de troupe en France, et j'ai choisi le 5* bataillon de chasseurs à pied, dont le dépôt est à Besançon. C'est une arme d'élite : il me faudra conquérir les grades et plus lentement qu'ailleurs. Je ne puis pas vous dire, surtout je ne veux pas vous dire que je regrette ce que j'ai fait : mais je n'ai pas été reçu comme j'espérais de l'être. De plus, je trouve

que ces Français sont des hommes d'illusion : ils croient que tout s'improvise; ils ignorent leur ennemi, faute d'étude, faute de sérieux, et, si vous me disiez que c'est par générosité de caractère, je vous répondrais que c'est d'abord par légèreté. Ils sont impardonnables, ayant été quarante-quatre ans en face d'un danger grandissant, de ne pas avoir étudié les moyens de l'écarter ou de n'en être pas broyé.

» Je veux vous dire encore que ce peuple est désuni ; sans doute, superficiellement, provisoirement, il montre une certaine union qu'on appelle nationale ou sacrée, mais l'amour-propre est partout, l'envie aussi. On la cultive, comme un légume. Je n'ai pas tout observé, je ne connais pas encore bien ces gens qui sont maintenant ma famille, mais j'ai peur de ce que je devine en eux. Contre un empire dont les chefs ont le cœur en ciment armé, c'est vrai, mais qui ne souffre pas l'insolence des partis, qui se sert de chacun tour ;'i tour, et les trouve complaisants, terrifiés, achetables, au fond plus allemands que chrétiens et qu'humains, que feront-ils ? Combien n'ont-ils pas d'écervelés, d'indisciplinés? Ils en fabriquent! Vous voyez le commencement. Est-il sûr que l'Alsace libérée, comme ils disent, ne retourne

point ù la captivité d'il y a cinq semaines, et combien aggravée? Que deviendrez-vous? J'y songe, et ne puis dire à personne avec quelle angoisse : on me croirait un traître. C'est assez de n'être pas considéré comme un Français de première qualité. Et pourquoi ne le suis-je pas? Parce que nous avons lutté toute notre vie pour la France, qui avait cessé de se défendre elle-même, qui s'amusait à se tuer, comme les morphinomanes, et qui soignait si peu ses amitiés hors frontières, qu'elle s'étonne, et ne sait plus bien qui nous sommes, ni ce que nous voulons, quand nous nous présentons dans ses bureaux de recrutement, pour demander notre droit d'Alsaciens-Lorrains et un fusil contre l'Allemand.

« En écrivant cette lettre, à la hâte, je me dis que, peut-être, vous ne me comprendrez pas, mais c'est que vous n'êtes venue en France que pour votre voyage de noces, et une fois ou deux pour la revue du li juillet. Moi, j'ai commencé d'y vivre, je souffre, et, quoi que vous en puissiez penser, je vous le dis. »

Madame Ehrsam était allée, ce jour-là, dans la montagne, du côté de Huppach, où se trouve la chapelle de la Vierge, pèlerinage célèbre de-

puis des siècles. Elle n'alla' t point là pour pèleriner, mais pour examiner un semis de sapins, que ses fils avaient fait faire, en bordure d'un grand bois qui leur appartenait. Ayant tout vu, et causé avec des bûcherons et des gens des fermes hautes, elle revenait, le cœur tout plein de ces histoires qu'on ne raconte qu'aux amis, en tout pays rural, mais plus encore en pays alsacien. C étaient des souvenirs de captifs libérés, et qui redoutent toujours que l'impitoyable maître ne revienne. On avait dit du mal, à cœur joie, des Prussiens, des anciens gendarmes' de Masevaux, surtout de ce garde général des Forêts, dont la luxueuse habitation était tout en haut de la Grand Rue, qui avait disparu, le premier de tous les fonctionnaires, dès qu'on avait annoncé l'approcha des Français. Elle descendait, repassant dans son esprit toute sa vie disputée entre France et Allemagne, et ce qu'elle savait, par tradition, des Ehrsam et des Riffel qui, sans une erreur, en toute occasion, depuis Louis XIV, avaient choisi et servi la France. Elle se disait : « L'un de mes deux fils sert notre ennemi, contre son gré, je le sais bien ; du moins, l'autre, celui qui nous ressemble le plus, au père et à moi, ne s'est pas trompé de route. )> Ce fut en arrivant, à la nuit

tombante, qu'elle trouva, sur la table de la salle à manger, à droite de son couvert, place habituelle, la lettre arrivée par le second courrier. Elle la lut, pendant que la femme de chambre était présente, et rien, dans son visage, ne put révéler ce qu'elle pensait. La servante demanda, en alsacien :

— Monsieur Pierre va bien, madame? Il est content?

La mère répondit, d'un ton indifférent:

— Mais oui, Anna, très content. Apportez-moi l'encrier et mon buvard.

Jamais peut-être la maîtresse de la vieille fabrique masopolitaine n avait hésité avant de tracer ces mots : « Mon cher Pierre » ou « Mon cher Joseph ». La plume, sans arrêt, d'une écriture nette et régulière, suivait toujours la dictée d'un esprit ordonné, d'une mémoire exacte, d'un cœur qui trouvait infailliblement le mot qu'il fallait. Cette fois, madame Ehrsam songea : « Je ne l'appellerai pas « cher ; » il ne mérite pas cela, non ! » Puis elle traça vivement ces lignes :

« Ton frère est toujours à Mulheim, avec son régiment. Il espère de ne pas être envoyé sur le front français.

T> Je reçois ta lettre. Je la brûlerai tout à l'heure, quand Anna aura fini son ouvrage. C'est la première fois qu'un Ehrsam aura blasphémé la France. Je la connais mal, c'est vrai, toi de même. Mais je suis sûre, moi, qu'elle est autre que tu ne dis, je le sens à la peine que tu me fais. Ta mère :

» SOPHIE EHRSAM, NE'e RJFFEL. »

Ce soir-là, pendant que les canons tonnaient, sur la chaîne des montagnes qui bordent la plaine majeure, dorée, vignée,oii coule le Rhin, la mère des deux fils aux deux patries songea longtemps. Elle ne nleura point, bien qu'elle fût seule dans sa chambre ; elle avait ouvert la fenêtre ; le grondement des pièces françaises lui remettait en mémoire les années si longues où les Allemands insultaient, frappaient, emprisonnaient sans réponse, les années de la haine muette. Elle éprouvait une sorte de joie, à entendre enfin le concert des gueules d'acier tonnant contre les bourreaux de l'Alsace ; elle disait tout bas : <( Voilà pour vos cruautés ; voilà pour vos hypocrisies, vos mensonges, vos mépris de goujats, vos rires d'imbéciles et de bourreaux : ce sont les morts qui se vengent. Vous serez chassés! Tirez, les Français ! Bien ! Bien ! Xe vous découragez pas !

Chassez-les ! » Elle dit encore : « Je voudrais que Pierre fût parmi ceux qui se battent! Je suis moins sûre de son esprit que de son cœur. Dans la bataille, c'est le cœur du soldat qui parle... »

Quand elle eut pensé cela, le vœu qu'elle avait formé lui parut affreux, et elle tâcha de ne plus penser à ses lils.

Non loin d'elle, la fe/me deBaerenhof semblait dormir, s-jr le tertre dominant la route de Rougemont. Aucune lumière ne luisait aux fentes des volets. Cependant, deux êtres veillaient près du berceau de l'enfant premier-né d'Anne-Marie Reinhardt. Celle-ci, dans la grande pièce où elle avait transporté le berceau pour endormir la petite, avait jeté un peu de bois sur les braises qui mouraient. Car, bien qu'on fût seulement au début de septembre, il y a de ces coups .de vent, dans la montagne, qui amènent de très loin le froid d'un orage. Un de ces coorants glacés passait sur Masevaux, et, ao-dessus des canons cachés dans les forêts, les nuages arrivaient en grandes armées, cachant la lune qui était pleine. L'horloge, dans sa gaine de bois, comptait la fuite des secondes. Il n'y avait plus, dans le foyer, que des brins de fagot, rouges d'un bout, comme des cigares,

LA CHANSON DU VIN ROUGE Hl

tombés en dehors de la barre des chenets, et clignant au vent qui pénétrait puis secouait leur eendie. Louise chantait, à demi-voix, une chanson autrefois défendue, — elle avait la voix grave ci prenante :

Quand ce temps-là sera venu,

Je ne sais si les sapics auront de la neige.

Ou si la framboise sera mûre;

Mais dans ma maison je rentrerai.

Et, avec mes amis, mes bons amis,

Je boirai du vin rouge.

Dans l'angle de la cheminée, il y avait une forme ployée en deux. Alors, elle bougea lentement, et, du côté du berceau et de la mère, le buste court et vigoureux d'Antoine Reinhardt, son tout jeune beau-frère, se tourna, et, dans la pauvre lumière, Marie put voir ce visage plein, ardent, dont les yeux bruns luisaient parce qu'elle avait chanté Uiie chanson contre 1 Allemand, qu'elle avait parlé du vin rouge, le vin français. Elle reprit :

Dis, ma petite maman.

Pour ce jour-là, tu peux préparer déjà Une tarte aux oignons; Mets bien de la farine de côté :

Nous serons beaucoup pour la manger.

Et on aura le cœur si content !

— Vous pouvez chanter ça à présent, ma sœur Anne-Marie ; mais il y a seulement six semaines, il y aurait eu un Schowb en haut de la cheminée, j pour vous écouter et vous dénoncer.

Le sourire d'Anne-Marie fut comme une petite lumière de plus qui s'allume et s'éteint.

Dans les forêts de l'Alsace chérie.

Et dans la plaine, voici venir De nouveaux chasseurs qui ne venaient plus. Ils ne venaient plus, et tout le monde les appelait : Entrez chez nous, mes petits chasseurs.

Les cœurs pareils font les amis.

Le jeune gars se leva; il était déjà haut de taille, à cause de ses grandes jambes de cavalier, et, bien que les traits du visage ne fussent pas encore tout formés, chez ce garçon de quinze ans, ou reconnaissait en lui la race entreprenante, 1 Alsace militaire, silencieuse et fidèle.

Le nourrisson s'était endormi. L'heure paraissait venue d'accomplir un projet qu'Antoine avait du méditer depuis plusieurs jours. Il mit (a main sur l'épaule de sa belle-sœur; et, vraiment, il était le protecteur de cette jeune femme, dont le mari avait passé en France dès la première nuit de la guerre.

— Je ne peux pas vous laisser sans nouvelles

de votre père et de vos frères de Heimsbrunn; la nuit est bonne pour voyager.

— Vous iriez?

— Ma bicyclette est prête, je l'ai huilée avant le souper; je sais, par des camarades, qu'on peut encore passer dans la campagne de ce cùté-là, qui n'est ni aux Allemands, ni aux Français, et aller dans les villages. Il n'y a pas de tranchées. Je connais les chemins, ce qui est facile, et, je crois bien, tous les arbres. Que voulez-vous qu on me dise? Je n'ai pas l'âge d'être soldat.

Elle réfléchit, un peu courbée, regardant sa fille endormie comme si elle lui demandait conseil. Sans doute, il était dur de n'avoir aucune nouvelle du père, de la mère, de Charles, d'Edmond, d'Eugénie, de Valentine, d'autant plus que les Français, par deux fois, avaient o.'îcupé Heimsbrunn, et qu'on avait pu commettre^ hélas! bien des imprudences chez les Jûdlin. L'/. Uemand ne pardonne pas à ceux qui font accueil à des Français. Qu'était devenue la ferme? Avait-on rentré les foins, commencé de battre le froment?... Mais cet adolescent, ce petit au cœur héroïque, n'étaitce pas trop l'exposer?

Anne-Marie porta sa fille endormie dans le berceau; on l'entendit, pendant plusieurs minutes.

dans la chambre à côté, qui déplaçait une chaise, tirait un rideau, disposait toutes choses selon l'ordre établi par les mères de tous les temps, de tous les pays. Puis elle revint vers Antoine, l'embrassa tendrement, et dit :

— Qu'ils ne se fassent pas de chagrin de moi : nous sommes ici très heureux avec les Français. Pour Victor, j'ai déjà deux lettres de lui. Il est content aussi. Il m'a même dit, dans sa dernière, que la guerre ne serait pas longue.

De la poche de son tablier, elle tira une photographie.

— C'est le portrait de ma fille, cela fera plaisir à la grand'mère, et aussi à Valentine, qui devait être marraine. Mais à présent, il faudra attendre, au moins un petit peu, le temps, pour nos Français, de gagner.

Le jeune homme mit la photographie dans la poche de sr veste, alla chercher sa casquette près du foyer, traversa la cuisine, et se trouva dehors, sur le tertre où le vent courait. Il n'avait aucune peur : l'habitude de fuser avec l'Allemand, il l'avait prise depuis l'enfance; l'idée du danger possible l'excitait ; il ressemblait déjà à ces volontaires que le capitaine demande pour une mission dangereuse, et qui disent, avec un frémissement

de bravoure dans chaque goutte de sang : « Moi, mon capitaine. »

Le voyage fut plus long et plus dur qu'il n'avait pensé. Antoine descendit le long de la ligne du chemin de fer, entre les fabriques, les carrières de pierre, les maisons d'ouvriers, jusqu'à l'endroit où la vallée de Masevaux prend naissance, et ressemble, vue de la grande plaine, à un fossé entre deux contreforts des Vosges. Plusieurs fois il avait suivi le chemin, qui, passant par Lauvr, Sentheim, Guewenheim,Pont d'Aspach, traverse d'abord un plateau découvert, entre des prairies et des cultures plantées d'arbres fruitiers, puis coupe des terres basses, des marais, des taillis, domaine des affluents du Rhin. La lune demeurait voilée. Tant qu'il n'eut pas dépassé Guewenheim, Antoine Reinhardt ne prit aucune précaution, et ne songea qu' à « faire de la vitesse » et à éviter les ornières et les pierres. Mais au delà de ce dernier village, les sept kilomètres de route qui restaient à parcourir pouvaient appartenir aux Allemands aussi bien qu'aux Français. On voyait chaque jour, ici ou là, des patrouilles de soldats qui se cherchaient l'une l'autre, n'engageaient que des escarmouches, et se retiraient. Droit sur sa bicyclette, la tête haute, l'œil aux aguets, tâchant de pénétrer

l'ombre aux valeurs diverses coulant autour de lui, le jeune homme ralentit l'allure quand il vit, en avant, comme une falaise, le grand bois que borde, vers la gauche, la masse monumentale du moulin Schuler. Il lui sembla qu'une lumière vive, — allumette? éclair d'une lampe électrique? — avait brillé à une centaine de mètres, dans le taillis.

Il avança encore un peu, mit pied à terre avec précaution, et se cacha dans un bouquet de noisetiers et de jeunes saules qui, du côté du moulin, s'arrondissait à la lisière et, pour si peu de lumière tombée du ciel, semblait fleuri. Bientôt, le bruit d'une troupe montée, les pieds des chevaux martelant la chaussée, lui apprit que la précaution était bonne. Une trentaine de uhlans, sans doute venus par les sentiers du bois, apparurent, sur deux rangs, et, au commandement du chef, s'arrêtèrent. Les hommes descendirent de cheval. Quelques-uns se dirigèrent vers le moulin, bâti dans les terres, à une centaine de mètres de la route, parmi les premières touff'es d'arbres. Pendant une heure on entendit leurs voix dans les les salles et les magasins, là-bas, et il y eut des lumières qui, tout à coup, à l'un des étages ou à l'autre, entre les feuilles, luisaient et s'éteignaient.

Les Allemands faisaient une perquisition chez le meunier. Quelques cavaliers rejoignirent les premiers, puis tous revinrent, parlant haut, jusqu'à la route. Enfin la troupe tourna bride.

Antoine attendit longtemps avant de quitter l'abri des noisetiers. Quand il traversa le bois, on eût dit que la paix était revenue dans le monde. Un peu de vent dans les cimes, le coassement des grenouilles qui finissent de saluer l'été dans les nuits tièdes de septembre : c'était tout le murmure de l'ombre. Plus loin, la petite gare et les deux auberges de Pont d'Aspach dormaient. En longeant le mur, encore plus loin, du Moulin des Trappistes, Antoine leva les yeux vers la niche où la statue de la Vierge, peinte en bleu et en rouge, regarde les passants : il avait peur d'être arrêté par le « Hait! » d'un de ces cavaliers, qui pouvaient n'avoir quitté un bois que pour fouiller le bois prochain. Et, en effet, ayant de nouveau écouté, l'oreille près du sol, avant de s'engager dans la région forestière qui recommence non loin de là, il se décida à attendre encore, puis à s'engager à droite, dans les sentiers, malgré les obstacles de toute nature, et poussant à la main sa machine. Dans une hutte abandonnée, il dormit, et, seulement lorsque le

jour fut tout levé, il enfourcha de nouveau sa bicyclette. Loin, en arrière, du côté de Burnhaupt le Haut, trois coups de feu retentirent. Mais la lumière était partout. Avec elle l'audace plus grande était revenue. Le messager d'Anne-Marie Reinhardt appuya plus résolument sur les pédales. Il allait à fond de train. Barrant l'horizon de sa ligne de maisons anciennes et largement assises, il aperçut bientôt Heimsbrunn, l'un des plus riches villages de cette partie de l'Alsace. Un chariot attelé de deux bœufs, conduit par un bouvier tranquille, portait du fumier vers les champs d'en bas. Antoine monta le raidillon, le long du cimetière qui enveloppe l'église, puis, au milieu du bourg, tourna à droite. Il s'arrêta devant une barrière brune, entr'ouverte, qui donnait dans une cour de ferme, et essuya son visage en sueur. Au fond de la cour se trouvaient les granges et les étables. A gauche, la vieille et ample ^habitation des Jùdlin s'élevait, ses pqutres apparentes formant des X et des jambages sur les murs blanchis à la chaux. Les volets, peints en jaune clair, étaient ouverts; les cinq marches -| de pierre, en demi-cercle, qui formaient le perron, avaient déjà été balayées. Tout danger, à présent, était écarté. Personne, d'ailleurs, n'avait fait

attention, dans le village, à ce bicycliste, trop blond pour être un Français, trop jeune pour être un soldat, et qui ne demandait pas sa route. Le gendarme lui-même, rencontré au bas de la côte, n'avait jeté sur le promeneur qu'un coup d'œi] indifférent.

Antoine ouvrit le vantail droit de la barrière, mais il eut soin, quand il fut entré, de pousser, dans la fente du loquet, à l'intérieur, la cheville de bois, étant déjà un homme de précaution, et qui savait qu'en Alsace, la prudence n'est jamais trop grande. La cour était déserte. Une charrette de foin, rangée le long du hangar au fond de la cour, le sommet de sa charge, débordante et molle, atteignant le plancher du grenier, disait qu'on avait, la veille au soir, amené à Heimsbrunn l'herbe des prairies basses. Antoine entra dans la première salle à droite, et aussitôt des exclamations s'élevèrent : « Lui! comment est-il là? ah! quel bonheur! Tu as pu passer? Racontenous. Et Anne-Marie? »

Les voix, qui avaient d'abord sonné, s'assourdirent bien vite, parce que le père ec la mère ensemble, qui étaient aux deux bouts de la table, firent signe : « Taisez-vous, les petits, on ne parle pas ici comme vous le faites ! » Autour de

la grande table, où la famille prenait le déjeuner du matin, il y avait le chef de la ferme, Judlin, un gros homme à la figure rasée, aux cheveuxgris et demi-longs, et qui parlait fort peu, si ce n'est du regard, qui toujours surveillait les choses, les bêtes et les gens; à l'autre extrémité, la mère, fine, menue, pâle, et qui euft ressemblé à une dame si elle avait eu un autre corsage que son corsage de toile, et moins de Érins de foin sur ses cheveux encore très noirs; puis, entre le père et la mère, Edmond, Eugénie, Valentine, tous déjà grands, une fille de ferme, et un valet très vieux, qui avait dû faire la guerre de 1870, car il avait le type légendaire et l'expression des soldats de ce temps-là; la petite impériale blanche, les profondes rides dans un visage étroit, les yeux enfoncés et pas commodes.

— Va mettre à chauffer du café pour tout le monde, Eugénie. Ce garçon a fait une longue route, il faut qu'il mange autre chose que la soupe : tu apporteras aussi la bouteille de vieille eau-de-vie.

— De l'eau-de-vie de framboises, monsieur Jildlin? demanda Antoine.

— Faite à la ferme, mon garçon. Eh bien, dites un peu comment ils vont, ceux de Masevaux?

LA CHAXSOX DU VIN ROUGE I8i

Pendant qu'ils disaient ces choses, la canonnade recommençait sur les pentes des Vosges. Les vitres tremblaient, mais, sauf la mère, dont les paupières se fermaient à demi quand les détonations étaient plus fortes ou précipitées, aucun des Jûdlin ne prêtait attention à ce bruit devenu familier.

Antoine, regardé par tous, se sentait un personnage. On lui avait apporté une assiette de soupe, et, entre deux cuillerées, il répondait aux questions. Il disait ce qui s'était passé à Masevaux depuis le mois d'août, et, plus d'une fois, les mêmes mots l'interrompirent :

— Elle est heureuse, Anne-Marie, plus heureuse que nous!

Quand il eut lini de dire ce qu'il savait, à son tour il interrogea. Alors les parents, les enfants, la lille de ferme, l'un après l'autre, souvent plusieurs ensemble, racontèrent qu'à Heimsbrunn, par deux fois, les Français, allant à Mulhouse, étaient passés, et, la première fois surtout, c'avait été une belle réception ; tout le passé d'avant 1870 ressuscitait, et le bonjour des vieux pères se retrouvait sur les lèvres des jeunes : « Bonjour les Français, vive la France! Nous les avons nourris pendant quarante-quatre ans : qu'ils s'en aillent à présent !... Mon cœur a toujours été pour

vous! » Mais quand les Français eurent été contraints, pour la seconde fois, de se retirer, tous les habitants qui leur avaient montré de l'amitié furent dénoncés, poursuivis, jugés, punis. Les souvenirs s'éveillant l'un l'autre, c'était la plainte mêm.e de l'Alsace que se renvoyaient, par-dessus la table, les parents, les enfants, les serviteurs de cette famille paysanne et patricienne. Le père disait gravement :

— Ce qu'ils ont crié, ce qu'ils se sont plaints, quand ils ont vu qu'on les détestait ! Et Dieu sait que c'est leur faute! Nantis de toutes les places, ils gémissent comme des opprimés !

— Oui, reprenait la mère, sévère de mots et de gestes, quand elle parlait de ce sujet-là; oui, on croyait sa dernière heure arrivée, tant ils avaient de colère amassée contre nous. Tout do suite, des défenses de toutes sortes : défense de s'arrêter dans les rues, de circuler après huit heures, d'avoir les volets fermés, d'allumer de la lumière, de parler français. Plusieurs de chez nous montraient du doigt, dans les magasins, les marchandises qu'elles désiraient. Si elles ouvraient' la bouche, la prison !

Le vieux valet grommelait, jugeant son tour de parole arrivé :

— Il y a eu des trahisons, vois-lu, Antoine Reinhardt, même parmi les nôtres, car, sans cela, les misères auraient été moindres. Tu diras à ton frère, quand tu le reverras, lui qui se bat où je me suis battu, que je lui raconterai des choses, et que je lui dirai des noms.

Les enfants, auxquels était familier tout le cycle des histoires alsaciennes, comme aux enfants du Moyen âge les aventures d'Ysengrin ou celles des mauvais génies, épiâieiit le moment où les grandes personnes se tairaient, et ledsseraient aux petits le droit de se moquer de l'Allemand. Carie rire, chez eux, c'était le commencement du mépris, la forme jeune de l'animosité de la race. L'œil luisant, la, dernière des Jûdlin, penchée sur la table, et riant déjà à la pensée qu'elle allait faire rire Antoine, après que la mère et le valet eurent parlé, leva son nez rose, montra ses dents larges, et dit :

— Antoine, tu ne sais pas l'histoire du menuisier?

— Eh! non, puisque je n'étais pas là!

— Mais tu le coniiais bien, lui, puisqu'il est notre voisin : au bout de la rue, un homme qui a une petite fille de mon âge, une très mignonne, qui est mon amie?

184 Lî-S NOUVEAUX ObbaLlî

— Va toujours!

— Grillinger n'aime guère les Schwobs, et ils le savent bien. Sa maison, c'est comme la nôtre : on y chante des chansons défendues ; une fois, il a été devant le juge, pour avoir appris à son sansonnet à siffler la Marseillaise. Il s'en est tiré avec une amende, parce qu'il a dit : « Monsieur lejuge, j'ai d'abord essayé de lui apprendre le Wachtam Rhein, mais il nu jamais voulu le répéter. » Oui, c'était drôle, je vois bien que ça t'amuse... Mais, il y a quinze jours, sur le mur de sa maison, voilà qu'on a trouvé un papier collé, justement avec de la colle de menuisier, et on avait écrit dessus un très joli compliment. Je le sais par cœur. « A mon honoré peuple d'imbéciles! L'Alsace sera enlevée à l'Allemagne. L'Allemagne est un ramassis d'escrocs; c'est la plus grande bande de canailles du monde. » Ah! le brave garçon! Quand il sortira de prison, je lui porterai un bouquet.

— Bravo, Valentine!

A ce moment, on entendit secouer la barrière delà cour; tous les convives se turent, et, instinctivement, les visages se tournèrent du côté de la fenêtre. La petite s'approcha des vitres, et se recula aussitôt :

— Le gendarme ! dit-elle.

Après quelques secondes, les coups redoublèrent, cette fois accompagnés d'imprécations en allemand :

— Ouvrez donc, bourriques! ont-ils la tète durel

Le père et la mère se consultèrent du regard, et ce fut le père qui se leva, tranquillement.

— Je croyais, dit-il à demi-voix, que la porte était ouverte,

— C'est moi qui ai mis la chevillette, dit Antoine.

— Montez vite dans le grenier à foin, au fond Je la cour. Passez par le couloir. Il est meilleur qu'on ne vous voie pas.

Jûdlin ouvrit la porte de la salle, et, pendant qu'Antoine montait par l'échelle intérieure dans le grenier :

— Ne tapez pas si fort, on va vous ouvrir !

Lentement, faisant sonner ses pas sur les marches du perron, il se dirigea vers le portail et l'ouvrit. L'un des gendarmes d'Heimsbrunn, le plus gros, serré dans son uniforme, les yeux tout pleins d'injures, baissa le ton cependant, quand il se vit en présence du fermier. Il entra, soufflant, et haussant les épaules.

— Ah ! çà, dit-il, se dirigeant vers la salle.

VOUS n'avez donc pas entendu l'ordre qui a été donné?

— Lequel?

— On pavoise, pour la victoire allemande ! Nos héros ont battu les Français, si souvent que je ne sais déjà plus tous les noms de leurs victoires!

Il s'avança dans la salle, et, la première chose qu'il vit, ce fut un journal allemand, dont, heureusement, il ne vérifia pas la date : un vieux numéro de la Strassburger Post, datant de dixhuit mois, et qui avait servi à envelopper une paire de chaussures. On le mettait toujours sur la table, en cas d'alerte.

— C'est bien de lire le journal, mais ce serait mieux de pavoiser. Faites vite !

Désignant Edmond :

— Voilà un garçon qui aura l'honneur, bientôt, de servir dans notre victorieuse armée. Allez chercher le drapeau!

La mère aussitôt se proposa :

— Oh ! il ne sait pas ! dit-elle. C'est moi qui ramasse ça.

Dans l'arrièfe-cuisine, au-dessus de l'évier, elle alla chercher un paquet enveloppé de papier, et les deux couleurs de l'Alsace apparurent : rouge et blanc. Elle sortit à son tour, pendant que

Thomme de police, regardant chacun de ceux qui étaient restés, disait :

— C'est pour la victoire de Charleroi, c'est pour la bataille de Tannenberg contre les Russes, c'est pour la prise de Longwy, c'est pour la prise de Cambrai, c'est pour la grande victoire de la Somme, car no as sommes à présent devant Paris, et, dans huit jours au plus, notre Kaiser dînera dans les Champs-Elysées. Hoch ! pour notre Kaiser, n'est-ce pas?

Le père, la mère, le fils, les filles, les yeux baissés, le visage sans expression, ne répondirent pas un mot.

— Vous avez pourtant votre fiîs aîné dans nos victorieuses armées, dit le gendarme, vous devriez marquer plus de contentement- Ce n'était pas la première fois qu'il rencontrait cet accueil dans les familles de Heimsbrunn. 11 jura, et prit la porte. Un quart d'heure plus tard, le père et Edmond, montés sur la charrette pleine, levaient à bout de bras les fourchées de foin qu'ils jetaient dans le grenier, et que recevait, là-haut, le vieux domestique de ferme aidé par Antoine Reinhardt.

Quand les travailleurs, au pied de la charrette vide, se rassemblèrent enfin, rouges et couverts

de poussière, ils échangèrent quelques mots d'adieu.

— Est-il possible, dit le père, que les Français aient été ainsi battus? Je n'y puis croire.

— Non, dit la mère qui sortait de la maison, je n'y puis croire non plus. Ils annoncent toujours des victoires, des victoires, ces Schowbs, mais, à la fin, c'est la France qui les chassera !

Elle reprit :

— Dire que notre fils aîné, notre Charles, est parmi eux !

Antoine, les yeux brillants, répondit :

— Sans doute, mais, au moins, le mari de votre fille, mon frère, a tout de suite passé en France ! 11 a écrit : il est accoutumé.

Bonheur, malheur, guerre, victoires, condamnations, voilà de quoi était plein le cœur de tous ces pauvres gens. Le soleil, entre des nuages rapides, chauffait la cour et les murs. Le chef de la ferme leva les yeux, et dit:

— Le temps se gâte. Il vaut mieux partir, Antoine, parce qu'il n'y a point de sûreté pour vous dans les auberges, ni dans les bois. Dieu vous assiste ! Embrassez pour nous notre fille et la petite fille.

Il ouvrit la barrière. A la fenêtre qui donnait sur la route, le drapeau flottait. Le canon tonnait vers Thann. Il n'y avait que deux femmes sur la route. Antoine reprit sa bicyclette, et descendit en hâte, du côté où l'Alsace et la France s'étaient enfin retrouvées. Cette fois encore, il usa de précautions, se cacha, attendit, repartit. Comme il sortait d'un bois, avant Pont d'Aspach, un coup de fusil fut tiré. La balle siffla au-dessus d'Antoine. Le jeune gars avait été pris sans doute pour un déserteur. Il tourna la tête, et ne vit personne. Mais quand il se trouva en plaine découverte, à peu de distance de là, il mit pied à terre. Puis, comme le cœur lui battait à rompre, il respira trois bonnes fois avant de pouvoir chanter. Et il chanta de toutes ses forces :

Quand ce temps-là sera venu, Je ne sais pas si les sapins auront de la neige Ou si la framboise sera mûre, Mais dans ma maison je rentrerai, Et avec mes amis, mes bons amis, Je boirai du vin rouge !

Saluant l'invisible ennemi qui ne tira pas de nouveau, sautant sur sa machine, l'enfant, continua sa route, le cœur bondissant et content. Des

nuages aux formes puissantes, commencement d'orage, passaient dans le ciel.

Ainsi, parmi les paysans d'Alsace, les femmes, les enfants, vivait l'amour de la très douce France. Ils la plaignaient. Ils avaient souffert pour elle depuis qu'ils étaient nés. Aucun d'eux cependant ne la connaissait.

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