L ALLIEE IMPREVUE
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soldat. Je n'ai vécu que pour vivre les heures d'à présent. Jure-moi que tu n'épouseras qu'un homme qui se sera battu, et chiquement. Celui-là seul sera digne de toi, princesse delà Garrigue en fleur, qui aura d'abord secouru la France, ta maman et la mienne. Le reste...
» Marie, dis-moi quelque chose de i'xVbadié et de ses habitants ! »
De grand matin, après avoir fait son lit et mis en ordre toute cho3e, Marie s'asseyait devant sa table, et écrivait :
« Tu veux des nouvelles ? Il n'y a que les vôtres qui vaillent. Nous ne vivons que de vous, et vous vous trompez tous quand vous dites : « chez nous ». Il n'y a plus de chez nous, depuis que vous êtes partis. Aucun foyer n'est au complet, aucune âme n'habite plus son château, son étage ou sa ferme. Toute la vie est où vous êtes. Nous sommes ceux qui attendent, et nous passons nos jours à vous chercher par le désir, par le souvenir, par la prière. Le reste peut être le devoir : il occupe les mains, un peu l'esprit, mais pas tout le cœur. Oh non ! personne n'est heureux romme autrefois ; même si tu revenais e-n congé,
OU blessé, — un peu seulement, — nous ne retrouverions pas la joie de notre ancien Abadié ; à cause de ce grand vent de guerre qui souffle partout ; à cause des passants dont chacun est une peine vivante ; à cause de la date de ton prochain départ, que nous aurions tous présente, à chaque seconde. Il n'y a plus de chez nous, Hubert !
» Ton fils dort, dans la petite chambre à côté. Il grandit, il s'allonge, et le voyant jouer, — rarement, — avec quelques fils de nos amis, plus courts et plus joufflus, te le dirai-je? je lui trouve déjà un corps de cavalier. Il a tes mollets de coq, tes épaules eff'acées, et cet œil de guetteur, tout à coup, dès qu'un bruit, un mouvement, ou seulement le travail de son imagination le met en éveil, en interrogation et en défi. Nous avons vu, audessus de nos oliviers, passer un aéroplane. D'où venait-il? où allait-il? « Il est en vacances, » a dit Maurice. Et que c'était bien trouvé ! Quelle autre explication? Cette flamme de la coque, dans le ciel provençal, ces ailes, ce ronflement de bourdon : le petit a rêvé de la machine volante, et, chaque jour, sans le dire, il cherche cette apparition souveraine qui a traversé, une fois, l'air où il vit.
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« Je fe vois sourire ! Tu te demandes si je n'ai pas vu passer, moi aussi, dans mon ciel, quelque amour inattendu ? Non ! Je t'assure que je possède entièrement mon amour futur, celui que j'ai amassé pour le donner un jour. Je ne songe pas à me marier pendant la guerre. J'aurais trop peur. Et puis, vraiment, j'éprouve un certain déplaisir à apprendre qu'une infirmière s'est fiancée avec un blessé. Ne peut-on supposer qu'elle est venue là, dans ces pauvres salles d'hôpital, pour se faire aimer? Je ne puis pas bien analyser un sentiment que je ne souhaite pas d'éprouver : mais il me semble que quelque chose manquerait à la fierté de mon amour, si je me pouvais dire que j'ai conquis un homme affaibli par la souffrance ; que je me suis approchée de lui avec un air de pitié ; que mes soins, mes pas, mes retours, mon costume de demi-religieuse, rien de tout cela n'a été de pure charité, mais que je me cherchais moi-même en soignant un soldat. Je veux, après la guerre, si je suis aimée d'un homme qui aura bien combattu, le vaincre à mon tour. D'ailleurs, je n'ai pas de mérite à penser de la sorte. Je soigne le plus souvent la souffrance anonyme. Inconnue, j'assiste quelqu'un de France : c'est tout. Les confidences que je reçois ne me con-
cernent pas. Voilà mes mérites. Ils sont petits I Nous avons beaucoup de travail, parce que rien n'est jamais fini quand on s'essaye à la charité, qui est un grand art. Je pense souvent que les peintres, les musiciens, doivent connaître ce même tourment. Les femmes de journée, qui nous aident, se contentent à moins.
» Tu te souviens de Glarens, acheteur d'un brin de courant de la Durance? Il est en passe de devenir millionnaire. Ses ouvriers le détestent, comme il a détesté, avant eux, tous ceux qui l'ont fait vivre. Il paye cher, et il n'aime pas; sa femme continue d'aller au marché, chaque samedi, en corsage clair et en cheveux. Elle salue toujours papa, ce qui est pour moi un signe d'esprit. Son mari, quand il nous rencontre, ne manque jamais de tirer une lettre de sa poche, et de la lire, absorbé, les sourcils divisés par la profonde ride du génie des affaires. Mon cher papa souffre de ces grossièretés, qui sont souvent, autour de nous, des ingratitudes. Il me disait hier soir : « Marie, un temps fut où le village était notre famille prolongée, et le savait, et en témoignait. Mon père me l'a souvent dit. Mais la bonne façon des anciens, qui aimaient, n'est plus aussi répandue. Ce ne sont pas des partivsans
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que je veux, mais des parents. Et souvent, je m'accuse de n'avoir pas su m'en faire. Je pense qu'Hubert saura mieux, lui : l'école de la guerre lui aura bien appris les hommes. » Tu le vois : nous comptons sur toi, non pas seulement pour être heureux, mais pour qu'un coin de la France le soit avec nous et par toi.
» Tu demandes quel temps il fait? Du soleil, Hubert, du soleil chaud. Parce que tu piétines dans la boue du Nord, voudrais-tu que la Provence oubliât qu'elle est gardienne de la douceur de vivre, et que la poussière est sa brume? Un seul signe me rappelle, chaque matin, que l'hiver se glisse dans le monde : c'est le froid de l'eau que je viens de verser dans une cuvette. L'air est tiède tant que le jour combat. La vigne de la Garrigue, qui monte vers les oliviers, le clos où ton fils fut couché, sur ordre exprès de sa maman, et de toi, quatre jours après sa naissance, entre deux ceps royaux, afin de prendre contact avec la terre auguste, a revêtu la splendeur automnale. Elle n'a rien diminué de son train ordinaire. Elle n'a en rien adouci l'éclat de son or, de sa pourpre violette, de ses pampres au cœur lie-de-vin lisérés de vert. Jusqu'à la fin de septembre, les femmes ont fait la vendange. L'odeur
du moût courait en rubans autour des moulins à cylindres, des cuves, des barriques alignées, et voyageait à travers les espaces. Aujourd'hui, les derniers grains oubliés, les pouillards de la prodigieuse compagnie des raisins, achèvent de sécher sur les ceps à demi dépouillés, et les grives sont éclatantes à la pointe des pêchers de plein vent. Chasseur, quand viendras-tu?
» Je t'embrasse, mon Hubert, et je cours à
l'hôpital. TA MARIE. »
Novembre vint. Décembre vint. Hubert continuait de vivre la vie active de l'officier d'ordonnance attaché à un général jeune, audacieux et coureur d'étoiles. Il s'offrait à toutes les missions difficiles, et ^rou d'officiers, chargés régulièrement de la liaison, portèrent plus d'ordres que lui, et reconnurent plus de terrain, entre le mois d'octobre 1914 et le commencement de 1915. Le climat du Nord éprouvait à peine ce méridional sec, sobre et rompu, dès l'enfance, aux longues marches. Seul, l'ennui le tenait, et le tenaillait, de ne plus voir les choses dans la clarté. De la mer prochaine, du sol qui avait bu tant de pluie, et l'eau de tant de rivières, de canaux et de fossés, des brumes sortaient. Elles se mettaient en
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voyage. Le vent les rassemblait et les poussait en nuées, longues comme un grand pays, vers l'Allemagne ou vers la France. L'eau tombait le matin, le soir, la nuit ; si parfois, vers midi, les gouttes de pluie étaient moins pressées, si la couche des nuages s'amincissait et laissait filtrer une lumière jaune, qui ne faisait d'ombre nulle part, bientôt la nappe des ténèbres mouillées fermait sa déchirure, et continuait de couler dans le ciel, pareille aux armées allemandes, compactes elles aussi, et toujours avançant ; les gouttes rapprochées, égales, recommençaient de tomber sur les champs, où les navets, les choux, les racines du blé coupé, les tiges mortes des fèves, tremblaient dans les terres délayées. Sous ce déluge, les hommes se battaient, faisaient les corvées et les exercices, creusaient des tranchées et des abris, mangeaient, dormaient, trouvaient parfois la force de plaisanter ; une petite fumée se levait autour de leur corps, comme de la fourrure d'un chien qui a pris un bain. Les planches neuves, apportées de loin, assemblées à la hâte pour bâtir les baraquements, moisissaient en deux semaines. Du rivage des Flandres aux frontières de Suisse, le sol, creusé de parrallèles multipliées, que raccordaient entre elles d'autres lignes tordues, rece-
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vait des armées affrontées, invisibles, entre lesquelles s'étendait la zone des balles et de la mitraille, la zone de mort deux fois limitée par les réseaux de fil de fer barbelé. Etranger ou Français, personne ne pouvait penser à la France sans voir aussitôt, en esprit, la ligne de bataille qui la coupait en deux, et la trace de sang toujours frais qui courait de la mer aux Alpes.