LA NUIT DE GUET ET LE JOUR D APRES
Après avoir fait ses classes comme simple soldat, Pierre Ehrsam quitta Besançon, et fut envoyé sur le front de guerre. Un rapide passage dans un cantonnement, une revue de détail par le capitaine, puis, à la tombée du jour, c'est-àdire de très bonne heure dans l'après-midi, formation par quatre sur la place d'un village, et ordre de départ : « On monte en ligne. » Deux mois passés à Besançon n'avaient fait qu'ajouter aux premiers griefs de Pierre contre sa patrie nouvelle. Il ne regrettait pas d'avoir quitté l'Alsace et pris du service en France, parce que la justice de la cause des Alliés lui apparaissait dans une si vive lumière qu'il ne comprenait pas qu'elle ne
s'imposât point à tous les hommes. Mais la vie en commun, dans la chambrée, dans les cours, dans les marches, beaucoup de propos entendus dans les cafés, des phrases lues dans les journaux socialistes, l'espèce de suspicion qu'on lui marquait, le délai de probation tout au moins qu'on exigeait, avant de coudre des galons de laine sur les manches du sous-officier de l'armée allemande, étayaient ses premiers jugements, et ajoutaient à son irritation. Sans doute, il aurait pu se faire recommander par des notables de la vallée de Masevaux, et, plus d'une fois, la pensée lui était venue d'écrire à l'un d'eux : « Apprenezleur donc qui je suis, qui nous sommes, et que nous méritons mieux que cet accueil réservé,presque hostile, et si peu habile. » Mais il l'avait repoussée, par fierté. « Je ferai mon chemin, seul. » Il était bien seul, en effet. Les lettres de sa mère, régulières, une fois chaque semaine, — elle écrivait le lendemain à Joseph, — lui donnaient l'état des affaires de la fabrique, des nouvelles de Masevaux, et racontaient, le plus souvent, quelque trait à l'honneur des Français, soldats ou administrateurs. Pierre comprenait fort bien l'intention maternelle, et, sur ce point, ne répondait jamais. Vers la fin de son séjour à
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Besançon, il apprit qu'un chasseur, d'un autre bataillon, désirait permuter avec un chasseur du 5^ Ces mutations, en tem.ps de guerre, sont naturellement difficiles. Pierre se présenta devant le capitaine, qui était un bel homme de guerre : (( Pourquoi voulez-vous quitter le bataillon ?
— Si je me présente ailleurs, venant du 8% je serai bien reçu. — Ne l'avez-vous pas été ici? — Non, je suis arrivé avec un état civil allemand. J'ai eu des scènes, des attrapades, et j'ai dans le cœur des rancunes. — Alors, j'appuierai la demande près de notre chef. Pas de rancunes dans le service, si ce n'est contre les Boches. Je sais que vous avez l'esprit militaire.
— Pas celui de la caserne, pas celui de l'arrière. — Tant mieux ! Croyez-vous que je l'aie? » L'officier considéra un moment ce pauvre chasseur qui, dans son regard, n'avait aucune crainte vulgaire ni aucune rouerie. « Allez, Pierre Lancier, il ne sera pas dit que votre première demande aura été refusée. Je vous regrette. »
Pierre s'en retourna, ayant vu un homme, et se disant : « Si j'avais dû aller au feu avec celui-là, j'aurais retiré ma demande ! »
Il faisait donc partie d'un autre bataillon, lorsqu'il « monta » au cantonnement de première
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ligne. C'était au débat de cette guerre entre soldats terrés, alors que les chemins creusés ne formaient encore que des fossés sans clayonnage, coupant les vallons et montant les coteaux. On était mal abrité. On dormait où l'on pouvait, souvent dans un trou creusé dans le talus de glaise, de craie ou de rocaille, et les guetteurs levaient la tête au-dessus des parapets, pour observer l'ennemi, c'est-à-dire le champ à travers lequel il pouvait s'avancer, et les rejets de terre marquant, à cinquante mètres, à cent mètres ou plus, le dessin des tranchées allemandes.
L'automne était rigoureux. Dans la région où Pierre allait passer les mois les plus froids, les hommes se plaignaient d'être mal couverts, de manquer de gilets de laine, de chaussettes, de caleçons, et le commandant, homme du monde, avait écrit à plusieurs amis et amies de Paris : « Quêtez de la laine pour mes chasseurs. » Le 18 novembre au soir, il y eut une éclaircie, la pluie cessa de tomber dans le secteur qu'il commandait, et, de l'est, se mit à souffler un vent sec qui apportait une odeur de sapin. Au même moment, p,ar un cycliste, le chef recevait un billet écrit sur papier glacé, timbré aux armes un peu voyantes d'une famille qui passait l'automne
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dans un château, à quinze kilomètres en arrière des lignes. Aussitôt, il donna des ordres à une demicompagnie cantonnée dans le village, et, tandis qu'il téléphonait, ses ofliciers, qu'une porte seulement séparait de lui, furent surpris de l'entendre parler de la fanfare du bataillon.
Sur un plateau boisé, de trois côtés entouré de ravins, et de l'autre relié à l'ouest par des terres de labour, quelques invités étaient réunis autour d'une femme qui n'était pas sans fraîcheur encore, mais croyait mieux à sa jeunesse que ceux qu'elle recevait. Les cheveux, d'un blond ardent, encadraient un visage de demi-sang, un peu empâté, dont le teint uniforme n'était pas dû seulement à la nature.
— Eh bien, messieurs, dit madame du Revoir, tout est convenu, n'est-ce pas ? Je résume : monsieur de la Halleraie et monsieur de Géry ont bien voulu vérifier les paquets, qui sont en ordre dans le vestibule... Halleraie, vous êtes chargé de la distribution des caleçons ?
— Parfaitement.
— Vous, Céry, des cache-nez, des chandails, des chaussettes ?
— Nous serons prêtes, nous aussi, dirent ensenible madame de Géry et roadame de la If alleraiç.
Mademoiselle du Revoir, une enfant de quinze ans, inclina la tête en signe d'assentiment.
— Oh 1 ce n'est pas de vous que je doute!
Puisque vous êtes tout près de la fenêtre, commandant, ouvrez-la donc, que nous jugions du temps, ajouta la châtelaine.
Le forestier, récemment nommé « chef de la circonscription des bois tendres », et qui se trouvait là en visite, tourna l'espagnolette et poussa les contrevents. Dans le rectangle des murs, le paysage nocturne apparut : les belles ondes descendantes d'une futaie, que les feuilles n'avaient pas encore quittée ; au-dessus, le ciel, resplendissant et sombre. On était à l'époque de la nouvelle lune. Les plus petites étoiles luisaient. L'air froid, chargé de l'odeur des feuilles, le plus puissant et le plus durable des parfums de l'année, entra dans le salon, en fit le tour, et ranima M. deCéry, homme âgé, qui commençait à s'assoupir.
— Vous voyez, messieurs, nous aurons beau temps. Mais il faudra se lever de bonne heure.
Par la fenêtre, le grondement du canon entrait avec le vent. Madame du Revoir et ses invités, d'ordinaire, n'y faisaient plus attention ; ils essayaient de continuer la vie d'avant la guerre ; on ne parlait du communiqué qu'à l'heure du cour-
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rier. Cependant, ces hommes du monde, cette maîtresse de maison, qui comprenaient mal la sévérité soudaine de la vie, et ne faisaient point d'efforts pour s y adapter, mais, au contraire, luttaient contre elle et s'imaginaient être braves en cela, éprouvèrent ce soir une émotion secrète : l'image passa, dans leur esprit, des soldats surpris dans les tranchées par l'éclatement des obus.
— Fermez, voulez-vous? Il fait un peu froid.
Avant le jour, des chasseurs, le bâton ou le fouet à la main, poussant des mulets, montaient les sentiers en lacets qui enveloppent le plateau du Revoir. Ils riaient. Les feuilles tombaient en planant dans l'air immobile. Quelques-uns, à leur béret, avaient mis une brindille de houx avec ses baies, «c Faut être beaux, la dame est belle à ce qu'il paraît. » Ils étaient beaux de jeunesse et d'insouciance. D'autres, par un autre chemin, montaient aussi. Le rendez-vous était à six heures cinquante-cinq, sur l'esplanade sablée, rectangulaire, dessinée par un cordon de caisses d'orangers centenaires qui séparait de la forêt un château Renaissance, aux murs de pierres brutes, hautes en couleur, violettes et rousses, aux fenêtres étroites, au long toit réjoui par des girouettes, et par des cheminées claires autre-
fois, toutes moussues à présent et pareilles à des troncs de chênes enlierrés. La porte était close, les fenêtres l'étaient aussi. Mais, dans le crépuscule, sous les volets du premier étage, des rayons de lumière vive se mêlaient au jour nouveau. Comme sept heures sonnaient, une fanfare éclata dans la futaie prochaine. On ne voyait pas les musiciens, mais seulement les conducteurs, tenant en bride les six mules pomponnées de rouge, — où avaient-ils pris ces nœuds garance? dans le drap d'une culotte de fantassin? — et, en avant, un sous-lieutenant tout jeune, qui saluait de l'épée. Car la porte du château s'ouvrait. La châtelaine se plaçait sur la plus haute marche du perron, entre sa fille et madame de Céry. On avait mis des robes du matin, des robes d'été qu'un manteau dégrafé laissait apercevoir. M. de Céry et M. de la Halleraie, selon leur promesse, et émus, et s'imaginant travailler, apportaient un premier paquet, enveloppé de toile d'emballage. M. de Céry appelait :
— Couvertures ? Où est la mule pour les couvertures, messieurs?
Il ne put continuer. Le jeune officier avait pris cette main à peine ù bout (ie geste, « Merci.,
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monsieur, merci pour le bataillon. Voulez-vous bien me présenter à madame du Revoir : souslieutenant Balmin? » L'officier, dès qu'il eut été nommé, baisa la main de madame du Revoir, salua madame de Céry et la fille de la maîtresse de maison, et, tandis que M. de la Halleraie et M. de Céry déménageaient le second paquet, demanda : « Vous me permettrez, madame, de faire relever ces messieurs. Nous devons être à huit heures vingt au cantonnement. » D'un signe, il appelait en même temps quelques-uns de ses chasseurs, qui arrivèrent au pas gymnastique, montèrent les marches du perron, enlevèrent chacun un paquet de lainages, et, en trois minutes, eurent tout chargé et ficelé sur le dos des mules.
— Quel âge avez-vous, monsieur?
— Vingt-deux ans, madame.
— Saint-Cyrien ?
— Promotion de Montmirail.
— Prendrez-vous une tasse de chocolat ou du Champagne?
— Champagne, madame.
— Vos hommes seront servis en même temps que vous. Venez vite. Ah ! chère armée française I Mes amis et moi, nous ne cessons de penser à
elle. Mon grand-père, un Parisien comme moi, était colonel dans l'armée...
Les invités entrèrent dans la salle à manger, pendant que deux valets de chambre, un très vieux et un très jeune, et trois femmes de service qui riaient et rougissaient d'une si rare occasion de « voir du monde », apportaient devant le château, sur la terrasse, des tables servies, et, versant à boire aux conducteurs et aux musiciens sortis de la forêt, montraient aussi le grand goût qu'ils avaient pour l'armée. Quand madame du Revoir apparut de nouveau, tous les chasseurs, spontanément, saluèrent. Et c'était un joli remerciement, muet et cordial.
Dix minutes plus tard, les chasseurs descendaient, à travers la forêt, vers le cantonnement. La fanfare allait devant. Puis venait un groupe d'hommes précédant le convoi.
— Chic, n'est-ce pas, la réception de là-haut? demanda le sous-lieutenant Balmin.
Le chasseur auquel il s'adressait, nouveau venu, que l'officier n'était pas fâché d'interroger et de tâter, c'était Pierre Lancier.
— Mon lieutenant, j'ai fait mon service dans une armée plus rude.
— Plus bête aussi. Avez-vous vu les chasseurs
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qui remerciaient en saluant? Quels yeux ! Quels gestes ' Quel sentiment de courtoisie fine ! On eût dit un cortège galant au lever d'une belle dame. Je vous abandonne la dame, mais ce qu'elle a fait, la manière dont elle l'a fait, c'est de la pure France !
— A l'Opéra, je l'aurais compris : nous sommes en guerre, je crois ?
Le jeune officier, étonné, jeta un regard sur le beau soldat qui marchait près de lui, dans le sentier descendant. Froissé d'abord, il comprit vite qu'il devait s'expliquer.
— Vous apprendrez cela. La guerre nous fait faire tous les sacrifices, excepté celui de la galanterie. Nous devions bien une aubade à cette châtelaine, qui nous donne pour plusieurs milliers de francs de lainage. Elle fait office de gouvernement.
— Elle usurpe 1
— Heureusement. Vous les verrez bientôt, dans la bataille, vos camarades.
Mâchonnant une aiguille de sapin, Pierre dit à demi-voix :
— J'ai un peu honte de ce que je viens de faire : ce n'est pas de la guerre.
— Mais si! de la guerre de gentilshommes I
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— Combien sont-ils donc de gentilshommes, dans le bataillon?
— Ils le sont tous, et vous aussi. Pas tous élevés en nobles, mais tous nés. Bonaparte avait une bonne armée, mais pas ça, pas ça, croyez-moi.
A huit heures vingt-cinq seulement, le détachement arrivait près du cantonnement, au bas de la pente, à trois cents mètres du village. Quand ils furent en haut, le commandant regarda défiler ses hommes, assista au déchargement des mulets, félicita gaiement les chasseurs, puis, prenant à part le sous-lieutenant, lui dit, sans hausser le ton :
— Balmin, vous ferez vingt-quatre heures d'arrêts. Motif : avoir fait la cour dix minutes de trop à la donatrice.
L'officier passa près de l'Alsacien, et dit à demivoix :
— Vous le voyez, chez nous aussi, la discipline a son tour.
Le surlendemain, Pierre Ehrsam, à la pointe d'un saillant de la ligne française, debout sur la banquette de tir, coiffé de son béret qui faisait visière et défendait les yeux contre la lueur du croissant de lune, son fusil allongé sur le parapet, la tète dépassant le rejet des terres, écoutait et regardait
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la nuit. Une brume froide, peu épaisse, mais qui formait peu à peu des gouttes d'eau sur le visage, sur les mains du soldat, sur le canon du lebel, tamisait la lumière et diminuait encore l'horizon. Derrière ses vagues, poussées par le vent d'est à peine sensible, un homme aurait pu venir jusqu'à quinze pas sans être vu. Des bruits de mots, de coups de pioche, arrivaient par moments, sans qu'on pût deviner d'où ils étaient partis. Pierre éprouvait de la joie d'être à ce poste de danger, et de veiller pour le salut de tous. Il tressaillit. Quelqu'un, qu'il n'avait pas entendu venir, parlait derrière lui.
— C'est vous, Lancier?
— Mais oui, dit l'homme en tournant la tête. Et il salua une ombre qui s'appuya, et se tint
immobile le long de la paroi, du côté droit.
— Commandant Nux, Lorrain. C'est votre première sortie contre le Boche, jeune homme ?
Ehrsam, plus grand, considérait le chef, jeune, musclé, en pleine force de corp's et d'àme; il suppportait le regard de ces yeux bleu pâle, — oui, bleus, même dans la nuit pluvieuse, — ce regard qui cherchait les autres regards, les faisait déiaîer comme un gibier, et les terrait. Le commandant, satisfait de la rencontre et de ce premier
examen de la recrue, se disait en même temps : (( Pas peureux, celui-là ; capable de s'attacher ; pas encore apprivoisé. » Pierre répondit :
— Je ne pouvais venir plus tôt, mon commandant. Dès le jour fixé pour la mobilisation, je devais rejoindre Mulheim : j'ai rejoint Besançon. Il n'y a pas eu de retard, de mon côté.
— Sang de France, à ce que je vois.
— D'Alsace, c'est à peu près pareil.
Quelques coups de fusil furent tirés dans
l'ombre, à droite ; une salve répondit. Le silence reprit sa majesté première. Le canon grondait, mais très loin, à la distance où il n'est plus un bruit qui interrompt la pensée et qui détourne du songe commencé.
— Etes-vous content d'ax''oir retrouvé la patrie ? La réponse vint lentement. Elle était sincère et
audacieuse, du soldat au chef:
— Pas entièrement.
— J'aime mieux cela. En temps de paix, nous n'étions pas nous-mêmes, ces dernières années, et vous n'avez pas pu juger vos frères d'armes. Moucher, il faut invoquer Notre-Dame de Liesse, Notre-Dame delà belle humeur... Vous vous ferez a nous... Il faut nous avoir vus à la guerre, pour tout comprendre, — et pas civile. — Vous verrez
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bientôt. Ne vous pressez pas de nous aimer, je veux dire d'aimer la France... Cela viendra. J'espère que je pourrai vous nommer caporal d'ici peu,... puis sergent, n'est-ce pas? Vous étiez sousofficier dans l'armée allemande?
— Oui, mon commandant.
— Puis, si nous avons des coups de chien, qui sait? le galon d'argent fin?... Vous doutez?
-^ Mais non.
— Chez les chasseurs, on n'avance pas facilement au choix. Mais la mort se charge de l'avancement à l'ancienneté. Il est rapide depuis quatre mois. Allons, bon courage ! Je continue ma ronde. Vous n'avez rien à me demander?
— Si, mon commandant.
— Dites.
— Savez-vous s'il y a beaucoup d'Alsaciens- Lorrains devant nous ?
L'officier, qui s'était mis à regarder, par-dessus le remblai, les brumes en marche lente, regarda de nouveau Pierre, et celui-ci crut que c'était avec défiance.
— Les Allemands se sont gardés de faire des régiments alsaciens-lorrains. Je crois même qu'ils envoient, de préférence, vos compatriotes sur le front russe. Cependant, il doit bien rester quelques
gens de chez vous dans les rangs. Vous avez des amis naturellement?...
— Très proches.
— Oubliez-les. Vos amis, à présent, c'est nous tous. Bonne nuit, Lancier!
En trois pas, il eut disparu dans la tranchée. La nuit était toute faite. Comme il arrive souvent, la brume s'agitait, et lentement voyageait; elle devenait, par couloirs, transparente, on voyait alors, en face de la tranchée, ou adroite, ou à gauche, une avenue d'herbe boueuse, des rejets de terre, un arbre, un buisson. Puis touts'effaçait à cet endroit, et le vent déplaçait la colonne creuse et couchée. Des tiles d'hommes arrivèrent des arrières, et, passant près du guettçur, se firent reconnaître : corvée de soupe ; corvée de charbon ; corvée de rondins et de claies. Le commandant voulait que les « avants » fussent confortables pour la saison d'hiver. Les hommes s'éloignèrent, mais le silence ne se rétablit pas. Des coups de marteau, des bruits de pas et de lourdes choses remuées voyageaient aussi dans la brume écouteuse, qui répète au loin les secrets. Le travail allait remplir les heures qui venaient. Les deux armées ennemies sortaient des souterrains et renforçaient leurs défenses. Un peu de lumière
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d étoiles commença de tomber du ciel. Le guetteur, le menton appuyé sur le remblai d'argile, crut voir une forme convexe, delà même couleur que l'herbe, à une trentaine de mètres au-delà du réseau de fils de fer. Cela ne bougeait pas. Monticule? Sillon ancien? Cadavre d'ennemi ou d'ami, auquel personne ne pourrait donner la sépulture? Affût brisé et sans roue? Outils abandonnés par une patrouille surprise? Pierre dirigea le canon de son fusil vers cette chose qu il ne se souvenait point d'avoir vue àcette place, lorsque, au coucher du soleil, il avail; pris la faction. 11 visa, moins dans l'intention de tirer que par désœuvrement, pour occuper ses yeux et ses mains, et pour pouvoir se dire : « Quelle que soit la chose, là-bas, je la tiens en ma puissance. » Le point de mire était logé dans cette forme obscure. La balle, si le doigt pressait la gâchette, irait droit à ce renflement de la pâture, et le traverserait, qu'il fût de terre, de bois ou de chair. Et, se courbant de nouveau, après avoir étudié le très court horizon. Pierre s'aperçut que l'objet s'éiait déplacé. Le brouillard commençait de se lever.
Sûrement, le fusil n'avait pas remué. C'était la chose qui avait avancé. De bien peu : d'un mètre environ. Il y avait un soldat, couché dans l'herbe,
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rampant, à trente mètres de Pierre. Pour être plu? sûr, le guetteur attendit encore une demi-minute. Puis, ne pouvant plus douter qu'il eût, devant lui, un homme de patrouille, et allemand, il ramena légèrement le canon de son arme de gauche à droite, la faisant pivoter sur la terre du parapet, et ajusta. Sa main droite chercha la gâchette. Alors, il eut un frisson d'horreur. Dans &on esprit, peut-être même dans l'air voilé de la nuit, devant lui, — que sait-on ? — il vit une bonne figure blonde, tranquille, fumant la pipe recourbée, comme faisait Joseph en parcourant les ateliers de la fabrique, et qui disait : « Tu veux me tuer, mon frère? » Il essuya ses yeux, du drap de sa manche. Il tremblait. Il ne quittait plus du regard l'homme qui, se croyant caché par les herbes, ou confiant dans sa chance, rampait plus vite, et s'approchait du réseau de fils de fer. « Je dois tirer... Je suis le gardien de tous ceux qui dorment là... Il faut... S'il surprend un guetteur, — il n'est pas seul, cet homme; derrière lui, d'autres rampent, sans doute, dans les herbes, — je serai coupable du meurtre: j'aurai trahi ma patrie nouvelle. Je suis de France, à présent... » Ce mot-là décida delà mort de l'ennemi. Le doigt pesa sur la gâchette. Un éclair sortit du canon ;
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tous les hommes postés le long des lignes, des deux côtés, jusque bien loin dans l'ombre, se dressèrent au bruit. Sur le champ d'herbes, un fantôme gris s'était levé. ïl poussa un cri terrible, agita les bras en l'air, et s'abattit sans avoir fait un pas.
Pierre n'y put résister : il enjamba le parapet. C'était une action folle. Déjà vingt coups de fusil avaient répondu au sien. Des balles se vrillaient dans la terre autour de lui. Il aurait pu ramper, mais non, il était debout, cherchant la brèche entre les fils de fer du barrage. Un camarade, courbé dans la tranchée, cria : « Eh bien ! quoi? T'as tué un Boche ! Ça ne se ramasse pas î » Les gardiens avancés des deux armées, tirés de la torpeur de la veillée, et craignant une attaque, lançaient des fusées, tout le long des lignes. Des salves partaient à droite et à gauche du poste de Pierre. Celui-ci, à demi- fou d'horreur, n'y prenait pas garde ; ayant trouvé le passage, il traversait en zigzag le réseau, et s'avançait en courant, visé p*ar les Allemands cachés dans les tranchées en face, et qui ouvraient le feu contre la forme humaine en mouvement. Pierre arriva près de sa victime, s'agenouilla, des deux mains lui prit la tète et la tourna. Courbé, tout entier à l'épouvante de ce
qu'il imaginait, il vit une tempe trouée d'où le sang coulait à gros bouillons, des yeux convulsés, des joues pâles, une barbe en pointe, mais non pas blonde, rousse plutôt, de la couleur des feuilles pourries des hêtres. En ce moment même, la lueur d'une fusée était vive au-dessus de lui. Oh! comme il regardait ce pauvre visage mort, et avec quelle certitude grandissante de ne le point connaître! Et il commençait de se redresser, ayant subitement repris l'usage de sa raison et le sentiment du danger, quand un choc violent et peu douloureux le renversa, et le coucha à deux pas de l'Allemand. Il essaya de se relever, sentitqu'une de ses jambes était inerte, se traîna sur les mains, en s'aidant de sa jambe valide, fit ainsi quarante mètres, s'affaiblit tout à coup, et s'évanouit.
Il se réveilla longtemps après, dans une salle d'auberge, qui servait d'ambulance, à quelques kilomètres du front. La jambe droite avait été traversée un peu au-dessus du genou, et l'os touché. Pierre avaii; perdu beaucoup de sang. Un pansement rapide fut fait par un chirurgien que cinq autres blessés attendaient. Puis, transporté à la gare la moins éloignée, — elle l'était de deux grandes lieues, — dans un camion que toute aspérité des chemins faisait sursauter, Pierre fut
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enfin tiré de là par des infirmiers, qui retendirent sur la paille d'un wagon à bestiaux, en compagnie de onze blessés. L'un des infirmiers compléta la treizaine de voyageurs. Et le train se mit en marche. Il roula deux jours entiers. Nul ne sut jamais pourquoi les soldats qu'il portait souffrirent, pour la plupart, un si long, supplément de torture, excepté le major, qui est mort depuis. La paille, non fraîche, mêlée de poussière contaminée par les excréments d'animaux, collait aux lèvres des plaies mal bandées ou découvertes par les secousses du voyage, et y versait des poisons puissants. Des malades jouaient aux cartes; d'autres, abîmés dans la douleur, dans la composition laborieuse et désespérante du roman de la blessure, depuis le moment où elle fut reçue jusqu'à ses extrêm^es et innombrables conséquences possibles, se taisaient ; d'autres juraient et criaient, frappant à coups de poing les parois de bois noir maculé de taches : « On n'en peut plus ! Descendez-nous ! » Ils criaient surtout pendant les arrêts, malgré l'infirmier. Des agents venaient voir ce qui se passait. Ils appelaient une dame de la Croix-Rouge, qui donnait un bol de bouillon ou un verre devin, et, s'il y avait le temps nécessaire, rajustait les bandes de toile; pour le reste.
ils disaient bonnement : « N'y a pas d'ordres. C'est tout de même triste de faire tant voyager ces jeunesses. »
— En avons-nous encore pour longtemps?
— Je ne sais pas.
— Vous ne pourriez pas demander V
— Inutile.
La machine repartait, les chambres noires à bêtes, mal attelées, résistaient, cédaient, heurtaient dans un bond les tampons de la voiture de tête, et continuaient de rouler entre les campagnes qu'on ne voyait pas. L'air froid descendait, en tourbillonnant, des ouvertures défendues par les barres de fer, que le mufle dressé des bœufs et des vaches de la Villette avait vernies de bave.
D'assez bon matin, le mardi 24 novembre, le panneau mobile du wagon roula encore une fois sur ses roulettes d'acier. Quelques blessés furent descendus. Il n'en resta que cinq de la douzaine primitive. Les autres avaient été hospitalisés dans les villes, çà et là, le long de l'immense ligne de Paris à Marseille. Gomme le ciel devenait pur, et l'air plus chaud, l'infirmier laissa entr'ouverte la porte. Le voyage était presque achevé ; on apercevait, parla baie étroite, une campagne de plaine aux horizons de montagnes. Une heure encore,
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puis la porte s'ouvrit toute grande. Des infirmiers, avec des civières, s'approchèrent du wagon. Des curieux regardaient. Pierre n'avait pas entendu le nom de la station. II demanda : « Où sommes-nous? » Le nom, drôlement prononcé, par des bouches qui chantent tout, ne lui dit rien. Deux automobiles attendaient, dans la cour d'une petite gare de campagne, au pied d'une montagne pelée. Il fallut traverser la moitié de la plaine. Pierre et ses compagnons furent emmenés ainsi jusqu'à l'hôpital, et là, chacun à son tour, salués par un vieux monsieur aux yeux très clairs, aux cheveux bouffants sur les tempes, et qui s'inclinait d'abord devant les hôtes, sans rien dire, comme pour demander la permission de les servir, puis, empoignait les brancards, en arrière, — côté le plus lourd, — tandis qu'un professionnel soulevait l'avant-train.
Ce matin-là, au déjeuner, M. de Glairépée dit à sa fille :
— J'ai transporté, ce matin, un blessé alsacien. -^ Ah! c'est le premier;... très blessé?
— Je le crains. Informe-toi, Marie; je l'ai porté, avec Baptiste, dans le service de madame de la Move.
La journée fut rude pour l'infirmier volontaire ;
d'autres blessés arrivèrent dans laprès-midi ; il fallut aussi porter plusieurs d'entre eux, de la salle que dirigeait madame de la Move jusqu'à la table d'opération, puis les reprendre, encore endormis, sanglants, pareils à des cadavres d'assassinés. C'était le devoir qui répugnait le plus à M. de Glairépée. Celui-ci ne pouvait, sans un serrement de cœur, assister à ce débat entre la vie et la mort, où la mort a l'air si près de triompher. A la fm de l'après-midi, grâce à une des voitures qui allaient aux provisions, il put se rendre au bourg de Graveson. Un ami l'avait invité à dîner. Il était près de onze heures quand l'infirmier, les jambes grises de poussière jusqu'au-dessus du genou, poussa le verrou intérieur de l'Abadié. Il s'apprêtait à monter dans sa chambre, lorsqu'il entendit du bruit dans le salon. Il ouvrit la porte avec précaution, et, à sa table de travail, au milieu de ses manuscrits et de ses livres d'histoire qu'il délaissait depuis des semaines, il vit sa iille, penchée, qui écrivait. La lumière, contrainte entre les pentes de i'abat-jour de soie, illuminait le visage calme, la chevelure blonde qui semblait d'or fin. Le souvenir de ses épaulettes de capitaine vint à la pensée de M. de Glairépée, et le fit sourire.
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— Eh bien, Marie, pas couchée?
Il est intiniment doux, au retour, après une absence que la tendresse a fait paraître longue, de rencontrer un regard qui n'a pas cessé d'être à nous, et qui se pose tout droit sur nos yeux, et qui dit : « Vous voilà enfin ! »
— J'ai transcrit tout ce long passage des Recherches sur la noblesse provençale, que vous aviez commencé de copier. Il faut bien que je vous aide : cette guerre, d'ailleurs, serait trop dure à supporter, si chaque seconde n'en était employée.
— C'est captivant, n'est-ce pas?
— Très.
Il alla vers elle, l'entoura de ses bras, et l'embrassa.
— Moins que toi, moins que toi !
Heureux de se retrouver, assis du même côté de la table et tournés l'un vers l'autre, le père et la fille se sentaient l'àme ouverte à je ne sais quelle bénédiction, qui tombe sur nous le soir, après les journées bien remplies. Le père, selon son habitude, rendit un compte exact de toui ce qu'il avait fait ; Marie raconta de même son aprèsmidi et sa soirée, mais plus sobrement.
— A propos, dit-elle, votre Alsacien n'est pas bien.
2oH LES -NOUViiAUX OiiEKLE
— J'en avais le pressentiment; l'opération a été longue.
— Oui, madame de la Move ne sait pas s'il aura encore deux jambes après-demain ; il paraît que c'est un homme très courageux. Il doit souffrir terriblement ; on l'a mis seul dans une des trois chambres au midi.
— Il n'est pas officier, cependant?
— Non, simple chasseur : mais c'est un grand malade. Je dis simple chasseur : c'est déjà beaucoup! A des bouts de phrases qu'il a dits, madame de la ifîove a fort bien vu que ce pauvre soldat était un homme de bonne éducation. Il a, dit-on, un visage d'une fermeté singulière, des sourcils bien arqués, une moustache fine ; sans cette pâleur de mort qui ne l'a point quitté, on pourrait dire qu'il est un bel homme. Voilà ce qu'on m'a raconté. Il a choisi le nom de Pierre Lancier, quand il s'est engagé dans l'armée. Mais, au vrai, il s'appelle Ehrsam.
— Ehrsam, cela veut dire l'honnête homme, le brave homme . un beau nom !
M. de Clairépée, après avoir glissé, entre deux pages, une bande de journal, ferma le livre dans lequel Marie avait copié la citation, et dit en se levant :
LA NUIT l)l-: TtUET r.T LE JOUR D APRES 1
— Marie, as-tu essayé quelquefois de compter les familles bourgeoises cjiii seraient nobles aujourd'hui, si nous avions un roi?
Quelques jours passèrent. Pierre eut une fièvre violente ; il délira ; le bruit de sa m ort prochains se transmit, comme un secret, de proche en proche, dans tout le personnel de Fhôpitai. Puis la suppuration diminua, la couleur violacée de là peau commença à fondre par plaques, le sommeil revint, le sang jeune continua, dans les artères et les veines, contre les germes mortels, son offensive victorieuse, et, un matm de décembre, le médecin-chef, sortant de la cellule orientée au midi où reposait Pierre Lancier, dit à demi-voix, pour son malade et pour lui-même : « Il vivra. »
Le blessé n'eut pas l'air d'entendre. Il avait reçu pourtant, dans son cœur, la promesse. Elle était en lui, comme une puissante joie qu'il ne pouvait pas dire. Elle l'endormit. Le rideau qui fermait la cellule, et là séparait seul du couloir par où venaient l'air et la lumière, avait été replié. Par la fenêtre, en face, de l'autre coté du passage, le soleil d'hiver, éclatant, pénétrait entre les cloisons et chauffait les pieds du blessé. Pierre dormit JAisqu'à une heure avancée de la matinée. Au moment où il s'éveillait, une ombre passait
dans le couloir. 11 se souleva, et appuya sa tête au plus haut de l'oreiller.
— Madame?
Celle qui vint, c'était Marie. Elle traversait le corridor, appelée par une inlirmière dans la salle voisine.
— Que demandez-vous, monsieur?
Il la regarda. Tout près de la cloison de gauche, elle s'était arrêtée, et, à demi détournée, blanche dans la lumière, encore dans l'attitude de la marche, un peu penchée en avant, elle allait disparaître, dès qu'il aurait répondu.
11 la regarda, et ne répondit pas.
— Dormez, reprit-elle, vous êtes encore trop faible.
La main qu'elle avait posée sur le rideau plié glissa le long de l'étoffe. Un léger mouvement de tout le corps, qui se lève et prend son élan, annonça que Marie allait continuer sa route.
— Non, ne partez pas ! Ecoutez !
Elle attendit un peu, habituée aux caprices des malades. Elle avait de la pitié plein les yeux. 11 but d'abord cette tendresse qui allait à sa souffrance. Et ses yeux, à lui, ses yeux sombres, s'avivèrent. La volonté, depuis des jours absente, revint, déjà maîtresse, au moins pour un moment.
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 261
dans ce regard qa: avait appartenu à la douleur et au rêve.
— Ecoutez : je vais revivre !
Ce mot s'échappait de pauvres lèvres bleues ; les yeux aussi les disaient, et tout le visage tiré, qu'enveloppaient d'ombre des poils de barbe drue. Marie entendit, avec un battement de cœur, ce cri de la vie nouvelle, qui la prenait à témoin.
— Oui, vous allez revivre ! Le major vient de vous le dire, n'est-ce pas?
— Il ne croyait pas que je l'entendrais si bien. Il aurait pu me faire mal. C'est si brusque et si nouveau! Pourquoi avez-vous encore tant de compassion dans les yeux? Le moment est passé. C'est hier que je pouvais mourir.
Il délirait à moitié. Il reprit :
— Chez moi, il y a quelqu'un qui attend...
— Vous êtes marié ?
— Ma mère habite la terre pour laquelle la guerre a été déchaînée... Comment vous appelezvous, madame?
— Que vous importe?
— Pour que je me souvienne mieux.
— L'infirmière de service.
— Pour que je vous rappelle?
— Marie de Clairépée.
— Comme c'est beau !
Il passa îa main sur ses yeux, afin de les tenir un moment de plus éveillés, pois il dit :
— Mademoiselle de Giairépée, ayez da charité d'écrire à ma mère qae >je vais revivre? Je m'appelle Pierre Ehrsam.
Et, rompu de fatigue, il détourna la tête, les paupières closes.
Elle s'éloigna. Dans la grande salle voisine, ayant rencontré madame de >la Mo7e, qui était chef de service, eMe lui fit la commissioa de celui qui arllait revivre. Madame de la Move promit d'écrire : réflexion faite, elle télégraphia.
Trois jours s'écoulèrent, ot, un matin, le caporal de garde vit entrer une dame en deuil, bien mise, gantée, qui l'embarre^sa en lui demandant :
— Monsieur, vous avez ici, parmi les blessés, un chasseur, monsieur Ehrsam?
— Non, madame.
— Voyez donc, j'ai été appelée .par télégramme, il est ici, sûreinent... Cherchez, je vous pr^e...
— 11 y a bien un chasseur, l'Alsacien...
— C'est mon (fils, alors !
— Mais il ne s'appelle .p^s comme ça. Je connais Lancier, je ne connais pas Ehrsam. Attendez donc...
LA NUIT OE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 263
Il alla aux renseignemerxts, et, après dix minutes, fit monter, près du blessé, la mère, que précédait madame de la Move, et que suiv^ait un petit commissionnaire, rencontré à la gare. Car n^sdame Ehrsam était venue à pied.
— Comment est-il, madame?
— Pas encore très bien, mais nous le tirerons d'affaire. La fièvre a baissé, il a dornr.i. Est-ce votre seul fils?
— Non, madame, non.
— Vous en avez un autre dans nos armées? De quel régiment est-il? Peut-être aurions-nous quelqu'un parmi nos blessés...
— Non, madame, il est très loin celui-là... Cela fut dit d'un ton si net, et si dépourvu
de l'ordinaire accent maternel, que, par-dessus l'épaule, l'infirmière-major, en montant l'escalier, jeta un coup d'œll sur cette femme qui avait un secret et ne le livrait pas. Quand elles furent au pied du lit du blessé, madame Ehrsam s'avança entre la cloison et le lit, seule, jusqu'auprès de ce jeune homme si pâle, que la souffrance, on le devinait au pli profond entre les sourcils, tourmentait encore dans le sommeil. Pierre se plaignait parfois faiblem.ent. Celle qui avait une si longue habitude de venir au cri de son enfant.
passa la main, très doucement, sur ce front douloureux. La première fois, la ride diminua; la seconde, elle s'effaça ; la troisième, Pierre s'éveilla, et vit sa mère.
— Ah ! maman qui est là ! Maman ! Maman !
— Oui, me voilà! Tu m'as appelée...
— Non, ce n'est pas moi!
Elle trouvait étrange l'expression de ces yeux que la fièvre occupait encore de ses rêves; elle eût voulu mettre de l'ordre, un ordre pareil à celui de son esprit, dans les pensées de son fils, celles qui échappaient et fuyaient. Pourtant, il ne fallait pas le heurter. Il ne devait pas être averti qu'il divaguait. Elle demanda, tâchant de retrouver sa voix d'autrefois, quand lui, il était tout petit :
— Peut-être, en effet, n'est ce pas toi qui m'as appelée. Qui donc, mon Pierre?
— Elle, maman, une jeune fille très belle qui passait; très bonne, qui s'est arrêtée... Elle refusait de me dire son nom...
— Peu importe, je t'assure,... qu'une personne ou l'autre ait porté le télégramme : je l'ai reçu. Moi qui n'ai guère voyagé, j'en ai fait un voyage ! Notre amie de la place du Chapitre m'a prêté sa voiture, pour aller jusqu'à Belfort. Et Belfort, que c'est loin de Saint-Baudile! Mais je ne regrette
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 265
rien, mon Pierre; je te trouve mieux que je ne supposais ; pas encore tout à fait bien, mais j'ai de quoi me réjouir...
Elle embrassait son enfant ; elle s'asseyait près de lui. Madame de la Move s'était retirée presque tout de suite. La mère et le fils causèrent une demi-heure; puis, dans l'après-midi, une grande heure. On avait irouvé, pour madame Ehrsam, une chambre à l'hôtel de la Durance, auberge de peu d'apparence mais renommée pour le bon accueil, où elle passa, ce jour-là et le lendemain, tout le temps qu'elle ne passa point près de son fils. Le second jour, elle dit à celui-ci :
— Je puis te laisser; demain, il faut que je retourne en Alsace, mon bien-aimé ; mais je vais encore m occuper de toi et de ton frère. J'ai la charge de défendre la fortune de mes deux fils, soldats l'un contre l'autre, et de faire vivre de nombreux ouvriers, en des temps difficiles. Mon Pierre, je suis fière que mon fils aîné ait été blessé de ce côté-ci de la frontière... Si mon autre fils l'était, ou s'il était tué, ma peine serait sans compensation... Quand tu seras capable de marcher, dis-moi, que fera-t-onde toi?
Elle penchait au-dessus de lui, en parlant, un visage encore jeune, et rose à la pointe des joues,
et caîme en apparence, mais autour des yeux bruns, si intelligents, dont le regard était toujours sans distraction ni partage, les paupières étaient devenues toutes brillantes. Elle défendait aux larmes de couler.
— Dis-moi, que fera-t-on de loi?
Lui, il comprenait ce qu'elle souffrait, ayant déjà repris, non pas toute sa fdce, mais ce qu il en faut pour se décider, et pour sourire en répondant.
— Je crois que les blessés guéris, maman, ont d'abord un congé, avant de retourner au dépôt de leur régiment.
— Tu le passeras à Masevaux. Que ce sera bon, un mois ensemble i Môme quinze jours!
— Trop bon !
— Pourquoi dis-tu c&la? Que veux-iu donc que je comprenne ? Vous êtes ainsi, vous, les tiommes : quand vous avez pris ilne résolution qui doit nous briser le cœur, vous n'avez pas le courage de l'avouer; il faut que nous la devinions.
Dans son esprit, tout à coup, plusieurs souvenirs s'étaient éveillés : elle -les avait présentes, et vivantes en elle, ces heures du passé où, par faiblesse peut-être, avec une bonté maladroite, Louis-Pierre Ehisam f'avait amenée, par degrés,
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 267
à craindre, à voir, à formuler elle-mêine une décision qu'il avait formée seul. Et cependant, quelle différence entre le pèi^e, autoritaire et secret, et ce grand jeune homme affaibli, qui, pour ne plus rencontrer le regard de sa mère, avait pesé la joue droite sur Toreilier, et qui répondait :
— Maman! Maman ! Quand vous devriez me soutenir !
Elle tressaillit-; elle se pencha encore plus ; «lie baissa la voix, pour que les voisins de cellule n'entendissent point les secrets de la mère et du iils.
— Tu ne veux pas me faire de la peine, je le sais. Mais, pourquoi dis-tu que l'Alsace, que la maison, que moi, ce serait trop bon-?
— ■ Parce que ce n'est pas il'Alsace que j ai besoin d'aimer, à présent...
Gomme il disait cela, il se tourna de nouveau vers sa mère, et elle revit âes yeux qui ne mentaient jamais.
— Vous ne comprenez donc pas que j'ai du mal à m'iiabituer à eux, à ceux de la patrie que j'ai choisie, qui ect la vôtre aussi, maman?...
— Mais oui...
— Et que, si je vous retrouve, vous tous, làbas, avant deia connaître bien, i'nirai contre elle
trop d'argaments... Vous m'en donnerez sans le vouloir... J'en ai assez dans le souvenir... C'est d'abord pour cela que je parle comme je fais... Vous devriez avoir plus de pitié de moi...
Elle aperçut, dans les yeux de son lils, un tel trouble, une souffrance si vive, qu'elle se sentit changée en un instant, et que toute sa miséricorde maternelle lui revint.
— Non, va, je comprends... Dis-moi toute ta pensée, mon enfant chéri... Tu as peur que le retour chez nous ne retarde l'accoutumance au nouveau pays ;... ancien et nouveau tout ensemble, n'est-ce pas?
Les paupières, en se baissant, répondirent oui.
— Elle est difficile? Tu as été froissé? Tu luttes contre toi-même?...
Les paupières s'abaissèrent encore.
— C'est pour cela que tu voudrais rejoindre, en sortant de Ihôpital,... ton régiment?
— D'abord pour cela ; oui, dès que je serai à peu près bien.
— Hélas !... Mais tu as donc une autre raison? Tu dis : « D'abord... » Est-ce que je me trompe? Pour ne pas revenir à moi, mon Pierre a trouvé un autre motif?
Sur les joues de madame Ehrsam, deux larmes
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 269
coulaient. Elle se redressa. La réponse tardait à venir. Pierre, enfin, répondit :
— Maman, j'ai en effet une seconde raison...
— Laquelle?
— Joseph n'a pas cessé ds se battre, lui, de l'autre côté : il faut bien que j'en fasse autant, du mien. C'est de l'équilibre...
Il avait trouvé la force de rire en disant cela.
La mère s'essuya les yeux, considéra un moment ce fils qui pariait selon la race, et elle dit :
— Ce sera mieux.
Mais ce matin-là, elle ne put rester à l'hôpital jusqu'à l'heure du déjeuner.
Les blessés, les infirmiers, les infirmières, voyant passer au milieu d'eux cette Alsacienne, si digne et silencieuse, parlaient d'elle et de Pierre. Au mot qu'elle avait dit à propos de Joseph : « Il est très loin celui-là ! » quelquesuns avaient deviné que le second fils devait se battre dans l'armée allemande. Ils discutaient, selon leur expression, « le cas de Pierre Lancier ». La sympathie pour le blessé s'en accrut, et la légende grandissait autour de lui sans qu'il en connût rien.
Le deuxième jour, pas plus que le premier.
madame Ehrsam ne chercha, soit à parcourir le bourg de Saint-Baudile, soit à rendre visite à linfirmière-major ou au médecin. Elle désirait une seule chose : apercevoir cette Mademoiselle de Glairépée dont, une seconde fois, Pierre lui avait parlé. Elle se défiait, comme beaucoup de mères, de l'artifice féminin, et se croyait tenue de veiller sur le cœur trop enthousiaste de Pierre, de l'avertir, de le retenir. Ce qu'elle n'avait pas fait encore, ayant l'horreur de passer pour curieuse, elle le fit, ce dernier jour, vers le soir : elle attendit, dans le vestibule, que les deux inflrmières et une des lingères du pavillon de droite quittassent la maison. A six heures, et dans l'ardente lumière que répandaient les lampes électriques, Marie de Glairépée, mademoiselle Lérins et une de ses amies passèrent devant elle ; toutes trois s'inclinèrent : un instant, les yeux gris, les yeux limpides et graves rencontrèrent les yeux bruns de madame Ehrsam. Celle-ci continua de regarder celle qui, plus grande que les autres, et marchant si bien, au milieu d'elles, s'éloigna^it. Ei il lui vint au cœur une douceur extrême, seulement de l'avoir aperçue. « Je ne crains point celle-là, » pensat-elle.
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR u'aPRÈS '21''l
Le lendemain, de grand matin, elle embrassa Pierre pour la dernière fois, et prit le train pour remonter vers le lointain Belfort.
La visite avait fait sensation ; le départ en grossit l'importance : on âavait si peu de chose de ces Alsaciens, mère et fils ! Quels gens secrets, et qu'il eût été intéressant de les chambrer un peu ! Mais à qui faisaient-ils attention ?
— Famille tragique, il me semble, disait en confidence, et tordant les lèvres à gauche, pour n'être pas entendu à droite, M. de Glairépée. — 11 arrivait, il venait d'arrêter le médecin-chef, dans le vestibule où passaient quelques infirmiers et des fournisseurs. — J'ai pensé plusieurs fois que ce garçon-là devait être le héros de plusieurs histoires peu communes. Avez-vous remarqué cet air d'énergie, monsieur le médecin-ohef ?
— En effet.
— Et comment supposer qu'elle n'ait point été mise à l'épreuve? C'est tout à fait impossible. Je suis persuadé, d'abord, qu'il a quitté l'Alsace à la déclaration de guerre. Il fallait être un rude gars... J'ai voyagé autrefois, en Allem.agne. La surveillance était stricte. Vous devriez demander son histoire à votre malade, en faisant la visite?
— Demandez vous-même, mon cher monsieur
272 LES NOUVEAUX OBEULE
de Clairépée : moi, je n'ai pas le loisir et pas l'habitude.
Il salua poliment, et s'esquiva.
Dans le cabinet de repos, meublé de deux chaises, d'une table de bois blanc avec une cuvette, d'un miroir de un franc cinquante, et où les infirmières se retiraient quand elles étaient par trop lasses, madame de la Move, imposante et essoufflée, rabattant sur son front le bandeau qu'avait déplacé l'allure un peu vive à laquelle elle venait de monter l'escalier, confiait ses impressions à mademoiselle Lérins toute menue, noire, jeune encore, ridée avec des yeux ardents, vrai petit pruneau du Midi, qui se tenait assise, les genoux relevés, les talons accrochés au barreau de la chaise, la tète dressée vers l'infirmière-major.
— Mademoiselle, je ne comprends pas que cet homme-là ne soit pas encore officier. Sa mère est très bien. Lui aussi. Quand je lui apporte un bouillon, le matin, il a une manière de remercier, en inclinant la tête, qui m'émeut à chaque fois. Ce doit être un cœur. Pas bavard, par exemple.
— Il le deviendrait ici, dit mademoiselle Lérins, en montrant toutes ses dents blanches et toutes ses gencives.
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 273
— Je ne le crois pas. Il serait, tout au plus, éloquent. Un blessé, qui a quitté l'hôpital hier, m'a dit qu'il avait entendu monsieur Pierre Lancier, dans un cantonnement, entre soldats, s'exprimer avec une ardeur singulière, au sujet de la discipline et de l'organisation, qu'il trouve bien médiocres, en France. La section de chasseurs dont monsieur Lancier faisait alors partie, revenait d'une expédition peu ordinaire, en effet. Une châtelaine des environs avait distribué des ballots de lainage, pour le bataillon, dans la cour du château. La musique avait donné l'aubade aux invités, en remerciement...
— La fanfare, madame : un bataillon de chasseurs !
— Fanfare, si vous voulez. Mais c'est très bien !
Il n'en jugeait pas comme moi. Ses comparaisons désobligeantes, si elles faisaient rire la plupart de ses compagnons, toujours contents de la fronde, en blessaient quelques-uns secrètement. C'étaient les meilleurs Français qui souffraient. Moi, j'aurais souffert, et je n'aurais pas ri, et j'aurais dit pourquoi. Voyez-vous cet Alsacien qui fait la leçon !
— Pas souvent, riposta mademoiselle Lérins. Dans l'habitude de la vie, je le trouve, comme
VOUS, taciturne. J'aime assez cela : il faut une certaine force pour ne pas tout dire,
— Madame, on vous demande dans la salle, '^'opéré d'hier.
Aussitôt l'intirmière-major quitta mademoiselle Lérins. Penchéa au-dessus du lit d'un grand blessé; maternelle, respirant, sans donner le plus léger signe de dégoût, sans détourner ou relever la tète, l'odeur des chairs travaillées de gangrène, touchant les linges maculés de pus et de sang vif, elle aida le chirurgien, pendant un quart d'heure, à laver la plaie, et refit le pansement. Elle n'eut ni un geste inutile, ni une parole. Puis elle continua la visite. On l'admirait avec raison, dans l'hôpital ; les blessés qu'elle soignait étaient en confiance. Elle, simplement, se sentait utile, contente de ne plus être ce qu'elle était hier, de ne pas être ce qu'elle serait encore demain.
Deux toutes jeunes filles pliaient des draps, dans la lingerie, ap-dessus du vestibule. Celle qui était blonde, d'un blond très ensoleillé, et toute rose de teint, passant les mains sur une des pièces de toile qu'elle venait de poser au sommet d'une pile d'autres pièces toutes pareilles, disait aussi :
— Je voudrais le voir, l'Alsacien ; quand il
LA NUIT DS GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 275
sera 4ebput, nous le verrons, par la fenêtre, se promener dans le jardin de l'hôpital. On dit qu'il a eu des romans !
— Ma chère, répondit sa compagne, les meilleurs d'entre eux ont eu le même roman : ils ont aimé la France, qui ne les aimait guère.
— Qui §, inventé cela ? Ce n'est pas toi, Ludovise.
— Non, c'est Marie de Glairépée.
— Oh ! celle-là, elle est comme la peur de grenadier : n'y en eut-il qu'une dans un verger, on fie peut ne pas lavoir... Allons, prends un drap... Biep... En double !... En double encore ! Secouons à présent. Tire un peu plus sur l'étoffe, Ludûvise ; tu mollis ; les draps seraient mal plies...
Lui, il ï\e se doutait pas qu'il fût l'objet de l'attention. Les fprces lui revenaient. Vers le milieu de décembre, il commença de se promener dans les couloirs, appuyé d'abord sur des béquilles, bientôt sur des bâtons. Le matin de Noël, il assista à la messe, dans une chapelle de confrérie, qui touchait l'hôpital, et, en rentrant, s'assit, pour la première fois, dans une étroite salle de lecture et de jeux, que les organisateurs de l'œuvre avaient nommée : salle des convalescents. Il ne s'y attarda
guère, et on le vit, promptement, revenir au fauteuil de rotin qu'il avait soin de placer au mèxiie endroit, depuis quelques jours : c'était dans le large couloir, à demi fermé par un paravent, et qui faisait communiquer le vestibule avec les salles du rez-de-chaussée. Les blessés s'étendaient là, sur des chaises longues, et fumant, lisant, écrivant des lettres, ils attendaient l'heure du dîner. On sortait peu. Le médecin-chef abrégeait, autant que possible, la durée des séjours à l'hôpital. Des avis lui venaient de Paris, de ne pas prolonger les traitements et de ne pas allonger les congés de convalescence. La bataille était engagée en Champagne, depuis le 21, et des noms inconnus, tout à coup, prenaient de l'auréole et devenaient des noms de villages nobles, inscrits dans les mémoires, à jamais : Perthes, Mesnil-les- Hurlus, d'autres encore. Il fallait que les blessés guérissent promptement. Ils le savaient, ils se laissaient vivre doucement, fainéantement. Des songes d'amour traversaient leurs heures inoccupées : besoin d'aimer, besoin d'oublier les spectacles de mort et les souffrances endurées, et de laisser bientôt derrière soi, ici ou là, une tendresse nouvelle qui rendît plus précieuse la vie aventurée.
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 277
Pierre avait donc choisi sa place. Il lisait beaucoup, la tète appuyée sur le dossier à demi renversé de la chaise de rotin. Des soldats, des médecins, des infirmières longeaient la muFaille, d'une fenêtre à l'autre, de l'ombre à la lumière. Lui, d'un regard prompt, sans que la pensée fût interrompue, il enveloppait la silhouette en mouvement, et se rem.ettait à guetter celle qui ne passait presque jamais. Il fallait que Marie fût appelée dans la salle du rez-de-chaussée, tout à l'extrémité, où se trouvaient les services administratifs de l'hôpital, pour qu'on la vît droite, simple, ne cherchant pas et ne craignant pas les regards, suivre la longue ligne des couloirs, et, blanche dans le demi-jour des intervalles, éclatante de blancheur dans la lumière des fenêtres, tourner au bout de ce passage encombré de chaises, de tables, de béquilles allongées, et entrer dans le bureau des administrateurs. Quand Marie avait passée Pierre laissait tomber le livre et ne ie rouvrait plus. Il attendait le retour de la jeune fille. Il la trouvait belle, mais prévenu contre les jeunes filles françaises par ce qu'il avait lu dans tous les livres allemands, et souvent encore dans des romans dits « parisiens », que des amis de Masevaux lui avaient prêtés, il
cherchait à sîirprehdre, en elle, ces signes de coquetterie, ces manèges savants, cet esprit de ruse et de {)ervèrsité peut-être, qu'on semblait d'accord^ paruii les étrangers ^ pour attribuer aux Fraiiçaises. Il découvrait, au contraire, uti être d'une force et d'une limpidité singulières^ dont la vertu n'était pas prudetie, dorit la bravotite avait l'air d'une ignorance et n'en était pas Une. Elle passait ail milieu de ces hommes, dans le tôuloir de l'hôpital, avec l'évidente volonté d'être, le plus possible, la fcharité. Elle se savait belle. Elle dfevait savoir qu'elle plairait. Mais elle était maîtresse de ses yeux.
Le jour de l'an, Piètre la vit ainsi, et il écrivit à Masevaux : « J'ai été nioinâ seul i^ue je ne craignais. Pour moi, l'année 1918 s'est ouverte 3ur quelques mots dont îe sens indéfini a suffi à douze heures de méditation. Nous atons, iious autres blesséSj dans ce petit hôpital de province, une liberté qiie n'ont peut-être pas les autres. Ce matiDj quand nos infirmières ont parUj dans les salles, elles notis ont salués gentiment du vœu traditionnel : « Bonne année ! » Celle qui m'a prévenu, car je ne l'at^ais pas aperçue^ dans le couloir, au moment où je m'étendaià sur ma chaise longue, m'a dit : « Je n'écocfrte pas les
LA .\UIT DE GUET ET LE JOUR e'aPRÈS 279
bonnes formules, monsieur : bonne année, bonne santé, le paradis à la fin de vos jours ! •» Elle doit avoir beaucoup d'esprit. Cela se devine au pli léger de ses lèvres, qui remontent d'une demiligne et changent tout le visage. Je n'ai trouvée répondre que : « Ainsi soit-il, Mademoiselle ! » Elle venait d'en dire autant à mon voisin de chaise longue. Je n'avais eu aucun traitement de faveur : cepexidant, j'ai vécu tout le jour des mots que TOUS me disiez, maman, quand j'étais petit et que j'entrais dans votre chambre, b jour des étrennes, et que m'a répétés, cette fois, une jeune fille inconnue. »
« Inconnue » était mis là pour prévenir le vagabondage de l'imagination maternelle. Si Marie se prêtait peu aux courts dialogues que d'autre^ acceptaient volontiers, M. de Clairépée, qui ne craignait pas les paroles, et parcourait le^ salles plus souvent que lie le faisait sa fille, manifestait une sympathie particulière à cet Alsacien en qtiii bien vite,- il avait deviné l'homme de belle éducation et de caractère. Il lui faisait signe de la main, au passage : « Bonjour, bonjour ! » s'informait de la santé de Pierre, mais, jusqu'à présent, n'était pas entré en conversation.
Le 5 janvier, il s'enhardit, et tendant la main à l'Alsacien :
— Je suis ravi, monsieur, de vous voir en pleine convalescence. Hier, vous êtes sorti avec deux cannes, sans béquilles, à ce qu'il paraît?
— Mais oui, j'ai pu aller jusqu'au bureau de tabac, à trois cents mètres de l'hôpital : c'est fort beau pour un homme de vingt-sept ans.
Pierre était étendu, comme de coutume, sur la chaise de rotin, derrière le paravent. M. de Clairépée prit un pliant, enleva ses bretelles d'infirmier, qu'il mit en travers de ses genoux, et il s'assit.
— Croiriez-vous, monsieur Pierre Lancier, dit-il, que j'ai eu hier une discussion à votre sujet?
— Je le crois, puisque vous le dites.
— Le médecin-chef* qui est de nos amis, prétendait que vous lui aviez donné l'occasion de défendre la France contre vous.
Pierre secoua la tête, et eut un sourire triste.
— Pas la France, monsieur, mais la manière dont elle est éduquée, administrée, gouvernée. Vous êtes l'exemple miraculeux d'un peuple qu' fait tout pour mourir et qui ne meurt pas. Je suis loin de dire tout ce que je pense, cependanL Puisque le major me permet de causer librement
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 281
avec lui, je pourrai, la prochaine fois, lui faire quelques observations au sujet de votre service de santé, qui est incomplet, mal outillé, improvisé comme le reste...
— Vous pourriez dire : notre !
• — Je dis votre, quand je n'approuve pas.
— Vous savez le français dans les nuances.
— Ah çà ! vous figurez-vous que nous ne savons pas le français, en Alsace ?... Quelle singulière ignorance, — permettez-moi le mot, — de nos habitudes, de nos mœurs, de nos idées, de la géographie de mon pays natal ! Les Français ont eu l'oubli facile et presque parfait...
— Monsieur, ce qu'il y a, au profond de chacun de nous et au profond des peuples, ne se voit pas aisément. Qui aurait dit, avant le mois d'août dernier, que la mobilisation se ferait sans trouble et même sans accidents, et que des Français, auxquels la Patrie avait été si peu ou si mal enseignée, trouveraient tant de courage pour la défendre ? Quand il s'agit de juger un peuple comme celui de France, c'est une erreur de ne tenir compte que du bruit qu'il fait et des idées fausses dont on le gave : il faudrait pouvoir calculer les résurrections dont il est capable. Je ne prétends pas que vous soyez injuste, vous n'avez
282 LEâ NOUVEAUX OBKhLÉ
pas Ict volonté de l'être, et votre engagement dans l'armée îe prouve bien. Mais si nous vous ignorons^ vous auësi vous ignorez la Fratibè.
— Il y a cinq mois que j'y vis»
— Il y a plus de lîiillfe ans qu'elle dure. Je vous assure qu'à certains jours, quand j'analyse mes idées, mes répulsions, mes sympathies, je me dis: « D'où vient cecij et d'où vient cela? » Je crois alors voir la barbe grise et leë bbris yëU?t d'un Glairépée qui s'était fait taillader Ife corps au service de la France, il y à quelque cent anSj et qui me dit : « C'est moi, mdn petit-fils, c'est moi 1 » Croyèz-moi, monsieur, ne vous hâtez pas de toius prôfloncëi', battez-vous encotfe : vous jugerez pîtis tard.
Ils étaient là, à l'abH du paraVeilt, dans ce Couloir d'hôpital, s'observant l'un Tautte, anirtlés par un flot de pensées dont ils n'ex|)rimaiènt que quelqUes-uneS. S'ils se sentaient différents, ils en étaient déjà aU poîhtoù deUx hoiilmes s'estiment. M. de Glairépée, qui avait plus (|ilé l'autre là tradition de courtoisie et la volonté dé he jamais blessler, baissa le ton îe premier.
— Je vois, dit-il, que l'Alsacieri tl'at Hen ^erdu de cet esprit frondeur dont il est fait iilention dans toute son histoire.
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 283
Pierre dit : — sa voix tremblait un peu :
— Heureusement, monsieur.
— J'en suis d'accord.
— Non seulement nous ne lavons |)a8 perdu, nais il s'est déchaîné contre l'Allemand, depuis mrtout la bataille de là Marne. Vous n'y perdez •ien. Ils se sont mieux encore aperçus, nos naîtres, que nous vous aimions...
— A votre façon.
— Qui est la bonne, ils ont dit : « Rien n'est iait, mais après la guerre, nous germaniserons iéîinitivement l'Alsace et la Lorraine. Cette fois [lous réussirons. »
— J'espère bieti que l'occasion leur en sera înlevée.
— Je me suis battu et je më battrai pour cela, monsieur. Mais vous devez comprendre qu'ayant souffert, parce que nous sommes restés Français, mous avons quelque chose à reprocher aux Français qui ne sont pas suffisamment restés Bux-mêmes.
— Vous voulez dire ?
L'Alsacien était un passionné, mais, cdmme beaucoup de ceux-là, il savait modéref son emportement et se faire persuasif. En cela apparaissait une des essentielles différences entre sa
race, son éducation, et la race, l'éducation de ses maîtres allemands. Pierre se souleva et se pencha vers M. de Clairépée, et ses yeux demeuraient ardents, mais sa voix se faisait plus prenante et plus savante.
— J'arrive, comprenez-le bien, d'un pays où tout est prévu, et vous ne prévoyez rien. Vous vivez dans le provisoire ; vos cinquante dernières années ne se rattachent à aucune grande conception française. Vous avez évité des affaires, vous avez évité des interpellations, évité des questions : mais on peut se demander si vous avez fait de l'histoire de France.
— Vous oubliez nos conquêtes coloniales !
— Un collier de perles !
— Eh ! ce n'est déjà pas si mal !
— Destiné aux voleurs. Qu'avez-vous fait contre eux? Et à l'intérieur, ces divisions, ces scandales, ces pillages...
• — Je vous accorde que ce fut souvent une pauvre politique. Mais vous voyez que le peuple demeurait capable et digne d'en avoir une autre.
— Oui et non : vous commenciez de déchoir.
— Et, s'il vous plaît, comment le sait-on, en Alsace ?
— Pensez-vous que nous ne lisions pas vos
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 285
livres, en Alsace? Eh bien ! votre esprit s'affinait jusqu'à perdre de sa solidité. Nous sentions bien que votre énergie baissait : vous balanciez, vous discutiez, vous mettiez en parallèle toutes les idées, les bonnes et les mauvaises, sans avoir presque jamais le très simple courage de choisir, et cela paraissait vous suffire. Pour nous, pendant ce temps-là, éloignés de vous, ayant perdu le contact, voyant nettement ce scepticisme, cette absence d'audace, ce goût de la vie facile qui sont des signes de décadence, nous commencions de pleurer sur vous et de nous détacher. Deux causes qui. Dieu merci, n'ont pas eu le temps de produire toutes leurs conséquences, tendaient à nous séparer de notre patrie véritable : cet excès de raffinement, l'excès aussi de votre crédulité. J'en ai encore de la colère dans le cœur! Ah! ma petite Alsace, monsieur, comme elle a mieux valu que vous autres ! Seule, elle ne croyait pas à la Kultur. Seule, elle résistait à ce poison du diable. Et c'étaient des paysans, des industriels, des marchands, des ouvriers, qui luttaient contre tout ce qui était boche, tandis que vos professeurs, vos savants, vos hommes d'Etat, levaient l'encensoir devant les philosophes et les politiques de la Germanie.
286 LES XOUVEAUX OBERLÉ
— La guerre nous a déjà guéris.
— J'en doute un peu, monsieur. Le remède, c'est nous qui vous l'apportons. L'Alsace gagnera à redevenir française, m^is la France aussi gagnera singulièrement à retrouver l'Alsace ; non seulement des soldats, des contribuables, un sol magnifique, des forêts, des étangs, et les milliards de potasse, de minerais de fer et de charbon, que renferme la terre de chez nous : la grande valeur alsacienne, pour vous, elle est d'abord dans l'énergie que nous avons gardée.
— Bravo I j'aime ce mot-là.
— Peut-être parce que vous ne l'entendez pas assez souvent. Vous avez besoin de notre entêtement, et vous l'aurez ; de no|;re esprit de cqmmandement, et vous l'aucez ; et puis vous aurez le Rhin, et vous sentirez enfin ce grand courant d'air, du nord au sud, où vous n'avez pas respiré depuis trop longtemps. Les autres natiqns se battent ppur des possessions d'abord, pour le commerce; vous aussi, vous avez grand besoin de renouveler votrp industrie et de vous répandre par le monde; mais le premier fruit de votre victoire sera celui-ci : vous aviez besoin d'un élément solide, volontaire, Résistant, pour parfaire le caractère national qui est votre vraie
LA NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 287
richesse et votre vraie gloire, et c'est nous qui vous l'apporterons; une vertu nécessaire vous sera restituée.
Le vieux gentilhomme regardait maintenant, avec une sympathie profonde, celui qui, en exprimant ses griefs contre la France, venait de se montrer si Français. Il se mit à rire, et, posant la main sur la main gauche de Pierre qui s'ap-. puyait au bord de la chq.ise longue :
— J'aimerais à causer avec vous tout à loisir, monsieur; il faut que nous nous revoyions; demain, c'est la fête des Rois ; nous avons coutume de la lètpr, dans nos fiin^illes provençales : faitesmoi le plajsir da venir dîner à l'Abadié. Je n'ai plus de voiture, §t depuis longtemps ; les deux chevau:îf (ie Frq,ncès Bpuisset sopt malades : mais j'ai un jîraYP garçon de locataire, aux environs, qui veut bien, quelquefois, atteler pour moi, pt je yous ferai reconduire, le soir, à rhôpi(,al.
Pierre ^ccept^.
ÎX
Le lendemain, il faisait froid; le ciel tendu de nuages gris sans une déchirure, diminuait la beauté de la terre de Provence. Marie quitta l'hôpital de meilleure heure que de coutume, la cuisinière n'éteignit pas le feu qu'elle avait allumé dès le matin, et l'Abadié entier respirait une odeur d'herbes aromatiques et de beurre roux, lorsqu'un chasseur, coiffé du béret, appuyé sur deux cannes, apparut derrière la grille qu'on avait fermée, peut-être pour avoir le plaisir de l'ouvrir et de montrer qu'on n'entrait pas dans la maison comme dans un moulin. Ce fut d'ailleurs la seule petite tromperie de cette réception, qui fut tout de suite simple et cordiale. Marine vint
jusqu'à la grille, en levant les épaules, car de sa vie elle n'avait fait un trajet inutile comme celui-là.
— En voilà, des simagrées, pour un simple poilu! grommelait-elle.
L'ayant considéré, à travers les barreaux, avant de tourner le bouton de la porte, elle ajouta, se parlant à elle-même :
— Joli garçon, ma foi!
Puis, tout haut, de son plus fier accent du Midi :
— Au moins, vous êtes bien monsieur Pierre Lancier?
— Comme vous êtes Marine, à ce qu'il me semble.
Elle s'épanouit : elle vit qu'on avait parlé d'elle, et, aussitôt, dans son cœur, elle ajouta cet hôte a tous ceux pour lesquels elle avait travaillé sans se plaindre.
M. de Clairépée venait au-devant de l'Alsacien, en se frottant les mains.
— Ah! monsieur, quel froid rigoureux!
— Vous trouvez? Nos printemps d'Alsace sont pleins de jours pareils : s'il fallait se plaindre pour si peu, un bon tiers de l'année ne serait qu'un gémissement.
— Entrez vite; vous n'êtes pas fatigué? Pierie était las au contraire, et tout pâle quand
il entra dans la pièce qui précédait le salon.
Là, derrière la porte, Maurice aux cheveux bouclés, Maurice, excité par les préparatifs de la fête des Rois, attendait, avec une ardeur extrême, l'invité. Dès qu'il l'entendit s'approcher, il ouvrit la porte de ce qu'il appelait sa maison, parce que sa petite âme enthousiaste, depuis plus d'une semaine, y habitait jour et nuit, ij^t, comme s'il était chargé de faire, en vérité, les honneurs de son domaine imaginaire, l'enfant, bien campé, les yeux levés et brillants, salua de la tête le grand soldat, et dit :
— Bonsoir! Dites, monsieur, venez voir mes Rois?
Puis, prenant la main droite, qui tenait serrée la poignée de la canne, l'attirant avec précaution, il amena Pierre à l'angle de la pièce, près Je la fenêtre, où, par les soins de Marine et du grandpère de Clairépée, menuisier ordinaire de l'Abadié, la crèche avec son Enfant-Jésus, sa Vierge, ses princes et leur suite, avait été dressée, décorée , et fleurie. Les plus grands personnages étaient là ' de par l'Évangile, l'étoile de même, et la paille ; ceux de moindre crédit, de par la tradition; les
robes, de par les mains de Dido; la joie des pèlerins et leur accoutrement venaient du fond des temps ; leur grâce et plusieurs de leurs noms venaient de la Provence. Car, sous le toit fait en baguettes rabotées qui laissaient voir le ciel, si les Mages arrivaient, les Bergers, premiers appelés, trouvaient place encore, et demandaient à rester, avec leurs moutons, et leurs bergères vêtues comme les filles d'Arles et coiffées du velours. Vingt bougies allumées formaient la rampe devant ce bel appareil, que des branches de genévriei', de nerprun, de chêne vert, d'olivier, coupées dans la Petite Crau et formant barrière, enveloppaient de leur parfum, et séparaient du monde oîi nous vivons.
Maurice n'avait pas quitté des yeux le visage de Pierre Ehrsam ; il le considérait avec cette insistance, cette passion de connaître à laquelle •quelque chose répond, nous ne savons de quelle manière, et qui demande : « Etes-vous un ami des enfants? Les comprenez- vous ? Les aimezvous? Dois-je vous aimer? » Il suivait, sur la physionomie de Pierre, le mouvement d'une curiosité amusée et d'une foi attendrie. Il aj avait pas de doute : le grand soldat d'Alsace, ce bel homme aux moustaches brunes, au col orné d'un
cor de chasse, prenait plaisir au cortège de Gaspard, Melchior et Balthazar, comme un petit gars du mas de l'Abadiéî Et le cœur du petit s'ouvrait, et il s'emplissait d'admiration et d'amitié pour l'homme qui voyait encore tout ce que voit un enfant.
— Regardez, monsieur, le roi nègre 1 Grandpère l'a repeint hier. Moi, j'ai dit ce soir, devant la crèche, Notre Père et Je vous salue, Marie... Regardez la belle Madeleine, qui ressemble à ma tante...
— ïais-toi, Maurice !
Mais l'enfant reprenait, caressant la main de celui qui était à présent son ami :
— Avez-vous des Rois, chez vous?
Il fut ravi d'entendre cette réponse :
— Oui, petit, en Alsace, on fête aussi les Rois. Tiens, voici ce que je chantais, ce jour-là, quand j'étais tout jeune.
De sa voix grave, Pierre, se penchant, fredonna un Noël alsacien...
Und ûberm stallwos kindlein war,..
Il s'arrêta.
— C'est vrai, Maurice, tu n'y comprends rien : je Vais chanter le Noël en français.
« Et au-dessus de l'étable oii se trouvait l'Enfant naissant.
L'astre arrêta son vol, ô merveille!
A genoux, prosternés, ils offrirent
L'or, l'encens et la myrrhe.
Nous vous offrons aussi nos biens, notre corps et notre âme ; Seigneur, accueillez l'offrande, faites qu'il n'y manque rien ! »
— Que c'est joli ! Merci monsieur ! A présent, tante Marie, chantez le Noël de chez nous?
M. de Clairépée se tenait à droite, et Marie à gauche. Elle sourit à l'enfant de cire, puis à l'autre, et elle chanta deux couplets :
« De gendarmo
Sout lis armo N'i'a cinq o sieis regimen ; An un fort bel équipage D'estafié, laçai o page Abiha superbamen. '
» Dins la ville
Mai de raillo An mai de pou que da mau ; An quasi touiprès l'alarmo.
En sounjant que li gendarmo Loujaran dins sis oustau. » *
1 « De gendarmes, — Sous les armes. — Il y a cinq ou six régiments; — Ils ont un fort bel équipage — Destaflers, de laquais et de pages — Habillés superbement.
» Dans la ville — Plus de mille — Ont plus de peur que do mal; — Presque tous ils ont pris l'alarme — En songeant que les gendarmes — Logeront dans leur maison ! »
294 LES NOU^'EAUX OBEllLE
Mais elle ne traduisit pas. Maurice battit des mains.
— C'est vrai! ils devaient avoir peur, dans Bethléem ! Cinq ou six régiments à loger, et tout noirs peut-être?
— Allons, Maurice, assez bavardé: va dormir. Tout le monde te gâte: jusqu'aux blessés delà guerre qui chantent pour toi...
Quand l'enfant eut embrassé son grand-père et Marie, selon la coutume, il voulut embrasser Pierre. Et ces premières minutes, sous le toit de l'Abadié, mirent plus d'intimité entre l'Alsacien et ses hôtes, que n'eût fait une heure de conversation.
- — Ce que vous voyez chez moi, dit M. de Clairépée, vous le verriez chez mon ami, Mest« Francès Bouisset, fermier du mas ; dans toutes les maisons de la campagne et du village, et au loin, et peut-être même, — je l'ignore, — chez ce Maximin Fustier, commissionnaire en huiles à Graveson, mon locataire, qui vous reconduira ce soir à l'hôpitaL
Quand Pierre se fut assis, dans le salon, devant la cheminée où brûlait un maigre feu, — deux branches de mûrier, un rameau de cJiène vert, — Marie demanda :
— J'ai vu, monsieur, que vous aviez reçu la meilleure des réponses, à la commission, — vous vous souvenez? — que vous m'aviez prié de faire pour vous? L'infirmière-major a télégraphié, et madame votre fnère est venue.
— Son second voyage en France : le premier ayant été son voyage dé iioce. Je n'espérais guère qu'elle viendrait; j'ai été surpris que le bonheur fût si prompt : nous sommes habitués, nous autres d'Alsace, à désirer longtemps nos joies.
Elle le regarda, un peu étonnée, et dit, en s'asseyant :
— Nous vous recevons dans une très vieille maison, qui n'a d'autre valeur que de n'avoir pas changé de maître, depuis deux cents ans passés.
— En effet, dit M. de Clairépée, nous pouvons dire, ou plutôt on dit de nous que nous sommes de vieille noblesse ; cela veut dire aussi, bien souvent, de famille pauvre autant qu'ancienne. Chez nous, pas de mariage avec de riches héritières, peu d'héritages ; j'en ai manqué un cependant que nous croyions sûr.
Comme il aimait à conter, et que, répétant ses histoires, il retrouvait aisément certaines formules plaisantes, autrefois essayées, il tendit les mains à
la flamme, puis, montrant un pastel, à droite de la cheminée :
— Tenez, le voici justement, cet oncle de Vertin, ce petit homme cassé au museau fm. On le disait fort riche. Mon père comptait en hériter, et il est mort avant lui. J'ai eu, je l'avoue, cette même pensée, dans les moments difficiles qui ne m'ont pas manqué. Monsieur de Vertin avait malheureusement une imagination excessive. Propriétaire d'un vaste territoire dans la Crau, il entreprit d'épierrer son domaine, pour y planter je ne sais quoi, et il s'y ruina. La victoire resta aux cailloux du Rhône ; le bonhomme vécut encore assez longtemps ; il avait une de ces santés déplorables qui sont fidèles, qui inclinent vers elles les bienveillances, tempèrent les jalousies, donnent à espérer aux héritiers : mais c'est un vain calcul, mon cher monsieur, elles durent. Mon oncle est mort à quatre-vingt-trois ans, et ne m'a rien laissé. J'ai continué de cultiver la foi et la France dans les cœurs qui me sont confiés,... et puis, mes prés, mes olivettes, mes vignes ; celles-ci, je vous l'apprends, sont de très digne espèce ; vous boirez ce soir du vin qu'elles m'ont donné.
Il se leva, alla prendre dans un meuble bas,
vitré, où de hautes rayures fauves, d'autres d'un pourpre foncé, et le pointillement d'or des titres et des filets indiquaient un trésor de livres anciens, un gros volume relié en veau, l'ouvrit à une page qu'il n'eut pas besoin de chercher longtemps, et en se rasseyant et mettant le livre sur ses genoux, fit une moue de connaisseur. Il lut alors une page des mémoires d'un chanoine du xviii' siècle, qui terminait ainsi sa description de la région située entre Eyrague et Chùteaurenard : « Ses meilleurs crus sont ceux du Castelet, de l'Arête, des Agriotes, et, plus que tout, celui du clos des Garrigues, vin d'une vivacité particulière, estimé dès le temps de Philippe-Auguste, comme l'atteste Philippe le Breton, poète de ce prince... La bonté du vin ne contribuerait-elle point à la santé et à la gaieté de ses habitants ? »
— J'en suis persuadé, dit Pierre. L'Alsace aussi boit le vin de ses vignes.
— Comment l'avez-vous quittée ?
— Je vais vous le dire.
Marie ne disait rien. Elle regardait et écoutait, tantôt son père, tantôt ce soldat venu de si loin en Provence, et, dans son esprit méditatif et secret, elle se formait un jugement. Pierre commençait de raconter son évasion et ses premiers
mois au service de la France. M. de Clairépée, qui avait prévenu Marie, s'attendait à prendre de nouveau la défense du pays contre les critiques que l'Alsacien ne manquerait pas de faire. Il était préparé sur ce sujet mieux que sur tous les autres. Mais non, Pierre expliquait posément son projet, depuis longtemps arrêté, la lutte journalière, obscure et comme sans espoir, contre l'étranger en toute chose hérétique, infatué et blessant ; puis, tout à coup, quittant le ton rude et mesuré, laissant l'ennemi, il rapportait les mots drôles du peuple à la tête carrée, il disait des traits qui manifestaient clairement l'extraordinaire passion de cet homme pour son Alsace. En parlant de l'Alsace, il devenait lyrique, et Marie s'étonnait qu'un industriel d'une vallée des Vosges eût ainsi, pour exprimer sa pensée, une forme abondante, ardente et précise. Elle demanda :
— Je ne suis pas le moins du monde surprise, comme certains peut-être de mes compatriotes, — elle souriait en disant cela, — que vous parliez si bien français. Mais, la correction n'est pas tout, et je m'étonne...
— De quoi, Mademoiselle?
— De ce qui la dépasse, dans ce que vous
LA FÊTE DES ROiS 299
dites. D'où vous vient cette habitude des nuances ?
— De nos mères, Mademoiselle. Si vous venez jamais à Masevaux, vous serez émerveillée de trouver, dans ce grand bourg de montagnes, des femmes qui n'ont pas l'éclat, ni peut-être l'accent des riveraines du Rhône, mais dont l'esprit a quelque chose de vif, de méridional et d'ancien.
— Comme vous aimez l'Alsace !
— -Je n'ai guère pensé qu'à elle, Mademoiselle, comme beaucoup de ceux qui sont nés là, parce qu'elle était à toute heure menacée. Depuis notre enfance, nous avons vécu dans le combat, il faut bien que nous sachions pour qui nous avons combattu. Ce que je vous dis de mon pays, si vite, si mal, ce sont les Allemands qui nous ont obligés à le leur dire d'abord. Il n'y a pas, en Alsace, un homme de vieille souche alsacienne, fabricant, forestier, maire de village, cultivateur propriétaire de sa ferme, qui ne vous parût nuancé, lui aussi, et par là, très français.
— Bravo !
Elle se tut, et le dialogue fut repris par M. de Glaire pée.
Exaltant l'Alsace, comme toujours, Pierre ne jugeait plus sévèrement la patrie retrouvée. îl re-
gardait parfois Marie, que la conversation intéressait, et qui le laissait voir. Il admirait qu'elle sût se taire, étant jolie et spirituelle. Elle lui apparaissait dans un décor nouveau, et non plus en costume d'infirmière, mais chez elle, vêtue d'une robe tailleur de drap sombre, toute simple. La lumière du feu, celle des derniers rayons du jour entrant par la fenêtre, s'unissaient pour faire valoir ce cou mince et nacré; ce visage que modelaient des jeux de physionomie indiqués à peine, de commisération, d'approbation, de gaieté, de peur, d'attente, sans que les traits fussent en mouvement; cette chevelure aux ondes libres, que le voile ne serrait plus. Il eût voulu retenir, fixer dans sa mémoire, l'image de cette petite tête fière, écouteuse, où devaient s'agiter des pensées qu'aucune parole ne communiquait. 11 se disait : « La sagesse doit écouter ainsi. Comment nous juge-t-elle, son père et moi? »
Marine vint avertir que le dîner était servi. Il fut long. Dido était preste. Elle avait mis son grand costume, un ruban de velours bleu à la pointe du chignon, sa chapelle blanche, son tablier de soie. Mais Marine, dans sa cuisine, découpait ou dressait lentement les plats. Les trois convives avaient l'air de ne s'en point apercevoir.
La conversation était devenue cordiale. On s'embarrassait peu d'idées générales ; Marie, habilement, amenait puis ramenait Pierre Ehrsam vers les choses d'Alsace, et, comme il arrive lorsqu'on fait parler un homme de son enfance, de ce qu'il connaît et de ce qu'il aime, Pierre se plaisait à raconter la vie à Masevaux. M. de Clairépée et Marie répondaient en citant quelque trait de la Provence. Le menu avait été composé par un chasseur gourmet. Des alouettes prises au collet succédaient à des palombes qu'avait expédiées la veille, par hasard, le propriétaire d'une palombière des Pyrénées. M. de Clairépée faisait goûter à son hôte le vin des divers cépages de son cru, et terminait cette revue par un verre de « Clos de la Garrigue de 1893 ».
— Buvez-le avec respect, disait-il, c'est le dernier cadeau royal que m'a fait une vigne aujourd'hui aux trois quarts morte, dont je brûle les ceps.
En même temps, Dido présentait, au bout de ses bras, la tourte molle et sacrée, pareille à celles que les ménagères de toute la Provence avaient préparées, ce soir-là, pour fêter les trois rois successeurs des bergers.
Après le diner, Marie, M. de Clairépée et Pierre
revinrent dans le salon, et s'assirent devant la cheminée. Ils formaient un demi-cercle. M. de Clairépée était à droite et Marie au milieu. Comme il arrive lorsque la sympathie est réciproque, sans appuyer, sans avoir une très nette conscience de ce qu'ils faiseiient, mais par une pente naturelle, étant voisins, Pierre et Marie s'interrogèrent réciproquement sur leurs goûts. Ils ne cherchaie.it point à se tromper, ils parlaient comme s'ils ^>'étaient connus d'assez longue date, ils étaient de\enus sérieux ; par moments, leur jeunesse mont.it à leurs lèvres, et changeait le timbre de leurs /oix. La gaieté du dîner était passée. Un peu de rêve était venu. Ce fut une sorte d'entretien émouvant. Le père, à son tour, se taisait. Comme Iheuie s'avançait où Pierre devait reprendre le chemin de la ville, Marie demanda :
— Pourquoi devenez-vous sombre? Moi, je ne suis pas sombre ! Voyez!
Il ne répondit pas. Le visage de Marie s'éclaira d'une joie jeune. Pierre la regarda un long moment, et dit :
— Vous avez le sourire catholique.
Elle se mit à rire tout à ùiit.
— Comment dites-vous? Il y a un sourire catholique?
— N'en doutez pas. Vous ne pouvez pas comprendre comme nous, qui avons des villages catholiques et d'autres protestants. J'ai de très bons amis protestants, mais ils n'ont pas la manière de sourire que vous avez eue : l'àme qui s'ouvre, une lumière candide, qui vient et qui s'en va comme le jour, paisiblement.
11 ajouta, plus bas :
— Je ne l'oublierai plus.
Et ils ne se dirent plus rien, jusqu'à ce que la pendule eût sonné neuf heures. M. de Glairépée, que le dîner avait un peu assoupi, se leva et dit :
— Je suis sûr que Maximin Fustier est déjà à la porte. Ce brave n'est jamais en retard.
Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour, et aperçut, en effet, à travers la grille, la petite charrette du fermier, le dos du cheval, et le rayon de la lanterne qui, de son cône lumineux, coupait l'ombre de la nuit. Pierre, au bras de son hôte, refît le chemin du salon à la porte de la maison. Il allait très lentement, troublé par la pensée que cette soirée allait finir, sentant bien que demain, et à jamais, il regretterait d'avoir dit si peu de choses, de ne point avoir laissé deviner l'émotion qu'il emportait au fond de l'âme. Les nuages, là-haut, s'étaient divisés; la lune, à
304 LES NOUVEAUX OUERLE
moitié pleine, éclairait la maison, le sable, les arbres. Il s'arrêta, à l'entrée de la cour.
— Ahl dit-il, j'ai perdu la tète : j'ai oublié mes deux cannes!
M. de Clairépée allait faire signe à Marie : « Va les chercher? » Elle les avait prises en passant, et elle les donna. Ce ne fut rien, ce ne fut que la rencontre d'une pensée inquiète et d'une autre déjà vigilante. M. de Clairépée s'avança vers la voiture. Demeuré sur le seuil avec Marie, Pierre dit alors ;
— C'est probablement un adieu que je vous fais, mademoiselle. J'ai idée que je ne resterai pas longtemps à l'hôpital.
Au lieu de lui répondre, elle demanda, et pour la seconde fois, dans les yeux qui ne se détournaient pas, il vit la profondeur de l'âme :
— Monsieur, avant que vous ne partiez, j'ai une question à vous faire.
— Laquelle?
— Mon père m'a dit que vous aviez été sévère pour la France, en causant avec lui. D'autres aussi m'ont rapporté que vous aviez critiqué durement ma patrie, qui est la vôtre à présent.
— C'est vrai.
— Je né sais pas tout ce que vous avez dit, il
LA FÊTE DES ROIS 30o
est probable qu'il y avait du vrai : nous sommes d'un pays admirable, mais sur lequel ou peut aussi pleurer.
— C'est joli ce que vous dites.
— Non, ce n'est pas joli, c'est vrai seulement. Je ne cherche pas mes phrases. Si nous avions le temps, si nous n'étions pas au commencement d'une absence qui sera peut-être de toujours, — elle rougit un peu d'avoir employé ces mots « au commencement d'une absence », car cela signifiait que cette soirée du 6 janvier serait une date pour elle, — je vous aurais prié de me dire votre pensée sur un si grand sujet.
— Ah! que je regrette, dit-il, essayant de rire et n'y parvenant pas, de ne pas avoir entendu la défense que vous auriez faite !
— Je ne suis pas savante, je vous aurais donné mes idées de femme, qui n'auraient pas été aussi fortes que les vôtres, ni retournées en tous sens, comme les vôtres. Cela ne se peut plus, je vous dis seulement ; « Aimez-la bien », et je vous demande pourquoi, ce soir, vous n'avez pas touché ce sujet, qui vous tient tant à cœur? J'ai essayé de vous y amener.
Il la regarda encore, et répondit :
— Je n'ai pas osé.
30<O LES NOUVEAUX OBKRLE'
— Pourquoi?
— Vous êtes...
— Je suis?
— Si Française! La France même!
Ils s'acheminèrent, sans plus rien se dire, vers la grille, M. de Glairépée avait serré la main du commissionnaire eu huiles, homme d'âge moyen, dont la figure tannée, pleine et rasée, avait une singulière expression de faussé politesse et d'ironie.
— Quand vous me disiez, Maximin, que vous vouliez me parler, je supposais bien que c'était, comme vous le dites, au sujet de votre terme. Eh! mon cher, je comprends, vous êtes en retard : vous voulez un délai?
L homme, assis sur la banquette de bois, tournant le dos à la lune, se pencha au-dessus de la roue, et; de la main droite qui avait lâché les guides, faisant un geste d'exorde :
— Pas précisément, mqnsieur le baron. Je suis des vieilles classes, je vais être appelé : il faut vous attendre à ne rien recevoir de ma femme, de ma fille ou de nrton gendre qui reste, péchaire ! à cause de la poitrine qu'il a faible.
— Mais justement, Maximin, ils restent trois c'est assez pour continuer votre commerce. Ils
sont connus, ils peuvent, l'un ou l'autre, visiter vos clients. Je vous remettrais bien quelque chose du loyer; mais tout, c'est impossible! Si ceux qui me doivent ne me payent rien, dites-moi, que me reste-t-il ?
La main oratoire du locataire fit de nouveau un geste. Elle montra, dans la nuit, l'invisible campagne, la Petite Crau qui dormait, la route, les champs et les vignes de la plaine.
— Eh ! monsieur le baron, il vous reste l'immensité.
Gela fut dit sur un ton musical, avectine apparence de bonne foi, qui en eût imposé à tout autre qu'à un propriétaire du pays.
— Et puis, reprit-il...
A ce moment, Pierre et ^ïarie s'approchèrent. Pierre, aidé par M. de Clairépée, monta dans la carriole. Il y eut des mots d'adieu. Le petit cheval, de toutes races, comme son maître, enveloppé, au plus large du ventre, par la lanière du fouet, partit au menu galop, et la voiture, avec ceux qu'elle emportait, se perdit au détour de la route. On ne vit plus, et pour quelques secondes encore, que le pinceau de lumière de la lanterne, qui courait à la pointe des buissons, du côté de Saint-Baudile.
— Marie, dit M. de Clairépée, voilà maintenant Maximin Fustier qui ne me paiera pas ! lis finiront par nous mettre sur la paille! Heureusement, Meste Francès Bouisset, et quelques autres, ceux qui sont de la vieille Provence, ont gardé l'habitude de payer ce qu'ils doivent. Ils ne font pas comme ceux-ci, qui cherchent dans les lois le droit d'être malhonnêtes !
Marie parut entièrement insensible à la plainte. Elle ferma les portes, éteignit le feu du salon, pour aider Marine qui veillerait ce soir plus tard que de coutume, et monta dans sa chambre. Elle sentait, avec une certitude entière, et une grande inquiétude, que ces heures de la fête des Rois mettaient fin à îa paix de son âme, à cette maîtrise de soi qu'elle avait gardée si fermement. Désormais, quelque chose de nouveau était en elle, non pas un amour sans doute, mais une image, un souvenir qu'elle ne chasserait pas aisément. Ce jeune homme n'était qu'un inconnu, un passant; demain il aurait, à jamais, quitté la Provence. Pourquoi les mots qu'il avait dits lui revenaient-ils à l'esprit, avec tant d'insistance, et de mollesse, et comme le refrain d'une chanson? « Vous êtes la France! » Ah! que ces mots-là avaient pénétré avant dans ce cœur, que d'autres
compliments n'auraient pas ému ainsi ! Là, sur le sable de la cour, entre la maison et la grille, elle avait entendu cet'.e déclaration qu'il fallait bien appeler d'amour cependant, qu'un autre que ce fils d'Alsace n'aurait pas trouvée.
Elle se reprocha d'avoir provoqué elle-même ces paroles dont l'écho se prolongeait et la troublait. Comment avait-elle commis l'imprudence d'interroger Pierre Ehrsam? pourquoi cette hàfe de savoir, comme si, vraiment, le caractère, les goûts, 1 histoire de ce jeune homme eussent eu pour elle une importance grande? Il n'avait fait que répondre, avec empressement, c est vrai, et elle avait joui de ces confidences, de cette intimité d'un moment. Quelle faiblesse! Et à présent, quelles pensées désemparées!
Elle ouvrit la porte du cabinet de toilette où couchait Maurice. L'enfant endormi, la paix souveraine embellissant son visage déjà de belle forme, lui fit envie. « Non, dit-elle, je n'aime personne plus que toi, mon petit, que toi et ton père. Tu peux être sur de moi. Il est vrai que je ne comprends pas pourquoi j'ai tant de mal, ce soir, à reprendre possession de moi-même : mais c'est tout; rien n est changé. »
L'ayant regardé ainsi, plus longuement que
d'ordinaire, elle crut, s'apercevoir que Maurice respirait avec peine. Elle attendit. Elle écouta. Par instants, le souffle calme et pur s'arrêtait ; une angoisse rapide, qui ne réveillait pas l'enfant, le faisait se redresser à demi et tendre le cou, puis la tête retombait sur l'oreiller, si lourde de sommeil, si bien abandonnée, toute rose dans le Cireux de l'étoffe blanche, que Marie fut bientôt rassurée.
Ceux qui avaient ainsi, dans le secret de leur âme, commencé de s'aimer, ne devaient plus se revoir, si ce n'est un moment. Le médecin-chef de l'hôpital, auquel on avait annoncé de nombreux blessés venant de la région de Grouy, où nos troupes avaient fait une attaque malheureuse, visita toutes les salles, le 12 janvier, de bon matin, et, quand il vint à Pierre Lancier qui s'habillait dans la chambre au midi :
— Vous, mon brave, dit-il, vous êtes tiré d'affaire. Vous avez pu aller, de votre pied, le jour de la fête des Rois, jusqu'au château de l'Abadié, — ne niez pas, je suis ravi pour vous des relations que vous vous êtes faites en ce pays ; — mais quand on peut, presque sans boiter, faire une promenade comme celle-là, on ne doit plus oc-
cuperles places réservées à d'autres plus malades. Vous achèverez de vous guérir chez vous. Un congé de convalescence d'un mois, hein? Ça vous va?
— Permettez=moi de refuser, monsieur le médecin-chef.
— Comment, refuser?
— Mais oui, je ne me suis pas engagé pour me reposer. Puisque vous me jugez rétabli, j'aime autant rejoindre tout de suite mon bataillon.
Le major considéra un instant celui qui refusait de se laisser mettre à l'abri, et répondit, sans marquer le moindre sentiment :
— C'est bien, vous partirez après-demain. Deux jours plus tard, Pierre se tenait, avec un
groupe de convalescents ou d'hommes déjà guéris, dans le vestibule de l'hôpital ; il se demandait s'il partirait ainsi, n'ayant pas eu le moindre mot d'adieu de celui et de celle qui l'avaient accueilli à l'Abadié, car, depuis huit jours, Marie et M. de Clairépée n'avaient pas reparu, et le bruit courait que la jeune tille était malade. Le départ devait avoir lieu à deux heures. Le caporal infirmier avait quitté le bureau de l'Administration, et se promenait dans la cour. Devant lui passèrent tout à coup, descendant de lautomobile d'un médecin
qui les avait amenés jusqu'à ]a porte de l'hôpital, monsieur et mademoiselle de Clairépée. Celle-ci ne semblait pas avoir été malade; le teint animé par la course, elle était plus rose au contraire que de coutume. Dès quelle eut monté les marches du vestibule, elle chercha des yeux, rapidement, quelqu'un parmi les soldats. Pierre, debout le long d'une colonne, comprit que ce regard le demandait, et s'avança.
— Nous voulions vous dire au revoir, monsieur, mais mon neveu, dans la nuit même des Rois, a été pris d'une fièvre très forte : nous avons cru le perdre.
— Il est mieux?
— Sauvé. C'était une attaque de croup. Je n'ai pas vécu. Encore à présent il est faible : mais nous avons voulu, mon père et moi, vous souhaiter bonne chance.
— Oui, bonne chance à l'Alsacien qui combat pour nous, dit M. de Clairépée, quittant d'autres soldats auxquels il venait de dire adieu. Croyez que nous garderons bon souvenir de votre passage à l'Abadié, monsieur. Et vous?
Pierre allait répondre. Son regard rencontra celui de Marie. Elle aussi, elle interrogeait, mais ce n'était pas chez elle curiosité ou politesse mon-
daine. Il sembla à Pierre qu'elle attendait une réponse plus sérieuse que ne l'était la question. Pas un des traits de ce beau visage de femme ne trahissait l'émotion, tout était sous le commandement d'un esprit fier : mais le regard, direct, pressant, inhabile à tromper, demandait : <( Si vous n'avez, du soir des Rois à l'Abadié, qu'un pauvre souvenir de soldat en congé et de voyageur qui ne reviendra pas, dites-le : vous rejoindrez dans l'oubli d'autres qui ont passé. »
Pierre répondit, moins calme qu'elle en apparence, mais leurs deux cœurs battaient de la même émotion, à cause des mots qui allaient venir et qui porteraient en eux de l'éternel :
— Je vais rentrer dans une solitude bien pire qu'auparavant.
Aussitôt elle lui sourit, de ce divin sourire qu'il aimait. Elle lui tendit la main.
M. de Clairépée avait-il compris tout le sens de ces mots et de ces jeux de physionomie? Souvent, les hommes les plus fins, occupés d'autres pensées, n'ont rien vu d'un amour qui ne se cachait pas. Toute la salle bruissait et remuait. Il demanda, mettant la main sur l'épaule de Pierre :
— Jeune homme, nous devions, l'autre jour,
314 LES KOUVKAUX OBERLE
discuter quelques-uns de vos préjugés contre lu France. Vous vous souvenez?
— Oui, monsieur, et nous avons parlé de tout autre chose.
— Je ne sais comment cela s'est fait! Mais, quand vous serez au repos, là-bas, après les combats, si vous avez du temps à dépenser...
— Gela m'arrivera.
— Écrivez-moi, et donnez-moi de vos nouvelles. Je serai charmé d'apprendre qua l'expérience, vos jugements se sont modifiés. Dix lignes seulement, si vous voulez : est-ce convenu ?
Pierre s'inclina.
— Allons les enfants, chargez les musettes, et en avant pour la gare !
La voix du caporal sonna dans le vestibule et dans les couloirs. Les hommes qui devaient partir s'avancèrent, hors des groupes formés tout autour du vestibule. Quelques-uns rejoignirent en courant le peloton des blessés guéris. Des cris s'élevèrent, s'engouffrèrent sous l'arc de la porte, et les suivirent : « Au revoir, les gars! Bonne chance! Ne vous en faites pas!... » Puis tout s'apaisa. Lorsque les partants montèrent dans les , automobiles pour gagner la gare, quelques Ivénis ^SG levèrent, et un béret, il ne resta plus, entre les
uatre colonnes ou le long des murs du vestibule, ue des soldats habillés de pyjamas, de robes de iambre, de vieilles tuniques et de vieux panta- )ns rouges, et qui reprirent les divers chemins es salles où les heures sont longues.
Marie monta au premier étage. Elle passa par
couloir qui faisait le tour du pavillon de
luche. Quand elle fut devant la fenêtre de la
lambre que Pierre avait occupée, elle considéra
paysage familier, les toits en pente, le creux îrt où passait un canal d'irrigation, et, du reird, suivit la route, reconnaissable par endroits,
travers la plaine. Jamais certainement elle avait porté tant d'intérêt à la route de Grave- •n. Elle aperçut, très loin, un nuage de pousàre. Puis, comme celles qui ont un secret nou- 5au, qu'elles ne savent pas encore porter, elle în alla, les mains jointes sur la poitrine, les ;ux mi-clos, le visage transpacent et ravi.
— Ohî ma belle, dit madame de la Move, en retrouvant, qu'avez-vous donc? Vous êtes
imme un printemps!
— C'est peut-être, dit Marie d'un air innocent, le nous avons une bonne lettre d'Hubert?
Et elle embrassa tendrement l'infirmière-major, li avait les bras accueillants.
Elle ne mentait pas. Le matin môme, Hubert avait écrit :
« J'ai attendu, sous les obus, trois jours et trois nuits, l'ordre d'attaquer. Je n'ai rien. Sans cette maudite crue de l'Aisne, la cavalerie aurait eu son rôle à jouer. Ce sera pour plus tard. Saistu le bruit qui court, Marie? Au printemps, ou cet été, c'est-à-dire bientôt, les grands chefs établiraient des permissions. Vois-tu cela? Permission de retourner à l'Abadié! Non, la vois-tu cette fête? Revoir paf)a, Marie, Maurice, et Marine, et les choses qui m'ont attendu ! Ne raconte pas cela. Il faut se défier des joies en herbe : c'est souvent du chiendent ! »
Ce fut seulement un mois plus tard que la première lettre de Pierre parvint ci Saint-Baudile. Elle était datée du 17 février, et l'enveloppe portait comme suscription : a Baron de Clairépée, au mas (le l'ALadié, Saint-Baudile de Provence. » Rien d ailleurs dans le texte qui rappelât le récent passé. Pas une phrase de souvenir, pas une formule de - dut. Pierre n'allait pas au delà de ce qu'il avait omis : sa lettre ne contenait qu'un de ces récits I avait demandés le gentilhomme infirmier.
« Depuis huit jours, je suis en première ligne; depuis sept jours caporal. Hier, attaque générale en Champagne et avance. Le bataillon
a été engagé. On compte aisément ce qu'il en reste. Pas une minute, même la nuit, nous n'avons cessé de nous battre. Cette nuit dernière, nous étions dans les champs, sous la pluie traversée d'éclairs incessants, et c'est à la lueur des obus et des fusées qu on cherchait les petites ombres grises qui se sauvaient, ou qui revenaient sur nous. Au jour, j'ai pu juger que nous étions diablement aventurés. Nous nous sommes jetés dans une tranchée allemande, que nous avons suivie jusqu'à l'entrée d'un grand abri souterrain ; un homme a descendu l'escalier, son fusil à la main, tàtant les ténèbres, j'étais le second, j'ai frotté une allumette sur le drap de ma capote, et je pensais, en le faisant, que le premier coup de feu serait pour moi : je reverrai toute ma vie la figure de ce camarade, qui n'avait pas voulu me laisser passer, quand il se détourna • « Ça sent bigrement le Boche, mais il n'y en a plus. » Alors, de droite et de gauche, ils sont accourus, les chasseurs et aussi quelques hommes d'infanterie qui venaient derrière nous, car un tir de barrage effroyable tombait sur la tranchée, et faisait rouler à terre ceux qui essayaient de l'abri du chemin creux. Bientôt, dans ce trou aux parois revêtues de clayonnages, nous fûmes trente au
moins : tassés, debout, couchés, pêle-mêle. J'avais découvert deux brins de fil de fer, dans le fond du réduit, et j'y avais accroché deux bougies qu'un camarade et un autre avaient dans leur poche. Ma tète touchait la voûte ; le dos appuyé au boisage, entre mes deux chandelles dont la cire me coulait sur les épaules, ie les voyais tous, dans cette pauvre lueur qui luttait mal contre les ténèbres, conti^ le brouillard de la respiration des hommes, et de celle de la terre. Il en était venu de partout, des combattants que le feu de l'enfer séparait du monde des vivants : quelques-uns blessés, d'autres demi-asphyxiés, la plupart épuisés. Deux officiers de ma compagnie avaient été tués au commencement de l'attaque. Un seul officier se trouvait avec nous dans l'abri, un sous-lieutenant d'infanterie, à peine sorti de l'adolescence, mince, bien équipé, un vrai beau noble de France, qui était assis, et regardait devant lui, obstinément, jeunesse au maigre visage tavelé de taches de rousseur, ia bouche en cœur comme les aïeules du temps de Louis XIV dans les portraits de famille. 11 regardait l'entrée du souterrain par où les Boches, d'un moment à l'autre, pouvaient vecir. Notre caverne devait ressembler aux prisons de la Terreur. Lui, il
attendait l'appel de son nom. Il avait son revolver à la main. Le bruit des éclatements, à peine amorti par l'épaisse couche de sol qui nous couvrait, n'éveillait pas les compagnons qui, déjà, dormaient. Les blessés se plaignaient, mais leur plainte était faible, et noyée dans le vacarme des éclatements qui se succédaient presque sans intervalle. Autant que nous pouvions nous en rendre compte, nous avions piqué trop loin en avant, nous étions en pointe, et, si l'ennemi parvenait à arrêter la progression des camarades, à droite et à gauche, il sauterait dans la tranchée, lui aussi, il rentrerait dans sa caverne. Dehors, il n'y avait qu'un guetteur, un géant de la Flandre, Onslebecke, qui avait crié, à peine entré : « Si y a besoin des gars, je viendrai vous chercher. » Il n'était pas venu. Sept heures et demie, huit heures, huit heures et demie; le roulement du tir ne s'arrêtait pas. A ce moment, le sous-lieutenant se leva tout à coup, se tourna vers moi, sans savoir pourquoi, sans doute à cause des lumières qui m'éclairaient, et cria : « Je ne peux pas y tenir, je vais voir! » Il ne reparut pas. Plusieurs des hommes commençaient de manger des morceaux de pain et de boire au bidon. Mes yeux avaient fini par s'habituer si bien que je
pouvais compter mes compagnons. Je voyais le petit éclair de leurs yeux quand ils regardaient vers moi, et celui de leurs dents quand ils ouvraient la bouche. C'étaient presque tous des hommes de la campagne. L'éclatement d'un obus plus gros que les autres, et mieux tiré, enfonça le toit de terre, fit craquer la charpente et tomber de la poussière à travers les clayonnages disjoints.
» Tous ceux qui le pouvaient se soulevèrent : plusieurs, de leurs coudes, firent le geste de protéger leur tête, puis les bras retombèrent, les épaules s'appuyèrent de nouveau à la muraille. Une racine d'arbre, longue, fine, tordue, une espèce de serpent, descendait de la voûte à présent, devant moi, illuminée par le feu de mes deux bougies qui achevaient de se consumer. Une pensée insistante, obsédante m'emplissait l'àme : « Nous sommes ceux qu'on voit partout, dans les mauvais coins de la bataille, depuis le commencement toujours les mêmes : la plèbe rurale, les fermiers jeunes, les valets de charrue, deux ou trois commis, avec un noble qui était là, tout à l'heure, et moi qui suis d'Alsace, chef de fabrique, et proscrit de l'Allemagne. D'autres nous appelleront malchanceux; oh! que
ce n'est pas vrai! Dans cette misère de la guerre, c'est nous la France intacte ; je la reconnais telle qu'on m'avait dit qu'elle était : elle n'est pas couarde. Je reconnais et j'aime celui qui ne comprend pas grand'chose et qui va tout de même. L'homme qui aura fait toute la guerre, tout souffert, le brave incomparable, il est parmi nous ! Voilà bien les fils de France, passés au crible et jugés digne de défendre ma patrie nouvelle. Vous êtes bien bons, vous autres, et à cause de votre souffrance vous êtes bien beaux! » Je devais penser tout haut, j'étais tout égaré. Un de ceux qui étaient assis à ma droite me secoua le bras, et me dit : « Tu rêves ! » A ce moment, le Flamand Onslebecke se précipita dans la descente ; ses jambes, son corps, ses bras, remplirent presque tout l'espace qui était notre issue :
)) — Les Boches !
» La pensée de mon frère me traversa encore l'àme. Il fallait aller ! Tous ceux qui pouvaient se lever se levèrent, et montèrent dans la tranchée. Il faisait grand jour dehors. Le tir de barrage s'était allongé du côté d'où les Français pouvaient venir ; tout le long de la ligne, au hasard, comme nous pouvions, nous nous
sommes mis à tirer sur les ennemis qui descendaient vers nous, le long d'un champ de blé nouveau : il n'en arriva jusqu'à nous que deux qui furent faits prisonniers. Puis, les Français, venus je ne sais comment à travers le feu, accoururent, et nous sauvèrent. Nous sommes au repos. La tranchée est à nous, pierre lancier. »
— L'homme est brave, fit M. de Clairépée.
— 11 n'abuse pas des mots : rien pour vous !
— Rien pour toi non plus !
— Oh ! répondit Marie en riant, j'aurai ma part, si cela dure.
— Voyez-vous l'orgueilleuse !
— Non pas orgueilleuse : je pense simplement qu'un jeune homme, fût-il Alsacien, ne peut écrire plus de deux lettres, ou trois, à un homme plus âgé, pour lui démontrer les mérites de l'Alsace. Si vous recevez un jour une quatrième lettre, c'est qu'en vous écrivant il espère convaincre une femme qui ne se trouva jamais loin de vous H l'heure du courrier.
— Où as-tu lu ces choses-là, Marie?
— Celles qui n'ont rien lu en savent tout autant : c'est le cœur de la mère Eve, que chacune porte en soi.
324 LES NOUVEAUX OBERLiS
— Je ne suppose pas, cependant...
Elle prit son bel air indolent pour répliquer :
— Vous auriez tort de supposer, mon cher papa : nous étions devant vous... D'ailleurs, je n'ai pas de goût pour les intrigues d'hôpital.
A quelques jours delà, M. de Glairépée écrivit, La lettre était polie, aimable, banale.
Deuxième lettre de Pierre, 20 mars. « Peu de chose. Le régiment reconstitué a de nouveau tenu les tranchées, et en est revenu. Je loge avec quinze hommes dans une pauvre ferme champenoise. Peu de ressemblance avec l'Alsace : des lignes seulement. Car, partout où je passe, je cherche et je trouve quelque chose de mon pays. La terre est toujours parente de la terre. Quels êtres nous sommesrtoujours conduits par l'amour ! Donc, paysages de Champagne. Je viens de faire connaissance avec un sergent nouvellement arrivé, bel homme, solide, qui faisait avant la guerre, dans le centre de la France, le commerce du bois. Je m'étonnais de son bon sens, de son tranquille raisonnement sur toute chose. Nos maîtres d'Allemagne nous ont tellement répété que les Français étaient légers! Quand il a vu que je m'intéressais à l'histoire de ses exploita-
tions forestières, de ses voyages, de ses charrois et de ses ventes, il m'a raconté sa famille.
» — C'est que, m'a-t-il dit, nous avons toujours travaillé en plein air, nous autres ; le plus ancien grand'père, dont on parle chez nous, avait dirigé, peut-être sous les ordres de Le Nôtre, peut-être bien sans conseil, — on ne nous l'a pas dit, — la création d'un grand parc et d'un jardin en Ile-de-France. Il paraît que c'était si beau, que Louis XIV fut invité. Il vint dans le château, et il descendit, avec sa canne et son chapeau rubanné, de terrasse en terrasse, jusqu'au bosquet d'arbres taillés par quoi finissait le jardin. Il s'y connaissait aussi bien qu'à la guerre. Quand il eut donc tout admiré, il demanda au maître du château : (( Je veux voir votre jardinier? — Sire, excusez-le, il n'ose venir. — Pourquoi? — Parce qu'il a le visage grêlé, et qu'il se trouve trop laid pour être vu du roi. — Qu'il vienne! Si laid qu'il soit, je le déclare magnifique ! » Mon grandpère vit le roi, et, depuis lors, il fut connu partout sous le nom de « Chatenay-le-Magnifique ».
» Ce trait-là ne serait point d'Alsace, où nous sommes moins royaux que vous. »
Troisième lettre de Pierre, 20 avril 1915.
326 LES ÎVOUVEAUX OBERLlf
« Lassitude de la pluie, de la boue, des ciels gris, des communiqués de même couleur, du vent froid, des repos dans des maisons percées par les obus, où l'on dort sur le sol, entre deux compagnons, dans l'odeur de la sueur et du vomissement. Ma tunique est une draperie de terre, et pèse 25 kilos. Les camarades en portent autant. Comment tiennent-ils? On ne leur a pas appris ce qu'était la patrie, et ce n'est donc pas par un lucide amour; ce n'est pas non plus par discipline, — ils en ont si peu, — et ce n'est pas davantage par haine d'un ennemi qu'on ne leur a pas fait connaître. Je suis le seul qui possède l'utile science de la bête allemande. Ce que j'en dis n'est pas cru. J'ai beau n'être qu'un caporal de la 3" compagnie de chasseurs, j'ai beau souffrir avec eux, ils s'imaginent que j'ai quelque intérêt à dire ce que j'en dis, parce que je suis d'une autre classe, un monsieur. Ils l'ont vu sans doute à la manière dont je parle. Jusqu'au fond, ils sont travaillés par le sophisme d'égalité, en inconsciente révolte -contre la nature qui ne leur ménage point les déceptions, bons camarades tout de même : mais mon conseil ne les touche pas. Comme si ce n'était pas assez du poison de jalousie qu'ils ont ici apporté avec eux, ils lisent d'affreux journaux qui n'ont pas d'autre
thème à développer ; on laisse venir dans les armées ces feuilles qui détruisent la confiance du soldat en lui-même, dans ses chefs. Aussi, la souffrance aidant, et déjà la longueur de l'épreuve, je vois monter le mécontentement; il y a des commencements d'anarchie. Gomment me feraije obéir, lorsque je serai officier? Plusieurs y réussissent. Mystère, et qu'il faut bien croire comme les autres. Toute cette France est mystérieuse. J'ai vu hier un nouvel exemple de la difficulté du commandement et de l'habileté d'un chef. Nous étions entassés dans une étable, très près des lignes, assis ou couchés sur des restes de litière et de fumier. La pluie tombait parles trous du toit, et faisait se reculer les pauvres gars qui, au-dessous, avaient commencé de s'étendre. Un obus ayant blessé un des cuisiniers et renversé une des marmites, le groupe que nous formions n'avait eu que la moitié de la pitance habituelle. Le capitaine est entré, un petit, pâle, qui a le nez cassé, avec une bille au bout, des yeux fermes, une barbe rousse en éventail. Ses hommes disent de lui : (( Il est sévère, mais il ne punit jamais injustement. » Il vaut mieux que cela. Il s'est assis parmi nous, et, précisément comme s'il avait choisi l'endroit, dans un de ces clairs où tombait la pluie.
LES NOUVEAUX OUERLE
» — Eh bien, mes enfants?
» — On n'en peut plus.
» — Sans doute,
)) — On n'a pas d'abri ; on est trempés.
» — Je m'en aperçois.
)) Les reproches,, les murmures tombaient plus drus que la pluie. Lui, bonnement, regardant tour à tour, à la très pâle clarté qui venait du toit et de deux lucarnes sans vitres, les soldats ramassés là pour une triste nuit, il ne repoussait aucune des plaintes, il ne raisonnait pas, il avait une voix douce, et il -les connaissait bien. Car, quand ils eurent juré, tempêté, déclaré qu'on ne pouvait plus vivre comme cela, accusé la pluie, le vent, ceux qui avaient mal préparé la guerre, et ceux qui la menaient, il dit, d'une voix devenue tout à coup robuste :
» — N'empêche que vous êtes d'un bataillon d'élite.
» — Evidemment, on ne peut pas dire le contraire.
» — Eh! bien, si, cette nuit, les Boches attaquaient?
» Un homme, de l'arrière coin de l'étable, répondit :
» — Faudrait bien aller I
» Aucun des autres ne trouva qu'il avait mal parlé. L'officier se leva, souhaita bonne nuit à tous ceux de l'étable, et nous laissa dormir. Ainsi, l'esprit plein d'idées révolutionnaires, ils obéissent quand même, moins à l'autorité qu'au sens commun et à l'honneur. Je ne m'étonne plus si la France a été attaquée : elle est le rempart. Ses fils, ignorant leur noblesse, blasphémant leur foi, sont cependant les croisés de l'éternelle croisade. Je l'ai compris ce jour-là. Je suis tenté souvent de l'accuser, cette patrie que j'ai choisie. Comment l'ai-je choisie? Comme un enfant, et pour les mêmes motifs : ceux de mon imagination et de mon cœur. Avec enthousiasme, j'ai suivi la leçon de mon sang et des souvenirs que les anciens racontaient. Mais quelle ignorance ! Et tant de choses que je vois me froissent ou m'épouvantent ! Il faut, dans les plus durs moments, qu'un épisode, comme celui que je viens de dire, me montre ce qui demeure du chef-d'œuvre abîmé. C'est encore bien beau.
» Souvenez-vous de moi dans vos prières, mademoiselle Marie, afin que je devienne Français comme vous êtes Française !
» J'ai vu mieux. Ce peuple est extraordinaire : il fait tout ce^qu'il peut pour se faire mal juger ;
330 LES NOUVEAUX OiiERLE
puis, tout à coup, le chef-d'œuvre humain et divin réapparaît. Le surlendemain, nous remontions aux tranchées. La trace est là, des obus partout répandus, aussi serrés que les grains d'une averse. Ah ! le pauvre blé semé en automne ! Les champs n'avaient plus figure de champs, mais devant nous, sous la lune, ce n'était qu'une plaine grise trouée de cratères qui faisaient autant d'ombres ; quand on fermait à moitié les yeux, on aurait juré voir la mer après une tempête, moirée d'écume, de débris, de courants de sable et de vase. Une demi-douzaine de pieux, auxquels il restait des branches, s'appelaient encore le bois de la Haie, et c'était, à notre droite, un des réduits allemands que nous n'avions pas pu prendre. Depuis la grande attaque, le feu avait bien diminué ; cependant, les obus éclataient encore sur nos lignes, fréquemment, et les nôtres passaient par-dessus nous, pour tomber chez l'ennemi. La rxuit n'était pas sûre, mais elle était sèche. Les camarades, et moi aussi, nous étions de meilleure humeur. A dix heures, nous sommes partis en corvée de rondins, par les boyaux, pour porter du bois à des hommes du génie qui construisaient un abri à un kilomètre de là. Nous avions, les uns sur l'épaule gauche, les autres
sur l'épaule droite, et maintenu par un bras relevé, un pieu long, massif, erfcore Lourd de sève, vêtu d ecorce. Quelques-uns portaient sur le dos un paquet de barreaux solides, liés par une corde, et qui serviraient de tapisserie aux murs de l'abri. C'était long, fatigant, et le fardeau pesait. Quatre hommes marchaient devant moi, il y en avait d'autres derrière. On ne pensait pas à grand'chose. La pauvre plainte humaine tournait dans nos esprits où elle est emprisonnée : « Quand aurons-nous fini de souffrir, de porter, de voyager la nuit, sous la mitraille? » A un endroit où la ligne tourne, un obus éclata, qui ne fit de mal à personne. Cependant, l'homme qui était en tête s'arrêta, et, venant l'un après l'autre, serrant les intervalles, aussi près que possible, pour voir ce qu'il y avait, nous rempîîm.es la tranchée. Ce qu'il y avait ? un aumônier, vêtu d'une soutane, d'une pèlerine, et coiffé d'un calot. Il était adossé à la paroi de gauche, pour nous laisser passer. Mais ne nous cherchait-il pas? Le chasseur de tête, un gros blond, lui demanda :
» — Vous avez l'Hostie?
» Il avait vu sur la poitrine de l'abbé, sous la pèlerine rejetée en arrière, l'agrafe de la petite custode d'or. C'est bien pour cela, pour que cette
question lui fût posée, que l'abbé était venu, dans la nuit, avec son bijou doré et le trésor qu'il y a dedans. Il demanda : « Voulez-vous communier? » Il y eut moins de mots que de signes de tête. Alors, il dit : « Repentez-vous de vos fautes, je vais vous donner l'absolution. » En un moment, les rondins furent posés à terre; tous ces hommes, moins deux, s'agenouillèrent dans la boue et se recueillirent. J'étais de ceux-là. Le prêtre, difficilement, se fraya passage entre les madriers, les hommes, et, l'un après l'autre, nous communia. Aussitôt, chacun rechargea le fardeau sur ses épaules, la file se reforma, nous continuâmes la corvée. Quelques âmes en paix firent ainsi leur action de grâces dans la nuit. C'était comme une église en marche. Le canon grondait autour de nous. L'aumônier s'en allait vers d'autres passants de la guerre.
» Là et dans d'autres occasions, j'ai vu des Français pleins de la même foi qui nous anime. Ailleurs, j ai entendu les plus affreux discours contre la religion, contre Dieu. L'homme de cette nation qui a perdu la foi sent obscurément le reproche des aïeux et l'abandon de la vocation française. La libre pensée, chez vous, est intolérante plus qu'en Amérique ou en Angleterre : elle
entend le reproche de l'histoire qui la condamne. »
Cette fois, la réponse de M. de Glairépée fut d'un autre ton que les précédentes. <( Monsieur, je ne sais de vous, écrivit-il, que ce que vous m'en avez dit. Mais c'est assez pour que mon amitié vous soit acquise. Je vous prie de ne pas me garder rancune si, le premier jour que j'ai causé avec Tous, dans l'hôpital où le hasard vous avait amené, je me suis montré si ombrageux, si rude peut-être, dans la défense d'un pays qui est très évidemment le vôtre, mais que vous connaissez mal, tout en l'aimant déjà. L'instinct ne vous trompe pas. Je suis sûr que vos pères, au temps où l'Alsace se donna au roi de France, furent, ainsi que vous l'avez été, choqués en plus d'un point, quand ils reçurent les garnisons, et changèrent d'obéissance en glosant sur les arrêtés de leurs nouveaux gouverneurs. Désormais, vous n'êtes pas seulement en chemin pour comprendre la patrie méconnue et incomparable : la voie est libre. Continuez de nous écrire, — il avait mis « nous », — n'hésitez pas à dire encore du mal de celle que je ne prétends pas sans défaut, mais qui n'est pas responsable de plusieurs de ses chutes, pas plus que vous ne l'eussiez été des
vôtres, si nous vous avions fourni des béquilles ou des cannes en roseau. Ma fille veut que je vous dise que votre lettre l'a touchée. Je vous serre la main. Clairépée. »
Quatrième lettre de Pierre. « 30 avril. Je suis peut-être indiscret en écrivant une autre lettre, si peu de temps après vous avoir écrit. Les châtelains inoubliables de l'Abadié voudront me pardonner : j'ai une joie à leur annoncer. Et c'est un bien si rare, surtout pour nous, gens de la terre disputée d'Alsace, qu'il faut le partager. Ce n'est qu'une joie mêlée, vous le comprenez. Voici : ma mère m'écrit que mon frère Joseph, dont elle n'avait pas de nouvelles depuis de longues semaines, a quitté une garnison lointaine d'Allemagne, où on le gardait en réserve avec beaucoup d'autres. Il a été dirigé vers la Pologne. Il se bat contre les Russes depuis plus de deux mois. L'affreux cauchemar disparaît, du frère pouvant tuer son frère. A présent, il me semble que je n'aurai plus peur de rien. La lettre est parvenue à ma mère, par la Suisse. Elle était datée du début de mars. »
Cinquième lettre de Pierre. « lo mai. Je ne sais si l'infirmière qui dépense une si tendre bonté
pour les blessés de Saint-Baudile, ne sera pas tentée de plaindre encore un de ses anciens malades, qui a été de nouveau blessé- Elle aurait tort, et je veux l'empêcher de s'émouvoir, malgré la douceur que j'aurais d'imaginer sa pitié. Je n'ai eu presque rien, un éclat d'obus en haut du bras gauche, mais on m'a obligé d'aller à l'arrière. Nous avons attaqué au nord d'Arras, le 9. Hélas! J'ai vu le spectacle le plus affreux : ce n'est pas le champ de bataille, c'est îa foule des blessés et des mourants attendant aux portes d'un hôpital. Il y avait là un peuple véritable, debout ou couché, remplissant la cour au-dessus de laquelle on avait tendu de grandes toiles que le vent secouait. A chaque instant, des automobiles s'arrêtaient à la porte; des équipes d'infirmiers apportaient, sur des brancards, de nouvelles jeunesses sanglantes. On rangeait les nouveaux venus à côté de ceux qui attendaient depuis le matin, les uns étendus sur des matelas, les autres sur une capote, les autres sur la terre. Si la corvée essayait de pénétrer plus avant, dans ces lignes de la souffrance humaine, des voix s'élevaient . <( Pas par ici ! chacun à son tour ! laissez-les près de la porte : nous sommes les premiers ! » Je pouvais me tenir debout, malgré la faiblesse, et j'étais appuyé le long du pilier d'un
hangar à bois, sur Ja gauche de la cour. Dans l'hôpital, cinq chirurgiens opéraient aussi rapidement que possible ; un aide-major sortait, de temps à autre, par la porte centrale, et, dès qu'il paraissait, toutes les tètes se tournaient vers lui. 11 allait choisir, il y aurait un élu, deux, trois peut-être : la mort qu'on sentait venir allait être chassée, le sang qui coulait arrêté! Des murmures, des prières, des cris, des plaintes, allaient vers lui ; il en venait jusque des extrémités de la cour, de ces pauvres voix qu'il ne pouvait entendre. On lui disait : « Moi, moi!... Je souffre tant!... Je suis arrivé avant le voisin qui a déjà été opéré!... Il y a deux heures que j'attends!... Je vais mourir, hàtez-vous !... Monsieur le major, monsieur le major, prenez-moi! » Chacun essayait de trouver l'argument, le regard, le geste. Lui, le médecin, comme insensible, faisait signe aux infirmiers qui se tenaient en arrière d'enlever celui-ci, puis celui-. là, puis celui-là encore. Il en laissait mourir qu'il jugeait inopérables. Et les uns l'injuriaient : « C'est horrible ce que vous faites » ; les autres, ayant vu qu'on ne les emportait pas, détournaient la tête et se taisaient. Mais, comme ailleurs, j'ai vu là d'extraordinaires beautés morales. Un des plus proches du perron de l'hôpital, un tout jeune, a,ux cheveux
en brosse, au visage pale, aux yeux fermés, se tenait couché sur un brancard, les mains jointes sur la capote dont on lui avait couvert la poitrine. îl ne demandait rien, il devait entendre tout. Le médecin s'approcha do lui, et dit aux infirmiers : « Enlevez! » Alors, la main droite du moribond se sépara de l'autre, et fit un geste : « Laissez-moi. » Lesyeux s'ouvrirent , des yeux que je n'ai vu qu'une seconde; les lèvres dirent : « Non, mon voisin souffre plus que moi. » On le laissa, et il mourut. »
Sixième lettre de Pierre. 24 mai. « Décidément, monsieur, tout n'est pas beau dans la zone des armées, et je vous dem.ande pardon de dire encore le mal comme j'ai dit le bien. Je cherche le bien, et je le trouve, mais le mal est partout. Ma blessure étant trop légère, — presque guérie d'ailleurs, — pour que je fusse évacué au loin, j'ai vécu dans un de ces villages où les troupes ne cessent de passer. La démoralisation y est presque universelle. Jeunes, ou déjà presque vieilles, jolies, plaisantes ou même laides, les femmes, vivant au milieu de cette multitude d'hommes, fantassins, cavaliers, pionniers, soldats des régiments noirs ou des régiments d'Algérie, obligées de céder aux troupes la majeure partie des maisons ou des
fermes, tout le jour regardées, guettées, interpellées, frôlées, amadouées par des cadeaux, courtisées presque toutes pour la première fois de leur vie, ne peuvent résister à tant d'influences, d'exemples et de tentations. Elles deviennent folles ; il n'y a point de morale, point de fidélité, point d'honneur. Les règlements militaires regorgent de mesures de précaution et de répression, mais que peuvent-ils? L'immense paperasserie de ce pays est un des royaumes de la mort. Il ne faudrait pas moins que de la sainteté pour qu'une femme demeurât pure dans ces pauvres villages; mais l'éducation donnée en France ne vise point à former des saints. Toutes les faiblesses viennent delà. La guerre ouvrant la porte à tous les démons de l'enfer, je pense avec une pitié infinie à la douleur des homçnes qui se battent, et qui ont laissé la ménagère dang une de ces maisons. Ils savent, bien souvent, ce qui se passe; plusieurs préparent des vengeances qu'on verra éclater après, pendant des mois après la guerre. Quand on l'aura signée, la paix ne sera oas faite. Il s'en faudra de bien des années. »
Juin, mois des grands jours chauds, avait tué toute la flore fugace de la Garrigue, et les arbustes nains, eux-mêmes, languissaient. Marie, lasse du travail d'un de ces jours de soleil, rentrée dès six heures àl'Abadié, s était assise sur un banc de bois, placé près de la maison, dans la cour d'entrée. De là, on voyait ce qui se passait sur la route. Marie songeait à cette correspondance provoquée par un mot de M. de Clairépée, et qui n'était au vrai, sans formule d'amour, que l'aveu renouvelé d'une tendresse grandissante. Dans sa quatrième lettre, Pierre avait mis « l'inoubliable Abadié » : tout tenait dans ce mot-là, mais n'étaitce pas une autre preuve et bien plus forte, cette
espèce de joie avec laquelle l'Alsacien cherchait et découvrait, autour de lui, les raisons inconnues qui l'avaient poussé vers la France? Marie se disait : « Il plaide devant moi, et mon père laisse aller. » Elle considérait, dans la dernière rayée de soleil, la plus ardente de toutes, celle qui rase la terre, éclaire le dessous des feuilles, et le plein cœur des fleurs, et les parois des pierres jusque dans les cavernes creusées par la pluie, elle considérait les cheminées devenues pourpres de la maison et cette ligne de tuiles de faîte qui, ayant reçu trop de poussière et trop de germes de mousse, ne pouvaient plus prétendre, comme suprême éclat, qu'à celui de l'or rouge. Elle entendit marcher sur la route, du côté de Saint-Baudile, et aussitôt, elle se dressa sur ses pieds. C'est un bien petit indice, le pas d'un homme. Cependant elle était sûre que le passant venait à l'Abadié, et qu'il venait pour elle. En effet, le facteur, qui avait oublié de lui donner, le matin, une lettre, la lui remit. Hubert annonçait sa prochaine arrivée.
« 27 juin. Marie, les permissions commencent, et la mienne sera des premières signées. Joie de venir! Joie de retrouver mon père, toi, l'enfant,' et cette quatrième personne que j'aime : la Pro-
vence! Dire que je n'ai pas vu le printemps ! Provence aux ombres bleues, Provence d'été, je te reverrai, mais la guerre m'aura volé les heures divines où tu promets. Marie, te rappelles-tu, le long de la route de Ghàteaurenard, nos courses de mai 1914, à travers le jardin sauvage de la Petite Grau ? Nous y trouvions en fleur les deux tribus, celle qui est armée pour vivre, et l'autre qu'on dirait née pour mourir trop tôt, après un si court éclat. Nous revenions, les bras chargés de gerbes. Ma part, à moi, c'étaient surtout les ramures des arbustes nains, aux feuilles coriaces, d'une sculpture si fouillée, et dont tu ornais ton « mois de Marie » : les lentisques d'oii les abeilles rapportent un miel aromatique et détestable, mais aussi les nerpruns aux mille petites coupes vertes, où elles s'enivrent ; le chêne à feuilles de houx, dont le gland, à aiguillons recourbés, s'accroche à la laine des moutons ; les cistes qui formaient des buissons roses ou des buissons jaunes; les genêts et, entre tous, le genêt d'Espagne, le très odorant, le très sucré, qui balance ses nefs dorées au sommet de tiges de jonc bien lisses, et dont la fleur nouvelle, au toucher d'une mouche, — te souviens-tu? — éclate et la couvre de pollen. Nous avions des « nids », où nous étions sûrs, entre
les rochesi dans le sable, dans les creux qui gardent une goutte d'eau, de rencontrer à foison tantôt l'asphodèle blanche et veinée de violet, tantôt les touffes, fleuries en capitules bleues, de notre « Bec de passéroun » ; tantôt cette liliacée qu'on appelle chez nous le dragon, délicate et forte, qui tend au grand soleil ses six pétales d'améthyste; tantôt, — tu chantais en l'apercevant, — l'orchis-abeille, brun et pourpre; tantôt « le pied de perdrix », ou bien la coronille. Et au-dessus de ces corbeilles, que d'ailes en mouvement tout le jour!
» Marie, même en juillet, la Garrigue sera belle : desséchée, âpre, mourante de soif, je l'aime encore. Meste Francès Souisset m'accompagnera, s'il le veut bien ; il doit savoir où sont gîtes les lièvres, et dans quelle solitude, parmi les galets et les herbes sèches, les nouvelles arrivées, les cailles, ont fait leur nid?
» J'ai résisté à une année de guerre, j'ai été si voisin de la mort que la vie, la vraie, celle de chez nous, va me paraître d'une douceur infinie. »
Quelques jours plus tard, comme elle était au même endroit, et presque à la même heure, mademoiselle de Clairépée se Jeva encore, entendant
marcher au loin. Elle cria : « Hubert 1 » Une voix forte, pleine, chaude, répondit : « Me voilà ! » Et plus sourdement : « Ah ! Marie, Marie, quelle joie ! » Ils s'embrassèrent sur la route. Aussitôt, comme si les minutes eussent été trop précieuses pour qu'en les gardant pour soi, on ne les volât point à quelqu'un :
— Viens voir papa, il est là!
— Où?
— Dans le jardin, il bêche parce que le jardinier est parti, tu sais?
— Mais non, je ne sais pas.
— Si, si, viens!
Et, riant, se tenant par le bras, ils traversèrent la cour de l'Abadié, crièrent en passant, tous deux ensemble : « Bonsoir, Marine, c'est Hubert ! c'est moi ! bonsoir y> , et avant même que la vieille servante eût pu sortir de la cuisine, coupèrent en diagonale la terrasse, et, trottant du même pas, légers, délicieux à voir, arrivèrent au bout du jardin, au pied des abricotiers et des grenadiers, dans le verger où, nu-tête, vêtu d'une chemise de flanelle et d'un pantalon, le maître de l'Abadié achevait d'émotter une plate=bande en bor4ure, pour les laitues de septembre» Qaand il aperçut son fils, M. de
Clairépée changea de visage. Qu'il y avait de distance entre sa pensée et celle de ses deux enfants qui accouraient à lui! 11 ne sourit point, il fut près de pleurer : la joie, qui a ses lendemains, l'avait trop souvent trompé pour qu'il se laissât prendre à son premier bonjour. Il embrassa Hubert, puis s'éloigna de deux pas, laissant tomber la bêche, reprenant sa veste accrochée à la branche basse d'un arbuste.
— Tu as pris de la force, tu as bonne mine, tu es magnifique. Est-ce qu'ils sont tou toi, les camarades?
— Tous ceux qui ne sont morts ou bl Il riait en disant cela, cet Hubert pleii
nesse, échappé au danger, et qui revenait Mais le père demeura grave, et ce fut a' qu'il fit semblant de sourire en disant :
— Ton Maurice est superbe aussi, nous l'avons bien gardé, Marie, Marine et moi.
— Viens le voir? dit Marie.
A l'autre bout du jardin, déjà, Marine s'avançait, amenant l'enfant auquel elle venait de , mettre un costume tout neuf, et qui reconnut son père sous l'uniforme, et l'admira, et l'embrassa, comme s'il eût compris la guerre.
Ce fut une belle soirée, puis une belle veillée]
HUBERT 34o
au salon, fenêtres ouvertes. On parla de guerre, puis des plus petites choses de la famille, du domaine, et de Saint-Baudile. Hubert écoutait les nouvelles de la maison avec l'obligeante curiosité de l'homme qui n'en est plus. Ni le départ du garde, ni le refus de payer du locataire Maximin Fustier, ne semblaient le toucher, lui, si sensible autrefois au moindre incident de la vie rurale. Tout de suite, il revint à des histoires de régiment. Il tirait après lui ces chères âmes inquiètes, effrayées, attendries, qui n'imaginaient qu'une chose dans ces tableaux rapides de la guerre : le péril qu'Hubert avait couru", et qui demeuraient tremblantes pour un peu de temps, puis, voulant sortir de là, tâchant d'échapper à la guerre, reprenaient le thème de la vie ordinaire, et disaient :
— Tu ne seras cependant pas fâché d'apprendre des nouvelles des Clarens ; ce sont des millionnaires, à présent ; et aussi de la bonne madame de la Move, un modèle d'infirmière-major, d'une charité qui ne se lasse ni de veiller la nuit, ni de parler le jour. Elle est admirable : si elle pouvait seulement t'apercevoir !
— Oh ! mais non ! j'ai mieux à faire ! Demain... Papa, avez-vous pris soin de mon fusil?
— Je l'ai graissé deux fois moi-même, dit Marie : pas une tache de rouille.
— ■ Eh bien ! demain, je fais mon ouverture aux cailles.
— Tu n'y penses pas, interrompit M. de Glairépée, que diraient les gendarmes? Fin juin?...
— Les gendarmes sont des gens, mon père, qui ne se battent pas, et ils n'ont plus qu'à obéir aux gens comme nous, qui se battent. Pensezvous sérieusement, non, pensez-vous qu'un homme qui se bat depuis onze mois, et qui a risqué cent fois sa vie, puisse être empêché de tuer une caille? La chasse aux Boches continue d'être ouverte pour nous, donc toutes les autres. Je n'ai plus de chien, puisque l'épagneul a des rhumatismes ; mais Bouisset ne refusera pas de me prêter sa chienne Mirza, qui se couche devant une caille comme nous devant un tir de barrage. Donc, demain, à six heures du matin, je pars. Je commence par le clos de la Grande-Garrigue, je continue de monter à travers la Petite Crau, par les Olivettes, les champs de pierre, les ronciers, et le domaine brûlé, au sommet, vous vous rappelez, où nous avons tiré soixante coups de fusil, un jour d'ouverture ?
Flatté, rajeuni par ces éclats de voix, et par
cette ardeur, et par les souvenirs qui ramènent, de si loin, des joies qu'on croyait mortes, M. de Clairépée se mettait peu à peu à l'unisson. La conversation entre le père, le fils et Marie, ressembla beaucoup à celles qu'on tenait autrefois, au Mas de l'Abadié, quand le monde était en paix ; beaucoup, pas tout à fait : par moments, les yeux qui se posaient sw ce jeune visage mâle, sur cet uniforme de cavalier, en recevaient une image trop nette, trop différente de ces souvenirs et de ces projets dont on s'entretenait, et alors ou se taisait, et on avait besoin d'un certain effort pour continuer de dire : « J'ai déjà prévenu Marine; tu trouveras du pain, du beurre, du vin sur la table de la salle à manger ; les cartouches sont dans le placard de la chambre de réserve, personne n'y a touché... » Quand ils se levèrent et montèrent l'escalier oui con-
duisait aux chambres, M. de Clairépée demeura en arrière avec Hubert. Il le prit par le bras, comme pour s'assurer qu'il avait bien là, près de lui, son fils, son Hubert, vivant, content, sans blessure. Et il demanda à voix basse :
— Dis-moi, entre nous, cette guerre?
Si la bougie que portait Marie, à quelques mètres plus haut, avait pu éclairer plus vivement
le visage de l'officier, son père aurait vu qu'Hubert prenait une physionomie bien différente de celle qu'il avait eue jusque-là.
— Affreuse, dit le jeune homme. Je puis vous le dire à vous : entre la guerre que j'avais rêvée et celle que je fais, il y a autant de différence qu'entre un carrousel et un abattoir ; mais cela, Marie ne doit pas le savoir, n'est-ce pas ?
Tous deux ils regardaient la jeune fille, qui j arrivait au palier de l'escalier, et, à demi dé- j tournée, les attendait, heureuse.
Le lendemain, pendant plus d'une heure, on entendit de l'Abadié les coups de fusil de ce chasseur que la guerre avait fait braconnier, et qui avait dû lever des cailles, peut-être même des perdrix, dans les herbes et les touffes d'arbrisseaux des garrigues. Puis les détonations s'éloignèrent. Hubert avait prévenu qu'il ne rentrerais pas pour déjeuner. Il ne revint, en effet, qu'après quatre heures, et si las qu'il lui fut impossible de causer comme la veille, et de passer la soirée avec Marie et son père. A peine eut-il dîné qu'il demanda son lit. Le lendemain matin, jusqu'au déjeuner, il s'amusa, comme une maman, avec Maurice, qu'il avait fait venir dans sa chambre.
Ce jour-là était le dernier, car, avant d'arriver
Hubert 349
à l'Abadié, Hubert avait passé trente-six heures chez les parents de sa femme, braves gens auxquels, dans le deuil, il était demeuré fidèle. Ils habitaient une propriété un peu moins méridionale que l'Abadié, dans le voisinage immédiat de la ligne de Lyon à Marseille. M. de Clairépée, désireux de profiter de ces dernières heures que son fils passerait en Provence, ne le quitta presque pas, de midi jusqu'au dîner, de telle sorte que Marie, qui avait demandé congé à l'hôpital, ne trouva que peu d'instants pour causer avec Hubert d'un sujet dont elle ne parlait à personne. Comme M. de Glairépée recevait un voisin, dans le salon, Marie et Hubert s'en allèrent en haut de la Garrigue, sous les vieux oliviers ; ils s'assirent sur l'herbe pelée, et Marie commença tout de suite :
— J'ai un secret, Hubert.
— D'amour?
— Evidemment. Tu vas le savoir. Je ne sais que faire, tu me donneras conseil.
■^Pendant qu'elle parlait et qu'elle lui racontait le séjour de Pierre à l'hôpital, et le dîner à l'Abadié, et le départ des anciens blessés, et comment une correspondance s'était établie entre Pierre et M. de Glairépée, le frère, à qui cette his-
Loire d'amour rappelait tant de souvenirs, devenait triste. Marie ne le voyait pas. Elle était toute à son sujet, à cette question quelle s'était faite tant de fois : « Dois-je faire entendre à Pierre Ehrsam qu'on ne serait pas fâchée de le connaître mieux, qu'il a toute permission pour parler de lui-même, et de souvenirs qui ne seraient pas militaires? » Quand elle eut vanté, avec cette mesure que le besoin de gagner sa cause ne lui faisait pas abandonner, le caractère énergique de Pierre, sa droiture, son courage simple et la beauté de l'homme, elle se pencha, cherchant les yeux d'Hubert, qui erraient distraitement parmi les olivettes.
— Tu veux mon avis? Es-tu certaine de n'avoir rien dit?
— Oui.
— Eh bien ! garde ton secret.
— .Je n'ai rien dit, mais, dès lors qu'il écrit à mon père, avec l'espoir que ses lettres seront lues par moi, si je n'arrête pas cette correspondance, je l'encourage donc; j'accepte ces hommages; j'admets l'idée que monsieur Pierre Ehrsam peut me demander en mariage : et mon secret n'est plus qu'une moitié de secret.
— Garde alors cette moitié. Ne t'engage pas.
Elle mit la main dans la main de son frère, qui persistait à ne point regarder Marie.
— Tu veux me faire de la peine ?
— Oh ! non !
— Qu'as-tu alors? Te voici qui me troubles pour longtemps. Tu es cruel.
— J'ai pitié de toi, au contraire, et de lui qui m'est bien indifférent.
— Veux-tu dire que je me trompe?
— J'en ai peur.
■ — Que sais-tu de lui ?
— Son nom, son âge et son amour, mais voistu, Marie, ce n'est pas le temps d'aimer.
Marie et Hubert se levèrent, et descendirent la pente. Hubert se tenait près de sa sœur, qui disait :
— Je me reproche d'être faible, en effet.
— Toi, la forte !
— Demain, cette nuit, je penserai que tu me désapprouves, je croirai que tu as raison, mais je sens que je ne t'obéirai pas.
— Je n'en doute guère, va ! Pendant que les étoiles tomberont du ciel, et que le soleil s'obscurcira, le monde continuera encore d'aimer... Ne te fais pas de peine, et surtout ne crois pas que je désapprouve ton choix. Je n'ai pas le
3o2 LES iNOIJVEATJX OBERLÉ
moindre doute sur ce que tu m'as dit, Marie. Mon père et toi, toi surtout, vous ne devez pas vous tromper... Mais, moi qui ai souffert, je voudrais t'épargner peut-être une douleur pareille.
— Gomme les mots les meilleurs sont peu puissants !
— Hélas!
— Je suis tentée de t'en demander pardon.
Il voulut partir de bonne heure, dans l'aprèsmidi, afm de prendre le chemin de fer départemental à Ghâteaurenard, au lieu de se rendre à la gare de la grande ligne, au pied de la Montagnette.
— J'irai à pied, Marie, veux-tu venir?
Elle était prête. M. de Glairépée et Maurice les regardèrent s'éloigner sur la route, puis rentrèrent. On marchait en bordure de la plaine, dans l'ardent soleil. Marie avait ouvert son ombrelle, et, la levant plus haut que d'habitude, elle en partageait l'ombre avec ce grand capitaine de dragons, qui riait et se laissait faire. Tant qu'ils se sentirent en vue de la maison, ils demeurèrent silencieux, et ils se hâtèrent. Puis ils se mirent à causer, si doucement qu'en vérité, ils ne se souvinrent pas d'avoir passé ensemble une heure plus courte. Il disait :
— Tu ne saurais comprendre le prix des images que j'emporte; toute ma Provence est dans mes yeu?: ; toutes mes tendresses sont ravivées ; je vous ai retrouvés tels que je vous rêvais ; rien n'a changé à l'Abadié : la fortune est la même, l'intelligence aussi, dans la maison pauvre et pleine de reliques. Toi, tu as embelli.
— Tu crois?
— Je ne sais quoi de trop paisible s'est effacé...
— C'est l'inquiétude que tu trouves belle? Inquiétude pour toi, pour Maurice, pour fes blessés...
— Pour Pierre l'Alsacien ?
— Je te l'ai dit : vous êtes mon tourment de chaque heure.
— Marie, tu n'es plus l'enfant; la guerre aussi a mis ton âme plus près de ton visage ; on devine aux vitraux les lampes allumées.
— Poète !
— Et cela me fait trembler ! Si, tout à coup, dans le sanctuaire, le vent soufflait?...
Ils causaient à demi-voix ; on aurait pu les prendre pour deux amoureux ; à cause de leur jeunesse même, ils disaient les choses tristes avec un sourire, et sans y croire. Elle, du moins, n'y croyait pas. Leurs yeux erraient avec délices sur
éôi- LES NOUVEAUX OBEllLE
la plaine qui n'avait d'ombre qu'au pied des cyprès noirs, et cette ombre était bleue, comme Hubert l'avait dit.
Lorsqu'ils entrèrent daqs Châteaurenard, entre les maisons basses, ils furent vus par les gens gui travailjai^nt à l'ombre. Plusieurs dirent : « Il est joli, le Clairépée. C'est dommage, péchaire ! qu'un si beau garçon s'en aille se battre. » Mais d'autres se trouvèrent, pour riposter : « Eh ! vous ne savez donc pas que les riches ne SQ battent pas? — Etes-vous sûr? — On me l'a dit. » La chaleur était accablante. Une odeur de fruits mArs s'échappait des boutiques à demi-fermé§s et qui semblaient désertes. Les plat9.nes du Cours avaient déjà des feuilles jaunes. En arrivant là, Marie, qui pensait que son frère se dirigerait tout droit vers la gare, le vit traverser le boulevard, et prendre un raidillon qui grimpe la cplline.
— Où vas-tu ?
En même temps, elle se souvint qu'Hubert, musicien passionné, avait plus d'une fois passé l'après-midi à jouer de l'orgue, là-h3.ut, d^ns la tribune de l'église, et elle reprit :
— Je devine : nous n'avons pas d'o}'gue à l'Abadié, et tu es de ceux qui chantent quand ils ont le cœur triste.
HUBERT 3oO
— Oui, Marie, je chanterai, mais pas tristement.
Sur la place haute, l'églige est trapue, n^uve ; des pins-parasols l'enveloppent çn arrière. Marie dit vivement :
— Vos regrets sent courts, à vous qui vous battez! Ou bien vous nous trompez!
— N'en crois rien !
— Comment, à la veille de b9,taille3 où tu pouvais mourir, où tes can^arades allaient mourir par milliers, as-tu' écrit des lettres enthousiastes, des lettres gaies, des lettres fclles ! En vérité, c'est un mystère...
— Oui, un m-ystèrç de tendresse.
— Que faites-vous, quand vous mente? de la sorte ?
— Nous vous disons adieu- Laisser de soi nn bon souvenir, une image claire et souriante : plusieurs s'y sont essayés, j'en suis un, si tu veux.
Il disait cela gravement, comme ceux qui expriment une vérité de foi, à laquelle leur cœur est attaché. Tous deux ils entrèrent dans l'église. Marie demeura dans la nef blanche, et bientôt, Hubert, qui avait prévenu le sacristain, se mit à jouer sur l'orgue de Chàteaurenard, dans la solitude de l'église, de la place, du rocher qui porte
les tours. Il improvisa pendant un quart d'heure, — le dernier de sa permission de soldat ; — il raconta sa peine, son histoire, ses rêves, toute une jeunesse pareille à d'autres, puis, pour achever ce qu'il avait à dire, appelant à lui toute la puissance de l'orgue, essoufflant le sacristain, faisant sonner les voûtes et trembler les verrières, il joua le Magnificat.
Alors il descendit rapidement, et, à la porte, il embrassa Marie qui pleurait.
Ils se quittèrent. Le regardant s'éloigner, elle murmurait :
— Je ne comprends qu'une chose : c'est qu'ils ont été faits pour la plus grande heure de l'histoire de France.
Hubert écrivit, trois jours plus tard, quelques mots sur une carte postale : « En arrivant à la gare régulatrice, j'ai appris que mon régiment n'était plus dans les régions du Nord, et aussitôt je suis reparti, lentement voiture. Heureusement les nuits sont belles. Demain matin, je pense que j'aurai rejoint mes camarades. Je ne serais pas étonné que le régiment fût engagé bientôt. Les nouvelles sont bonnes; celle-là répondrait à un de mes vœux. Ne vous inquiétez de rien, avant que je ne vous aie dit qu'il en est temps. »
On s'inquiéta quand même à l'Abadié ; puis une nouvelle lettre laissa entendre qu'Hubert était en Lorraine, dans un coin qu'il disait tranquille. Les journaux publiaient de longues colonnes sur les combats de Picardie et la prise de Thiaumont. « A quels périls il a échappé! » disait Marie.
Septième lettre de Pierre: c 8 juillet. J'ai rencontré, non loin des lignes, un paysan, vieil homme, dans le champ qu'il avait labouré, hersé, ensemencé, puis sarclé au bruit du canon, et parfois comme un soldat, sans nul souci des obus égarés, qui tombent au delà des tranchées. Il venait voir si le froment avait répondu à ce travail de choix. Je me reposais avant de retourner au cantonnement. Je vis Ihomme entrer dans la rigole, entre deux planches de blé. Il était grand, mais les tiges étaient aussi hautes que lui, toutes égales, toutes parées, aux arêtes des épis verts, de ces flocons blancs minuscules qui sont la fleur du froment. Le vent soufflait de l'est. .Je dis : « Elle aurait pu vous coûter cher, piais vous aurez une belle moisson. — Oui, me dit-il gravement, et le temps est bon pour le blé. Quand il est en fleur, il a besoin du vent, parce que les épis frayent entre eux, voyez-vous, et le vent les fait
voisiner. » Je lui demandai : « Qui a sarclé? Vous n'avez pas Une mauvaise herbe. — Ma femme, mes lilles, mon petit gars. — Personne n'est parti? » Il me montra Un toit effondré, à quelque distance, entre des arbres. « Oh peut ericore y vivre, » ditil. Je lui demandai le tlom dé la ferme. Elle s'appelle la Matutinerie : la ferme du matin, de ceux qui se lèvent à l'aUbe, de ceilX (Jui iie perdent pas une miniite du jour. »
M. de Clairépée qui, d'ordinaire, ayant lu la lettre d'abord, la passait à Marie, sans un ïtiot, dit cette fois : « Ce garçon est un poète, ce qui ne iîie déplaît pas. — La maison où nous sommes ëti a coîiiiii filus d'iin, » répondit Marie»
Huitième lettre de Pierre: « 15 juillet. Près de l'hôpital, j'ai càiisé, dans la rue (Jui rtièiïe à la gare, avec dés évacués d'un village que i'enhemi tenait en son pouvoir, depuis près d'un an, et qui lui a été arraché le mois dernier. Comment, pourquoi les a-t-on conduits ici? Ils ne le savent pas. Par quelle route? Ils le savent à peine. Ils vdtit, n'ayant plus de volonté, plus de forces, emmenés, ramenés, indifférents, humbles, comme l'eaii qui se plie à tout. Je les ai rencontrés, ils m'ont demandé le chemin de la gare ; c'a été la
présentation. Nous sommes allés ensemble vers la maison de briqtle où ils attendront, une fois dé plus. Les trois auxquels j'ai parlé m'ont dit quelque chose delellt- âme, et c'est jjoiltquoi je le marque ici, puisqueje n'ai paS la permission d'exprimer la îhienrie.
)) Un vieux, en redingote, portatit sur le ddS tin pacJUet enveloppé dans un drap coiiSU, un hofntîie d'aii tnoitife soixattte-dix ahs, l'air un peu égaté, le front à demi couvert par des mèches blanches, de la |)Oinfe desquelles coulait la suetit-, m'a dit :
)) — Moi, monsieur, ilâ disent que mon fils est mort, je l'ai appris le jour où nôUs avons été délivtés. 11 faut bien dire délivrés, mais on ne peut pas dire hetif eux, rt'est-cepâë? Oui, je l'ai appris, avec tous les détails, d'iltl Soldat qui avait vu tômbet" mon enfant. Pourtant, le lendemain, j'ai assisté au détilé d'un régiment. Ils étaient plusieurs mille, eh bleu neuf, des jolis gars, jeunes, de son âge. Je ne le cherchais pas, non, bien que je l'aie loujoilrs dahs l'idée. Et, vrai comme vous êtes devant iilëi, je l'ai vu. C'étaient ses yeux bleus, qui regardaient toujours en avant, sa petite mousiuclie retroussée, son pas relevé. J'aicru qu'il allait tourner là tête, je l'ai même appelé. Pas assez haut, iaiit Ctoire : il a continué, toujours droit. Je
3GÛ LES NOUVEAUX OBERLE
ne pouvais pas courir. Mais personne ne m'empêchera de croire qu'il était là, que je l'ai vu, que je le retrouverai. »
» Une femme marchait à ma gauche, forte, alerte, dont les joues avaient dû bien souvent rire et former la pomme, au temps de prospérité. « Le mien, me dit-elle, il est sûrement mort. Ils l'ont enterré au coin d'un bois. Je sais l'endroit ; j'ai la carte, avec une croix qui marque où on l'a mis. Il y a son nom, sur la croix, avec le dessin de la médaille militaire qu'ils lui ont donnée, pour sa mort, même un peu avant. Toute mon envie serait de retrouver à présent ma maison. Je ne serai bien que là pour pleurer. Elle était jolie, je vous assure, et nette, le samedi soir, comme un sou neuf. Quand mon homme rentrait du travail, — ■ il est aussi dans les armées, — il riait au ménage bien fourbi. A présent, elle est toute tombée. On a vécu dans la cave, avec d'autres du pays. On l'avait payée avec nos journées, sauf deux «ent soixante-treize francs, qu'on devait encore à la Compagnie. A qui faut-il s'adresser, pour qu'on la rebâtisse? »
» Une toute jeune femme, exténuée, muette depuis notre rencontre, portait dans les bras ua enfant de quelques semaines. Elle le portait, sem-
blait-il, sans amour, ne baissant pas les yeux vers lui, ne ramenant pas, au creux du coude, la tête cotonneuse, exsangue, abandonnée, que la marche ballottait. Ne voulant pas avoir l'air de la dédaigner, puisque j'avais parlé aux autres, je lui dis :
» — Il est jolij l'enfant.
» — Non.
» — Laissez-moi le caresser?
» — Non.
)) — Pourquoi?
y> Sans un mouvement de physionomie, elle répondit :
» — C'est un Boche ! Je l'élève parce qu'on ne doit pas tuer les petits...
» — Oh ! je comprends.
» Sa pauvre robe grise se tordait au vent.
» — Mais, quand il sera grand, je l'enverrai en Allemagne, pour qu'il tue son père. »
Neuvième lettre de Pierre. « 26 juillet 49 io. Nous sommes en Artois, dans le secteur où les communiqués du milieu de mai annonçaient que nous avions avancé nos lignes de quatre kilomètres sur une largeur de dix. Plus de maisons : mais la campagne, belle encore par endroits. On m'a
nommé sergent, depuis huit jours. Je revenais, avec ma section, vers l'arrière. Les traces de la bataille ne manquaient nulle patt. Il y avait plus d'herbe foulée que d'herbe debout. Cependant, au milieu de la plaine, un champ de froment, quatre planches longues, étaient couvertes d'une récolte mûre, et qui sentait le pain frais. Six heures du matin, heure des parfums violents. Les hommes, tous, montrèrent les épis : <( Les Boches l'ont semé, mais ils ne l'auront pas, celui-là! — îl est mûr ! » L'un d'eux prit un épi dans sa main et l'écrasa, puis souffla sur les balles du froment qui s'envolèrent. Je dis : « Personne ne fera donc la moisson! )) Quelqti'un cria : « Faisons-ia! J'en suis!... — Moi aussi, moi ailssi!... » Je regrettai un instant le mot que j'àvdis dit. Nous étions attendus. J'essayai de retenir les hommes dans le rang. Allez donc demander de la discipline à des paysans de Ffance qui voient qu'un champ de froment va se perdre! En quelques secondes, les soldats déposèrent à terre le sac, le filsil, les musettes, les bidons. Avec leur couteau, plusieurs avec leur baïonnette dont ils frappaient les tiges comme avec la faucille, ils se mirent à couper le blé. Ils allaient vite en besogne, comme Une bande de pillards. Quand tout le champ fut moissonné,
avec des bouts de corde et des mouchoirs, avec des brins de paille aussi, ils firent des liens. Chacun, sur le sac déjà gonflé et lourd, assujettit sa gerbe, et nous sOinmes rentrés au cantonnement, à une lieue de là, portant sur nos épaules le grain semé, mûri et moissonné au son du canon. Les acclamatiotis des camarades nous saluèrent. Le colonel sortit de la maison dii notaire, sourit, et dit : « Vous donnerez un quart de pinard aux moissonneurs ! :*> Et j'ai inaugé de ce premier pain de la victoire : il est délicieux. »
— Marie, dit M. dé Clairépée, il a l'âme bien faite.
— Je le pense comme vous.
— Il s'adresse à moi, tîiais c'est à toi qu'il pense.
— Peut-être bien.
— Il doit iïie trouver peu siibtil de ne point l'avoir compt-is. D'àùti-e part, je ne puis l'obliger à me raconter toute l'histoif-e de la guerre, et ne lui envoyer, eh retour, que des mots de remerciement, qui me fatiguent, et ne le contentent pas. Cela ne peut durer.
— Si vous lui demandiez...
— Je me setis peu enclin à traiter les choteâ
d'amour. Il y a si longtemps... J'y serais maladroit. As-tu confiance en son honneur ?
— Tout à fait.
— S il te déclare qu'il t'aime, l'accepterais-tu en mariage?
— Pas tout de suite : j'étudierais.
— Mais tu ne rejettes pas l'idée d'être aimée de lui et de l'aimer?
— .le crois même que j'ai commencé.
— Alors, interroge-le toi-même.
— Oh!
— Ce sera plus prompt, et plus clair, et mieux fait : réponds-lui. Nous verrons ensuite.
M. de Glairépée s'éloigna, sans oser se retourner.
Marie demeura une demi-heure, toute seule, adossée au piano, dans l'ombre du salon clos. Elle sentait son cœur s'ouvrir dans sa poitrine, et la joie y tomber et l'emplir. Nul bruit dans la maison. Dehors, les cigales secouaient les rayons du soleil, qui rebondissaient sur leurs ailes, comme le foin dru et nouveau que les faneuses lancent, du bout des fourches.
Répondre ! Oui, elle répondrait ce soir, elle mettrait la lettre à la poste le lendemain matin. Mais tout de suite, à qui dirait-elle son secret?
HUBERT 36o
N'ayant pas d'amie iûre, pas de mère ou de tante habitant là-haut quelque chambre, aux tentures sombres et aux murs décorés de rosaires, elle alla ouvrir la porte de la terrasse, et appela Maurice.
Il vint, au galop de charge, les bras étendus, les yeux étincelants d'une tendresse passionnée, et sauta à cheval sur les genoux de Marie, assise sur le degré le plus bas du perron du jardin, entre les Jeux touffes de réséda qui poussaient là par tradition, sans que personne les semât jamais, o;i remuât la terre à leur pied.
— Voilà, tante }îariel Vous sortez?
— Non.
— Mais si, vous sortez! Vous m'emmenez? Vous êtes si gentille, tante Marie !
Elle l'embrassa, et le tint serré, tandis qu'il se débattait.
— Mon fils,, m.on fils Maurice !
Puis, relâchant l'étreinte, et, au fond des yeux clairs, attentifs, plongeant son regard à elle, qui se faisait tendre, et qui demandait, elle dit :
— Tu te souviens de monsieur Pierre Lancier? Le petit secoua ses boucles encore en ordre et
frisées du matin.
— Non, tante.
— Celui qui chantait, le jour des Rois?
— Ah! oui, le monsieur qui est à la guerre, et qui marche avec des bois?
— Tu l'aimes bien, n'est-ce pas? tu ser^.is cpntent, s'il revenait?
L'enfant, sans dire oui, pasga, snr la joue de Marie, une main câline, et ferma les yeux, pour faire entendre, à sa manière : « Le repos est lu, ma joie est vous, je vous aime d'abord, et ce^ui dont vous me parlez m'est indifférent. Si je coniprenais tout, je vous répondrais autrement ; je ne suis qu'un enfant, qui vous aime, ma tante-mère, Marie. »
Elle vit qu'elle n'obtiendrait pas de Mçiurice cet encouragement à aimer qu'elle attendait de lui, et qu'elle était seule tout à fait.
— Ecoute, va cueillir les tvois plus belles fleurs ; choisis bien ; mets-y le temps : je lui enverrai, de ta part, l'une des trois.
L'enfant, à qui on ne demandait plus que de s'amuser, partit aussitôt, et commença par faire, en courant, le tour du jardin ; puis, il le fit à petits pas, s 'arrêtant.
Le soir, devant sa table, à la grande lumière nue le soleil en allé laisse après lui, dans le ciel, Marie écrivait dans la chambre du premier :
L'Abadié, 30 juillet iplo.
« Monsieur, mon père m'a dit, tout à l'heure, après avoir lu votre derpièfe Jettre, la neuvième, si je ne me trompe, — elle était sûre de ne pas se tromper, — que c'était à moi de vous répondre. 11 a pensé que ces lettres que vous lui envoyez, du front ou de l'arrière, depuis six mois, et qui l'ont intéressé pt touché, si elles étaient un moyen de voiis faire connaître de lui, en étaient peut-être un de vous faire connaître de moi. Des mots qu'il m'a répétés, d'aptres que vous m'avez dits, à l'Abadié, quand vous alliez repartir, et que Maximin Fustier se préparait à vous reconduire à Saint-Baudjle, ont paru à nion père ne pouvoir s'expliquer autrement. Peut-être se trompe-t-il. En son nom comme an mien, je viens vous le demander. Nous avons, l'un et l'autre, tant de confiance en votre honneur, qu'il ne m'en coûte point de ie faire. Usez de la mêm.e franchise dont vous voyez que j'use envers vous. Si le seul désir de recevoir quelque preuve de souvenir d'une maison amie vous a guidé, ou si vous n'avez écrit que pour tromper les heures de solitude, dites-le sans hésiter, et ne vous croyez pas tenu d'ajouter à votre aveu d inutiles compli-
ments. Vous continuerez de vous battre pour une grande cause que vous avez comprise ; moi, ie continuerai de vivre ici, parmi mes devoirs de lîlle, de tante, d'infirmière, d'amie d'une foule de braves gens. Vous serez assuré que nous garderons de vo us, de votre loyauté, de votre bravoure, de votre conversation d'un soir, un souvenir durable et cher. Si vous avez, au contraire, d'autres raisons de souhaiter que des lettres vous viennent encore de l'Abadié, dites-le-moi aussi. D'aucune manière, ne restons dans l'à-peu-près : c'est un état auquel mon esprit, aussi bien que mon cœur, répugne de toutes ses forces. »
* Ayant achevé d'écrire cette lettre, Marie s'approcha de la fenêtre, par où venait l'air encore chaud de la plaine. A travers les prés, de l'autre côté de la route, un jeune homme, un pâtre sans doute, revenant vers Saint-Baudile, chantait. Et elle reconnut une chanson qu'elle connaissait bien :
« Il me prend des moments de langueur Que je ne sais plus où je suis, En songeant qu'à la montagne Il y en a un qui pense à moi. »
Après un court silence, la voix, bien posée, ardente, chanta le refrain, puis reprit le couplet.
« Mais si ma grand' savait Que je parle à un bûcheron! —
j> Quand je le vois qui dévale Avec son fagot de prunellier.
Je sens que mon cœur se fond, Et que j':; suis dans le contentement.
» Mais si ma grand' savait
Que je parle a un bûcheron '. » '.
La voix s'éloigna, et seu' continua de rouler sur la plaine le murmure confus qui monte de la campagne pendant les nuits, oii ni les eaux, ai les arbres, ni les bêtes ne se taisent tout à fait.
Le lendemain, la lettre partit. Un jour encore passa.
Le surlendemain, comme Marie revenait de l'hôpital, et qu'elle allait franchir la grille du mas, elle entendit, derrière elle, quelqu un qui fleurait. Elle ne se détourna pas, mais, ayant
1. Me pren de moument de lagno, Que sabe plus mounte sieu, De sounja qu'à la mountagno N'i en a vun que penso a iéu!
Quand lott vese que davalo Emé soun fais d agnenas.
Sente que moun cor se chalo E que siéu dins lou soûlas f
Mai, se ma Grand sabié Que parle d-n-un bouscatiél
rexpérience de la misère humaine et de ses importunités, elle criit comprendre que cette peine lui demandait secours, comme d'autres l'avaient fait. Elle ne se trôiiipait pas. Dans la cour de l'Abadié, elle fut rattrapée par une femme dont le visage était caché dans les plis d'un mouchoir.
— Ah ! mademoiselle ! mademoiselle !
Marie n'eut qu'à tourner la tête à moitié, elle reconnut cette grosse femme, vêtue d'une robe noire à petits pois blancs, et qui portait au cou, dans un médaillon, la photographie d'un homme encore jeune, au visage commun et décidé.
— Qu'avez-V^ous, ma pauvre madame Glarens? La femme tendit le bras vers des lointains
qu'on ne pouvait toir, mais qu'elle apercevait en imagination.
— Croyez-vous! tout mon malheur, c'est d'être riche à présent. Depuis que mon mari travaille pour la guerre, il a bien changé avec moi : je suis devenue pour lui comme une ouvrière, et vous savez qu'il n'aime pas son monde. Je suis trop vieille, et je ne suis plus assez belle : il m'a chassée.
— Ce n'est qu'un moment d'humeur?
— Vous ne le connaissez pas. Depuis dix jours, ii attendait une nouvelle de Paris : l'acceptation
HUBERt 371
d'un contrat de fournitures de trois millions, sur lesquels il en gagnera bien tin. Toiit à l'heure, il a appris que le ministre avait signé, il a reçu la pièce ofiicielle. J'étais là, j'ai dit : « Tant mieux », et je suis allé à lui; mais, brutalement, il m'a repoussée en criant : « A moi, les petites iemmes, à présent! J'ai trouvé ce qu'il me faut. Toi, la vieille, f... le camp! »
La femme du fabricant d'obus n'avait point de parents ; elle comptait peu d'amis dans la région. Longuement, elle raconta son infortune à Ivlarie. Elle était de ces malheureux, encore tout étourdis par le coup qui les a frappés, et qui sont incapables de résolution et d'effort, capables seulement de gémir et de pleurer. De sorte que mademoiselle de Glairépée, regardant la vieille bâtisse de l'Abadié, où il restait toujours des pièces inoccupées, fmit par proposer à madame Glarens d'habiter, « en attendant », une chambre qui servait de débarras, au-dessus de la cuisine, et reliée à celle-ci par un escalier de service.
Trois jours plus tard, madame Glarens, trouvant bonne l'hospitalité du mas, ne pensait déjà plus à chercher d'autre lieu de retraite ; aidait Marine ; commençait à se faire aimer de Maurice ; donnait enfin des signes de rassérènement.
Or, cette femme, qu'une certaine aisance avait faite demi-bourgeoise, et qui ne pouvait ni revenir à la vie ancienne, ni se passer de commérages, ni retourner à Saint-Baudile, « de peur d'y rencontrer Glarens », ne manquait pas, depuis qu'elle habitait l'Abadié, à l'heure où le soleil baisse, de faire quelque tricot ou quelque ouvrage de lingerie, le dos appuyé à la grille, assise tout près de ce chemin par où descendaient ou remontaient des hommes et des femmes qu'elle connaissait. Plus d'un quittait le groupe des compagnons ou des compagnes, et venait parler à la patronne d'autrefois, dont la mésaventure avait déjà couru toute la Provence. Ce fut en causant avec un de ces ouvriers que, le soir du quatrième jour, elle apprit un événement qui allait bouleverser la vie de M. de Glaire pée et de sa fille. Un cavalier, sa musette sur le dos, regagnant la gare voisine, quitta deux femmes et deux vieux ouvriers avec lesquels il faisait route, vint saluer madame Glarens, et lui dit :
— Ils ne savent donc pas?
— Quoi?
• — Le fils est mort.
-;p- Monsieur Hubert de Glairépée?
— Tué, sans qu'il y ait eu d'attaque, en faisant
sa ronde d'officier dans les tranchées. Je suis du régiment, je sais bien ce que je dis... Xe tremblez donc pas comme cela, madame Clarens, ce n'est pas de votre famille...
— Presque : je sens que ça commence à venir. Ah! les malheureux! Et mademoiselle Marie!... Ce sera sa mort aussi!
A ce moment, Marie ouvrit une fenêtre du premier. Elle avait reconnu l'uniforme des dragons, et elle appela :
— Madame Clarens, est-ce que vous ne parlez pas à un cavalier du régiment de mon frère?
Mais l'homme, entendant cela, se sauva à toutes jambes, et rejoignit ceux qu'il avait quittés. Obligée d'expliquer cette fuite, la pauvre patronne répudiée essaya bien de mentir, et, en temps ordinaire, elle s'y entendait. Mais l'émotion avait été trop forte : Marie devina le malheur, puis voulut le connaître, et bientôt ne douta plus.
Deux jours plus tard, dans le mas en grand deuil, le garde champêtre apporta une dépêche, arrivée à la mairie et annonçant la mort du capitaine « tombé au champ d'honneur ».
Marie, quand les premiers moments furent passés où elle craignit que son père ne mourût d'émotion, reprit la plume avec laquelle, si peu
de jours auparavant, elle avait écrit une sorte de lettre d'amour, comme elle pouvait l'écrire ; et, rapidement, elle traça sur le papier ces mots, à l'adresse de Pierre Ehrsam :
« Monsieur, jetez au feu la lettre qup je vous ai écrite, et n'y répondez pas. Marie 4© Clairépée n'est plus la jeune fille que vous ayez connue, libre d'elle-même. Mon frère vient d'être tué. Mon père, dont la vieillesse est ainsi atteinte, a le droit de compter que je ne le quitterai pas. Un autre surtout a des droits sur moi, que je ne discuterai point : c'est le fils d'Hubert. A présent, il est mon enfant; je dois l'élever; je i'élèverai; je ne me séparerai plus de lui ; mon avenir n'est plus à moi : il est à lui. Adieu. »
Joseph Ehrsam, depuis plusieurs mois, faisait campagne en Lithuanie, contre les {lusses. Ceuxci, refoulés hors de la Prusse orientale, qu'ils avaient d'abord envahie, cédaient peu à peu devant les armées d'Hindenbourg. Depuis le printemps, le gouvernement de Souyalki était envahi. On se battait autour des lacs, erysloppés de forêts de bouleaux et de pins, qui s'étendept à l'ouest de Vilna, et qui coupent la terre lithvianienne de tant de reflets du ciel. La Jutte était sauvage et la pillerie universelle. Pflalheur aux fermes posées le long 4es routes! Les grands paysans aux yeux bleus, pressurés par les troupes russes en retraite, voyaient le lendemain s'avan-
cer des avant-gardes allemandes. Un commandement rauque, des fusils tout prêts, un revolver braqué : « Donne-moi tout ce que tu as ! — J'ai déjà donné aux Cosaques! — Donne ce qui te reste aux vainqueurs des Cosaques! » 11 fallait céder, souffrir par ces inconnus encore plus que par les Russes, et quitter enfin la maison vidée de toute sa pauvre richesse. Les Allemands arrivaient au temps de la moisson, dans un pays où il y avait à manger, pour les hommes et pour les animaux : but premier, but suprême de tous les soldats et de la plupart des chefs. Ils enlevaient les provisions de blé, d'avoine, de foin nouvellement engrangées, ils razziaient le bétail, chapardaient la basse-cour, et poussaient des hurlements de joie, en s'emparant des moulins, des magasins, des villages et des tanneries de Chavli. D'autres corps d'armée, entrés en Lithuanie par le nord et par le sud-ouest, progressaient de même, et, s'enfonçant en coin vers la ville capitale, menaçaient d'en encercler les défenseurs.
La contrée est si vaste cependant, la solitude si profonde autour des chaumières bâties sur les lieux hauts, que beaucoup de familles ne connaissaient quelque chose de la guerre que par les fugitifs. Sur les chemins et les pistes, tant que
durait le jour, des files de chariots s'en allaient, la plupart vers l'orient, et chaque chariot, couvert de toile ou exposé au vent, renfermait les êtres les plus faibles, enfants, vieillards, malades, et aussi le mobilier qu'on avait pu emporter, et des sacs de vivres : tout ce que pouvait traîner le cheval épuisé. Des hommes et des femmes, pieds nus, regardant devant eux la route indéfinie, les herbes, les quelques champs, les eaux mortes des marais entre les troncs blancs des bouleaux, marchaient à droite et à gauche, pensant à tout ce que l'on quittait. Plusieurs des femmes, dévotement, sans avouer la fatigue, priant parfois dans leur cœuf , portaient devant elles une image encadrée de la Vierge, qu'elles appuyaient sur leur poitrine et que soutenaient leurs deux bras étendus : et le soleil, jusqu'à midi, voyait ainsi passer la pire misère, et l'espérance qui reste. Ils disaient entre eux : « Où irons-nous? Où nous arrêterons-nous avec nos petits enfants ? »
Quelques-uns gagnaient Vilna, qu'on croyait bien protégée par l'armée russe ; d'autres essayaient d'atteindre Minsk, ou même, hors de la patrie, la lointaine Smolensk ; mais un grand nombre, que conduisaient l'exemple des aïeux et la tendresse sacrée pour les arbres témoins des
exodes anciens, pénétraient, tout saisis de respect et sûrs désormais de ne plus être poursuivis, sous les voûtes millénaires, dans ies lialliers, les tourbières, les solitudes de la forêt de. Bialowiez, que la main des hommes n a jamais exploitée, réserve de chasse des tsars de Russie, où vit le troupeau sauvage et précieux de§ aurochs. J^es laboureurs dételaient leurs cheyaux; ils disposaient en cercle les chariots autour 4e,3 clairières, et l'on voyait monter, la nuit, au-dessus de l'océan des feuilles, Ja flamme et la fumée des feux qu'ils allumaient. Hélas! ils ne savaient pas que les fantassins et les cavaliers de l'Allemagne les chasseraient de la forêt de Bialowiez, et que, dans l'Europe entière, il n'y avait plus d'asile.
A Vilna, l'inquiétude était grande. Chaque jour, depuis le début de septembre, des officiers, des soldats, des fugitifs, disaient aux habitants : % Tel village a été occupé et incendié pap les Allemands ; telle rivière franchie par ei^x ; la [carrière des lacs a été forcée : ils viennent. » Néaftinaoins, plusieurs de ceux qui donnaient ces tristes nouvelles s'arrêtaient, et, retenus par le besoin d'abri et de nourriture, par la puissance rassurante des grandes communautés humaines, essayaient de trouver place parmi les gens de toute natio-
CELUI DE VILiNA 379
naîité et de toute langue qui s'entassaient dans les habitations aux toits de tuiles grises ou de tôle peinte. Quelques-unes des faniilles aisées avaient quitté la ville, mais d'autres, commandées par l'honneur, déclaraient qu'elles n'abandonneraient pas leur maison, ni leurs voisins, à l'heure du ianger. Le menu peuple continuait de vaquer à ses affaires, de commercer, de causer sur le pas les portes. Les rues étaient plus animées encore jue de coutume. Il n'y avait plus ni Lithuaniens, li Polonais, ni Juifs; mais des malheureux, rapprochés par la commune souffrance, et qui paraient la commune langue des gémissements et les larmes. L'imminence du péril surexcitait la erveur religieuse. On se passionnait pour ou ;ontre l'enlèvement de la Vierge d'Ostra Brama it des cloches des églises. L'image de la Vierge, inrichie d'or et de pierreries, célèbre dans toute a Pologne, honorée des orthodoxes autant que les catholiques, est placée dans une galerie itrée, au-dessus de la rue nommée l'Ostro- Tamska, et qu'on avait pavée en bois, pour que B bruit fût moindre autour du lieu sacré. Lorsu'ils approchent de ce pont sur la rue, les ochers modèrent lallure des chevaux ; quand ils assent sous la voûte, les hommes portent la
main à leur chapeau ou à leur bonnet, les femme se signent. Presque tous lèvent un instant le yeux, pour apercevoir, à travers la grande baie l'image de la Vierge Mère et les cierges qui, tou jours, brûlent autour. Or, en ce moment, 1 Vierge dOstra Brama était merveilleusemen environnée de ces petites flammes des cierges parce que le danger avait réveillé le besoin d'in vocation. Qu'allait devenir l'image sainte, si le Allemands entraient dans la ville? Les caractères les races, les intérêts se heurtaient en cette occa sion, comme en tant d'autres. Les Russe auraient voulu que l'image fût emportée a\ loin, mise à l'ab-ri, tandis que les Polonais refu saient de se séparer de la Vierge protectrice, e l'on voyait, tout le jour, et même dans ces nuiti aussi vivantes que le jour, des hommes, dei femmes, en plus grand nombre que de coutume agenouillés sur les trottoirs ou à l'abri de; arcades de la rue, et qui priaient sans doute, mai: qui aussi gardaient leur trésor. La foule étai grande encore, et vive de propos et de gestes autour des églises, — or, il y a plus de quarante églises dans la ville, — parce que les .Russe; venaient d'ordonner qu'on enlevât les cloches pour les emporter à Moscou. Les catholiques sur-
tout s'élevaient contre cette profanation. En vain, le clergé prêchait l'obéissance aux règlements des :hefs militaires. Le peuple montait la garde au bas des clochers. Les hommes s'y tenaient menaçants, par groupes ; les femmes y venaient pleu- •er. Parfois, mêlant leurs voix, ils chantaient en 3arties les supplications que la Lithuanie, depuis les siècles, chante au jour des douleurs, le Swiety 3o:e, ou l'hymne populaire à la Vierge, Boga Rodzies. A quelques lieues de là, les guetteurs de 'armée russe, dans les roseaux et les tranchées, mtre les lacs, comptaient avec effroi, quand 'aube se levait, les empreintes qu'avaient lais- ;ées les sabots des chevaux sur la boue encore nolle.
Pauvre Vilna! C'était l'heure de l'année où le in passe fleur. Il y avait encore de longues bandes lieues dans la campagne proche. Les prairies talent vertes et solitaires aux bords de la Vilia ; luis les mille collines dont est faite la vallée, 2S unes cultivées, les autres abandonnées à la àture et couronnées de pins et de bouleaux, mêlaient leurs lignes, jusqu'à l'extrême horizon, ù les bois devenaient la forêt. La tiédeur de air, en ce mois de septembre, et sa limpidité appelaient les plus beaux étés qu'eût connus
dS2 LES NOUVEAUX OBERLE
cette campagne heureuse. Le long des pistes, c'était l'heure aussi où les sorbiers sont éclatants.
Le 17, on apprit que les Russes avaient été battus, près du lac de Troky. Peu après, un nombre immense d'hommes, de canons, de caissons, de chariots, d'automobiles, emplirent les rues delà ville, et s'écoulèrent vers l'est. Sur le passage de l'armée, dont les chasseurs de la Garde impériale protégeaient la retraite, il devint à peu près impossible aux habitants de sorlii de chez eux. Le flot continua de passer toute la nuit. Ce jour-là même, le grand-duc Nicolas faisait connaître que la ville ne serait pas défendue. Certains de s'emparer d'elle, les ennemis cherchaient seulement à faire taire des batteries établies dans les bois, ou à détruire des villas appartenant à des familles que les espions leui avaient désignées.
Vers le soir, le 17, une jeune femme polonaise, rose et blonde, en costume d'infirmière de la Croix-Rouge, se tenait sur le trottoir de gauche de la perspective Saint-Georges, près du pont qui relie cette grande voie au faubourg de Zwierzyniec. L'interminable défilé des troupes l'empêchail d'avancer ou de reculer, lorsqu'un officier de la Garde, à cheval, étroitement serré dans cette
foule, regardant partout avec des yeux qui ne voient pas, comme il arrive dans l'extrême fatigue, aperçut tout à coup cette amie d'enfance, eut une sorte de frisson, parut s'éveiller en sursaut, et alors il la vit vraiment, et la reconnut. Il fit avancer son cheval en coupant la route aux trois files de fantassins qui le séparaient du trottoir, et ce simple mouvement, brutal et rapide, fit un remous tout autour du cavalier. Des hommes jurèrent, quelqu'un dut heurter le cheval, ou le piquer, car la bête lança deux ruades, et un soldat tomba, qui fut d'abord piétiné, se releva, et continua, en boitant. Le courant se reforma, dans le tapage, dans le roulement des chariots et des caissons; l'officier s'inclina; il était blanc de poussière; des gouttes de sang, tombées d'une balafre à la temipe, avaient coulé sur la joue gauche, et y traçaient un sillon rouge qui se perdait dans le col de l'uniforme.
— C'est vous, Vladimir Domejko? Quelle rencontre!
Elle riait en disant cela, mais il était facile de voir que son rire triomphait d'une souffrance, celle d'une extrême fatigue, et de l'inquiétude aussi qu'elle avait de se sentir prisonnière de la
foule. Montrant d'un geste d'autres officiers qui l'avaient dépassé, le Polonais tendit la main :
— Venez, je ne vous lâche plus, marchez à côté de mon cheval : je vois hien que vous êtes en peine.
— Extrêmement en peine, et même de rentrer à l'hôpital ou chez une amie. Depuis deux heures, je ne puis bouger.
— Vous dînerez avec nous, nous allons à l'hôtel Saint-Georges. Ce sera un repas rapide, et je m'excuse, madame : l'ennemi est aux portes. J'espère pourtant que ces maudfts nous kisseront le temps de nous restaurer et de boire à votre santé.
Heurtés, poussés, entraînés par le flot, le cavalier et la jeune infirmière firent quelques centaines de mètres jusqu'à la longue façade de l'hôtel. Ils formaient une jolie image de guerre, antique : le cavalier et sa prisonnière. La marée les portait. Arrivé à la hauteur de l'hôtel, l'officier amena son cheval jusqu'au trottoir, et descendit. D'autres, avant lui, avaient mis pied-àterre ; on eut dit que les officiers de la Garde s'étaient donné là rendez-vous : rendez-vous d'hommes riches et aiîamés, au milieu d'une armée qui continuait sa retraite.
En un instant, la salle à manger, aux murs lambrissés et décorés de motifs Louis XVI, fut envahie. Des officiers de tout grade, la plupart aussi blancs de poussière que Domejko, l'uniforme gris taché ou entaillé, s'assirent par groupes autour des petites tables, et ils n'étaient pas plutôt entrés que l'orchestre des tziganes, l'orchestre célèbre de l'hôtel Saint-Georges, dont le premier violon pleurait et délirait de même au temps de paix, commença de jouer comme s'il s'était agi, vraiment, d'amuser déjeunes seigneurs en partie de plaisir. Pas un seul jour, l'hôtel n'avait manqué de clients, depuis le commencement de la guerre.
Les maîtres d'hôtel étaient prêts à servir ; il semblait qu'on eût attendu ces convives de la Garde, et peut-être, en effet, quelqu'un avait-il trouvé le moyen d'avertir le patron. L'infirmière en eut le soupçon lorsque, ayant traversé la salle, elle aperçut un homme de moyenne taille, au visage large et rude, aux moustaches roulées, sur le passage duquel les officiers, même dans cette presse et ce désordre, se levaient et s'inclinaient. C'était le commandant militaire de Vilna, le prince D..., Caucasien d'origine, qui venait s'asseoir à la table où la jeune femme avait pris place,
et lui disait aussitôt, en français : « Nous sommes trop heureux de vous avoir parmi nous, madame, j'ai donné l'ordre à la musique déjouer, pour que vous n'entendiez pas trop le canon. » Et en effet, si les Allemands avaient jugé bon de ne pas bombarder la ville, ils tiraient sur quelques collines, aux environs. Le bruit d'explosions lointaines se mêlait aux accords des violons. Sur un signe du prince, les musiciens s'arrêtèrent déjouer la valse commencée, et tout le monde se leva. Ils jouèrent l'air caucasien, que bientôt toutes les voix chantèrent avec les instruments ; elles chantaient : « Allah verdi Gospod sto boï. » Selon l'usage, le maître d'hôtel chef avait fait distribuer, à quelques-uns des convives, ces grands verres qui tiennent chacun la moitié d'une bouteille de Champagne, et qu'il faudrait vider d'un seul trait jusqu'au fond, quand le prince aurait dit : « Je porte la santé du colonel des chasseurs à pied de la Garde, » ou bien : « Je porte la, santé de Son Excellence le général Ivanowich. »
Les officiers se rassirent, les conversations devinrent plus bruyantes, on mangea h la hâte le premier service. La nuit était tombée. De temps en temps, un des officiers les plus jeunes sortait de la salle, et allait aux renseignements, sur la
perspective Saint-Georges, car on craignait une surprise. Comme il venait de sortir pour la troisième fois, on entendit dehors les cris de la foule. Dans la salle, aucun des convives ne bougea ; quelques-uns seulement, prévoyant ce qui allait arriver, et nayant pas dîné à leur faim, rompant avec tout l'uscge mondain dont ils étaient fiers, s'emparèrent des morceaux de pain à portée de leur main, et des fruits disposés dans les corbeilles. Le guetteur rouvrit la porte, et, sans souci des grades plus élevés que le sien, cria :
— Tous debout ! l'ennemi entre dans le faubourg de Pohulanka !
Le prince caucasien, sans se hâter, tira son portefeuille, et, supposant bien que personne ne songerait à payer le déjeuner, s'approcha du maître d'hôtel, puis tendit au chef des tziganes trois billets de cent roubles, que celui-ci prit entre deux doigts sans s'arrêter de jouer.
Dans l'avenue, à peine éclairée par quelques lanternes, les officiers de la Garde retrouvèrent leurs chevaux. Le flot des troupes en retraite continuait de passer, débordant la chaussée. Ils s'y mêlèrent et, dans la nuit déjà fraîche, promptement séparés les uns des autres, inconnus parmi les soldats des derniers régiments de la défense,
ils montèrent vers la vieille ville, aperçurent, dans l'ombre bleue du ciel, les deux coupoles de la cathédrale, autour desquelles il y avait tant d'étoiles. Bientôt, les collines, les bois, les forêts, séparèrent les armées ennemies. Ce ne fut que bien plus tard que le prince D... et ses camarades apprirent qu'ils avaient été victimes d'un faux bruit, répandu dans une nuit ae panique, et que les Allemands n'étaient entrés dans Vilna que le lendemain.
Le matin du 18 septembre, en effet, quand le soleil se leva, tous les soldats, et presque tous les blessés avaient quitté la ville, qui attendait le vainqueur. Il ne restait plus que les Cosaques, postés par trois ou quatre, à l'extrémité des rues par oii s'avançaient les Allemands. Penchés sur le cou de leur cheval, le bonnet d'astrakan en avant, dès qu'ils avaient vu, entre les façades peintes du quartier de Pohulanka, les éclaireurs des Germaniques, ils tournaient bride, et, au au petit galop, s'engageaient à leur tour dans la longue rue d'Antokol, par oii s'étaient retirés les défenseurs de la ville.
A dix heures et demie, un officier prussien, revolver au poing, sanglé dans l'uniforme grisvert, presque aussi correct '^e tenue que s'il sor-
tait de sa chambre pour la parade, ouvrait à son tour la porte du restaurant fameux de l'hôtel Saint-Georges. Les domestiques, qui appartenaient à toutes les nationalités, n'avaient pas pris la fuite : ils se tenaient, toujours en habit, derrière les portes entr'ouvertes des couloirs de service, et l'un d'eux vint immédiatement à l'appel de l'Allemand, qui demandait : « Champagne! » Mais apercevant, sur les fauteuils, quelques ceinturons, des jumelles, des papiers oubliés par la Garde russe, celui-ci se fit expliquer la raison de ce désordre, fronça les sourcils, et dit :
— Enlevez d'abord, et faites venir le patron. Quelqu'un accourut, qui se donna pour tel, et
causa en allemand avec l'officier. Celui-ci devait connaître à merveille le pays, car il choisit, sans qu'il fût besoin de le conseiller, le lieu, assez éloigné de la ville, où l'état-major de sa division souperaitce soir ; répondit aux objections de l'employé ; déclara qu'il mettrait plusieurs camions automobiles à la disposition des maîtres d'hôtel, qui tous seraient bien traités et bien payés, et répondit enfin :
— Vous dites qu'on tire encore sur la colline où est Ponary?
— Oui, monsieur le lieutenant.
— Je ferai donner l'ordre à nos batteries de se taire : votre armée n'a plus besoin qu'on accélère sa fuite.
Celui qui parlait ainsi était un Prussien des rives de la Baltique, lieutenant d'infanterie commandant une compagnie. Il était grand, maigre, il avait une figure plate, exsangue, large aux pommettes, le teint jaune, des yeux enfoncés, un peu tirés en haut, vers les tempes, si bien que les soldats, saisissant la lointaine reseemblance, l'avaient surnommé « le grand Lapon ». Mais, pour peu qu'on le regardât attentivement, on remarquait l'intelligence, l'extraordinaire énergie de ces yeux gris-bleu, dont les paupières étaient souvent allongées par un tic nerveux. Il s'appelait Otto Gervasius, et c'était bien un des plus rudes jeunes hommes de guerre récemment sortis de l'Académie de Berlin. Nul ne connaissait aussi bien que lui les règlements, les hommes, les chefs, les théories de l'attaque et de la défense par l'infanterie, arme dans laquelle il servait, mais aussi les dernières inventions allemandes concernant l'artillerie ou l'art des fortifications de campagne. Son esprit n'avait point de repos, il vivait pour la guerre. Gervasius ne s'avouait jamais fatigué. Sa haine de toute la latinité l'au-
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rait rendu célèbre, s'il n'avait eu, d'abord, la réputation d'un officier capable, secret, prêt à tout, sûr d'un grand avenir dans l'armée allemande. Jamais, sauf au combat, on ne le voyait rire. Bien qu'il fût, avec ses camarades, d'une correction scrupuleuse, et qu'il ne refusât point d'assister aux soupers, aux beuveries, aux mascarades, mêmes aux pillages organisés par la jeunesse teutonne, on sentait, à la raideur du personnage, à l'immobilité de ce visage où aucun signe d'intérêt, de plaisir, de colère même ne marquait les mouvements de l'àme obscure, que le lieutenant Gervasius avait de la guerre une autre idée que la plupart des officiers de son régiment, qu'elle était son unique pensée et sa vie. D'ailleurs, il était l'hom^ne dont le vin n'avait jamais raison. Ses défauts, comme ses qualités, le rendant redoutable aux timides, il avait pris un ascendant extraordinaire sur le général von Salzmann, commandant la division, et sur le chef d'État-major von Limbourg, de telle sorte qu'en mainte occasion il avait été chargé de missions de confiance. En ce moment, il remplissait une de ces missions, en préparant le souper qui devait avoir lieu à huit heures. Le général avait simplement dit : « Nous sommes vainqueurs et fourbus, deux raisons pour
que ce soit très bien, vous entendez, Gervasius? très bien. » Quand il eut donné ses ordres, Gervasius sortit de l'hôtel. La perspective Saint- Georges était encombrée, à présent, de soldats allemands, et de camions de la Croix-Rouge amenant des blessés.
Vers sept heures et demie, dans un parc, au sommet d'une colline, à une dizaine de kilomètres de la capitale, les officiers subalternes, plusieurs officiers supérieurs de l'État-major, les uns venus en automobile, les autres à cheval, se promenaient et causaient en attendant l'arrivée du général. Quelques-uns, malgré l'iieure tardive, faisant le tour de la villa de Ponary, allaient contempler le sévère paysage qui s'étend vers le sudest : une plaine étroite et longue, ayant en son milieu un lac de même forme, qu'enveloppent d'abord des roseaux, puis des prés, puis des forêts d'arbres verts. La lumière du jour, encore vivante dans les hauteurs du ciel, laissait toute leur grandeur aux lignes de la terre, et faisait luire ardemment, comme un saphir entouré de sombres émaux, le lac au-dessus duquel tournaient des bandes d'oiseaux sauvages.
Ponary, construite sous le règne de Sigismond Auguste, était une longue villa, composée d'un
corps de logis flanqué de deux ailes, le tout bien abrité sous des toits de tôle peints en vert, et qui débordaient largement les murs. Au cours des temps, elle avait changé plusieurs fois de maître, et cette demeure seigneuriale, autrefois très richement meublée, n'était plus guère, au commencement du XX' siècle, qu'une maison peu entretenue, où subsistaient quelques vestiges de son premier état. De belles tentures du xviii'' siècle, des portraits anciens, des trophées d'armes, pendaient aux murs des pièces de réception, et l'on voyait encore, au deuxième étage, un musée de zoologie, qui rappelait l'époque où M. de Buffon apprenait l'histoire naturelle à toute l'Europe. Les Russes ayant établi une batterie en arrière de Ponary, à contre-pente, la villa s'était trouvée exposée aux ripostes de l'artillerie allemande. Le matin même, elle avait été atteinte par plusieurs projectiles, qui avaient détruit l'aile gauche, et les serres, en arrière. Le reste n'avait été sauvé que par un ordre transmis vers onze heures au commandant de l'artillerie ennemie.
C'est là que Son Excellence le « general-leutnant » von Salzmann avait décidé de dîner, ce soir, avec les officiers de l'Etat-major de sa division.
Otto Gervasius avait fait dresser la table dans la grande salle de réception, au rez-de-chaussée. Il était là, veillant aux moindres détails, depuis trois heures de l'après-midi, afin que la fête fût digne des personnages invités et de la victoire qu'ils voulaient célébrer. Les quatre fenêtres de cette salle étaient déjà éclairées. Au s£>mmet de la colline boisée, cette aile effondrée d'une maison de plaisance, dont leâ débris fumaient encore, cette autre aile dans laquelle des soldats et des serviteurs préparaient un banquet, enfin, dehors, sur la pelouse, sur le sable, ces officiers de l'armée victorieuse attendant le chef, formaient un spectacle cruel. Mais les hommes qui le donnaient n'étaient pas de ceux qui songent à la qualité de leur plaisir. Gomme l'heure du rendezvous était venue, ils se réunissaient. Par l'avenue montante, à huit heures précises, ils virent arriver une automobile fermée qui, malgré la pente, allait rapidement. Face à la porte d'entrée, que protégeait une marquise de verre, les officiers, dans le soir tombant, avaient pris l'attitude réglementaire. Son Excellence descendit de voiture, précédée de son chef d'Etat-major, et de ses deux officiers d'ordonnance, le lieutenant Gothein et le sous-lieutenant von Barnekow. Le général était
un homme de taille moyenne, qui avait des épaules démesurées, d'où sortait, sans soubassement visible, un visage carré, d'un ton rouge uniforme, mais deux fois barré par des poils blancs : en haut, par deux sourcils en buisson, éclatants comme les pinceaux de plumes autour des yeux d'une orfraie, et, en bas, par deux moustaches raides, coupées coure. îl avait une voix d'orgue enroué.
— Eh bien, eria-t-il, appétit ?
Il n'y eut point de réponse, mais les têtes s'inclinèrent.
— Est-ce prêt? reprit-il, où est Gervasius?
Le commandant de l'infanterie de la division, colonel von Lobwitz, s'avança, et dit :
— Excellence, il est aux cuisines.
— Fort bien.
. Le grand chef jeta un coup d'œil sur les avenues, les prairies, les futaies, puis sur le ciel d'une limpidité magnifique, où les premières étoiles s'allumaient aux dernières lueurs du jour.
— Pas mal, dit-il. D'ailleurs, la vue d'une conquête est toujours jolie. Allons à table!
La table était chargée de toute l'argenterie qu'on avait pu découvrir en brisant les portes des buffets et des armoires de la villa : on l'avait chargée de
candélabres et de chandeliers enlevés aux salons et aux chambres. Les serres avaient fourni quelques feuillages et des fleurs. Une partie des domestiques du domaine, découverts dans les communs oi^i ils se cachaient, se tenaient derrière les chaises des convives. Plusieurs avaient revêtu la livrée bleue, brodée au col d'un aigle blanc. Des soldats d'infanterie allemande aidaient au service. Les places avaient été distribuées, selon le protocole, par Gervasius qui avait mis le général au bout de la table, au-dessous d'un assez médiocre portrait de Jean Sobieski, qu'enveloppait une auréole de drapeaux de régiments polonais. Cent bougies éclairaient la tablé, d'autres brûlaient sur les appliques disposées autour de la salle, et leur éclat se reflétait sur les tentures de satin jaune qui couvraient les murailles. Devant chaque convive étaient sept verres de Bohême.
Pendant la première demi-heure, on parla peu, on mangea, et tous ces hommes, en vérité, recrus de fatigue, avaient, pour ne pas se mettre en frais d'esprit, cette excuse qu'ils venaient de se battre quatre jours et trois nuits. Mais quand ils eurent bu le premier verre d'un bordeaux dénoncé par l'ancien sommelier de Ponary, et sorti d'une
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cachette au fond de la cave, la conversation commença entre voisins, rude et compassée tout d'abord. On racontait les derniers engagements dans les faubourgs, la veille; comment on avait forcé l'ennemi à rompre, ici, là; et les exploits des régiments, des cam^arades. Parfois, relevant un nom qu'un des officiers venait de prononcer, le vieux Salzmann fronçait ses sourcils blancs, et disait : « Pauvre un tel! Pauvre un tel! » Sauf lui, les convives parlaient bas. L'habitude de la discipline, le sentiment de la caste, maintenaient les distances. Même les jeunes officiers se tenaient raides, sous l'œil des chefs, et continuaient de passer l'éternel examen. On était encore en service commandé : le chef dEtat-major von Limbourg, le colonel von Lobwitz, commandant l'infanterie delà division, le major Kraemer, commandant l'artillerie, les officiers de moindre importance, le capitaine commandant le quartier général, le très élégant capitaine de cavalerie von Wartenberg, le lieutenant téléphoniste officier de réserve Michaëlis, le médecin divisionnaire Postchke, le vétérinaire Roth, le lieutenant de réserve Furrer, chargé du service des gaz nocifs, le juge mobilisé devenu conseiller de conseil de guerre, l'officier de gendarmerie, tous, et ceux-là surtout qui afi'ectaient
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le plus d'aisance et de savoir-vivre, ils étaient commandés, en secret, par le désir de l'avancement. Vers dix heures et demie seulement, ils commencèrent à perdre la notion du temps, de la guerre, de ce qu'il fallait dire et de ce qu'il ne fallait point dire, et on le vit bien quand le général, dont les yeux étaient devenus tout humides, frappant la table d'un coup de poing qui fit trembler la vaisselle et l'argenterie, cria :
— Belle chose que la guerre, n'est-il pas vrai?
— Sainte ! répondit le chef d'Etat-major.
Son adjoint, le capitaine Brûcker, qui pensait toujours comme lui, dit vers l'autre bout de la table :
— Non, pas sainte : désirable serait plus juste. Voyez plutôt.
Rouge, les yeux vagues, il leva les bras, et, d'un geste circulaire, désigna les tentures jaunes, le portrait de Sobieski, les drapeaux, les meubles: tout le bien d'autrui.
— Très bien, capitaine Brûcker, désirable est le mot. 11 faut porter la santé de Brûcker...
En parlant, le général heurtait l'un après l'autre, de la lame de son couteau, les sept verres de Bohême rangés devant lui, et qui rendirent un son différent.
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— Ecoutez, garçons ; ils se plaignent ! Donnez encore du vin à ces héros allemands. 11 y en a dans les caves. Il faut qu'il y en ait ! Sans cela, j'enverrai moi-même, pour vous faire marcher, le lieutenanttiervasius, qui n'est pas iendre.
— Excellence, vous dites bien, répondirent les haut gradés.
Le lieutenant, seul en pleine possession de soimême parmi les convives, ne parut aucunement ému d'entendre prononcer son nom, et continua de s'entretenir à voix basse avec un des soldats qui faisaient le service.
— Ah çà, vous ne répondez pas?
Les conversations bruyantes cessèrent. Le lieutenant, raide, impassible de visage, répondit, d'une voix posée et nette, qui, dans cette salle encore vibrante de l'épais parler des langues avinées, produisit un effet extraordinaire :
— .Je viens d'être averti, Excellence, que l'un do mes sous-officiere demande à me parler. Voilà tout. Je demandais si c'est pour affaire urgente et grave.
— Vous êtes trop hète, Gervasius. Mais faitesle entrer ! Vous n'allez pas, je suppose, quitter la table pour un sous-ofucier?
— C'est bien, Excellence.
L'attention était maintenant portée vers le fond de la salle, vers la porte, derrière Gervasius, par où allaient et venaient les gens de service. Un sous-officier souleva la portière, et pénétra dans la salle. Il était rose de visage, très blond, ébloui par tant de lumière, et, après avoir un instant cherché, du regard, autour de la table, s'avança vers le lieutenant qui s'était détourné.
— Un Alsacien ! dit à haute voix le lieutenant Brûcker. Je n'aime pas à voir ces gens-là dans une fête.
L'officier d'ordonnance, Gothein, appuya sur l'injure.
— Je ne les aime pas plus dans le combat, ditil; ils ne sont pas sûrs.
L'antienne fut reprise par plusieurs qui, se penchant vers le voisin, et s'imaginant qu'ils ne seraient entendus que de lui, mais incapables de gouverner leur gosier et de mesurer leur voix, dirent, les uns riant d'un gros rire, les autres en serrant les dents :
— Race allemande inférieure.
— Inassimilée.
— Pis que cela : indigne de notre grande Allemagne, et de l'honneur que nous lui avons fait, en l'acceptant parmi nous !
— Oh! mon cher, acceptée ! Nous l'avons contrainte, et nous ferons bien de continuer à contraindre ce peuple, qui n'a pas encore compris, non, pas compris...
Cependant, la plupart écoutaient, l'oreille tendue, ce qu'allait dire le sous-officier.
— Excellence, voici le sous-officier Ehrsam, de la réserve, fabricant ù Masmunter, et qui sera bientôt, je crois, Fâhnrich.
Joseph Ehrsam ne broncha pas, il rougit encore.
— Sous-oflicier Ehrsam, reprit tout haut le lieutenant, vous dites que la compagnie a découvert et cerné un officier et trente soldats russes, cachés dans la maison d'un boulanger, et que le sous-lieutenant von Plan ne sait que faire d'eux? C'est bien cela?
— Oui, monsieur le lieutenant.
— Parce que la prison est pleine, les écoles sont pleines, les églises aussi?...
— Eh! mais, interrompit le général, il y a des prés, ce me semble, aux environs ?
11 fit le geste d'épauler, et les rires emplirent la salle. Quelques domestiques en livrée, de ceux qui servaient l'ancien maître, riaient aussi derrière la serviette.
Gervasius ne riait pas. Il se sentait jugé secrè-
tement et avec honneur par ceux qui l'entouraient.
— Dites-moi, ils ont été fouillés et désarmés?
— Par moi-même, monsieur le lieutenant .
— Vous avez bien une pièce de cinq mètres sur quatre, dans votre boulangerie?
— Oui, la chambre, en arrière de la salle de vente.
— Bouclez-y vos trente hommes.
— Et l'officier?
— Sera gardé à vue, à côté. Et qu'on m'attende ! Retournez à la ville.
— Pas encore! dit le général.
11 avait entendu les mots de défiance et de menace adressés par ses officiers aux Alsaciens- Lorrains, et, le vin aidant, l'idée lui était venue de donner une leçon de patriotisme à cet Allemand de seconde classe, à ce « Wacke » comme il aimait à répéter, que le hasard lui envoyait en un moment de victoire. Dans son cerveau, où vivaient étiquetées, comme dans un magasin d'habillement, à côté des principes de l'académie de guerre, un certain nombre de formules prétentieuses, en l'honneur de la patrie, le projet, pour être bien établi, exigea un délai de quelques secondes. Le silence était complet. Les domestiques
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ne marchaient qu'en glissant le pas. L'Excellence avait le regard fixe.
Il eut soin de laisser encore un moment d'attente.
— Gloire à. l'Allemagne! dit-il d'une voix forte- Cette pensée est de notre Tannenberg •' « Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple allemand, et qu'il compte quatrevingt millions de sujets. »
Des murmures d'approbation s'élevèrent autour de la table. Ils se firent plus bruyants qu'il n'eût convenu, à l'extrémité où se trouvaient, près de Gervasius, les officiers les plus jeunes. L'officier de gendarmerie, un peu plas excité que les autres, cria :
— Hoch ! pour Son Excellence le général von Salzmann ! Tannenberg a dit vrai !
Le commandant de l'artillerie, major Kraemer, eut l'audace d'imiter le grand chef. On le vit appuyer les deux mains sur la table, se soulever d'un demi-pied, et dire avec solennité :
— « L'Allemagne est l'avenir du genre humain. » Cela est de monsieur Lehmann.
Le général ayant toléré cette réplique, le chef d'État-major dit à son tour, se renversant sur le dossier de sa chaise :
— « Un seul de nos guerriers allemands, comme il en tombe malheureusement un grand nombre à cette heure, a une valeur intellectuelle et morale supérieure à celle de centaines de ces hommes grossiers et primitifs que l'Angleterre, la France et la Russie nous opposent. »
— Moi, dit d'une voix aiguë le lieutenant de réserve Michaëlis, ingénieur fort diplômé « akademisch gebildet », moi, je citerai notre Kaiser.
A ce mot, ils se levèrent tous, quelques-uns avec difficulté, ne sachant trop si c'était une obligation, mais pour imiter le général qui s'était levé, le premier, au nom de l'Empereur. Quelques-uns regardaient Michaclis de travers, parce que celui-ci avait eu l'idée heureuse, la grande idée.
— Qu'a-t-il dit, nôtre Kaiser? car enfin, il a parlé plusieurs fois! demanda le colonel von Lobwitz, qui ne manquait pas d'une certaine causticité. Mais à le voir, raide, sérieux, le regard droit devant lui, tous furent convaincus que le respect et la curiosité seuls avaient dicté la demande. Et le jeune Michaëlis, rassuré, prononça, en accompagnant la phrase d'un geste de la main gauche :
— (( Un art qui dépasse les limites et les lois que je lui ai fixées n'*st plus un art. »
— Gomme c'est vrai, comme c'est beau! Hoch! répondirent quelques-uns des convives.
Tous se rassirent avec dignité, et on entendit le lieutenant Gothein marteler cette noble pensée de H. S. Chamberlain, l'homme passé à l'Allemagne:
— « L'armée allemande, dans laquelle j'englobe, naturellement, la marine, est, à cette heure, la plus importante institution d'éducation morale qu'il y ait dans le monde. »
Von Salzmann reprit :
— Voilà ce que j'appelle un corps d'officiers! Tous, ici, nous comprenons que l'Allemand est roi parmi les peuples, et que tous les autres, tous ceux qui ne sont pas de la race pure, sont faits pour l'admirer et le servir.
— C'est un peu la formule du catéchisme expliquant les devoirs envers Dieu, murmura Michaëlis, dans un coin. Seulement, on ajoute « pour l'aimer », et ça, nous ne le disons pas.
La face carrée de l'Excellence s'était empourprée. Sans entendre la réflexion du lieutenant téléphoniste, il leva au plafond ses yeux durs, et essaya de rire, personne n'a jamais su pourquoi. Puis, comme rappelé aux réalités de la vie, il regarda, l'un après l'autre, tous les convives rangés autour
de la table. On attendait lëâ paroles qu'il allait prononcer. Il dit :
— Je veux encore boire un coup de Kaisersekt.
Le sous-officier qui commandait le service se pencha.
— Il est prêt, Excellence, il est prêt.
Dix domestiques entrèrent aussitôt, portant les bouteilles de Champagne, venues d'Allemagne dans les fourgons de l'armée. Personne ne faisait attention à Joseph Ehrsam, qui, à trois pas derrière les convives, écoutait sans bouger, n'ayant pas quitté la position du garde à vous. Gervasius finit par se souvenir de la présence du sous-officier.
— C'est bien, retirez-vous, et, comme je l'ai dit, attendez-moi.
— A quelle heure dois-je attendre monsieur le lieutenant ?
■ — Un peii avant le jour.
Désormais, il n'y eut plus de retenue dans la beuverie, dans les propos, dans le tapage. Ces hommes, gorgés de vin et de maUgeaille, échangèrent des propos vagues, se répandirent en menaces ou en attendrissements stupides. Les tostes se succédaient, de convive à convive, imprévus,
tout en gestes, selon l'usage. Le sous-ofticier commandant les maîtres d'hôtel, chargé du message par un des officiers présents, faisait le tour de la table, s'inclinait, et murmurait à l'oreille d'un autre officier : « Monsieur le Capitaine Brûcker, monsieur le Rittmeister von Wartenberg boit à votre santé; » ou bien : « Monsieur le médecin divisionnaire Potschke, monsieur le vétérinaire divisionnaire Roth boita votre santé. » Aussitôt, comme s'il répondait à un défi, et le plus promptement possible, lé capitaine Brucker ou le médecin Potschke se levait, se mettait au garde à vous, se tournait vers le camarade qu'on venait de lui nommer, présentait de loin son verre plein, buvait, présentait encore le verre vide, et se rasseyait.
Douze fois, ce^rite allemand fut suivi. Alors, le lieutenant Gothein, acclamé, proposa de fabriquer lui-même, pour terminer un si bon souper, une (( bowie » comme jamais les plus grands restaurants de Berlin n'en .auraient servi à leurs clients. Un vaste bol à punch en argent fut apporté et posé devant lui, ainsi que plusieurs bouteilles de formes différentes, un grand pichet plein d'un liquide très pâle et mousseux, de la glace en morceaux, un sucrier et deux ananas juteux.
roux, d'un parfum violent, qui venaient d'être cueillis dans les serres effondrées de Ponary.
— Je commence par vous annoncer que, grâce à la haute intervention de Son Excellence, un baril de bière blanche nous a été envoyé de Berlin.
— Hoch! pour Son Excellence! Hoch! pour la bière blanche!
— Je fais d'abord le lit de la bowle, reprit l'officier d'ordonnance.
Disant cela, il taillait l'ananas, avec une adresse extrême, enlevant le noyau, plus dur, et ne laissant guère que les alvéoles gonflées, dont il faisait encore, d'un coup de lame, tomber l'écaillé. Sur le lit d'ananas, il'versa une livre de sucre en poudre, puis la bière blanche, deux bouteilles de Champagne, une bouteille de sirop de framboise, une bouteille de cognac, et, dans ce bain d'une affreuse couleur, fit nager les morceaux de glace très pure de la Vilia. La bowle était faite. On la laissait froidir. Les yeux ronds, les yeux petits et durs, les yeux sournois, entre des paupières appesanties, les yeux en diagonale relevés vers les tempes, tous les yeux la convoitaient. Dans cette concupiscence et cette admiration, l'idée de la supériorité allemande était
encore présente. Quelle autre armée eût fabriqué une bowle pareille, à pareille distance de la capitale? Quelle autre intendance, inspirée par le génie de la race, eût acheté ainsi la bière préférée, pour l'expédier avec les canons et la mauvaise farine ? Quel autre chef, sinon un Allemand authentique, se fût préoccupé, le matin même de l'entrée dans une ville conquise, d'employer tant de soldats pour préparer le souper, au loin, sur les collines, et quel autre eût trouvé aussi ingénieusement, et forcé plus résolument les cachettes murées par les maîtres en fuite d'un domaine bien pourvu?
Les parfaits guerriers Allemands, dans la fumée des vins, bénissaient l'Allemagne pour le breuvage nouveau.
On servit, avec une cuiller à punch, et ils buvaient, les uns penchés sur leur verre et humant la bowle, à petites gorgées, les autres renversant la tète en arrière et avalant d'un trait le mélange dont les divers éléments, juxtaposés plutôt que fondus, irritaient et caressaient alternativement leur palais. Seul, Otto Gervasius, toujours droit sur sa chaise, buvait sans hâte et sans plaisir apparent, et continuait de parler à un voisin, qui n'écoutait plus, d'une manœuvre qu'on avait faite, devant la très forte position d'Ovile. II no
LES NOUVEAUX OBEULE
tarda pas à se taire, et, tandis que les convives, ayant reçu, comme ils disaient, le « coup de massue», riaient, s'interpellaient de nouveau, ou commençaient à s'assoupir, ou se levaient, titubants, il torlsidérait, avec le plus parfait mépris, ces hommes vaincus par le vin, l'eau-de-vie, la chaleur et l'orgueil.
A onze heures et demie, sans un mot d'adieu, le général von Salzmatm se retira pesamment, suivi de ses deux officiers d'ordonnance et du chef d'État-major. Getvasius le rejoignit à la porte de la salle, lui demanda des ordres, fut peut-être compris, reçut, pour réponse, un grognement aflîrmatif, et revint s'asseoir un peu à l'écart. Les autres officiers étaient demeurés à table. Vers minuit, trois d'entre eux, les plus élevés en grade, doritiaient, les coudes abattus sur la nappe ; un autre, plus jeune, la tête appuyée sur le dossier de sa chaise et la bouche ouverte, ronflait. Deux lieutenants, qui étaient sortis depuis une demiheure, réapparaissaient dans l'ouverture de la porte d'entrée, poussant par les épaules deux filles de service qu'ils avaient dénichées dans quelque coin du château. Sauvages et amusées, résistant et riant, elles étaieht à demi enveloppées dans les plis retombants de la portière d'étoffe
CELUI DE VILXA 41!
verte, et leutâ yeux effarés, illuminés jusqu'au fond par la lueur des bougies, brillaient comme ceux de deux jeunes loups passant.
Gervasius jugea le moment venu de terminer la fête, car il avait mieux à faire qu'à regarder ses camarades rouler sous la table, se prendre de querelle ou courir dans le domaine après les servantes. Il se leva, et dit :
— Son Excellence commande que les officiers se retirent. Les automobiles sont avancées.
C'était vrai ; des automobiles étaient rangées devant la villa. Les domestiques, aidés par les chauffeurs, emportèrent quelques officiers qui avaient entièrement perdu conscience.
Lorsque le lieutenant eut vu disparaître, au tournant de l'avenue, la dernière automobile, il revint dans la salle en grommelant :
— C'est dégoûtant: ils se saoulent pour peu de chose ! Sans moi, qui est-ce qui ferait le nécessaire ?
Il était redevenu, en un instant, le maître impérieux et terrible qui ne prodiguait pas les mots, mais, quand il les avait dits, n'en retirait jamais aucun.
Les serviteurs étaient à table, à leur tour, dans la vaste cuisine. Il les rappela.
— Enlevez l'aigle blanc ! A présent, c'est l'aigle noir qui commande ! Plus de livrée ! Tout le monde en tenue de travail! Dans deux heures, il faut que la villa soit déménagée. Toi, vieux Piotr Burlingis, tu indiqueras les dernières cachettes, et tu livreras les clefs : ou bien, tu m'entends?...
La mimique était expressive, et le vieux cocher n'eut pas de peine à comprendre qu'il serait fusillé. Il fut digne, ne répondit rien, et se m.it au travail en essuyant deux larmes au coin de ses yeux. C'était le dernier acte imprévu de trente années de bon temps et de paternel coulage, qu'il avait vécues à Ponary. Dans la salle des fêtes, on apporta toutes les caisses trouvées dans les greniers et les caves. Au moment oii les travailleurs commençaient d'empiler sur le parquet, autour de la table, pêle-mêle, l'argenterie, des panneaux de tapisserie, des candélabres, du linge damassé, des sacs de blé et d'avoine, des pièces de drap du pays, des caisses de bouteilles de vin, et, dans un panier de rotin, quelques vases de porcelaine du Japon, des miniatures, un jeu d'échecs en or ciselé, don d'un roi de Pologne au grand-père du maître du domaine, les serviteurs, surpris, virent entrer un détachement de soldats d'infanterie, conduit par un Feldwebel.
CELUI DE VILXA 413
Tout avait été prévu. Ebaubis, ricanant, silendeux parce qu'ils avaient aperçu Gervasius, les ioldats enlevèrent les caisses, et les portèrentjus- [u'aux camions automobiles quele lieutenant avait ;ommandés pour une heure du matin. Les habiants de la plaine qui regardèrent, cette nuità, dans la direction de la villa, durent être sur- )ris de voir tant de fenêtres illuminées. On "ouillait de la cave au grenier. Une méthode saluante conduisait la bande des pillards ù tous les îtages et dans les combles même, ù cause des résors que Gervasius espérait toujours y trouver, i[ qu'il n'y trouvait point. L'homme à la figure de Lapon exultait. C'était là son orgie, à lui : il imassait le butin, sans profit personnel, sans nême une parfaite connaissance de la valeur des objets qu'il pillait : mais la pensée de la plus grande À.llemagne était dans son esprit, et c'était ù elle que, silencieusement, il faisait l'offrande de chaque pièce de ce trésor de guerre. « A toi, Germanie, ie linge damassé, d'une finesse exceptionnelle, orgueil de ces seigneurs polonais : à toi les pièces de drap conservées dans les armoires, dont la domestique de confiance, la < 6 maîtresse ! » avait la gestion et la garde ; à toi les barih d'eau-de-vie, l'Vî jambons fumés, les sacs d'avoine et d'oignoT>s.
et tout le reste, tout ce qui mit en sueur les soixante hommes de corvée ! »
Un peu avant trois heures du matin, — déjà on devinait un reflet rose, dans la nuit, tout au ras de l'horizon, du côté de l'est, — le lieutenant Gervasius, que six hommes en armes accompagnaient, descendit dans l'avenue, jusqu'à un groupe de hêtres centenaires, sous lesquels la nuit était deux fois sombre.
— Par ici, monsieur le lieutenant,... à la lisière;... tenez, voici le bouton d'appel, gJl l'écouteur.
Un caporal téléphoniste avait, dans les branches basses d'un des hêtres, retrouvé le fil qu'il avait posé quelques heures plus tôt. Gervasius appel », puis demanda :
— Donnez-moi l'observatoire F.
— Vous l'avez.
— Premier lieutenant Gervasius, d'ordre de Son ; Excellence le général von Salzmann. Dans dix ' minutes, envoyez rafale d'obus, dont quelquesuns incendiaires, sur la villa de Ponary.
— Compris, monsieur le lieutenant.
Les automobiles, chargées du butin enlevé du château, n'étaient pas encore au bas de la colline, et la première seulement commençait à s'engager
dans la plaine, quand une canonnade furieuse et courte ébranla la forêt, puis, par ondes rapides, Jes collines voisines, jusqu'à Vilna. Le sommet où était bâtie la villa apparut entier dans l'éclat fulgurant des explosions, les bois, les pelouses, les murs blancs, les toits ; puis, on ne vit plus que des fragments de muraille, inégaux, sans pius aucune forme d'habitation humaine, et qui s'écroulaient parmi des tourbillons de flammes, de poussière et de fumée.
On ne sait pas si les serviteurs du château, et tout le menu peuple disséminé dans les communs du domaine avaient été prévenus.
Le lundi 20 septembre, les rapports adressés par les chefs des différentes unités occupant Vilna et les environs pouvaient dire, avec vérité : « Toute résistance a cessé, les magasins sont ouverts, les troupes se reposent. » Les soldats avaient reçu la permission de franchir les postes gardant les faubourgs delà ville, à condition de ne pas s'éloigner de plus de quatre kilomètres. Aussi, le dimanche suivant, dans un bois de sapins et d'érables, descendant vers la rivière, et d'où l'on pouvait apercevoir, au loin, les ruines noircies de Ponary, une trentaine de soldats dinfanterie allemande
étaient réunis, assis sur la mousse épaisse. Contrairement à ce qui se passe d'habitude, quand de jeunes hommes sont ainsi libérés de la discipline militaire, on n'entendait aucun cri, ni même aucune parole prononcée à voix haute ; cependant ils causaient avec animation, en jouant aux cartes, par petits groupes de quatre. Ils semblaient beaucoup plus attentifs à la conversation qu'àla partie qu'ils jouaient. Si quelqu'un avait pu, sans être Vu, se glisser parmi eux, il aurait tout de suite observé qu'ils parlaient le dialecte alsacien ; toutes les figures étaient alsaciennes, et une certaine exubébérance de geste et de parole eût d'ailleurs décelé l'origine commune, l'origine celte de ces jeunes gens rassemblés dans cette futaie lithuanienne, au cours de la guerre la plus extraordinaire que le monde ait vue. Fréquemment, l'un oul'autre regardait avec attention les sentiers par où quelque témoin pouvait venir. Dans le groupe central, le sous-officier Joseph Ehrsam était celui qu'on écoutait le plus volontiers, et • auquel on faisait des objections. Il était debout, et souvent il observait aussi, entre les arbres, les profondeurs du bois, ou la route, en bas, au bord de la Vilia. — Enfin, disait l'un des hommes les plus jeunes, vous êtes sûr que nous ne resterons pas ici?
CELUI DE VILXA 417
— Sur. Je ne peux pas vous dire comment je lésais, mais je le sais. J'ignore à quelle partie du front occidental nous sommes destinés, mais il n'y a pas à dire : on va nous faire nous battre contre les Français et les Anglais.
— Moi, fit un des joueurs, déjà grisonnant aux tempes, me battre contre des Anglais, cela me sera égal, mais contre ceux de l'ancien pays, non, je ne le ferai pas.
Le premier qui lui répondit n'avait pas plus de vingt ans, il était petit, sec, tout brun, ardent comme un Français.
— Moi non plus !
— Moi non plus !
— Moi non plus!
ïls se rapprochaient les uns des autres, et ne formaient plus qu'une grappe, en vérité, sur la mousse en pente, et, comme ils ne jouaient pas de bon cœur, mais seulement pour se donner contenance et tromper les espions, plusieurs oubliaient de tenir les cartes en main, et ils les laissaient tomber. Les yeux, les jeunes visages décidés de ces gars d'Alsace étaient tournés maintenant vers Ehrsam, qui était au guet, appuyé contre le tronc d'un sapin. Leur haine de l'Allemagne se trouva déchaînée, tout à coup, parce que celui qui avait
parlé le premier de tous, le plus âgé, un gros tisseur de Mulhouse, qui riait toujours, frappa de la paume le tronc d'un arbre, et dit :
— J'ai reçu des lettres de chez moi ; ce sont des tyrans, ces Schwobs : ils condamnent les nôtres à la prison, à pire encore, parce que leurs belles manières ne nous ont pas séduits !
On vit alors que sa plaisante ligure était devenue mauvaise. Et aussitôt des ripostes lui vinrent ; des mains se levaient, pour applaudir discrètement; le murmure des voix montait entre les arbres.
— Moi aussi, j'ai reçu des lettres. Sais-tu que Lucien Guismann, le maître tailleur de Strasbourg, pour avoir ôté son chapeau sur le passage d'un convoi de prisonniers français, a été puni de six semaines de prison? Le juge a eu l'audace de mettre dans le jugement : « Tenant compte de son grand âge ! »
■ — Le grand âge ! ah ! ils en tiennent compte ! Le pasteur Gérold, de Strasbourg, a fait un mois de prison pour avoir donné de l'argent à des blessés français, ' et de même l'abbé Kaspar, de Netzwiller, et l'instituteur de Soufflenheim, qui avait fait crier : « Hoch ! » à ses écoliers, en l'honneur de l'armée française.
— Quinze mois à un artiste de Golmar, Michel Sittler. Devinez pourquoi? Pour avoir fabriqué des statuettes de Napoléon I".
• — Us se rappellent léna.
-- Et le reste, mon vieux! Moi, j'en connais aussi, des victimes de leurs conseils de guerre. Pouravoir propagé, en Alsace, un journal français, sinq mille marks d'amende, et six mois de prison \ madame Malmonte, de Novéant; un an de prijon à cinq petits gars de mon village, Crovisier, Haquelin, Chiavazzo, Couedera, Poirot, qui sont le Rothan, et qui, entendant les soldats allemands ihanter le Deutschland ûber ailes, entrèrent dans 'auberge, et entonnèrent en chœur la Marseil- 'aise! Pour avoir « favorisé les blessés français LU préjudice des blessés allemands », cinq ans de ravaux forcés à la sœur Valentine, de Riedisheim, [ui n'avait rien fait du tout, si ce n'est se déclarer française, devant ceux qu'elle soignait. Je pourais citer vingt autres condamnations, contre des ubergistes, des laboureurs, des serruriers, des Qaçons...
— Je te crois! ils ont déjà, leurs conseils de guerre, distribué trois mille années de prison, en Llsace !
— Mais le plus beau de leurs jugements, c'est
celui qu'ils ont prononcé contre deux jeunes filles, Jeanne Gros et Eugénie Proly, en juillet dernier.
— Ah! ah! dis-nous cela?
— Elles avaient, à Golmar, envoyé des baisers à des prisonniers de France, qui passaient dans les rues. Les Schwobs les ont condamnées chacune à un mois de prison, « pour approche illicite de l'ennemi ».
Les rires duraient encore, lorsque Joseph, d'un geste, rappela ses camarades à la prudence, et dit :
— La réunion d'aujourd'hui est faite pour décider la conduite à tenir, quand nous irons sur le front ouest.
— Qu'ils mettent donc en ligne un corps d'armée tout entier composé d'Alsaciens, reprit un ; jeune, et ils verront uc^e chose qu'ils n'ont pas encore vue...
— Ils ont eu soin, jusqu'à présent, de nous j envoyer contre les Russes : ils se méfient. ■
— Quand je pense, dit un autre, que j'ai attendu les Français à Masevaux, jusqu'à huit heures, le 7 août 1914, et que le train est parti, et que, s'ils étaient arrivés seulement deux heures plus tôt, mes enfants, nous serions tous i du côté où nous avons le cœur!
CELUI DE VILNA 42i
Un autre fredonna :
— « Quand ce temps-là sera venu,
Je ne sais pas si les sapins auront de la neige
Ou si la framboise sera mûre... »
— Ne chante pas! dit Ehrsam. Tais-toi! Nous sommes déjà trop suspects, réunis ainsi dans un bois, entre Alsaciens. Non, voici ce qu'il y a de sûr : nous irons en France, et nous ne pouvons pas tuer des Français.
Des voix, tout autour de lui, répétèrent :
— Nous ne pouvons pas!
— Alors, que faire?
— Ce que d'autres ont fait déjà : quand nous serons en ligne, nous tirerons trop haut, toujours.
— 11 ne faudrait tout de même pas mettre la hausse quand les autres ne la mettent pas?
— Sans doute, mais on vise au-dessus du but, et le plomb passe dans l'air...
Il allait ajouter d'autres mots, mais ayant regardé du côté de la rivière, à droite et en bas, il prit par le bras un de ses camarades qu'il força de se lever, et dit aux autres :
— Remuez un peu, vous tous; faites semblant de iouer : nous sommes vus!
Aussitôt, il sortit du groupe, et commença de se promener de long en large, entre les arbres, causant avec le compagnon auquel il donnait le bras ; plusieurs autres s'égaillèrent dans le bois, et se mirent à jeter des pierres dans les sapins, comme s'ils poursuivaient des écureuils, et à couper des baguettes ; d'autres levèrent en l'air deux doigts qui tenaient des cartes; trois ou quatre s'étendirent sur le dos, et firent semblant de dormir, il ne se passa pas trois minutes avant que n'apparût, montant la pente, un officier qui avait une badine à la main. Il marchait vite, et comme si le terrain n'eût point été en pente. Il ne regardait pas du côté des Alsaciens, mais il venait droit vers eux. Ehrsam l'avait reconnu à la taille, à l'allure décidée, à la peur instinctive peut-être qu'il avait ressentie, dès qu'il avait aperçu la silhouette de l'officier, là-bas, très loin, le long de la Vilia.
Ce fut lui, comme il revenait sur ses pas, du côté où la mousse était foulée, qu'interpella Gervasius, et vraiment le lieutenant était de belle humeur, comme le temps : il y avait une sorte de contentement sur le visage jaune, aux traits tirés, de celui que les soldats observaient en cachette, inquiets pour Ehrsam.
CELUI DE VILNA 42o
— Bonne promenade, Ehrsam, hein, qu'en dites-vous? On ne pourra pas dire que vos chefs ne sont pas soigneux de la santé de leurs hommes ? Vous n'avez pas rencontré de cosaques, je suppose?
L'air de satisfaction qu'Ehrsam avait remarqué s'était déjà effacé. Hautain et secret comme il l'était presque toujours, le menton levé, les paupières à demi baissées, l'of licier examina et compta les hommes disséminés dans le bois, puis, * brusquement, faisant signe au sous-officier de le suivre :
— Venez par ici !
Ils descendirent jusque dans les prés bordant la rivière, et prirent le chemin de Vilna.
— Si je n'étais pas aussi sûr que je le suis de vous, Ehrsam, je m'étonnerais de cette réunion dans les bois, entre Alsaciens. Car j'ai compté, je sais tous les noms : il n'y a pas un Allemand, làhaut.
Joseph Ehrsam avait un don de dissimulation que ne possédait à aucun degré son frère Pierre. Grâce à cela, il s'était tiré de plusieurs fâcheuses affaires, dans cette année passée parmi des soldats allemands. Il fit celui qui ne comprend pas, et se mit à rire, en regardant devant lui les toits et les: clochers de la ville.
424 LES NOUVEAUX OBEREE
— Ah! monsieur le lieutenant, ce sont de vrais enfants : ils aiment à se promener en bandes, .\ jouer, et à parler ou à chanter dans notre dialecte, qui n'est point, assurément, le chef-d'œuvre de l'élégance allemande, mais qui leur fait du bien en passant dans leur gosier, comme un bon verre de bière, vous savez, de cette bière blanche qui gratte la gorge... Je crois que, précisément, messieurs les officiers en buvaient l'autre soir?
— Oui, oui, dit Gervasius, ce sont des souvenirs effacés : le canon les a effacés. Mais vous n'avez pas très bien saisi, Ehrsam, ma pensée. Je voulais dire qu'un autre que moi, bien entendu, qui vous connais, aurait pu se demander si, étant donné le caractère particulariste et la mauvaise tête de vos compatriotes, ils ne tramaient pas quelque complot. Cela s'est vu : j'ai entendu raconter que plusieurs généraux avaient déjà rédigé des ordres sévères à ce sujet, et prescrit de faire toujours accompagner le soldat alsacien en mission par un soldat allemand, de race authentique-.
— Mais, monsieur le lieutenant, l'Allemagne nous a toujours considérés comme étant de race authentique, puisqu'elle nous a réclamés comme Allemands, en 1871.
— Sans doute : je veux dire comme des hommes
CELUI DE VILXA 425
d'une race entièrement loyale... Enfin, que faisiezvous? car je vous ai vus en cercle, puis vous avez fait lever votre voisin, et tous les autres se sont écartés.
— Pauvres enfants, je leur ai dit : « Bonsoir, enfants! » Quelques-uns ne m'ont pas entendu, ils dormaient, comme vous avez pu le voir, monsieur le lieutenant, puisqu'ils ne se sont pas réveillés. Toutes ces victoires les ont fatigués.
— Elles n'ont peut-être pas enlevé cet esprit frondeur que tous les bons offices de l'Allemagne n'ont pas encore pu corriger, et je me disais que trente Alsaciens ensemble, — avec vous, trente et un, — pouvaient bien ne pas former un concert pour chanter les louanges de la patrie allemande. Ai-je tort?
Ehrsam, entièrement maître de lui-même, tourna la tête, et le soldat et le chef se regardèrent au fond des yeux. Gervasius, abandonnant toute feinte, avait repris cette physionomie menaçante, cette manière d'interroger avec précision, de presser du regard et d'inquiéter l'adversaire, qui lui valait d'être si redouté des hommes et de ses camarades eux-mêmes. Il fouetta l'air trois fois, de la badine qu'il tenait à la main, et, tout en
marchant, et sans quitter des yeux Joseph Ehrsam qui soutenait bien l'épreuve, il reprit :
— Je m'entends à corriger les traîtres, vous ne l'ignorez pas, et, s'il y en avait jamais, dans la compagnie que j'ai l'honneur d'avoir sous mes ordres, les choses seraient vite réglées, Ehrsam, et durement.
L'Alsacien répondit, en regardant de nouveau la ville, et du ton le plus tranquille :
— Vous devez bien penser, monsieur le lieutenant, que, du moment que j'étais là, moi sousofiicier, rien ne pouvait se passer que de normal et de licite.
Gervasius leva les épaules, dépité évidemment de trouver chez Ehrsam un esprit plus souple que le sien.
— Je préfère, en tout cas, les promenades oii tous les éléments de la grande Allemagne sont représentés, et je vous le dis une fois pour toutes. Ce m'est une occasion de vous répéter, Ehrsam-, que vous devez donner une preuve de ce loyalisme dont aucun de mes camarades ne doute, pas plus que moi, mais qui vaudra encore mieux quand il aura été solennellement affirmé.
— Que voulez-vous dire, monsieur le lieutenant? Gervasius s'arrêta.
— Mais que vous devez devenir officier! Jusqu'à présent, vous avez refusé. lien meurt beaucoup, des officiers, et, pour les remplacer, les hommes comme vous, d'éducation supérieure, riches, habitués à conduire les hommes dans l'industrie, sont tout désignés.
Avec un geste évasif de la main, l'Alsacien répondit :
— Je suis sans ambition.
— Il ne s'agit pas d'ambition, il s'agit de devoir. Vous avez fait votre volontariat. Vous êtes de bonne famille. Vous vous devez, et vous nous devez de devenir officie^*. Ce serait plus agréable pour vous.
— En effet.
— Les fréquentations vous conviendraient mieux que celles que vous avez tous les jours.
— Que voulez-vous, monsieur le lieutenant, nous autres, en Alsace, nous sommes un petit monde content de peu.
Gervasius, une fois encore, essaya de voir, en le regardant dans les yeux, si Joseph Ehrsam ne parlait point i»*oniquement. Il avait un léger doute. Mais les yeux ternes de l'Alsacien n'exprimaient que l'attention déférente, sans un éclair, sans une ombre de pensée. Le lieutenant, avant
4'28 LES NOUVEAUX OBEtîLE
de finir l'épreuve et de reprendre la marche, fronça les sourcils, tordit cette bouche molle, épaisse, ridée, au-dessus de laquelle quelques poils de félin se hérissaient.
— Inutile de finasser. Je veux que vous soyez officier au service de l'Empereur.
— Soit, je le serai.
— Ah! voilà qui me plaît. Je suis enchanté, Ehrsam, vraiment enchanté. .Je vais répéter votre promesse âmes camarades, et nous vous aiderons à devenir l'un des nôtres. Je pensais bien qu'un jour ou l'autre, votre obstination cesserait.
Une automobile arrivait à toute vitesse. Gervasius ne voulant pas qu'un officier supérieur, peutè[re un officier général, le rencontrât en conversation familière avec un simple sous-officier, fit quelques pas en avant, salua quand passa l'automobile, puis attendit que Joseph l'eût rejoint. Il ' fit cela comme une chose toute naturelle, qu'il n'avait point à expliquer.
— Nous allons, reprit-il, revenir à l'occident avec la division, mais nous ne serons pas envoyés | au front avant quelques semaines, je le présume. Vous aurez le temps de suivre des cours; nous : vous enverrons à Hanovre, et vous deviendrez 1 « Fâhnrich ».
CELUI DE VILXA •42U
La promenade continua peu de temps. Avant d'arriver aux faubourgs, l'oflicier prétexta une visite de poste à faire dans la campagne voisine, et prit un chemin de traverse. En partant, et pour la première fois de sa vie, il tendit la main à l'Alsacien.
(( Quelle sorte de piège m'a-t-il tendu? songea celui-ci, dès qu'il se trouva seul, à l'entrée de la rue d'Autokol. Aspirant ou sous-lieutenant, je serai jjIus près de lui, soumis à une surveillance plus étroite, victime plus assurée, car il me hait, de toute la haine de son peuple contre ma race. Il s'est chargé de me perdre. Si quelqu'un des trente hommes qui étaient avec moi tout à l'heure, dans la forêt, se décidait aujourd'hui à me vendre, je serais bien sûr de ne jamais faire connaissance avec l'école des aspirants de Hanovre... »
Mais aucun témoin ne raconta ce qui s'était passé.
3{ïII
Deux mois et demi plus tard, Joseph Ehrsam se trouvait, en effet, sur le front de F'rance, en face de Reims. 11 était décidément Fâhnrich dans l'armée allemande. Sa tenue réglementaire n'avait pas changé ; mais, à la poignée de son sabre-baïonnette, il portait la dragonne.
Le surlendemain de son arrivée dans le secteur de Cernay, avant le lever du jour, il achevait l'inspection de tranchées que son capitaine, Otto Gervasius, l'avait chargé de faire.
Les batteries allemandes établies à l'est de Reims, au-delà de Cernay, sur les hauteurs de Vitry, de Berru, de Nogent-l'Abbesse, tiraient Tégulièrement, sans hâte, et les obus tombaient
dans le faubourg Cérès, d'où montaient des colonnes de fumée noire et de flammes. Rien ne pressait, en effet : un système de destruction bien ordonné, chaque jour continué, Unirait par ne laisser, aux mains des Français qui s'obstinaient à défendre la ville, qu'un champ de pierres autour de la basilique incendiée. Il était six heures. Joseph s'avança vers un des créneaux par où les guetteurs pouvaient observer la plaine.
(( Ma première entrevue avec la France ! » pensa-t-il.
Et il se prit à rire. C'était vrai : jusque-là, il n'avait rien vu, ou à peu près, de ce pays où on l'envoyait se battre. Encaqué dans un wagon, pendant plusieurs jours, puis obligé de faire de longues marches, au milieu des soldats, dans la boue, dans la nuit, la veille encore occupé à installer les hommes dans le nouveau secteur, à surveiller un arrivage de munitions et à répartir les caisses entre les postes, il aurait été bien embarrassé de dire quels villages il avait traversés, quel aspect avait le champ de bataille, à l'est de Reims.
Ehrsam riait. Mais, quand il se fût approché et que, bien d'aplomb, comme de coutume, il se baissa pour observer, il cessa de rire, et se mit à tirer sa barbe jaune entre ses doigts formant la
bague, ce qui était, chez lui, l'indice d'une forte émotion. Quel vague paysage cependant, et quela nuit était encore maîtresse ! Devant Ehrsam, entre le point où il se trouvait de la tranchée des Vandales et les faubourg de Reims, la distance, — il le savait, — était d'environ deux mille mètres. Un nuage de brume, blanc et fuselé, tendu à quelques pieds du sol, couvrait presque toute cette campagne, et les réseaux de tils de fer et les lignes des Français. Mais au-dessus, et comme portée sur cette nuée, Joseph apercevait la grisaille d'une ville très longue, plate, un peu baissant vers la droite, et que dominait, au milieu, un grand vaisseau d'ombre terminé par deux tours : la cathédrale.
Le froid piquait. Dans la tranchée allemande, des soldats passaient en trottant, pour se réchauffer; l'Alsacien demeurait devant îe créneau, les mains dans ses poches, guettant le jour. Le jour s'annonçait dans les hauteurs du ciel, où diminuait l'éclat des constellations; où le bleu sombre de la nuit devenait pâle et vivant. On commençait à voir, très loin de l'autre côté de Reims, les coteaux de Prouilly et les autres, mais les tours les dépassaient tous, et montaient dans l'azur, et entre elles, déjà, luisait un inter-
valle où tout à l'heure il y avait de la nuit et de faibles étoiles. Joseph, en ce moment, regrettait d'être un ignorant de l'histoire. L'église de saint Remy et de Clovis, l'église de Jeanne d'Arc, l'église des Sacres! Hier matin, il n'en avait pas la plus petite idée. Pour ne pas paraître tout à fait dénué de lecture, il s'était hâté de lire, pendant les premières heures de la nuit, quelques colonnes d'un guide allemand, que le lieutenant Michaëlis lui avait prêté en disant : « Vous combattez contre elle, connaissez-la un peu. » Parmi tant de noms, et de dates, et d'images, il n'avait guère retenu qu'un détail. Lui si pauvre liseur, étranger aux premières notions de l'art de bâtir et de sculpter, il était demeuré en contemplation devant la photographie de la statue d'Eve, posée au bas de la rosace d'un transept. A cette heure même, il la revoyait en esprit, comme si elle se fût trouvée là, au bout du créneau. Singulier garçon, ardent à rattraper le temps perdu, comme une plante retardée! Son âme inculte, mais tendre, s'était émue incroyablement devant cette figure de la Mère du genre humain, vêtue d'une robe longue, la tête à demi couverte d'un voile tout léger, Eve tenant sur son bras et contre sa poitrine le dragon qui l'a trompée, Eve qui se souvient du Paradis, et de
la faute, et de la promesse, etdontle jeune visage a été modelé parce regret, ce repentir et cet espoir mêlés. Elle sourit, la Pardonnée, les Anges sourient au sommet des contreforts, la Vierge couronnée sourit aussi. Dieu ! qu'il y a de sourires dans cette œuvre de la vieille France, et comme on est loin de la grimace, de la menace, de l'air avantageux, etcomme la force est calme etraisonnable! Il avait compris quelque chose de cela, ce Joseph transplantédepuis si peu de temps dans un monde nouveau. Quelques misérables images, des photographies fanées, apportées d'Allemagne par un soldat rêveur, avaient suffi pour éveiller, dans une âme alsacienne, une pitié grande, une sympathie pour cette cathédrale des gloires françaises, que les obus allemands cernaient avecleur flamme et leur fumée.
Le jour naissait; la brume, au pli des terres, avait fondu, et on découvrait, à présent, toute la plaine nue, déserte, où il n'y avait ni une maison, ni une haie, ni un bouquet d'arbres, ni une trace des anciennes cultures, mais seulementdes herbes que personne n'avait fauchées, et qui s'étaient couchées, toutes grises, sous les pluies d'hiver; des rejets de tranchées couleur de craie; des lignes successives de fils et de poteaux, puis,
Les statues des rois 435
coupant à angle droit ces parallèles, et venant du faubourg Cérès, le chemin de Cernay, étroit, abandonné, et que bordaient deux rangs d'arbres sans feuilles. Les batteries de Berru, par-dessus cette plaine, continuaient de lancer des obus ; le bruit des éclatements arrivait, atténué ; le vent poussait les ondes de fumée vers la cathédrale. Il y eut un arrêt du tir. Les fumées se dissipèrent. Le chevet de l'église, rayé d ombre parles contreforts et les arcs-boutants, apparut dégagé comme au temps de la paix, et au-dessus, jaillissant, fleurissant, le revers des deux tours, mieux fouillées et sculptées que ne le fut jamais le plus beau bijou porté par une femme. Car elles étaient, et la basilique avec elles, la parure offerte à Notre- Dame, reine de France. Leciel était devenu bleu. Le jour, par degrés, animait la pierre. Le premier rayon direct toucha les deux plates-formes, descendit, éclaira les longues fenêtres, la galerie des rois, les pignons des transepts, La basilique entière, menacée de mort, souriait aussi, comme Eve, et le dragon ne l'en empêchait point.
Un rire sonore fit se détourner Joseph.
— Ahl ah! ah! Fâhnrich Ehrsam, que faitesvous là? tJe ne vous croyais pas poète, en vérité! Je suppose que vous comptez les coups, et que
436 LES NOUVEAUX OBEREE
VOUS calculez le temps qu'il nous faudra pour nous emparer des bonnes caves, là-bas? Au moins trente millions de bouteilles de Champagne ! Vous êtes un gourmand ! L'envie d'y goûter a dû vous prendre à Vilna, vous vous souvenez? le soir où Gothein préparait une bowle merveilleuse, à laquelle vous n'avez pas touché. Ah! ah! ah! ce cachottier d'Ehrsam !
Le rire, naturel ou forcé, — il était difficile de savoir tout de suite quand cet homme jouait la comédie, — faisait grimacer les traits d'Otto Gervasius. Le capitaine, les mainsdans lespochesde sa tunique gris-vert, que barraient les courroies auxquelles pendaient un revolver et des jumelles énormes, se courbait et se redressait au milieu de la tranchée, comme un homme pris de fou rire, pour mieux montrer combien l'amusaient cette rencontre et ce spectacle de Joseph Ehrsam en contemplation. Les pattes d'épaules, bordées de rouge, et les deux étoiles, disaient son nouveau grade. Des soldats, d'assez loin, observaient le chef. Gervasius, décidément, n'avait aucune envie de plaisanter, car il changea de visage, et faisant deux pas vers Joseph qui saluait :
— Remettez-vous au créneau : que regardiezvous?
— La cathédrale, dit Ehrsam, s'effaçant le long du talus.
— Je le pensais... Belle victime de notre barbarie, n'est-ce pas?... Vous entendez les coups des batteries de Berru?... Tiens, les grosses pièces du fort de Brimont se mettent de la partie... Ah lia royale explosion ! . . . Mais regardez donc, Ehrsam : le coup a porté à moins de deux cents mètres du transept nord... Le nuage de fumée monte aussi haut que les tours... Il va toucher le troupeau des saints et des princes de pierre, dont il interrompt la méditation, comme j'ai interrompu la vôtre.
— Le voilà dissipé.
— Cela devient intéressant : les camarades allemands ont l'air de tirer en pleine cible. Venez sur la banquette : à cette heure- ci, les tranchées sont muettes ; aucun danger pour votre précieuse personne, et j'ai là un instrument de prix, un chefd'œuvre de Gœrtz, qui rapproche tellement les objets, que les statues qu'admirent si fort les catholiques semblent être au bout de la lorgnette.
Sans aucune crainte, dressant sa haute taille et s'accoudant au remblai, Gervasius mit les jumelles au point, observa, et les passant à Joseph qui,
plus petit, avait tout juste la tête au-dessus des rejets de terre :
— J'ai déjà étudié cela, hier. Ils ont juché, aussi haut qu'ils ont pu, ces Français, des personnages qui me sont odieux.
— Eve? dit tranquillement l'Alsacien.
— Pourquoi dites-vous « Eve » ? C'est ridicule. D'abord, au pied de sa rosace du nord, on ne peut la voir d'ici... Mais je devine quelques-uns de leurs rois, qui n'ont cessé de nous faire la guerre, ou de conspirer contre nous. Prenez mes jumelles, je vous permets de vous en servir... Moi, je sais la place de chacun, à présent,... la place de leurs quarante-deux rois... Ils vous plaisent ?
— Je les distingue mal, mais on dit les statues fortréussies, monsieur le capitaine : ce serait dommage de les détruire, lit Ehrsam, en rendant les jumelles à Gervasius.
— Dommage? Détruire de vieilles pierres taillées par des artistes grossiers! Nous avons cent sculpteurs, à Berlin et à Munich, qui feraient beaucoup mieux que ces imagiers du xiii^ siècle. Vous n'êtes pas Allemand, décidément, Ehrsam.
— Ce n'est pas ce que vous me disiez à Vilna.
— J'espérais mieux, en effet. Moi, je voudrais
voir à bas tous leurs Charles, tous leurs Philippe, tous leurs Louis et le reste : leur Glovis qui a combattu les Alamans ; leur Charles Martel, dont ils auraient grand besoin, ii l'heure qu'il esi , leur Pépin le Bref, debout sur son lion; leur Philippe Auguste; leur saint Louis à la bouche ouverte, sans doute pour crier au secours... Tous, ils ont empêché la libre expansion de l'Allemagne. Mais, savez-vous celui que je hais plus que les autres? Une balle siffla, et s'enfonça dans la craie, en soulevant un paquet dherbe sèche, comme un mulot qui se terre.
— Vous pouvez descendre de la banquette, reprit l'officier.
Il descendit le dernier, et, parlant à demi-voix^ avec une expression de colère :
— Je vous donne une leçon que vous n'oublierez pas, et dont vous avez besoin. Celui des héros par eux glorifiés que je hais le plus, Ehrsam, c'est l'homme à la barbe fleurie, né près du Rhin : Charlemagne !
— Charlemagne?
— Ils l'ont mis dans une niche du transept que nous regardons. Ils lui ont donné la taille d'un géant. Ils ont posé sur sa tête la couronne de l'empire romain.
— Je ne savais pas.
— Qu'est-ce que vous savez? des chiffres et la qualité d'un fil de coton... C'est une provocation séculaire à la nation allemande. Charlemagne qui a abandonné le culte du dieu national, de Tuisko, dieu des forêts germaniques ; Charlemagne, qui a préféré aux glorieuses traditions allemandes les professeurs latins, les mœurs latines, le parler latin, abécédaire grisonnant, penché sur le psautier des moines ; roi traître, qui s'est détourné de sa race, et, je vous le dis en face : le premier type d'Alsacien dans notre histoire !
Immobile, devenu très ferme de regard et de visage, Ehrsam répondit :
— Je me permets de vous faire observer, monsieur le capitaine, que je n'ai pas mérité, jusqu'à présent, d'être traité ainsi...
— Jusqu'à présent ! Mais je connais les intetitions, moi, et les conciliabules, et les murmures... Vous osez prendre la défense de toute cette canaille royale française, devant moi, et vous dites que vous ne méritez pas d'être traité de mauvais Allemand? Ehrsam, les obus allemands obéissent à des volontés allemandes. Ceux qui, le 19 septembre 1914, ont incendié la charpente, làbas, percé les voûtes, cassé des bras et des jambes
LES STATUES DES ROIS 44i
de pierre, l'ont fait par ordre. Ils ont bien fait. J'espère que d'autres suivront, et mettront par terre tout ce panthéon de nos ennemis mortels. Moi, j'en rirai, je m'en réjouirai avec tous les bons Allemands. Quant à vous, je vous avertis, pour que vous n'ayez pas à exprimer alors des sentiments français...
— Monsieur...
— Français, je vous dis! Et ne répondez pas!... Vous viendrez me trouver, ce soir, à huit heures. J'aurai des ordres à vous donner.
Ehrsam laissa s'éloigner l'ofiicier, et revint à la place qu'il avait d'abord choisie. Irrité des injures de Gervasius, il était plus encore indigné des propos que le capitaine avait tenus contre l'église des lis de France, contre les chefs de la France, contre tout le peuple qui avait élevé cette merveille et abrité là ses plus grands souvenirs autour de son Dieu. Il se sentait maintenant plus fortement attiré par la cathédrale, blanche dans le matin clair. Il la regardait, et il pensait :
« Voilà donc ce qu'ils visent. Ces hommes, quand ils sont devant un chef-d'œuvre, ont le sentiment de l'infériorité de leur culture, et la rage les prend de détruire le témoin. Tu peux tout craindre, Reims : ils tirent contre l'his-
toire de France dont la leur est jalouse. Beaux évêques, princes, rois, vous êtes pour eux des ennemis, à cause de votre gloire encore vivante. On ne sait plus tous vos noms, chez vos neveux; mais la liste de ces proscrits de pierre, l'Allemagne l'a dressée, elle l'a apprise par cœur. Faudra-t-il que j'assiste à cette exécution, moi, le fils de ce brave homme qui ne pouvait pas seulement entrer sur la terre de France sans lever son chapeau devant les arbres, les sources d'eau vive, les champs, les pauvres choses de ce pays glorieux? Est-ce que je peux continuer de faire partie d'une armée qui déteste Hugues Capet, Clovis, Charlemagne, Jeanne la Pucelle, l'ampoule de l'huile du sacre? Non, Je ne resterai pas. »
Il se détourna, et se mit à suivre, pour retrouver la sape où il logeait, deux soldats qui portaient un seau plein de café de glands doux. 11 avait été salué par eux, au passage. Et, les voyant plaisanter, jeunes, indifférents, cauteleux de visage et d'allure à l'approche d'un gradé, il songeait encore :
« Je vais commander un plus grand nombre de ces hommes... Ils doivent m'obéir. Si je dis : « Ouvrez le feu! » ils ne se feront pas faute de tuer les fils de ceux qui furent les compatriotes
de mon père... Gela ne doit pas être... Je vais combiner mon plan.. J aurai le temps, car le secteur est tranquille... D'ici huit jours, j'aurai bien trouvé quelque chose... En attendant, ce soir, j'ai rendez-vous avec un capitaine que je peux nommer justement mon ennemi. »
Joseph rentra dans l'abri profond et bien aménagé où il couchait, se jeta sur son lit de camp, et dormit jusqu'à midi. Il s'éveilla avec ce sentiment de repos et de plénitude de force qui fait que l'on tient plus âprement aux résolutions prises, et qu'on a plus de hâte de les mettre à exécution. Il devait, pour le lendemain, préparer un rapport, et il se mit à l'écrire sur une table volée dans une des fermes de la colline de Cernay. Chose étrange : tous les m ots qu'il avait entendus contre l'Alsace et les Alsaciens dans le souper de Vilna, au mois d'août, lui revenaient en mémoire, et, plus vivement qu'alors, se présentaient à lui comme des injures intolérables. Elles l'excitaient à agir, elles le pressaient de quitter ces hommes d'une autre sorte que lui, et, puisqu'il y avait une Alsace désormais libérée de leur joug, de revenir là où il devait faire bon vivre à présent. Mais comment s'échapper?
Deux heures après le coucher du soleil, il se
rendit à la convocation du capitaine. Il trouvf celui-ci au fond d'une véritable catacombe en ciment, dans une petite salle ronde, meublée d'une table, de chaises, décorée d'images et de médiocres tableaux pris chez un notaire de village. Gervasius, étendu sur une chaise longue de la même provenance, recouverte d'un ancien chàlej des Indes, tendit la main au Fâhnrich, le fit asseoir sur un escabeau, alluma une seconde lampe électrique pour mieux voir la physionomie de l'Alsacien, et dit à brûle-pourpoint :
— Ehrsam, j'ai besoin d'un homme éprouvé. Les Français font, devant nous, le long de la route de Cernay, je ne sais quel travail dont il faut que je me rende compte. Voilà trois nuits qu'ils remuent, par là, beaucoup de terre, de pierres et de madriers. J'ai pensé à vous.
— Je vous remercie, monsieur le capitaine.
— Je vois que vous acceptez avec empressement.
— Mais pourquoi pas? Etre désigné pour un danger, c'est un honneur.
Pas un mot ne fut dit qui pût révéler la pensée du capitaine allemand, mais il eut une espèce de sourire rapide, lorsque Joseph eût prononcé le mot honneur. Après un silence d'un mordent, Gervasius reprit :
Les statues des rois 445
— Vous avez, en effet, des chances d'être découvert, visé et tué. Regardez la carte.
Il déplia, et étendit sur ses genoux une carte où le tracé des tranchées allemandes et françaises avait été fait à l'encre bleue ou rouge, et corrigé au crayon, d'après les indications des aviateurs et des patrouilles.
— Vous voyez, dit-il : la route de Cernay à Reims est coupée, à angle droit, par la première ligne française, ici...
— J'ai remarqué les énormes rejets de terre, surtout de ce côté-ci de la route.
— Justement; il faut savoir ce qu'ils fabriquent derrière leur réseau de fils de fer. Pour moi, ils préparent là un abri de mitrailleuses et des abris pour canons de tranchées. Je veux être sûr. Vous avez compris?
— Parfaitement.
— Le passage à travers le réseau ennemi est h gauche ; n'oubliez pas cela : à gauche, à vingt mètres des arbres en bordure... La nuil. sera sans nuages ; gelée blanche et pas de lune ; c'est un bon temps pour observer. D'ailleurs, trente minutes après votre départ, j'enverrai d'ici une fusée lumineuse aui vous aidera à bien voir.
— Combien d'hommes aurai-je avec moi?
— Cinq ou six, afin que, si vous rencontrez une escouade en reconnaissance, vous puissiez vous défendre, ou même faire un prisonnier. Nous n'avons personne au poste d'écoute du nouveau boyau : c'est plein d'eau.
— Bien. A quelle heure ai-je l'ordre de partir?
— Dix heures. Demandez des volontaires.
Ehrsam se leva, salua, et il se retirait lorsque
le capitaine, contrairement à son habitude, revint sur la parole qu'il venait de dire, et rappela ■ Joseph.
— Non, dit-il, ne choisissez pas les hommes : je m'en charge.
En disant cela, Gervasius regardait Ehrsam de ce même air qu'il avait dans les bois de Vilna, après le conciliabule alsacien. Il ajouta, espaçant les mots :
— Les hommes de patrouille seront devant votre abri, à dix heures moins un quart. Réglez votre montre.
En quittant le capitaine, l'Alsacien songea : (( Je suis décidément condamné par ce chien de police. Sr, dans le bois de Vilna, il m'a demandé d'accepter de devenir officier, c'est qu'il espérait que je refuserais une fois de plus, et qu'alors
quelque supérieur, que je ne connais pas, m'infligerait une punition exemplaire. Refuser indéfiniment d'être officier dans l'armée allemande, quand on est Alsacien, c'est bien louche! A présent que j'ai accepté d'être officier, il veut se défaire de moi. Deux fois déjà, des reconnaissances, sur ce point de la ligne française, ont échoué;... il n'est revenu qu'un homme, et Gervasius compte bien que moi, je ne reviendrai pas. »
Jusqu'à dix heures moins un quart, Ehrsam fut assez nerveux. Il acheva de dessiner la carte du terrain qu'il allait parcourir, prit un livre, et, après quelques instants, le laissa ouvert sur la table, ne comprenant pas ce qu'il lisait. Puis, il reçut la visite d'un camarade, Fàhnrich comme lui, fils d'un commerçant de Cologne, qui s'excusa de le troubler, et lui dit :
— J'ai appris, Ehrsam, que vous êtes désigné pour une mission difficile, ce soir; j'ai voulu venir vous serrer la main. Nous ne nous connaissons pas beaucoup ; je suis nouveau dans le régiment, mais, voyez-vous, j'ai tellement entendu parler des mauvais sentiments des Alsaciens pour ma patrie allemande, que j'ai tenu à vous marquer, par une démarche, combien j'étais fier de
VOUS voir, au contraire, donner cette preuve de loyalisme. Vous m'excuserez, malgré la différence de nos âges.
Il y avait bien quatre ans de différence d'âge entre les deux jeunes gens, et beaucoup plus de distance encore entre les deux esprits. L'Alsacien regarda, avec une certaine émotion., ce petit jeune, chez qui ne s'était point encore développée la malice de la race, et il dit :
— Mon cher, les romanciers se sont appliqués à analyser les incompatibilités d'humeur entre époux, mais combien cela est plus grave et plus dramatique, quand il s'agit de deux peuples qui ne peuvent pas s'entendre, et qu'il y en a un grand et puissant, et l'autre faible, mais qui ne peut pas céder.
L'innocent de Cologne ouvrit plus largement ses yeux bleus :
— Pourquoi ne pas céder, puisqu'il est le plus faible? C'est une bêtise.
— Jeunesse, dit Ehrsam, la beauté du monde est souvent faite de ces bêtises-là. Allons, aidezmoi à me harnacher. Je n'aurai peut-être plus le plaisir de vous revoir.
— Allons donc, mon cher! Nous nous reverrons au contraire, et je vous souhaite bonne
chance. Le passage dans le réseau de fils de fer est à droite, vous savez.
— Vous êtes sûr? à droite?
— .Je l'ai découvert moi-même, une nuit.
Le camarade rhénan tendit à Joseph Ehrsam le revolver accroché à un des piliers de bois soutenant le plafond de la chambre ; il enveloppa, dans un morceau de journal; un peu de pain qu'il tendit aussi, en disant :
— Croyez-moi, faites comme moi : quand je pars pour une expédition, j'emporte toujours de quoi manger; cela donne du cœur. Je regrette seulemcxit de ne pas apercevoir dans votre chambre quelque bonne saucisse, qui eût si bien accompagné le pain. Mais, vous autres, vous n'entendez rien aux délicatesses.
Ehrsam monta tranquillement les marches delà sape, et trouva, dans la tranchée, six hommes en uniforme gris, le casque recouvert du manchon, assis sur la banquette de tir, à droite de l'entrée. Ils se levèrent en apercevant le Fâhnrich, et celuici, d'un coup d'oeil, reconnut qu'on lui avait donné pour compagnons des soldats de choix, en effet : trois Prussiens, Johann Koster, Willy Reinicke, Heilmuth Rathke; deux Saxons, Heinrich Zeitler et Max Dorfelt; un Badois, Hans Zahn ;
450 LES NOUVEAUX OllERLE
tous très « sûrs », braves d'ailleurs, et tous décorés de la croix de fer. Ehrsam prit la tête, suivit la tranchée pendant huit cents mètres environ, et s'arrêta à l'entrée d'un boyau récemment creusé, qui s'avançait en zigzag, vers la route de Reims à Gernay. Contrairement aux prévisions du capitaine, la nuit était noire; des nuages bas, qu'avait amenés une saute de vent à l'ouest, laissaient tomber une pluie une qui trouvait partout la terre détrempée, et coulait dans les creux, les rigoles et les rides du sol. La tranchée était changée en un ruisseau, qui se déversait par cette coupure faite au flanc des talus. Le Fâhnrich arrêta, d'un signe, la patrouille. Les hommes se tenaient courbés, en arrière, pressés les uns contre les autres, et Ehrsam, plus petit, sentait sur son cou leur souffle haletant.
— Attention! dit-il, pendant cinquante mètres, nous sommes en vue de l'ennemi. Il y a bien quelques planches jetées sur les parapets, et qui forment tunnel, mais le plafond a des clairs. Pas de bruit, n'est-ce pas? Ensuite, le boyau tourne à droite, et finit à vingt pas de la route. Un petit poste ne peut pas encore y être établi, à cause de l'eau. Mais vous, vous tiendrez?
— Oui!
LE5 STATUES DES ROIS 45l
— Moi, je franchirai la route. Dans dix minufes, une fusée sera lancée de nos lignes, et alors, en vous découvrant le moins possible, vous examinerez à quelle sorte d'ouvrage travaillent les Français de ce côté-ci de la route. Je serai de l'autre. Sous-officier Koster, vous me ferez le rapport... En avant, maintenant! Baissez-vous 1
Dans le noir, sous les planches d'oti la pluie dégouttait, les sept hommes formant la patrouille s'engagèrent à la file. Dès les premiers pas, ils trébuchèrent, glissant sur la craie délayée qui devenait de plus en plus profonde. Bientôt, ils eurent de l'eau jusqu'au mollet, puis jusqu'au genou. Joseph entendait, derrière lui, le bruit mou du mortier que l'en gâche, les soldat* tirant avec effort leurs bottes hors de la boue happante, pour la frapper de nouveau, de toute la largeur de leurs semelles. Puis le boyau s'infléchit à droite. Le vent souffla au-dessus des casques. On devina dans l'ombre, devant soi, des traits noirs, régulièrement espacés; c'éta'.ent les arbres de ce tronçon de la route situé entre les lignes ennemies, et qui n'appartenait à personne, si ce n'est à la mort, toujours passant par là. Les hommes s'entassèrent dans une espèce de puits rond, autour duquel il y avait des banquettes de tir préparées
452 LES NOUVEAUX OBEULÉ
et que couvraient des branches sèches et quelques pelletées de craie.
— Attendez-moi là ! dit le Fâhririch. Pas un coup de feu, si vous n'êtes pas attaqués. Pour moi, si je le suis, défense absolue de me porter secours, de vous montrer même.
Six < ya », dits à voix basse, furent la réponse.
L'Alsacien consulta sa montre à cadran phosphorescent. 11 était dix heures douze. Montant sur la banquette, il se hissa hors du boyau. Sans se hâter, protégé par l'ombre, il franchit les vingt mètres qui le séparaient de la route, et se jeta derrière le tronc d'un des arbres de la bordure. Alors regarda vers l'ouest. Autant qu'il en pouvai*; juger, le chemin était désert et uni jusqu'à une centaine de mètres. Là, quelque chose de gris et de rond, sans doute une barricade de ronces artificielies. fermait la route- Là aussi, sûrement, derrière les épaulements de marne qui luisaient faiblement, des guetteurs se tenaient,, prêts à tirer. L'Alsacien ne s'arrêta que le temps de frotter, sur l'herbe du talus, la semelle r^o ses brodequins lourdement chargés de boue. En face delui, de l'autre côté du chemin, il voyait un peuplier du Canada étêté par le canon, au pied duquel des rejets formaient gerbe. Au delà, dans la plaine.
il trouverait à sa gauche le réseau de fils de fer, et peut-être le sentier en chicane. Il sortait à peine de l'abri, qu'une balle, bien tirée, heurta le macadam, tout près, et fit jaillir des étincelles. Une mitrailleuse entra en action et jcua son air de crécelle. Ehrsam avait déjà traversé la route ; il atteignait l'autre bord, et appuyait l'épaule contre le fût brisé de l'arbre. Vingt projectiles sifflèrent autour de lui. En même temps, comme si l'arbre parlait et riait, une voix cria :
— Ah! ah! Je vous attendais!
Un homme était là, plus grand que lui, appuyé au tronc comme lui, dans la gerbe des branches nouvelles.
— Où est la patrouille, Ehrsam?
L'Alsacien qui, jusque-là, n'avait pas pensé
qu'il pût faire usage de ses armes, enfonça la main dans l'étui de cuir qu'il portait en bandoulière, et saisit la crosse de son revolver. De l'autre main, en arrière, il indiquait la tranchée où il avait laissé les hommes.
— J'avais compris déjà, dit l'Allemand • vous désertez, et vous avez écarté les témoins. Il y a longtemps que je vous ai jugé : à présent, j'exécute.
Un coup de feu, tiré à bout portant, et qui
aurait dû l'atteindre en pleine poitrine, brilla le cou d'Ehrsam, au-dessous de l'oreille ; il fut suivi, à si peu d'intervalle que les détonations se confondirent dans la nuit, d'un autre coup de feu, qui tua son homme. Sans une plainte, sans un râle, le cœur percé, Gervasius tomba, les bras étendus, la tête haute, touchant l'arbre, son grand manteau gris déployé en éventail autour de son corps mince.
Aussitôt une fusée monta, des tranchées allemandes, en arrière, tandis que, des lignes françaises toutes proches, et de dix points différents, des balles venaient fouiller les talus d'herbe, l'intervalle entre les troncs d'arbres, les pâtures descendantes, éclairées par la fusée.
Ehrsam s'était jeté à terre. Quand la lumière eut disparu, sans essayer de s'abriter, il courut droit; devant lui, vers les lignes françaises, en criant :
— Bougres, ne tirez donc pas! C'est l'Alsace!
On ne l'entendit pas, ou on ne le crut pas : les balles continuèrent de siffler. Il se coucha de nouveau, se mit à ramper, fut encore visé et tiré, arriva jusqu'aux réseaux de fils de fer, chercha le passage, et, ne le trouvant pas, se dressa tout debout, la main droite levée, agitant sa casquette à bande rouge, criant de toutes ses forces :
— Mais venez donc me sauv-:".. les gars de France !
Une heure après, il était interrogé dans le poste de commandement d'un colonel d'infanterie. Reçu avec politesse et défiance, il ne put dissiper tout à fait, ni par les renseignements qu'il donna sur les troupes d'en face, ni par les pièces d'identité dont il é( t porteur, la forte nuance de scepticisme avec laquelle on recevait ses affirmations réitérées : « Je ne pouvais plus vivre avec eux, je suis d'une vallée alsacienne libre, j'y veux vivre et me voici. » A la fin, furieux de n'être pas cru, il dit :
— Je n'ai plus qu'une preuve à vous donner, mais il faut aller la chercher! Sur la route, en face de vous, au pied d'un arbre, il y a un capitaine allemand d'infanterie, couché, mort, dans son manteau gris, les bras étendus. Il s'appelle Otto Gervasius. C'est moi qui l'ai tué.
Au petit jour, une patrouille française avait rapporté les jumelles et le revolver du capitaine.
— Monsieur Ehrsam, dit un adjudant qui rejoignit l'Alsacien, un peu en arrière des lignes, dans la cave d'une maison écroulée, je dois vous conduire dans le faubourg de Paris, à Reims, oh vous trouverez quelque camion automobile qui
VOUS mèn':.a à Châlons. Là, vous vous expliquerez. Voici le sauf-conduit.
Après avoir été gardé deux semaines au camp spécial des Alsaciens-Lorrains, à Saint-Rambert, Joseph, qui avait pu faire agir plusieurs personnes influentes, à Pans, obtint l'autorisation de se rendre à Masevaux. Il n'avait pas signé d'engagement. Il n'était pas Français.
L INVITATION
Il arrivait à Masevaux dans l'après-midi du lundi 20 décembre. L'automobile militaire s'était arrêtée sous les arbres du quinconce, à la porte
- des bureaux de l'administration. Aussitôt, traversant la place, il se dirigeait, par la route du Marché et le chemin du Chariot, vers la route de Rougemont, c'est-à-dire vers la fabrique. Il marchait rapidement, sans regarder personne, si ce n'est du coin de l'œil, ayant peur d'être reconnu, se refusant à lui-même la joie de contempler ces maisons familières, ces enseignes, ces
f visages qui faisaient partie des images de son passé. Surtout il s'inquiétait d'entrer dans l'enclos de la fabrique. Qui allait-il rencontrer? Quel témoin
Fallait reconnaître le premier, comme il disait, « dans cet accoutrement de demi-boche » ? Car, avec le peu d'argent qui lui restait, il avait pu acheter une veste de molleton bleu et un mauvais pardessus d'été, mais la culotte, les bottes, étaient encore celles du sous-officier de l'armée impériale allemande. « Si ma mère, songeait-il, si mes ouvriers me voient ainsi, quel accueil me ferontils? » Se baissant un peu pour que le pardessus cachât le bas de la culotte gris-vert à passepoil rouge, il ouvrit le portillon de l'usine, et, se tenant sur la marche de la porterie, demanda :
— Est-ce que ma mère est chez elle?
— Ohl Monsieur Joseph! Comment, vous voilai
— Oui, ma bonne Kuhn! Est-elle che.^ elle?
— Mais non, monsieur : à cette heure-ci, elle est toujours au bureau ; depuis la guerre, la pauvre dame travaille toute la journée.
— Ah! tant mieux!
La vieille femme le suivit du regard, stupéfaite. Déjà Joseph s'avançait vers la maison. Quand il fut entré, il sonna la femme de chambre, et, sans répondre aux exclamations d'Anna :
— Je vous défends de prévenir ma mère que je suis arrivé. Mettez seulement dans ma chambre le meilleur vêtement que j'avais avant la guerre.
L INVITATION 459
Une heure plus tard seulement, ayant fait aa. toilette, et vêtu en Alsacien, il fit prévenir sa mère, et lui ouvrit la porte, au moment où elle arrivait, hâtant le pas, la figure rayonnante.
— Dire que tu ne m'as pas avertie! Ah! quel enfant ! Mais j'aurais été au-devant de toi jusqu'à Belfort!... Comment te portes-tu? Bien, je le vois... Tu n'as pas été blessé?... As-tu faim? Astu soif?...
Elle l'embrassait.
— Que je suis contente!... Mon fils chéri, c'est par toi que j'ai souffert le plus : mais tu reviens le premier, et pour toujours ! pour toujours !
Dans sa joie de retrouver son fils, elle ne cessait de le regarder, de l'interroger. Elle l'avait donc là, devant elle, dans îa maison où elle avait passé de si tristes nuits et tant d'heures de jour à s'inquiéter du sort de Pierre et de Joseph, à se désespérer de l'impuissance de cette imagination qu'elle sollicitait en vain, et qui devenait incapable de lui représenter au vrai l'image de ses deux fils : le visage si ouvert de l'aîné, et cette autre figure indifférente, énigmatique, toujours pareille, dans le cadre de la barbe blonde. Joseph, assis devant elle et le corps plié en avant, était
absolument le même homme qui l'avait quittée seize mois plus tôt. Elle aurait voulu tout savoir, connaître par le détail chacune des heures de cette absence, les itinéraires, les combats, mais surtout les pensées. Elle essayait de lui faire raconter de quelles injustices, de quels mauvais traitements peut-être il avait été victime, et comment, peu à peu, la haine grandissant, il s'était enfin résolu, au péril de la vie, à franchir les lignes. Mais non : rien, ou presque rien. A tant d'interrogations, il ne répondait que par deux refrains, qu'elle ne se lassait pas d'entendre, il est vrai. Il disait : « Je ne pouvais plus vivre avec eux... Je suis content d'être revenu dans notre Alsace. »
Dès le lendemain, il 3e remit au travail, il redevint le chef appliqué, soucieux des petites choses, cordial avec les employés et les ouvriers,, tout absorbé par les mille problèmes d'une direction que la guerre avait rendue singulièrement difficile. Comment remplacer la clientèle allemande? Où trouver du charbon? Où acheter, et comment faire amener jusqu'à la fabrique les balles de coton? Fallait-il compter sur de nouvelles commandes de l'Etat français, avec lequel Denner avait passé un premier marché?
L INVITATION
Tout d'abord, madame Ehrsam n'avait parlé de Pierre qu'avec prudence. Elle craignait que, d'avoir combattu contre la France, n'eût diminué l'aiîection de Joseph pour ce frère aîné qui, lui, combattait pour la France. Mais non, Joseph se montrait, au contraire, très désireux de connaître tout ce qui concernait Pierre, de lire quelquesunes des lettres que celui-ci avait écrites, et quand il appriti c.ux environs de Noël, que son frère viendrait en permission, vers le 20 janvier, à Masevaux, il en manifesta une joie très vive. Sa mère saisit l'occasion : sans doute, elle avait déjà pris sa résolution sur ce point qu'elle allait soumettre à Joseph, mais, désireuse de rétablir entre ses fils l'amitié fraternelle que la guerre avait diminuée, croyait-elle, malgré les apparences, et de retenir à Me.sevaux son fils cadet, elle voulut lui montrer quelle part elle lui ferait désormais dans la vie de famille. Elle lui. dit donc, le matin de Noël, comme elle revenait de la messe :
— Ecoute, Joseph : j'ai reçu une grande lettre de ton frère, hier.
— Je le sais ; j'ûi vu qu'à la veillée, hier, vous étiez préoccupée : mais comme vous m'aviez déjà refusé de me révéler quoi que ce fût...
— Refusé? non.
— En me disant qu'il se portait bien, vous refusiez de m'en raconter davantage, alors je n'ai pas insisté.
— Eh bienl je veux te demander conseil... Ton frère aime une Française...
Au lieu de rentrer à la maison, ils continuèrent démonter, entre les platanes de la route de Rougemont; de la sorte, il n'y aurait pas de témoins, et le secret serait bien gardé. La mère, tirant de sa poche une lettre plusieurs fois relue, citant des passages et les commentant, raconta comment, i à l'hôpital de Saint-Raudile, Pierre avait connu mademoiselle Marie de Glairépée ; comment celle- , ci, après la mort d'Hubert, avait refusé de recevoir de nouvelles lettres ; enfin, elle iit en quelques mots, choisis et justes, le portrait de cette jeune fille un instant aperçue entre deux compagnes, i Que le souvenir était demeuré cher et vivant!
— Il y a de cela quatre mois. Depuis lors, aucune nouvelle. Dans toutes ses lettres, et bien qu'il cherche à me le cacher, je vois que Pierre souffre cruellement. Je regrette que tu ne connaisses pas cette jeune fille.
— Vous venez de la décrire, je pense, comme aurait fait mon frère !
l'invitation 463
— Sans doute ; mais peut-être saurais-tu, mieux que moi, si cette résolution qu'elle a prise n'est point une manière détournée pour signifier à ton frère un refus délinitif. Lorgueil, — n'importe lequel, celui de la fortune, ou du nom, ou de rien, — empêche si souvent une femme d'apercevoir où serait son bonheur!
— Demandez-lui de s'expliquer I
La mè»'e eut, en le regardant, une expression de jeunesse, car elle pensait à ce qu'elle eût fait elle-même, autrefois, vers sa vingtième année.
— Non, mon Joseph, si on propose à une de ces petites volontés jeunes de revenir, purement et simplement, sur ce qu'elle a décidé, rarement on obtient gain de cause. Il faut lui demander autre chose, et qu'elle soit surprise, étonnée, tentée...
— Alors, demander quoi?
La mère murmura, d'un air détaché :
— Davantage.
Elle attendit, s'arrêtant comme pour étudier le paysage. Ils ét-aient arrivés à ce second tournant, après lequel la route de Rougemont prend décidément le parti de monter la colline et d'atteindie les bois, sans plus fléchir. Joseph se mit à rire, et dit tout hatt, pour les bois et les prés :
4G4 LES iNOUVEAUX OBEULE
— Maman, j'ai une idée, une bonne, et je vais vous la dire.
Si bien douée que soit une femme, elle reçoit une grande force de la présence et du conseil d'un homme, elle y gagne de ne plus se fatiguer en retours sur elle-même. Madame Ehrsam se sentit comprise ; elle fut ravie de penser qu'elle aurait, pour la soutenir, si quelque jour Pierre lui faisait un reproche, l'avis de Joseph. Elle eut la certitude, pour la première fois, que celui-ci était pleinement libre et en confiance avec elle.
— Eh bien ! ceite idée?
— C'est une chose difficile et hardie : écrivez à mademoiselle Marie de Clairépée...
— Pour lui dire?
— Qu'on l'aime, et qu'elle vienne près de vous, dans une maison de la ville, afin de connaître ce brave garçon qui est votre fils et mon frère, et, le connaissant, de l'aimer elle aussi.
— Tu crois vraiment que je dois?...
— J'en suis sûr.
Comme c'était là, justement, l'idée qu'elle avait eue, madame Ehrsam voulut que son fils insistât, et s'engageât davantage.
— J'ai peur qu'elle ne veuille pas. Peut-être une Alsacienne serait capable de répondre à cet
L INVITATION
appel : 1«l guerre excuse ces démarches insolites : oui, je crois qu'une jeune fille de chez nous serait capable d'accepter. Nous sommes promptes à nous déterminer, nous autres. Mais ces jeunes filles de France, du moins celles qui n'habitent pas la frontière, ne doivent pas savoir, même aujourd'hui, rompre avec tant d'usages et de routines dont leur vie est encombrée.
Joseph répondit avec autorité :
— Eh bien! nous la jugerons d'après la réponse : il faut écrire.
Il se frottait les mains, en songeant à ce qui. arriverait, peut-être, si mademoiselle de Clairépée ne refusait pas de venir et à cette joie inattendue qu'aurait Pierre do retrouver chez lui, rassemblés en pleine guerre, sa mère, son frère et cette Provençale dont le nom, pour la première fois, sonnait entre les montagnes d'Alsace.
— Voyons, reprit-il, ajoutez quelque chose au croquis de tout à l'heure? Je me défie, comme vous le pensez, des enthousiasmes de mon aîné. Est-elle grande et solide? Est-elle bonne? Saitelle tenir un ménage? Dites-moi si je ne serai pas trop intimidé en l'apercevant?
Ils causèrent très doucement, en revenant sur leur» pas jusqu'à la maison. Au moment d'entrer,
madame Ehrsam, qui voyait son fils plus que de coutume porté aux confidences, s'arrêta, et demande :
— Tu crois toujours au succès des Allemands ? -- Oui.
- Tu y croyaifS encore en quittant leur armée?
— Lorsqu'on a fait partie de cette armée-là, le doute n'est pas possible : elle ne peut pas être battue,
— Eh bien I j'aime mieux que tu aies cette illusion-là! Personne, au moins, ne pourra prétendre que tu as abandonné le navire en détresse..,
Joseph se recula.
— - Est-ce qu'on i'a dit?
— Pas à moi, jd t'en réponds î
— A d'autres peut-être? Les pires calomniey, avant de nous être connues, ont déjà fait le tour du monde où nous vivons...
— Non, mon enfant irritable, non, tu n'as pas à t'inquiéter de l'opinion de nos amis...
— J'ai des ennemis aussi !
— Ce que tu as fait est noble, et digne de toi. Tu continues de croire à ïa victoire allemande, et tu reviens parce que l'expérience t'a convaincu : tu n'as pas l'âme de ceux de l'autre côté du Rhin.
l'invitation 467
— Dieu merci !
— ïu préfères, s'ils sont vainqueurs un jour, t'exiler avec nous...
— C'est cela même.
— Je suis ravie de m^ promenade, Joseph.
— Moi aussi. Où allez-vous?
— Mais... écrire!
Il sourit dans sa barbe, et dit :
— Bien que ce soit le jour de Noël, je vais parcourir le courrier, et je vous rejoindrai, lorsque vous aurez achevé la lettre.
Dès qu'elle fut remontée chez elle, madame Ehrsam commença d'écrire :
(( Mademoiselle, je crois que les mères, en donnant la vie, acquièrent l'intelligence de toutes les peines, même les mères heureuses. C'est pourquoi je puis vous assurer que la douleur que vous a causée la mort de votre frère est ici partagée, et que je n'ai point été surprise de vous voii ordonner à mon fils d'interrompre une correspondance où il mettaii toute aa joie. Cette lettre, il l'a reçue en même temps que l'autre; celle où vous lui permettiez de vous dire, au contraire, ce que son cœur éprouvait et espérait. La réponse ne vous est jamais venue, puisque vous défendiez qu'elle vous vînt.
» Je vous demande, après quatre mois de silence, la permission de vous écrire pour mon fils, et à sa place. Il ignore ce que je fais. Il est devenu officier; il se bat en ce moment sur le front de Lorraine. Ce ne sont pas de grands combats, car le dur hiver apporte au moins certain apaisement à la guerre ; mais les coups de main sont fréquents, les balles et les obus continuent de tuer les hommes, et jamais, pas une seule heure, mon cœur ne se repose.
» Le sien non plus. Lui, il ne craint pas pour sa vie, mais il souffre de cet amour que vous lui avez inspiré, et qu'il n'a pas même pu vous avouer. Je le vois dans chacune des lettres que mon fils m'écrit : ce sentiment, qu'il a eu pour vous dès le premier jour, s'est développé dans l'attente, puis dans la contradiction. En vous il a reconnu, j'en suis certaine, la générosité, l'éducation ancienne et fine, la foi, l'ardeur de dévouement, toutes les belles raisons qui portent vers la France le cœur des Alsaciens. Là encore je découvre un signe de sa vocation française. Peutêtre ne l'avouerait-il pas ; les symboles ne sont aimés qu'à leur place et en rêve; l'amour va d'abord et toujours à une créature élue et vivante : c'est votre, charme qui a conquis mon fils
l'invitation 469
Pierre ; c'est le souvenir de l'Abadié qui a grandi jusqu'à occuper son âme entière.
» Mon lils est malheureux. Je vous supplie, mademoiselle, de prendre pitié de lui. Il ne vous écrira pas, il ne fera rien qui puisse vous déplaire. Moi, je vous demande, au contraire, une chose digne des temps où nous sommes, et de votre race qui sut oser toutes les fois qu'il le fallut : venez en Alsace. Pierre aura sa première permission le 19 ou le 20 janvier. Vous serez reçue chez une de mes amies, qui demeure dans un vieil hôtel de notre ville, et, s'il plaît à Dieu, s'il plaît à vousmême, un jour, vous serez la fiancée de mon Pierre. D'ici là, priez comme je le ferai moimême. Je ne vous aurais pas écrit si je ne savais, si je n'étais sûre que le fils de votre frère aura toujours sa place dans la maison qui serait la vôtre, si vous le vouliez.
» Je n'ignore pas, mademoiselle, que la vie qui vous sera offerte ne ressemblera pas à celle que vous avez eue jusqu'ici; ni le climat, ni le paysage, ni les occupations, ni les relations ne seront les mêmes, si vous épousiez Pierre, que si vous étiez demeurée dans votre Provence : mais j'ai quelque idée que ces habitudes d'honneur, et de loyauté, et de ferme religion, qui sont la
470 LES NOUVEAUX OBEULE'
pli>6 belle chose que Pierre aime en vous, ne seront point dépaysées dans l'Alsace, si l'Alsace vous conquiert. Je vous assure que vous le sen- , tirez vite, dès que vous connaîtrez le cœur de ce pays-ci.
» D'après tout ce que je sais de vous, par les lettres de mon fils qui sont pleines de vous, je vous promets que vous serez aimée ici, non seulement de lui, mais de la mère qui a écrit cette lettre avec bien de l'émotion, et qui attend la réponse comme elle attend des nouvelles de son fils, quand il y a de grands combats, sophje
EHRSAJd, née RÏFFEL. )>
Quand elle reçut îa lettre timbrée de Mase vaux, Marie de Claire pée partait pour le village, et il faisait grand vent. Elle ouvrit l'enveloppe et commença de lire en traversant la cour. Mais à peine avait-elle tourné à la frontière de l'Abadié, et pris la route de Saint-Bauclile, qu'elle s'arrêta, et s'appuya d'une main à la grille. Car elle était troublée jusqu'aux secrètes puissances qui gouvernent; en haut de l'âme. Elle semblait ne se tenir là que pour faire une guérite où la lettre qu'elle tenait à la main tremblerait un peu moins : son grand manteau d'infirmière, poussé en avant
l'invitation 471
par le mistral, faisait muraille des deux côtés. Mais c'était l'émotion, la défaillance d'un cœur surpris, qui l'avaient arrêtée là. Elle lisait, puis elle relisait les phrases. Le vent sifflait, il disait : (( ïu as donc vieilli tout à coup, jeune lille, que tu cherches un appui! Je ne laisse en repos ni une feuille aujourd'hui, ni un tablier, ni un prO" meneur dans les chemins. Ils m'obéissent en remuant. Toi, tu ne bouges pas. Tu ne ressembles à aucune des femmes que j'ai rencontrées d'Avignon jusqu'ici... »
Marie se remit à marcher lentement ; elle ne s'éloignait de l'Abadié que par un effort violent et répété de volonté. Aller chez d'autres, parmi d'autres, à l'hôpital, quand la destinée l'interrogeait et lui demandait : « Acceptes-tu? » Certes, comme beaucoup de jeunes filles, elle avait désiré d'être aimée, et les lettres de Pierre continuaient d'être serrées dans les tiroirs de la table, là-haut. Elle était flattée, touchée de cet amour qui avait su obéir, et respecter le deuil de la maison. Même elle avait prévu que la question serait un jour posée : « Marie de Clairépée, voudrezvous quitter votre père et tout votre monde de Provence, pour d^îvenir la femme de Pierre Ehrsam? Marie de Clairépée, vous êtes aimée de ce lils d'une
472 LES NOUVEAUX OLtER'.E
maison inconnue et lointaine : la famille qui naîtra de vous, cette suite indéfinie qui peut vous être donnée, est-ii digne d'en être le chef, de telle sorte que les vieux preux du pays n'aient point, du fond de leur tombe, de reproches à vous faire? A quel jeune homme, qui n'a pas eu pour éducatrices les mêmes images et les mêmes paroles que vous, faudra-t-il bientôt que vous donniez votre jeunesse, et ce cfBur qui n'est point encore confié ? » Cette fille ak'dente et s£ge, mais sage d'abord, qui s'en allait au travail quotidien de la charité, ne ressemblait pas à tant de pauvres enfants, si pressées d'aimer et d'être aimées, quelles n'attendent point avant d'annoiicer à leurs amies : « J'ai ma bagtfê de fiançailles, moi aussi, une perle, une rose, un rubis, voyez! » Elle se sentait maîtresse d'elle-même. Elle aimait Pierre, mais elle se retenait de Tavouer, ne le connaissant pas tout à fait, de peur qu'il ne fût pas l'unique ami qu'elle voulait. Son cœur battait, les veines de ses tempes bourdonnaient comme deux grappes d'abeilles, tandis qu'elle dévalait vers l'hôpital. C'était, en elle, un grand combat. La prudence de la vierge chrétienne l'avertissait et la rendait forte contre sa propre inclination, mais il y avait, à cette prudence supérieure, une alliée
l'invitation 473
aussi. Marie descendait de ces petits gentilshommes terriens qui avaient eu de la peine, au long des siècles, à maintenir leur maigre bien, leur honneur, leur état, et, tout avenants et vifs qu ils fussent en paroles et en gestes, hésitaient avant de conclure, et ne s'engageaient que lentement. Ils revivaient en elle, à cette heure décisive.
Elle chercha son père, dans les salles de l'hôpital, vers la lin de l'après-midi. Elle le trouva, causant, comme il faisait souvent, avec les administrateurs, dans la salle du bas où le mouvement des passants était continuel, et lui demanda :
— Voulez-vous m'attendre? Je sortirai à cinq heures et demie ce soir; nous rentrerons ensemble.
Ce fut donc sur le chemin où elle avait lu la lettre de madame Erhsam, que Marie consulta M. de Glairépée.
Celui-ci, depuis que la guerre lui avait enlevé son fils, ne recevait plus les petites douleurs, ni l'imprévu de la vie avec cetle impatience qui était sa manière d'aatr<dfois. « A présent, disait-il, que ma chair pourrit au cimetière, tout m'est égal. » Ce n'était vrai qu'en partie, et il le savait bien.
Il revenait donc contre le vent, la tête penchée,
fonçant dans le courant froid du mistral : son pardessus, et la robe de Marie se tordaient en arrière, et claquaient comme des nappes lessivées qui sèclient sur des cordes. La jeune fille tenait à deux maiiis, devant elle, la lettre venue d'Alsace : elle lisait tout haut, et le veut emportait les paroles du côté de Saint-Baudile. Le père les entendait quand même, et dès les premiers mots, imaginant ce que serait la vie à l'Abadié, sans Marie, sans Maurice, il avait bien lutté pour ne pas interrompre. Il continuait d'écouter les phrases lues avec un secret sentiment d'orgueil féminin qu'il comprenait. Incapable pourtant de cacher tout à fait sa faiblesse et sa peine, il tourna le visage en continuant de marcher, du côté où sa lille n'était pas, afin qu'elle ne le vit pas pleurer. Il regardait en Avignon. Et elle avait déjà fini de lire toute la lettre, y compris la signature ï Sophie Ebrsam, née Riffel », qu'ils allaient toujours l'un près de l'autre, comme si le père n'avait rien à répondre. Marie aussi se mit à regarder vers ie lointain de la plaine cVoii venait le vent, et elle attendait, comme celles qui n'ont plus rien à dire. Le silence ne fut pas très long. Chez le maître de l'Abadié il y avait toujours, malgré les deuils, une énergie rebondissante, et le vieux Provençal
l'invitation 47o
Cut pas plutôt aperçu, au-dessus des arbres sans ailles, la fumée de sa maison, qu'il dit :
— Eu temps de paix, une iille ne se serait pas déplacée pour aller faire plus ample connaissance d'un homme qui la demande en mariage. Mais la guerre a secoué bien d'autres usages : elle t'accorde cinq jours pour décider de toute ta vie. Qu'est-ce que tu penses? Te sens-tu de force à faire toute seuls le voyage? Moi, vois-tu, je ne t'accompagnerais pas : je ne laisserais pas le petit, même av^c Marine, même avec Dido.
— J'allais vous le demander.
— Alors, tu es décidée?
— A quoi?
— A te marier?
— S'il est ce que j'espère.
M. de Clairépée cessa de rêver en Avignon, tourna les yeux vers la façade de i'Abadié qui était proche.
— Marie, si tu devais accepter ainsi, un peu plus tard...
— Oui, un peu plus tard : ne vous troublez pas...
— Qu'est-ce que tu regretterais?
— Je regretterais : vous, mon cher papa, ma Provence et mon nom..
11 se décida à la regarder, et il vit que le visage
de Marie, le visage tendre et compatissant, souriait quand même.
— Moi, dit-il bonnement, je suis destiné à être séparé de tout, peu à peu. J'ai déjà fait plus d'un adieu. Je ne dois pas compter. La Provence non plus. Elle a marié beaucoup de ses filles au loin. Une de tes aïeules s'est établie dans les Marches du Rhin, au temps des Trois-Evêchés. Que veux-tu? Le grain vole, mais ie nom? Tu pourrais l'échanger contre un autre presque aussi beau, peut-être.
— C'est vrai.
— Il en a coûté bien de la peine et du sang à ceux qui l'ont forgé, poli, armorié.
— Je souffrirai d'avoir à le quitter : mais ne le dites jamais. Ce sera ma dot inconnue. Vous m'avez répété, quand nous travaillions ensemble, le soir : « Marie, il ne faut porter son marquisat que le dimanche. Les six autres jours, c'est-àdire presque toute la vie, on doit le faire oublier, à force de simplici-é. »
— Oui, je l'ai di'.;, mais de loin. Les choses n'ont pas toujours le même aspect, quand elles sont proches. Enfin, va, ma grande, et fais selon ton cœur. Je ne te demande qu'une chose : ne réponds pas à la lettre avant demain matin.
l'ixvitation 477
L'après-dîner, le mistral, qui soufflait depuis le matin, cessa de secouer les tuiles et de ronfler dans les cheminées. Il avait fini, sans doute, son rôle de a. manjo-fango » ; l'air devint très doux, et dans le ciel, nettoyé de toute poussière par un peu de pluie qui venait de tomber, lec étoiles se levèrent, brillantes infiniment. Marie, àsafenêtre, s'étant retirée de bonne heure, songeait au grand voyage qu'elle allait faire, et à tout le passé, et à tout l'avenir possible.
Le lendemain, elle envoyait un télégramme à Masevaux. Elle annonçait son arrivée pour le mercredi 19 janvier.
A Masevaux, le secret avait été bien gardé. Nul ne se doutait qu'on attendît la visiLc d'une infirmière de la Croix-Rouge de Provence. Pienc ignorait aussi la démarche de sa mère. Jamais, depuis le début de la guerre, madame Ehrsam \ n'avait eu pareil air de contentement, même aux jours de la Marne. Elle allait recevoir ses deux j iils ensemble! On lui disait : « Vraiment, chère amie, vous rajeunissez ; nous comprenons bien qu:' c'est la joie d'avoir retrouvé monsieur Joseph... — En effet, disait-elle, il n'y a pas de hls plus attentif que lui. — Ni si casanier : il me semble que personne ne l'a vu, ou à peu près, depuis qu'il est rentré à Masevaux; pas une promenade, pa.--
LE SALOX ROUGE 479
une réunion où il se soit montré. — Les affaires l'occupent tout entier. — Vous êtes heureuse déjà, mais quand votre fils aîné aura sa permission, madame Erhsam sera vraiment la plus heureuse mère de tout Masevaux. »
Celle à qui on parlait ainsi n'avait pas besoin d'entendre ces compliments pour remarquer que Joseph se montrait plus sauvage encore qu'autrefois, et plus silencieux. Elle avait essayé de l'emntener avec elle; un. jour, par exemple, qu'elle allait payer les bûcherons dans une coupe de bois au-dessus de Huppach, il avait répondu, lui qui aimait cependant les courses dans les montagnes : « Non, j'ai trop de travail à la fabrique. » De même, il s'était excusé de ne pas rendre visite à ses parents de la ville, ou à ceux de Thann, ou de Kirchberg. Au contraire de tant de soldats qui aiment à raconter les combats auxquels ils ont pris part, les souffrances du froid, du chaud, de la pluie et des longues marches, il ne répondait, si on l'interrogeait, que des banalités voulues, choisies parmi les plus plates, qui lassaient vite le questionneur. Sa mère ne cherchait plus à savoir ce qu'il avait fait en Allemagne, en Pologne, en France même. Lorsqu'elle j roiioiiçait devant lui le nom de Pierre, c'est alors seulement qu'elle
480 LES NOUVEAUX OEERLÉ f
voyait s'animer les yeux de Joseph. Prompte à j saisir les raisons d'espérer, comme tous les êtres d'imaginacion, elle en concluait qu'au retour de Pierre, il n'y aurait pas, vraisemblablement, d'explication pénible entre les deux frères. Elle comptait donc les jours qui la séparaient de ce jour où Pierre, Joseph, et mademoiselle de Glairépée, se réuniraient autour d'elle.
Le mercredi i9 janvier, lorsque Joseph revint du bureau, vers neuf heures du matin, il trouva sa mère en conversation avec Anna.
— Mais oui, ma fille, le salon rouge.
— Madame dit qu'il faut ouvrir le salon, et balayer, et tout frotter, et tout épousseterV Une pièce qui n'a pas été touchée...
— Depuis la mort de mon pauvre mari, vous avez raison... Aujourd'hui je rouvre le salon rouge, à cause du retour de Pierre. C'est une fête, ma cJière fille. Songez donc : officier dans l'armée française, cité à l'ordre I... Mettez vous au travail : si vous avez besoin d'aide, je vous en donnerai. Que tout soit prêt ! Demain, nous recevons aussi deux amies, qui viendront nous rendre visite : elles déjeuneront.
— Mais, madame n'y pense pas ?
— Qu'y a-t-il ?
— La revue, demain jeurli, la revue des soldats marocains et français ! Le général la passera sur la place du Marché? à neuf heures.
— Anna, c'est bien regrettable ; commencez par faire à fond le salon;... après, on verra...
— Parfaitement, dit la forte voix de Joseph qui entrait, c'est une grande fête ! Il faudra faire des plats tout alsaciens, d'après les vieilles recettes. Vous, Anna, vous aurez soin qu'il y ait trois verres devant chaque convive. Et j'irai, ce soir, à la cave, choisir parmi nos meilleures réserves de Riquewihr, de Ribeauvillé et de Thann, qui n'auront jamais eu plus belle occasion de faire honneur au terroir d'Alsace.
Contente de voir l'enthousiasme de son fils, et riant de la surprise de cette Anna qui regagnait l'office, madame Ehrsam dit à Joseph :
— Tu vois, j'ai mon chapeau sur la tête : tu devrais venir avec moi rendre visite à Victor Reinhardt, qui est revenu depuis trois jours...
— Je le savais.
— Guéri, sans doute, mais infirme : amputé du bras droit. C'a été un brave !
Elle n'eut pas plutôt dit cette phrase qu'elle la
regretta. Un regard de son fils, lui demandait :
« Est-ce que vous comparez? » Mais ce ne fut qu'une impression fugitive, car la figure du cadet s'éclaira d'un sourire d'amitié, et il dit :
— Pour vous faire plaisir, maman, j'irai bien au Baerenhof. J'ai tant travaillé, ces jours derniers, que j'aurai une demi-liberté pendant le séjour de Pierre.
— ' Et de mademoiselle Marie...
— Oui, l'inconnue! Je ne suis pas comme vous, moi; je ne l'ai pas vue, et je n'ai pas, des Françaises en général, une opinion bien haute. Savezvous à quelle heure elle arrive?
— Pas avant la fin de l'après-midi. .Je compte que ton frère sera h Masevaux vers onze heures. Nous avons donc le temps. Sortons, veux-tu?
Il prit son chapeau et un gros bâton de houx, et, traversant la cour à côté de sa mère, il reprit la conversation.
— La vraie joie, pour moi, c'est le retour de Pierre. Depuis dix-huit mois, ces frères que rien n'avait séparés, tout les sépare. Je voudrais, si je ne l'aimais pas comme je fais, qu'il n'eut pas d'autre compagnie que la nôtre, d'autres projels que ceux que nous ferions ensemble. Mais il ne sera plus à nous! Cette étrangère va lui prendre tout le cœur et tout l'esprit.
LE SALON «OUGE i83
— Sois tranquille : son aiïection pour toi, sa tendresse pour moi, nous allons les retrouver. Je n'ai aucun doute ni à son sujet, ni au tien. Je te dirai même que je suis ravie de voir que tu n'as pas d'autres préoccupations. Depuis un mois que tu es ici, je t'ai trouvé, quelquefois, un peu triste. Je me trompais donc?
Ils franchissaient en ce moment la grille de la fabrique, et commençaient de monter vers la ferme. Le soleil d'hiver donnait à toutes choses sa clarté mesurée. Joseph montra de la main le plateau et les pentes de prés et de bois qui se relevaient au delà.
— L'hiver, la guerre, l'inquiétude pour toute chose, ce n'est pas très gai 1
— Non, ne nous plaignons pas! Ne sommesnous pas parmi les privilégiés? Je t'ai retrouvé; toi, tu $s repris ta place parmi nus employés et nos ouvriers, tu es dans le métier choisi, il ne tiendrait qu'à toi de revoir nos amis; enfin, tu as autour de toi, — pas tout entière, hélas! mais vivante, — une parcelle de cette Alsace dont tu m'as dit cent fois que tu ne pouvais être séparé : tu l'as bien montré d'ailleurs. Que te manque-t-il?
— Pierre, maman, mon frère Pierre, et la liberté de travailler avec lui quand la paix sera venue .
— J'avais imaginé...
— Et quoi, grand Dieu?
— Les mères, tu sais, ont l'habitude de se tourmenter en vaiïv.
Joseph leva sur elle des yeux inquiets, où passait, sûrement, cette question : « A-t-elIe pu lire ce qui se débat dans le plus profond de moimême? » ïl ne la regarda pas longtemps, il eut peur de cette divination que la maternité ajoute aux autres dons de la femme, et il dit :
— Tenez, maman, voilà Victor Reinhardt dans son champ, là-bas.
Ils arrivèrent près des marches en troncs de sapins qui montent au Baerenhof. Anne-Marie ouvrit la porte de sa maison, et ce fut vraiment une clarté dans le jour, cette apparition de la jeune mère qui descendait les degrés, et venait au-devant de madame Ehrsam. L'orgueil maternel, la joie d'avoir recouvré son mari, la fierté aussi d'être la femme d'un homme brave, avaient modelé de nouveau le visage d'Anne-Marie. Aucun trouble n'était en elle, l'enfant grandissait, les affaires du Baerenhof devaient bien aller, et, quand elle eut dit bonjour à ses amis de la fabrique Ehrsam, elle eut un geste comme pour désigner son trésor, sa raison d'être, lorsqu'elle montra le jeune paysan
dans le labour, à une centaine de mètres de là, et qu'elle dit :
— Il n'est jamais loin maintenant ! Tenez, il travaille avec Antoine, qui conduit le cheval.
— Pauvre Victor, dit madame Ehrsam, un bras de moins !
— Que voulez-vous? dit la femme, on se fait à tout. Il ne souffre plus guère à présent. Et puis, il est revenu î
Joseph, qui observait Anne-Marie, vit bien qu'elle n'avait pas fait attention à lui; que, pas une seconde, cet esprit simple, retourné à la paix ancienne, n'avait songé à comparer le rôle de ces deux hommes dans la guerre: Victor, du Baerenhof, et Joseph, de la fabrique. Il en fut content, et, comme il se remettait à marcher à côté de sa mère, il dit :
— C'est une bonne femme; il n'y a peint de méchanceté en elle.
Madame Ehrsam n'aperçut pas le sens secret qu'enfermait l'éloge ; elle considérait la scène rustique que formaient, un peu en avant, Antoine, conduisant, à travers le guéret, un chariot qu'il arrêtait tous les dix mètres, afin de tirer à soi et de faire choir sur les mottes, à l'aide d'une pelle, un tas de fumier égal à ceux qu'il avait déjà dis-
486 LES NOUVEAUX obkrll:
posés en lignes et que Victor, son frère et son maître, dispersait du bout d'une fourche. Vraiment cet infirme se servait avec une habileté singulière du moignon de son bras droit, passant le manche de la fourche jusqu'au haut de l'aisselle, et trouvant ainsi un double point d'appui pour soulever le poids qu'autrefois il enlevait par l'effort combiné de ses deux mains. Tout le mouvement du corps était changé; l'homme, à chaque fourchée qu'il épandait, tordait son corps à droite, mais en vérité, la besogne était presque aussi vite faite, et le champ pourrait bientôt nourrir la moisson dans son sol bien fumé. A mesure qu'ils s'avançaient, madame Ehrsam et Joseph admiraient la belle mine aussi du maître du Baerenhof ; ce Victor avait encore son air de combattant, cette espèce de sévérité et d'audace qui s'efface par degrés sur le visage des soldats libérés, et qui ne s'efface plus chez les vétérans. Comme il se relevait, laissant tomber sa fourche et levant le bras gauche pour saluer, on put voir que, sur sa veste et à l'endroit du cœur, il y avait un morceau de ruban jaune liséré de vert, déjfi fané.
Victor tendit la main à madame Ehrsam et à Joseph, mais il ne parla guère qu'à la mère, comme s'il eût été plus à l'aise avec elle.
— Eh bien ! oui, madame, vous voyez : on s'est remis au travail ; ça va à peu près ; tout est en retard, et ce que je fais maintenant, j'aurais dû le faire il y a quatre mois.
Il se mit à rire de bon cœur.
— Mais vous savez, en ce temps-là, je faisais une autre sorte de travail !
Joseph eut l'impression- peut-être fausse, que Victor, en disant cela, évitait de le regarder, lui, l'ancien Fâhnrich, et il détourna la tête du côté où s'éloignait le chariot que suivait le valet de ferme. Madame Ehrsam et Victor caasèrent quelques minutes ; le nom des batailles de France sonna dans i'air d'Alsace ; des numéros de régiments furent rappelés, puis des souvenirs d'hôpital, des mots qu'avaient dits des officiers, des camarades, lorsque Victor, blessé, les avait quittés. Puis avec sa politesse paysanne, Victor Reinhardt, craignant que Joseph ne se froissât de n'être qu'un témoin de cette conversation, se tourna vers lui, et demanda :
— Eh bien! monsieur .Joseph, vous êtes content vous aussi? Vous voilà revenu au pays?
Mais son tempérament d'Alsacien volontiers caustique l'emportant, il ajouta :
— Et pas blessé, à ce que je vois?
488 LES NOUVEAUX OBEttLÉ 11
Rudement, Joseph répondit, toisant le paysan qui ressemblait à un jeune Gaulois, aux moustaches tombantes :
— J'aurais pu letre comme vous, et je crois que j'ai plus souffert.
— Bah ! dit Reinhardt, conciliant, ça s'oubliera : on est bien chez soi.
Après ces mots à double entente, madame Ehrsam comprit qu'il fallait -se retirer, et qu'elle j avait eu tort d'amener Joseph avec elle. Celui-ci, d'ailleurs, s'était déjà détourné; ayant levé son chapeau, il reprenait le chemin de la maison. Sa mère le rejoignit, et ils n'avaient pas fait cinquante pas l'un à côté de l'autre, que Joseph lui disait :
— Vous avez vu? Ah! ils en ont un mépris pour moi, ceux qui reviennent du front! Si Pierre ressemble à ce Reinhardt, nous ne serons nas lQ,ngtemps ensemble !
— Mon pauvre Joseph, tu t'irrites pour un rien : parce que cel homme ta regardé avec un sourire qui était d'amitié, j'en suis persuadée...
— Allons donc ! Et ce soin qu'il a eu de me rappeler que je n'étais pas blessé !
— Ce n'était pas un devoir de te faire tuer ou blesser, personne ne peut te reprocher d'avoir échappé! Tu prends tout de travers.
— Non pas î Je prends les choses comme elles sont dites, et je vous assure que celui-là n'est pas le premier qui pense ainsi de moi.
— Mais tu n'as vu personne, mon enfant 1
— Détrompez-vous : si j'ai parlé à peu de gens, c'est que j'ai pressenti ce qu'ils me diraient, c'est que j'avais vu de loin leur regard, deviné, au coin de leurs lèvres, les mots qu'ils disaient tout bas à la femme, à la mère qui marchait près d'eux : « Tenez, le voici, le second des Ehrsam, celui qui s'est battu de l'autre côté. Maintenant, il dirige tranquillement sa fabrique, tandis que tous les jeunes hommes continuent de se battre, dans le monde entier : chez les Allemands qu'il a abandonnés, chez les Français qu'il n'ira pas rejoindre ! »
— Non, Joseph, personne ne pense cela. Je peux trouver que tu aurais mieux fait, au début, de partir avec Pierre, mais je sais aussi que tu as été brave et patient, que tu as couru de grands dangers, ne fût-ce qu'en t'échappant. Ta présence ici est précieuse : tu rends service à notre Alsace, et tu en rends un si grand à ta pauvre mère!
Elle se tut un moment, puis, quand elle eut dépassé la ferme d'où l'on pouvait l'entendre, elle reprit l'interrogatoire, décidée à savoir enfin ce qu'elle aurait à souffrir demain.
— Dis, tu ne veux pas me quitter, au moins? Il ne répondit pas. Angoissée, elle posa sur
l'épaule de Joseph une main toute tremblante, et les mots se précipitèrent.
— C'était là mon imagination, c'était là ma peur. Mais tu ne comprends donc pas? Quand vous avez été, à la fm de juillet i9î4, convoqués tous les deux à Mûlheim, mon horreur de l'Allemagne m'a fait vous crier : « Allez plutôt de l'autre côté, quittez le pays par l'ouest! » Mais à présent, tout est changé, mon enfant? Dis-moi que tu le comprends?
— Oui, tout est changé.
— Ah! tu ne réponds pas encore comme je le voudrais. J'ai été l'une des mères les plus malheureuses du monde, ayant mes deux fils dans deux armées ennemies. Je vous ai vas en imagination, combien de fois, mon Dieu! vous précipitant l'un contre l'autre, ou commandant le feu des mitrailleuses et des fusils l'on contre l'autre, et voici que ton retour ne m'apporte pas l'adoucissement que j'espérais, que j'avais commencé d'avoir. J'ai peur, parce que tu ne me dis rien.
— Est-ce mon habitude de parler? Vous savez bien que non. Je suis comme une pendule...
— Quelle plaisanterie est-ce encore là?
— Quand on s'éveille la nuit, et qu'on voudrait savoir l'heure, c'est toujours la demie qui sonne.
— Va, va, ta veux gagner du temps : tu ne peux me tromper. Dire que j'ai cru être heureuse, un peu heureuse, quand je t'ai ressaisi, toi, la moitié de mon bien! Notre ville, nos villages, notre fabrique, nos domaines, tout a été protégé, contre tout espoir; je retrouve un de mes fils, je n'ai plus de combattant dans le camp qui n'a jamais été celui de ma race : mais mon fils retrouvé veut me quitter, me laisser seule, à présent!
— Non pas ! Je vous promets de ne pas vous laisser seule. Etes- vous contente?
il avait une expression de si grande commisération, et dans le regard, toujoiu-s un peu secret, tant de tendresse filiale, que madame Ehrsam, l'ayant considéré, essaya de maîtriser le doute qui la torturait, et que, pour reprendre la marche, elle s'appuya sur le bras de Joseph.
— Où irais-tu ? En France ? Ce ne peut être que là . De nouveau, il ne répondit pas.
— Je ne te conseille pas de ne pas aimer la France : je me déjugerais. Mais je lui ai donné ton frère, je le lui laisse ; toi, je veux te garder. N'est-ce pas juste?
Ils étaient rendus à la. porte de la fabrique. Pressé de rompre une conversation qui le gênaitj le jeune homme quitta aussitôt sa mère, et se dirigea vers les bureaux, disant seulement à celle qui le suivait des yeux, et tâchait de connaître quelque chose encore :
— Maman, tout mon secret, c'est que je me sens trop heureux.
Ils s'en allèrent, chacun de son côté, mais uniquement occupés l'un de l'autre. La mère se retirs dans sa chambre. Assise près de la fenêtre d'où elle voyait les terres montantes au-dessus du Baerenhof : « Quelle erreur j'ai faite! songeaitelle. Il a revu Victor, qui a eu pour lui, vraiment, des paroles et des regards si dédaigneux, que je ne m'étonne pas que mon fils s'en soit ému. Moimême, j'en ai senti l'ironie, qui était bien dans la manière d'Alsace. A présent, quels projets faitil? Quelle résolution insensée peut bien mûrir dans cet esprit fermé? Il veut me quitter; du moins, il a pensé à me quitter. Je l'en empêcherai! Je lui parlerai! A-t-il été maladroit, mon pauvre Joseph! Il a cru me rassurer en me disant qu'il ne me laissera pas seule à Masevaux! C'est donc qu'il médite de vivre ailleurs. Et comme il a hésité avant de donner cette réponse ambiguë!...
LE SALOX ROUGE 493
Dures journées que celîes-ci, que j'attendais comme les meilleures de ma vie ! îl n'y a guère de doute possible : Joseph veut se rendre en France, comme a fait l'aîné; sans doute pour s'engager,.. Mais alors, si j'essaye de l'en détourner, comme je le dois, qui ms soutiendra? Est-ce Pierre, tout occupé de mademoiselle de Clairépée? Pierre, si fier d'avoir, l'un des premiers d'Alsace, passé la frontière? J'aurai peur de lui, au contraire, peur aussi de cette jeune fille qui est de race militaire, et qui trouverait tout simple que mon second fils, épargné pendant dix-sept mois par les balles polonaises et françaises, allât se ieter maintenant au-devant des balles allemandes . . . Je ne veux pas même songer à ce que diront, au fond de leur cœur, mes parents et mes amis de Masevaux : je suis une mère qui a ressaisi son enfant, qui le défend contre lui-même. Que faitil, à cette heure? Lui qui m'a dit, ce matin même, qu'il avait tant travaillé ces jours derniers, qu'il serait libre pendant la permission de Pierre ! S'il est retourné à la fabrique, c'est que mes questions l'embarrassent et que, comme toujours, il prétend se décider seul, seul, seul, d'après ses préjugés, d'après un regard de travers qu'un paysan lui aura adressé, d'après des mots qu'il
494 LES NOUVEAUX OBERLF'
prête à des passants muets, et qui sont la part de l'imagination, chez cet homme positif. Que faire de plus?... Rien... Je puis me tromper, moi aussi : peut-être n'a-t-il pas le projet que je lui prête? »
Elle sourit, malgré elle. « Il me reste une petite espérance, et ce n'est pas en moi que je la place. Oui, l'arrivée de cette jeune fille va sortir Joseph de ses idées sombres. Si les choses tournent comme je l'espère, s'il voit son frère heureux, et qui peut savoir? fiancé, ne songerat-il pas qu'il n'a qu'à vouloir pour qu'un bonheur pareil lui soit donné aussi? Combien de jeunes filles je connais, qui accueilleraient la demande que nous lui ferions, lui et moi? Joseph fiancé, Joseph marié, il n'y aurait plus de doute : nous resterions là, tous deux, attendant la fin de la guerre, et le retour de Pierre, et la délivrance totale de l'Alsace. »
Dans le cabinet de travail qu'il s'était ménagé, à l'extrémité du bâtiment vieux, Joseph, penché vers le feu de charbon recouvert de poussière noire où voletaient des flammes bleues, réfléchissait, au même moment, et prenait parti. « Je suis décidé. Je ne supporterai pas le mépris de Victor Reinhardt, ni celui de mon boulanger, ni celui de mes vieux ouvriers, ni celui de Pierre. J'ai
prouvé, je crois, que je n'avais pas de lâcheté en moi, car le danger est égal, d'un côté et de l'autre. Mais voici : la preuve ne compte pas si elle n'est acquise dans l'armée française. Pierre a fait son devoir : moi je n'ai pas fait le mien, à ce qu'il paraît. Je pensais, en suivant la loi de ces maîtres que je n'aimais pas, sauver la fortune de toute ma famille, tout ce que les anciens ont, difficilement, amassé, bâti, organisé. Mon sacrifice a été inutile. Je me suis trompé de dix kilomètres : le petit pays est tombé, dès le début, au pouvoir des Français. Après avoir été traité en ennemi partons ces Allemands qui voyaient clair, en somme, je leur ai échappé. Et aujourd'hui, je suis une sorte de sans-patrie, ni Allemand, ni Français, odieux à tous, parce qu'il ne sert que soi-même, et que notre sang n'est pas h. nous, que diable! mais aux idées. C'est bien. J'ai compris. Je choisirai mon heure qui ne tardera pas. Dès ;\ présent, je prépare les choses, comme mes amis de Thann m'ont conseillé de le faire. »
Il appuya sur un bouton de sonnerie électrique. La porte fut ouverte.
— Faites venir monsieur Denner.
Un homme entra, maigre, tout blanc de cheveux, d'allure vire, vêtu d'une vieille redingote,
i9Q LES NOUVEAUX OBERLÉ
et qui ressemblait à quelque ancien médecin des familles, s'avançant vers le malade, le regardant du plus loin qu'il le pouvait apercevoir, le questionnant déjà, par son demi-sourire : « Eh bien? Vous m'avez fait appeler : rien de grave, je suppose? Je suis tout à vous, mon cher monsieur; je vous écoute. » C'était le dernier survivant des collaborateurs de Loois-PierreEhrsam, le conseiller des deux fiis et de la veuve, le fondé d3 pouvoir, l'ancien co-directeur de la fabrique, l'ami fidèle.
— Mon cher Denner, je vais vous faire une confidence, à vous le premier.
— .5'en ai reçu d'autres, monsieur Joseph, depuis les temps...
— Asseyez-vous à côté de moi... C'est cela... Je vous apprends donc que je suis résolu, en principe, à quitter Masevaux, et à m'engager dans l'armée française.
Denner, qui était assis sur le bord de la chaise, se leva, tant fut violente la commotion nerveuse qu'il reçut d'une pareille nouvelle, annoncée sans ménagements. Il demeura un instant absorbé, ses paupières battant ses yeux de myope qui considéraient le patron, le jeune chef d'industrie, flo rissant de santé, enfoncé dans le siège de cuir
LE SALON ROLGE 497
Vfit, les jambes croisées, les mains jointes et appuyées sur le bras du fauteuil.
— Quel malheur pour la fabrique, monsieur Joseph!
— Vous serez là, Denner, et quelqu'un, d'ailleurs, me remplacera.
— Vous pensez à madame Ehrsam, je comprends. Pauvre dame! Elle espérait se reposer.
— Elle pourra continuer de le faire...
— Cependant...
— N'essayez pas de me faire des objections : j'ai tout examiné.
L'employé hocha la tête.
— Je sais bien, monsieur Joseph, que vos idées viennent toujours de loin, et qa il n'y a pas grand'chose à changer, quand vous avez un projet. C'est la peine que j'éprouve qui me fait parler.
— Moi aussi j'en ai, de la peine ; mais ma résolution est prise. D'ailleurs, je ne vous laisserai pas seuls, ma mère et vous. Je vous ai appelé, justement, pour que vous m'aidiez à faire revenir mon frère à Masevaux?
— Vous croyez cela possible?
— Cela s'est déjà fait. Tout dépend ici de la volonté du ministre de la Guerre. Je me suis assuré déjà d'am.itiés puissantes, qui appuieront
ma demaude. Et ma dcmaudc, Donner, sera fondée sur deux arguments très forts. D'abord, mon engagement au service de la France. Je ne suis pas astreint au service militaire. On a jugé, à Paris, qu'on devait ménager les hommes de nos vallées, le peu d'hommes qui nous restent. Je ferai donc dire au ministre : Joseph s'engage, il vient combattre dans les rangs où Pierre a combattu, libérez Pierre ; soldat pour soldat, qu'estce que cela vous fait?
Denner frotta lentement ses mains, que ki crampe du plumitif inquiétait souvent.
— Ils n'en ont pas trop; ils ne les lâchent pas s^s de grosses raisons.
— J'en ajouterai une seconde. Dès que j'ai su que mon frère allait venir en permission » j'ai préparé le texte d'une pétition qui sera remise, pai' un de mes amis, au ministre du Commerce. Les collaborateurs de la fabrique, vous d'abord, mon cher Denner, puis les chefs d'atelier, les contremaîtres et les contremaîtresses, exposent au ministre qu'une industrie comme la notre, dont ils vivent, qui est leur gagne-pain, qui est l'un des éléments de la prospérité de la ville, ne peut se maintenir, pendant une guerre comme celle-ci, universelle, et dont on ne voit pas la fin, que si
elle est dirigée par un homme jeune, et par conséquent hardi.,. Excusez-moi de vous dire ces choses-là, de les avoir écrites...
— Mais elles sont vraies, monsieur Joseph ! Je pense ce que vous pensez. Un. employé comme moi, même si on l'appelle directeur, ça doit avoir peur d'engager le capital d'autrui. Et s'il n'en a pas peur, je dis qu'il n'est pas digne de la confiance que vous m'avez montrée,
— Nous faisons valoir encore que notre industrie cotonnière de Masevaux travaille pour la France, qu'elle est un service public, presque au même titre que les fabriques de munitions, et qu'enlin, nous demander, à nous maison alsacienne, de nous faire une place sur le marché français entièrement nouveau pour nous, et, en même temps, nous enlever les deux chefs responsables, ce serait commettre une faute économique, et sans doute une faute politique.
— Très bien ! Mai» monsietïr Pierre accepleral-il?
- — J'ai des molïfs^ très sérieux de croire qu'il acceptera... Le texte de la pétition, que je vais vous remettre, Denner, et qui sera annexé à ma demande, ne porte aucun nom propre. Ceux qui signeront la formule pourront s'imaginer qu'il ^a-
bOO LES iXOUVEAUX OBERLÉ
git de moi, et qu'on a simplement voulu me maintenir à la tête de la fabrique. Surtout, ne parlez de rien à mon frère si vous le voyez aujourd'hui...
— Vous pouvez être sûr de moi.
— Je tiens à le mettre en présence du fait accompli, contre lequel l'éloquence, les supplications et toute la belle argumentation sont vaines...
Joseph tira de sa poche un trousseau de clés, se leva, ouvrit le volet d'un cantonnier placé le long du mur, et tendit à Denner une large feuille double, sur la première page de laquelle il avait écrit quelques lignes.
— Tenez, voilà la pétition... Vous voudrez bien la faire passer dans les ateliers?...
— Volontiers, monsieur Joseph... Je n'aurai pas de peine à obtenir des signatures... Rendre un service à un Ehrsam, vous comprenez... L'embêtant, c'est qu'on ne puisse pas avoir l'un sans perdre l'autre.
— Au revoir et merci, Denner... Quand vous aurez recueilli toutes les signatures, remettez la pièce sur ma table, là. Je ne puis savoir encore quand je n:i'en servirai...
— Avant ce soir, cela sera fait.
Joseph serra les deux mains que Denner lui tendait, puis, dès qu'il fut seul, se mit à marcher
à grands pas dans îa pièce, tapotant les vitres, du bout des doigts, chaque fois qu'il arrivait près d'une des deux fenêtres, et avant de se détourner pour prendre la direction opposée. Sans peut-être qu'il s'en rendît compte, il éprouvait l'émotion du voyage qui commence. Il était déjà séparé des siens ; il avait dit les mots qu'il ne retirerait plus. « C'est demain qu'éclatera îa nouvelle, et que les jaloux seront obligés eux-mêmes de me rendre justice. Désormais, ils n'ont plus de droit contre moi. Je me suis condamné moi-même. J'ai encore vingtquatre heures, le temps de ccnnaître le visage et le caquet de cette Provençale, et de revoir le cher frère que j'aurais pu tuer, devant Reims, et qui aurait pu, également, me mettre hors d'état de le remplacer dans les rangs français. Maman» qui s'est plainte que je prisse trop peu de part aux réunions de famille, va me trouver présent, cette fois, à tous les actes des préliminaires de fiançailles. Homme du monde, mon pauvre Joseph, ce n'est pas ton meilleur rôle! Tu pourras ne pas causer beaucoup, mais tu écouteras... Tu as si bien l'habitude de passer pour un maladroit ! . . . La belle Provençale dira : « ïl est timide, n'est-ce pas? Il parle si peu! » Triais demain soir, on me regrettera. Peut-être même le bénira-t-on, ce
Joseph qui aura libéré sou frère aîné... Mon Pierre ! Je ne veux pas subir l'assaut de ses objections, «Le ses refus provisoires, et faire avec lui assaut de générosité. «^ Prends ma place à l'usine ! — Restes-y! — Toi! — Toi, te dis-je! » Non., un beau silence lù-dessus. Mon frère ignorera ma décision. J'aurai l'air du brave garçon résigné à être heureux et pacifique. Mais j apprendrai de lui ce qu'il pense de la France, là, au fond de son cœur. Quand on va servir un pays, la moindre prudence exige qu'on sache parmi quels hommes on vivra. Il me le dira, lui qui n'a pas eu qu'à se louer, paraît-il, de ses nouveaux concitoyens. Je connais à peu près toutes les accusations qu'il a portées, dans ses lettres, contre eux. Quand je les aurai répétées devant lui, je verrai bien ce qui demeure, de ces colères d'un homme que l'on a toujours dit plus intelligent que moi... Il est plus facile à confesser, en tout cas... Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore ici? Onze heures et demie... Des voitures viennent, tous les matins, de Belfort, apporter le courrier pour l'administration de Masevaux... »
Joseph remettait sa montre dans la poche de Bon gilec, quand M. Donner frappa à la porte, qu'il entr'ouvrit :
— Monsieur Pierre arrive! Il veut venir dans les bureaux, nous dire bonjour à tous : j'ai reçu un coup (le téléphone de madame Ehrsam.
— Eh bien ! laissez venir!
Joseph ne quitta pas son cabinet de travail, jugeant inutile que ses employés assistassent à la première rencontre des deux frères. Toute sa vie, il avait été lidèle à une de ses maximes : « Je ne donne pas de représentations. » Emu, content du murmure qu'il entendit bientôt, puis des mots qui vinrent jusqu'à lui, il attendit que Pierre eût reçu les compliments des employés aux écritures, du caissier, des trois dactylographes, de Denner dont la voix respectueuse ne cessait de répéter : « La guerre vous va bien, faut croire, monsieur Pierre, quelle bonne mine! Et l'uniforme! Ah! c'est le vrai officier français! » Puis la porte s'ouvrit, Pierre entra.
.Joseph était derrière la porte. Les deux frères s'embrassèrent, s'écartèrent d'un pas, se donnèrent les mains, ne sachant comment se témoigner le plaisir qu'ils avaient, l'un et l'autre, h se retrouver là, dans le domaine paternel, après tant de mois passés, et tant de périls évités.
— Viens près de la fenêtre, Pierre, que je to voie mieux!
En parlant, Joseph avançait deux chaises, près de la fenêtre d'où l'on pouvait apercevoir la maison, là-bas.
— Assieds-toi en face de moi; oui, en belle lumière... Tu as bonne mine, sais-tu?
— Toi aussi ; même tuas engraissé. Les Boches vous nourrissaient donc bien?
— Pas si mal qu'on l'a dit;... j'ai envie d'ajouter : « Monsieur le lieutenant. »
— Mais non ; chez nous on dit : « Mon lieutenant ; » c'est beaucoup plus chic ; ça veut dire : € Vous me commandez, mais vous êtes mon ami; si vous êtes digne de vos galons, vous êtes le lien entre les soldats, quelqu'un qui est à tous, à qui on peut dire : « Mon. » Et toi, tu es Fëhnrich, à ce qu'on m'a raconté?
— Oui, de force. J'allais être officier : c'est pour cela que j'ai déserté.
— Pour cela seulement?
— Comprends : je ne pouvais pas commander de tirer sur des Français, moi, Alsacien.
— Pouvais-tu donc, comme soldat, tirer sur eux?
Le visage placide de .Joseph prit une expression dure :
— Jamais nous ne l'avons fait, ni moi, ni les
LE SALOxX ROUGE SOS
camarades alsaciens. Je ne fais pas le paladin, moi, mais je suis mon idée : nous mettions la hausse à SOO mètres quand ils étaient à 30.
— Ta colère m'esî; agréable, mon vieux; nous nous ressemblons donc?
— Je suis moi, tu es toi, mais il y a quelque chose de commun, en effet : la haine de l'Allemand.
— Augmentée par dix-sept mois de vie militaire?
— Jusqu'à l'impossibilité de les voir ou de les entendre. 11 faut vraiment qu'il y ait, dans cette nation...
— Laquelle ?
— La France... quelque chose de bien puissant...
— De mystérieux...
— Plus encore...
— Tu as raison. Achevons les litanies de la France : quelque chose de presque divin.
— Quelque chose de divin, en effet, pour que ceux qui, comme moi, ont été pénétrés de son esprit, sans même s'en douter, ne puissent plus être dupes des apparences de civilisation de l'autre pays, l'Allemagne...
Pierre le considéra avec affection, comme un
les Alsaciens, serons-nous heureux, je veux dîre pleinement?
— Oui.
— Tu en as douté, pourtant?
— C'est vrai ; mais à voir de près le peuple et l'armée de France, une grande espérance est revenue en moi, et maintenant, j'ai une certitude.
— Les vainqueurs vont nous comprendre? Tu crois cela? Louis XIV avait eu la manière de nous traiter, celle d'un grand cœur ; il ne calculait pas d'abord les voix des électeurs, il savait ce qu'est l'intérêt commun. Mais qui donc représente cela en France, l'intérêt commun?
Pierre ne répondit pas.
— Nous serons obligés de faire à nos usines une clientèle nouvelle...
— Tant pis d'abord, tant mieux plus tard.
— Nous serons victimes d'une administration très vieille.
— Eh! bien, nous conduirons le chœur des mécontents, c'est-à-dire, en cette occasion, des hommes de progrès. Nos institutions, nos fondations, nos usages, seront conservés.
— Veux-tu que je te dise ce que je crains surtout, depuis que je suis rentré?
— Dis!
LE SALON ROUGii 509
— J'ai peur qu'ils ne viennent abîmer les âmes des enfants de chez nous, comme ils ont fait chez eux. Est-ce que tu les vois chassés d'Alsace, nos frères de Marie? nos religieuses de Ribeauvillé, qui tiennent tant d'écoles? nos braves instituteurs alsaciens, qui sont loin d'être des athées et qui ont gardé le crucifix à la place d'honneur ? Dans ce doute-là, l'àme alsacienne vit entre l'amour et la crainte. Ahî mon frère Pierre, toi excepté, l'Alsacien, avec son air bon enfant, est méfiant. Si ce que les Allemands ont toujours dit, que nous serions persécutés à cause de notre religion, le jour où nouo serions rattachés à la France, si cela allait être vrai?
— Non, les Français ne nous feront pas ce cadeau de bienvenue !
— S'ils le faisaient... Nous avons tenu quarante-sept ans contre le Boclie : contre ceux qui menaceraient la foi, nous tiendrions cent ans !
— Pas besoin. Ils ont donné leur parole : le Président, Jofîre, d'autres encore, des grands.
— Tu te fies aux paroles?
— A celles-là, oui : c'est la France qui les a dites. Tu pourrais me rappeler bien des mesuresde persécution qu'ont prises les hommes qui la mènent. Je sais, je sais : ne t'agite pas inulilement..é
olU LES NOUVEAUX OBERLE
Ils ont fait du mal, ils n'ont pas compris leur propre pays : mais ils ne l'ont pas plus décatbolicisé que les Allemand» n'ont défrancisé l'Alsace. Je l'ai connue peu à peu, la France, et, comme il arrive à tous les passants, j'ai aperçu d'abord celle qui n'est pas la vraie. Tu vois comme elle se bat, la France : si tu la voyais prier, et donner! Tu lui rendras justice, un jour, tu abandonneras même cette idée que la France a bien de la cbance de nous reprendre, nous Alsaciens, nous Lorrains.
— L'as-tu assez répété, pourtant? L'ai-je entendu, ce refrain-là? Tu te démens.
— Je me corrige. Il y a du vrai îà-dedans, mais la plus grande vérité, c'est que l'Alsace et la Lorraine seront trop heureuses de retrouver le cœur de la France, où vivent les mots de la vie éternelle...
— Lesquels?
— « Je croi& en Dieu ! »
— Toujours rhoniJFne enthousiaste 1
— Oui, je le suis, parce que je lai comprise^ celle que les nations ont regardée comme une marcluimde de modes et de plaisirs, et qui n'est, à vrai dire, qu'une sainte femme mal mariée. Et puis, vois-lu, en triomphant, la France va reiitrcr
Lt: SALON UOLGE ;JH
dans la voie de son histoire; elle est fuite pour combattre la brute et relever l'idéal. Je ne dis pas que les Fraûçais ne se disputeront plus : mais la victoire va changer les thèmes.
Joseph demeura silencieux ; il observait son
frère, avec cette attention passionnée qu'il mettait
à traiter une affaire, à étudier son adversaire.
Bien qu'il s'en fût, jusqu'au bout, défendu, il
était trop ému de retrouver Pierre après uue
longue séparation, et même, et surtout peut-être,
de l'entendre parler d'un ton si convaincu, pour
que rien n'en parût sur ce visage, discipliné
comme celui d'un Anglais. 11 s'épanouissait; ses
moustaches, d'ordinaire fondues dans la barbe,
s'enlevaient en herse blonde et découvraient les
dents; il pensait : « Tant mieux! Ce que j'ai
résolu de taire, je le ferai ù présent de bon cœur;
j'irai en terre de France, comme mon père y
allait. » Pierre ne le voyait pas. 11 avait soulevé
le rideau de mousseline qui voilait les vitres
basses, et il considérait la cour de la fabrique, les
cbeaûiiis de cbarbon pUé, et la maison des
Ehraam, au fond, qui l'attendait, où il reviendrait
un jour, dans combien de temps?... Avec Marie-
ou. sans alie?... et pôur quelle destinée? Il fut
surpris d'entendre Joseph qui disait derrière lui
d'une voix pareille à celle d'aotrefois, quand on jouait ensemble :
— Mon frère Pierre, quand arrive-t-elle, mademoiselle de Clairépée?
— Ah! tu sais donc?
— C'est l'habitude de maman, de tout nous dire ; ce n'est pas la mienne, malheureusement, de l'imiter.
Pierre se rapprocha de son frère.
— Ce soir, tu la verras... Tout à l'heure!... Je n'os© pas croire que ce soit vrai!... Mademoiselle Marie descendra chez notre amie de la place du Marché... Nous sommes invités à dîner. Elle restera seulement deux jours.
— Comme tu dis : « seulement! j» Ce n'est pas rien, deux jours de ces ennées-ci! Le monde pourrait être changé avant la fin du second.
— Tu es vraiment devenu un autre homme, Joseph!
— Ta trouves?
— Philosophe!
— Je l'ai toujours été un peu. Ne parlons pas de moi. Vous seuls êtes intéressants, qui vous aimez.
— Mais je ne suis pas sûr d'être assez aimé d'elle pour qu'elle consente à vivre ici. Depuis
LE SALOX ROUGE 513
cinq mois, )e n'ai aucune nouvelle de l'Abadié, et, de cette jeune fille, je n'ai reçu qu'?ine lettre, pais un billet où elle m'annonçait sa résolution de ne pas se marier.
— Elle a changé de résolution, voilà tout.
— Non, tu ne peux pas la juger encore. Elle est d'un trop haut mérite pour ne pas exiger de celui qu'elle épousera, quelque condition rare et difficile. Je le pressens, et j'en souffre.
— Réjouis-toi donc, au contraire! Ce n'est pas pour moi, ce n'est pas pour ma mère qu'elle a entrepris ce grand voyage : et cependant je t'assure que nous sommes très heureux de cette visite.
Il ajouta, détournant ses yeux bleus :
— Tu as dû le voir, quand tu es entré à la maison?
— Mais non, maman n'est pas aussi heureuse que je l'imaginais... Elle m'a paru troublée...
— Ne l'est-elle pas toujours?
— Mais c'est gentil ce que tu me dis : il faudra le répéter à mademoiselle Marie.
— Oh ! ne compte pas sur moi pour faire des compliments. Je suis demeuré sauvage. A toi seulement, en confidence, je dirai mon jugement.
— Oui, mon vieil ami, à moi seul, puisque tu
le préfères. Allons reformer la famille, là-bas : quelqu'un nous attend.
Se donnant le bras, les deux frères sortirent des bureaux, traversèrent la '^.cur. Madame Ehrsam, debout sur le seuil de la maison, les regardait venir.
— Que vous me plaisez ainsi: Eeux frères qui se rencontrent, pendant cette gjarre, c'est une merveille!
— Plus grande dans notr cas que dans tous les autres, car nous étions partis par deux routes opposées.
Pierre, en disant cela, embrassait sa mère. Il lui dit à l'oreille :
— Gomme il a changé! Il a pris en horreur l'Allemagne qu'il n'aimait pas.
— Parfait!
— il a même conjugué avec moi le verbe : aimer la France...
La mère tressaillit, et tandis que Joseph, passant près d'elle, entrait dans la maison, elle dit à Pierre, t'-ès vite :
— Tais-toi là-dessus!... Ne lui en parle pas'.
— Que dites-vous?
— Pas trop.
— Et pourquoi?
— Parce que, mon enfant, tu pourrais me causer une grande peine.
Il la considéra un moment, hésita, puis !a prit par la main, et ils entrèrent.
L'après-midi fut douce pour les deux frères et pour leur mère. Pierre voulut visiter, de nouveau, cliaque pièce de la maison, comm.e font les étudiants au premier jour des vacances : sa chambre et celle de s^n frère; le cabinet de travail ; les greniers d'où l'on apercevait, par-dessus le iiiur de l'enclos et par-dessus les arbres, les pentes (les montagnes; la cuisine; le salon rouge enlin, qu'Anna, toute la matinée, avait aéré, balayé, époussete, frotté. Le canapé, les chaises, les fauteuils formant le rond, avaient un air de neuf, tant le palissandre et le velours de coton frappé, sous la housse et dans l'ombre, s'étaient bien conservés. Sur le bloc de marbre vert où le cadran de la pendule se trouvait enchâssé, Pénélope à demi renversée, sévèrement vêtue, les pieds nus dans des sandales un peu longues, continuait de Hier sa quenouillée de laine d'or. Pauvres choses qu'on avait aimées, qui dataient, comme les boucles d'oreilles de madame Ehrsam, comme la broche qu'elle ne portait plus, comme l'alliance qu'elle portait encore. Pierre se deman-
da : « Que va dire mademoiselle de Glairépée? » Un peu plus tard, avec sa mère et son frère, il fit un tour dans la ville. La mère, entre ses deux grands fils, jouissait singulièrement de cette promenade; elle était saluée par les passants, qu'ils fussent ouvriers ou bourgeois, par les boutiquiers qui entr'ouvraient la porte, et, parlant pour la famille assemblée au fond de la boutique, disaient : « Pauvre dame! elle est contente aujourd'hui : elle a ses deux fils avec elle? » Des gamins s'arrêtaient de jouer, — ils jouaient à la guerre, bien entendu, — et, au commandement de l'un d'eux, tous bien alignés portaient la main à la tempe droite, la paume ouverte au soleil d'hiver : « C'est le fils de madame Ehrsam ; il est sous-lieutenant dans l'armée : vous voyez son galon d'argent. C'est le premier de chez nous qui soit si haut : saluez, les gars ! » L'heure s'écoula plus vite qu'aucune de celles que madame Ehrsam avait vécues depuis plusieurs années. Elle lui rappelait les anciennes flâneries du dimanche, lorsque, entre Pierre et Joseph comme aujourd'hui, elle descendait le long de la Doller, du côté de « la roche du petit duc Maso », ou remontait la vallée, bordée de maisons d'artisans et de villas qui sont un peu en retraite dans leurs ver-
gers. On ne parlait pas de la guerre, et la mère sentait diminuer l'inquiétude qu'elle avait eue, le matin de ce même jour, car Joseph prenait plaisir à écouter son frère. Les témoins de ce bonheur auraient pu répéter ce qu'ils disaient naguère : « Les fils de nos amis, c'est une vraie comédie : le noiraud dit les paroles et fait les gestes, et le blond en rit. »
Ils rentrèrent au moment où la nuit se faisait, et s'habillèrent pour aller dîner. Ils avaient été prévenus, en arrivant à la fabrique, que mademoiselle de Clairépée se trouvait depuis une heure à Masevaux, et qu'on les attendait.
A six heures, ils entraient donc dans un salon plus élégant que celui de la famille Ehrsam, oh étaient disposés, avec goût, de nombreux tableaux ou gravures : portraits d'aïeux authentiques, bourgeois et bourgeoises de la vieille Alsace; vu^ du pays ; estampes populaires du temps de Napoléon ; et encore des croix de saint Louis ou de la Légion d'honneur, enfermées dans des cadres précieux, et au-dessous desquelles une légende disait que la décoration avait été portée par « mon oncle, » ou « mon père, » ou « mon arrièregrand-père », de Masevaux, de Guebwiiler, de Colmar, de Strasbourg. Presque aussitôt la maî-
518 LES NOUVEAUX OBliRLÉ
tresse de maison descendit, suivie de mademoiselle de Glairépée, qui était en deuil. Marie salua madameElirsam, dont le cœnr battait très fort, mais qui, la voyant venir, pensa de nouveau, comme à Saint-Baudile : « De celle-là, je n'ai rien à craindre, » puis, tout de suite après : « Ce pauvre sourire triste! Comme la jeunesse d'aujourd'hui a souffert! »
— Madame, dit Marie, me voici donc à Masevaux. Vous aviez raison de l'écrire : c'est une visite qui ne se serait pas faite en d'autres temps.
— Et que je n'aurais pas osé demander à une autre qu'à vous.
— Savez-vous ce qui m'a décidée?
— Un souvenir, j'espère?
— Un mot de vous. Dans votre lettre, vous me disiez : « Je suis maliieureuse. » Aujourd'hui, nous avons toutes pris l'habitude d'aller à ceux qui souffrent... Je crois que c'est cela.
Elle tendit la main à Pierre, qui disait :
— Il me semble que je vous entends, mademoiselle, dans le salon del'Abadié...
— Pauvre Abadié! Vous ne le reconnaîtriez plus! C'était une maison où l'on riait autrefois. Les choses ont changé. Si vous aviez connu mon Hubert, vous comprendriez...
LE SALOiS" ROUGE
— Je comprends : je i'ai rencontré.
Elle l'interrogea du regard, rapidement.
— Oui, ils se ressemblent tous, ces hommes qui meurent pour la France. Mais je ne veux pas me plaindre devant vous. Je veux que vous ne trouviez pas trop de différence entre celle que vous voyes, et celle que j'étais. Présentez-moi votre frère : nous avons déjà parlé de lai. plus d'une fois.
Pierie présenta Joâuj ''j qui ne trouva pas un mot à répondre. Le petit cercle se forma, autour de cette fille de Provence, qui apportait sa grâce nouvelle, et comme un parler nouveau dans la vieille maison d'Alsace. Ils l'écoutaient tous avec ravissement, parce qu'elle parlait très bien, sans aucune afféterie, et des choses qu'ils connaissaient ou qu'ils pouvaient imaginer. Elle n'était pas de celles qui cherchent à étonner. !1 lui eût été facile de choisir des thèmes qui l'eussent fait briller. Elle prit les plus simples : le voyage de Saint-Baudile à Belfort, l'entrée en Alsace, l'histoire de la vallée, et celle de ces familles, que tout rappelait ici, et dont la fidélité au Roi, à l'Empereur, à la France toujours, avait un sens plus plein qu'ailleurs, et souvent héroïque. Madame Ehrsam et son amie, Pierre, Joseph même, répon-
daient à ses questions. Aucun ne faisait effort. Elle ne les avait pas violemment tirés hors de leurs habitudes. Ils se disaient, chacun au fond de l'âme : « Il faut beaucoup de bonté pour avoir tant d'esprit. » Les heures du dîner et celles de la soirée furent ainsi familiales. L'hôtesse, que son caractère réservé rendait comme incapable de jugements précipités, dit, par deux fois, à l'oreille de madame Ehrsam : « Il semble qu'elle soit des nôtres, cette jeune fille. » On se fût dit, pour un peu, au temps de paix. Parfois seulement, le grondement lointain du canon dans les Vosges, ou quelque trait raconté par le jeune officier de chasseurs, rappelait à tous la guerre, les adieux, les deuils, la fragilité extrême des projets d'amour que d'autres avaient faits : « Demain, qu'en sera-t-il de celui-ci? »
Vers la fin de la soirée, Marie de Clairépée, assise près d'une table, feuilletait la collection de la merveilleuse Revue Alsacienne illustrée. Pierre, penché à gauche du fauteuil, soulignait d'un mot les dessins ou les textes.
Il dit, tout bas :
— Je vous remercie de la meilleure joie de ma vie.
Alors celle en qui il n'y avait pas de trom-
perie, sans le regarder, et continuant de tourner la page qu'elle ne voyait plus, répondit :
— Il m'a semblé qu'en venant ici, je faisais, moi aussi, mon devoir de guerre. Vous avez envoyé à l'Abadié de belles lettres ; vous y avez dit plus d'une chose qui m'a touchée ; je n'ai pas pu vous l'écrire comme je l'aurais voulu : je suis venue vous le dire. Seulement...
— Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas sur ces mots-là ?
— Non : soyons bien francs. Je suis venue surtout pour vous mieux connaître : ne me demandez pas plus ; j'ignore où nous allons ; je n'aurais pas assez de liberté d'esprit pour disposer de moi-même...
Au moment où il reprenait, avec sa mère et avec Joseph, le chemin de la fabrique, dans le vent froid qui soufflait de l'est, Pierre demanda :
— Eh bien, Joseph?
— Ah! mon ami, amène-la chez nous, et décide-la d'y demeurer toujours ! Sais-tu à qui elle ressemble? A la plus belle statue que j'aie vue, à la plus fine, à la plus tendre...
— Eh ! que c'est teau !
— A l'Eve de la cathédrale de Reims î
— Dis-le à mademoiselle de Glairépée.
522 LES NOUVEAUX OBERLS
— Je n'oserai jamais. Je suis gauche. Mes compliments sont comme des lièvres en cage, toujours au fond de la niche. Demain, peut-être, j'essaierai.
Il n'en dit pas plus long, mais madame Ehrsam et Pierre comprirent que la conquête était faite, et ils s'en réjouirent.
Le lendemain, jeudi, madame Ehrsam s'était levée de bonne heure, car elle devait recevoir à déjeuner mademoiselle de Glairépée, et, dans les petits pays, un repas qu'on offre est une grande affaire. Elle allait, de la cuisine à la salle à manger, Je la salle à manger au salon, et s'étonnait qu'Anna fût encore retenue dans les chambres, par les soins du ménage. Une musique militaire se mit à jouer, sur la route de Rougemont. Joseph, qui allait descendre, et traversait le palier, entra dans la chambre d'ami d'où l'on pouvait voir, à droite et à gauche de la porterie, deux longs fragments de la route de France. Anna était à la fenêtre, montée sur une chaise, penchée, les bras étendus, appuyant contre le mur les volets qu'elle venait d'ouvrir.
Il s'approcha, sans qu'elle l'entendît. Elle disait tout hatit :
— Voilà la musique de Remiremont ! voilà le général !
LE SALON ROUGE 52o
Le général passait, un petit africain, décidé, montant un cheval arabe tout blanc. Puis venaient les Marocains, les hommes aux figures bronzées, habillés de jaune ; ils marchaient comme des félins, qui ont plus d'élan qu'il n'en taut pour le pas ; les fusils d'un même rang ne formaient pas la ligne droite. Compagnie après compagnie, ils défilaient. Entre les arbres, un nouveau groupe d'officiers apparut, puis des soldats vêtus de bleu, qui se sentaient regardés, que l'honneur du métier ordonnait et rendait fiers de visage, troupe de combattants devenus ambassadeurs du vieux pays dans une petite viils reconquise, qu'il fallait maintenant séduire. Anna cria :
— Les nôtres ! Les nôtres !
Elle criait cela d'un cœur si bien donné, que Joseph en fut tout saisi. Il se retira, sans qu'elle se fût doutée qu'on l'avait vue et entendue.
« Comment cette fille, qui ne sait guère que l'alsacien, a-t-elle trouvé ces mots-là : « les nôtres! » li »'y a point d'Alsace : il n'y a qu'une France alsacienne ! Toi-même, Joseph, depuis hier surtout, depuis que mademoiselle Marie de Glairépée a passé devant toi, tu peux dire comme ta domestique, après elle, que ceux d'ici qai entrent en France sont revenus chez eux, et que
ceux de France qui entrent à Masevaux n'ont pas quitté le pays...
Il descendit ; au bas de l'escalier, il rencontra sa mère, et en fut contrarié.
-^ Tu vas à la revue, Joseph?
— Non, j'ai du travail encore à terminer. Vous le savez, chez nous, ce qu'on croit achevé ne l'est jamais. J'ai des lettres à écrire.
— Tu laisses Pierre? ce matin?
— Je déjeunerai avec vous.
(( Oh ! songea-t-elle, quand elle l'eut embrassé, et qu'elle le vit suivre l'allée martelée et creusée par le pied des ouvriers, le voilà repris de ses idées folles... Je suis sûre, j'y ai pensé cette nuit, que cette visite de mademoiselle de Glairépée lui a mis l'esprit à l'envers... Il s'imagine qu'il va trouver, à la douzaine, là-bas, des Marie de Glairépée... Il veut s'éloigner d'ici, et cependani c'est vers elle qu'il va... Il la regardait, hier soir, comme une apparition... Il osait à peine lui parler, mais s'il avait osé, il lui aurait dit : « Le pays d'où vous venez est le plus beau de la terre... » Pauvre enfant, que l'on croit si rude, et qui est tendre à l'excès ! Les enthousiasmes de son frère n'ont pas prise sur cet homme que toute tentative de persuasion met
en défense : mais un regard, un mouvement d'une grâce évidemment rare, un mot courtois dit d'une belle voix prenante, lui fond le 'cœur. Ils sont tous les mêmes : jusque dans leur amour de la patrie, il y a l'amour d'une femme ! »
Elle demeura cependant à la maison, occupée des choses du ménage. Pierre, étonné de ne pas avoir encore vu son frère, était allé rendre visite à un ami, puis demander à l'administration militaire l'auiorisatioa de se rendre, dans l'aprèsmidi, avec sa mère et mademoiselle de Glairépée, au sommet du Buchberg, d'où l'on pouvait découvrir les tranchées allemandes. Il revint vers onze heures. Madama Ehrsam, ayant téléphoné en vain, entrait, au même moment, dans le bâtiment central où se trouvaient les bureaux de la fabrique, et, à la porte, rencontrait Denner.
— Mais que fait mon fils, depuis deux heures passé qu'il est chez vous?
— Il écrit madame.
— Quoi?
— Des lettres, des lettres,... je ne sais trop quoi; je ne me permets pas...
— Monsieur Denner, vous me cachez quelque chose de grave i Je le vois dans vos yeux ! Ce n'est pas bien!... Vous en qui j'ai confiance!...
Elle avait l'air si malheureux que l'employé ne put tenir le secret. ïl ferma la porte, et là, dans le cculoir, sur le paillasson usé, debout près de la patronne, il répondit :
— Vous savez bien quelque chose?
— A peu près rien.
— Non, non, ma chère dame, ne pâlissez pas comme cela. Ne vous faites pas de peine... monsieur Joseph a des idées de se rendre en France, de s'y engager,
— J'ai tout fait pour îe retenir !
— Vous voyez bien que vous saviez... Mais il ne veut pas que vous restiez seule... C'est an fils très bon... Il m'a remis une pétition, qui est signée maintenant par tous les employés, bien sûr, et tous les contremaîtres;... il n'en manque pas un.,.
— Une pétition!... des signatures!... Qu'est-ce que c'est que tout ça? Je veux voir mon fils ! Laissez-moi!
Elle monta les marches, rapidement, passa derrière les tabourets alignés des secrétaires et des dactylographes, sans répondre aux saints que, d'habitude, elle rendait avec tant de cordialité, et ouvrit la porte du cabinet directorial. Joseph se leva, et, la voyant si pâle, comprit qu'elle savait
tout. 11 caressait, de la main droite, sa barbe blonde, mais ses yeux regardaient fixement et durement sa mère.
— Tu es décidé à partir, Joseph? Ne nie pas : on me l'a dit.
— C'est vrai.
— Tu quittes Masevaux ; tu vas l'engager dans l'armée de France?
— Oui.
— Tu m'as menti, hier matin, par conséquent.
— Je n'avais pas décidé le jour de mon départ.
— Peut-être est-ce cette nuit que cette belle résolution à été prise?
— Hier soir.
— Très bien : mademoiselle de Clairépée, n'estce pas? Que t'a-t-elle dit?
— Rien.
— Elles sont si habiles, et vous êtes si faibles I Je suis sûre qu'après l'avoir vue, tu as juré d'aller te battre pour le pays où elle est née?
— Cela se peut. Je ne sais pas. Je n'analyse pas, comme mon frère, les raisons et les causes.
— Ton frère ! Oui, il y a encore les histoii'es et les déclarations de ton frère...
— Il y a autre chose, maman.
— Et quoi donc ?
— Je crois que c'est le saug des Ehrsam qui a remué.
— Et tu quittes Masevaux : dans un mois? dans quinze jours ?
— Après le déjeuner de famille.
— Aujourd'hui? Tu oses me dire que dans trois heures d'ici, tu ne seras plus où tu dois être, ici, près de moi, à la fabrique ?
— Aussi vrai que je vous vois, dans trois heures vous ne me verrez plus. Je me suis assuré d'une place dans une automobile qui me conduira d'abord à Thann.
Il mit la main sur des lettres et des papiers, entassés à l'angle de la table.
— Tout est prêt.
Madame Ehrsam se recula.
— Alors je n'ai qu'à me retirer.
•Joseph lui barra le chemin de la porte.
— Non, maman. Rien ne me fera céder, mais je tiens au contraire, à vous expliquer ;... je voulais le faire;... vous m'avez prévenu.
Elle demeura devant lui, les bras le long du corps, les paupières baissées, immobile.
— Explique donc. J'ai déjà souffert par toi : ce ne sera qu'un peu plus.
— Demain, je serai en France, mais, demain
aussi, partira d'Alsace, pour le ministère du Commerce, un dossier...
— La pétition, oui, je sais : continue.,.
— Parfaitement, d'autres pièces encore. Des amis exposeront de vive voix au ministre les raisons graves qui font que notre fabrique ne peut être privée de ses deux chefs à la fois. Puisque je m'engage, je demande que Pierre soit mis en congé renouvelable. Le ministre de la Guerre ne refusera pas cette demande très bien motivée, très appuyée. Il y a des précédents. Et voilà pourquoi je vous ai dit que vous ne resteriez pas seule : Pierre vous reviendra.
— S'il y consent.
— Il y consentira... Lui, il a rempli son devoir envers la France: il a fait, sans y être obligé, dixsept mois de campagne ; en se retirant de l'armée, il offre un remplaçant. Et moi, j'offre à moi frère, à celle qui, j'espère, sera sa femme bientôt, le bonheur de vivre ici, près de vous...
— Le bonheur qui ne t'a pas suffi I
-»- Vous êtes dure pour moi! Vous êtes mère jusqu'à l'injustice.
— Qu'as-tu encore à dire?
— Que c'est à vous qu'il appartient de faire entendre raison à mon frère. De moi, il n'accepterait
pas le sacrifice que je fais. Mais quand j'aurai quitté Masevaux, et que personne ne saura où me retrouver, il prendra son parti d'être heureux. Vous aurez, pour l'y décider, l'éloquence toutepuissante de mademciselle de Glairépée. Un regard de ses yeux, et il cédera, cet indomptable.
— Tu connais mal ces cœurs-là.
— Ne leur pariez pas avant ce soir; le plus tard possible. Quand la nuit descendra, je ne serai plus qu'un voyageur inconnu dans un compartiment trop plein ; je n'aurai même plus de nom... Pourrai-je vous écrire? Etes-vous si fâchée contre moi que vous deviez rester sans nouvelles ?
La mère releva les paupières qu'elle avait tenues baissées, et quand elle vit que son fils souffrait., elle lai jeta les bras autour du cou, et elle pleura.
Pourtant, ils ne se dirent plus rien. Secouée par les sanglots, madame Ehrsam s'écarta doucement de Joseph, le rcpoussoint d'un geste de ses deux mains dressées, qu'elle inclinait en mesure pour faire entendre :
« Laisse-moi ; je n'ai plus de force ; n'ajoute I rien. »
Elle essuya ses yeux, et regarda l'angle de sa m&isoQ, à travers les vitres. L'n sourire triste, un
de ces sourires de misère qai marquent la royauté de lame qu'on croyait abattue, tira un peu vers la terre les lèvres silencieuses, et le visage fut éclairé d'une petite aube. Résignation? souvenir du temps meilleur ? image passant de Pierre et de Marie qu'elle allait revoir? Elle ouvrit la porte du bureau des employés, salua, cette fois, obiigôamment ceux qui la reconnurent, et alla s'asseoir à sa place depuis cinq ans demeurée vide, à gauche du poêle, dans le salon rouge orcé de ileure d'hiver et de feuillages.
Le déjeuner fut bien ordonné, comme l'avait été le dîner de la veille ; la conversation plus aisée encore et plus cordiale, entre les mêmes convivea. Madame Ehrsam faisait effort, pour ne pas laisser voir Id douleur et la crainte qui grandissaient en elle, à mesure que l'heure approchait où l'un de ceux qui étô,i3nt là allait se lever. Elle seule, avec lui, QRvait qu'il ne reviendrait pas. Elle seule? par instants, songeait, le regard pardu dans le rêve. Deux fois, Pierre avait demandé : « Quavezvous, maman? Etes-vous triste? Oh! ce n'est pas le jour. Demain, peut-être aurez-vous le droit de Têtre. Et encore ? Qui sait ? Ne soyez pas triste, maman. » Et il se remettait à causer, tout haut, av2c la jeune femm.e dont le mari se battait en
Champagne. Marie de Clairépée, placée près de Joseph, l'interrogeait sur les forêts des VosgeSj sur l'Hartmannswillerkopf que l'artillerie allemande battait depuis la veille ; sur le pèlerinage de Huppach, et sur la chapelle près de laquelle; après le déjeuner, elle devait passer. Joseph, aussi calme en apparence que de coutume, répondait avec la précision qui était dans sa manière. Il regardait Marie, attentivement il l'écoutait, et, comme il riait à toute parole qu'elle disait, la pointe d'or de sa barbe remuait au-dessus de son col.
Ayant tourné la tête vers la pendule, il- devin songeur tout à coup.
Deux heures allaient sonner. Les convives s( levèrent de table, et Anna servit le café dans L salon.
Mademoiselle de Clairépée était debout, prèi de la fenêtre; elle regardait le terrain vague les bâtiments de la fabrique, des cimes de mon tagnes par delà la vallée. Celui qui allait parti s'approcha d'elle, et dit tout bas : J
— Vous avez entendu Pierre, hier soir et matin : comme il parle bien, n'est-ce pas?
— Mon père et moi, en Provence, nous l'éccj lions avec plaisir.
— Il est instruit, il devine les choses qu'il ne sait pas, il est enthousiaste...
— Oh ! oui !
— Et si bon ! Quand nous nous sommes retrouvés, hier, nous étions pleinement heureux, comme des enfants, oui, mademoiselle, dans ce temps de douleur., comme des enfants ! Moi qui suis gauche, timide, vous le voyez bien...
— De moins en moins.
— C'est vrai, avec vous je n'aurais plus peur bientôt... Je voudrais vous dire : Pierre est tout à fait admirable, presque digne de vous.
Tournée vers lui, elle souriait, et le sourire disait : k Vous êtes un cœur profond, vous aussi; je régnerais par amour dans cette maison, si je voulais. »
— Mademoiselle, épousez mon frère, et venez habiter ici. . . Je dois parler pour lui en ce moment, parce que je ne puis vous accompagner au Buchberg. Il faut qiiG j'aille à Thann, et ailleurs... Ce sont mes adieux...
^ —Déjà?
^ — Mais je ferai pour vous deux une chose qui
me coûte un peu... Vous l'apprendrez bientôt...
ji vous daignez un jour être ma sœur, vous pen-
"^■'erez que c'a été le premier cadeau de noces.
Si LES >OUVEAUX OBEIiLE
Sans attendre qu'elle lui répondît, il s'approcha de Pierre, lui répéta qu'une affaire urgente l'appelait dans la vallée de Thann, lui serra la main, salua l'amie de la place du Marché, puis, venant à sa mère, qui était près du poêle, il Tembrassa longuement. Tout le monde avait fait silence. Madame Ehrsam emmena son iiis dans l'antichambre. Elle ne fut pas absente plus d'une minute. Mais, quand elle reparut, ses joues étaient aussi pilles que ses mains.
— Etrange garçon! dit P'erre. Toujours des mystères. . . Je vois que son voyage vous contrarie, maman... Enfin, j'es{>ère que vous luiavezrecommandé de rentrer avant la nuit?...
— Tu comprends bien que j'ai dit tout ce que je pouvais dire...
— J'ai de l'amitié peur loi, dit Marie.
— Vous faites bien, mademoiselle, répondit Pierre.
— Oui, son silence n'est jamais sans pensée. II est court de paroles, voilà tout. Où va-t-ii?
— J'ignore. Et vous, mère?
^lâdame Ehrsam dit seulement :
— Il m'a fait de la peine, en nous quittant si tôt.
L'amie de la place du Marché, délicate, prompt
LE SALON ROUGE u35
à s'émouvoir, se sentit gênée, au milîieu de celte tragédie de fanaille qu'elle avait crue dénouée, qui reconnmençait, et dont elle ne voulait pas être plus longtemps l'inutile témoin. Elle s'excusa de ne pouvoir monter au Buchberg.
LA PROMENADE AU BUGHEER^t
Tous, ils sortirent. Madame Ehrsam, entre Marie et Pierre, quand elle eut quitté son amie à l'entrée de la place, s'engagea donc dans la rue de la Mairie, traversa le pont de la Doller, tourna à droite, et prit la route de Huppach.
Il faisait beau. A peine quelques écharpes de brume, tout en longueur, voyageaient dans le ciel, prises par le vent haut, poussées d'un souffle égal et sans qu'elles eussent un pli. Un peu de neige était tombé, de quoi blanchir la terre, excepté celle des bois, que protègent les troncs et les branches des arbres.
La route monte d'abord, presque droite, entre des prés plantés de cerisiers, de pruniers, de
pommiers. Toute la vue est à droite, vers le creux da vallon qui s'amincit en s'élevant vers les cimes rondes du petit Buchberg et du grand Buchberg, les montagnes du Hêtre, Vosges posées au bord de la plaine, et que d'autres prolongent, formant la barrière d'Alsace, élargissant leurs forêts, enfonçant au loin, dans la terre de labour, comme des racines torses, leurs coteaux exposés à l'orient, tendus au vent du Rhin et couverts de vignes.
Les voyageurs eurent bientôt dépassé les maisons de bûcherons, puis le hameau de Huppach. La route s'incline à gauche, et devient forestière. Les feuilles tombées des hêtres et pourries par l'hiver empourpraient toutes les pentes. Pierre admirait Marie qui marchait si bien, et que ravissait ce spectacle nouveau de la montagne fraîche, féconde, vêtue de hauts arbres. Ils passèrent audessus de la chapelle bâtie sur une pente, à droite, puis ils arrivèrent à un petit col, où l'on quitte la route, pour gravir le sommet du grand Buchberg. Un sentier étroit, entre des taillis mêlés de sapins, tourne, et bientôt grimpe la pente très raide. Deux soldats, conduisant un mulet chargé, pénétrèrent dans le bois avant Pierre. Ils saluèrent l'officier, en passant.
— Vous montez, mon lieutenant ?
— Jîais oui.
— Avec des dames? C'est les premières qui viennenl ici depuis la guerre.
— J'aila permission.
— Alors, ça va bien. Heureusement que ce n'ost pas ici comme au Vieil Armand ; nous y étions hier : il n'y fait pas bon. Eiiteiidcz-vous le gnlop?
La canonnade était, en eflet, violente au loin; par les couloirs des VosgeS; le bruit en arrivait jusqu'à cette mère qui songeait à des épreuves anciennes ou récentes, à d'autres qui pourruicut venir, à Joseph déjà loin d'elle, à ce qu'il faudrait dire tout à l'heure, quand la nuit commencerait de tomber.
A l'endroit où le sentier bifurque., oiila montée devient plus rude vers le somm.et du Buchberg, Pierre et Marie étaient passés devant : il n'y aurait point eu de place pour trois personnes de front.
— Vous allez voir un peu de la guerre, disait Pierre : nous sommes ici aux frontières bien étroites de l'Alsace reconquise. îi est bon que ce soit l'image dernière que vous emporterez : c'est la plus vraie. Vous ne serez plus demain à Masevaux?
— Mon père, Maurice, Marine, l'hôpital, tout le mas me réclan>p.
LA PI\OME:>..i.:. .-.'C bjghberg 339
— D'autres auraient voulu, ici, voua piaire et vous attacher.
— Pourquoi dites-vous cela, et si injîistement ?
— Je n'ai pas su me faire aimer !
— SeraiS'je près de vous, si je ne vous aimais pas?
— Je n'accuse qne moi ; mais je sais malheureux.
— Et je venais po'ir votre joie î
— La promesse m'est refusée.
— Je vous l'ai dit : plus tard, plus tard. Ne perdons pas les dernières heures.
Ils se baissaient ensemble, pour passer sous les branches chargées d'an peu de neige qui volait en poussière.
— Plus tard? Que fera le temps confcre moi 1 Belle comme vous êtes, combien pourront vous disputer à moi qui ne serai plus là? vous parler mieux? dire ce que je n'ai pas trouvé?
Marie so mit à rire. Des coups de canon ébranlèrent les échos et roulèrent de montagne en montagne. Ni Pierre, ni Marie ne semblèrent les avoir entendus.
— Vous trouvez assez bien ce qu'il faut dire, je vous assure.
— Alors, que devais-je faire pour vous mériter?
Savez-vous ce que je pense? que vous ressemblez à ces belles dames d'autrefois, qu'il fallait conquérir par un exploit éclatant : en tuant un monstre, en traversant la mer pour aller délivrer le tombeau du Christ, en rapportant l'épée d'un chevalier vaincu.
— Avaient-elles si grand tort?
— Vous voyez !
— C'est qu'il y a, dans la vie, des moments oii toute l'âme se révèle d'un coup. Je ne demande rien de pareil. Je suis encore troublée par le chagrin. Mais, à lui seul, le temps est une épreuve. Vous m'écrirez, je vous répondrai en toute franchise et liberté. Nous serons bientôt sans secrets l'un pour l'autre, et, sachez-le bien: le jour où je vous tendrai la main, cela voudra dire : « Pierre Ehrsam, je suis à vous pour toujours; je serai la fille de votre mère, je serai la sœur de votre frère Joseph, et j'habiterai l'Alsace... »
— Dieu le veuille !
— Attendez... oh! regar.dez! un avion I
— Un avion boche!
Ils s'arrêtèrent tous trois, dans le sentier. Entre les branches dépouillées, on aperçut un instant, à une grande hauteur, un aéroplane passant à toute vitesse dans l'azur, enveloppé de
petits nuages blancs, fumées des obus que lançaient les batteries des Vosges. Puis tout disparut. Le vent soufflait, chargé de l'odeur des feuilles rouges, des aiguilles de sapins, et peut-être déjà de la sève en mouvement.
Pierre et Marie se remirent à marcher, et la mère les laissa de nouveau prendre les devants.
— Voici le vent des hauteurs, dit Pierre : nous approchons du poste.
— Où est la batterie qui tire contre l'avion?
— Sur l'autre versant.
Un des guetteurs, entendant du bruit, descendit de quelques mètres, et cria :
— Halte !
Il avertit le sergent, qui vint, tranquille, examina le permis, et, content d'avoir une distraction, commença de servir de guide à Marie de Clairépée, qu'il prit par la main.
— Par ici, mademoiselle. Prenez garde ; c'est bon pour nous et pour les mulets, ce cheminlà;... on ne débrousse jamais, crainte d'être vusl Appuyez- vous : montez sur la grosse pierre... Très bien... Tenez, voici l'entrée de notre cagna! Dommage qu'on n'ait rien à vous offrir!
— Les Boches tirent-ils sur l'abri? demanda Pierre.
342 LES NOUVEAUX OBERLr
— Pas depuis deux mois, mon lieutenant, ils voudraient bien savoir où nous sommes... L'oiseau qui volait, tout à l'heure , devait chercher notre adresse, lui aussi. Mais allez donc reconnaître notre rue et notre numéro !
Au flanc de la montagne, et presque au sommet, parmi les arbres pressés, les herbes, les lianes forestières, le soi avait été entaillé. Un fossé tournant, dont le talus s'élevait vite, et était maintenu par des poutres verticales et des planches, donnait accès dans un abri souterrain. Marie, Pierre et madame Ehrsani n'allèrent pas jusque-là, mais, à gauche de l'entrée, montèrent les quelques marches d'un escalier de fortune.
— Ne vous montrez pas, vous, mon lieutenant, qui êtes grand. . . Ils voient bien, avec leurs longues vues. Venez, mademoiselle, mettez- vous là, derrière les arbres, vous aussi, madame. Jolie vue, n'est-ce pas ?
Entre les cimes de plusieurs jeunes sapins qui poussaient en contre-bas, ils voyaient tous, à présent, la nappe blanche et verte de la plaine d'Alsace, que des brumes, très loin, très loin, limitaient.
— La terre promise ! dit Marie.
— La terre où l'on a tant pleuré ! dit madame Ehrsam.
— La terre où jamais l'on n'a cessé de se battre! dit Pierre. Elle a veillé tout le temps; elle a tout le temps été au danger; rien n'arïive au cœur du pays franc qui n'ait d'abord frappé ici.
— Les marches de France î dit Marie.
— Cette fois, elles ont moins souffert, parce que tant de sacrifices ont été comptés, parce que les deux captives doivent revenir à la patrie avec leur beau visage, afin que la justice apparaisse plus éclatante.
Cependant, la forêt à nos pieds?
— Des pins décapités, des troncs sans branches et la trace d'un incendie dans les bruyères : qu'estHze que cela? Je les ai vues, les forêts de l'Argonne, de la Champagne, de l'Artois, des Flandres : plusieurs, qui étaient cent-eneures, ont donné le corps et les bras de leurs arbres pour réchauffer nos soldats et pour bâtir les sapes ; d'autres ont été abattues par le canon, comme des cités, et il n'en reste plus que des racines déterrées et des pousses d'un an avec une feuille au bout ; d'autres, ils les ont emmenées, les Boches, en captivité. La sève du sol de France a travaillé pour !e barbare. Regardez plus loin, au delà des pentes.
— La plaine. Gomme elle est grande! Où sont les gens de chez nous?
— Partout où vous voyez des maisons, il y a des cœurs à nous. Regardez, juste devant vous, ces toits roses dans l'iierbe : c'est Bourbach-le- Bas; à droite, au-dessous du grand éperon de sapins, c'est Sentheim," plus au large, Guewenheim, où la DoUer étend ses miroirs d'eau.
— Et tout là bas, ces petits dessins gris sur les prés, comme des vignes avec leurs échalas?
— Tranchées allemandes et réseaux de fils de fer.
-^ Ça va tout droit, mademoiselle, dit le sergent; suivez mon doigt : tout droit jusqu'à Cernay, bien à gauche, où les lignes tournent. Encore plus loin, il y a la forêt de Nonnenbruch, où sont les puits de potasse. Et à l'horizon, au ras du ciel, ces bâtons pâles qui montent dans la brume, c'est les cheminées de Mulhouse.
— Mulhouse abandonnée ! dit madame Ehrsam.
— Nous la reprendrons! dit Pierre.
— Ils tirent encore de Heimsbrunn, fit le sergent. Entendez-vous : Boum! Boum! Mais ce n'est pas pour nous, mademoiselle... Je vois que vous êtes brave... Alors, restez,.. Regardez là,... du
côté de BaTTih.i"'>-T-B.i5. rine ticLê iTime... Le -■•'■■ -■-:^:: : ,---:;;, -^ r ..-.; : ^. --j.^
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— Terre prom^, cfMmne tous dî&es, ô Marie de Claiiépée, et qui nous sera tonte r^sdoe!! JXons aTons tn^ sonff^ pour ne pas ^le, nn jour, tons ensemble, à eenx qne nonsainuMis. JXe croyez pas cenx qnî parient de FAkace onbiiense. Us rinsnltent. Us ne sair^it pas. De tons les tSlages qne Tons apereeiez, des foules sortinHit..
— Chantant.
— EDes Tiendront an-derant de no^ soldats Tklorienx. Les cœnrs dans les poitrines, les cloches daiKS les d<}chers, scMumtHitl'^MIdnia.
— BraTO l mon lieutenant, ciîa le sergent.
— BraYO ! crièrent denx hommes, &k arrière.
— Les femmes et les jennes filles auront la cocarde au corsage. EDes chantntmt en dansant, elles embrasseront les libérateurs de F^sare.
546 LES -VOUVEAUX OBERLÉ
— Merci, mes belles 1
— Et c'est beau, une créature qui ne sait comment dire sa joie : mais la joie de tout un peuple sauvé, heureux qui la contemplera! Je voudrais être parmi ceux qui entreront les premiers dans Mulhouse que voici, dans Golmar, dans Strasbourg...
La voix de Marie répondit :
— Vous en serez. Et j'y serai!
— Elles viendront de toute l'Alsace, nos solides filles brunes ou blondes, qui auront tiré de l'armoire les costumes de fête. Celles de Geispolsheim, qui est au sud de Strasbourg, seront toutes vêtues et coiffées de rouge; celles de Haguenau auront la jupe rouge et le tablier de soie bleue; Turkheim Valfleuri portera la robe verte et le grand ruban noir brodé de clair; les filles de Wissembourg mettront la mître noire, et celles de Meistratsheim la dentelle d'or tuyautée qui leur fait auréole !
— Elles assisteront au sacre nouveau de la France! Qu'elles viennent! Que Dieu permette!
Les autres faisaient silence; tous les esprits étaient lancés à l'aventure. Un vol de dix ramiers traversa l'air doré, au-dessus de la forêt, gagnant le gîte.
— A présent, dit Pierre, je retourne où l'on se bat.
Et le charme qui tenait immobiles les témoins fut rompu.
Madame Ehrsam, Marie, Pierre, silencieux, reprirent le sentier couvert, retrouvèrent l'autre, qui faisait le tour de Buchberg, et arrivèrent au col, puis sur la route. Leurs pensées étaient tristes, et ils ne songeaient pas cependant aux mêmes choses.
Dans le chemin plus large qui descend vers Masevaux, madame Ehrsam marchait à gauche de Marie et de Pierre. La nuit allait venir. Déjà l'ombre était bleue au creux du vallon, tandis que les nuages errants dans le ciel, et les arbres sur les crêtes, prenaient sa pourpre ardente au soleil qui mourait. Où était Joseph à cette heure? En France, sûrement. Le secret pouvait être révélé. Il devait l'être. Demain, ces deux jeunes gens, Pierre et Marie, qui échangeaient à peine quelques mots, ayant déjà le cœur tout plein d'adieux, ser£dent séparés par d'immenses espaces.
Quand ils furent rendus à cet endroit où la route contourne et domine un bois en pente raide, puis des prairies où est bâtie la chapelle de
Huppach, la mère s'arrêta, regarda, en bas, la façade blanche et le clocheton à jour.
— Si vous voulez, nous entrerons un moment : l'heure est plus grave que vous ne pensez, mes enfants.
Elle avait dit « mes enfants, » sans bien peser les mots. Marie la remercia d'un signe de tête et d'un sourire, puis, elle s'émut et pâlit, parce que madame Ehrsam avait pris la main de Pierre, et disait :
— Pierre, j'avais promis de me taire jusqu'à la nuit. A présent, je vais t'apprendre une nouvelle.
— Est-elle bonne?
— Non.
— Comme d'habitude.
— Tu ne trouveras plus Joseph à la maison.
— Où est-il ?
— Très loin de nous.
— Il va?
— En France, s'engager dans l'armée...
— Ah I tant mieux, tant mieux ! C'est la belle fin! Il avait mal commencé, le voici avec nous!
— Pierre, écoute-moi : il a tout arrangé, avant de nous quitter; il s'est adressé à des amis puissants de la vallée de Thann...
LA PROMENADE AU BUCHBERG o49
— Pourquoi faire? L'appuyer? C'est inutile.
— Non, pas inutile : Joseph sait bien que la présence d'un de mes fils est nécessaire à Masevaux, pour nos affaires et nos ouvriers, pour moi qui ne puis plus supporter tant d'émotions. Il a tout prévu pour que, lui s'engageant, tu revinsses auprès de moi...
— Par exemple !
— Écoute-moi encore ! Oh ! ne te presse pas de répondre! Je t'en supplie, ne parle pas! Attends que j'aie tout dit !.. . Comprends ce qu'il a voulu. .. Toi revenant en Alsace, ayant fait tout ton devoirj mademoiselle de Clairépée ne refuserait pas, je pense, de t'y suivre... Et alors... ce serait le bonheur, pour nous trois.
En disant cela, elle fondit en larmes.
Pierre serra contre sa poitrine sa mère qui sanglotait ; il caressa les cheveux qui sortaient du chapeau de veuve, et couvraient les tempes. Puis il dit, très doucement :
— Ce que vous me demandez n'est pas digne de moi, ni de celle-ci.
En parlant, il se détournait du côté de mademoiselle de Clairépée. Et il rencontra les yeux de Marie, les yeux brillants, et tendres, qui le remerciaient.
OOO LES NOUVEAUX OBERLÉ
— Venez, l'heure est, en effet, plus grave que nous ne pensions, reprit-il.
Soutenant sa mère, dans le sentier difficile qui descendait vers la chapelle, suivis par Marie, ils franchirent sur des pierres le ruisseau; ils passèrent près de trois cerisiers qui sont en ligne devant la porte, et entrèrent. Marie s'agenouilla à droite, à côté de Pierre, tandis que madame Ehrsam, courbée sur le dossier d'un banc, de l'autre côté de l'allée, pleurait et priait, immobile.
Ils étaient là, Pierre et Marie, sous la voûte peinte en bleu, le visage levé vers' la statue de la Vierge qui est au fond du chœur, tout en haut des murs, éclairée par deux fenêtres et vêtue de velours violet. Leurs lèvres remuèrent un peu. Que dirent-ils? On ne sait. Mais une courte prière avait à peine jailli de leur âme que Pierre vit mademoiselle de Clairépée se tourner vers lui, et simplement, grandement, comme celles qui donnent à jamais leur parole et leur âme, lui tendre la main.
— Je suis vôtre, dit-elle.
Madame Ehrsam avait vu le geste de Marie. Elle demeura dans l'église, le temps sans doute
de remercier, et de ressaisir à moitié son esprit. Puis elle sortit la première, et elle dit, regardant vers Masevaux :
— Que mes fils partent donc, et que la France nous revienne!
Enveloppés par l'ombre nouvelle, ils descendirent tous trois. Celui qui allait reprendre sa place parmi les compagnons d'armes, celle qui serait demain sur les routes de Provence, ils se donnaient la main. La mère allait seule, songeant. Il y avait dans le monde une promesse de plus. La guerre continuait.