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les nouvelles de cervantes saaved4ra

11 n’y a pas bien des années que , d’un bourg do l’Estrémadure , sortit un hidalgo , né de parents nobles , lequel , comme un autre Enfant Prodigue , s’en alla courir l’Espagne, l'Italie et la Flandre, dépensant ses années ainsi que sa fortune. Au bout de plusieurs voyages , ses parents étant morts et son patrimoine consommé, il arriva dans la grande cité de Séville, où il trouva de bien suffisantes occasions pour achever le peu qui lui restait. Se voyant donc si court d’argent et guère mieux pourvu d’amis , il essaya du remède qu’emploient tant d’autres gens perdus dans cette ville, qui est de passer aux Indes , refuge des désespérés d’Espagne, église des banqueroutiers, sauf-conduit des homicides , salut des joueurs qui gagnent à coup sûr, appeau des femmes libres , commun leurre de la plupart, et ressource particulière d’un bien petit nombre. Enfin, le temps venu où une flotte partait pour Terre- Ferme, il s’accommoda avec l’amiral, apprêta ses vi-

LE JALOVX ESTRÉMADUEIEA.

vres et son Iianiac déjoue , et s’erabarqnaà Cadix, donnant à l’Espagne sa l)ënëdiction. La flotte leva l'ancre, et , au milieu d’une joie générale, les voiles s’enflèrent au vent, lequel en peu d’heures eut bientôt caché la terre aux passagers pour leur découvrir les larges et spacieuses plaines du père des eaux , le grand Océan.

Notre voyageur s’en allait tout pensif, roulant dans sa mémoire les nombreux et diveis périls qu’il avait counis dans ses années de pèlerinage , et le mauvais emploi qu’il avait fait du cours de sa vie; et du compte qu’il faisait avec lui-méme , il tirait la ferme résolution de changer sa manière de vivre, de mieux garder la fortune qu’il plairait à Dieu de lui donner encore , et d’agir plus prudemment que jusqu’alors avec les femmes. La flotte était au calme, tandis que cet orage se passait dans l’esprit de Felipe deCarrizalès , car tel est le nom de celui qui a donné matière à notre nouvelle. Le vent souilla de nouveau , poussant les navires avec tant de force, qu’il ne laissa personne sur son siège , et ainsi Carrizalès fut obligé de laisser aussi ses pensées pour ne s’occuper que des soins du voyage, lequel fut si prospère, que, sans encombre ni contrariété , on arriva au port de Cartliagène. Pour en finir avec tout ce qui ne tient pas à noire sujet , je dirai que l’Age de Felipe , quand il passa aux Indes , pouvait être de quarante-huit ans, et qu’en vingt autres années qu’il y resta, aidé de son industrie et de son savoir-faire , il parvint à gagner plus de cent cinquante mille piastres au titre.

Quand il sévit heureux et riche, poussé du naturel désir qu’a tout homme de revoir sa ]>atrie , il abandonna scs grands intérêts, quitta le Pérou, où il avait amasse

LK JALOUX ESTRÉMADUniEX.

sa fortune , qu’il portait toute en lingots d’or et d’ar> gent , dûment contrôlés pour éviter tout embarras , et revint en Espagne. Débarqué à San-Lucar , il arriva à Séville aussi chargé d’années que de richesses ; il mit ses trésors en sûreté; il chercha ses amis , n’en trouva plus aucun vivant, et voulut se mettre en route pour son pays, bien qu’il eût appris déjà que la mort ne lui avait laissé aucun parent. Enfin, si, quand il allait aux Indes , pauvre et besoigneux , le combat de ses pensées ne lui laissait pas un moment de repos sur les ondes de la mer, maintenant , dans le repos du port , il n’en avait pas davantage , mais par un motif tout contraire. S’il ne pouvait naguère dormir, parce qu’il était pauvre, il ne pouvait reposer maintenant, parce qu’il était riche ; car la richesse est un aussi pesant fardeau pour celui qui n'y est point habitué et ne sait pas en faire usage, que la pauvreté pour celui qu’elle poursuit sans cesse. L’or occasionne autant de soucis par sa possession que par son défaut ; mais , de ces soucis^ les uns s’en vont si l’on acquiert quelque chose, et les autres s’augmentent à mesure que l’on acquiert davantage. Carrizalès contemplait ses lingots, non par avarice, car en quelques années qu’il fut soldat, il avait appris à être libéral, mais par indécision de ce qu’il en ferait; les garder en nature était une chose infructueuse, et les avoir chez lui , une amorce pour les convoiteux et les voleurs. Il avait perdu tonte envie de reprendre l’inquiète occupation du commerce, jugeant, au nombre de ses années, qu’il avait assez d’argent pour vivre sans rien faire, et il aurait voulu achever sa vie dans son pays, y placer sa fortune, et passer dans le repos les années de sa vieillesse,

C !,« HlÙVX E8TllÉMADtIl!E!l<

pour donner à Dieu tout ce qu’il pouvait, nyant donné au monde plus qu’il n’aurait dû. D’une autre part , il considérait que son pays étant de peu de ressource, et scs habitants pauvres , aller y vivre , c’était se placer pour but à toutes les importunités dont les malheureux ont coutume d’assiéger le riche qu’ils ont pour voisin , surtout quand il n’y en a point d’autre auprès d’eux à qui recourir dans leur misère.

Il voulait surtout avoir quelqu’un à qui laisser ses biens après lui ; et , dans ce désir , tûtant le pouls è son tempérament, il se trouvait de force à porter encore la charge du mariage. Mais quand celte pensée lui venait , une crainte l’assaillait aussitôt , qui la chassait comme le vent fait au brouillard. C’est qu’il était, de son naturel, l’homme le plus jaloux du monde , et cela sans être marié , de manière qu’à la seule idée de l’être , les doutes , les soupçons , toutes les visions de la jalousie le fatiguaient de telle sorte , qu’il prit décidément le parti de rester garçon.

En cela bien résolu, mais non en ce qu’il ferait du reste de sa vie, sa destinée voulut qu’un jour, passant dans la rue , il levât les yeux , et vît à une fenêtre une jeune hile, qui paraissait avoir treize à quatorze ans, d’un si agréable visage et d’une beauté si parfaite , que, sans pouvoir s’en défendre , le bon vieux Carrizalès rendit la faiblesse de ses longues années à la puissance des jeunes années de Lëonor : tel était le nom de la belle enfant. Aussitôt, il se mit à élever un grand tas de projets , et se parlant à lui-même , il disait : « Cette jeune fille est belle , et , si j’en juge à l’apparence de sa maison, ne doit pas être riche -, elle est encore enfant, et sa grande jeunesse peut prévenir

LB JALOUX BSTBÉMADUItlElf.

mes soupçons. Je rëpouserai , je l'enfermerai , je la ferai à mes manies, et, de cette façon, elle ne saura et ne voudra que ce que je lui apprendrai. Je ne sois pas si vieux que j’aie perdu l’espoir d'avoir des enfants à qui laisser mon héritage. Qu’elle ait une dot ou non, peu m’importe , puisque le Ciel m'a donné de quoi pourvoir à tout. Les riches , d'ailleurs , ne doivent pas chercher dans le mariage la fortune , mais le plaiûr, car le plaisir allonge la vie, et les chagr ins du ménage l’abrègent. Halte donc ! le soit en est jeté. » Ayant fait ce soliloque, non une, mais cent fois , au bout de quelques jours, il alla parler aux parents de Léonor , et sut que, quoique pauvres, ils étaient nobles. Après leur avoir fait connaître la qualité de sa personne et l’étendue de sa fortune , il les pria instamment de lui accorder leur ûlle pour femme. Ceux-ci lui demandèrent du temps , afin de prendre des informations, et pour qu’il pût s’assurer lui-méme que ce qu’ils avaient dit de leur noblesse était exact. On se sépara; on s’informa réciproquement , on trouva vrai ce que chacun avait dit, et, finalement, Léonor devint femme de Carrizalès , qui la dota tout d'abord de vingt mille ducats, tant elle avait embrasé le cœur du jaloux vieillard.

Mais à peine eut-il prononcé le oui conjugal , qu’il se sentit assailli par une grêle de traits de la jalousie. Il commença à trembler sans aucun motif, et à ressentir de plus grands soucis qu’il n’en avait jamais eu. Le premier signe qu’il donna de sa jalouse complcxion fut de ne pas vouloir qu’aucun tailleur prit la mesure de sa femme pour les nombreux habits qu’il voulait lui donner. Il chercha donc une autre femme qui eût à peu près la taille et l’embonpoint de la

6 tE J4LOUX BSTRÉHADcniBN.

sienne , et il rencontra une pauvre fille à laquelle on fit une robe qui se trouva juste pour Lëonor. Ce fut sur cette mesure qu'on tailla tons les autres habits , qui furent si nombreux et si riches , que les parents de la mariée s’estimèrent trop heureux d’avoir gagné un si bon gendre pour enrichir eux et leur fille. La petite était toute ravie de voir tant de parures , car les plus brillantes qu’elle eût mises de sa vie ne passaient pas un jupon de serge et un pourpoint de taffetas.

La seconde preuve de jalousie que donna Felipe fut de ne pas vouloir se réunir à son épouse avant qu’il la tînt enfermée dans une maison à part, qu’il arrangea de la manière suivante. Il en acheta une, moyennant douze mille ducats, dans le plus beau quartierde la ville, où se trouvaient de l’eau de source et un jardin d’orangers. Il ferma toutes les fenêtres qui s’ouvraient sur la rue , et donna du jour par en haut à toutes les autres fenêtres de la maison. Sous le portail , et dans l'espèce de vestibule en usage ù Séville pour conduire de la porte d’entrée à la cour , il fit pratiquer une écurie pour une mule , avec un grenier au-dessus et une chambre pour un vieux nègre eunuque qui devait prendre soin de la bête. Il éleva les murailles de la terrasse de telle manière , que celui qui entrait dans la maison ne pouvait voir le ciel qu’en ligne droite. Il fit établir un four qui , du vestibule , correspondait avec la cour intérieure. Il acheta un riche ameublement pour orner la maison , de façon qu’elle semblait , par ses tapisseries, ses estrades, ses dais et ses fauteuils , la demeure d’un grand seigneur. Il acheta aussi quatre esclaves blanches (ju’il marqua de feu au visage , et deux autres négresses

LE ULOUX ESTEÉMAni'RTEN. ()

apprenties. Enfin , il s’arrangea avec un maître d’hôtel pour que celui-ci achetât et lui apportât it manger, mais à condition de ne point coucher, ni même entrer dans la maison , si ce n’est jusqu’au tour , par lequel il remettrait les provisions.

Cela fait , Carrizalès plaça une partie de sa fortune en rentes sur biens-fonds , une autre partie à la banque , et en garda quelque chose pour ce qui pouvait arriver. Il fit faire egalement un passe-partout pour toute la maison , et y mit à la fois en magasin pour la provision de toute l’annëe ce qu’on a coutume d’acheter à chaque saison. Quand tout fut arrangé et préparé de cette manière , il alla demander sa femme >

à ses beaux-pères, lesquels la lui remirent, non sans verser bien des larmes, car il leur semblait qu’on la portait à la sépulture. La tendre Léonor ne savait pas encore ce qui l'attendait, et ainsi, mêlant ses pleurs à ceux de ses parents , elle leur demanda leur bénédiction , et prenant congé d’eux , entourée de ses femmes et de ses esclaves, conduite par son mari, elle arriva dans sa maison.

Dès qu’on y fut entré, Carrizalès leur fit à toutes un sermon , pour leur recommander la garde de Léonor, et surtout pour que , sous aucun prétexte , ni pour aucune raison, elles ne laissassent entrer personne, même le nègre eunuque , au delà de la seconde porte.

Mais celle qu’il chargea principalement de garder et de divertir Léonor fut une duègne de beaucoup de prudence et de gravité , qu’il avait prise pour gouvernante de sa femme et pour surintendautc de sa maison , afin quelle commandât aux esclaves , et à deux autres jeunes filles du même âge que Léo-

LE JALOUX ESniÉMADUniEN.

nor, qu’il avait admises aussi pour lui servir de compagnes. Carrizalès leur promit à toutes qu’il les traiterait et les régalerait de manière qu’elles né sentiraient point leur réclusion , et que , chaque jour de fête, sans en excepter aucun, elles iraient entendre la messe, mais de si bon matin , qu’à peine l’aurore pourrait les voir. Les femmes promirent, de leur côté , qu’elles feraient tout ce qu’il ordonnerait , sans ennui , sans murmure, de bon cœur et de bonne volonté; et la nouvelle épouse, baissant la tête et les épaules , dit qu'elle n’avait d’autre volonté que celle de son époux et seigneur, auquel elleobéirail toujours.

Cette précaution prise , et bien retiré dans sa maison , le bonhomme commença à cueillir comme il put les fruits du mariage , lesquels n’avaient pour Léonor, qui n’en avait point goûté d’antres , ni douceur, ni amertume. Elle passait le temps avec sa duègne , ses fdles et ses esclaves ; et celles-ci , pour mieux occuper leurs loisirs, donnèrent dans le péché de gourmandise , et tellement , que peu de jours se passaient sans quelles fissent ces mille petites friandises qu’assaisonnent le miel et le sucre. Elles avaient en grande abondance tout ce qui leur était nécessaire , et la bonne volonté du maître à leren fournir ne leur manquait pas davantage : car il lui semblait qu’il les tenait ainsi occupées et contentes, sans qu’elles eussent le temps de regretter le monde. Léonor, vivant en égale avec ses femmes , se divertissait comme elles; et même, dans sa simplicité, elle s’amusait à faire des poupées et à d’autres enfantillages qui montraient son jeune âge et la candeur de son caractère.

Tout cela ravissait le jaloux mari , qui crut avoir

LK ïALOrX ÏSTnÉMAnintEK, 1 I

trouvé le meilleur genre de vie qui se pût imaginer , et un repos que ne pouvaient troubler ni l'adresse ni la malice humaine. Aussi ne songeait-il qu’à faire des cadeaux à sa femme , et à lui répéter qu’elle lui demandât tout ce qui lui viendrait à l’esprit , sûre d’être aussitôt satisfaite. Les jours qu’elle allait à la messe , et c’était , comme on l’a dit, entre chien et loup , ses parents venaient à l'église , et parlaient à leur fille devant son mari , lequel les comblait de tant de dons et de bienfaits , que toute la pitié qu’ils pouvaient avoir pour la retraite austère où vivait leur fille s’oubliait devant les riches présents d’un gendre si libéral.

Carrizalès se levait de grand matin , et attendait l’arrivée du maître-d’hôtel , qu’on avisait la veille au soir, par un billet placé dans le tour, de ce qu’il devait apporter le lendemain. Quand son pourvoyeur était venu, Carrizalès sortait de la maison, le plus souvent à pied , laissant les deux portes fermées, celle de la rue et celle de la cour , et le nègre emprisonné dans l’intervalle. Il vaquait à ses affaires , qui n’étaient pas nombreuses, et revenait sur-le-champ. Une fois de retour, et bien enfermé , il s’amusait à combler de petits soins sa femme et ses compagnes , se faisant bien aimer d’elles toutes par son humeur simple et bonne, et surtout par tant de libéralité. De cette manière , ils passèrent une année de noviciat , et firent leurs vœux de vivre ainsi, bien déterminés à les garder jusqu’à la fin de leurs jours , ce qui aurait été , si le rusé perturbateur du genre humain ne se fût mis à la traverse, comme vous allez l’apprendre.

Mais d’abord , que celui qui se tient pour le plus prudent, le plus discret et le mieux' avisé, me ré-

la LE JALOUX ESTRÛMADURtEK.

ponde : Quelles plus grandes précautions pouvait prendre pour sa sûreté le vieux Felipe , puisqu’il n’nvait pas même permis qu’il y eût dans sa maison un animal mâle ? Jamais chat n’y poursuivit les souris , et jamais on n’y entendit aboiement de chiens; tout y était du genre féminin. Quant à lui , de jour il veillait, et de nuit ne dormait pas. Il était la sentinelle et le guet de sa maison , et l’argus de ce qu’il aimait ; il négociait avec ses amis dans la rue, et jamais homme ne passa la porte de sa cour. Dans les peintures des tapisseries qui ornaient ses salons et ses chambres, on ne voyait que des femmes, ou des fleurs et des bocages. Toute sa maison respirait la décence, le recueillement et la sagesse. Même dans les histoires que, pendant les longues nuits d’hiver, ses servantes contaient autour du feu, comme il était présent, on ne découvrait aucune trace d’amoureuse passion. Les cheveux d’argent du vieillard paraissaient à Léonor des cheveux d’or pur ; car le premier amour qu’éprouve une jeune fdle s’imprime dans son âme comme le cachet dans la cire. Une garde si sévère lui semblait sage prudence ; elle pensait et croyait que ce qu’on faisait pour elle se faisait pour toutes les nouvelles mariées. Aussi ses pensées ne s’écartaient jamais jusqu’à sortir des murs de sa maison , ni sa volonté à désirer autre chose que ce <|ue voulait bien son mari. Elle ne voyait les rues que les jours où elle allait à la messe, et c'était de si grand matin, qu’on ne pouvait, sinon au retour de l’église , apercevoir aucun objet. Enfin , jamais on ne vit monastère si bien fermé , religieuses si bien recluses , et pommes d’or si bien gardées. Et cependant Carrizalès ne put éviter de tomber dans le péril qu’il redou-

LE JALOL'X ESTRÊMADUBIEX.

tait, ou du moins de croire qu'il y cHait tomb^.

A Séville , il y a une espèce de jeunes gens oisifs , désœuvrés et vagabonds , qu'on appelle d’habitude coureurs de rues ' ; ce sont les fils des plus riches bourgeois, gens frivoles, parés et beaux diseurs , dont la manière de vivre et de s’habiller , le caractère , les usages et les lois qu’ils gardent entre eux donneraient belle matière à discourir , si de bonnes raisons n’imposaient silence. Un de ces galants qu’ils appellent dans leur jargon virote , c’est-à-dire garçon (on nomme matons les nouveaux mariés), vint à regarder la maison du prudent Carrizalès , et , la voyant toujours fermée , il lui prit fantaisie de savoir qui vivait dans ce cloître, si bien que , sa diligence aidant sa curiosité, il vint à bout de découvrir ce qu'il désirait ; il sut l’étrange humeur du vieillard , la beauté de sa femme , et la manière qu’il avait prise de la garder. Tout cela alluma chez lui le désir d’essayer s’il ne serait pas possible d’emporter de force ou d’adresse une forteresse si bien défendue ; et communiquant la chose à deux virotes et un maton de ses amis , ils résolurent de la mettre en œuvre. Pour de telles entreprises , jamais on ne manque de conseillers et d’aides. La difficulté était de trouver le moyen d’entreprendre une si hasardeuse prouesse. Ils entrèrent plusieurs fois en conseil , et arrêtèrent enfin leur plan de campagne.

Loaïsa , c’est le nom du virote, feignit d’abord d’aller passer plusieurs jours hors de la ville , pour échapper aux yeux de ses amis. Cela fait, il mit un ca*

, ’ GchU de barrio.

l4 LE JA.LOLX ESIHÉUADljUIE».'

leçon de toile propre et une chemise blanche, et, pardessus , des habits si troués , si rapiécés , qu'aucun mendiant de la ville n'en avait de plus misérables ; il s'enleva un peu de barbe qu’il avait, se couvrit un ceil avec un emplâtre , se banda étroitement une jambe , et s'appuyant sur deux béquilles , il se changea en un pauvre ()erclus, tel, que le plus véritable estropié n’approchait pas de lui. Dans cet accoutrement , il venait chaque nuit, à l'heure de \ angélus , se mettre à la porte de la maison de Carrizalès, qui était déjà close , le vieux nègre, qu’on appelait Luis, restant enfermé entre les deux portes. Planté là , Loaïsa prenait une guitare passablement encrassée et veuve de quelques cordes , puis , comme il était un peu musicien , il sc mettait à racler quelques chansons gaies et plaisantes , changeant sa voix pour ne pas être reconnu. Une fois en train , il défilait un chapelet de romances moresques avec tant de grâce , que tous ceux qui passaient dans la rue s’arrêtaient pour l’écouter , et que , tant qu’il chantait, il avait autour de lui une galerie de polissons. Pour le nègre Luis , mettant l’oreille contre la porte , il restait comme accroché à la sérénade du faux mendiant, et il aurait volontiers donné un bras pour pouvoir ouvrir la porte et l’entendre plus à son aise : tant est grand le penchant qu’ont les nègres à devenir musiciens. Quand Loaïsa voulait que son auditoire le laissât, il cessait de chanter, rengainait sa guitare, et s’en allait monté sur ses béquilles.

Quatre ou cinq fois il donna ainsi de la musique au nègre J car c’était pour lui seul qu’elle était faite, dans l’opinion que la première attaque contre l’édifice de Carrizalès devait s’adresser à la sentinelle avancée ;

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et son idée se trouva juste. En effet , une nuit, qu’il arrivait comme de coutume , et commençait à accorder sa guitare, il s’aperçut que le nègre avait déjà pris son poste; alors, s’approchant du gond de la porte , il lui dit à voix basse : « Pour Dieu ! Luis , serait-il possible de me donner un peu d’eau ? je meurs de soif, et ne puis pas chanter. — Hélas! non , répondit le nègre ; car je n’ai pas la clef de cette porte , et il n’y a pas un trou par où je puisse vous en passer. — Et qui donc a la clef demanda Loaïsa. — Mon maître , reprit le nègre, qui est l’homme le plus jaloux du monde ; et s’il savait que je parle maintenant à quelqu’un , ce serait la fin de ma vie. Mais qui étesvous , vous qui me demandes de l’eau ? — Moi , répondit Loaïsa , je suis un pauvre estropié , qui gagne ma vie en demandant l’aumône aux bonnes âmes pour l’amour de Dieu, et en mémo temps j’enseigne à jouer de la guitare à quelques nègres et autres pauvres gens ; j’ai déjà trois esclaves de trois veinticuatros auxquels j’ai si bien montré, qu’ils peuvent chanter et jouer dans quelque bal et dans quelque taverne que ce soit ; et ils me l’ont , ma foi , bien payé. — Je vous le paierais bien mieux encore , dit Luis , si je pouvais prendre leçon ; mais ce n’est pas possible, parce «jue mon maître, en sortant le matin , ferme la porte delà rue, et fait de meme en rentrant, de façon que je reste emmuraillé entre les deux portes. — Pardieu ! Luis , répondit Loaïsa , qui savait déjà le nom du nègre, si vous trouviez moyen de me faire entrer

‘ Membres de U muaidpalité de Séville', qu’oa appelait ainsi & cause de leur nombre.

LE J4Lut\ ESXUÉJUAULKIEK.

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quelques nuits, ])otir vous donner leçon, en moins de quinze jours, je vous rendrais si habile sur la guitare , que vous pourriez , sans honte , en jouer sur la grande place. 11 faut que vous sachiez que j'ai le plus grand talent pour montrer ; de plus , j’ai ouï dire que vous avez les meilleures dispositions, et si j’en juge par l’organe de la voix , qui est doux et féminin , vous devez très-bien chanter. — Je ne chante pas trop mal , répondit le nègre ; mais de quoi cela me sert-il? je ne sais pas une seule chanson, si ce n’est celle de l’Étoile de Vénus , et celle qui dit : Sur la verdure d'un pré , et une autre qu’on chante à présent : Âux grilles d’une Jenéliv, la main attachée. — Tout cela n’est que du vent, ditLoaïsa, au prix de celles que je pourrais vous apprendre ; car je sais toutes les chansons du More Âbindarraez , et celles de sa dame Xarilà , et celles qu’on chante sur l'instoirc du grand Sophi Tomunibeyo , et celles de la sarabande à la divine mode, qui sont telles, qu'elles feraient pâmer d’aise même des Portugais j tout cela, je l’enseigne par une telle méthode , et avec tant de iâcilité , que même en ne vous donnant pas grande hâte d’apjirendre , vous n’aurez pas mangé trois ou (juatre muids de sel , que vous vous trouverez musicien fait et parfait en tout genre de guitare. »

A ces mots , le nègre soupira , et dit : « Que me sert tout cela , si je ne sais comment vous faire entrer dans la maison? — - Il y a un bon moyen , répondit Loaïsa *, tâchez de prendre un moment les clefs à votre maître : je vous donnerai un morceau de cire où vous en imprimerez les gardes; et, pour l’amitié que vous m’inspirez , je ferai faire des clefs semblables par

LE JALOUX ESTRJIMADIRIEN.

un serrurier de mes amis; de celte manière, je pourrai entrer la nuit chez vous , et vous enseigner mieux que le Prestc-Jean des Indes. Ce serait vraiment grand dommage qu’une voix comme la vôtre se perdît , faute du secours de la guitare ; car je veux que vous sachiez , mon frère Luis , que la meilleure voix du monde perd la moitié de son prix , si elle n’est accompagnée de quelque instrument , comme une guitare , un clavecin , un orgue ou une harpe ; mais celui qui convient le mieux à votre voix est la guitare, comme étant le plus facile et le moins coûteux des instruments. — Tout cela est bel et bon , reprit le nègre; mais c’est impossible, car jamais les clefs ne sont en mon pouvoir. Mon maître ne les Idche pas un moment de jour, et de nuit, elles dorment sons son oreiller. — Eh bien! Luis, faisons autre chose, dit Loaïsa ; si toutefois vous avez l’envie d’être musicien consommé , car autrement , il est inutile que je me fatigue à vous donner des conseils. — Comment ! si j’en ai l’envie! répliqua Luis; elle est si grande, <|u’il n’y a rien que je ne fasse de possible , pourvu qu’en échange je sorte de vos mains musicien. — S’il en est ainsi , reprit l’autre , je vous passerai pardessous la porte , ce qui sera facile en ôtant un peu de terre autour du gond, des tenailles et un marteau; avec leur aide, vous pourrez , pendant la nuit , enlever aisément les clous de la serrure ; ensuite nous remettrons la plaque avec la même facilité, de manière t[u’on ne puisse voir qu’elle ait été déclouée; et quand je serai dedans , enfermé avec vous dans votre grenier, je mettrai tant d’ardeur à la besogne , que vous verrez bien plus que je n’ai promis, pour l’honneur de ma II. 2

LE JALOLX ESTIVÉMADIJRIEN.

personne et l’accroissement de vos mérites. Quant à notre nourriture , n’en ayez aucun souci ; j’apporterai des vivres qui nous dureront, à tous deux, plus de huit jours : car j’ai des écoliers et des amis qui ne me laisseront manquer de rien. — Oh! reprit le nègre, ce n’est pas de la mangeaille qu’il faut nous inquiéter \ avec la ration que me donne mon maître, et les restes que me donnent les esclaves , il y aurait à dîner pour deux autres bouches. Viennent donc ce marteau et ces tenailles que vous dites : je ferai près du gond un trou pour les passer, et je le remplirai de terre ensuite; et quand même je donnerais quelques mauvais coups en ôtant la serrure, mon maître dort si loin de cette porte , que ce serait un miracle ou un grand malheur qu’il les entendit. — Eh bien! à la grâce de Dieu, dit Loaïsa ; d’ici à deux jours , Luis , vous aurez tout ce qui est nécessaire pour mettre h exécution notre vertueux projet; et prenez garde de ne pas manger des choses échaullantes : elles ne sont d’aucun profit, et nuisent à la voix. — Ma foi , répondit le nègre , rien ne m’enroue tant que le vin ; mais je ne m’en passerais pas pour toutes les voix que possède le monde.

— .Te ne dis pas cela , reprit Loaïsa ; et que Dieu m’en préserve! Buvez, mon fils Luis, buvez, et grand bien vous fasse! jamais le vin, pris avec mesure, n’a fait de mal à personne. — Je le bois avec mesure , en effet, répondit le nègre; j’ai là une jarre qui tient tout juste trois pintes. Les esclaves me la remplissent tous les jours, sans que mon maître le sache, et le maître d’hôtel m’apporte en cachette une petite outre de six pintes, qui supplée à l’insufltsance de la jarre.

— En vérité ! reprit Loaïsa ; que Dieu me donne une

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vie si raisonnable : car gorge bmlanie ni ne grogne ni ne chante. — Maintenant , dit le nègre , allez avec Dieu, et ne manquez pas de venir chanter ici les nuits que vous tarderez à m’apporter ce qu’il faut pour vous mettre céans ; car je me mange les doigts d’impatience dd les voit sur les cordes de la guitare. — Comment ! si je viendrai ? répondit Loaïsa ; et même avec des chansons nouvelles, — C’est ce que je demande , dit Luis \ et maintenant , chantez-moi quelque chose , pour que j’aille me coucher avec plaisir. Et , quant au prix des leçons , sachez , seigneur pauvre , que je vous paierai mieux qu’un riche. — Je ne tiens pas à cela , dit Loaïsa : comme je vous montrerai , vous me paierez ; et maintenant , écoutez cette tonadilla , en attendant que je vous fasse voir des miracles. — Bien volontiers, m répondit le nègre; et, finissant cette longue causerie, Loaïsa chanta une chanson badine qui mit le nègre de si bonne humeur, qu’il ne rêvait plus qu’à voir la porte s’ouvrir.

A ficine Loaïsa eut-il quitté son poste, qu’avec plus de légèreté que n’en promettaient ses béquilles, il alla rendre compte à ses amis du bon commencement de son entreprise, augure delà bonne fin qu’il en attendait, et leur conta ce qu’il avait concerté avec le nègre. Ceux-ci se procurèrent le lendemain des instruments propres à briser toute espèce de clous comme s’ils fussent de bois. Le virote ne manqua pas d'aller donner au nègre sa sérénade habituelle, et le nègre ne manqua pas davantage de faire sous la porte un trou par où son professeur pût lui donner les tenailles et le marteau. La seconde nuit, Loaïsa lui passa ces instruments, et Luis, essayant

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