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ses forces , se trouva bientôt avec les clous arrachés et la sernire dans la main. Il ouvrit la porte, et recueillit son Orphée. Quand il le vit avec ses deux béquilles, si déguenillé, et la jambe si entortillée, il resta tout surpris. Loaïsa ne portait plus d’emplâtre sur l’œil, chose devenue inutile; dès qu’il entra, il embrassa son cher disciple , le baisa au visage, et lui mil aussitôt dans les mains une grande outre de vin vieux , une caisse de conserves , et d’autres mets sucrés dont il avait empli sa besace; puis, jetant ses béquilles , comme s’il n’eût eu aucun mal , il se mit à faire des cabrioles , de quoi le nègre s’étonna bien davantage encore. Loaïsa lui dit : « Sachez, mon frère Luis , que si je suis boiteux et estropié , ce n’est point par maladie , mais par adresse , et que je gagne ainsi ma vie, en demandant la charité pour l’amour de Dieu. Avec l’aide de mon industrie et de ma musique, je passe la meilleure vie de ce monde, dans lequel , sans un peu de ruse et de fourberie , on serait, condamné à mourir de faim. C’est ce que vous verrez pendant le cours de notre amitié. — Nous verrons, dit le nègre ; mais d’abord occupons-nous de remettre la serrure, pour qu’on n’aperçoive pas son déplacement. — Volontiers, » dit Loaïsa; et tirant des clous de sa besace , il reposa la .serrure aussi bien quelle étaitavant, ce qui réjouit infiniment le nègre. Loaïsa, montant alors dans le fenil , s’y accommoda du mieux qu’il put. Luis alluma une torche en cire, et, sans attendre davantage, Loaïsa prit sa guitare dont il joua tout bas, mais de manière à ravir le nègre, qui était tout hors de lui en l’écoutant. Après un petit concert, leniaitre servit une collation audisciple, et, bien que
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ce ne fût que de sucreries, celui-ci caressa l’outre à tant de reprises qu’elle lui euleva le peu de raison que lui avait laissé la musique. Le repas fait , la leçon commença. Mais comme le pauvre nègre avait quatre doigts de vin par-dessus la cervelle, il ne pouvait pas seulement trouver les touches. Cependant Loaïsa lui persuada qu’il savait au moins deux airs , et ce qu’il y a de bon , c’est que l’autre le crut , et qu’il ne fit autre chose toute la nuit que de gratter sur une guitare fausse et sans cordes. Ils dormirent un peu le matin. Vers les six heures, Carrizalès descendit, ouvrit la porte delà cour, puis celle de la rue, et attendit le maître d’hôtel , qui vint quelques moments apres, mit les provisions dans le tour, et s’en alla. Carrizalès appela le nègre pour qu'il vint prendre sa ration et l’orge de sa mule ; après <|uoi le vieillard sortit, laissant les deux portes bien fermées, mais sans s’être aperçu de ce qu’on avait fait à celle de la rue , ce qui réjouit fort le professeur et l’écolier.
A peine le maître du logis eut-il tourné les talons, que le nègre empoigna sa guitare , et se mit à jouer de telle façon que toutes les servantes l’entendirent, et vinrent le questionner par le tour : — Qu’est-ce que cela , Luis ? Depuis quand as-tu cette guitare , et qui te l’a donnée? — Qui me l’a donnée? répondit Luis j le plus grand musicien qu’il y ait au monde, celui qui me montrera en moins de six jours plus de six cents airs. — Où est ce musicien ? demanda la duègne. — Pas loin d’ici , répondit le nègre ; et si ce n’était la crainte ([ue j’ai de notre seigneur, je vous le montrerais peut-être , et , par ma foi ! vous seriez bien aises de le voir. — Mais ou peut-il être pour
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que nous puissions le voir, répliqua la duègne , si jamais autre homme que notre maître n’est entré dans cette maison? — C'est bon, c’est bon, reprit le nègre, je ne veux rien vous dire de plus jusqu’à ce que vous voyiez tout ce qu’il m’apprendra , en aussi peu de temps que je vous l’ai dit. — Par ma foi! dit la duègne , ce doit être quelque démon qui te montrera , car je ne sais qui pourrait faire si vite un musicien de toi. — Diable ou non, reprit le nègre, vous l’entendrez , et vous le verrez quelque jour. — Mais cela ne peut être, dit une autre fille, puisque nous n’avons pas une seule fenêtre sur la rue pour voir ou pour entendre quelqu’un. — C’est égal, répondit le nègre ; il y a remède à tout , si ce n’est à la mort , et d’ailleurs si vous saviez ou si vous vouliez vous taire... — Ob ! oui, nous nous tairons, mon frère Luis, s’écria une des esclaves ; nous nous tairons comme si nous étions muettes. Je te promets , cher ami, que je me meurs pour entendre une belle voix; car depuis que nous sommes enterrées dans ces murailles, nous n’avons pas entendu seulement le chant des oiseaux. » Tous ces propos , Loaïsa les écoutait avec un plaisir infini , trouvant qu’ils allaient droit à son but , et qu’une bonne étoile dirigeait tout à la mesure de sa volonté. Les servantes s’en allèrent, après que le nègre leur eût promis qu’un beau jour, quand elles y penseraient le moins , il les appellerait pour leur faire entendre un délicieux chanteur ; puis, dans la crainte que son maître ne rentrât et ne le surprît causant avec elles, il revint s’enfermer dans son bouge. U aurait bien voulu prendre leçon , mais il n’osait jouer de jour, de peur que son maître ne l’entendît. Celui-ci
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rentra pen de temps après, et, fermant toutes les portes selon son usage, se barricada dans sa maison. Lorsqu’on vint, clans la journée, donner au nègre son dîner par le tour, il dit à une négresse qui le lui apportait, que, cette nuit, quand dormirait son maître, elles descendissent toutes sans faute au tour, pour entendre la voix qu’il leur avait promise. U est vrai qu’avant de parler ainsi , il avait instamment supplié son professeur de vouloir bien chanter et Jouer ce soir-là près du tour, afin qu’il pût remplir la promesse qu’il avait faite aux servantes de leur donner le concert d’une voix parfaite , assurant au chanteur qu’il serait comblé par elles de chatteries et de présents. Celui-ci se fit un peu prier avant de consentir à ce qu’il grillait de faire ; mais enfin , il répondit qu’il ferait ce que désirait son bon disciple , mais seulement pour lui faire plaisir, et sans nul autre intérêt. Le nègre l’embrassa, et lui donna un baiser sur la joue, en signe de la joie que lui causait la faveur promise; et, ce jour-là, ce fut lui qui donna à dîner à Loaïsa, lequel dîna aussi bien qu’il l’eût fait dans sa maison , et peut-être mieux.
La nuit vint enfin , et vers minuit , on entendit dans le tour quelque bruit de voix qui appelaient tout bas. Luis comprit aussitôt que la bande était arrivée-, il appela son maître , et tous deux descendirent du grenier avec la guitare remontée et bien d'accord. Luis demanda : « Qui êtes- vous? et combien êtesvous pour entendre ? — Toutes , répondit-on , excepté notre maîtresse , qui reste couchée avec son mari. » Cette réponse contraria Loaïsa ; mais cependant , voulant poursuivre son dessein et contenter son
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disciple , il se mit à jouer à demi-voix de si jolis airs sur sa guitare, qu’il jeta dans la même admiration et le nègre et le troupeau de femmes qui l’écoutaient. Mais comment dire ce qu’elles éprouvèrent quand elles lui entendirent jouer le fameux Pesame de ello , et l’air infernal de la sarabande , alors tout nouveau en Espagne? Il n’y eut vieille qui ne se mît en branle, ni jeune qui ne se rompit les reins , et tout cola dans le plus grand silence, avec des sentinelles placées pour avertir, si le vieillard venait à s’éveiller. Loaïsa leur chanta aussi quelques couplets de se'guidillaSj ce qui acheva de ravir ses paroissiennes , lesquelles supplièrent le nègre de leur dire quel était ce miraculeux musicien. Luis répondit que c’était un pauvre mendiant, le plus galant et le plus gentilhomme qu’il y eût dans toute la gueuserie de Séville. Elles le prièrent alors de faire en sorte qu’elles le vissent, et surtout de le garder quinze jours à la maison, promettant de le traiter et de le régaler à bouche que veux-tu. Elles demandèrent aussi quel moyen il avait employé pour l’introduire dans la maison. A cela le nègre ne répondit pas un mot ; mais, quant au surplus , il leur dit que, pour le voir, elles n’avaient qu’à faire dans le tour un petit trou quelles boucheraient ensuite avec de la cire , et que de garder le chanteur à la maison , il en faisait sa propre alFaire. Loaïsa leur parla aussi, et leur ofTrit ses services en termes si courtois , si bien choisis , qu’elles reconnurent aussitôt que ses propos ne pouvaient sortir de la bouche d’un pauvre mendiant. Elles l’engagèrent à revenir la nuit suivante au même endroit, promettant de décider leur maîtresse à venir l'entendre , malgré le sommeil léger
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de son mari, qui dormait si peu, non de vieillesse, mais de jalousie. Loaïsa leur répondit que, si elles avaient ertvie de l’entendre sans aucune crainte du vieillard, il leur donnerait une poudre à jeter dans son vin, qui le ferait dormir plus que le temps ordinaire, et d’un profond sommeil. «Oh! bon Jésus! s’écria l’une des filles , si cela était vrai , quelle bonne fortune nous serait arrivée par la porte , sans le savoir et sans le mériter ! Ce ne serait pas une poudre de sommeil pour lui , mais une poudre de vie pour nous toutes , et surtout pour ma pauvre maîtresse Léonor, sa femme , qu’il ne laisse ni au soleil ni à l’ombre , et qu’il ne perd pas de vue un moment. Ah ! seigneur de mon âme, apportez vite cette poudre, et que Dftu vous rende tout le bien que vous désirez. Allez vite , apportez -la; moi, je m’offre à la mêler dans le vin , et à être l’échanson ; et plaise à Dieu que le vieux s’endorme pour trois jours entiers avec leurs trois nuits ; ce serait nous donner le même temps des joies du paradis. — Eh bien ! dit Loaïsa , je vous apporterai cette poudre ; elle est telle qu’elle ne fait d’autre mal à celui qui la prend que de le faire dormir comme un mort. » Toutes ensemble le supplièrent de l’apporter au plus vite , et après être convenues qu’elles feraient un trou dans le tour avec une vrille, et amèneraient leur maîtresse pour qu’elle pût le voir et l’entendre , elles prirent congé du musicien. Quoiqu’on fût presque au point du jour, le nègre voulut prendre sa leçon, et Loaïsa la lui donna , en l’assurant qu’il n'y avait pas, dans tous scs écoliers, de plus fine oreille que la sienne ; et le pauvre nègre ne savait et ne sut de sa vie faire un croisé.