II
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portée sur une litière , et accompagnée de quatre valets à cheval, do deux duègnes et d’une femme de chambre, qui venaient dans une voiture. Elle amenait aussi deux mulets de bât, couverts de riches caparaçons armoriés, et chargés, l’un d’un lit superbe, l’autre d’ustensiles de cuisine. Finalement , son équipage était considérable , et la pèlerine montrait assez qu’elle était une grande dame. Bien que son âge parût être de quarante ans à peu près , elle ne semblait pas moins d’une beauté parfaite. Elle arrivait malade , pâle, et si fatiguée, qu’elle ordonna qu’on lui préparât sur-le-champ son lit. Ce fut dans cette salle même que ses gens le dressèrent. Us me demandèrent quel était le médecin le plus en réputation dans la ville ; je répondis que c’était le docteur de la Fuente. On alla le quérir, et il vint aussitôt. La dame causa secrètement avec lui de sa maladie , et le résultat de leur entretien fut que le médecin commanda qu’on lui fit son lit dans une autre pièce , où elle ne pût entendre aucun bruit. Aussitôt on la transporta dans un appartement qui est ici dessus, séparé des autres , et 9yant les commodités que demandait le docteur. Aucun des domestiques n’entrait auprès de leur maîtresse i elle n’était servie que par les deux duègnes et la camériste. Ma femme et moi nous demandâmes aux domestiques qui était cette dame , comment elle s’appelait, d’où elle venait, où elle allait, si elle était mariée , veuve ou fdle , et pour (juel motif elle portait cet babil de pèlerine. A toutes ces questions que nous leur fîmes bien des fois , aucun d’eux ne répondit autre chose , sinon que cette pèlerine était une dame noble et riche de la Castille-Vieille , quelle
L ILLVSTRE SEUVÀME.
était veuve , quelle n’avait point d’cniants f|ui dussent hériter d’elle , et qu’étant depuis quelques mois malade d’hydropisie, elle avait fait vœu d’aller en pèlerinage à Notre-Dame-de-Guadaliipe , vœu pour lequel elle portait cet habit. Quant à dire son nom , ils avaient ordre de l’appeler seulement la dame pèlerine.
K Voilà tout ce que nous sûmes alors. Mais, au bout de trois jours que la dame pèlerine avait passés dans la maison , se trouvant malade , une des duègnes vint nous appeler de sa part, ma femme et moi. Noos allâmes voir ce qu’elle voulait , et alors , les portes fermées , mais devant ses femmes, et les larmes aux yeux, elle nous dit, je crois, ces propres paroles: « Mes bons seigneurs, le Ciel m’est témoin que je me trouve sans ma faute dans la pénible et critique situation dont je vais vous faire part. Je suis enceinte, et si près de l’enfantement , que déjà je ressens les premières douleurs. Aucun des domestiques qui m’accompagnent ne connaît mon malheur et mon besoin pressant. Quant à mes femmes , je n’ai ni pu ni voulu les leur cacher. Pour fuir les regards malicieux des gens de mon pays , et pour que l’heure actuelle ne m’y surprit pas , j’ai fait vœu d’aller à Notre-Damc-de- Guadalupe. C’est elle qui a permis, sans doute , que l’accouchement se fit dans votre maison. A vous il appartient maintenant de m’aider et de me secourir avec la discrétion que mérite celle qui remet son honneur entre vos mains. Si la récompense de la grâce que vous me ferez , car c’est ainsi que je veux la nommer, ne répond point à la grandeur du bieniltit que j’attends , elle suiËra du moins à faire con-
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naître l’étendue de ma reconnaissance ; et je veux que ces deux cents ccus d’or, que renferme cette bourse , donnent une marque de ma bonne volonté. » Prenant alors sous l'oreiller du lit une bourse en point d’or et de soie verte , elle la mil dans les mains de ma femme, laquelle , comme une niaise et sans regarder ce qu’elle faisait, car elle écoutait, tout étonnée, la pèlerine, prit la bourse , sans lui répondre un mot de remercîment ou de politesse. Je me rappelle lui avoir dit que rien de tout cela n’était nécessaire , et que nous n’étions pas des gens qui fissions le bien plutôt par intérêt que par charité , quand l’occasion s’en présentait. Elle poursuivit alors : « 11 faut, mes amis, que vous cherchiez vite , et bien vite , un endroit où porter l'enfant que je mettrai au monde , en cherchant aussi quels mensonges on peut dire à la personne à qui vous le confierez. Ce sera , quant à présent, dans la ville; mais je veux que plus tard on mène cet enfant à un village. Pour ce qu’il faudra faire ensuite , si Dieu daigne m’éclairer et me faire accomplir mon voeu, vous le saurez à mon retour de Guadalupe; le temps m’aura permis de réfléchir et de choisir ce qui me sera le plus convenable. D’une sage-femme, je n’ai ni besoin ni envie; d’autres accouchements plus honorables que j'ai eus m’assurent qu’avec la seule aide de ces femmes, je surmonterai les embarras de celui-ci, et j’éviterai ainsi de donner un témoin de plus à ma triste aventure. » En finissant de parler, la désolée pèlerine commença à répandre des larmes abondantes , que ma femme , un peu revenue de son saisissement, essaya de calmer par les bonnes raisons qu’elle lui adressa.
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« Finalement je sortis aussitôt pour chercher où porter l’enfant qui naîtrait , ù quelque heure que ce fût ; puis , entre minuit et une heure de celte meme nuit, lorsque tous les gens de la maison étaient plonges dans le sommeil , la bonne dame mit au jour une fille, la plus belle qu’eussent encore vue mes yeux , et qui est celle-là môme que votre grâce vient de voir à l'instant. La mère ne poussa pas une plainte pendant l’enfantement , et la fille naquit sans pleurer -, tout le monde gardait un merveilleux silence, tel qu’il convenait pour le secret de cet étrange événement. La dame resta encore six jours au lit , et chaque jour le médecin venait la visiter. IVlais elle ne lui avait pas déclaré d’où procédait sa maladie , et jamais elle ne prit les remèdes qui lui furent ordonnés , voulant seulement tromper ses domestiques par les visites du médecin. C’est ce qu’elle me dit elle-môme , lorsqu’elle se vit hors de danger, et , huit jours après , elle se leva avec la même enflure , ou du moins une pareille à celle qu’elle avait en se mettant au lit. Elle accomplit son pèlerinage, et revint au bout de vingt jours, presque entièrement guérie, parce qu’elle diminuait peu à peu l’artifice qui , depuis ses couches , la faisait paraître hydropique. Quand elle revint, l’enfant avait été mis en nourrice, par mes soins , et sons le nom de ma nièce, dans un village à deux lieues d’ici. Au baptême , on lui donna le prénom de Costanza , parce qu’ainsi l’avait ordonné sa mère , laquelle, contente de ce que j’avais fait, me donna, au moment de partir, une chaîne en or que j’ai conservée jusqu’à présent. Elle en ôta six tronçons, qu’apporterait, dit-elle, la per-
t’iLirSTllE SEH VANTE.
sonne qui viendrait chercher l’enfant. Elle déconpa aussi une feuille de parchemin blanc en dents de loup, comme si l’on croisait les mains et qu’on écrivît quelque chose sur les doigts , de façon que , les doigts étant croisés, on pût lire, et que, les mains étant séparées, la phrase fût inintelligible , puisque les lettres seraient séparées aussi ; je veux dire que l’une des moitiés du parchemin doit donner le sens à l’autre, qu’en les réunissant, on peut lire les paroles écrites, et qu’en les séparant, cela devient impossible , à moins de deviner la moitié manquante. Presque toute la chaîne resta en mon pouvoir, et j’ai jusqu’à présent conservé ces divers objets, bien qu’elle m’eût dit que, dans le cours de deux ans, elle enverrait prendre sa fille , qu’elle me chargea d’élever, non suivant sa naissance , mais comme on a coutume d’élever une paysanne. Elle me chargea également, si, par quelque événement imprévu, elle ne pouvait envoyer chercher sa fille avant ce terme, de ne jamais lui dire, bien qu’elle grandit et prît de l’intelligence, de quelle manière elle était venue au monde. La dame me demanda enfin de l’excuser si elle ne me disait ni son nom , ni sa qualité, ajoutant qu’elle réservait ces confidences pour une occasion plus importante. Enfin, après m’avoir donné quatre cents autres écus d’or, après avoir embrassé ma femme avec des larmes d’attendrissement , elle partit , nous laissant dans l'admiration de son esprit , de sa beauté, de son courage et de sa prudence. Coslauza fut élevée deux ans dans le village ; ensuite je la ramenai chez moi, et toujours je l’ai gardée en habit de paysanne, comme sa mère me l’avait recommandé. Voilà quinze
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ans, un mois et quatre jours quej’altends qu’on vienne la cherclier, et tant de retard m’a enlevé l’espérance de voir enfin cette venue. Si, dans l’année où nous sommes , personne ne se présente , je suis résolu à l’adopter pour fille, et à lui laisser tout mon bien, qui vaut , Dieu soit béni , plus de six m lie ducats.
« H me reste maintenant, seigneur corrégidor, à dire à votre grâce, s’il est possible que j’en vienne à bout, toutes les qualités et toutes les vertus de notre petite Costanza. D’abord, et c’est le principal, elle est trèsdévote à Notre-Dame *, elle se confesse et communie chaque mois ; elle sait lire et écrire ; aucune femme à Tolède ne fait mieux le réseau -, elle chante au choeur comme un ange -, à être honnête, personne ne l’égale, et quant à être belle , votre grâce vient de la voir. Le seigneur Don Pedro, fils de votre grâce, ne lui a parlé de sa vie ; il est vrai que , de temps en temps , il lui donne quelques sérénades; mais elle ne les écoute point. Bien des seigneurs, et des plus titrés, sont descendus dans cette auberge , et , pour se rassasier de la voir , ont suspendu plusieurs jours leur voyage. Mais je sais bien qu’aucun d’eux ne pourra se flatter avec vérité qu’elle lui ait donné l’occasion de se faire dire une parole , seule ou en compagnie. Telle est , seigneur, la véritable histoire de l’illustre écureuse, qui n’écure pas ; je vous l’ai dite en toute sincérité. »
L’hôtelier se tut , et le cornégidor resta fort longtemps sans lui adresser un mot, tant il était surpris de l’aventure que cet homme lui avait contée. Enfin , il lui dit d’apporter la chaîne et le parchemin , qu’il voulait les voir. L’hôtelier alla les chercher sur-lechamp , et quand il les eut apportés , le corrégidor