‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 18 sur 34 · I. ILLUSTAE SEnVAKTt · texte numérisé non relu

I. ILLUSTAE SEnVAKTt

vit qu’il avait dit vrai -, la chaîne était formée de plu> sieurs tronçons , et admirablement travaillée ; sur le parchemin étaient écrites, l’une auprès de l’autre , et séparées par les iutervalles que devait remplir l’autre moitié , les lettres suivantes c,c,e , t, e, i, n, v , r, t, h, e. En lisant ces lettres, le corrégidor vit qu’il était nécessaire qu’elles fussent réunies à celles de l’autre moitié du parchemin , pour qu’on pût entendre ce qu’elles voulaient dire. Il trouva fort ingénieux ce moyen de reconnaissance, et jugea très-riche la dame pèlerine qui avait laissé une telle chaîne en présent à l’hôtelier. Quoiqu’ayant le projet de tirer de cette auberge la charmante jeune Glle , dès qu'il aurait choisi un couvent où la conduire, il se contenta d’emporter pour lors le parchemin; mais il chargea l’hutelier, si jamais on venait chercher Coslanza , de l’en avertir, et de lui faire connaître quelle était la personne qui venait la réclamer, avant de remettre à cette personne la chaîne qu’il laissait entre ses mains. Cela fait , il partit , aussi émerveillé de ce récit et de l'histoire de l’illustre écureuse que de son incomparable beauté. Tout le temps que passa l'hôte avec le corrégidor, et celui pendant lequel Costanza fut enfermée près d’eux , quand ils l’eurent appelée , Tomas demeura comme hors de lui , l’àme combattue de mille pensées diverses , sans qu’il pût en rencontrer une de son goût. Mais lorsqu’il vit que le corrégidor s’en allait , et que Costanza restait à la maison , son esprit se ranima , et son sang , qui semblait arrêté, reprit enfin son cours. Il n’osa pas toutefois demander à l’hôtelier ce que voulait le corrégidor, et l’hôtelier ne le dit à personne , si ce n’csi à sa femme , à qui cela fit

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aussi recouvrer les sens , et rendre grAce à Dieu , qui l'avait dëlivriie d’une si grande alarme.

Le lendemain, à une heure de l’après-midi , on vit entrer dans l’auberge , avec quatre hommes à cheval, deux vieux gentilshommes, de vénérable aspect ; un des valets à pied qui les suivaient demanda d'abord si c’était l’auberge du Sevillano , et après la réponse aflirmalivc qu’il reçut, tous entrèrent dans la cour du logis. Les quatre cavaliers mirent pied à terre, et allèrent tenir l’étrier aux deux vieillards , d’où l'on connut que ces derniers étaient les seigneurs de tous les autres. Costanza sortit de la maison avec sa gentillesse, sa grâce accoutumée , pour voir les nouveaux hôtes, et dès que l’un des vieillards l’eut aperçue, il dit à l’autre : tt Je crois , seigneur Don Juan , que nous avons trouvé tout ce que nous venions chercher ici. » Tomas, qui accourut pour donner la ration aux montures, reconnut à l’instant deux valets de son père , et presque aussitôt son père lui-méme , ainsi que celui de Carriazo : c’étaient les deux vieillards à qui tous les antres portaient respect. Étonné d’abord de leur arrivée , il imagina qu’ils allaient sans doute chercher aux madragues Carriazo et lui , ayant pu être avertis que c’était là , et non en Flandre , qu'on les trouverait. Mais il n’osa pas se faire connaître en on tel équipage; au contraire , et à tout risque , il passa devant eux , la main sur le visage, et alla trouver Costanza. Un heureux hasard permit qu’il la rencontrât seule ; aussitôt, se hâtant, et d’une voix troublée, dans la crainte qu’elle ne le laissât point parler : « Costanza , lui dit-il , l’un de ces deux vieux gentilshommes qui viennent d’arriver à présent est mon père ;

l’iitcm* mvAjfTE.

c’est celui que tu entendras nommer Don Juan de Avendano. Informe-toi près de ses gens s’il n’a pas un fils appelé Don Tomas de Avendaùo-, je suis ce fils. De là, tu pourras t’assurer aisément que je l’ai dit la vérité en ce qui touche la qualité de ma personne, et que je te la dirai de même en ce qui touche les promesses que je t’ai faites. Maintenant , reste avec Dieu , car, jusqu’à ce qu’ils soient partis, je ne pense pas rentrer en cette maison. » Costanza ne répondit rien , et Tomas , d’ailleurs , n’attendit pas qu’elle lui répondit; retournant sur ses pas, le visage caché, comme il était venu , il alla raconter à Carnazo comment leurs pères venaient d’arriver dans l’auberge.

L’hôtelier appela Tomas pour qu’il vînt donner de l’orge ; mais, le valet ne paraissant |>oint, le maître la donna lui-même. Alors un des deux vieillards prit à part une des deux servantes galiciennes, et lui demanda comment s’appelait cette belle jeune fille qu’ils âvaient vue , et si elle était fille ou parente de rhôtê ou de l’hôtesse : « La petite fille s’appelle Costanza , répondit la Galicienne ; elle n’est pas plus parente dé l’hôte que de l’hôtesse, et je ne sais qui elle est. Tout ce que je puis dire , c’est que la peste l’étouffe. Je ne sais ce qu’elle a j mais à aucune de nous autres servantes qui sommes en cette maison , elle ne laisse placer son mot ; et pourtant , en vérité , nous avons les traits de nos visages comme Dieu nous les a posés. Il n’arrive pas on voyageur qu’il ne demande aussitôt : «(Où est la belle? » et qui ne dise : « Elle est jolie; elle a bon air; par ma foi, elle n’est pas mal; mauvaise affaire pour les plus huppées ; que la Fortune ne m’en envoie pas de plus laide ; » tandis qu’à nous , personne

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ne dit senlement : « Que faites-vous là « diables, oti femmes, ou ce que vous êtes ? — A ce compte, reprit le gentilhomme, cette jeune fille doit se laisser courtiser et chiffonner par les hôtes? — Oui-dà , répliqua la Galicienne , tenez-lui voir le pied à la ferrure, elle est joliment faite pour ça, l’enfant. Pardieu, seigneur, si elle voulait seulement se laisser regarder, elle nagerait dans l’or ; mais elle est plus revêche qu’un hérisson. C’est une sainte-Nitouche , ça se nourrit à'ave-maria; c’est toute la journée à coudre ou à dire ses patenôtres, et ma maîtresse dit qu’elle a un silence collé aux chairs. Je voudrais avoir un million de rente, le jour où elle fera des miracles. » Ravi de ce qu’il venait d’entendre dire à la Galicienne, et sans attendre qu’on lui ôtât les éperons, le gentilhomme appela l’hôtelier; puis, le prenant à part dans une salle, il lui dit : « Je viens, seigneur hôte, vous enlever un bijou qui m’appartient, et qui est depuis quelques années en votre pouvoir. Pour vous l’enlever, je vous apporte mille écüs d’or, et ces tronçons de chaîne , et ce parchemin. » Cela dit , il tira de sa poche les six anneaux de la chaîne qu’avait l’hôtelier, lequel reconnut aussi le parchemin , et s'écria , tout joyeux de l'offre des mille écus : « Seigneur , le bijou que vous voulez me reprendre est dans cette maison ; tnais ce qui n’y est plus j ce sont la chaîne et le parchemin avec lesquels doit se faire l’épreuve de la vérité que votre grâce cherche à découvrir, à ce que j’imagine. Je vous supplie donc de prendre patience, car je reviens à l'instant. » Aussitôt l’hôtelier alla prévenir le corrégidor de ce qui se passait, et lui conter comment deux gentilshommes étaient arrivés à son

J.’lI.Lt'ST»E servante.

auberge, venant chercher Costanza. Le corrégidor achevait de dîner; dans le désir qu’il avait de voir la fin de cette histoire , il monta sur-le-champ à cheval , et se rendit à l’auberge du SeviUano, portant avec lui le parchemin de l’échantillon.

A peine eut-il aperçu les deux gentilshommes , que , les bras ouverts , il courut embrasser l’un d’eux , en disant : « Eh ! bon Dieu , quelle heureuse venue , seigneur Don Juan de Âvendano , mon cousin et seigneur! » Le gentilhomme l'embrassa de même, et répondit : « Sans doute , seigneur cousin , ma venue sera heureuse , puisque je vous vois , et avec la bonne santé que je vous souhaite toujours. Embrassez , cousin , embrassez ce gentilhomme; c’est le seigneur Don Diego de Carriazo, mon intime ami. — Je connais déjà le seigneur Don Diego , répliqua le corrégidor , et suis son humble serviteur. » Après que ceux-ci se furent embrassés et eurent échangé d’afleclueuses politesses, ils entrèrent tous trois dans une salle , oit ils restèrent seuls avec l’hôte , lequel s’était muni de la chaîne et leur dit : « Le seigneur corrégidor sait déjà ce que vient faire votre grâce , seigneur Don Diego de Carriazo. Que voire grâce présente donc les tronçons qui manquent à cette chaîne, puis le seigneur corrégidor présentera le parchemin qui est en son pouvoir , et nous ferons l’épreuve que j’attends depuis tant d’années. — En ce cas, répondit Don Diego, il devient inutile que je rende compte encore une fois au seigneur corrégidor de l’objet de notre arrivée en ce pays , puisque de vous , seigneur hôte , il en est instruit déjà. — J'en sais de lui quelque chose , reprit le corrégidor, mais il me reste beaucoup à savoir. Quant

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au parchemin , le voici. » Don Diego présenta le sien, et, réunissant les deux moitiés , on en fit une feuille complète. Aux lettres que portait celui de l’hôte, qui étaient, comme on l’a dit, c, c,e, t, e, ij n, v, r, t, b, Cj répondaient celles-ci , sur l’autre parchemin ; e, i, s, l, s, g, e, é, i, a, l. Toutes ensemble elles formaient ces mots : « Ceci est le signe véritable. » On rapprocha aussitôt les tronçons de la chaîne , qui se rapportèrent également.

<( Voilà qui est fait , dit le corrégidor ; reste à savoir maintenant , si cela est possible , quels sont les parents de cette charmante enfant. — Le père, répondit Don Diego , c’est moi qui le sois -, la mère n’existe plus ; il suffit de dire quelle fut d’une si haute naissance que j’aurais pu être , sans déroger, son serviteur. Mais afin que , tout en cachant son nom , sa renommée ne soit pas obscurcie , et qu’on ne l’accuse point de ce qui semble de sa part erreur manifeste et faute reconnue, il faut savoir que la mère de cette enfant , étant veuve d’un illustre gentilhomme , se retira dans un de ses villages , et là , dans la retraite et l’honnêteté la plus grande, elle passait une vie paisible au milieu de ses gens et de ses vassaux. Le sort ordonna qu’un jour, étant à la chasse sur les confins de ses propriétés , je voulus lui rendre visite. Il était l’heure de la sieste quand j’arrivai à son alcazar * , car c’est ainsi que se peut appeler la grande maison qu’elle habitait. Je laissai mon cheval aux mains de mon domestique, puis je montai , sans rencontrer personne,

• Wot arabe {al-kasr), conservé «tans l'cspaguol , et qui veut dire palais.

igo ;.’iu.vsTB£ SEiivAirrE.

jusqu’à la chambre même oà elle faisait la sieste , couchée sur une estrade noire. Elle était extrêmement belle ^ le silence, la solitude, l’occasion, éveillèrent en moi un désir plus audacieux qu’honnête , et sans m’arrêter à de sages réflexions , je fermai la porte derrière moi , je m’approchai d’elle , je l'éveillai , et la tenant fortement pressée dans mes bras, je lui dis : « Que votre grâce, madame, ne s’avise pas de crier ; les cris que vous feriez publieraient votre déshonneur. Personne ne m’a vu entrer dans cet appartement , car le sort , qui m’offre le bonheur de vous posséder, a versé le sommeil sur tous vos gens. Quand même ils accourraient à votre voix , ils ne pourraient que m’ôter la vie ; ce serait dans vos bras mêmes , et ma mort ne vous rendrait pas votre réputation perdue. » Finalement , je la possédai malgré elle , et seulement par violence. Fatiguée et troublée, elle ne put ou ne voulut pas m’adresser une parole, et moi, la laissant presque inanimée , je revins sur mes pas pour sortir par où j’étais entré, et je gagnai le vdlage d’un de mes amis, qui était à deux lieues du sien. Cette dame changea de résidence, et sans que je l'eusse jamais revue, ni que j’eusse tenté de la revoir, deux années se passèrent, au bout desquels j’appris qu’elle était morte. Maintenant, il y a vingt jours environ qu’avec les plus pressantes instances , et en m’écrivant qu’il s’agissait d’une chose où il allait de ma satisfaction et de mon honneur, un majordome de cette damç m’envoya appeler. J'allai voir ce qu’il me voulait , bien éloigné de deviner ce qu’il avait à me dire. Je le trouvai à l’article de la mort , et, pour abréger ce récit , il me conta en peu de mots comment , à l’époque où

LU.X.CSTKE SERVAirrE.

EDOurul sa maîtresse , elle lui avait rëvëlë tout ce qui s’était passé entre elle et moi , comment elle était devenue enceinte des suites de cette violence , comment , pour cacher son état, elle était allée en pèlerinage à Notre-Dame de Guadalupe , et comment enfin elle était accouchée dans cette maison-ci d’une fille qui devait se nommer Costanza. 11 me remit les marques avec lesquelles je la retrouverais , et ce sont celles que vous avez vues, la chaîne et le parchemin. Il me remit également trente mille écus d’or , que sa maîtresse avait laissés pour marier sa fille. Il ajouta que , s’il ne m’avait pas livré cette somme à la mort de sa maîtresse , ni déclaré alors ce qu’elle avait confié à son attachement et à sa discrétion , ç’ avait été par un calcul d’avarice , et afin de pouvoir tirer parti de l’argent , mais qu’étant prêt à aller rendre ses comptes à Dieu, il voulait , pour la décharge de sa conscience , meremettrerargent,ctme faire connaître ou et comment je pourrais retrouver ma fille. Je reçus la somme çt les marques, et dès que j’eps rendu compte de ces événements au seigneur Don Juan de Avendaùo , nous avons pris ensemble la route de celte ville. » .j,

Don Diego en était arrivé là de son récit , (|uaiid on entendit criera haute voix , àla porte de la rue : « Eh ! eh! dites à Tomas Pedro, le garçon à l’orge, qu’on vient d’arrêter son ami l’Asturien, et qu’il aille le retrouver à la prison. » A ces mots à' arrêter et de prison, le corrégulor dit qu'on fit entrer le prisonnier et l’alguazil qui l’emmenait. On avertitlalgnazilquelecorrégidor, qui se trouvait là, lui ordonnait d’amener le prisonnier, ce qui fut fait aussitôt. L’Asturien parut avec les mâchoires toutes baignées de sang, et Ibrt mal accoutré,

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mais fort bien empoigné par l’alguazil. Dès qu'il entra dansla salle, il reconnut son père et celui d’Avendano. Il se troubla , et pour n’être pas reconnu lui-même, faisant semblant d’essuyer avec un mouchoir le sang qui coulait de sa bouche, il se couvrit le visage. Le corrégidor demanda ce qu’avait fait ce garçon , pour qu’on l’amenât si maltraité. L’alguazil répondit que ce garçon était un porteur d’eau , è qui les polissons criaient dans les rues : « Apporte la queue , Asturien, apporte la queue; n et il conta succinctement d’où venait qu’on lui demandait cette queue, ce qui fit beaucoup rire toute la compagnie. L’alguazil ajouta : « Ayant paru à la porte d’Alcantara, où les polissons des rues le poursuivaient à outrance , en lui demandant la queue , l’ Asturien est descendu de son âne , et tombant sur la troupe , il en a attrapé un , qu’il a laissé demi-mort sous les coups de bâton. Quand j’ai voulu l’arrêter , il a fait résistance , et c’est pour cela qu’il est si maltraité. » Le corrégidor ordonna qu'il se découvrit le visage , et comme il s'obstinait h vouloir le cacher, l'alguazil s’approcha, et lui ôta le mouchoir des mains. A l'instant son père le reconnut , et s'écria , plein d’émotion : « Mon fils Don Diego , comment te trouves-tu en cet état? Quel équipage est-ce là? n'as-tu pas encore oublié tes escapades? » Carriazo plia les genoux , et alla tomber aux pieds de son père, qui, les larmes aux yeux, le tint longtemps embrassé. Don Juan de Avendano, sachant que Don Tomas , son fils , était parti avec Don Diego , demanda de ses nouvelles à celui-ci , qui répondit que Don Tomas de Avendano était le garçon qui distribuait l’orge et la paille dans cette auberge.

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A cette réponse de l’Asturien , les assistants furent de plus belle saisis d’admiration , et le corrégidor ordonna à l’hotelier de lui amener aussitôt le garçon à l'orge. « Je crois qu’il n’est pas à la maison, répliqua l’hôte -, mais je vais le chercher -, » et il sortit à cet elfet. Don Diego demanda alors à Carriazo d’où venaient ces métamorphoses , et qui les avait poussés à se faire , lui porteur d’eau , et Don Tomas valet d’auberge. Carriazo répondit qu’il ne pouvait satisfaire à ces questions devnut tant de monde, et qu’il répondrait en téte-à-tèle. Tomas Pedro avait été se cacher dans sa chambre, pour voir de là, sans être vu , ce que faisaient son père et celui de son ami. U était fort inquiet de l’arrivée du corrégidor et du mouvement qu’on se donnait par toute la maison. Des gens ne manquèrent pas pour dire à l’hôte en quel endroit il était caché. L’hôtelier monta , et , plus de force que de gré , le fit descendre. Encore Tomas n’y aurait-il pas consenti si le corrégidor lui-méme ne se fût avancé dans la cour, et ne l’eût appelé par son nom , pour lui dire : « Que votre grâce descende , seigneur parent; TOUS ne trouverez ici, à vous attendre, ni ours ni lions. <• Tomas descendit, et les yeux baissés , humble, plein de soumission , il vint se mettre à genoux devant son père, qui l’embrassa avec une joie extrême, à la façon de celle que ressentit le père de l'Enfant Prodigue en recouvrant son fds perdu. En ce moment arriva un carrosse du corrégidor, qui venait le chercher, car une si grande fête ne lui permettait pas de s’en retourner à cheval. 11 Ht appeler Costanza, et l’ayant prise par la main , il la présenta à son père , en lui disant : «Recevez ce bijou, seigneur Don

it. 1.)

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Diego , et estimez-le pour le plus prëcieux qu’il vous soit possible de désirer ; et vous , belle demoiselle , baisez la main à votre père , et rendez grâce à Dieu , qui , par un événement si honorable , vous a tirée , pour vous élever à une haute condition, de la bassesse de votre état. » Costanza , qui ne savait et n’imaginait point ce qui venait de lui arriver, troublée , saisie et tremblante , ne sut faire autre chose que se jeter aux pieds de son père , et , lui prenant les mains , elle se mit â les lui baiser tendrement , en les baignant des larmes abondantes qui coulaient de ses beaux yeux.

Pendant que cela se passait, le corrégidor avait vivement pressé son cousin Don Juan pour que toute la compagnie le suivit à sa maison , et bien que Don Juan refusât d’abord, les instances du corrégidor furent telles qu’il fallut céder. Us entrèrent donc tous dans le carrosse. Mais lorsque le corrégidor dit à Costanza de s’y placer aussi, le cœur manqua à la pauvre fille. EJle et l’hôtesse se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, et commencèrent à sangloter si amèrement , que leur affliction déchirait l’âme à tous ceux qui en étaient témoins. L’hôtesse disait : « Comment est-ce possible, fille de mon coeur? tu t’en vas et tu me laisses? Ah! comment as-tu le courage d’abandonner cette mère qui t’a élevée avec tant d’amour? » Costanza pleurait , et lui répondait par d'aussi tendres expressions. Enfin le corrégidor attendri ordonna que l’hôtesse entrât aussi dans le carrosse, et ne se séparât point de sa fille , puisque c’était une fille pour elle , jusqu’à son départ de Tolède. L’hôtesse et tous les autres se mirent donc dans le carrosse , et gagnèrent la maison du corrégidor, où ils furent bien accueillis par

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sa femme, qui était une dame de haute qualité. Us s’assirent à une table somptueuse, et après le repas , Carriazo raconta à son père comment , par amour pour G)stanza , Don Tomas s’était mis au service dans cette auberge , ajoutant qu’il se sentait si vivement épris d’elle, que, sans avoir découvert qu’elle fût aussi noble qu’elle était, étant fiUed’un tel père, il l’aurait épousée dans son état d’écureuse. La femme du corrégidor habilla aussitôt Costanza avec les vêtements d’une fille qu’elle avait, de même âge et de même taiUe. Si Costanza avait paru belle sous ses habits de paysanne, sous des habits de cour , eUe parut un objet céleste. Ce costume lui allait si bien qu’il faisait croire que, dès sa naissance , elle avait été dame , et s’était servie des plus riches vêtements que la mode autorise. Toutes fois , parmi tant de gens joyeux , il ne put manquer de s’en trouver un triste : ce fut Don Pedro , le fils du corrégidor, qui comprit aussitôt que Costanza ne serait point à lui. Effectivement, le corrégidor convint avec Don Diego de Carriazo et Don Juan de Aveudano que Don Tomas épouserait Costanza , à qui son père donnerait les trente mille écus que sa mère lui avait laissés. Ils convinrent aussi que le porteur d’eau. Don Diego de Carriazo, se marierait avec la fille du corrégidor , et Don Pedro , le fils du corrégidor, avec une fille de Don Juan de Âvendano , poiu* qui son père promettait d’obtenir une dispense de parenté.

De cette façon, ils se trouvèrent tous contents, joyeux et satisfaits. La nouvelle de ces mariages et de l’heureuse fortune de la servante illustre se répandit promptement par la ville, et une multitude de. gens accouraient voir Costanza.dans son nouveau costume ,

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sous lequel, coinnie on Ta dit , elle se montrait si parfaitement dame. On vit le garçon à l’orge, Pedro Tomas, changé en DonTomasde Avendafio, et vêtu en grand seigneur ; on remarqua aussi que Lope l’Asturicn était devenu très-élégant cavalier depuis qu’il avait changé d’hahit, et laissé là l’Ane et les paniers à cruches. Cependant , même au milieu de sa magnificence , quand il passait dans la rue , il ne manquait pas de mauvais plaisants pour lui demander la queue. Us restèrent tons on mois à Tolède, au bout duquel Don Diego de Carriazo retourna à Burgos avec sa femme et son père, et Costanza avec son mari Don Tomas, accompagnés du fils du corrégidor, qui voulut aller rendre visite à sa parente , bientôt son épouse. L’hôtelier de l’auberge du SeviUano se trouva riche avec les mille éebs reçus en présent, et la quantité de bijoux que Costanza donna à sa maîtresse : car c’est de ce nom qu’elle appelait toujours celle qui l'avait élevée.

Celte histoire de l’illustre servante fournit aux poètes du Tage doré l’occasion d’exercer leurs plumes à célébrer la sans -pareille beauté de Costanza, laquelle vit encore en compagnie de son fidèle garçon d’auberge \ aussi bien que Carriazo , avec trois fils , qui, sans avoir pris les facnns du père, sans se rappeler s’il y a des madragues au monde, sont tous aujourd’hui étudiants à Salamanque. Quant à leur père, à peine aperçoit-il quelque âne de porteur d’eau, que celui qu’il eut à Tolède lui revient en mémoire , et qu’il craint de voir un beau jour, quand il y pensera le moins , reparaître dans quelque satire, le « apporte la queue, Asturien; Asturien, apporte la queue. »

LA FORCE DU SANG

LA FORCE DU SANG

Par une nuit des plus chaudes de l'ëtë, un vieil hidalgo venait de se récréer sur les bords du Qeuve , à Tolède , avec sa femme , un fils très-jeune , une fille de seize ans et une servante. La nuit était claire, bien qu’il fût onze heures , le chemin solitaii;e et leur marche lente , pour ne pas payer par la fatigue du retour les plaisirs qu’on prend à Tolède sur les rives du Tage ou dans la vallée. Comptant suc la sécurité qu,e promettent la ji^stice active et les habitudes paisibles de la population de cette cité , le bon gentilhomme revenait avec son honnête famille , bien éloigné de croire qu’il pût leur arriver aucun désastre. Mais, comme la plupart des malheurs viennent sans qu’on les prévoie, contre tout leur sentiment de confiance et de paix, ils en éprouvèrent un qui troubla leur divertissement du jour, et leur donna de quoi pleurer bien des années. Vingt-deux environ pouvait en avoir un jeune gentilhomme de cette ville , auquel la richesse ,

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