‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 20 sur 34 · II · texte numérisé non relu

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lÎTres d’inüunie secrète; et puisque tu peux virrè honorée en public aux yeux de Dieu , ne te chagrine point d’étre déshonorée en secret à tes yeux. Le véritable déshonneur est dans le péché , et le véritable honneur dans b vertu ; ce n’est que par la parole , par le désir on par l’action qu’on offense Dieu , et puisque tu ne l’as offensé ni en parole , ni en pensée, ni en action , tiens-toi pour honorable, et moi, je te tiendrai pour telle, sans te regarder jamais autrement que comme ton véritable père. »

Ce fut par ces sages et prudents propos qne le père de Léocadie la consola , et sa mère , l’embrassant de nouveau , s’efforça de b consoler aussi. La pauvre fille gémit, plenra , et se résigna, comme on dit , à se «ouvrir b tête, à vivre dans la retraite sous l’aile de ses parents, dans une condition honnête autant que pauvre.

Cependant Rodolphe , de retour chez lui , s’aperçut que le crucifix manquait. U devina bien qui pouvait l’avoir emporté ; mais il ne s’en inquiéta guère , trop riche pour faire attention à cette perte. Ses parents ne loi en demandèrent pas compte davantage , lorsque, à trois jours de là, partant pour l’Italie , il fit remise à une camériste de sa mère de tout ce qu’il laissait dans son appartement. 11 y avait longtemps que Rodolphe avait résolu de passer en Italie, et son père , qui avait voyagé dans cette contrée , lui persuadait d’y aller à son tour , disant que ce n’étah pas assez d’être gentilhomme dans sa patrie , et qu'il fallait encore l’être dans les pays étrangers. Par ces raisons et par d’autres, Rodolphe se soumit à la volonté de son père , qui loi donna de fortes lettres de crédit

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poar Barcelone, Gènes , Rome et Naples. Le jeune homme , avec deux de ses camarades , se mit aussitôt en route , alléché par ce qu'il avait ouï dire à plusieurs militaires de l'abondance des auberges de France et d’Italie , et de la liberté dont jouissent les Espagnols dans leurs logements. U trouvait fort agréable à l'oreille ces mots : Ecco li buoni polastri , picioni , presuto e suicide , et autres de même espèce que les soldats se rappellent quand ils reviennent de ces pays dans le nôtre , et qu’ils passent par la misère et les incommodités des hôtelleries d’Espagne. Finalement il partit , se souvenant aussi peu de son aventure avec Léocadie , que si elle ne lui fut jamais arrivée.

Léocadie, pendant ce temps, passait chez ses parents une vie aussi retirée que possible , sans se laisser voir d’aucune personne , craignant que sa mésaventure ne se lût sur son front. Mais , au bout de quelques mois , elle se vit bien obligée de faire par force ce qu’elle avait fait jusque-là de son plein gré. Elle vit qu’il loi convenait de vivre tout à fait retirée et cachée, car elle se sentit enceinte : événement qui ramena dans ses yeux les larmes que le temps avait un peu séchées , qui lui fit de nouveau frapper l’air de ses soupirs et de ses lamentations , sans que toute la tendresse et la raison de sa bonne mère pussent parvenir à la consoler. Le temps courut, amena le moment des couches , et, avec un si grand mystère qu’on n’osa pas même se fier à une sage-femme , dont sa mère usurpa l’emploi , elle mit au monde un petit garçon , des plus beaux qui se puissent imaginer. Avec autant de prudence et de mystère qu’il était né, on le porta à un village, où

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il fut nourri et soigné quatre ans, au bout desquels , et sous le nom de neveu , son grand-père le ramena chez lui , où il fut élevé, sinon dans la richesse , au moins dans la vertu. L’enfint , auquel on donna le nom de Luis , parce que c'était celui de son grandpère, était de beau visage , d’humeur douce, d'esprit éveillé, et dans toutes les actions qu’il pouvait faire en cet âge si tendre , il montrait qu'il devait le jour à quelque noble père. Sa grâce , sa beauté , son esprit, touchèrent tellement le cœur du vieillard et de sa femme, qu'ils finirent par tenir à bonheur le malheur de leur fille , puisqu’elle leur avait donné un tel petitfils. Quand il passait dans la rue, des milliers de bénédictions pleuvaient sur lui : les uns bénissaient sa beauté , d’autres la mère qui l’avait mis au monde , ceux-ci le père qui l’avait engendré , ceux-là toute la famille qui l’élevait si bien. Âu milieu des applaudissements de ceux qui le connaissaient , et de ceux qui ne le connaissaient point , l’enfant parvint à l’âge de sept ans ; il savait déjà lire le latin et l'espagnol , et il écrivait d’une main courante et bien formée ; car l’intention de ses parents était de le faire s.'uant et vertueux , puisqu’ils ne pouvaient le faire riche ; comme si la science et la vertu n’étaient pas les richesses sur qui les voleurs n’ont aucune prise , pas plus que ce qu’on appelle la fortune.

lin jour, il arriva que l’enfant , allant porter une commission de sa grand’mère à une de ses parentes, vint à passer par une rue où se faisait une course de cavaliers. Il se mit à regarder , et , pour prendre une meilleure place , il traversa la rue au moment où il ne pouvait éviter d’étre renversé par un cheval que son

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cavalier ne pat retenir dans la fougue de sa course. Le cheval passa par-dessus l'enfant , et le laissa comme mort , étendu par terre, et perdant beaucoup de sang d’une blessure à la tête. Â peine cet accident venait-il d’arriver, qu’un vieux gentilhomme, qui était à regarder la course , se jeta de cheval avec une promptitude inouïe , et courut à l’enfant. 11 l’ôta des bras d’un bomme qui l’avait relevé , le prit dans les siens , et sans se mettre en peine ni de ses cheveux blancs , ni de son rang , qui était très-élevé , il gagna à grands pas sa demeure , ordonnant à ses valets de le laisser, et d’aller chercher un chirurgien pour panser l’enfant. Plusieurs gentilshommes le suivirent, touchés du malheur d'un si bel enfant , car le bruit courut bien vite que le petit garçon renversé était Luisito , neveu de tel gentilhomme , désignant son grand-père. Ce bruit , passant de bouche en bouche, arriva jusqu’ aux oreilles de ses parents et de celle qu’on ne savait pas sa mère , lesquels, une fois qu’ils furent assurés de l'événement , hors d’eux-mémes et comme des gens qui ont perdu l'esprit , sortirent à la recherche de leur bien-aimé. Le gentilhomme qui l’avait emporté était si connu et de si haute naissance que bien des gens qu’ils rencontrèrent dans la rue leur indiquèrent sa maison ; ils y arrivèrent au moment où l’enfant était déjà entre les mains du chirurgien. Les maîtres de la maison, c’està-dire le gentilhomme et sa femme, prièrent ceux qu’ils pensèrent être les parents du petit garçon de ne point pleurer et de ne point élever la voix pour se plaindre, puisque cela ne pourrait lui faire aucun bien. Le chirurgien, qui était renommé, après l’avoir pansé avec beaucoup de soin et d’adresse , déclara que

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la blessure n’était pas aussi mortelle qu’elle lui avait paru dès l’abord. Au milieu do pansement , Luis revint à lui , car il était resté jusque-là sans connaissance ; il se réjouit en voyant son oncle , sa tante et sa cousine, lesquels lui demandèrent en pleurant comment il se trouvait. « Bien portant, répondit-il *, sinon que le corps et la tête me font grand mal. » Le médecin ordonna qu’on ne loi parlât point , et qu’on le laissât reposer. On obéit , et son grand-père commença à remercier le seigneur de la maison de la grande charité dont il avait usé envers son neveu. « Vous n’avez aucun remerciment à me faire, répondit le gentilhomme , car je dois vous apprendre qu’en voyant cet en&nt tombé et foulé aux pieds , je crus voir le visage de mon propre fils, que j’aime tendrement. C’est ce qui m’a décidé à le prendre dans mes bras et à l’apporter à cette maison , où il restera tant que durera sa convalescence , recevant tous les soins nécessaires et possibles. >» La femme do gentilhomme, qui était une noble dame , tint le même langage et fit même de plus amples promesses.

Le grand-père et sa femme demeurèrent fort surpris d’une telle charité *, mais la jeune mère fut bien autrement surprise : car, ayant un peu calmé le trouble de son âme aux bonnes nouvelles du chiruipen , elle regarda attentivement la chambre où était son fils , et reconnut clairement , à mille indices , que c’était celle où avait fini son honneur et commencé son infortune. Bien que l’appartement ne fût plus orné des tentures de damas qu’il y avait alors , elle en reconnut toute la disposition , et vit la fenêtre grillée qui s’ouvrait sur le jardin. Comme cette fenêtre était

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ktmie à cause du blessé , elle demanda si la vne n'eii donnait pas sur quelque jardin , et on Ini répondit que oui. Mais ce qui la frappa le plus , c’est que c’était le même lit, qu’elle regardait comme la tombe de son sépulcre. D’ailleurs , le même bureau sur lequel était alors placée l’image du Christ qu’elle avait emportée se trouvait encore à la même place. Une chose enfin acheva de convertir ses doutes en certitude, je veux dire les estaliers qu’il y avait de cette chambre à la rue, et qu’avec une prudence adroite elle avait eu soin de compter , lorsqu’on l’ emmenait de l’appartement , les yeux bandés. Cette fois , en retournant chez elle, lorsqu’elle laissa son fils, elle les compta de nouveau, et en trouva le nombre parfaitement juste. Le rapprocbement de ces divers indices ne lui laissa plus de doute sur l’exactitude de l'idée qu’ils avaient fait naître, et dont elle rendit un compte fidèle à sa mère. GeUe-d, en femme bien avisée, s’informa si le gentilhomme chez qui son petit-fils était alité, avait eu ou avaitencoreqmlquefils. Elle découvritque le jeune homme auquel nous donnons le nom de Rodolphe était son fils effectivement, et qu’il se trouvait en Italie ; mais en mesurant le temps écoufê depuis qu’il avait, à ce qu’on lui dit, quitté l’Espagne , elle trouva précisément les sept ans qui formaient l’âge de son petit-fib. Elle informa son mari de tout oelz , et tous deux , ainsi que leur fille , résolurent d'attendre d’abord ce que Dieu ferait du blessé. Au bout de quinze jours, l’enfant était hors de danger, et il se leva au bout d’un mois. Pendant tout ce temps , il fut visité chaque jour par sa mère et sa grand’raère , et choyé par les maîtres de la maison comme s’il eût élë l^r propre

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enfant. Qnelqnefois , en causant avec Lëocadie, Dona Estefania ( ainsi s’appelait la femme du gentilhomme) lui disait que cet enfant ressemblait tellement à son fils , qui était en Italie , qu’elle ne le regardait pas une fois sans qu’elle crût avoir ce fils devant les yeux.

De ce propos souvent répété , Léocadie prit occa> sion , on jour qu’elle se trouvait seule avec la dame , de loi dire ce qu’elle avait résolu, d’accord avec ses parents. Ce fut â peu près en ces termes qu’elle lui parla. « Le jour, madame , où mes parents apprirent tout à coup que leur neveu était si grièvement blessé, ils crurent que le Ciel leur était fermé et que le monde entier s’était écroulé sur eox^ ils pensèrent avoir perdu la lumière de leurs yeux et le bâton de leur vieillesse , en perdant ce neveu , qu’ils aiment d'on amour si passionné qu’il surpasse de beaucoup celui qu’ont pour leurs enfants la plupart des pères. Mais , comme on a coutume de dire que quand Dieu donne la plaie il donne la médecine , l’enfant a trouvé la sienne dans cette maison , et moi j’y ai trouvé l’impression de certains souvenirs que je n’oublierai jamais tant que ma vie durera. Je suis noble , madame, car mes parents le sont , et tons mes ancêtres l’ont été , lesquels , dans la médiocrité des biens de la fortune , ont toujours dignement soutenu leur honneur , en quelques lieux qu’ils aient vécu. » Surprise à ces propos, Dona Estefania écoutait Léocadie et ne pouvait croire , bien qu’elle le vît , que tant de sens et d’aplomb pût s’allier à un âge si tendre , car elle ne loi donnait pas plus de vingt ans. Sans lui répliquer on root, sans l’interrompre, elle attendit que la jeune femme eût achevé tout ce qu’elle voulut lui dire , ce

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qui n’était autre chose que de lui conter l’attentat de son fils et son propre déshonneur, comment elle fut enlevée, comment on lui banda les yeux, comment on l’amena dans cette chambre, et à quelles enseignes elle avait reconnu que c’était bien la même qu’elle soupçonnait. Pour dernière preuve, elle tira de son sein le crucifix qu’elle avait emporté. « O toi , Seigneur, lui dit-elle , qui fus témoin de la violence qu’on m’a faite , sois juge de la réparation qu’on doit me faire. Je t’ai pris sur ce bureau , dans le dessein de te rappeler sans cesse mon injure, non pour t’en demander vengeance, ce n’est pas ce que je sollicite, mais pour te prier de m’envoyer quelque consolation qui m’aide à porter mon malheur en patience. Cet enfant , madame , sur qui vous avez épuisé les trésors de votre charité , est véritablement votre petit-fils. Ç’a été par la permission du Ciel qu’un cheval l’a renversé, pour qu’on l’apporte à votre maison , et que j’y trouve, moi, comme j’espère l’y trouver, sinon le remède qui conviendrait le mieux à mon infortune , au moins un moyen de la supporter. » En achevant ces mots , et serrant le crucifix contre sa poitrine , elle tomba évanouie dans les bras d’Estef'ania. Celle-ci, comme femme de sang noble , chez qui la compassion et la miséricorde sont aussi naturelles que la dureté chez l’homme , eut à peine vu l'évanouissement de Léocadie , qu’elle colla son visage au sien , l’inondant de tant de larmes qu’il ne fut pas besoin de jeter d’antre eau à la figure de Léocadie pour qu’elle reprit connaissance.

Tandis qu’elles étaient toutes deux en cet état , le gentilhomme , mari d’Estefania , vint à entrer , tenant le petit Luisito par la main. Quand il vit les pleurs

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