‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 19 sur 34 · I.A FORcr. nt! SAS · texte numérisé non relu

I.A FORcr. nt! SAS

la hante naissance , les penchants vicieux , la trop grande indépendance et les mauvaises compagnies , faisaient faire des actions indignes de sa qualité, et donnaient une hardiesse qui le faisait passer pour impudent. Or, ce gentilhomme, dont, par égard, nous cachons , quant à présent, le vrai nom , pour lui donner celui de Rodolphe , descendait avec quatre autres de ses amis, tous jeunes , évaporés et insolents, la pente que montait l’hidalgo. Les deux escadrons se rencontrèrent , celui des brebis avec celui des loups , et pleins d’une hardiesse grossière , Rodolphe et ses camarades , s’étant caché la figure , regardèrent effrontément sous le nez la mère , la fille et la servante. Le vieillard irrité leur reprocha en termes amers une telle audace; eux répondirent par des grimaces et des quolibets, et, sans s'oublier davantage, passèrent leur chemin. Mais la grande beauté du visage qu’avait regardé Rodolphe ( et c’était celui de la fille de l’hidalgo , qui s’appelait , à ce qu’on prétend, Léocadie) se fixa si bien dans sa mémoire, qu’elle subjugua sa volonté et éveilla chez lui le désir de posséder cette fille , en dépit de tous les inconvéniens qui pouvaient en résulter. En un instant , il communiqua cette pensée à ses camai-ades ; en un autre instant, ceux-ci résolurent de retourner sur leurs pas et d’enlever la jeune personne pour faire plaisir à Rodolphe, car les riclies qui se font prodigues trouvent toujours quelqu’un pour canoniser leurs sottises et appeler leurs vices des vertus. Aussi, concevoir ce mauvais dessein , le communiquer, l’approuver, se résoudre;» enlever Léocadie, et l’enlever »Mi elTet, fout cela se fit presque à la fois.

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lisse mirent leurs mouchoirs sur le visage , et, revenant sur leurs pas , l’ëpée à la main , ils eurent atteint bientôt ceux qui n'avaient point encore fini de rendre grâce à Dieu de ce qu’il les avait tirés des mains de ces impertinents. Rodolphe s’élança snr Léocadie, et la prenant dans ses bras, se mit à fuir avec elle. La pauvre enfant n’eut pas la force de se défendre ; relfroi lui ôta la voix pour se plaindre, et même la lumière des yeux : car, évanouie, sans connaissance , elle ne put voir ni qui l’emportait , ni où on l’emportait. Le père appela au secours , la mère poussa des sanglots, le petit frère pleura , la servante s’égratigna le visage ; mais les cris ne furent point entendus, les sanglots ni les pleurs n’excitèrent aucune compassion, et les égratignures ne servirent è rien, car tout cela se perdait par la solitude du lieu , le silence de la nuit et les entrailles sans pitié des malfaiteurs.

Finalement, les uns s’en allèrent tout joyeux, les autres restèrent désolés. Rodolphe arriva jusque chez lui sans nul encombre, et les parents de Léocadie regagnèrent leur maison pleins de douleur et de désespoir. Aveugles , puisqu’ils étaient privés des yeux de leur fille, qui étaient la lumière de leurs yeux; solitaires, puisque Léocadie était leur douce et agréable société ; incertains s’il serait bon d’informer la justice de son malheur, et craignant d’étre , en le publiant , le principal instrument de son déshonneur, ils se voyaient dans un grand besoin de faveur et d’appui, comme des hidalgos pauvres, et ne savaient de quoi se plaindre, si ce n’est de leur funeste étoile.

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ik roftce mi sa»q.

Rodolphe, cependant, usant de prudence et de ruse, avait emmené jusqu’en sa maison , jusqu’en sa chambre, Léocadie, à Laquelle, bien qu'il se fut aperçu qu’elle était évanouie quand il l’emportait, il avait couvert les yeux avec un mouchoir, pour qu’elle ne vit pas les rues par où il était passé , ni la maison et la chambre où elle se trouvait. lù , sans être vu de personne, parce qu’il avait un appartement séparé dans la maison de son père qui vivait encore, et qu’il en avait aussi la clef (grande imprudence des parents qui veulent tenir leurs enfants rangés), là, avant que Léocadie fût revenue de son évanouissement, Rodolphe avait assouvi son désir. Privé delà lumière de l’intelligeni», il déroba dans l'obscurité le plus riche bijou de Léocadie. Comme les péchés des sens ne tendent d’ordinaire pas plus loin que leur satisfaction brutale, Rodolphe aurait voulu se débarrasser sur-le-champ de Léocadie, et il lui vint à l’esprit de la mettre dans la rue, évanouie comme elle l’était. Mais au moment d’exécuter ce dessein, il s’aperçut quelle reprenait connaissance. Elle disait : « Où est -ce que je suis, malheureuse? Pourquoi cette obscurité ? quelles ténèbres m’environnent ? Suis-je dans les limbes de mon innocence , ou dans l’enfer de mes fautes ? Jésus ! qui m’approche , qui me touche? Moi, dans un lit! Moi , blessée ! M'entends-tu, ma bonne mère? M’entends-tu, mon père chéri ? Ah ! malheur à moi ' je vois bien que mes parents ne m’entendent plus, et que mes ennemis sont à mes côtés. Je serais trop heureuse que cette obscurité durât toujours , sans que mes yeux revissent jamais la lumière du monde, et que cet endroit

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où je suis , quel qu’il fût, servit de sépulture à mon honneur} car le déshonneur ignoré vaut mieux que l’honneur mis en doute par l’opinion des gens. Je me rappelle à présent (plût à jUeu que je ne m’en fusse jamais souvenue) que je marchais tout à l’heure en compagnie de mes parents ; je me rappelle qu’on m’a surprise, attaquée, entraînée ; j’imagine et je vms bien qu’il ne faut plus que je sois vue de personne. O toi , qui que tu sois, qui es ici près de moi ( en parlant ainsi eOe serrait fortement les mains de Rodolphe) , si ton âme est accessible à quelque espèce de prière , je t’en supplie , puisque tu as triomphé de ma vertu , triomphe également de ma vie. Ote-la-moi sur-lechamp ; il ne faut pas la conserver quand on a perdu l’honneur. Regarde : la cruauté dont tu viens d’user à mon égard en m’outrageant s’effacera par la pitié dont tu feras preuve en me tuant, et tu seras tout à la fois cruel et compatissant. »

Ces propos de Léocadie jetèrent Rodolphe dans une grande confusion. Jeune, et de peu d’expérience, il ne savait ni qne dire ni que faire. Son silence étonnait de plus en plus Léocadie, qui essayait de s’assurer avec les mains si l’étre qui se trouvait auprès d’elle était un fantôme, une ombre. Cependant, comme elle touchait un corj», et se rappelait la violence qu’on lui avait faite lorsqu’elle revenait avec ses parents , elle reconnaissût toute la réalité de son malheur. Dans cette pensée , elle rattacha le füdes propos qu’avaient interrompus ses soupirs et ses sanglots. « Audacieux jeune homme , lui dit-elle, car tes actions font assez voir que tu as peu d’âge , je te pardonne l’offense que tu m’as Rdte, pourvu seulement que tu

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me promettes, que tu me jures, qn’ainsi que ta l’as cachée dans cette obscurité , tu la cacheras dans un perpétuel silence sans en rien dire à personne. Je te demande un bien iàible dédommagement pour un si grand outrage-, mais, pour moi, c’est le plus grand que je puisse te demander, et que tu veuilles , toi , m’accorder. Prends garde que je n’ai jamais vu ton visage, et que je ne veux pas le voir; car, bien que me rappelant mon offense, je ne veux pas me rappeler mon offenseur, ni garder dans ma mémoire l’image de l’auteur de mes maux. C’est entre moi et le Ciel que se passeront mes plaintes , et je ne veux pas les faire entendre au monde, qui ne juge pas des choses selon quelles arrivent, mais selon l’opinion qu’il s’en forme. Je ne sais comment je puis te dire ces vérités, qui ne s’apprennent d’ordinaire que par l’expérience d’une foule de cas et par le cours de longues années, tandis que mon âge n’atteint pas dix-sept ans ; ce qui me fait comprendre que la douleur peut aussi bien délier la langue que la lier aux alHigés , lesquels exagèrent quelquefois leurs maux pour qu’on y croie , et d’autrefois les taisent , crainte de n’y pas trouver remède. De quelque manière que je fasse, que je parle on me taise , j’espère te porter à me croire ou à me soulager : car, à ne pas me croire, il y aurait ignorance ; à ne pas me soulager, impossibilité de trouver aucun soulagement. Je ne veux pas me désespérer, puisqu’il te coûtera peu de m’en donner un. Le voici : n’attends pas , n’espère pas que le temps calme jamais le juste courroux qui m’anime contre toi , et n’essaie point d’amasser les outrages. Moins tu abuseras de moi , puisque déjà tu en as

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abuse, et moins s’enflammeront tes coupables désirs. Suppose que tu m’as ofl'ensëe par accident, sans réflexion. Moi, je supposerai que je ne suis pas venue au monde , ou que , si j'y suis venue , c’a été pour être malheureuse. Mets-moi sur-le-champ dans la rue , ou du moins près de la cathédrale ; de là , je saurai bien retourner à la maison. Mais tu me jureras aussi de ne pas me suivre , de ne pas connaître ma demeure , de ne pas me demander le nom de mes parents , ni le mien , ni celui d’aucune personne de ma famille , qui , si elle était aussi riche que noble , n’aurait pas souffert en moi un si grand malheur. Réponds à cela ; et si tu crains que je ne te reconnaisse à la parole , sache qu’hormis mon père et mon confesseur, je n’ai parlé à nul homme en ma vie, et j’en ai peu entendu parler au milieu de cette foule que je puisse reconnaître au son de voix. »

La réponse que fit Rodolphe aux discrets propos de la triste Léocadie fut de la serrer dans ses bras, en faisant mine de vouloir donner un nouveau cours, pour lui, à sa passion, pour elle , à son déshonneur. Au sentiment de cette violence , Léocadie , trouvant plus de forces que n’en promettait son jeune âge, se défendit avec les pieds, avec les mains , avec les dents , avec la parole : « Figure-toi bien , s’écria-t-elle , traître , homme dénaturé , que les dépouilles que tu as emportées de moi sont celles que tu pouvais emporter d’un tronc d’arbre, d’une colonne inanimée, et qu’une telle victoire ne peut tourner qu’à ton infamie. Mais celle que tu prétends maintenant , tu ne l’obtiendras qu’avec ma mort. Évanouie , tu m’as foulée aux pieds J mais à présent que j’ai repris courage , tu

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pourras plutôt me tuer que me vaincre. Si mainteuant , revenue à moi , je me rendais sans résistance à ton abominable passion , tu pourrais imaginer que je feignais d’étre évanouie , quand tu as eu l’audace d’attenter à mon honneur. »

rinalement, Léocadie fit ime résistance si vive , si opiniâtre, que les forces et les désirs de Rodolphe finirent par céder; et comme l’insolence dont il s’était rendu coupable n’avait d’autre origine qu’un transport libertin, duquel ne naît jamais le véritable et durable amour , au lieu du transport qui passe , reste , sinon le repentir, au moins une faible envie de persister. Rodolphe donc , découragé et refroidi , laissa Léocadie , sans lui dire un seul mot , dans son lit , où il l'avait déposée , et fermant la chambre , il alla retrouver ses camarades pour s’entendre avec eux sur ce qu’il devait faire. Léocadie s’aperçut qu’elle restait seule et enfermée, et, se levant du lit, elle parcourut tout l’appartement, tâtant les murailles avec les mains pour voir si elle trouverait une porte par où sortir , ■ou une fenêtre par où se jeter. Elle rencontra la porte, mais bien fermée , puis une fenêtre qu’eUe parvint à ouvrir, et par où pénétra la lumière de la lune , si claire , que Léocadie put distinguer les couleurs des tentures damassées qui ornaient l’appartement. Elle vit que le lit était doré, et d’une si riche parure, qu’il semblait plutôt la couche d’un prince que d’un simple gentilhomme. Elle compta les chaises et les bureaux ; elle nota bien dans quelle partie se trouvait la porte, et, quoiqu’elle vit plusieurs tableaux pendus aux murailles, elle ne put point parvenir à discerner les peintures qu’ils renfermaient. La fenêtre était

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grande, et garnie d’nn fort grillage de fer -, elle donnait sur un jardin également clos d’un haut mnr: obstacles qui empêchèrent Léocadie de se jeter, comme elle le voulait , dans la rue. Tout ce qu’elle vit , tout ce quelle remartiua de l’étendue et des riches ornements de cette chambre à coucher lui fit comprendre que le maître d’un tel appartement devait être noble et riclie , et non comme le premier gentilhomme venu, mais d’une façon peu commune. Sur un bureau qui était près de la fenêtre , elle vit un petit crucifix tout en argent , qu’elle prit et cacha dans la manche de sa robe , non par dévotion, ni par vol , mais poussée d’un sage et adroit dessein. Cela fait , elle ferma la fenêtre , et revint sc jeter sur le lit , pour y attendre quelle fin aurait le triste commencement de son aventure.

Une demi- heure ne s’était pas encore écoulée , qu’elle entendit ouvrir la porte de la chambre , et qu’une personne s’approcha d’elle. Sans dire un mot, cette personne lui banda les yeux , la prit par le bras, l’emmena hors de la chambre , et referma la porte. C’était Rodolphe, qui, bien qu’il fût sorti ponr chercher ses camarades , ne voulut pas les rencontrer, pensant qu’il ne lui convenait pas de faire des témoins de ce qui lui était arrivé avec cette jeune fille. An contraire, il résolut de leur dire que, repentant de cette mauvaise action, et touché de ses armes , il l’avait laissée au milieu do chemin. Dahs cette résolution, il se hAta de revenir ponr mener Léocadie près de la cathédrale , comme elle le lui avait demandé , avant que le jour parût et l’obligeâtà la garder dans sa chambre jusqu’à la nuitsuivaote, tempspeodantlequel

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il ne voulait pas essayer de nouveau ses forces , et craignait d’élre découvert. U la conduisit jusqu’à la place qu’on appelle de X Ajuntamiento , et là, d’une voix contrefaite , parlant une langue moitié portugaise et moitié castillane, il lui dit qu’elle pouvait sûrement gagner sa maison , car elle ne serait suivie de personne ^ puis, avant qu’elle eût eu le temps de s’ôter le bandeau des yeux , il s’était enfui de manière à ne pouvoir être vu.

Léocadie resta seule -, elle s’ôta le mouchoir des yeux, reconnut l’endroit où on l’avait laissée, regarda de toutes parts, ne vit personne j mais, dans la crainte qu’on ne la suivit de loin, elle s’arrêtait à chaque pas, en se dirigeant vers sa demeure , qui n’était pas fort loin de là; et même, pour dérouter les espions, si par hasard on l’eût suivie , elle entra d’abord dans une maison qu’elle trouva ouverte. Un peu de temps après, elle gagna la sienne, où elle trouva ses parents accablés de douleur, ne s’étant point couchés et n’ayant pas même la pensée de prendre du repos. Quand ils la virent , ils coururent à elle les bras ouverts, et la reçurent avec les larmes aux yeux. Pleine de trouble et d’effroi, Léocadie prit ses parents à part, et leur rendit compte brièvement de sa déplorable aventure, de toutes les circonstances qui l’avaient accompagnée, ajoutant qu’elle ignorait tout à fait quel était son ravisseur , l’infâme qui l’avait déshonorée. Elle raconta tout ce qu’elle avait vu sur le théâtre où s’était jouée la tragédie de son infortune : la fenêtre , le grillage , le jardin, les bureaux, le lit , les têntures de damas; puis, à la fin, elle leur montra le crucifix qu’elle avait apporté. Devant cette sainte image , les

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larmes coulèrent de nouveau ; on fit des imprécations, on demanda vengeance , on souhaita de miraculeux châtiments. Lëocadie reprit ensuite que, bien quelle ne désirât point connaître son offenseur, si ses parents trouvaient bon de le connaître , ils le pourraient an moyen de cette image , en faisant annoncer par les sacristains , dans les chaires de toutes les paroisses de la ville, que celui qui avait perdu ce crucifix le retrouverait au pouvoir du religieux qui serait désigné; qu’ainsi, en connaissant le maître de l’image, on connaîtrait la maison et même la personne de son ennemi. « Tu aurais bien fait, ma fille, répliqua le père, si la malignité générale ne s’opposait à ta discrète prévoyance. Il est clair qu’aujourd’hui on remarquera que ce crucifix manque dans l’appartement dont tu parles , et que son maître ne doutera pas que la personne qui s’y trouvait avec lui ne l’ait emporté ; mais s’il vient à savoir que cette image est entre les mains de quelque religieux , cela pourra plutôt servir à ce qu'il sache qui l’a remise au dépositaire , qu’à faire découvrir celui qui l’a perdue : car il pourrait se faire qu’un autre vint la chercher, à qui le véritable maître en aurait donné les enseignes ; en ce cas , nous serions plus embarrassés, plus indécis que bien infin-més , quand bien même nous userions du même artifice que nous soupçonnons , en faisant remettre le crucifix au religieux par une tierce personne. Ce que tu as à faire , ma fille , c’est de le garder et de te recommander à lui ; puisqu’il a été témoin de ta disgrâce , il permettra qu’il y ait un juge qui se charge de te rendre justice ; prends garde , m.! fille , qu’une once de déshonneur public fait plus de mal que dix

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