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chaîne qae votre grâce a dû me connaître, le chapeau chargé de plumes et de galons, l’habit de coulears mélées suivant la mode militaire , enfin si galant et de si bel air aux yeux de ma folie , que je croyais devoir enflammer toutes les femmes à perte de Vue. Néanmoins , je la suppliai de se découvrir. Alors elle me répondit : « Ne soyez pas importun; j’ai une maison ; fiiites-moi suivre par un page , et bien que je sois plus femme de bien que ne promet cette réponse, toutefois, pour voir si votre esprit répond à votre bonne mine , je serai ravie que vous me rendiez visite. » Je lui baisai les mains pour la grande faveur qu’elle m’accordait , et lui promis en retour des monts d’or. Le capitaine acheva de causer ; les deux dames s’en allèrent ; mon domestique les suivit. Le capitaine me dit que ce que lui voulait la dame, c’était de porter des lettres en Flandre à un autre capitaine, qu’elle disait être son cousin , mais qu’il savait bien n’étre antre chose que son galant. Pour moi , je restai embrasé par les mains de neige que j’avais vues , et mort d’amour pour le visage que je désirais voir. Aussi, dès le lendemain, je me fis mener par mon valet , et l’on m’accorda la libre pratique.
« Je trouvai une maison fort bien montée, et une femme d’environ trente ans, que je reconnus aux mains ; elle n’était pas merveilleusement belle , mais assez cependant pour donner de l'amour une ibis qu’on l’entretenait, car elle avait un son de voix si doux et si suave qu’il entrait par les oreilles jusqu’à l’âme. J’eus avec elle de longs dialogues amoureux; je fis le beau, le glorieux, le fanfaron; j’ofTris, je promis, je ne négligeai nulle des démonstrations qui me pa-
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rnrènt nécessaires pour me faire aimer d’elle; mais, comme la dame était habituée à entendre de semblables propos, et à recevoir de plus grandes promesses, elle semblait les écouter attentivement plutôt que leur accorder aucun crédit. Finalement, pendant quatre jours que je continuai à lui rendre visite , nos entretiens se passèrent en fleurs, comme on dit, sans que je pusse en cueillir le fruit que je désirais. Durant le temps de mes visites, je trouvai toujours la maison parfaitement libre , et n’y rencontrai nulle vision de feints parents ou d’amis trop véritables : la dame avait, pour la servir, une fille plus futée qu’innocente. Â la fin , menant mes amours en militaire , qui est toujours à la veille de décamper , je pressai si bien madame Doba Estefabia de Caïcedo (tel est le nom de celle qui m’a mis en cet état) qu’elle me répondit : « Seigneur enseigne Campnzano , ce serait de ma part une grande simplicité de vouloir me vendre pour sainte à votre grâce. Pécheresse je fus , et pécheresse je suis encore ; mais non, pourtant , de façon que les voisins me déchirent, et qne les éloignés entendent parler de moi. Ni de mes père et mère , ni d’aucun autre parent, je n’ai reçu aucun héritage ; cependant le mobilier de ma maison vaut bien au petit pied deux mille cinq cents écus ; et cela , en objets qui , portés à l’encan , ne tarderaient pas plus à se convertir en argent qu’à se mettre aux enchères. Avec cette fortune , je cherche un mari , à qui appartenir et à qui rendre obéissance. Je lui promets , en même temps que la réforme de ma vie , une incroyable sollicitude à le servir et à le bien traiter , car aucun prince n’a de cuisinier plus raffiné que moi , et qui sache mieux
a3G LE MABIACE TROMPBVK.'
donner le dernier exquis à ses ragoûts que je ne le donne , quand je me fais gouvemanle et veux m’en mêler. Je sais être majordome dans le ménage , ser> vante à la cuisine, et dame au salon. En effet, je sais commander , et me faire obéir j je ne laisse rien perdre, et j’économise beaucoup; un réal ne vaut pas moins, mais beaucoup plus au contraire, quand il se dépense par mon ordre ; le linge blanc que j’ai , en grand nombre et fort bon, ne vient pas des boutiques de lingères ; ce sont ces dix doigts et ceux de ma servante qui l’ont Glé , et si on l’eût pu tisser à la maison, on l’y aurait tissé. Je fais de moi ces éloges, parce qu’ils ne donnent pas lieu à blûme quand c’est la nécessité qui oblige à les faire. Finalement, je veux dire que je cherche un mari qui me protège , me commande et m'honore , et non un galant qui me serve et m'injurie. Si votre grâce veut bien accepter le parti qui lui est offert, me voici, au fait et au prendre , soumise à tout ce qu’il vous plaira d’ordonner, sans me mettre en vente , car se remettre aux langues des courtiers de mariages , c’est absolument la même chose , et , pour tout arranger, il n’y a rien de mieux que les parties ellesmêmes. U
a Moi , qui avais alors .le jugement , non dans la tête , mais sous les jarrets , ébloui par l’idée de plaisirs plus grands que l’imagination ne pouvait les peindre , et par la vue de cette quantité d’effets que je contemplais déjà convertis en bon argent comptant, sans faire plus de réflexion que ne m’en permettait la joie qui m’avait mis des menottes à l’intelligence , je répondis que j’étais heureux , fortuné , pri*
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vil^gië, puisque le Ciel m’avait donné, comme par miracle , une telle compagne pour la faire maîtresse de ma volonté et de ma fortune. J’ajoutai que cette fortune n’était pas si peu de chose quelle ne valût , avec cette chaîne que je portais au cou, quelques autres joyaux qui étaient à la maison et des nippes de soldat dont je me déferais , plus de deux mille ducats , lesquels, joints aux deux mille cinq cents , formaient une somme suffisante pour nous permettre d'aller vivre dans un village dont j’étais natif et où j’avais quelques arpents de terre : biens tels qu’en y ajoutant l’intérét de nos fonds, et en vendant les fruits à la bonne époque , ils pouvaient nous donner une vie joyeuse et tranquille. Enfin , dès cette fois , nous convînmes de nous marier, et chacun se mit en mesure de produire l’information requise ; puis , en trois jours de fête qui vinrent l’un après l’autre à propos d’une solennité , on publia les bans , et le quatrième jour nous fîmes la noce. Les témoins du mariage étaient deux de mes amis , et un jeune garçon qu’elle dit être son cousin , auquel j’offris une affection de parent en termes fort civils , comme toutes les paroles que j’avais jusqu’alors adressées à ma nouvelle épouse , dans une intention si maligne et si traîtresse que je n’en veux rien dire , car enfin , bien que je conte des vérités , ce ne 'sont pas des vérités de confession , dont il ne faille rien omettre.
« Mon domestique porta ma malle de l’auberge à la maison de ma femme. J’y enfermai devant elle ma magnifique chaîne \ je lui en montrai trois ou quatre autres , sinon de même grandeur , au moins de plus
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élégante façon, ainsi que trois on quatre bour^aloues ' de diverses espèces ^ je lui fis passer en re> vue mes nippes , mes parures et mes plumes , et je lui remis pour la dépense du ménage jusqu’à quatre cents réaui que je possédais. Pendant six jours je mangeai, comme on dit , le pain de la noce , prenant mes ébats chez ma femme de la même façon que le gendre gueux chez le beau-père riche. Je foulai de précieux tapis, je chiffonnai des draps de toile de Hollande, je m’éclairai avec des chandeliers d’argent ; je déjeunais au lit , je me levais à onze heures , je dinais à midi , et à deux heures je faisais la sieste sur l’estrade. Dona £stefània et sa servante me traitaient comme un saint dans sa châsse , et mon valet, que j’avais toujours connu paresseux et lourdaud , était devenu un chevreuil. Si Doua Estefania s’éloignait un moment de mon côté , on la trouvait à la cuisine , tout empressée à commander des ragoûts qui fussent à ma guise et m’avivassent l'appétit. Mes chemises , mes cols , mes mouchoirs , étaient autant de parterres de fleurs , tant ils sentaient bon , baignés par l’eau des Ânges et par la fleur d’orange dont on les inondait.
« Ces jours-là se passèrent en volant , comme se passent les années que le temps emporte, pendant lesquels , me voyant si bien servi et si bien choyé , je changeais en bon vouloir la mauvaise intention avec laquelle j’avais commencé cette affaire. Au bout de ce temps , un beau matin que j’étais encore au lit avec
• Cintillat. On appelait ainti cet garnitures en galons d'or ou en pierres préoeuscs qu’on portait autour de la fome du chapeau.
LE MlaiiCE TKOXPEV&. uig
Dona Estefania , on frappe à grands conps à la porte de la rue. La servante met le nez à la fenêtre , et se retirant aussitôt : « Qu’elle soit la bienvenue ! s'é<' crie-t-clle. Mais voyez un peu comme elle est arrivée plus vite quelle ne l’écrivait l'autre jour. — Qui est donc arrivé , petite fille ? lui demandai-je. — Qui ? répondit - elle } eh! c’est madame Dona Clementa Bueso ; avec elle vient le seigneur Don Lope Melendez de Almendarez, et deux nouveaux domestiques , et Hortigosa , la duègne quelle avait emmenée. — Cours , fille , et ouvre-leur vite , s’écria sur-le-champ Dona Estefania , et vous, seigneur, je vous en prie par mon amour, ne vous troublez pas, ne vous mettez pas en colère , et ne répondez à rien de ce qu’on pourrait dire contre moi. — Comment ! répliquai-je j qui donc pourrait dire , moi présent, quelque chose qui vous offense ? Dites-moi qui sont ces gens , car il me semble que leur arrivée vous a troublée vous-même. — Je n’ai pas le temps de vous répondre , me dit Doûa Estefania \ sachez seulement que tout ce qui peut se passer ici est simulé , et qu’il s’agit d’un certain projet , d’une certaine affaire concertée que je vous expliquerai plus tard. »
Cl Je voulais répondre à cela , mais je n’en eus pas le temps. Madame Doua Clementa Bueso entra dans la salle , vêtue en satin vert lustré, avec des franges d’or, un mantelot de même étoffe et de même garniture , un chapeau à plumes vertes , blanches et rouges , orné d’une riche agrafe en or, et la moitié du visage cachée sous un voile de fine gaze. Derrière elle entra le seigneur Don Lope Melendez de Almendarez, vêtu d’un habit de voyage aussi riche qu’élégant. La duègne
LE MAMACE TROMPEUR.
Hortigosa fut la première à prendre la parole. «Jésus ! s’écria-t-elle j qu'esl-cequecelaPLclitde madame Dona Clementa est occupé , et par une occupation d’homme, encore ! Je vois de beaux miracles en cette maison. Par ma foi , madame Doiia Estefania ne s’est pas génée; elle en a pris à cœur joie, confiante en l’amitié de madame. — Tu as bien raison , Hortigosa , repartit Dona Clementa ; mais c’est à moi la faute. Qu’on me reprenne jamais à me faire des amies qui ne savent l’être que lorsqu’elles y trouvent leur compte ! » A tous ces reproches , Dona Estefania répondit : « Que votre grâce ne se fâche point, madame Dona Clementa Bueso ; soyez sûre que tout ce que vous voyez dans celte maison ne se fait pas sans mystère. Quand vous en saurez la raison , je sais que vous me trouverez excusable et que vous n’aurez nul sujet de vous plaindre. »
H Cependant , j’avais mis mes chausses et mon pourpoint. Dona Estefania me prit par la main , me conduisit dans une autre pièce , et là me dit que cette Clementa, son amie, voulait jouer un tour à ce Don Lopc , qui l’accompagnait et qu’elle désirait épouser ; que ce tour consistait à lui faire accroire qu’à elle appartenait la maison et tout ce qui s’y trouvait , et qu’elle allait lui en faire donation totale. « Le mariage conclu, ajouta-t-elle, il lui importera peu que la tromperie se découvre, tant elle se fie au grand amour qu’a pour elle Don I.iope ; ensuite elle me rendra ce qui m’appartient , et vraiment on ne saurait lui en vouloir, ni à elle, ni à nulle autre femme, de dicrcher à se procurer un bon mari , fùl-ce au moyen de ({uelque espièglerie. » Je lui répondis que c’était
LB. MARIAGE TROMrEtn. a jt
un bien grand service d'amitië qu’elle allait rendre , et qu'elle y prit garde d’abord , parce qu’ ensuite il faudrait peut-être avoir recours à la justice pour rentrer dans son bien. Mais elle me répliqua par tant de raisons , elle me représenta qu’elle avait tant d’obligations à Doua Clementa, qui l’obligeaient envers elle à des choses de plus grande importance , c(ue , bien à contres^œur et avec des remords de conscience, je fus contraint de me rendre au désir de Doiia Eslefania. Elle m’assurait d’ailleurs que la tromperie pourrait durer huit jours au plus , et que nous les passerions chez une autre de ses amies. Nous achevâmes de nous habiller, elle et moi ; puis , entrant prendre congé de madame Doua Oeraenta Dueso et du seigneur Don Lope Melendezde Alniendarez, elle fit signe à mon domestique de charger le coifre sur son dos et de la suivre ■, moi, .je la suivis aussi, sans prendre congé de personne.
« Doua Estefania s’arrêta devant la maison d'une de ses amies , et avant que nous y entrassions , elle fut un long espace de temps à causer avec elle , après quoi une servante sortit , et nous dit d’entrer, moi et mon valet. Elle nous conduisit à une petite chambre où se trouvaient deux lits, mais si près l'un de l’autre qu’ils semblaient n’en faire qu’un , car il n’y avait pas d'espace pour les séparer, et leurs draps se baisaient. En effet, nous restâmes là six jours, pendant lesquels il ne se passa pas une heure que nous ne fussions en querelle, car je lui reprochais la sottise qu’elle avait faite en laissant ainsi sa maison et son bien, fùt-ce à sa propre mère. J’allais, je venais, je me démenais si fort, qu’un jour Dona Esleiàuia étant
U. ic
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sortie pour voir, disait-elle, où en était son affaire , notre hôtesse voulut savoir de moi pour quelle raison je la querellais si fort , et qu’est-ce qu’elle avsût donc fait que je lui reprochais tant, en lai disant que c’était plutôt sottise parfaite que parfaite amitié. Moi , je lui contai toute l’histoire , et quand je vins à dire que je m’étais marié avec Doâa Este&nia , et la dot qu’eUe avait apportée , et la bêtise qu’elle avait £iite de laisser sa mabon et son avoir à Doua Oementa , bien que ce fût avec la bonne intention d’attraper pour son amie un aussi noble mari que Don Lope , l’hôteæe se mit à &ire des signes de croix avec tant de hâte , et à répéter tant de fois : « Jésus , Jésus ! la méchante femelle ! » qu’elle me jeta dans un grand trouble. A la fin elle me dit : « Seigneur enseigne , je ne sab pas si j’agb contre ma conscience en vous découvrant des choses qui me la chaîneraient aussi, j’imagine, si je vous les cachais. Mais, à la grâce de Dieu , qu’il en arrive ce qu’il voudra , vive la vérité et meure le mensonge! La vérité est que DoHa Clementa Bueso est la véritable maîtresse de la maison et du mobilier dont on vous a fait donation dotale ; et mensonge , tout ce que vous a dit Dona Ebtefania. HJle n’a ni maison , ni bien , ni mobilier, ni d’autre habit que celui qu’elle porte. Ce qui lui a procuré l’occasion et le temps de* faire cette tromperie, c’est que Dona Clementa' est allée vbiter quelques parents dans la ville de Plasencia , et de là faire une neuvaine à Notre-Dame de Guadalupe. Pendant son absence , elle a laissé Doâa Estefania dans sa maison , pour en prendre soin , car elles sont , en effet , fort bonnes amies. Mais , tout bien considéré , U n’y a pas de quoi tant accuser la pauvre
UE MÀniiGE trompeur. 343
dame , puisqu’elle a su acquérir pour mari uue personne telle que celle du seigneur enseigne. »
« Là finit le discours de l’bôtessc et commença mou désespoir. Et , sans aucun doute, je me serais désespéré, si mon ange gardien eût négligé seulement un petit brin de me secourir. Heureusement qu’il accourut me dire au coeur : « Prends garde que tu es chrétien, et que le plus grand péché des hommes, c’est celui de la rage du désespoir ; car c’est un péché de démons. » Cette réflexion ou bonne inspiration me rendit quelque courage, mais pas assez cependant pour m’empécher de prendre ma cape et mon épée , de sortir de la maison, et de chercher Doua Eistefania, dans l’intention de faire sur elle un sanglant exemple. Mais le sort qui menait mes aiiaires, je ne sais si mieux ou pis , voulut que je ne trouvasse Dona Estefania en aucun des endroits où je la cherchai. J’allai à San-Uwente; je me recommandai à Notre-Dame -, je m’assis sur un banc, et le chagrin me donna un sommeil si pesant , que je ne me serais pas éveillé de sitôt si l’on ne m’eût éveillé. Bourrelé de tristes pensées, j’allai chez Doûa Cleraenta, que je trouvai parfaitement tranquille , comme maltresse de sa maison. Je n’osai rien lui dire, parce que le seigneur Don Lope se trouvait là. Je retournai chez mon hôtesse , qui me dit qu’elle avait conté à Doùa Esteiania comment j’avais appris toute sa trame et toute sa fourberie, que celle-ci lui avait demandé quelle mine j’avais laite à semblable nouvelle ; qu’elle lui avait répondu que j’avais fait fort mauvaise mine, et que j’étais sorti pour la chercher avec une mauvaise intention et une résolution pire encore ; elle me dit
•i\f\ I.E MAHUGE TftOMPEtR.
enfui que Dona Estefania avait emporté tout ce que renfermait la malle , sans m'y laisser autre chose qu’un habit de voyage. Ce fut alors bien une autre affaire ! ce fut alors que Dieu eut de nouveau pitié de moi ! J’allai voir mon coffre , et je le trouvai ouvert, comme une bière qui n’attend plus qu’un corps mort; et ce devait être le mien, en vérité, si j’avais eu assez d’esprit pour sentir et apprécier une si énorme disgrâce. »
« Ce fut un grand malheur, en effet , interrompit en cet endroit le licencié Peralta , que Doâa Estefania ait emporté tant déchaînés et tant de galons; car enfin, comme on dit , avec du pain tous les maux se sentent moins. — Oh ! cette perte ne m’a pas ûit la moindre peine , répondit l’enseigne , car je pourrais dire aussi: DonSimuèqueacm me tromper avec sa fille la boi^ne, et, par Dieu, je sois contrefait d’un côté. —■ Je ne sais à quel propos votre grâce peut dire cela , répliqua le licencié. — Le propos est , repartit l’enseigne, que tout ce paquet, tout cet appareil de chaînes , de galons et de joyaux pouvait valoir jusqu’à dix on douze éens.— Cela n’est pas possible , s’écria le licencié , car la chaîne que le seigneur enseigne portait au cou semblait peser plus de deux cents ducats. — Cela serait vrai, repartit l’enseigne , si la réalité eût répondu à l’apparence. Mais, comme tout ce qui reluit n’est pas or, les chaînes, galons, bijoux et joyaux se contentaient d’ être en laiton. A la vérité, ils étaient si bien fiiits, que le feu seul ou la pierre de touche pouvait découvrir leur malice. — De celte façon , reprit le licencié , entre votre grâce et madame Dona Estefania , la partie est à deux de jeu? — Si bien à deux de jeu , répondit l’enseigne,
UE XAKIACE TltOMPEIlIl.
que nous pouvons battre les cartes et recommencer. Mais le mal est, seigneur licencié, qu’elle pourra se défaire de mes chaînes, tandis que moi je ne me déferai pas de la fausseté de son action , car enfin , quoiqu’il m’en cuise , c’est mon objet. — Rendez grâce à Dieu, seigneur Campuzano, reprit Peralta, de ce qu’elle fut un objet à pieds , de ce qu’elle est partie , et de ce que vous n’étes pas obligé de courir après. —Cela est vrai , répondit l’enseigne-, mais enfin , sans que je la cherche , je la trouve toujours dans mon imagination , et en quelque part que je sois , j’ai toujours mon affront présent. — - Je ne sais que vous répondre , reprit Peralta , si ce n’est de vous rappeler ces deux vers de Pétrarque :
Cbe chi prende diletlo di far frode,
Iifon a'ba dl lamentar a'altro l'Inganna.
ce qui veut dire , en notre langue , que celui qui prend plaisir à tromper autrui ne doit pas se plaindre quand il est trompé. — Oh ! je ne me plains pas d’elle , répliqua l’enseigne , mais je me plains moi-méme , car le coupable , tout en reconnaissant sa faute , n’en ressent pas moins la douleur du châtiment. Je vois bien que j’ai voulu tromper et qu’on m’a trompé, car on m’a blessé de mes propres armes ; mais je ne puis tellement contenir mon ailliction que je ne me plaigne de moi-méme. 'Finalement , pour revenir à mon histoire , car on peut bien donner ce nom an récit de mes aventures, j’appris que Doha Eslefania s’était fait emmener par le cousin qui avait assisté à nos noces , et qui était dès longtemps son bon ami â tonte chance et h tout événement. Je ne voulus pas la chercher ,
LR MARIAGE TROM?Em.
crainte de trouver le mal qui me manquait. Je changeai de logis , et je changeai de poil peu de jours après , car voilà que les cils et les sourcils commencent à me' tomber; peu à peu les cheveux s'en vont aussi , et je reste chauve avant l’âge , ayant attrapé une maladie qu’on appelle alopécie, et, d’un autre nom plus clair, la pelade. Je me trouvai ce qui s’appelle tout à fait tondu , car je n’avais ni barbe à peigner, ni argent à dépenser. La maladie fit son chemin au pas de ma misère , et comme la pauvreté fait taire le point d’honneur, comme elle envoie les uns à la potence , les autres à l’hôpital , et qu’elle fait passer les autres sous les portes de leurs ennemis avec force prières et soumissions ( ce qui est l’une des plus grandes misères qui puissent arriver à un infortuné), pour ne pas dépenser à ma guérison les habits qui devaient me couvrir et me faire honneur en bonne santé , quand le temps arriva où l’on donne des frictions sudorifiques à l’hôpital de la Résurrection , j’y entrai , et j’y pris quarante suées. On dit que j’en serai quitte , si je me soigne bien. J’ai une épée ; quant au reste , que Dieu se charge d’y remédier. »
Le licencié offrit de nouveau ses services à l’enseigne , fort surpris des choses qu’avait contées celuici. « Pardieu , votre grâce s’étonne de peu , seigneur Peralta, dit l’enseigne; il me reste à vous conter d’autres aventures qui surpassent tout ce que l’imagination peut supposer , car elles sortent des bornes de la nature. Que votre grâce n’en veuille pas savoir davantage , sinon qu’elles sont de telle sorte que je tiens pour bien employées toutes mes disgrâces, puisqu’elles m’ont &it entrer à l’hôpital , où j’ai vu ce que
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je vais vous dire , ce qu’à prdseot ni jamais votre grâce ne voudra croire, et ce que personne au monde ne croira. »
Tous ces préambules, tous ces éloges anticipés que faisait l’enseigne avant de raconter ce qu’il avait vu , enflammaient tellement la curiosité de Peralta , qu’avec non moins d’instances U le supplia de Itü conter vite et vite les merveilles qui lui restaient à dire.
« Votre grâce , dit l’enseigne , aura sans doute vu deux chiens qui vont de nuit, portant deux lanternes , avec les frères de laCapacha, et qui les éclairent quand ils demandent l’aumône ‘? — Oui , je les ai vus, répondit Peralta. — Sans doute aussi, reprit l’enseigne , vous aurez vu ou entendu dire ce qu’on raconte d’eux , à savoir, que si quelqu’un jette par la fenêtre une aumône qui tombe à terre , ils accourent aussitôt éclairer pour qu’on la cherche , ,et qn’ils s’arrêtent devant les fenêtres d’où l’on a coutume de leur jeter l’aumône.Quoiqu’ilsmontrentdans ce métier tant de douceur qu’ils semblent plutôt des agneaux que des chiens , ce sont de vrais lions à l’hôpital , où ils font la garde avec beaucoup de soin et de vigilance. -—J’ai ouï dire, en effet, tout cela, répondit le licencié ; mais je ne puis ni ne dois en crier merveille. •— Eh bien ! ce que je vais vous dire d’eux à présent ,
> Au dire de Cervantès lui-mâme , oa le* appelait les chient de Mahudès. Le* frères de la Capacha , qa’ils accompagnaient de naît , portant chacon deux lanternes aux bouts d’un bâton qu’il* tenaient dans la gueule , étaient ainsi nommés , parce qn’ils demandaient l’aumône , pour l’hôpital , dans de petits paniers de jonc appelés capachas.
tr M4RUGE TltOMPRUE.
lY'prit l’enseigne , va vous dtonner, et sans faire de signes de croix , sans alléguer que c’est impossible , il faut que voire gnlce se résigne à le croire. C’est que j’ai entendu de mes oreilles , et presque vu de mes yeux, ces deux chiens, dont l’un s’appelle Scipion et l’autre Bei'ganza , se coucher derrière mon lit sur de vieux tapis de jonc , une nuit qui fut l’avant-dernière de mes suées. Au milieu de cette nuit , étant dans l'obscurité , les yeux bien ouverts , pensant à mes aventures passées et à mes malheurs présents , j’entendis parler tout près de moi , et me mis à écouter avec une grande attention pour voir si je pourrais parvenir à connaitre qui parlait et de quoi l’on parlait. Bientôt je découvris , par ce qu’ils disaient , quels étaient ceux qui parlaient, et c’étaient les deux chiens Scipion et Berganza. «
A peine Campuzano eut-il achevé ces paroles, que le licencié se leva, a Halte-là , seigneur Campuzano , s’écria-t-il. Jusqu’à présent, j’étais en doute si je croirais ou non ce que votre grâce m'a raconté de son mariage ; mais ce que vous me contez à présent , que vous avez entendu parler des chiens , me fait prendre le parti de ne rien croire du tout. Par l’amour de Dieu , seigneur enseigne , ne vous avisez pas de raconter à personne de semblables billevesées , à moins que ce ne soit à quelqu’un qui se pique d’étre autant que moi votre ami. — Oh ! n’allez pas me croire .si ignorant, reprit Campuzano, que je ne sache très-bien qu’à moins d’un miracle , les animaux ne peuvent parler. Je n’ignore pas que si les sansonnets, les pies et les perroquets parlent , ce ne sont que des mots qu’ils apprennent par cœur , et parce qu’ils ont la
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langue bien dispostJe pour les prononcer. Mais ce n’est pas une raison pour qu’ils puissent parler et répondre d’une manière sensée , comme ces deux chiens parlaient entre eux. Aussi , bien des fois, depuis que je les ai moi-méme entendus , n’ai-je pas voulu ajouter foi à moi-méme ; j’ai voulu tenir pour un rêve ce que réellement , étant bien éveillé , avec mes cinq sens , tels qu’il a plu à Notre-Seigneur de me les accorder , j’ai entendu , noté , retenu , et , finalement, écrit , sans qu’il y manque une parole pour le fond, ni pour l’arrangement. Cela peut fournir nn indice suffisant pour persuader et faire croire que je dis la vérité. Les choses dont ils traitèrent étaient graves , de diverses espèces , et plus faites peut-être pour être discutées par de savants personnages que poqr sortir de gueules de chiens. Ainsi donc , puisque je n’ai pu les inventer de mon crû , en dépit de moimême et de mon opinion, je finis par croire que je ne rêvais pas , et que les chiens parlaient. — Corps' du soleil ! s’écria le licencié , est-ce que nous serions revenus au temps de Mari-Castana, quand les citrouilles parlaient , ou bien au temps d’Ésope , lorsque le coq jasait avec le renard , et les bêtes les unes avec les autres ! — Je serais l’une de ces bêtes , et la plus grande de toutes, répliqua l’enseigne , si je croyais ce temps-là revenu. Mais je ne le serais pas moins , si je refusais de croire à ce que j’ai entendu , à ce que j’ai vu, à ce que j’oserais jurer sous serment, pour obliger à me croire l’incrédulité même. Mais supposons que je me sois trompé , que ma réalité soit nn songe , et qu’il y ait folie de ma part à la soutenir , est-ce que votre grâce , seigneur Peralta , ne serait pas bien aise
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de voir écrites en dialogue les choses qu'ont dites ces chiens , ou qui que ce fût ? — Pourvu , répliqua le licencié , que votre grâce ne se fatigue pas à me iaire accroire qu’elle a entendu parler les chiens , j’entendrai de bon cœur ce dialogue ; car , de ce qu’il provient de l'esprit ingénieux du seigneur enseigne , je le juge déjà fort bon. — Eh bien ! il y a sur cela antre chose à dire, reprit l’enseigne : c’est qu’étant fort attentif, ayant d’ailleurs le jugement très-fin , trèsdélicat, et la mémoire très-vide et très-éveillée, grâce aux nombreux grains de raisin sec et d'amandes que j’avais mangés , j’ai tout retenu par cœur , et j’ai transcrit le lendemain presque les mêmes paroles que j’avais entendues, sanscherdier des fleurs de riiétorique pour les parer, sans rien ôter et rien mettre pour renr dre le récit plus agréable. La conversation ne dura pas seulement une naît, mais deux nuits consécutivement. Je n’ai toutefois écrit que la première , qui est la vie de Berganza j celle du camarade Scipion , qui fut racontée la seconde nuit , je pense l’écrire quand je verrai que celle-là est crue , ou du moins qu’elle n’est pas méprisée. J’ai le dialogue dans ma poche, et si je l’ai mis en forme de dialogue , c’est pour épargner les dit Scipion, répondit Berganza, qui ne font qu’allonger l’écriture. »
En disant cela , l’enseigne tira un cahier de son sein , et le mit dans les mains du licencié , qui le reçut en riant , comme prenant en plaisanterie tout ce qu'il avait entendu et tout ce qu’il pensait lire. « Je vais dormir dans ce fauteuil, dit l’enseigne, pendant que votre grâce bra, s’il lui plaît, ces rêvœ ou ces sottises , qui n’ont rien autre chose de bon , si ce n’est
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qu’on peut les laisser quand elles ennuient. — Faites à votre aise , répondit Peralta *, moi , je serai bientôt au bout de cette lecture. » L’enseigne s’étendit sur son siège, et le licencié ouvrit le cahier , au comment cernent duquel il vit le titre suivant :