‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 28 sur 34 · UI.VLÜCLE DES CHIENS · texte numérisé non relu

UI.VLÜCLE DES CHIENS

j;ea$ avisés. Oui, le mal est qu'il est impossible de bien passer le temps en ce monde , sans se fier et se confier ; mais restons-en là, car je ne veux pas que nous ressemblions à des prédicateurs. Continue.

BEKGANZA.

Je continue , et je dis que je résolus de laisser là ce métier , tout bon qu’il parût , et d’en choisir un autre, où, pour faire le bien, si je n’étais pas récompensé , je ne fusse pas du moins puni. Je retournai à Séville , et me mis au service d’un riche marchand.

SCIEIOH.

Quels moyens prenais-tu pour entrer au service d’un maître ? car , à voir ce qui se passe , il est fort difficile pour un homme de bien , au jour d’aujourd’hui , de trouver un seigneur à qui servir. Les seigneurs de la terre sont bien différents de celui du Ciel ; ceuxlà , pour recevoir un serviteur , épluchent sa naissance, examinent son habileté , contrôlent son maintien , et veulent savoir jusqu’aux habits qu’il a. Mais , pour entrer au service de Dieu , le plus pauvre est le plus riche, le plus humble est le plus noble, et il suffit de se disposer avec droiture de cceur à vouloir le servir , pour qu’il vous inscrive aussitôt sur son registre de gages, vous en fixant de si «>asidérabies , qu’à peine peuvent-ils tomber sous votre désir , tant ils sont nombreux et grands.

BERCABZA.

Tout cela, c’est prêcher, ami Scipion.

SCIPIOK ET BERCAKZÀ.

SCIPION

C’est justement ce qu il me semble ; aussi je nie tais.

bergamza.

Quant à ce que tu me demandes , de la manière dont je m’y prenais pour entrer au service d’un maître, la réponse est facile. Tu sais que l’humilité est la base et le fondement de toutes les vertus ; rien n’est vertu sans elle. Elle aplanit les diflicultés , elle vainc les obstacles ; c’est un moyen qui noos conduit toujours à de glorieuses fins. Des ennemis , elle fait des amis ; elle calme la colère des emportés, elle affaiblit l’arrogance des superbes ; c’est la mère de la modestie , la sœur de la tempérance -, enfin , avec elle , les vices ne peuvent remporter aucun triomphe sérieuxj et durable , car les flèches des péchés s’émoussent et se brisent contre sa douceur et sa bénignité. Eh biçnl c’est d’elle que je me servais , quand je voulais entrer dans quelque maison , après avoir toutefois bien observé le logis , et m’être assuré qu’on y pouvait recevoir et nourrir un chien de grande taille. Je me tenais près de la porte , et quand il s’en approchait quelqu’un qui me semblait étranger, je l’aboyais ; au contraire, quand venait le maître , je baissais la tête , et , remuant la queue , je m’approchais de lui , et nettoyais ses souliers avec ma langue. Si l’on me chassait à coups de bâton , je les souffrais , et je revenais avec la même douceur caresser ceux qui m’avaient battu , et personne ne recommençait , voyant ma constance •t ma noble résignation. De cette manière , au bout

DIALOCtË DIvS anB^S

de deux épreuves, je restais à la maison. Je servais fidèlement ; on m’aimait bientôt, et jamais personne ne m'a chassé. C'était moi qui me chassais , ou , pour mieux dire, qui m’en allais; et, mainte fois, j’ai trouvé maître dans la maison de qui je serais encore à l’heure qu'il est , si le sort contraire ne m’eût persécuté.

SCIPION

De la meme façon que tu viens de le conter , j’entrais aussi chez les maîtres que j’ai eus. On dirait que nous lisons mutuellement nos pensées.

BERCAnzA.

En ces choses comme en d’autres, nous nous sommes rencontrés, si je ne me trompe, et je te les dirai îi leur temps, puisque je te l’ai promis. Mais écoute mainte* nant ce qui m’arriva, lorsque j’eus laissé le troupeau à la garde de ces mauvais sujets. Je revins , comme je te l’ai dit , à Séville , qui est l’asile des pauvres et le refuge des abandonnés; car , dans sa grandeur , nonseulement les petits tiennent, mais les grands ne s’aperçoivent pas. Je me plaçai à la porte d’une grande maison de marchand ; je fis mes diligences accoutumées , et j’eus bientôt l’entrée du logis. On m’admit pour me tenir attaché de jour derrière la porte, et me lâcher la nuit. Je servais avec beaucoup de zèle et de diligence ; j’aboyais les étrangers , je grognais ceux qui ne m’étaient pas très-connus. La nuit , je ne dormais pas, visitant les cours, montant sur les terrasses, et me faisant la sentinelle générale de ma maison et de tout le voisinage. Mon maître fut si charmé de mes bons

acmojl BT 1)ERGA^ZA.

services, qu’il ordonna de me bien traiter, de me donner une ration de pain , et les os qu’on enlevait ou qu’on jetait de sa table, ainsi que les restes de la cuisine. A cela , je me montrais fort reconnaissant , faisant des sauts à l’infini quand je voyais mon maître , surtout quand il revenait du dehors, car alors je donnais tant de signes de joie , et faisais tant de cabrioles , qu’à la fin mon maître ordonna qu’on me détachât , et qu’on me laissât libre de jour et de nuit. Quand je me vis en liberté , je courus à lui , je tournai tout autour , mais sans oser le toucher avec mes pattes , me rappelant la fable d’Ésope, quand cet âne, si âne , voulut faire à son seigneur les mêmes caresses que lui faisait une petite chienne gâtée , et attrapa une volée de coups de bâton. Il me sembla que , dans cette fable , on nous faisait entendre que les grâces et les gentillesses des uns ne vont pas bien aux autres. Que le bouffon vous apostrophe, que l’histrion joue des mains et fasse la voltige , que le polisson braie , que le manant imite le chant des oiseaux , les mouvements des animaux et les gestes de l’homme , quand ils s’y sont adonnés , passe ; mais qu’il ne prenne pas envie d’en faire autant à l’homme de qualité , à qui nul de ces talents ne saurait donner ni crédit, ni renom.

SCIPIO»

Assez, Berganza -, on t’a compris.

BERCAKZA.

Plût à Dieu que, de même que tu m’entends , ceux pour qui je le dis m’entendissent ! Je ne sais ce que j’ai de bon naturel, mais je souffre extrêmement

dialocve des chiens

quand je vois un gentilhomme se faire saltimbanque, se piquer de savoir jouer des gobelets , et de danser la chaconne mieux qu’âme qui vive. Je connais un gentilhomme qui se vantait d’avoir découpé, à la prière d'un sacristain , trente-deux fleurs en papier pour mettre à un monument * sur du drap noir ^ et il était si fier de ses découpures , qu’il menait ses amis les voir , tout comme s’il les eût menés voir les drapeaux et les trophées de l’ennemi déposés sur la sépulture de ses pères et de ses aïeux.

Ce marchand , pour revenir à lui , avait deux fils , un de douze ans et l’autre de quatorze, qui étudiaient la grammaire chez les pères de la compagnie de Jésus. Ils allaient au collège en grande pompe, avec un gouverneur et des pages qui leur portaient les livres et ce qu’on appelle le vade mecum. En les voyant ainsi marcher avec tant d’apparat , en chaises , s’il faisait du soleil , en carrosse , s’il pleuvait , je remarquai davantage avec quelle grande simplicité leur père allait à la Bourse négocier ses affaires ; il ne menait d’autre valet qu’un nègre , et quelquefois il s’oubliait jusqu’à s’y rendre sur un méchant mulet , assez mal harnaché.

SCIPION

Il faut que tu saches , Berganza , que c’est la coutume et l’humeur des marchands de Séville, ainsi que des autres grandes cités, de montrer leur considération et leurs richesses , non sur leurs personnes , mais sur

‘ On appelle ainsi nne sorte de théâtre élevé dans les églises pendant la semaine sainte, et où l’on re{»«sente les actes de la Passion.

SCmOR ST BBRCAKSA.

celles de leurs enfants. Les marchands sont plus grands dans leur ombre qu’en eux-mêmes ; et comme ils ne s’occupent pas d’autre chose que de leurs achats et de leurs ventes , ils se traitent modestement ; mais aussi , comme l’ambition et la richesse meurent d’envie de se montrer , elles éclatent dans leurs enfants. C’est pour cela qu’ils les traitent et les rehaussent comme si c’étaient les fils de quel(|ue prince. Il y en a même qui leur procurent des titres , et trouvent moyen de leur mettre sur la poitrine le signe qui distingue si bien les gens de qualité des gens du peuple

BERGANZA.'

C’est ambition, mais ambition généreuse , celle qui , vbe à rehausser sa situation sans préjudice d’autrui.

SC IPION

Rarement, ou jamais, l’ambitionne se satisfait, sans que ce soit au préjudice d’autrui.;

BERGAHZA. ,

Nous avons déjà dit que nous ne médirions pas.

sapioir.

Oui, et je ne médis de personne.

BERCAirZA. ,

Tadiève maintenant de reconnaître pour vrai ce que j’ai ouï dire bien des fois. Un médisant, une mé-

‘ Le* croix de* ordre* d'Alcantara , de Sainl-J*cqucs, etc.

a8o DULOCVB DKS CHIBM8

chante langue , vient de décrier dix noblesses et de calonmier vingt hommes de bien ; si quelqu’un le reprend pour ce qu’il dit : « Je n’ai rien dit , vrai* ment, répond-il , ou, si j’ai dit quelque chose, ce n'était pas avec dessein , et si j’avais cru que quelqu’un pût en être offensé , je ne l’aurais pas dit. » Ma foi , Scipion , il faut savoir beaucoup , et se bien tenir sur ses étriers , si l’on veut soutenir deux heures de conversation sans toucher aux limites de la médisance. Je le vois en moi-même; animal comme je le suis , pour quatre propos que je m’avise de tenir , les paroles me viennent à la langue comme les moucherons au vin doux, et toutes malicieuses , toutes piquantes pour le prochain. J’en reviens donc à répéter ce que j’ai dit une autre fois, que le mal faire et le mal dire , nous l’héritons de nos premiers parents, nous le suçons avec le lait. Cela se voit clairement à ce qu’à peine un enfant tire son bras du maillot, qu’il lève la main, montrant vouloir tirer vengeance de celui qu’il croit l’avoir offensé ; et presque la première parole qu’il articule , c’est d’appeler coquine ' sa nourrice ou sa mère.

SCIPION

Tu as raison , et je confesse ma faute; mais je veux que tu me la pardonnes comme je t’en ai pardonné tant d'autres. Jetons notre bonnet en l’air, comme disent les petits garçons , et ne médisons plus du prochain désormais. Continue ton histoire ; tu l'as laissée à la pompeuse façon avec laquelle les fils du marchand

* Le mot r*t plus dur en espagnol.

SUPIOJ* BT BBRAAAZA.

aSi

ton roaitre allaient au college de la compagnie de Jésus.

BEKGABZA.

C'est à lui que je me recommande en tout événement. Bien ([ue se priver de médire me semble fort difficile, je pense user d’un remède dont usait, à ce que j’ai ouï dire, un grand jureur, lequel, repentant de sa mauvaise habitude, chaque luis qu’il jurait depuis son repentir, se pinçait le bras ou baisait la terre en peine de sa faute. Malgré tout cela , il jurait encore. Ainsi donc , cliaque fois que je violerai le précepte que tu m’as donné de ne pas médire , et l’intention que j’ai de ne pas le faire, je me mordrai le bout de la langue , de façon qu’il m’en cuise , et que je me rappelle ma faute pour n’y plus retomber.

SCIPIO»

Tel est ce remède , que , si tu en uses , j’espère bien une chose : c’est que tu te mordras tant de fois qu’à la lin tu resteras sans langue , et dès-lors dans l’impossibilité de médire davantage.

BBRCAMZA.

Du moins , je ferai de mon côté toutes mes diligences ; que le Ciel fasse le reste. — Je dis donc qu’un jourles enfants de mon maître laissèrent un cahier dans la cour, où je me trouvais en ce moment ; et comme j’étais appris à porter le panier du boucher, mon premier maître, j’empoignai le vade mecum, et je suivis les jeunes gens , avec l’intention de ne pas le lâcher jusqu'au collège. Tout m’arriva comme je le désirais.

a 8s siALoevB dss entras

Mes maîtres , qui me virent venir avec levade mecum à la gueule, délicatement porté parles cordons, commandèrent à un page de me l’ôter*, mais je ne voulus pas y consentir, et je ne lâchai prise qu’après être entré dans la classe , chose qui fit rire tous les étudiants. Je m’approchai de l’aîné de mes maîtres , et lui remis , avec beaucoup de civilité , le cahier dans les mains ; puis j’allai m’accroupir à la porte de la classe, regardant en face le maître qui occupait la chaire. Je ne sais quel charme a la vertu , car, bien que je ne puisse la comprendre ni peu ni beaucoup , je pris bientôt plaisir à voir avec quel amour , quelle sollicitude et quelle adresse ces bons pères enseignaient ces jeunes enfants, redressant les tendres tiges de leur jeunesse, pour qu’elles ne vinssent pas à se tordre et à dévier du chemin de la vertu , qu’ils leur montraient en même temps que celui des belles-lettres. J’observai comme ils grondaient leurs élèves avec douceur , comme ils les châtiaient avec miséricorde , comme ils les exhortaient avec de bons exemples , comme ils les excitaieni avec des prix , comme ils leur distribuaient le travail avec sagesse , enfin comme ils leur peignaient la laideur des vices et la beauté des vertus , pour que , haïssant ceux-là , chérissant celles-ci, ils atteignissent le bot pour lequel ib furent créés.

SCIPION

Tu as bien raison , Berganza , car j’ai ouï dire de ces bons pères qu’en fait d'hommes capables de mener les affaires publiques , il n’y en a pas d’aussi sages dans le monde entier, et qu’en fait de guides dans le chemin du del , peu de gens les valent. Ce sont des

SCiriOH ET BBACiazA.

miroirs où se réfldchisseût l’honnéteté , la doctrioe catholique, la prudence singulière, et finalement l'humilité profonde, base sur qui s’élève tout l’édifioe de la félicité future.

BERGAKZA.

Tout est comme tu le dis ; mais revenons à mon histoire. Mes maîtres s’amusèrent à me faire porter toujours le vade mecum, ce que j’exécutais de fort bonne grâce. Cela me faisait passer une vie de roi , et meilleure encore , car elle était tranquille et sans soucis , parce que les étudiants se mirent à jouer avec moi. De mon côté , je m’apprivoisai si bien avec eux , qu’ils me mettaient la main dans la gueule, et que les plus petits me montaient sur le dos. Us jetaient leurs bonnets ou leurs chapeaux , et je les leur rapportais proprement , avec de grandes marques d’allégresse. Ils se mirent à me donner à manger tant qu’ils pouvaient, et iis se divertissaient beaucoup de voir que , quand ils me donnaient des noix ou des noisettes , je les cassais comme un singe , laissant les coques et mangeant la chair. Il y eut tel d’entre eux qui , pour éprouver mon talent , m’apporta dans un mouchoir une grande quantité de salade , que je mangeai comme si j’eusse été une personne. C’était pendant l’hiver , alors qu’on se régale à SéviUe de pains mollets et de gâteaux au beurre , et j’en étais si bien servi que plus de deux Atüomos ‘ furent vendus ou mis en gage pour me faire déjeuner. En un mot , je menais une

' On appelait ainii lea grammaires latines i Antonio de Le» brija.

aS4 PIALOCDE DES CHIENS

vie d’étudiant , mais sans làim et sans gale , ce qui est tout ce qu’on peut dire de plus pour indiquer qu’elle était bonne *, car si la gale et la iàim n’étaient pas si inséparables des étudiants , il n’y aurait pas de vie plus agréable et plus réjouissante. En effet , la vertu et le plaisir y font assaut , et la jeunesse se passe en apprenant et en s’amusant. De ce bonheur et de cette quiétude vint m’arracher une certaine dame qu’on appelle, ce me semble, Raison d’Etat, qu’il ne faut écouter que quand beaucoup d’autres raisons parlent pour elle. Le cas est que ces messieurs les professeurs trouvèrent que les élèves passaient la demi-heure qui s’écoule d’une leçon à une autre , non à repasser leurs leçons , mais à s’amuser avec moi. Aussi ordonnèrent-ils à mes maîtres de ne plus m’amener à la classe. Ceux-ci obéirent, on me ramena à la maison , et l’on me remit à l’ancienne garde de la porte ; et sans que le vieux seigneur se rappelât la grâce qu’il m'avait accordée d’étre libre de jour et de nuit , je revins livrer mon cou à la chaîne et mon corps à un vieux tapis de jonc qu’on me mit derrière la porte. Hélas ! ami Scipion , si tu savais quelle dure chose c’est à souifrir que passer d’un état heureux à une situation malheureuse ! Tiens, quand les misères et les aiHictions sont profondes et continuelles , ou elles finissent vite avec la mort , ou leur continuité même en fait une sorte d’habitude qui , au milieu de leur plus grande rigueur, sert è les soulager. IVlais lorsque d’un sort trbte et malheureux , on arrive tout à coup , sans y penser , è un autre sort , heureux , prospère et plein de joie ; puis, que, bientôt après, on retombe dans le premier sort , dans les premières peines et les

8C1PI0N CT BERGÀKZA.'

premiers tourments, c’est une douleur si cruelle , que si elle n’ôte pas la vie , c’est pour la tourmenter davantage en la prolongeant. Enfin , je fus remis à ma ration de soupe de chien , et aux os que me jetait une négresse de la maison ; encore ces os étaient-ils dimés par deux gros chats mouchetés , auxquels il était facile , étant libres et légers , de me prendre tout ce qui sortait du district de ma chaîne. Maintenant , frère Scipion, que le Ciel t’accorde tout le bien que tu désires , pourvu que , sans te fücher, tu me laisses philosopher un peu; car si je ihanquais de dire les choses qui me reviennent à présent à la mémoire , de celles qui me vinrent alors à l’esprit , il me semble que mon histoire ne serait ni complète , ni d’aucune utilité.

SCIPION

Prends garde , Berganza , que cette envie de philosopher que tu dis te venir ne soit une tentation du diable. En effet, la médisance n’a pas de meilleur voile pour pallier et couvrir sa malignité que l’opinion qu’a le médisant que tout ce qu’il dit sont des sentences de philosophe , que mordre est reprendre, et découvrir les défauts d’autrui, zèle bien entendu. Il n’y a pas une vie de médisant , si tu l’examines avec soin , que tu ne trouves pleine de vices et d’excès. Cela su , philosophe maintenant tant qu’il te plaira.

BERGANZA

Tu peux être tranquille, Scipion, je ne médirai pas davantage, puisque je me le suis promis. Le cas est donc que , comme j’étais tout le jour oisif , et que

DULOOCB DES CBrBKS

l’oisivetë est mère des réflexions , je me mis à repasser dans ma mémoire quelques morceaux de latin qui m’y étaient restés, de tous ceux que j’ayais entendus quand j’allais au collège avec mes maîtres. Grâce à ces phrases , je me trouvai plus avancé en intelligence, et je résolus , comme si j’avais su parler, de m'en servir dans les occasions qui s’ofTriraient; toutefois, d’une manière bien différente de celle dont s’cn servent quelques ignorants. Il y a de bons Espagnols ' qui , dans les conversations , lâchent de temps en temps quelque bout de latin, bref et sententieux, iaisantcroire à ceux qui ne l’entendent pas qu’ils sont de grands latinistes, quand ils savent à peine décliner un nom et conjuguer un verbe.

SCIPIOH.

C’est un moindre mal , à mon avis , que celui que commettent d’autres gens qui savent véntablement le latin , lesquels sont si malavisés , qu’en pariant à un cordonnier ou à un tailleur, ils versent du latin comme de l’eau.

BBROAMÀ.

De cela nous pouvons tirer la conséquence que celui-là pèche autant en parlant le latin à ceux qui ne le savent pas , que celui qui le parle sans le savoir.

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