C1PI0N
Eh bien! tu peux encore observer une chose : c’est
• L’original dit romaHcisias , ceux qoi parlent le romance on langtic vulgaire.
8CIP10M ET BERClnZÀ. 387
qu'il y a des gens pour qui être latinistes ne les empêche pas d’être ânes.
BERGANZÀ.
Qui en doute ? la raison en est claire. Lorsqu’au temps des Romains, tout le monde parlait le latin comme langue maternelle , il s’est bien trouvé parmi eux quelque imbêcille ([ue parler latin n’ empêchait pas d’être une bête.
scmoH.
Pour savoir se taire en espagnol et parler en latin , il faut du tact et de l’esprit , frère Berganza.
BERGlnZA.
Cela est vrai ; car on peut aussi bien dire une sottise en latin qu’en espagnol. J’ai vu des lettrés fort sots , des grammairiens fort lourds et des Espagnols tout unis, rayés et bariolés de latin, capables d’ennuyer le monde du matin au soir.
SCIPlOR.
Laissons cela , et commence par débiter tes sentences de philosophie.
BERGASZi.
Elles sont dites ; ce sont celles que lu viens d’entendre.
semon.
Lesquelles ?
DIALOGUE DES CHIEK3
BBncANZA .
Celles à propos du latin et de l’espagnol , que j’ai commencées , et que tu viens de finir.
SCIPIOK.
Quoi donc! médire, tu appelles cela philosopher? ainsi vont les choses. Canonise, Berganza, canonise la maudite plaie de la médisance; donne-lui le nom que tu voudras. A son tour, elle nous donnera celui de cyniques , qui veut dire chiens détracteurs. Par ta vie , tais-toi , et continue ton histoire.
BERGANZA
Comment puis-je la continuer, si je me tais?
SCIPION
Je veux dire que tu la continues toute droite et tout unie , sans la faire ressembler à un polype , tant tu lui ajoutes de bras.
BEBGAKZA.
Parle avec justesse : on ne dit pas les bras , mais les queues du polype
SCIPIOV.
Voilà l’erreur de celui qui a dit que ce n'est pas un vice d’appeler les choses par leurs noms propres; comme s'il ne valait pas mieux , puisqu’il faut absolument qu’elles soient nommées , les exprimer par
■ Dans l’original, Sdpion dit a»las, an lien de rabos d» pulpo , expression prorerbiale.
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des détours et des circonlocutions qui tempèrent le dégoût que causent leurs noms memes : les honnêtes paroles prouvent l’honuêteté de celui qui les pro> nonce ou qui les écrit.
BERGAKZA.
Je veux le croire , et je reviens. Ma mauvaise étoile , non contente de m’avoir arraché à mes éludes et à la vie si commode et si joyeuse que j’y menais, non contente de m’avoir enchaîné derrière une porte, et d’avoir troqué la libéralité des étudiants contre la parcimonie de la négresse , voulut encore me troubler dans la situation où j’avais fini par trouver du calme et du repos. Tiens , Scipion , sois certain, sois assuré comme je le suis moi-méme, que les malheurs cherchent et trouvent le malheureux , se cachût-il dans les derniers recoins de la terre. Je dis cela , parce que la négresse de céans était amoureuse d’un nègre , esclave aussi dans la maison , lequel nègre couchait dans le vestibule qui est entre la porte de la rue et celle de la cour ', derrière laquelle j’étais attaché. Ils ne pouvaient se réunir que de nuit, et^ pour cela faire, ils avaient volé ou contrefait les ciels. La plupart des nuits , ma négresse descendait, et me fermant la bouche .avec un morceau de viande ou de fromage , elle ouvrait è son nègre, avec qui elle se donnait du bon temps , toujours à l'aide de mon silence et aux dépens de ce (|u’elle volait. Pendant quelques jours , les cadeaux de la négresse me corrompirent la conscience, car il me semblait qu’à
' A Séville , on appelle ce vestibule zaguart,