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354 DIALOGim DÏS CHIEirS SCIPIOlf ET BERCAnzi.
et passer au second. Cette opinion m’encourâgera , répondit l'enseigne , et je vau me disposer à l’écrire , sans me mettre davantage en dispute avec votre grâce pour savoir si les chiens ont ou non parlé. — Seigneur enseigne, reprit le licencié , ne revenons plüs â notre querelle 5 je comprends 1‘invention dü dialogue et le sens qu’il cache ; c’est assez. Allons tnaintenant à l’Espolon ‘ récréer les yeux du corps , puisque je viens de récréer ceux de l’esprit. — Allons , dit l'enSeignè. Et ils s’en allèrent.
' Rom é'^nné preteenade lor le bord de l’Arlannin, i ValUdolid.
rm DBS NODTELtBS.
PAMPHLET LITTÉRAIRE
Le fraginenl qui soit n’esl pas uue Nouvelle ; c'esl un ‘ pamphlet littéraire. Cervantes avait écrit , sous le titre de Voyage au Pamatse ( Viage al Parnato ) , un petit poème en tercets, moiüé louangeur, moitié satirique , oà il mettait aux prises les bons et les mauvais poètes de son temps , comme avait fait, avant luij Cesare CapOrali, en Italie; comme fit, après loi, Boileau panni nous. Bien qu’on ait vu Cervantès le citer avec complaisance dans le Prologue de ses Nouvelles, ce poème ne mérite pas d’étre traduit. C’est un ouvrage faible , comme tout ce qu’il écrivit en vers , et qui serait , d’ailleurs , sans intérêt dans notre époque et dans notre pays. Mais Cervantès fit suivre ce y<yage au Pamatse d’un morceau en prcue, [dus piquant et plus curieux , qu’il appela La adjunta al Parnaso. Nous le croyons digne d’étre reproduit, ne serait-ce que comme exemple des pamphlets littéraiiesde l'Espsgae et du temps.
Un malin que je sortais du couvent d’Atocha, je vis venir à ma rencontre un jeune homme qui paraissait avoir environ vingt-quatre ans , bien propret ,
PAMPHLET LITTé&AIKE.
bien attifë , faisant craquer la soie des pieds à la tête , mais avec un col à la wallonne si vaste , si empesé , qu’il me sembla que , pour le porter , il aurait fallu les épaules d’un antre Atlas. Ce col avait pour filles deux manchettes plates, lesquelles, commençant aux poignets , montaient et grimpaient le long des os du bras , si haut qu’elles semblaient vouloir livrer assaut à la barbe. Je n’ai jamais vu de lierre aussi ambitieux de s’élever du pied de la muraille où il s’appuie jusqu’aux créneaux , que ces manchettes mettaient d’empressement à s’aller heurter contre les ooudeÿ. Finalement, telle était l’exorbitance du col et des manchettes , que dans le col se cachait , ou plutôt s’ensevelissait |ç visage , ef dans les manchettes , Içs brits. Or donc , ce dit jeupe homme s’approcha de moif et TO’gdrwwftt J» parplo yçix grave ot
posée; a , par hasard , fpg le aeigneur
Miguel de Corvsntàs Saavedi;^, celui qvi est rer vmm , il y « peu dejoura, dn Parnasse? s A eette ques^ tion , je prois bien que je perdis couleur, car je pensai ■assitôt, et me dis à part moit % gerait*oe quelqu’un des poëtes que j’ai mis eu omis de mettre dans mon f^oyqge^ et viendrait-il à présent me payer ce qu’il croit me devoir ? » Cependant , disant contre fortune bon coeur, je lui répondis: « Oni, seigneur, c’est moimême 5 qu’y a-t-il poqr votre service ? » Lui , entendant ces mots , ouvrit aussitôt les bras , me les jeta au cou , et sans doute il m’aurait babé sur le front , si l’ampleur de son col ne l’en eût empêché. « Que votre grâce, mç dit-il, seigneqr Cervantès, me tienne ppur son serviteur et son ami. H y a bien longtemps que je vous suis attaché , tant par vos ouvrages que par
PAMPHLET LITTÉOAUIE. iSg
la rëputatioa de votre hameur douce et bienveillante. »
Quand j’entendis cela, je respirai, et mes esprits , qui s’étaient troublés quelque peit, SQ celmèrent promptement. Je l’embrassai aussi , en pcenant grand soin de ne pas chiffonner son cpl , et je lui dis : « Je ne connais pas votre grâce , si cç n’est pour la servir t mais ce que j’en vois me fait assez deviner que vous êtes de grand esprit et de haute naissance : qualités qui obligent à tenir en vénération la personne qui les possède. » Nous éehangeâmes encore d’autres politesses , et les compliments allèrent grand train. Enhui . de fil en aiguille , il me dit : n Vous saurez , seigneur Cervantes , que , par la grâce d’Apollon , je suis poète, ou que , du moins , je souhaite le devenir. Mon nom estPancracio de Koncesvalles ‘.
CERVAnTÈS.
Je ne l'aurais jamais cru , si vous ne me l'eussiez dit de votre propre bouche.
PAMCJLACIO.
Et pourquoi ne l’auriez-vous pas cru ?
CERVAMTÈS.
Parce que c’est merveille qpe les poètes soient aussi galamment parés que vous-, et la cause en est qu’étant d’un génie si allier, si gtdndé , ils s’occupent plus des choses de l’esprit que de celles du corps.
' De Ronoevaux.
PAMPHLET LlTTÉnAlRE.
PAA'CaAClü.
Moi , seigneur, je suis jeune , je suis riche et je suis amoureux. Ce sont des qualités qui détruisent en moi la nonchalance que me communique la poésie. En effet, la jeunesse me donne de l'ardeur et du feu , la richessede quoi les montrer, et l’amour ne me laisse point paraître négligent.
Vous avez fait les trois quarts du chemin pour arriver à être bon poète.
PANCRACIO.
Comment cela ?
Ayant la richesse et l’amour ; car les enfantements de l’esprit d’un homme riche et amoureux sont l'effroi de l’avarice et l’aiguillon de la libéralité. Chez le poète pauvre , au contraire , la moitié de ses divins enfantements , de ses divines pensées, sont emportés par les soins qu’exige la recherche de l’ordinaire soutien de la vie. Mais, dites-moi, je vous en conjure, de quel potage poétique faites-vous le plus d’usage ou le plus de cas?
PANCRACIO.
Je n’entends pas cette expression de potage poétique. ,
Je veux dire , à ((uel genre de poésie êtes-vous le
Digilized by Gt)OgIc
pamphlet LITTÉRAlREi
plus enclin? est-ce au lyrique, à l’héroïque ou au comique ?
PANCRAUO.
Tout style me va et me convient. Néanmoins, c'est du comique que je m’occupe le plus.
CER VANTÉS
En ce cas, vous aurez composé quelques comédies?
pancracio.
Beaucoup; mais on n’en a représenté qu’une seule.
cervahtés.
Plut-elle ?
PANCRACIO.
Au vulgaire , non.
Et aux gens d’esprit ?
PANCRACIO.
Pas davantage.
CBRVANTÉS.
La cause ?
pAitcaiao*
La cause , c'est qu’on lui reprochait d’avoir trop de longueur dans les dialogues, fort peu de pureté dans les vers, et nulle vigueur'dans l’invention.
PiMPHLET lITTÉaAIBE.
. . CEBVlWrtS.
Ce sont là des défauts qui pourraient faire trouver mauvaises celles de Plaute lui-méme.
, . PiHOUCIO.
D’ailleurs , on ne put pas la juger convenablement, car on ne la laissa point achever, tant on la sifHa. Cependant le directeur l’a redonnée le lendemain. Mais à quoi bon s'obstiner? à peine vint-il cinq personnes.
Croyez-moi , les comédies ont leurs bons et leurs mauvais jours , comme quelques jolies femmes , et leur succès ne dépend pas moins du bonheur que du talent. J’ai vu telle comédie lapidée à Madrid , qu’on a couronnée de lauriers à Tolède. Que cette première disgrâce ne vous empêche pas de continuer à en écrire ; peut-être , quand vous y penserez le moins , tomberez-vous sur quelqu’une qui vous donnera delà gloire et de l’argent.
PANCRACIO.
De l’argent je ne fais aucun cas , et la renommée me tient plus au cœur que toute autre chose. C’est , en effet, un plaisir extrême et un résultat non moins important, que de voir sortir une foule de gens de la comédie , tous contents et satisfaits , tandis que l’auteur qui l’a composée se tient à la porte du théâtre , recevant de tout le monde des félicitations.
CERVAHTfes.
Ces joies ont bien leurs mécomptes. Quelquefois la
P4UFHLET MTTÉaifM, 363
comédie est si mauvaise , si détestable , que personne ne lève seulement les yeux pour regarder le poète , tandis que lui ne s’arrête pas k quatre rues du théâtre, et ceux même qui l’ont jouée n’osent pas non plus lever les yeux , tant ils sont honteux et confus de s’être trompés , de l’avoir choisie pour bonne.
PÀHCHACIO.
Et vous, seigneur Cervantès , êtes-vous amateur de la scène ? avez-vous composé quelques comédies ?
CPRViNTÈâf
Oui , plusieurs ^ et , si elles n’étaieat les miennes, je les trouverais dignes d’éloges, comme l’ont été Los Tratos de Argel , La Numancia, La Grau Turtjuesca , La Baialla naval , La Jemsalen, f^a Amaranta à La del Mayo , El Bosque amoroso , La ùnica y la bizarra Arsinda , et bien d’autres encore dont je ne me souviens plus. Mais celle ^ue j’estime le plus, et dont je suis le plus fier, c’a été c’est encore une comédie intitulée La Confusa , laquelle , soit dit avec la permission de toutes les comédies de cape et d’épée qu’on a jouées jusqu’à ce jour ^ peut bien occuper une placç signalée comme bonne parmi les meilleures *.
PAMcaACIO. ‘
Et main^nan^ , en avez-vous quelques-pnes ? ^
* Cktte pièce est perdue. Celles <p'oa a retrouvéas , La Nu^ mancia, Los Tratos deArgel, et deux ou trois autres, sont i<dn , comme on sait, de mériter l’élo^ qu>n fait Cervantès.
PAMPHLET LlTTl^.nAIRE.
J’en ai six , avec six intermèdes.
PANCRACIO.
£h bien , pourquoi ne les joue-t-on pas ?
Parce que les directeurs de thëAtres ne me cherchent point, et que je ne vais pas non plus les chercher.
PANCRACIO.
Ils ne doivent pas savoir que vous avez ces comédies ?
Si vraiment , ils le savent ; mais comme ils ont leurs poètes attitrés, leurs poètes commensaux , dont ils se trouvent bien , ils ne vont pas chercher de meilleur pain que celui de froment. Toutefois , je pense faire imprimer les miennes , pour que l’on voie à loisir ce qui échappe ou ne s’entend point A la représentation. Les comédies ont leurs saisons et leurs temps, comme les chanteurs. »
Nous en arrivions là de notre conversation , lorsque Pancracio mit la main dans son sein , en tira une lettre avec son enveloppe , la baisa et me la remit. Je lus l’adresse , qui portait ces mots : « A Miguel de Cervantes Saavedra , dans la rue de Las Huertas, en face de la maison où demeurait le prince de Maroc, à Madrid. Port : demi-réal , je veux dire 17 maravédis'. >*
' Ud peu moins de trois sons.
PAMt>HLET LITTÉRAIRE.
Je me scandalisai du port , ainsi que de cette déclaration du « demi-rëal , je veux dire 17 maravëdis ; » et lui rendant la lettre , je lui dis : « Tandis que j’haliitais Valladolid , on apporta à la maison une lettre pour moi , avec un rëal de port. Ma nièce la reçut et la paya -, que ne l’eût-elle jamais payée! Mais elle me donna pour excuse qu'elle m’avait souvent ouï dire qu’en trois chos^ il était bon de dépenser l’argent ; à faire l’aumône, à payer le bon médecin , et à payer le port des lettres , soient-elles d’amis ou d’ennemis ; car, si celles des amis avertissent , de celles des ennemis on peut tirer quelque indice de leurs pensées. On me la remit, et j’y trouvai un mauvais sonnet, fade, décoloré , sans grâce et sans finesse , qui disait du mal de Don Quichotte. Ce qn'i me fâcba , ce fut la perte du réal, et je fis dès lors le propos de ne plus recevoir de lettre avec un port à payer. Ainsi donc , si vous en voulez un pour celle-ci , vous pouvez la reprendre, car je suis sûr qu’elle ne peut pas m’importer autant que le\!emi-réal qu’elle doit coûter. »
Le seigneur Roncesvalles se mit û rire de tout son cœur, et me dit : « Bien que poi'tc , je ne suis pas si misérable que je tienne à dix-sept maravëdis. Prenez garde, seigneur Cervantes, que cette lettre n’est rien moins que d’Apollon lui-même. Il l’écrivit, il n’y a pas vingt jours, sur le Parnasse, et me la donna pour que je vous la remisse. Lisez-la , je sais qu’elle vous fera plaisir. » ’ ^
a Je ferai ce que vous m’ordonnez, répondis-je ; mais avant de la lire, je voudrais que vous me fissiez une grâce , celle de me dire comment, quand et pourquoi vous avez été au Parnasse. » Il me répondit ; « Com-
366 piüPHtBT iiniRAtnË.
ment j’y fus? par mer, et sur une frégate que moi et dix antres poëtes frétâmes dans le port de Barcelone. Quand j’y fus? six jours après la Bataille qui se livra entre les bons et les mauvais poëtes. Pourquoi j’y fus? afin de me trouver à cette bataille , puisque ma pro-^ fessiun m’y obligeait.
A coup sâr, vous aurez été bien re^s du Seigneur Apollon.
PAHCRACIO.
Oui , vraiment 5 et pourtant nous le trouvâmes trèsr occupé, lui et mesdames les Piérides, labourant et semant de sel tout cet espace de champ où se donna la bataille. Je lui demandai pourquoi se faisait cette opération. Il me répondit : « De même que des dents du serpent de Cadmus étaient nés des hommes armés; de même que de chaque tête de l’hydre que tua Hercule en naissaient sept autres, et que des gouttes de sang de la tête de Méduse toute la Libye s’était remplie de serpents ; de la même manière , du sang pourri des mauvais poëtes qui avaient été tués en cet endroit, commençaient à naître d’autres petits poétereaux , gros comme des souris, qui prenaient le chemin de remplir toute la terre de cette mauvaise engeance. C’est pour cela qu’on laboure cette place, et qu’on la sème de sel , comme si c’était la demeure d’un traître. »
Après avoir entendu cette réponse, j’ouvris sur-lechamp la lettre, et je vis qu’elle était ainsi conçue :
PAMPHLET LITTÉPAIBE.
Apollok Delpbiqiis
A Miguel de Cervantis Saavedra,
Salut.
« Le seigneur Pancracio de Roncesvalles , porteur de la présente , vous dira , seigneur Miguel de Cervantès , à quoi il m’a trouvé occupé , le jour qu^il est venu me voir avec ses amis. Quanta moi, je dis que je suis très-Ëlché contre vous à cause de l’impolitesse que vous avez commise à mon égard , en partant de ce mont sans prendre congé de moi et de mes filles, sachant combien je vous suis attaché , et les Muses par conséquent. Mais si vous me donnez pour excuse que vous vous êtes laissé emporter par le désir de voir votre Mécènes, le grand comte de Lemos , et les fameuses fêtes de Naples , j’accepte cette éxeuse , et je vous pardonne '.
« Depuis votre départ d’ici , il m’est arrivé bien des disgrâces, et je me suis vu en de grands embarras', surtout pour détruire et exterminer les petits poètes qui naissaient incessamment du sang des mauvais poètes tués en cet endroit ^ mais enfin , grâce au Ciel et à mon industrie , ce mal est déjà réparé.
« 3e ne sais si c’est du bruit de la bataille, ou des Vapeurs qu’exhalait la terre trempée du sang des en- « nemis , mais j’ai pris des maux de tête et des étourdissements, qui véritablement m’ont rendu imbécile ; je ne viens pas à bout d’écrire chose qui vaille. Ainsi
’ ’ Le comte de Lemos , protectenr de Cerysntès , éuit alors vice*roi de Naples.
PÀMBHLET LITTÉBAIBE.
iC8
donc , si vous voyez par lîi qqelqucs poêles , fussent* ils des plus fameux, écrire des impertinences et composer des oeuvres sans valeur, ne les accusez ni ne les méprisez pas , mais pardonnez-leur-, car enfin , si moi, qui suis le père et l’inventeur de la poésie, je délire et parais insensé , il n’est pas étonnant qu’ils le paraissent aussi.
«Je vous envoie des privilèges, ordonnances et avertissements touchant les poètes. Faites-les garder et exécuter au pied de la lettre , car je vous donne à ce sujet mes pleins pouvoirs , tels que de droit.
« Parmi les poètes qui vinrent ici avec le seigneur Pancracio de Roncesvalles , quelques-uns se sont plaints de ce qu’ils n’étaient pas portés sur la liste de ceux que Mercure conduisit en Kspagne, et qu’ainsi vous n’aviez point parlé d’eux dans votre F ojage. Je leur ai dit que la faute était à moi, non à vous, mais que le remède à ce mal était fort simple, qu'ils n’avaient qu’à se rendre fameux par leurs œuvres, et qu’elles leur donneraient d’elles-mémes un éclatant renom, sans qu’ils eussent besoin de mendier les louanges d’autrui.
« De main en main , s'il s'olTre des occasions de messager, j’enverrai d’autres privilèges , et j’informerai de ce qui se passe sur ce mont. Faites de même, en m’informant de votre santé, et de celle de tous nos amis.
« Au fameux Vicente Espinel ' vous ferez mes com-
' Aatenr du roman de Marcot de Obregon , célèbre, en outre, comme poëte et comme musicien , ami de Cervantès,
PAMPHLET LITTÉRAIRE. , 3(39
plimenls , comme à l’un des plus apciens et des plus véritables amis que j’aie.'
H Si Don Francisco' de Quevedo ‘ n’est pas encore parti pour aller en Sicile , où on l’attend , touchezlui la main, et dites-lui qu’il ne manque pas de venir me voir, puisque nous serons si près. Quand il vint ici , son départ subit m’empêcha de lui parler.
« Si vous rencontrez par là quelqu’un des vingt transfuges qui ont passé au parti ennemi , ne leur dites rien, et ne les alUigez pas ; ils doivent se trouver bien assez roalbeureux, puisqu’ils sont comme les démons , qui portent en eux-mêmes la peine et la honte , en quelque part qu'ils aillent.
« Prenez soin de votre santé , veillez sur vous , et gardez-vous de moi , principalement pendant la canicule. Bien que je sois votre ami , dans ces jourslà je ne me connais plus; je ne regarde ni aux obligations , ni aux attachements.
« Ayez pour ami le seigneur Pancracio de Roncesvalles, et fréquentez-le. Puisqu’il est riche, peu vous importe qu’il soit mauvais poète. Sur cela , que notre Seigneur vous garde comme il le peut , et comme je le désire. Du Parnasse, le aa juillet, jour où je me chausse les éperons pour enfourcher la canicule, i6i4’
i< Votre serviteur,
« Apollon LoMiNEux. »
■ AaUc poëte, trop connu pour qu’il soit bcMin de rapiieler ses titres à la célébrité.
PAMPHLET LITTÉRAIRE
Quand j’eus fini de lire la lettre , je vis qu’un papier séparé contenait ce qui suit :
PRIVILÈGES, ORDOKNAHCES ET AVERTtSSEMERTS
Qu’ Apollon envoie aux poëlet etpagnoU.
La première règle est que quelques poètes soient connus autant par le négligé de leur personne que par la renommée de leurs vers.
Item. Que si un poète dit qu’il est pauvre , il soit aussitôt cru sur sa simple parole , sans autre serment ni vérification.
Il est ordonné que tout poète soit d’humeur douce et débonnaire , et qu’il ne soit pas à cheval sur le point d’honneur , en eût-il quelqu’un de lâché dans ses bas.
Item. Si un poète entre chez quelqu’un de ses amis ou connaissances , que celui-ci soit à dîner et l’invite , quand même le poète jurerait qu’il a déjà dîné , qu’on ne le croie en aucune manière , et qu’on le fasse manger par force -, dans ce cas , ce ne sera pas lui faire grande violence.
Item. Que le plus pauvre poète du monde , pourvu qu’il ne soit pas un Adam ou un Mathusalem , puisse dire qu’il est amoureux , ne le fût-il pas , et donner à sa dame le nom qui lui conviendra le mieux, soit Amaryllis , soit Cloris , soit Philis , soit Philida , soit même Juana Tellez , enfin comme il lui plaira , sans qu’on lui demande de cela le moindre compte.
Item. Il est ordonné que tout poète , de quelque état et condition qu’il soit, soit tenu pour hidalgo , en raison du généreux métier qu’il exerce, tout
PAMPHLET LITTÉaAinE. 37 I
comme on tient pour vieux chrétiens les enfants trouvés.
Item. Qu’aucun poëte ne soit assez osé pour écrire des vers à la louange de princes ou de seigneurs , car mon intention et ma volonté formelle sont que la flatterie ni l’adulation ne passent le seuil de mon palais.
Item. Que tout poëte comique qui a fait jouer heureusement trois comédies puisse entrer dans les théâtres sans payer, si ce n’est l’aumône de la seconde porte ‘ , et que de celle-là même , si c’était possible , il fût exempt.
Item. On fait remarquer que si quelque poëte voulait donner à l’imprimerie un livre qu’il aurait composé, il ne faudrait pas croire que, pour être dédié à (|uclquc monarque , ce livre dût être estimé ; car, s’il n’est pas bon , la dédicace ne le recommanderait pas , fût-elle adressée au prieur de Guadalupe.
Item. Que tout bon poëte puisse disposer à sa fantaisie de moi et de ce qu’il y a dans le ciel , à savoir : qu’il puisse transporter et appliquer les rayons de ma chevelure aux cheveux de sa dame, et faire de ses yeux deux soleils. Avec moi , ça fera trois, et le monde en sera de la sorte mieux éclairé. Quant aux étoiles, signes et planètes , il peut s’en servir de façon que , lorsqu’il y pensera le moins , sa dame sera devenue une sphère céleste.
Item. Que tout poëte, à qui ses vers auront fait entendre qu’il l’est, s’estime et s’honore grandement,
’ Cette anmône était perçue au profit des couTents , et se payait pour ôter le pêche'. Il n’y a pas cinquante ans qu’elle est supprimée dans les théâtres d’Espagne.
PAMPHLET LITTÉRAIRE
en vertu de ce proverbe : Rien ne soit qui rien ne se croit.
Item. U est ordonné qu’aucun poëte grave ne fasse faire cercle autour de lui dans les lieux publics, en récitant ses vers. C’est aux écoles d’Athènes , et non dans les rues , qu'il faudrait réciter les bons.
Item. Il est particulièrement recommandé que , si quelque mère a des petits enfants mutins ou pleureurs , elle puisse les menacer et les épouvanter du coco en leur disant : « Prenez garde, petits; voici venir le poëte un tel , qui vous jettera avec ses méchants vers dans la caverne de Cabra ou dans le puits Airon »
Item. Les jours où le jeûne est prescrit, qu’on ne croie pas qu’un poëte l’ait rompu pour s’étre rongé les ongles le matin en faisant ses vers.
Item. Il est ordonné que tout poëte qui se mêlerait d’être bravache, spadassin et ferrailleur, voie perdre et s’écouler par ce côté de la crânerie toute la renommée qu’il pouvait acquérir par ses bons vers.
Item. Il est observé qu’on ne pourra pas tenir pour voleur le poëte qui volerait quelque vers à autrui et l’enchâsserait parmi les siens, pourvu que ce ne soit pas toute la pensée et toute la strophe ; dans ce cas , il est aussi voleur que Cacus.
Item. Que tout bon poëte , bien qu’il n’ait pas composé de poëme épique , ni affiché de grandes œuvres sur le théâtre du monde, puisse, avec quelques
' C'est le Croque-mitaine des nourrices d'Espagne. ' Précipices dont le nom est populaire.
PAMPHLET LITTÉRAIRE
ouvrages que ce soit, et quoique en petit nombre, acquérir le titre de divin, comme l’ont acquis Garcilaso de la Vega , Francisco de Figueroa et Fernando de Herrera ■.
Item. Il est recommandé , si quelque poëte est favorisé par quelque prince, qu’il ne le visite pas fréquemment, et qu’il ne lui demande rien; mais qu’il se laisse aller au courant de sa bonne fortune. Celui dont la Providence prend soin d’alimenter les vermisseaux de la terre et les insectes de l’eau , prendra soin aussi de nourrir le poëte, quelque vermisseau qu’il soit.
Tels furent, en somme, les privilèges , avertissements et ordonnances qu’ Apollon m’envoya , et que m’apporta le seigneur Pancracio de Roncesvalles , avec lequel je liai une étroite amitié. Nous demeurâmes tous deux d’accord d’envoyer un exprès au seigneur Apollon , avec la réponse et des nouvelles de cette capitale. On fera connaître le jour du départ , pour que tous ses affectionnés lui écrivent.
' Ces trois poëtes , en effet , dont le premier et le dernier sont restés , en Espagne , les modèles de l’églogue , de l’élégie et de l’ode , n’ont écrit que des pièces détachées.