‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 9 sur 34 · I.’ESPAOirol.E-AirCI.iUSB · texte numérisé non relu

I.’ESPAOirol.E-AirCI.iUSB

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répondirent à cette lettre par une autre, non moins polie et tendre que remplie de leur gratitude.

Isabelle s’imagina aussitôt que , si Ricared avait quitté l’Angleterre , c'était pour venir la cherclier en Espagne. Soutenue par cette espérance, elle passait une vie heureuse , et s’efforcait de vivre de telle sorte que Ricared, en arrivant à Séville, eût les oreilles plutôt frappées du bruit de ses vertus que des indications de sa demeure. Elle ne sortait guère de sa maison que pour aller au couvent, et ne gagnait d’autres jubilés que ceux qu’on gagnait dans ce monastère. C’était de sa maison et deson oratoire qu’elle suivait, par la pensée, les vendredis de Carême, la sainte station de la croix et les sept descentes du Saint- Esprit. Jamais elle ne visita les bords du fleuve , ni ne passa au faubourg de Triana , ni n’assista à la fêté qui se tient dans la plaine de Tablada , à la porte de Xérès , le jour (s’il est beau) de Saint-Sébastien , fête célébrée partant de monde, qu’on peut à peine en , évaluer le nombre. Finalement, elle ne vit aucunè réjouissance publique, et ne prit aucun autre divertissement à Séville. Elle était livrée tout entière è sa retraite , à ses oraisons , à ses chastes détirs , attendant toujours Ricared.

Ce grand éloignement du monde enflammait les désirs -, non-seulement des jeunes muguets du quartier, mais de tous ceux qui la voyaient une seule fois : de là , des concerts dans la rue pendant la nuit , et des courses de bagues pendant le jour. De ce qu’elle ne se laissait pas voir, et que beaucoup le désiraient , les entremetteuses y trouvaient leur compte, promet* tant de se montrer habiles et beurcuses à solliciter

l’eSPA.GMOI.E“AHGLAISE.'

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Isabelle; il y en eut même qui voulurent mettre en œuvre ce qu’on appelle des charmes , et ce qui n’est que des sottises et des fourberies. Mais, au milieu de toutes ces attaques , Isabelle était comme une roche au milieu de la mer , que les flots et les vents battent sans l’émouvoir. Un an et demi s'était d^à passé , et l’espérance prochaine de l’arrivée de Ricared , promise au bout de deux ans , commençait à faire battre plus vivement que jamais le cœur d’Isabelle; mais lorsqu’il lui semblait déjà que son époux venait d’arriver, qu’elle l’avait devant les yeux , qu’elle lui demandait quels obstacles l’avaient si longtemps retenu ; lorsqu’elle écoutait les excuses de Ricared, qu’elle lui pardonnait, l’embrassait et le recevait enfin comme la moitié de son âme, tout à coup, elle reçoit une lettre de madame Catherine, datée de Londres, cinquante jours auparavant. Cette lettre était écrite en anglais ; mais, la lisant en espagnol, elle y vit ce qui suit :

« Fille de mon âme , tu as connu Guillart , le page de Ricared ; il l’a suivi dans le voyage que, le lendemain de ton départ, comme je te l’ai mandé dans une autre lettre, Ricared avait fait pour la France et d’autres pays. Eh bien ! ce même Guillart , au bout de seize mois que nous étions restés sans nouvelles de mon fils, est revenu hier à notre maison, avec la nouvelle que Ricared a été tué traîtreusement en France par le comte Arnest. Juge, ma fille, dans quel état son père , son épouse et moi avons été jetés par de telles nouvelles, telles, en effet, qu’elles ne nous ont pas seulement permis de mettre en doute notre malheur. Ce que Clotald et moi te supplions de faire, fille de mon âme , c’est que tu recommandes aixlemmeut à Dieu

L’ESPiGSOLS-ÂUGUUSE. Io5

celle de Bicared ; il mérite bien un tel service , celui qui t'a, comme tu lésais, tant aimée. Tu demanderas aussi à Notre Seigneur qu’il nous donne patience et bonne mort ; de notre côté, nous lui demanderons et le supplierons qu’il te donne , à toi et à tes père et mère , de longues années de vie. »

Devant les caractères et la signature de cette lettre, il ne restait à Isabelle aucun doute , aucun moyen de ne pas croire à la mort de son époux. Elle connaissait très-bien le page Guillari ; elle savait qu’il était véridique, et que, de lui- même, il n’aurait voulu feindre , ni consentir à supposer cette mort de son maître ^ d’une autre part, la mère de Ricared n’aurait pu la supposer davantage , n’ayant nul intérêt à lui envoyer de si désolantes nouvelles. Finalement, quelques discours qu’elle fît , quelque chose qu’elle imaginât , rien ne put lui ôter de la pensée que son malheur était certain. Dès quelle eut achevé de lire la lettre, sans verser de larmes, sans donner aucun signe de douleur, avec le visage serein et le cœur en apparence tranquille , elle se leva d’une estrade où elle était assise, entra dans un oratoire , et s’agenouillant devant l’image d’un saint crucifix , elle fit vœu d’être religieuse , comme elle le pouvait , se tenant pour veuve. Ses parents dissimulèrent avec prudence la peine que leur causait la triste nouvelle, afin de pouvoir consoler Isabelle dans l’amère alHiction qu’elle éprouvait ^ mais celle-ci, comme satisfaite de sa douleur , qu’elle adoucissait par la sainte et chrétienne résolution quelle avait prise , consolait à son tour scs parents, auxquels elle découvrit son projet. Us lui conseillèrent de ne pas le mettre à exécution avant la fin

fo6 z.*B$pioir6ts-AireLÂisB.

dés deux années que Ricared avait fixées ponr terme à son retour , disant que ce délai passé confirmerait la mort de Ricared , et qu’elle pourrait alors changer d’état avec plus de sécurité. C’est ce que fit Isabelle 5 et lés six mois et demi qiti restaient pour achever les deux ans , elle les passa en pieuses occupations de religieuse , et à préparer son entrée au couvent , ayant choisi celui de Santa-Paula , où se trouvait sa cou>sine.

Le terme des deux ans passa , et le jour arriva de prendre l’habit ; la nouvelle s’en répandit par la ville, et de ceux qui connaissaient Isabelle , de vue ou seulement de réputation, le monastère s’emplit, ainsique la courte distance qui le séparait de la maisôn d’Isabelle. Son père ayant invité ses amis , et ceux-ci les leurs , ils firent à Isabelle un des plus honorables et des plus brillants cortèges qu’on eût vus à Séville pour de' semblables cérémonies. Le corrégidor se trouva' présent , ainsi que le proviseur de l Église et te vicaire de l’archevêque , avec tous les seigneurs et toutes les dames titrées qu’il y avait dans la ville i tant le désir était grand chez tous de voir encore une fois le soleil de la beauté d'Isabelle qui, depuis tant de mois, était éclipsé pour eux. Comme c’est l’usage des demoiselles qui vont prendre le voile de se montrer ■attssi parées , aussi bien vêtues que possible , en ce moment où elles jettent en quelque sorte le dernier édat de leur élégance pour la renier à jamais, Isabelle voulut aussi se parer de tous ses atours. Elle mit ce même costume qu’elle portait lorsqu’elle fut présentée à la reine d’Angleterre , et l’on a déjà dit combien il était riche et galant ; les perles , le fameux diamant ,

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le coHier et la ceinture , ^ui étaient litiS ''fftïnë ^ande Valeur , tout fut mis au jbür. SouScètte pa* rure, et avec sà {«râce naturelle, donnant ocosion à cé cpie tout le monde louât Dieu dans son ouvrée , Isabelle Sortit de sa maison, i pied, car la gratüe proximité du monastère rendait inutiles les Voitrès et les carrosses. Mais le concours des curieux fu tel , que les personnes qui l’accompagnaient regrttèrént dé n’être pas montées dans les voitures on n leur laissait paS , en effet , de place pour arriver al couvent. Les uns bénissaient ses père et mère , le aütres le Ciel qui l’avait dôlëe de tant d’attraits; es uns sè dressaient sur letns pieds pour lavoir; »s autres, après l’avoir vue une fois, couraient en av4t pour là voir encore. Et celui qui se montrait le plusitnpI'esSé, le plus iinpàtîènt dans sa curiosité , téllment qué beaucoup de gens en firent la remarque, fut'nbotrtiŸié vêtu du costume que portent les captifs racfetés, aVéc un insigne de la Trinité sur la poitrine ,intïiqüah't qu’ils 'ont été rachetés par les aumônes d'eil^l^ fe.é-

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dempteurs.

Ce captif donc, au moment où Isabellt avait déjà un pied sous le seuil du couvent , où étænt venues la recevoir. Selon l’usage, la prieure et le religieuses avec la croix, se mit à dire à grands cris « Arrêté', Isabelle, arrête; tant que je serai vivant tu lié peux être religieuse. » A ces cris , Isabelle esés parents tournèrent la tété, et virent que, fendar les flots dé la foule, cé captif se précipitait vers eux Un bonnét bleu qu’il portait sur la tête , étant toibé dans là presse, découvrit une confuse forêt de éeveux d’ôV bouclés, ainsi qu’un Visagé fràià ét blac côtnfùé lè

lo8 ].’sSPACB0LE-i5GLlUE.

carmin e la neige signes qui le firent reconnaître à l'instant néme pour étranger par tout le monde. En effet, toobant et se relevant , il arriva auprès d’IsabeMe, e la saisissant par la main : « Me reconnais- Isalelle? s’ëcria-t-il; vois, je suis Ricared, ton époux. — Oui , je te reconnais , répondit Isabelle , à moins qie tu ne sois un ikntôme qui vient troubler mon repe. »^Son père et sa mère le saisirent aussi, le regardfent attentivement, et reconnurent que le captif ët'it bien Bâcared. Celui-ci, les larmes aux jrieux,,et|m mettant à genoux aux pieds d'Isabelle, la supplii de ne point voir dans l’étrangeté du cosr tume qu’i portait un empêchement à ce qu’on le reconnût, n dans son bujnble fortune un obstacle à ce qu’elle tnt la paro^^^’ils s’étaient mutuellement donnée, sabelle , ma^é l’impression qu’avaient laite dans sa némoire la lettre de la mère de Ricared et les

nouvelle! de st; mort, j aima mieux ajouter foi à ses jreux et à la jférité qu’elle avait présente. Jetant ses bras au cou du ^ptif, elle lui dit : « Oui , sans doute , mon seigneur; oui, vous êtes celui qui peut seul empêcher ]f||pq(|^pëtiunne résolution de s’accomplir ; oui , seigni^up^'^ps êtes sans doute la moitié de mon âme, pui^ifl^ ^i^êtes mon véritable époux. Je vous porte grajé dam ma mémoire et conservé dans le fond de coeur. La nouvelle de votre mort , que madame 0|^mère<|i’ad9np^, ne m’ayant point ôté la vie, me cbp^siriC^le. de, religieuse, et j’allais m’y consacrer |à cet instant même. Mais puisque Dieu , par un si juste empêchement, montre qu’il veut autre chose , il n’est ni en notre pouvoir, ni convenable, que, de ma part, sa .volonté soit contrariée. Venez , seigneur, dans la

L*E5I>ÀGI«OLE>Ain;LAI8T:.

maison de mes parents , qui est la vdtre et je m’y livrerai en votre possession dans les fornnes qu’exige notre sainte foi catholique. » Ces propa furent entendus par les assistants , par le corrëgidir, le vicaire et le proviseur de l’archevêque , qui , fr.ppës d'une extrême surprise, voulurent savoir sur-le-champ quelle était cette histoire , quel cet étraiger, et de quel mariage il s’agissait. Le père d’Isabele répondit à toutes les questions, en disant que cette Kstoire demandait un autre lieu et quelque temps pour être contée ; qu’il suppliait donc tous ceux qui voudraient la savoir de prendre le chemin de sa maûon, puisqu’elle était si voisine; que là il la leur conterait de façon à les satisfaire par la véiilé, ainii qu’à les étonner par la grandeur et la singularité ces événements. . Il

En ce moment , un de ceux qui se trouvaient là éleva la voix ; « Seigneur, dit-il, ce jeune homme est un fameux corsaire anglais , je le connais bien ; c’est lui qui a pris aux pirates d’Alger, il y a un peu plus de deux ans , le galion portugais qui venait des Indes. Nul doute que c'est lui , je le reconnais , car il m’a donné la liberté et de l’argent pour revenir en Espagne , non-seulement à moi, mais à trois cents autres captifs. » Ces propos agitèrent encore plus la foule , et redoublèrent le désir que chacun éprouvait d’avoir l’explication d’aventures si compliquées. Finalement , les personnes de plus haute qualité , avec le corrégidor et les deux seigneurs ecclésiastiques, accompagnèrent Isabelle au retour dans sa maison, laissant les religieuses tristes , confuses et pleurant la perte qu’elles faisaient en perdant la compagnie de la

tIQ l’espAghqlz-ahçlaisç.

çhannante Isabelle. Celle-ci , étant arrivée dans une grande salit de sa maison, fit asseoir tous ces seigneurs, et, bien que Ricared voulût se chai-ger d’abord de raonter son histoire, il trouva cependant ponvenabled’en laisser plutôt le soin à la bouche et à la discréion d’Isabelle qu’à sa propre bouche ; car U ne parlai pas avec beaucoup d’assurance la langue çastillane.

Tous letassistants firent silence , et tenant , comme on dit, hurs âmes pendues aux paroles d’Isabelle, celle-ci ctmmença son récit , que je réduis à dire qu’elle conta tout ce qui lui était arrivé depuis Iç jour où Clotald l’enleva de Cadix jusqu’à celui où elje était 'evenue dans cette ville- Elle raconta également la pataille que Ricared avait livrée aux Turcs ^ la libéralié dont il avait usé à l’égard des chrétiens , la parole t^u’ils s’étaient mutuellement donnée d'étre mari et femme , la promesse des deux années d’attente, les nouvelles qu’elle avait reçues de la mort d(B son fiancé, si certaines à ses yeux, quelles l’avaient jetée , comme on venait de le voir, dans la résolution de se faire religieuse -, elle vanta la générosité de la reine, la fermeté chrétienne de Ricared et de ses parents, et finit par prier Ricared de dire ce qui lui était arrivé depuis sop départ de Londres jusqu’au moiment actuel, où on le voyait en habit de captif et portant la marque d’avoir été racheté par la charité publique. ^ J’y consens, répondit Ricared , et vais raconter s uccinctement les peines immenses que j’ai souffertes :

« Après avoir quitté Londres, afin d’éviter le mariage que je ne pouvais contracter avec Clisterna , cette jeime Écossaise catholique àqui mes parents vou-

l’espackolk-abci^isz.

laient tue marier , emmenant , pour m’accompagner, ce même page Guillart qui rapporta à Londres, à ce qu’écrit ma mère , les nouvelles de ma mort , je traversai la France et j’arrivai à Rome. Là, mon âme se réjouit, et ma foi se fortifia. Je baisai les pieds au souverain pontife \ je confessai mes péchés au grand pénitencier; U m’en donna l’absolution, et me remit les certificats nécessaires pour justifier de ma confession , de ma pénitence et de l’hommage que j’avajs rendu à notre mère universelle l’Église catholique. Cela fait, je visitai les lieux saints aussi célèbres • qu’innombrables que renferme cette ville sainte , et de deux mille écus que j’avais en or, j'en versai à un changeur seize cents, desquels un certain Roqui , négociant florentin , me donna une traite sur cette ville. Avec les quatre cents écus qui me restaient, et dans l’intention de passer en Espagne, je partis pour Gènes , où j’avais su que deux galères de celte république étaient en charge pour l’Espagne. J’arriy^ avec Guillart, mon serviteur, à un endroit qu’on appelle Acquapendente, le dernier bourg que possède le pape sur le chemin de Rome à Florence. Dans une hôtellerie où je mis pied à terre, je trouvai le comte Arnest , mon ennemi mortel , qui, déguisé et masqué, allait à Rome avec quatre domestiques , moins , à ce que je compris, comme catliolique que, par curiosité. Je crus, à n’en pas douter, qu’il ne m’avait point reeonnu ; je m’enfermai dans un appartement avec mon domestique, non sans appréhension, etdans l’intention de changer d’auberge à l’entrée de la nuit. Je n’en fis rien cependant , parce que la grande insouciance que je remarquai dans le comte et ses gens me

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L’ESPiCROLE-AHGt AISE .

confirma qu’il ne m’avait pas reconnu. Je soupai dans mon appartement , je fermai la porte , je préparai mon épée , et me recommandai à Dieu , sans vouloir me coucher. Mon domestique s'endormit , et je restai sur une chaise , à demi sommeillant. Mais , un peu après minuit, m’éveillèrent , pour me faire dormir du sommeil éternel, quatre coups de pistolet que me tirèrent, comme je le sus depuis, le comte et ses domestiques , lesquels , me laissant pour mort , sautèrent sur leurs chevaux qu’ils tenaient tout prêts , et s'en allèrent en disant an maître de l’auberge qu’il m’enterrât, parce que j’étais un homme de qualité. Mon page , à ce que • me dit ensuite l’hôtelier, s’éveilla au bruit, et de frayeur se jeta par une fenêtre qui donnait sur une cour, pois, s’écriant : « Malheureux que je suis! on a tué mon seigneur », il se sauva de l’auberge, et ce dot être avec un tel effroi qu'il ne s’arrêta plus jusqu’à Londres, puisque ce fut lui qui porta la nouvelle de ma mort. Les gens de l’aubei^e montèrent et me trouvèrent percé de quatre balles , ainsi que de plusieurs grains de plomb ; mais tous les coups avaient porté dans des endroits où nulle blessure ne fut mortelle. Je demandai à me confesser et à recevoir tous les sacrements, comme chrétien catholique; on me les donna ; on me fit les pansements nécessaires ; mais je ne fus pas en état de me mettre en route avant deux mois. An bout de ce temps , je gagnai Gênes, où je ne trouvai d’autre moyen de passage que deux felouques que nous frétâmes, moi et deux autres Espagnols de qualité, l’une pour aller en avant à la découverte, l’autre pour nous transporter nous-mêmes. C’est avec ces précautions que nous mimes à la voile > naviguant

L ES»ACNOLB'A^CLAISI!.

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le long des côtes, et avec l’intention de ne pas prendre la haute mer. Mais quand nous fûmes arrivés à un endroit qu’on appelle les Trois-Maiies, et qui est sur la côte de France, tandis que notre première felouque marchait à la découverte, tout à coup deux galiotcs turques sortirent d’une petite calle, et nous prenant, l’unepar la mer, l’autre par la terre, pendant que nous cherchions à gagner le rivage, elles nous coupèrent le chemin, et nous firent captifs. Quand nous entrâmes dans la galiote, on nous dépouilla jusqu'à la chair. Les Turcs enlevèrent aussi tout ce que portaient les felouques , qu’ils laissèrent aller à la côte sans les couler à fond , disant qu'elles serviraient une autre fois à leur apporter un autre butin '. On pourra bien me croire si je dis que je ressentis dans l’âme ma captivité , et surtout la |>erle des certificats de Home, que je portais dans une boite de fer-blanc, avec la cédule des seize cents ducats. Mais mon heureuse étoile permit que cette boite tombât aux mains d’un chrétien captif. Espagnol de naissance , ({ui garda les pièces qu’elle renfermait. Si elle fût tombée aux mains des Turcs, ils auraient exigé pour ma rançon au moins ce que portait la cédule , car ils auraient bien vérifié sur qui elle était tirée. On nous conduisit à Alger, où je trouvai les Pères de la Sainte-Trinité occupés au rachat des captifs. Je leur parlai, je leur dis qui j’étais , et eux , émus de pitié , me rachetèrent , quoique je fusse étranger, dans la forme suivante :

' 11 y a, dans l’original , une autre gaè'/na, vienz inotqnl signifiait un |ietit vol , nnc chi/terte, et le texte ajoute n c’est do * ce nom qu’ils appellent les dépouilles qu’ils enlèvent aux « clinUiens. u

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L ESPAGiroiE-AN&LAISE.

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ils donnèrent pour ma rançon trois cents ducats , cent payés comptant, et deux cents à payer, lorsque le navire des aumônes viendrait racheter le Père de la Rédemption, qui restait à Alger, engagé pour quatre mille ducats qu’il avait dépensés de plus que la somme apportée par lui. C’est , en effet , à ce point de miséiricorde et de générosité que s’étend la charité de ces Pères , qu’ils donnent leur liberté pour celle d’autrui, et qu’ils restent captifs pour racheter des captifs Pour ajouter encore au bonheur de ma délivrance , je retrouvai la caisse perdue, avec les certificats et la cédule. Je les montrai au bienheureux Père qui m’avait racheté, et je lui offris cinq cents ducats de plus que le prix de ma rançon , pour aider aux besoins de son pieux ofHce.

« L’arrivée des aumônes tarda presque une année entière , et ce qui m’arriva dans le cours de cette année , si je pouvais le conter à présent , serait toute une antre histoire. Je dirai seulement que je fus reconnu par l’un des vingt Turcs auxquels j’avais rendu la liberté , en môme temps qu’aux autres chrétiens , et il se montra si reconnaissant , si homme de bien, qu’il ne voulut pas me découvrir. Si les Turcs , en effet , m’eussent reconnu pour celui qui avait coulé h fond leurs deux navires , et qui leur avait enlevé le grand galion des Indes , ils m’eussent envoyé au Grand- 'furc, à moins de m’ôler la vie; et m’envoyer au Grand-Turc, c’était me priver de la liberté pour le

‘ L’éloge des Pères de la Rédemption est bien placé dans la bouche de Cervantès ; car c’est par eux qu’il fut racheté loimeme , après sa longue captivité dans les bagnes d’Alger.

L'ESPiCHOLZ-AMGlilSE .

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reste de mes jours. Finalement, le Père rédempteur me ramena en Espagne , avec une cinquantaine d’autres captifs rachetés. A Valence , nous fîmes la procession générale, et de là chacun partit, prenant la route qui lui convenait, avec les insignes de sa délivrance, ipii sont les habits dont je suis revêtu. Aujourd’hui je suis arrivé dans cette ville, avec un désir si ardent de revoir Isabelle , mon épouse , que , sans m’arrêter à antre chose , je me suis fait indiquer- ce couvent , ou l’on devait me donner de ses nouvelles. Ce qui m’y est arrivé , on vient de le voir ; ce qui me reste à faire voir, ce sont ces certificats , pour qu’ils lassent ajouter foi à mon histoire , qui n’est pas moins mirar culeuse que véritable. »

Cela dit , il tira d’une boite de fer-blanc les certir ficats dont il avait parié , et les remit aux mains du proviseur, qui , les ayant examinés avec le corrégidor, n’y trouva rien qui pût faire douter de la vérité du récit qu’avait &it Ricared. Pour en confirmer encore davantage la sincérité , le Ciel voulut qu’à tout cela se trouvât présent le marchand florentin sur lequel était tirée la cédule des seize cents ducats. Il demanda qu’on lui montrât cette cédule , la reconnut dès qu’il l’eut vue , et l’accepta sur-le-champ , car il en avait reçu l’avis depuis bien des mois. Tout cela ne fit qu’ajouter surprise à surprise, admiration à admiration. Ricared dit qu’il confirmait de nouveau le don des cinq cents ducats qu’il avait promis. Le corrégidor embrassa Ricared, les parents d’Isabelle et Isabelle elle-même , leur olfrant à tous ses services avec les expressions les plus courtoises. Les deux seigneurs ecclésiastiques firent de même , et prièrent Isabelle de

li6 l'espackols-àrclaisz«

Tiiettre toute cette histoire par écrit , pour que monseigneur l’archevêque pût la lire, ce quelle leur promit.

Le grand silence qu’avaient gardé tous les assistants, en écoutant le récit de ces événements étranges , fut rompu par les louanges qu’ils donnèrent à Dieu pour de si grandes merveilles, et après avoir tous , depuis le plus grand jusqu’au plus petit , félicité Isabelle, Ricared et leurs parents , ils prirent congé d’eux. Ceuxci supplièrent le corrégidor d’honorer de sa présence les noces qu’ils espéraient faire à huit jours de là. Le corrégidor y consentit avec plaisir , et , au bout de huit jours, accompagné des principaux personnages de la ville , il vint assister aux noces. C’est par ces détours , et au milieu de ces circonstances , que les parents d’Isabelle recouvrèrent leur fille et rétablirent leur fortune, et que cette jeune fille, favorisée du Ciel et de sa haute vertu , trouva , malgré tant d’obstacles , un mari aussi noble , aussi illustre que Ricared , en compagnie duquel on pense qu’elle vit encore dans les maisons qu’ils avaient louées en face de Santa-Paula, et qu’ils achetèrent depuis aux héritiers d’un gentilhomme de Burgos appelé Hernando de Cifuentès.

Celte nouvelle pourrait nous apprendre tout ce que peuvent l’innocence et la beauté, puis(|u’elles sont capables, soit réunies, soit chacune séparément, de se faire aimer desennemis eux-memes ; elle pourraitnous apprendre aussi comment le Ciel sait tirer de nos plus grandes adversités notre plus grand bonheur.

LILLÜSTRE SERVANTE

UILLÜSTRE SERVANTE*.

A Burgos , ville illustre et fameuse , vivaient , il y a peu d’anndes, deux gentilshommes nobles et riches : l’un se nommait Don Diego deCarriazo, l'autre Don Juan de Avendano. Don Diego eut un fils, qu’il appela du même nom que lui ; Don Juan en eut un également, qui fut nommé Don Tomas de Avendano. Mais pour éviter des longueurs de mots, nous ne donnerons à ces deux jeunes gentilshommes, qui doivent être les principaux personnages de cette histoire, d’antres noms que ceux de Carriazo et d’Avendano. Le premier avait à peine treize ans, qu’emporté par des penchants de polisson, sans qu’aucun mauvais traitement de la part de scs parents l’y forçât, et seulement par fantaisie et par goût, il lâcha , comme disent ses pareils, la maison paternelle, et s’en alla par ce monde de Dieu, si content de la vie libre,

‘ Pour augmenter l’anütbète, Cervantèa ye sert 4u mot frt* gona, qui veut dire écureuse, laveuse de vaisselle.

lao I-’lLLt'STnE SERVAKTE,

qu’au milieu des incommodités et des misères qu'elle traîne après soi, il ne regrettait point l’abondance de la maison de son père. Ni la marche à pied ne le fatiguait , ni le froid ne le gênait, ni la chaleur ne lui causait d’ennui j pour lui, toutes les saisons de l’année étaient un doux printemps*, il dormait aussi bien sur un tas de blé que sur des matelas, et s’enfoncait avec autant de délices dans le pailler d’une auberge qu’entre deux draps de toile de Hollande. Finalement, il devint si habile au métier de picaro • , qu’il aurait pu prendre une chaire dans la faculté, et en remontrer au fameux Guzman d'Alfarache

Pendant trois ans qu’il passa sans reparaître chez lui, il apprit à jouer aux osselets à Madrid, à la triomphe dans les cabarets de Tolède , à la basseltc sur les parapets de Séville. Mab , bien que les privations et la misère lussent compagnes obligées de ce genre de vie , Carriazo se montrait un prince dans ses actions. Â portée de mousquet, on reconnaissait à mille signes qu’il était bien né. Il était, en effet, généreux et libéral envers ses camarades; il visitait rarement les ermitages de Bacchus , et quoiqu’il bût du vin, c’était en si petite quantité que jamais il ne put être compté au nombre de ceux qu’on appelle

* Il n’y a pas de mot en français pour rendre pleinement celui de picaro, qui veut dire vaurien, mauvais garnement, vagabond , coureur de tripots et |de tavernes , et dont la vie de Carriazo , telle que la décrit Cervantès , fera mieux comprendre le sens que tonte antre définition.

* Héros d’un roman espagnol {y ida y aventuras del picaro Guzman de Alfarache), composé par le docteur Mateo Aleman , et imité depuis par Lesage.

j/lLLCâTUR SEftVAlS’TE,'

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enguignonnds , et qui n’ont pas plutôt fait un petit excès de boisson que leur visage semble avoir été jaspé avec de la terre rouge et du vermillon. Enfin , le monde vit dans Carriazo un picaro vertueux , décent, bien élevé, et d’un esprit plus que médiocre. Il passa par tous les degrés du métier, jusqu’.’i ce qu’il prît le grade de docteur dans les madragues de Zaliara, où est le finibus terræ de la science picaresque. O galopins de cuisine, sales, gras et luisants! ô mendiants postiches, faux perclus, coupeurs de bourses du Zocoelover h Tolède ou de la Plaza-Major ù Madrid , aimables diseurs de patenôtres, portefaix de Séville, valets de rufians, et toute la troupe innombrable qu’enferme ce nom de picarosl rendez les armes, baissez pavillon, et cessez de vous nommer picaros fieffés , si vous n’avez suivi deux années de cours dans l'académie de la pèche des thons ! C’est là , c’est là qu’est dans son centre le travail joint à la fainéantise; c’est là qu’est la saleté propre, la graisse ferme et rebondie , la faim toujours prête , l’estomac repu, le vice sans déguisement, le jeu continuel, les querelles à toute heure , les meurtres à toute minute , les iàrces à chaque pas, les danses comme à la noce , les chansons comme en estampe , la poésie sans aucun sujet. Là on chante , ici on jure ; de ce côté on se querelle, de cet autre on joue , et de tous on vole ; là campe la liberté , et brille le travail ; là bien des pères de haut parage viennent ou envoient chercher leurs fils , et les y trouvent -, et ceux-ci se désolent autant d’étre arrachés à cette vie , que si on les conduisait à la mort. Mais toute cette douceur que je viens de peindre a son amertume qui la trouble ; c’esi qu’on

1 rLLVSTKE BERTASTB.

ne peut dormir d’un sommeil tranquille, sans la crainte d’Otre transporté en un instant de 2Lahara eu Berbérie. Tourmentés de cette appréhension , les pécheurs se retirent la nuit dans quelques tours de la marine ; ils ont des avant-postes et des sentinelles, et c’est sur la foi des yeux d’autrui qu’ils ferment les leurs : ce qui n’empéche point que souvent avant-postes et sentinelles, patrons et travailleurs , barques et filets, avec tonte la multitude de gens qui s'occupent au métier, n’aient vu le coucher du soleil en Espagne et le point du' jour à Tétouan.

Toutefois cette crainte ne put empêcher notre Carriazo de revenir là , trois étés de suite , se donner du bon temps. Pendant la dernière saison , le sort le favorisa si bien qu’il gagna aux cartes près de sept cents réaux. Avec cette pacotille, il résolut de s’habiller proprement pour retourner à Burgos , devant les yeux de sa mère, auxquels son absence avait fait verser bien des larmes. Il prit congé de ses amis , car il en avait bon nombre , et de fort attachés ; il leur promit de les retrouver l’été suivant , si la maladid ou la mort ne l’en empêchait ; enfin il laissa avec eux la moitié de son âme , et toutes ses affections à ces plages arides et sablonneuses qui lui semblaient plus vertes et plus fraîches que les champs Élysées ; puis , accoutumé comme il l’était à cheminer pédestreroent , il prit , comme on dit , la route dans sa main , et sur deux sandales de corde ', il alla de Zahara jusqu’à Valladolid , chantant des seguidillas à plein gosier. Là , il passa quinze jours, pour se refaire un peu le teint

' Giaussnres de paywna, appelées n/parga/ea.

l’illustre SERVAMTB.

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'dn visage , pour devenir de mulâtre Flamand , et se transformer de picaro en gentilhomme. Tout cela s’exécuta suivant la commodité que lui en donnèrent cinq cents réaux qu’il avait en entrant à Yalladolid. U en réserva même une centaine , avec lesquels il se présenta fier et content à ses père et mère, qui le reçurent pleins de joie et de tendresse. Leurs amis, leurs parents , vinrent à l’envi les féliciter de l’heureux retour du seigneur Don Diego de Carriazo , leur fils. U est bon d’ot»erver que , pendant son pèlerinage, Don Diego avait changé le nom de Carriazo en celui d’Urdialès , et que c'est de ce dernier nom qu’il se faisait appeler par ceux qui ne connaissaient pas le sien véritable.

Parmi les visiteurs du nouvel arrivé se trouvèrent Don Juan de Âvendano et son fils Don Tomas ; comme les deux jeunes gens étaient du même âge et voisins, ils se lièrent bientôt d’une étroite amitié. Carriazo conta à ses parents et à tout le monde mille mensonges magnifiques et sans fin , à propos de choses qui lui étaient arrivées pendant ses trois ans d’absence ; mais il se garda bien de faire la moindre mention des madragues, bien qu'il les eût toujours présentes à l’imagination, surtout lorsqu’il vit arriver le temps où il avait promis à ses amb de retourner auprès d’eux. Ni la chasse , à laquelle son père l’occupait, ne pouvait le divertir, ni les repas nombreux, agréables, délicats, qui sont de mode à Burgos, ne lui donnaient de plaisir ; tout passe-temps l’ennuyait , et aux amusements les plus recherchés qu’on pût lui ofirir , il préférait cepx qu’il avait goûtés aux madragues. Son ami Avendano, qui le voyait si souvent pensif et mélancolique,

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SC hasarda, confiant en son amitié , à lui demander la cause de sa tristesse , et s’ofiPrit à la guérir , même au prix de son sang, s’il en était besoin. Carriazo , pour ne point faire injure à l’amitié qui lui était témoignée, ne voulut pas tenir son secret caché ; il conta donc de point en point à son ami la vie des pécheurs de thons , et lui confessa que toutes ses tristes pensées naissaient du désir qu’il avait de la reprendre. Il lui peignit cette vie de telle façon , qu’après l’avoir entendu , Âvendatio approuva ses goûts plutôt qu’il ne les blâma. Enfin le résultat de la conversation fut que Carriazo plia la volonté d’Âvendano , au point que celui-ci résolut d’aller avec lui jouir pendant un été de cette bienheureuse vie qu’il lui avait décrite. Carriazo en fut ravi , car il lui sembla qu’il avait gagné un témoin à décharge pour disculper sa basse détermination.

Ils s’entendirent également pour réunir autant d’ar< gent qu’il leur serait possible , et le meilleur moyen qu’ils trouvèrent fut qu’Avendano retournât sous deux mois à Salamanque , où il avait déjà volontairement passé trois années à étudier les langues grecque et latine , et où son père voulait qu’il continuât ses études dans la faculté qu’il lui plairait de choisir, car l’argent qui lui serait donné suffirait pour atteindre le but de leurs souhaits. Dans le même temps , Carriazo fit connaître à son père qu’il avait le dessein d’aller avec Avendaiîo étudier à Salamanque. Le père y consentit si volontiers , qu’après avoir parlé à celui d’Avendano , ils tombèrent d’accord d’établir les deux jeunes gens ensemble à Salamanque , avec un train de maison convenable pour leurs fils.

l’illcstuc scrvamtk. ti3

Le jour du départ arriva -, on les pourvut d’argent, et on les fit accompagner par un gouverneur, qui était plus homme de bien qu'liommc de tête. Les pères firent de longues recommandations ii leurs fils sur ce qu’ils avaient à faire , et sur la manière dont ils devaient se conduire pour sortir de l'université également avancés dans les sciences et dans la vertu, double fruit que tout étudiant doit se proposer de scs travaux et de ses veilles, principalement ceux qui sont bien nés. Les enfants se montrèrent humbles et obéissants ; les mères fondirent en larmes -, et , après avoir reçu la bénédiction de tous les assistants , les voyageurs se mirent en route sur leurs propres mules , avec deux domestiques de la maison , outre le gouverneur , qui avait laissé croître sa barbe pour qu’elle servît à l’autorité de son emploi.

En arrivant à Yalladolid , les jeunes gens dirent au gouverneur qu’ils voulaient rester deux jours dans cette ville pour la voir à leur aise , ne la connaissant point encore. Mais le gouverneur blâma sévèrement ce retard , leur disant que ceux qui allaient étudier avec autant de hâte qu’ils en mettaient ne devaient point s’arrêter une heure à regarder des niaiseries , à plus forte raison deux jours , et qu’il se faisait scrupule de les laisser perdre un seul instant; qu’ainsi, ils eussent à partir au plus tôt , sinon qu’ils auraient affaire à lui. C’est à ce point que s’étendait l’habileté du seigneur gouverneur , ou majordome , comme il nous plaira de l’appeler. Nos deux jeunes gaillards , qui avaient fait leur moisson et leur vendange, car ils avaient déjà volé quatre cents écus d’or que portait leur respectable guide, lui demandèrent de les laisser

l'illcstke SEUVAATE.

àValladoUd un seul jour , pendant lequel ils comptaient aller voir la Fontaine d’Argalès , dont on commençait à conduire Peau à la ville par de vastes aqueducs. En eifet, le bonhomme, an grand regret de son âme, leur donna permission. Il aurait voulu épargner la dépense de celle nuit, et la passer à Valdeastillas , pour diviser en deux journées les dix-huit lieues qu’il y a de ce bourg à Salamanque , et non les vingtdeux lieues qu’il y a depuis Valladolid. Mais, comme une chose pense le bidet , une autre celui qui le selle, tout lai arriva au rebours de ce qu'il avait voulu. Les jeunes gens , suivis d’un seul domestique , et montés sur deux bonnes mules élevées à la maison, allèrent voir la fontaine d’Argalës , fameuse par son antiquité et la beauté de ses eaux , en dépit de celle du Cano dorado et de la révérende Piiora, soit dit sans blesser celle de Leganitos et l'admirable Fuente Castellana , devant qui se taisent la Corpa et la Pizarra de la Manche ‘. Ib arrivèrent à Argalès, et lorsque le domestique croyait qu’Avendano tirait de sa valise quelque chose à boire , il l’en vit tirer une lettre fermée. Celui-ci la lui donna , en lui dbant de retourner sur-le-champ à la ville , de la remettre à leur gouverneur, et de venw ensuite les attendre à la porte del Campo. Le domestique obéit ; il prit la lettre et regagna la ville. Pour eux , tournant bride , ils allèrent coucher cette nuit à Mojados , et deux jours

* Le CaHo dorado (le tuyau dore) était une autre fontaine de Valladolid; la Priora, celle de Leganitos et la Castellana étaient des fontaines de Madrid. Les deux premières n’existent plus , la dernière est hors des murs de la ville , près de la porte de Santa-Barbara.

l’iLLUSTRE SenTlItT*.

après entrèrent à Madrid.  qnatre jours de là , ils vendirent leurs mules au marché , et s’habillèrent en paysans , avec des mantelets à deux pans , de larges chausses et des bas de drap brun. Il y eut tel fripier qui leur acheta leurs habits le matin, et qui le soir les avait si bien changés, qu’ils n’auraient pas été reconnus de la mère qui les avait mis au monde. Ainsi vêtus à la légère , et de la façon que choisit Âvendano , ils prirent le chemin de Tolède ad pedem litterœ , et sans épées , car le fripier , bien que ce ne fiât pas de son métier, les leur avait achetées aussi.

Laissons-les aller maintenant , puisqu’ils chaînent contents et joyeux , et revenons conter ce que fit le gouverneur lorsqu’il ouvrit la lettre que lui apporta le domestique. Elle était ainsi conçue : « Que votre « grâce veuille bien , seigneur Pedro Alonso , prendre « patience et retourner à Burgos , où vous direz à nos « parents : que nous , leurs fils , après avoir mûrement « considéré combien les armes sont pins propres aux « gentilshommes que les lettres , nous avons résolu de « troquer Salamanque pour Bruxelles , et l’Eispagne « pour la Flandre. Nous emportons les quatre cents « ëcus, et nous pensons vendre les mules. Notre noble « intention et la longueur du voyage sont une sufli- « santé excuse de cette faute, que personne n’appel- « lera de ce nom , à moins d’être un lâche. Notre « départ a lieu maintenant; notre retour sera quand « Dieu le voudra bien. Qu’il garde votre grâce comme « il le peut , et comme le désirent vos humbles disci- « pies. De la fontaine d’Argalès , et le pied déjà dans « l’étrier, prêts à partir pour la Flandre , Carriazo et « Avendano. » * •

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