‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 8 sur 34 · I.’ESFAGirOLE*AnGLAlSB · texte numérisé non relu

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enfermé dans une grossière caisse de bois. Dieu sait si je voudrais vous la rendre comme vous me l’avez confiée; mais, puisque ce n’est pas possible, par* donnez-moi. Peut-être que le châtiment que j’infligerai à celle qui s’est rendue coupable d’un tel crime satisfera quelque peu votre désir de vengeance. » Ricared dit tout ce qu’il put à la reine pour excuser la camériste, et la supplia de lui pardonner, puisque les excuses qu'elle donnait étaient suffisantes pour faire pardonner de plus grands griefs. Finalement, on lui remit Isabelle, son père et sa mère, et Ricared les emmena dans sa maison , c’est-à-dire dans celle de ses parents. Aux perles et aux diamants , la reine ajouta d’autres bijoux et d’autres parures si riches qu’on découvrait clairement dans ces cadeaux le tendre amour qu’elle portait à Isabelle. Celle-ci resta deux mois entiers dans sa laideur, sans donner aucun signe qu’elle pût jamais recouvrer sa beauté passée ; mais , an bout de ce temps, la peau écailleuse commença à tomber , et son beau teint à reparaître.

Pendant ce temps, les parents de Ricared, auxquels il .semblait impossible qu’isabelle revînt à son premier état, résolurent d’envoyer chercher la demoiselle écossaise qu’ils devaient, avant Isabelle, donner pour épouse à Ricared. Us firent cela sans qu’i I le sût , ne doutant point que la beauté présente de la nouvelle épouse ne fît oublier à leur fils les charmes passés d’Isabelle , qu’ils pensaient renvoyer en Espagne avec ses parents, en leur donnant assez de richesses pour réparer toutes leurs anciennes pertes. Un mois et demi ne s’était pas écoulé , lorsque , sans que Ricared fût prévenu , la nouve le épouse entra un beau jour dans sa maison ,

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accompagnée comme devait l’étre une femme de sa qualité, et si belle, qu’aprës l’Isabelle d’autrefois, il .u’y en avait pas une autre aussi belle dans Londres tout entier. Ricared se troubla à l’aspect inattendu de la demoiselle, et craignit que le saisissement causé par son arrivée n’achevât d’ôter la vie à la malade. Pour calmer cette crainte , il s’approcha du lit ou gisait Isabelle , qu’il trouva en compagnie de son père et de sa mère. « Isabelle de mon âme, lui dit-il devant eux, mes parents, par le grand amour qu’ils me portent, et ne connaissant pas encore dans toute son étendue celui que j’ai pour toi , ont fait venir à la maison une demoiselle écossaise avec laquelle ils étaient convenus de me marier avant que je susse ce que tu vaux *, et cela , si je ne me trompe , pour que la grande beauté de cette demoiselle efface la tienne de mon âme, où elle est gravée. Pour moi , depuis le moment où je t’aimai , ce fut d'un autre amour que celui qui a pour but et pour terme la satisfaction d’un désir sensuel , et bien que les charmes de ton corps aient captivé mes sens , tes vertus infinies ont subjugué mon âme, au point que, si je t’aimai belle, laide je t’adore. Pour confirmer ce que j’avance , donne-moi cette main. » Dès qu’elle lui eut tendu la main , il la prit dans la sienne, et continua : « Parla foi catholique , que mes parents chrétiens m’ont enseignée , et , si elle n’est pas dans toute la pureté requise, parla foi que garde le pontife romain, qui est celle que mon cœur croit et confesse, et par le Dieu véritable qui nous écoute , je te promets , je te jure , ô Isabelle , moitié de mon âme, d’étre ton époux , et je le suis dès à présent, situveuxm’éleverjusqu’aurang d’êtreàtoi. »

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Isabelle resta confondae des propos de Ricared ; ses parents, confus et stupéfaits. Elle ne sut que répondre, et ne put faire antre chose que de baiser à plusieurs reprises la main de Ricared , en lui disant, d’une voix entrecoupée par les larmes , qu’elle l’acceptait pour son maître , et se livrait à lui pour son esclave. Ricared lui donna un baiser sur son laid visage, lui qui n’avait jamais en üaudace d’en approcher ses lèvres lorsqu’il était beau , et les parents d’Isabelle cé~ lébrërent par de tendres et abondantes larmes la fête des fiançailles. Ricared leur dit qu’il différerait le mariage avec l'Écossaise , qui était déjà dans la maison , de la manière qu'ils verraient ensuite ; il ajouta que lorsque son père voudrait les renvoyer tous trois en Espagne, ils ne refusassent pas d’y retourner, mais qu’ils allassent an contraire l’attendre à Cadix ou à Séville deux années , dans le cours desquelles il leur donnait sa parole d’aller les rejoindre , si le Ciel loi laissait ce temps à vivre , et que si ce délai s’écoulait sansqu’ils le vissent, ils tinssent pour chose très-certaine que quelque grand obstacle , ou la mort , ce qui serait le plus sûr, avait empêché son voyage. Isabelle lui répondit qu’elle l’attendrait , non-seulement deux années , mais toutes celles de sa vie , j usqo’à ce qu’elle apprit que lui l’avait perdue ; car l’instant où elle apprendrait cette nouvelle serait l’instant même de sa mort.

Ces tendres paroles firent de nouveau couler les larmes de tous les yeux, et Ricared sortit pour dire à ses parents qu’il ne se marierait jamais, et ne donnerait pas sa main à son épouse l’Écossaise , qu’il n’eût d’abord été à Rome pour rassurer sa conscience. H

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sut leur donner de telles raisons, ainsi qu’aux parents qui avaient accompagné Clisterna ( c’était le nom de l’Écossaise), qu’étant tous catholiques , ils y ajoutèrent foi facilement, et Clisterna consentit à rester dans la maison de son beau-père jusqu'au retour de Ricared, qui demanda un au de délai.

Cela fait et conclu, Clotald dit à Ricared qu’il avait résolu d’envoyer en Espagne Isabelle et ses parents , si la reine lui en donnait permission ; que peutêtre l'air de la patrie hâterait et faciliterait la guérison qui commençait à se déclarer. Ricared , pour ne donner aucun soupçon de ses desseins , ré|K>ndit froidement â son père qu'il fit ce qui lui semblerait le plus convenable. 11 le supplia seulement de n’enlever à Isabelle aucun des objets précieux que lui avait donnés la reine. Clotald le lui promit , et , le même jour, il alla demander l'autorisation de la reine, tant pour marier son fils à Clisterna que pour renvoyer ■ en Espagne Isabelle et ses parents. La reine consentit à tout, et trouva fort raisonnable la résolution de Clotald. Ce même jour, sans prendre l’avis d’aucun inagistrat, et sans soumettre sa camériste à aucune forme judiciaire, elle la condamna à ne plus servir en son office et à une amende de dix mille écus d’or au profit d’Isabelle. Le comte Arnest, en punition de son défi, fut exilé pour six ans de l’Angleterre. Quatre jours n’étaient pas encore passés qu’ Arnest se préparait à partir pour son exil , et que l’argent était prêt. La reine fit appeler un riche marchand qui habitait Londres et qui était Français, lequel avait des relations en France , en Italie et en Espagne. Elle lui remit les dix mille écus , et le père de Ricared lui

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demanda des traites pour que le père d’Isabelle pût toucher cette somme à Séville ou sur une autre place d’Espagne. Le marchand , après avoir prélevé sesin> téiéts et commission, dit à la reine qu'il donnerait d’excellent papier sur un autre marchand français, wn correspondant , établi à Séville , en la forme suiyante : qu'il écrirait à Paris pour que les traites se fissent dans cette ville par un autre de ses coirespon* ^ants, afin qu’elles fussent datées de France et non d’Angleterre, à cause de la prohibition des communications entre ce dernier royaume et l’&pagne, et qu’il suflirait d’emporter une lettre d'avis, sans date, ^ignée de lui, pour toucher l'argent du marchand de Séville, qui serait avisé par celui de Paris. Enfin , U reine prit de telles sûretés du marchand , qu’elle ne douta point du recouvrement de la somme. Non contente de cela, elle fît appeler le patron d’un vaisseau flamand qui était sur le point de partir pour la France, seulement afin de prendre dans un port de ce pays une patente pour entrer en Espagne, comme venant de France et non d’Angleterre. Elle le pria instamment d’emmener sur son vaisseau Isabelle et ses parents , et de les conduire en toute sûreté , avec tous les égards et les bons traitements possibles , aq premier port d’Espagne où il toucherait. Le patron , qui désirait contenter la reine , promit de faire ce qui lui était demandé , et de les descendre à Lisbonne , à Cadix ou à Séville. Après avoir pris du marchand toutes les garanties , la reine envoya dire à Clotald de ne rien ôter è ls.ibe]le de ce qu’elle lui avait donné , tant en joyaux qu’en parures. Le lendemain, Isabelle vint avec ses parents prendre congé de la reine , qui

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lès reçut avéc beaucoup de bonté. Elle leur donna la lettre du marchand , et plusieurs autres cadeaux , soit en argent , soit en objets d’utilité pour le voyage. Isabelle lui en témoigna sa reconnaissance par de tels propos qu’elle laissa de nouveau la reine dans l’obligation de la combler toujours de faveurs. Elle prit ensuite congé des dames, lesquelles , depuis qu’elle était devenue laide, n’auraient pas voulu qu’elle partit, se voyant délivrées de l’envie qu’elles portaient a sa beauté , et désirant jouir des agi éments de son esprit. La reine embrassa les trois voyageurs, et, après les avoir recommandés au patron du navire, en leur souhaitant une heureuse traversée , après avoir prié Isabelle de lui faire savoir son arrivée en Espagne et de lui donner exactement des nouvelles de sa santé par l’entremise du marchand français, elle dit adieu à Isabelle et à ses parents , qui s’embarquèrent le soir même, non sans tirer des larmes à Clotald , à sa femme, à tous les gens de leur maison , dont la jeune étrangère était passionnément aimée. Ricared ne se trouva point présenté cette séparation, car, dans la crainte de laisser éclater ses tendres sentiments, il se fit emmener à la chasse par quelques-uns de ses amis. Les présents que madame Catherine fit à Isabelle pour le voyage furent considérables , les embrassements infinis, les larmes abondantes, les recommandations sans nombre *, mais les remerciements d’Isabelle et de ses parents répondirent é tout , de sorte que, tout en pleurant, ils se séparèrent satisfaits.

Cette nuit même, le vaisseau mit à la voile, et ayant, par un vent prospère, touché à un port de

France pour v prendre la patente nécessaire à son ad-

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mission en Espagne , au bout de trente jours , il entm dans la baie de Cadix , où débarquèrent Isabelle et ses parents. Us furent bientôt reconnus par les habitants de la ville, qui les accueillirent avec des témoignages de grande joie. On leur fit mille compliments sur le bonheur qu’ils avaient eu de retrouver Isabelle , et sur la liberté qu’ils avaient recouvrée , en premier lieu des Mores qui les avaient pris en mer (car les captifs qui devaient leur délivrance à la générosité de Ricared avaient répandu la nouvelle de l’événement) , en second lieu des Anglais. Dès ce temps-là, Isabelle commençait à donner de grandes espérances qu’elle recouvrerait toute sa beauté passée. Ils l'estèrent un peu plus d’un mois à Cadix , pour se remettre des fatigues de la navigation , puis ils se rendirent à Séville pour voir s’ils obtiendraient le paiement des dix mille écus, dont ils avaient une traite sur le marchand français. Deux jours après leur arrivée à Séville , ils cherchèrent ce marchand , le trouvèrent, et lui remirent la lettre du marchand français de la cité de Lon,dres. Celui-ci la reconnut, mais avant d’avoir reçu de Paris, répondit-il, la lettre d’avis, il ne pouvait compter l’argent ; ajoutant qu’au reste , il attendait cette lettre d’avis d’un instant à l’autre.

Les parents d’Isabelle louèrent une maison décente en face de Santa-Paula , parce que , dans ce saint monastère , était religieuse une de leurs nièces , unique et célèbre par la beauté de sa voix. Ils choisirent cette maison , tant pour être près de leur nièce , que parce qu’Isabelle avait dit à Ricared que, s’il venait la chercher, il la trouverait à Séville , où son adresse lui serait donnée par sa cousine la religieuse de Santa-

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Paula , et qne , pour connaître celle-ci , il lui suffirait de demander la religieuse qui avait la plus belle voile du couvent : indications qu’il ne pouvait oublier.

Les avis qu’on attendait de Paris tardèrent encore quarante jours à venir. Dès qu’il les eut reçus , le marchand français remit les dix mille ëcus à Isabelle, et Isabelle les remit à ses parents. Avec cette somme , et avec celles que produisit la vente de quelques-uns des nombreux bijoux d’Isabelle , son père reprit l’exercice de Son négoce , à la grande surprise de ceux qui connaissaient ses pertes considérables. Enfin , au bout de quelques mois , il eut relevé son crédit perdu , et la beauté d'Isabelle reprit son premier éclat , de telle sorte que , parmi les belles personnes , tout le inonde donnait la palme à l’Espagnole-Ânglaise, qui, soiis ce nom et par sa grande beauté, était connue de la ville entière. Par l’entremise du marchand français de Séville , Isabelle et ses parents écrivirent leur arrivéé à la reine d’Angleterre , en ajoutant les expressions de reconnaissance et de soumission qu’exigeaient les faveurs dont elle les avait comblés. Ils écrivirent aussi à Clotald et à sa femme Catherine , qu’Isabelle appelait ison père et sa mère , et que son père et sa mère appelaient leurs seigneurs. Delà reine ils ne reçurent point de réponse, mais bien de Clotald et de sa femme , qui, après les avoir félicités de leur arrivée à bon port , les informaient que le lendemain du jour où ils avaient mis à la voile, leur fils Ricared était parti pour là France, et de là pour d’autres pays où il lui convenait d’aller afin de mettre en repos sa conscience, àjbutant à cela beaucoup de choses affectueuses et WùftèS sortes d’offres dè service. Les parents d’Isabéllè

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