‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 32 sur 53 · L'Annonciation · texte numérisé non relu

L'Annonciation

d'où partent des pavires en nombre infini. Peu s'en fallut c[ue les plaisirs et les divertissements qu'offrit Venise à notre curieux voyageur n'en fissent pour lui l'Ile de Calypso, car il sembla y oublier ses premières résolutions. Enfin , apTès un mois de séjour, il revint par Terrare à Milan, véritable atelier de Yulcain , objet de convoitise et de rancune pour la France, ville grande, magnifique, abondamment pourvue de toutes les choses nécessaires à la vie humaine. De Milan, il gagna le fort d'Asti, au moment où partait pour la Flandre le tercio dans lequel servait son ami le capitaine. Valdivia le reçut à bras ouverts , et Sancho , prenant avec lui la route de Flandre, arriva à Anvers, ville non moins faite pour exciter son admiration que celles qu'il avait vues en Italie. Il visita encore Gand et Bruxelles, et, ayant dès lors pleinement satisfait le désir qui lui avait fait entreprendre un si long voyage, il résolut de retourner -en Espagne, et d'aller reprendre à Salamanque le cours de ses études. Cette nouvelle résolution fut exécutée aussitôt que prise, au grand déplaisir du capitaine, qui pria son ami l'étudiant de lui envoyer des nourelles de sa santé et de son retour. Après leurs mutuels adieux, Sancho regagna l'Espagne en traversant la France, mais sans avoir vu Paris, qu'agitait alors la guerre civile. Enfin, il arriva à Salamanque, où il fut bien reçu de ses anciens amis, et, reprenant, avec leur assistance, le cours interrompu de ses études, il parvint promptement au grade de licencié en droit. Au moment- où Sancho prenait ses licences , une «dame de grand ton et de grand faste, comme il s'en montre- quelquefois aux univfrsités, vint s'établir à Salamanque. Aussitôt tous les oiseaux du pays coururent à l'appeau , et il n'y eut pas de cuistre si crasseux ni de si chétif vade-mecwn ' qui n'allât s'abattre autour de la dame. On dit à Sancho qu'elle avait parcouru l'Italie et .la Flandre , et , pour voir s'il ne la connaîtrait point , il alla aussi lui rendre visite. Le résultat de l'entrevue fut que la dame tomba éperdument éprise du licencié ; mais lui , qui ne s'était pas même aperçu de ses succès , ne voulait plus retourner chez elle , à moins d'y être conduit par force. Finalement la dame lui découvrit ses amoureuses pensées, et lui offrit sa main et sa fdrtune. Sancho , qui s'occupait plus de ses livres que d'autres passe-temps , répondit

4. Étadiant. On les appelait ainsi du nom de l'espèce de portefeuille où ils serraient leurs livres et leurs papiers.

aux avances de la dame par un refus formel. Celle-ci, se voyant dédaignée et se croyant haïe, pensant d'ailleurs que les armes ordinaires de la coquetterie n'étaient pas capables de vaincre la froide insensibilité de Sancbo , prit Je parti de recourir à des moyens qui lui semblaient plus efficaces et plus certains. Conseillée par une Maurisque à son service , elle fit prendre au licencié dans un coing confit, un de ces breuvages qu'on appelle charmes, croyant lui donner une chose qui le forcerait à l'aimer, comme s'il y avait dans le monde des herbes ou des paroles magiques capables de faire violence au libre arbitre de l'homme. Aussi , tous ceux qui donnent ces philtres et ces drogues amoureuses peuvent bien s'appeler empoisonneurs : car ils ne font autre chose , comme l'a prouvé Texpérience en mille occasions, que donner du poison à ceux qui les pren» nent. Le pauvxe Sancho mangea le coing , et tout aussitôt se mit à battre des pieds et des mains , comme s'il eût été pris d'une attaque d'épilepsie. Il tomba par terre , sans connaissance, et resta ainsi plusieurs heures, au bout desquelles, revenant à lui, il s'écria, d'une voix entrecoupée et tremblante, Jqu'un coing qu'il avait mangé , venant de telle personne , lui avait donné la mort. Instruite de l'événement, la justice envoya saisir la meurtrière ; mais , en voyant le mauvais résultat de sa trame amoureuse , elle avait pris la fuite , et jamais elle ne reparut à Salamanque.

Sancho resta au lit six mois entiers, pendant lesquels il dépérit et se dessécha au point de n'avoir plus que la peau sur les os. Sa raison aussi se troubla , et , bien que les remèdes de la faculté ou la force de sa constitution naturelle fussent parvenus à lui rendre la santé du corps, il ne put retrouver celle de l'intelligence. Au bout de ce temps, il se re* leva guéri et bien portant, mais fou , radicalement fou , et de la plus étrange folie qu'on eût vue jusqu'alors. Le malheureux s'imagina qu'il était fait de verre, et, dans cette pensée bizarre, si quelqu'un s'approchait de lui , il jetait des cris perçants et suppliait dans les meilleurs termes, avec les expressions les plus raisonnables , qu'on ne le touchât point , crainte de le briser en mille pièces , et jurant ses grands dieux qu'il n'était pas fait comme les autres hommes , mais qu'il était de verre de la tôte aux pieds.

Pour le tirer de cette croyance insensée, beaucoup de gens , sans faire cas de ses cris et de ses supplications, se jetèrent sur lui et le serrèrent dans leurs bras, en lui faisant remarquer

23t LE PETIT-FILS

4u'il ne se brisait point. Mais tout ce qu'on obtenait de ce trai» tement brutal , c'est que l'infortuné tombait à terre , poussant des cris déchirants, et qu'il s'évanouissait pour ne pas revenir à lui de quatre heures. Il disait, lorsqu'il renouvelait ensuite ses instances et ses prières, qu'on lui parlât de loin, qu'on lui demandât tout ce qu'on voudrait , et qu'il répondrait à toute chose avec plus d'esprit et de sagacité qu'auparavant , puisqu'il était homme de verre, et non de chair et d'os : c Car, ajoutait-il, le verre étant une matière subtile, délicate et transparente , l'âme doit agir à travers cette substance avec plus de promptitude et d'efficacité qu'à travers l'enveloppe du corps , pesante , opaque et terrestre. » Quelques personnes voulurent éprouver s'il disait vrai, et lui firent un grand nombre de questions, toutes fort difficiles ; il y répondit sur-le-champ avec tant de bon sens , de pénétration et de finesse , qu'il excita l'étonnement des plus savants docteurs de l'université, des professeurs de médecine et de philosophie , lesquels ne pouvaient concevoir que, dans un homme attaqué d'une folie aussi caractérisée que celle de se croire en verre , pût se rencontrer une intelligence assez grande pour qu'il répondît à toute question avec justesse et avec esprit.

Sancho demanda qu'on, lui donnât quelque étui où il pût enfermer ce vase fragile de son corps , de peur qu'en mettant des vêtements étroits il ne se brisât les membres. On l'habilla donc d'une chemise très-ample et d'une large robe en laine brune , qu'il se mit sur les épaules avec de grandes précautions f et qu'il ceignit autour des reins avec une grosse corde de coton. Il resta les pieds nus , ne voulant mettre aucune chaussure, et la manière qu'il adopta pour qu'on lui donnât sa nourriture sans l'approcher , fut qu'on lui présentât , au bout d'une longue canne qu'il tenait à la main , un petit panier dans lequel on mettait quelques fruits crus ou cuits, suivant la saison. La viande ni le poisson n'étaient plus de son goût ; il ne buvait que dans les rivières ou les fontaines, en 7 puisant avec les mains. Quand il marchait dans les rues, c'était au beau milieu et en regardant les toits, dans la crainte qu'il ne tombât sur lui quelque tuile qui le mît en pièces. Pendant fl'été, il dormait dans les champs , à la belle étoile; pendant l'hiver, il demandait asile en quelque auberge et s'enfonçait dans le pailler jusqu'à la gorge, disant que c'était le lit le plus convenable et le plus sûr pour les*hommes de verre. Quand le tonnerre grondait , il tremblait de tous ses

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membres, se sauvait dans la campagne, et n'approchait plus de la ville que Torage ne fût passé.

Ses amis le tinrent quelque temps enfermé ; mais , voyant que sa malheureuse manie ne se passait point , ils résolurent de céder à son désir, qui était qu'on le laissât aller librement. En effet, on lui ouvrit la porte, et le pauvre insensé, qui avait lui-même changé son nom pour s'appeler le licencié Yidriera *, se mit à parcourir la ville, excitant la surprise et la pitié de tous ceux qui l'avaient connu. Bientôt les polissons l'entourèrent , attirés par la bizarrerie de son costume et de ses propos. Mais il les éloignait avec sa canne, et les priait de lui parler sans s'approcher trop ^près, parce qu'étant homme de verre, il était fragile au dernier point. Les polissons , qui sont bien la plus détestable engeance de ce monde, commencèrent, en dépit de ses prières et de ses avertissements, à lui jeter des chiffons et môme des pierres , pour voir s'il était bien de verre, comme il le disait. Alors le pauvre licencié poussait de tels cris et faisait de telles contorsions, que, par pitié , les personnes d'âge mûr grondaient et chassaient au besoin les polissons pour qu'ils le laissassent tranquille.

Mais Sancho trouva moyen de se déliver de leurs attaques d'une autre manière. Depuis qu'il avait recouvré la vie et perdu la raison , il était revenu aux habitudes de sa première enfance, et, de môme que dans son village de la Manche, dans la maison de ses parents, il ne parlait plus que par proverbes. C'est avec des proverbes qu'il répondait aux questions qui lui étaient faites, avec des proverbes qu'il donnait les conseils qui lui étaient demandés, et, comme il en savait plus que le commart' deur grec* lui-môme, jamais il ne restait court. Les proverbes

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