‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 31 sur 53 · Porte-enseigne · texte numérisé non relu

Porte-enseigne

DE SANGHO PANZA. ^

commencèrent à s'ébranler, et qu'il prit goût à cette vie, qui a pourtant la mort si près d'elle. Le capitaine, qui se nommait don Diego de Yaldivia, enchanté de la bonne mine et de l'esprit de Sancho, le pria instamment de raccompagner en Italie seulement par curiosité et pour voir ce pays fameux. Il lui offrit sa table, et même au besoin le drapeau de sa compa-. gnie, que Valferez àe^&ii quitter bientôt. C'était plus qu'il n'en fallait pour décider Sancho, lequel, faisant avec lui-même une courte délibération, reconnut qu'il serait boti de voir l'Italie, la Flandre et des pays nouveaux, puisque les longs voyages forment les hommes à l'expérience , et que les trois ou quatre années qu'il pouvait employer ainsi, ajoutées à ses vingt ans, ne faisaient pas un âge si avancé qu'il ne pût ensuite rieprendre ses études. Il répondit donc au capitaine qu'il l'ac- •compagnerait très-volontiers en Italie, mais à la condition de ne pas prendre rang sous le drapeau, afin de conserver toute sa liberté. Vainement le capitaine lui fit observer qu'il importait peu que son nom figurât sur les contrôles ; que, jouissant ainsi de la paye et des avantages attribués à la compagnie, il aurait, d'ailleurs, tous les congés qu'il voudrait obtenir. « Non pas, répondit Sancho; ce serait agir contre ma conscience et contre celle du seigneur capitaine ; j'aime mieux aller là libre qu'attaché. — Une conscience si scrupuleuse, reprit le capitaine, est plutôt de religieux que de soldat. Mais, passe ; qu'il en soit comme vous voudrez ; nous n'en restons pas moins bons amis. »

Us passèrent la nuit à Antequerà, et, peu de jours après, rencontrèrent la compagnie, qui, déjà formée, avait pris la route de Garthagène. Ils revinrent sur leurs pas avec elle. Sancho avait jeté, comme on dit, le froc aux orties ; il avait mis bas la souquenille noire, pour s'habiller en perroquet et porter un costume chamarré de toutes couleurs. Des nombreux livres qui le suivaient à Salamanque, il n'avait conservé que deux petits volumes, les Heures de la Vierge et un Garci- Iâso * sans commentaire, qu'il emportait dans ses deux poches. Ainsi équipé à la légère, plus en soldat qu'en lettré, Sancho suivit son ami le capitaine à Garthagène, où il arriva plus tôt

4. Garcilaso de la Yéga, que les Espagnols appellent le prince de leurs poêles, n'a laissé que trois églogues, deux élégies, une épttre, cinq can- "eionesti une quarantaine de sonnets. VL était militaire, et fut tué à l'âge de rente-trois ans.

qu'il n'aurait voulu, tant lui plaisait la vie d'étapes. Là, il prit passage sur une galère de la flotte de Naples, et après une assez rude traversée, après avoir essuyé deux tempêtes, dont Tune le jeta sur les côtes de Corse et l'autre le ramena en vue de Toulon, il entra enfin dans le port de Gênes la belle. San* tant à terre avec ses compagnons, le capitaine les mena faire une courte visite dans la première église qui se trouva sur leur chemin, et de là dans une hôtellerie de sa connaissancô, où, au milieu des joies d'un -long gaudeamus, ils oublièrent les tourmentes passées. Le bon Sancho s'étonna de tant de mets divers, de tant de vins fameux ; il admira aussi les blonds che* veux des Génoises, les nobles façons des hommes de ce pays, et surtout l'admirable aspect delà ville, dont les maisons semblent enchâs'sées dans les roches du sol , comme des diamants dans leurs montures d'or.

Dès le lendemain, la compagnie se mit en route pour le Piémont ; mais Sancho refusa de faire ce voyage, voulant aller par terre à Rome et à Naples, et revenir par Venise et Milan, avant de rejoindre le capitaine Yaldivia dans sa garnison, ou en Flandre, s'il y était envoyé! Deux jours après lui avoir fait ses adieux, Sancho prit la route de Florence, en passant par Lucques, ville petite, mais bien bâtie, où les Espagnols sont mieux vus et accueillis qu'en aucun autre endroit de l'Italie '. Florence lui plut beaucoup par l'agrément de son site, par sa propreté, ses somptueux édifices, sa fraîche rivière et le calme de ses rues. H y resta quatre jours, et se mit en route pour Rome, reine des cités et maltresse du monde. Il visita ses temples, adora ses reliques, admira sa pompe et sa grandeur ; et, de môme que par les griffes du lion l'on devine sa force et sa férocité, il comprit la grandeur de Rome par ses marbres brisés , ses statues mutilées , ses arcs abattus , ses thermes en ruine, ses riches portiques, ses vastes amphiûiéâtres, son fleuve fameux et sacré, qui toujours remplit ses bords et les sanctifie par les reliques innombrables des corps de martyrs dont il fut la sépulture, ses ponts qui semblent se regarder l'un l'autre, ses rues enfin que leurs noms mémorables, la via Appia, la Flaminia, la Julia, mettent au-dessus de toutes celles des autres cités du monde. Sancho n'admira

4 . Je crois devoir , bien que ce soit un hors-d'œurre , conserver les souvenirs fort courts que Cervantes trace ici de son séjour en Italie; ce sont des Jugements qui peuvent sembler curieux à notre époque.

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pas moins les montagnes qu'elle renferme en son sein, le Quirinal, le Vatican et les autres, dont les noms témoignent encore de la majesté du peuple romaia. Il remarqua aussi la pomp^du collège des cardinaux, la majesté du souverain pontife, le concours et la variété des gens qui se rendent là de toutes les régions. Après avoir fait la station des sept églises, après s*être - confessé au grand pénitencier et avoir baisé le pied du pape, chargé de chapelets et d'^^ntis Det, il prit le chemin de Naples, où bientôt, à Tadmiration que lui avait causée la vue de Rome, il ajouta celle que cause la vue de Naines, ville, Il son avis et à celui de tous ceux qui la visitent, la meilleure de l'Europe, ou plutôt du monde entier. De là il se rendit en Sicile, vit Païenne et Messine, a,dmirant la position de Tune et le port de l'autre, et trouvant que, par son abondance incroyable, cette tle mérite bien d'être nommée le grenier de l'Italie. De retour à Naples et à Rome, Sancho gagna Notre-Dame-de-Lorette , et visita son temple , où il ne put apercevoir ni murailles ni toitures, tant elles étaient couvertes de béquilles, de suaires, de chaînes, de chevelures, de membres en cire, de tableaux et de retables, qui rendaient là témoignage des innombrables grâces que Dieu avait répandues par TintercesBion de sa divine mère, laquelle voulut illustrer sa sainte image par une foule de miracles, en récompense de la dévotion que lui montrent ceux qui ornent de semblables tentures les murs de sa maison. Il vit aussi la chambre môme où se passa la plus haute et la plus importante ambassade dont furent jamais témoins les anges et tous les bienheureux habitants des demeures éternelles '. De là, s'embarquant au port d'Ancône, il descendit à Venise, ville unique avant la venue au monde de Christophe Colomb; mais, grâce au ciel et au grand Fernand Gortez, qui a conquis Mexico, Venise a trouvé sa pareille. Ces deux fameuses villes se ressemUent parleurs rues, qui sont des canaux; celle de l'Europe est Tadmirationi du monde ancien, celle d'Amérique, la merveille du nouveau monde. Sancho trouva que la richesse de Venise était infinie, son gouvernement sage, sa position inexpugnable, son abondance extrême, ses alentours charmants, qu'enfin tout son ensemble et chacune de ses parties étaient dignes de la renommée dont elle jouit dans l'unyirers entier, et qu'elle doit surtout à son fameux arsenal, où se fabriquent ses galères, et

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