‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 34 sur 53 · I . Gente du barrio · texte numérisé non relu

I . Gente du barrio

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zalès, et) la voyant toujours fermée , il lui prit fantaisie de savoir qui vivait dans ce cloître, si bien que, sa diligence aidant sa curiosité, il vint à bout de découvrir ce qu'il désirait; il sut rétrange humeur du vieillard, la beauté de sa femme et la manière qu'il avait prise de la garder. Tout cela alluma ches lui le désir d'essayer s'il ne serait pas possible d'emporter de force ou d'adresse une forteresse si bien défendue ; et, communiquant la chose à deux virales et à un maton de ses amis, ils résolurent de la mettre en œuvre. Pour de telles entreprises, jamais on ne manque de conseillers et d'aides. La difficulté était de trouver le moyen d'entreprendre une si hasardeuse prouesse. Us entrèrent plusieurs fois en conseil, et arrêtèrent enfin leur plan de campagne.

Loaïsa, c'est le notn du viroU^ feignit d'abord d'aller passer plusieurs jours hors de la ville pour échapper aux yeux de ses amis. Gela fait, il mit un caleçon de toile propre et une chemise blanche, et, par<<les8us,,des habits si troués, si rapiécés, qu'aucun mendiant de la ville n'en avait de plus misérables ; il s'enleva un peu de barbe qu'il avait, se couvrit un œil avec un emplâtre , se banda étroitement une jambe, et, s'appuyant sur deux béquilles, il se changea en un pauvre perclus, tel que le plus véritable estropié n'approchait pas de lui. Dans cet accoutrement, il venait chaque nuit, à l'heure de VAngelus, se mettre à la porte de la maison de Garrizalès , qui était déjà close, le vieux nègre, qu'on appelait Luis, restant enfermé entre les deux portes. Planté là , Loaïsa prenait une guitare passablement encrassée et veuve de quelques cordes; puis, comme il était un peu musicien, il se mettait à racler quelques chansons gaies et plaisantes , changeant sa voix pour ne pas être réconnu. Une fois en train , il défilait un chapelet de ro* piances moresques avec tant de grâce, que tous ceux qui passaient dans la rue s'arrêtaient pour l'écouter, et que, tant qu'il chantait, il avait autour de lui une galerie de polissons. Pour le nègre Luis, mettant l'oreille contre la porte, il restait comme accroché à la sérénade du faux mendiant, et il aurait volontiers donné un bras pour pouvoir ouvrir la porte et l'entendre plus à son aise : tant est grand le penchimt qu'ont les nègres à devenir musiciens. Quand Loa'isa voulait que son au« ditoirele laissât, il cessait de chanter, rengainait sa guitare^ et s'en aUait monté sur ses béquilles.

Quatre ou cinq fois il donna ainsi de la musique au nègre: car c'était pour lui seul qu'elle était faite, dans l'opinion que la

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première attaqae contre l'édifice de Garrizalès devait s'adresser à la sentinelle aTancée; et son idée se trouva juste. |în c£fek, que auit qu'il arrivaiit oonsne da oovkimui et cammençait à Aicoof der sa guitare» il s'aperçut que la nègre avait déjà pris eon poste; sdors, s't^iHPOchan^ du gond de la porte, il hii dit à voix basse: i Pour Dieul iuis^ serait-41 posaiMe de me doni^r un peu d'eau? je meurs de soif, et ne puis pas cliaiit<nr. -*- Hélas l noa, répondit le sègse ; car je n'ai paa la olaf da cette porte» et il n'y a pas un trou par où je puisse voua en passer. ^— - £t qui donc a la elef ? 4emanda Loaïsa. -** Mon maître, reprit le nègre , qui est rhomme k plus jalouji dtt aumde ; ets s'il savait que je parle maûitçnant à quelqu'un, œ serait la fin de ma vie. Mais qui étes-vous » vous qui me demander de l'eau? '^ Moi, répondit Loaïsa, je suiiT un pauvre estropié, q^ gagne ma vie en demandant l'aumône aux bonnes âmes pour l'aaiour de Dieu, et en même temps j'enseigtto à jouer de la guitare à quelques nègres et autres pauvres gens; }'ai déjà trois eseiaves de trois vemUevuitroi*^ auxquels j'ai si bien montré, qu'ils peuvent chanter et jouer dans Ijuekfue bal et dans quelque taverne que oe aoit; et ils ue l'ont, ma f(», bien payé, — ^ Je vous la payerai» bien mieux eneore, dit Luis, si je pouvais furendre leçon; mais oe n'est pas possible, paroe que mon maître^ en sortant le matiB^ f^nuiala poHe de la rue, et fait de même en rentrant, de fageoi que je reste emmuf^ffîé entre les deux portes. — ^Pardiettl Luis^ répondit Loaïsa, qjii aavait déjà le amu du nègre f si vous trouviez moyen àe me faire entrer quelques nuits, pour vernsdeanor leçon, en moins do quijsae jours je vous rendrais si babile sur la guïtare, que vous pourriez, sanabonte^ en jouer sizr la grande plaee. Il faut que tous sac^ies que j'ai le plus grand talent pour montrer; de plust }'aioi£L dire que Vous avez tesmeilleuifes dispositions, et^ ai j'en jufe par Torgatte de la voix, qui est doux et léminin, vous deves très^âen cbanter. *~ Je ne chante p&a trop mai , répondit le nè^ei; mais de quoi cela me sert41? je ne sais pas une seule chanson,, si ce n'est celle de l'Ëtoile de Vénus, et, celle qui dit i Sur la viirdure d'un pré, et tfae autre qu'on ekante^ présent : AtiSD ffrHks d'une fenêtre, la rmin aflâcè^e. •^ Tout Qsla n^est que dû vent, dit Loaïsa, au prit de celles que je pourrais voua apptendrè : car je sais toutes 1^ eban^

♦* Membre de U nmùDipibtér As Sèrfile, qu'oa ippslitt aiiiMi « tame de

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&9na du More Abindarradz , et celles de sa dame Xarifa, et 06lle$ qu'on Qbaotea\ir l'histoire du girand SQphi TomuAibeya, et celles de .la^ sarabande à la àijxM mode « qui sont teUes ^ qu'eUeia toaie»t pÀmer d'aite Vûèm^ dos Fort^ais; tout cela, Je renseigne par une telle méiMS», et ayeo tant de fs^Uit^f que, mèaie en ne tous dooiiant paa grande bâte d'aj^^ndre, YOttft ix'attrex pa» mangé trois ou quatre œuids dt self qu^ vous TOUS troytveres musi^mi fait et partait ea toutr gcopire de guitare. » .

A œs notS) le nègre soupira e% dit : c Que me sert tout cela, si- je ne sais coimmwt ¥ous faire entrer dans la maison ? — Il y a un bon moyen, répondit Loaîsa; tâcbea de prendre un moçaent ]^& clefs à votre maître : je vous doimerai un morceau de cire où vous en imprimerez les gardes , et, pour l'amitié que vous m'i|àspire2, je ferai faire des clefs semblables par un s^rurier de mes amis; de cette manière, je pourrai entrer la nuit cb^ vous et vous enseigner mi^ux que le Preste-Jean Ses Indes. Ce serait vraiment grand dommage qu'une voiji comme la vôtre se perdît faute du secours de la guitaxe ; car je veiiix que vous sachiez» mon frère l^uis, que la meilleure voix du monde perd la moitié d^ son prixt si ellei n'est accompagnée de quelque iaatrumen;t^ oommo un^ guitaret un clavecin, un drgue ou une barpe ; mais celui qui oon vient le mieux à vQtdpe Yoix est la guitare r c^nune étant le plus fa^ilei et h ittoins eoûAeitt des instruments^ -- Tout cela est bel et bon, leprit le nègre^ mais c'esit impossible^ car jamais les clefs ne sont ett m^n pouvoir. Mon maître ne les Ucbe pas un moment du jour» et, de nuitr» eUesr donnent sous so» oreiller. — lEii bie^l Luis » faisons autre chose,, dit Loaisa, si toutefois vous avez l'envie d'être musioÂen consommé : car autremient} i\ est inutile que je me Cattguoi k vous donner des conseils. — Cornmentt si j'en ai l'envie I répliqua Luis ; elle est si grande^ qu'il n'y a rien quj^ je no {ass^ de possible, pourvu qu'e» éobang^ je aorte de vos maina mumcien* — S'il en est ainsi « reprit l'autre, je vous pasaevai par-dieasouala porte^ ce qiii sera facile 001 ôtant v(ft peu. de terre autonr du gond, des^ tenailles et un iaarteaue; avoc leur aîàe^ vo«ia pourrez» peicdantl&nuit,r ^over ais(émentles ^ua de la serrure; ensuite nous remettrons taipku(|iie avec la même facllitév. de xpaaièroi qu'on ne puisse voir qu'elle ait été diieiouéer; et <|uand je serai dedans, enlenné dans votr(9 grimier, je mettrai tant d'ai?deur^ ht la besogne, que vt>ua vçioto bien plus quç.je n'ai promis,, pouf l'boiin«Uir d^

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ma personne et Taccroissement de ros mérites. Quant à notre nourriture, n'en aye& auoon souci; j'apporterai des TÎTres qui nous dureront, à tous deux, plus de huit jours : car j'ai des écoliers et des amis qui ne me laisseront manquer de rien. — Ohl reprit le nègre, ce n'est pas de la mangeaiUe qu'il faut nous inquiéter ; ayec la ration que me donne mon mattre, et les restes que me donnent les esclayes , il j aurait à dîner pour deux autres bouches. Yiennent donc ce marteau et ces tenailles que vous dites , je ferai près du gond un trou pour les passer, et je le remplirai de terre ensuite ; et, quand même je donnerais quelques mauyais coups en ôtant la serrure, mon mattre dort si loin de cette porte, que ce serait un miracle ou un grand malheur qu'il les entendit. — Eh bien I à la grftce de Dieu, dit Loalsa; d'ici à deux jours. Luis, tous aurez tout ce qui est nécessaire pour mettre à exécution notre vertueux projet; et prenez garde de ne pas manger des choses échauffantes : elles ne sont d'aucun profit et nuisent à la voix. — Ma foi, répondit le nègre, rien ne m'enroue tant que le vin ; mais je ne m'en passerais pas pour toutes les yoix que possède le monde. — Je ne dis pas cela, reprit Loaïsa; et que Dieu m'en présenrel Buyez, mon fils Luis, burez, et* grand bien tous tasse 1 jamais le vin pris stoc mesure n'a fait de mal à personne. — Je le bois ayec mesure, en effet, répondit le nègre ; j'ai là une jarre qui tient tout juste trois pintes. Les esclayes me la remplissent tous les jours, sans que mon maître le sache, et le mattre d'hôtel m'apporte en cachette une petite outre de six pintes, qui supplée à l'insuffisance de la jarre. — - En vérité 1 reprit Loaïsa, que Dieu me donne une vie si raisonnable 1 car gùrge brûlante ni ne grogne m ne chante, — Maintenant, dit le nègre, allez avec Dieu, et ne manquez pas de venir chanter ici les nuits que vous terderez à m'apporter ce qu'il faut pour vous mettre céans : car je me mange les doigts d'impatience de les Toir sur les cordes de la guitare. — Comment I si je Tiendrai? répondit Loaïsa , et même avec des chansons nouvelles. — C'est ce que je demande, dit Luis ; et maintenant, chantez-moi quelque chose , pour que j'aille tne coucher avec plaisir. Et, quant au prix des leçons, sachez, seigneur pauvre, que je vous payerai mieux qu'un riche. ^ Je ne tiens pas à cela, dit Loaïsa : comme je vous montrerai , vous mé payerez; et maintenant, écoutez cette UmadiUa, en attendant que je tous fasse Toir des miracles. — Bien Tolontiers, » répondit le nègre; et, finissant cette longue causerie, Loaïsa

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chanta une chanson hadine qui mit le nègre de si honne humeur, qu'il ne rêvait plus qu'à voir la porte s'ouvrir.

A peine Loaïsa eut-il quitté son poste, qu'avec plus de légèreté que n'en promettaient ses béquilles , il alla rendre compte à ses amis du bon commencement de son entreprise , augure de la bonne fin qu'il en attendait , et leur conta ce qu'il avait concerté avec le nègre. Ceux-ci se procurèrent le lendemain des instruments propres à'briser toute espèce de clous comme s'ils fussent de bois. Le virote ne manqua pas d'aller donner au nègre sa sérénade habituelle , et le nègre ne manqua pas davantage de faire sous la porte un trou par où son professeur pût lui donner les tenailles et le marteau. La seconde nuit, Loaïsa lui passa ces instruments, et Luis, essayant ses forces , se trouva bientôt avec les clous arrachés et la serrure dans la main. Il ouvrit la porte, et recueillit son Orphée. Quand il le vit avec ses deux béquilles, si déguenillé, et la jambe si entortillée, il resta tout surpris. Loaïsa ne portait plus d'emplâtre sur l'œil, chose devenue inutile; dès qu'il entra , il embrassa son cher disciple , le baisa au visage , et lui mit aussitôt dans les mains une grande outre de vin vieux, une caisse de conserves, et d'autres- mets sucrés dont il avait empli sa besace ; puis , jetant ses béquilles , comme s'il n'eût eu aucun mal, il se mit à faire des cabrioles, de quoi le nègre s'étonna bien davantage encore, Loaïsa lui dit : c Sachez , mon frère Luis , que , si je suis boiteux et estropié , ce n'est point par maladie , mais par adresse, et que je gagne ainsi ma vie, en demandant la charité pour l'amour de Dieu. Avec l'aide de mon industrie et de ma musique, je passe la meilleure vie de ce monde, dans lequel, sans un peu de ruse et de fourberie , on serait condamné à mourir de faim. C'est ce que vous verrez pendant le cours de notre amitié. — Nous verrons, dit le nègre; mais d'abord occupons-nous de remettre la serrure , pour qu'on n'aperçoive pas son déplacement. — Volontiers, > dit Loaïsa ; et, tirant des clous de sa besace, il reposa la serrure aussi bien qu'elle était avant, ce qui réjouit infiniment le nègre. Loaisa , montant alors dans le fenil , s'y accommoda du mieux qu'il put. Luis alluma une torche en cire, et, sans attendre davantage , Loaïsa prit sa guitare dont il joua tout bas, mais de manière à ravir le nègre, qui était tout hors de lui en l'écoutant. Après un petit concert , le maître servit une collation au disciple, et , bien que ce ne fût que de sucreries, celui-ci caressa l'outre à tant de reprises qu'elle lui

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enleva le peu de raison qtie lui avait laissé la musique. Le repas fait, la leçon commença. Mais, comme le pauvre nègre avait quatre doigts de vin par-dessus la cervelle , il ne pouvait pas trouver les touches. Cependant Loaïsa lui persuada qu'il savait au inoins deux airs , et ce qu'il y a de bon , c'est que l'autre le crut , et qu'il ne fit autre chose toute la nuit que de gratter sur une guitare fausse et sans cordes. Ils dormirent un peu le matin. Vers les six heures , Garrizalès descendit , ouvrit la porte de la cour, puis celle de la rue , et attendit le maître d'hôtel , qui vint quelques moments après , mit les provisions dans le tour, et s'en alla. Garrizalès appela le nègre pour qu'il vînt prendre sa ration et l'orge de sa mule ; après quoi le vieillard sortit , laissant les deux portes bien fermées, mais sans s'être aperçu de ce qu'on avait fait à celle de la rue , ce qui réjouit fort le professeur et l'écolier. A peine le mattre du logis eut-il tourné les talons , que le nègre empoi^a sa guitare, et se mit à jouer.de telle façon que toutes les servantes l'entendirent , et vinrent le questionner par le tour, c Qu'est-ce que cela. Luis? Depuis quand as-tu cette guitare , et qui te l'a donnée T — Qui me l'a donnée T répondit Luis ; le plus grand musicien qu'il y ait au monde , celui ^ui me montrera en moins de six jours plus de six cents airs. — Où est ce musicien? demanda la duègne. — Pas loin d'ici, répondit le nègre, et, si ce n'était la crainte que j'ai de notre seigneur, je vous le montrerais peut-être , et, par ma foi ! vous seriez bien aises de le voir. — Mais où peut-il être pour que nous puissions le voir, répliqua la duègne , si jamais autre homme que notre maître n'est entré dans cette maison? — G'e*st bon , c'est bon , reprit le nègre; je ne veux rien vous dire de plus, jusqu'à ce que vous voyiez tout ce qu'il m'apprendra, en aussi peu de temps que je vous l'ai dit. — Par ma foi ! dit la duègne , ce doit être quelque démon qui te montrera , car je ne sais qui pourrait faire si vite un musicien de toi. — Diable ou non, reprit le nègre, vous l'entendrez, et vous le verrez quelque jour. — Mais cela né peut être , dit une autre fille , puisque nous n'avons pas une seule fenêtre sur la rue pour voir ou pour entendre quelqu'un. — G'est égal, répondit le nègre; il y a remède à tout, si ce n'est à la mort, et d'ailleurs, si vous saviez, ou si vous vouliez vous taire.... — Oh ! oui , nous nous tairons , mon frère Luis , s'écria une des esclaves; nous nous tairons comme si nous étions muettes. Je te promets , cher ami , que je me meurs

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pour entjsndre une belle voix : car , depuis que nous sommes enterrées dans ces murailles , nous n'ayons pas entendu seulement le chant des oiseaux. »

Tous ces propos, Loaïsa les écoutait avec un plaisir infini , trouvant qu'ils allaient droit à son but, et qu'une bonne étoile dirigeait tout à la mesure de sa volonté. Les servantes s'en allèrent,* après que le nègre leur eut promis qu'un beau jour , quand elles y penseraient le moins , il les appellerait pour leur faire entendre un délicieux chanteur ; puis, dans la crainte que son maître ne rentrât et ne le surprît causant avec elles, il revint s'enfermer dans son bouge. Il aurait bien voulu prendre leçon : mais il n'osait jouer de jour, de peur que son maître ne l'entendît. Celui-ci rentra peu de temps après , et , fermant toutes les portes selon son usage , se barricada dans sa maison. Lorsqu'on vint, dans la journée, donner au nègre son dîner par le tour , il dit à une négresse qui le lui apportait , que , cette nuit , quand dormirait son maître , elles descendissent toutes sans faute 'au tour, pour entendre la voix qu'il leur avait promise. Il est vrai qu'avant de parler ainsi il avait instamment supplié son professeur de vouloir bien chanter et jouer ce soir-là près du tour, afin qu'il pût remplir la promesse qu'il avait faite aux servantes de leur donner le concert d'une voix parfaite , assurant au chanteur qu'il serait comblé par elles de chatteries et de présents. Celui-ci se fit un peu prier avant de consentir à ce qu'il grillait de faire ; mais enfin il répondit qu'il ferait ce que désirait son disciple , mais seulement pour lui faire plaisir, et sans nul intérêt. Le nègre l'embrassa et lui donna un baiser sur la joue , en signe de la joie que lui causait ]a faveur promise ; et, ce jour-là, ce fut lui qui donna à dîner à Loaïsa , lequel dîna aussi bien qu'il l'eût fait dans sa maison , et peut-être mieux. .

La nuit vint enfin et, vers minuit, on entendit dans le tour quelque bruit de voix qui appelaient tout bas. Luis comprit aussitôt que la bande était arrivée ; il appela son maître , et tous deux descendirent du grenier avec la guitare remontée et bien d'accord. Luis demanda : cQui êtes- vous? et combien êtes-vous pour entendre? — Toutes, répondit-on, excepté notre maîtresse, qui reste couchée avec son mari. > Cette réponse contraria Loaïsa ; mais cependant , voulant poursuivre son dessein et contenter son disciple, il se mit à jouera demivoix de si jolis airs sur sa guitare , qu'il jeta dans la même admiration et le nègre et le troupeau de femmes qui l'écou-

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taient. Mais comment dire ce qu'elles éprouvèrent quand elles entendirent jouer le fameux Pesame de ello , et Tair infernal de la sarabande , alors tout nouveau en Espagne ? Il n'y eut vieille qui ne se mit en branle , ni jeune qui ne se rompît les reins, et tout cela dans le plus grand silence , avec des senti* nelles placées pour avertir, si le vieillard venait à s'éveiller, Loaïsa leur chanta aussi quelques couplets de séguidillas, ce qui acheva de ravir ses paroissiennes, lesquelles supplièrent le nègre de leur dire quel était ce miraculeux musicien. Luis répondit que c'était un pauvre mendiant, le plus galant et le plus gentilhomme qu'il y eût dans toute la gueuserie de Séville. Elles le prièrent alors de faire en sorte qu'elles le vissent, et surtout de le garder quinze jours à la maison, promettant de le traiter et de le régaler à bouche que veux-tu. Elles demandèrent aussi quel moyen il avait employé pour l'introduire dans la maison. A cela lé nègre ne répondit pas un mot; mais^ quant au surplus, il leur dit que, pour le voir , elles n'avaient qu'à faire dans le tour un petit trou qu'elles boucheraient ensuite avec de la cire , et que de garder le chanteur à la maison , il en faisait sa propre affaire. Loaïsa leur parla aussi, et leur offrit ses services en termes si courtois, si bien choisis, qu'elles reconnurent aussitôt que ces propos ne pouvaient sortir de la bouche d'un pauvre mendiant. Elles l'engagèrent à revenir la nuit suivante au même endroit, promettant de décider leur maîtresse avenir l'entendre, malgré le sommeil léger de son mari , qui dormait si peu , non de vieillesse, mais dejalousie. Loaïsa leur répondit que, si elles avaient envie de l'entendre sans aucune crainte du vieillard , il leur donnerait une poudre à jeter dans son vin, qui le ferait dormir plus que le temps ordinaire , et d'un profond sommeil, c Oh 1 bon Jésus 1 s'écria l'une des filles , si cela était vrai , quelle bonne fortune nous serait arrivée par la porte , sans le savoir et sans le mériter! Ce ne serait pas une pou'dre de sommeil pour lui, mais une poudre de vie pour nous toutes , et sixrtout pour ma pauvre maîtresse Léonor, sa femme, qu'il ne laisse ni au soleil ni à l'ombre, et qu'il ne perd pas de vue un moment. Ahl seigneur de mon âme, apportez vite cette pou* dre, et que Dieu vous rende tout le bien que vous désirez. Allez vite , apportez-la ; moi , je m'offre à la mêler dans le vin et à être l'échanson ; et plaise à Dieu que le vieux s'endorme pour trois jours entiers avec leurs trois nuits ! ce serait nous donner le même temps des joies du paradis. — Eh bien 1 dit

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Loaïsa, je tous apporterai cette poudre; elle est telle qu'elle ne fait d'autre mal à celui qui la prend que de le faire dormir comme un mort, j Toutes ensemble le supplièrent de l'apporter au plus vite, et, après être convenues qu'elles feraient un trou dans le tour avec une yrille et amèneraient leur mattresse pour qu'elle pût le voir et l'entendre , elles prirent congé du musicien. Quoiqu'on fût presque au point du jour, le nègre voulut prendre sa leçon, et Loaïsa la lui donna, en l'assurant qu'il n'y avait pas, dans tous ses écoliers, de plus fine oreille .que la sienne ; et le pauvre nègre ne savait et ne sut de sa vie faire un croisé.

Les amis de Loaïsa avaient soin de venir chaque nuit écou* ter à la porte de la rue , pour savoir s'il avait quelque chose à leur dire ou à leur demander. Au signal dont ils étaient convenus, Loaïsâ reconnut qu'ils étaient à la porte, et, par le trou du gond , après leur avoir appris brièvement le bon état de son affaire, il les pria instamment de lui trouver quelque^ drogue somnifère bonne à donner à Carrizalès , ,ayant ouï dire qu'il y avait une poudre à cet usage. Ils répondirent que , par le moyen d'un médecin de leurs amis , ils se procureraient le meilleur remède qu'il y eût dans ce genre, si toutefois il y en avait ; et l'exhortant à pousser jusqu'au bout son entreprise , après lui avoir promis de revenir la huit suivante munis de toutes les provisions nécessaires, ils s'éloignèrent en toute hâte.

La nuit vint, et la troupe de colombes accourut à l'appeau de la guitare. Avec elles venaient la simple . Léonor, tout effrayée, toute tremblante que son mari ne s'éveillât. Vainement, agitée de cette crainte , elle avait voulu résister : tant de choses lui dirent ses femmes , et surtout la duègne , sur le charme de la musique et la bonne mine du musicien, qu'elles louaient sans l'avoir vu, et mettaient au-dessus d'Absalon et d'Orphée, que la pauvre damé, persuadée et vaincue, se laissa aller à fair« ce qu'elle n'aurait jamais pensé d'elle-même. La première chose qu'elles firent en arrivant au tour, fut de le percer avec une vrille pour voir enfin le musicien. Celui-ci n'était déjà plus en habit de pauvre, mais Sivec de grands hauts-de- chausse de taffetas jaune , larges à la mode des marins, un pourpoint de même étoffe, garni de tresses d'or, une toque de satin de même couleur, et un col empesé , à grandes pointes de dentelles. 11 avait eu soin de pourvoir sa besace de tous ces objets, pensant qu'il pourrait bien se voir dans le cas de changer de toilette. Loaïsa était jeune, de belle taille et d'a«

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gréable visage ; et, comme il y avait si longtemps que toutes ces pauvres femmes avaient la vue faite à ne voir que leur vieux maître , il leur sembla qu'elles avalent un ange du ciel devant les yeux. L'une se mettait au trou pour le regarder, puis une autre après ; et, pour qu'elles le pussent mieux voir, le nègre éclairait son midtre en lui promenant la torche de cire du haut en bas sur le corps. Quand elles l'eurent toutes bien vu, même les négresses, Loaïsa prit sa guitare, et chanta cette nuit si merveilleusement, qu'il les laissa toutes, les vieilles comme les jeunes , daqs la surprise et l'admiration. Aussi prièrent-elles le nègre d'imaginer un moyen de le faire entrer tout à fait dans la maison, afin qu'elles pussent le voir et l'entendre de plus près, non à la dérobée, par le trou d'une aiguille, et sans la crainte de leur' maître, qui pouvait les surprendre à la sourdine et le vol dans la main ; chose qui n'arriverait point , si on le tenait caché dans l'intérieur du logis,

A cela leur maîtresse s'opposa formellement, disant qu'on ne songeât point à une pareille extravagance, dont elle aurait un regret mortel, et que d'ailleurs, de là , chacune pouvait voir et entendre le musicien en toute sûreté et sans danger de son honneur, c Son honneur 1 s'écria la duègne ; bah 1 le roi en a bien assez. Restez , madame, tant qu'il vous plaira , enfermée avec votre Mathusalem , et laisse^^nous nous divertir à notre guise. D'autant plus que ce jeune seigneur paraît si honnête, qu'il ne voudra rien de plus de nous autres que ce que nous voudrons nous-mêmes. — Oh i mesdames, dit aussitôt Loaïsa, je ne suis venu ici qu'avec l'intention de servir toutes Vos Grâces de mon âme et de mon sang, par compassion de votre réclusion inouïe et des belles années que vous perdez dans une vie semblable. Par la vie de mon père, je suis un homme si simple, si doux, si obéissant et de si bonne pâte, que je ne ferai rien que ce qu'on m'ordonnera. Et si quelqu'une de vous me dit : < Maîc tre , asseyez-vous ici ; maître , promenez- vous là , tournez , c passez ^ arrêtez , » j'obéirai aussitôt comme le phis docile et le inieux dressé de tous les chiens qui sautent pour le roi de France. — S'il en est ainsi , dit l'innocente Léonor , quel moyen prendrons-nous pour faire entrer céans ce seigneur professeur ? — Un fort bon , répondit Loaïsa ; tâchez entre vous toutes de prendre sur la cire l'empreinte de la clef de cette porte du milieu, et je me charge d'en faire venir une pour la nuit prochaine, bonne à notre service. — Avec cette clef, dit une des

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filles, on a toutes celles de la maison , car c'est lepasse-partout. — Ce n'en sera que mieux , reprit Loaïsa. — Sans doute , dit Léonor ; mais, avant tout , le seigneur doit jurer qu'une fois dedans , il ne fera rien autre chose que de chanter et de jouer ce qu'on lui demandera, et qu'il restera bien caché et bien tranquille dans l'endroit où nous le mettrons. — Oui, je le jure, dit aussitôt Loaïsa. — Ce serment ne vaut rien, répondit Léonor; il faut qu'il jure par la vie de son père, et en baisant la croix, de manière que nous le voyions toutes. — Je le jure par la vie de mon père, dit Loaïsa, et par ce signa de la croix que je baise avec ma bouche indigne. > Et faisant, en effet, une croix avec deux doigts, il la baisa à trois reprises. Cela fait, une autre fille ajouta : « Surtout, seigneur, n'oubliez pas la poudre , car c'est le tu autem de toute l'affaire. »

Ainsi se termina la conversation de cette nuit, et tout le monde s'en alla, enchanté de la convention. Le sort, qui menait de bleu en mieux les affaires de Loaïsa, amena justement. à la même heure, qui était la seconde après minuit, ses amis dans la rue. Ceux-ci, donnant le signal accoutumé, qui était de jouer d'un cor de Paris, appelèrent Loaïsa, lequel leur rendit compte de l'état de son entreprise, leur demanda la poudre ou- tout autre narcotique qui devait endormir Carrizalès, et les avertit qu'ils auraient à lui procurer une clef. Les amis répondirent qu'ils apporteraient, non une poudre, mais un onguent, dont il suffisait de frotter le pouls et les tempes à quelqu'un pour lui procurer un si profond sommeil, qu'il ne s'en éveillerait pas de deux jours, à moins qu'on ne lui lavât avec du vinaigre les parties graissées; ils ajoutèrent que, dès qu'ils auraient l'empreinte en cire, ils se procureraient la clef sur-le-champ. Ses amis partis, Loaïsa dormit avec le nègre le reste de la nuit, et attendit impatiemment que l'autre nuit vînt , pour voir si l'on accomplirait la promesse de là clef. Et, bien que le temps semble pesant et paresseux à ceux qui attendent qu'il passe, il joute néanmoins de vitesse avec la pensée elle-même, et leur amène bientôt le terme attendu, car jamais il ne s'arrête ni ne se repose.

La nuit arriva donc, et l'heure habituelle pour accourir au tour, où furent bientôt rendues toutes les femmes de la maison, grandes et petites, blanches et noires, car elles avaient toutes le même désir de tenir dans leur sérail le seigneur musicien. Mais Léonor ne vint point ; et, quand Loaïsa s'informa d'elle, on lui répondit qu'elle était couchée avec son mari, le-

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quel, avant de s'endormir, fermait en dedans la porte de sa chambre, et mettait la clef sous son traversin ; mais que kur maîtresse avait dit que, dès que le vieux s'endormirait, elle ferait ei^^orte de tirer la clef pour en prendre l'empreinte sur de la cire molle qu'elle avait préparée, et qu'on pourrait l'aller chercher dans peu d'instants par la chatière. Loaïsa resta stupéfait des précautions du vieillard ; mais pourtant il ne perdit ni le désir ni l'espérance. En ce moment, le cor de Paris se fit entendre ; il accourut à l'autre porte , et trouva ses amis qui lui donnèrent une petite fiole de l'onguent dont ils lui avaient appris la propriété. Loaïsa prit la fiole, leur dit d'attendre un peu pour qu'il leur donnât l'empreinte de la c)ef, et, revenant au tour, il dit à la duègne , qui montrait plus que toute autre l'envie de le faire entrer, qu'elle portât ce baume à sa maîtresse, pour que celle-ci, quand elle en connaîtrait l'usage et la vertu, fît en sorte d'en frotter tout doucement son mari, et qu'alors on verrait des merveilles.

La duègne obéit, et, quand elle arriva à la chatière, elle trouva Léonor qui l'attendait, étendue de tout son long sur le plancher, et le nez au trou du chat. La duègne s'approcha, s'étendit de la même façon, et, mettant la bouche à l'oreille de sa maîtresse, elle lui dit à voix basse qu'elle apportait l'onguent, et lui expliqua la manière de s'en servir. L'autre prit la fiole , et dit à la duègne qu'il lui avait été impossible de prendre la clef à son mari , parce qu'au lieu de la mettre, comme d'habitude, sous son oreiller, il l'avait cachée entre les deux matelas, et sous le milieu de son corps, c Mais, ajouta-t-elle, dites au maître que, si son ongaent agit comme il le promet, on aura facilement la clef toutes les fois qu'elle sera nécessaire, et sans qu'il soit besoin d'en prendre la figure en cire. Allez' vite lui porter ma réponse , et revenez voir si l'onguent opère, car j'entends tout de suite, tout de suite, en frotter mon mari. > La duègne descendit porter le message à maître Loaïsa, lequel renvoya ses amis qui attendaient encore la clef.

Tout émue, toute tremblante, et rétenant le souffle de sa bouche , Léonor alla graisser les deux pou)^ de son jaloux mari ; puis elle lui graissa les deux narines, et comme, pendant cette opération, il remua tout à coup la tête, elle resta glacée de crainte, croyant qu'il la prenait sur le fait. Enfin, du mieux qu'elle put, elle acheva de le frotter dans tous les endroits nécessaires, ce qui fut la même chose que de l'embau-

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mer pour la sépulture. Il se passa peu de temps avant que le narcotique donnât des preuves de sa vertu, car le vieillard se mit bientôt à pousser de si formidables ronflements qu'on les aurait entendus de la rue : piusique plus douce encore aux oreilles de sa femme que celle du maître de son nègrec Léonor, toujours doutant de son succès, s'approcha de lui, et le secoua un peu pour voir s'il dormait bien, puis un peu pks, puis un peu plus encore; à la fin, s'enhardissant, elle le retourna d'un côté sur l'autre, sans qu'il s'éveillât. Voyant cela, elle s'en fut à* la chatière de la porte, et, d'une voix aussi basse que la première fois, elle appela la duègne qui l'attendait là. c Bonne nouvelle, ma sœur I lui dit-elle ; Carrizalès dort comme an mort. — Eh bien ! madame, s'écria la duègne, qu'attendezvous pour prendre la clef? pensez donc que le musicien l'attend depuis plus d'une heure. — Allons , ma sœur, répondit Léonor, je vais la chercher. > En effet, s'approchant du lit, elle mit la main entre les deux matelas, et en tira la clef sans que le vieillard s'en aperçût. Quand elle la tint dans sa main, elle se mit à sauter de joie, courut ouvrir la porte, et présenta cette clef bienheureuse à la duègne, qui se pâma d'aise en la recevant, c Maintenant, dit Léonor, il faut aller ouvrir au musicien et l'amener dans la galerie, car je n'ose pas bouger d'ici, crainte de ce qui peut arriver. Mais avant toute chose, il faut lui fairo ratifier et prêter de nouveau son serment de ne rien faire que ce qu'on lui ordonnera; et, s'il refuse de le répéter et de le confirmer, il ne faut lui ouvrir en aucune façon. — Ainsi sera, dit la duègne : et, par ma foil il n'entrera qu'après avoir juré et parjuré, et baisé la croix six fois. — Ne mets point de tarif, reprit Léonor; qu'il la baise, et que ce soit autant de fois qu'il voudra. Mais aie soin de le faire jurer par la vie de ses parents, et par tout ce qu'il aime bien. Après cela, nous serons tranquilles, et nous pourrons nous rassasier de l'entendre jouer et chanter; ce qu'il fait, sur mon âme, fort délicatement. Cours à présent, et te dépêche; que la nuit ne se passe pas en paroles. »

La bonne duègne retroussa ses jupes, et, d'une seule traite, arriva jusqu'au tour, où l'attendaient toute les femelles de la maison. Quand elles la virent agitant la plef dans sa main, leur joie fut si grande, qu'elles la prirent en rond, et l'emportèrent comme un doyen d'Université , en criant : Vivat ! vivat! Ce fut un redoublement, quand elle leur dit qu'il n'y avait nul besoin de contrefaire la clef, puisque le vieux dor-

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mai't si fort avec l'onguent dont il était graissé, qu'on pourrait la lui prendre toutes les fois qu'on en aurait enyie. c Ëh bien doncl s'écria l'une des filles , ouvrez cette porte, et faites entrer ce cavalier, qui s'ennuie d'attendre, et donnons»nous ^e la musique à cœur joie; il n'y a plus rien à voir ni rien à prévoir. — Si fait, si fait , reprit la duègne ; il y a quelque chose à voir : c'est de lui faire prêter serment, comme la nuit dernière. — Il est si bon, dit une des esclaves, qu'il prêtera tous ceux que nous voudrons. »

La duègne mit alors la clef dans la serrure, et, tenant la porte entr'ouverte , appela Loaïsa, qui avait tout entendu par l'ouverture du tour, et qui , s'approchant de la porte , voulut entrer tout d'un coup ; mais la duègne le retint, en lui mettant la main sur la poitrine, et lui dit : c Apprenez, mon cher seigneur, et je le jure sur ma conscience et sur le nom de Dieu, que nous toutes qui vivons enfermées dans les limites de cette maison, nous sommes vierges comme les mères qui nous ont mises au monde , excepté toutefois ma maîtresse. lËt moi, qui dois paraître avoir bien quarante ans, quoique je n'en aie pas trente, puisqu'il s'en manque deux mois et demi, je le suis aussi, miséricorde l et, si je parais vieille, c'est que les peines et les chagrins ont bientôt mis un zéro aux années, si ce n'est deux, quand l'envie leur en prend. El cela étant, il ne serait ni juste ni raisonnable que nous payassions trois ou quatre chansonnettes au prix de toute la virginité qu'enferme cette maison : car, jusqu'à cette négresse , qui s'appelle Guiomar, tout est vierge ici. Ainsi donc, seigneur de mon cœur, avant d'entrer dans notre royaume , Votre Grâce prêtera un solennel serment de ne faire autre chose que ce que nous prescrirons; et, s'il vous parait que c'est beaucoup exiger de votre p'art, considérez que c'est beaucoup plus aventurer de la nôtre ; et d'ailleurs, si vous venez avec de bonnes intentions, vous devez jurer sans regret : le bon payeur ne refuse pas de gages. — Bien et très-bien dit, s'écria l'une des filles; dame Mari-Alonzo a parlé en personne discrète et qui sait son monde. Si le seigneur ne veut pas jurer, qu'il n'entre point ici. — Moi, dit la" négresse Guiomar, qui ne se piquait pas de grande finesse, jure ou non jure, être égal. Comme le diable , lui jurer, lui entrer, lui tout oublier. > C'était avec le plus grand sérieux que Loa'isa avait écouté la harangue de dame Mari-Alonzo, et ce fut avec la plus imposante gravité qu'il répondit : c Certes, mesdames, chères sœurs et compagnes» jamais mon intention

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ne fut, n'est et ne sera autre que de yous donner plaisir et satisfaction en tout ce que mes forces peuvelit atteindre. Aussi le serment que yous me demandez ne me fera-t-il pas broncher; mais j'aurais voulu que vous eussiez plus de confiance en ma simple parole : car, donnée par un homme de ma sorte, c'était la même chose qu'une obligation passée en force de chose jugée, et je veux que vous sachiez que sous un mauvais manteau est d'ordinaire un bon buveur. Mais, pour que vous soyez toutes bien assurées de la droiture de mes intentions, je me décide à jurer en bon catholique et en honnête homme. Ainsi donc, je jure par la plus formidable efficacité, dans toute sa sainteté et plénitude, par les entrées et les sorties du saint mont' Liban, et par tout ce que renferme dans sa préface la véridiquè histoire de Gharlemagne, y compris la mort du géant FJer-à-Bras, de ne passer ni outre-passer le serment que je fais, ni les commandements de la plus petite et de la plus chétive de ces dames, sous, peine, si je fais ou veux faire autre chose , de la voir, dès* à présent pour alors, et dès alors pour à présent, déclarer nulle et non avenue, j

n en arrivait là de son serment, le bon Xoaïsa, quand une des filles, qui l'avait écouté avec la plus grande attention^ s'écria en jetant un grand cri : c Yoilà, j'imagine, un serment fait pour attendrir les pierres ; que le ciel me damne si je veux que tu jures davantage : car, seulement avec ce que tu as déjà juré, tu entrerais dans la caverne de Cabra I 9 Et le prenant par ses chausses, elle le tira dedans. Les autres l'entourèreht aussitôt, et l'une d'elles accourut annoncer la nouvelle à sa maîtresse, qui guettait encore le sommeil de son mari. Quand la messagère lui dit que le musicien était déjà dans l'escalier, elle se réjouit et se troubla tout à la fois, et demanda vite s'il avait juré. « Certainement, répondit l'autre , et avec la plus étrange formule de serment que j'aie entendue dans toute ma vie. — Bon I s'écria Léonor, s'il a juré , nous le tenons. Oh I que j'étais bien avisée en exigeant qu'il jurât ! »

En ce moment toute la troupe arriva , le musicien au milieu, éclairée par le nègre ef G-uiomar la négresse. Dès que Loaïsa vit Léonor, il voulut se jeter à ses genoux pour lui baiser les mains ; elle, sans parler et par signe , le fit aussitôt relever. Toutes les autres restaient comme muettes, n'osant dire mot, dans la crainte que leur maître ne les entendît. Voyant cela, Loaïsa leur dit qu'elles pouvaient parler tout haut, puisque l'onguent dont leur maître était frotté avait une

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telle yertu , que , sauf d'ôter la vie , il rendait un homme comme un mort. — Je le crois bien, dit Léonor : car, s'il n'en était pas ainsi, mon mari se serait déjà éveillé vingt fois, tant ses infirmités nombreuses lui rendent le sommeil léger. Mais depuis que je Tai graisisé, il ronfle comme un animal. — En ce cas , dit la duègne, allons-nous-en dans cette salle en face , pour entendre chanter ce seigneur et nous divertir un peu. — Allons, dit Léonor ; mais que G-uiomar reste ici, pour nous avertir si Garrizalès s'éveille. :» Guiomar soupira, et répondit : c Moi noire reste, blanches s'en vont; Diea pardonne à toutes ! » La négresse resta, les autres entrèrent dans la salle, où se trouvait une riche estrade, et, plaçant l'étranger au milieu d'elles, elles s'assirent toutes à Tentour. La bonne Mari-Alonzo prit alors une lumière, et se mit à regarder le musicien du haut en bas; et l'une disait : c Oh! quel joli toupet, si frisé, si pommadé! > Une autre : c Oufl quelle blancheur dé dents! voyez : elles feraient honte à des amandes. » Une autre : c Holà! quels yeux grands et bien fendus! Par le siècle de ma grand'mère 1 ils sont verts, en vérité, et ressem* blent à deux émeraudes. i Celle-ci louait la bouche , celle-là les pieds, et toutes ensemble faisaient de sa personne une minutieuse anatomie. Léonor seule se taisait ; mais elle regardait aussi, et l'étranger lui semblait à chaque coup d'œil plus avenant que son vieux mari.

En ce moment la duègne prit la guitare que portait le nègre, et la mit entre les mains de Loaïsa, en le priant de l'accompagner tandis qu'elle chanterait des couplets très à la mode alors à Se ville. Loaïsa se rendit à son désir. Toutes se levèrent , et , tandis qu'elles dansaient à perdre haleine, la duègne, qui savait les couplets , les chanta avec plus de bonne grâce que de belle voix. La chanson commefnçait ainsi :

Maman, pour ma garde Duègne en vain mettez ; Si je ne me garde, Mal me garderez.

D'un cruel martyre Mon cœur est souffrant; Il bat, il soupire, Et se tait pourtant.

Mais, si prompt remède A son mal n'offrez , En vain à votre aide

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Duègne appellerez ; L*amour le possède, Mal me garderez*

A la on de ses chants et de ses danses était arrivé le chœur des jeunes filles, conduit par la bonne duègne /quand tout à coup accourut Guiomàr, la sentinelle, toute troublée, tout effarée, battant des pieds et des mains comme une épileptique ; elle s'écria d'une voix rauque et basse : « Éveillé monsieur, madame; madame, éveillé monsieur; vous lever, lui venir. 9 Celui qui a vu dans la campagne une bande de colombes picoter en paix le grain qu'a semé la main d'autrui, puis tout à coup, au bruit terrible d'un fusil qui part, s'envoler éperdues, oubliant la pâture, et fuir en tous sens au milieu des airs , celui-là peut imaginer ce que devint la bande des danseuses à la nouvelle inattendue qu'apportait Guiomar. Cherchant chacune son excuse , et toutes ensemble leur salut, l'une fuyant par ici , l'autre par là , elles allèrent se cacher dans les mansardes et les recoins de la maison, laissant le pauvre 'musicien tout seul. Celui-ci cessa le concert, jeta sa guitare, et, plein de trouble, il ne savait trop quelle contenance faire, Léonor tordait ses belles mains; la Mari-Alonzo se battait, mais tout douillettement, le visage et la gorge ; enfin , tout était confusion , alarme et terreur. Cependant la duègne, comme. plus fine et plus maîtresse d'elle-même, s'arrangea, pour faire entrer Loaïsa dans sa chambre, et pour rester dans la salle avec sa maîtresse, espérant qu'elles ne manqueraient pas d'excuse si son maître les y trouvait. Loaïsa se cacha vite , et la duègne se mit à écouter attenti-vement si son maître venait. N'entendant aucun bruit, elle reprit courage, et tout doucement, un pied devant l'autre, elle alla jusqu'à la chambre à coucher de son maître, qui ronflait comme auparavant. Sûre qu'il dormait encore, elle leva ses longues jupes, et revint en courant donner cette bonne nouvelle à sa maîtresse . qui l'en remercia de tout son èœur. La bonne duègne ne voulut pas laisser échapper l'occasion que le sort lui offrait, de jouir avant toutes les autres des grâces qu'elle supposait au musicien. Elle dit à sa maîtresse d'attendre dans la salle jusqu'à ce qu'on le lui amenât , puis elle entra dans la chambre où il était. Loaïsa, confus et pensif, attendant avec anxiété ce qu'allait faire le vieillard ressuscité , maudissait la fausseté du baume et la crédulité de ses

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amis , et sa propre étourderie de n'avoir pas fait Texpérieiice sur un autre, avant delà faire sur Carrizalès.

Ce fut alors qu'entra la duègne. En apprenant que le vieillard était plus endormi que jamais, il se calma, écouta patiemment les amoureux propos que lui disait la Mari-Alonzo , et, devinant sa perverse intention, il résolut de faire d'elle un hameçon pour pocher sa maîtresse. Tandis qu^ls étaient tous deux en conversation, les autres femmes, qui s'étaient d'abord cachées dans tons les coins dé la maison, l'une par-ci, l'autre par-là, voulurent voir s'il était vrai que leur maître se fût éveillé , et , trouvant partout le plus profond silence, elles revinrent jusqu'à la salle où était restée leur maîtresse , qui leur apprit la vérité. Elles demandèrent aussi ce qu'étaient devenus la duègne et le musicien ; quand elles surent qu'ils étaient enfermés dans 4a pièce voisine, elles s'approchèrent, toujours avec le même silence , pour tâcher de voir ou d'entendre à travers la porte ce qui se passait entre eux. Guiomar la négresse était dans la troupe, mais le nègre non : car, dès qu'il entendit que son maître était éveillé , il empoigna sa guitare et courut se cacher dans son galetas. Là, sous la couverture de son méchant lit , il suait et grelottait de peur; mais toutefois il grattait à tâtons les cordes de sa guitare, tant il avait, que l'enfer le confonde I de passion pour la musique. Les jeunes filles entr'oulrent les galanteries de la duègne, et se mirent à la baptiser charitablement. Aucune d'elles ne l'appela vieille que ce ne fût avec les adjectifs de folle, de barbue, de sorcière, et d'i^utrès que je tairai par respect. Mais ce qui eût le plus diverti celui qui les aurait entendues, c'eût été les raisons de Guiomar la négresse, qui, en sa qualité de Portugaise et d'innocente , habillait la duègne de la plus gracieuse façon. Enfin la conclusion de l'entretien des deux enfermés fut que Loaïsa se mettrait à la discrétion de la Mari-Alonzo , après que celle-ci lui aurait d'abord livré sa maîtresse.

Rien ne coûta à la duègne pour promettre ce que le musicien demandait, car elle aurait promis toutes les* choses imaginables afin de satisfaire le désir qui s'était empavé de son âmè et de la moelle de ses os. Elle sortit aussitôt pour parler à sa maîtresse, et, voyant la porte assiégée par toutes les servantes, elle leur dit de se retirer dans leurs cellules , et que la nuit prochaine on pourrait plus tranquillement jouir des talents du musicien, mais que, pour cette nuit, la frayeur ôterait tout plaisir. Les autres entendirent bien que la vieille voulait

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