‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 35 sur 53 · I.E JALOUX ESTRÉMADURIEN · texte numérisé non relu

I.E JALOUX ESTRÉMADURIEN

rester seule ; mais elles ne parent refuser de lui obéir, parce qu'elle leur commandait à toutes* Les serrantes se retirèrent, et la duègne revint dans la salle pour persuader à sa maîtresse de se rendre aux désirs de Loaïsa, tiu moyen d'une harangue si longue et si'bien méditée, qu'on eût dit qu'elle la savait depuis plusieurs jours par cœur. Elle lui vanta la bonne mine du jeune homme, sa galanterie, son esprit, ses grâces; elle lui peignit combien seraient plus douces les caresses d'un jeune amant que celles d'un vieux mari; elle garantit le secret et la durée de leurs plaisirs, et ajouta cent autres choses semblables, que le diable lui mit sur la langue, embellies de fleurs de rhétorique si persuasives, si entraînantes, qu'elles auraient ému non^seulementjecœur tendre et simple de Tinnocente Léonor, ïnais celui d'une statue de marbre. 0 duègnes ! nées et mises au monde pour la perdition des âmes les plus pures ! ô ooiffds longues et plissées , qu'on choisit pour chaperons de nobles dames i comme vous remplissez tout au rebours votre office I Enfin, la duègne parla si bien, persuada si bien, que Léonor se' laissa tromper, que Léonor se rendit et se perdit, ruinan^en une minute l'édifice de précautions qu'avait élevé le prudent Garrizalès , leqisbel dormait du sommeil de la mort de son honneur. Mari-Alonzo prit sa maîtresse, par la main, et, presque de force , l'entraîna, les yeux baignés de latmes, dans la chambre où se trouvait Loaïsa ; puis , leur donnant la bénédiction avec un rire infernal^ et fermant la porte derrière elle, elle les ikissa enfermés , et se coucha sur l'estrade du salon pour y attendre son bénéfice de ricochet; mais, vaincue par la veille des nuits précédentes , elle s'endormit profondément*

Il aurait fait bon , si l'on n'eût pas su qu'il dormait, demander alors à Garrizalès ce qu'étaient devenus ses infinies précautions , sa défiance jalousé , ses conseils et ses remontrances , les hautes murailles de aaî maison, l'absence absolue de tout ce qui portait nom de mâle,^ le tour étroit, les murs épais, les fenêtres sans lumière et la complète réclusion , la grande dot qu'il avait donnée à Léonor et les présents qu'il lui faisait sans cesse, les bons traitements qu'il avait pour ses servantes et ses esclaves, et son soin de pourvoir à tout ce qu'il supposait devoir satisfaire leurs besoins ou .leurs désirs. On a déjà dit qu'il serait inutile de le lui demander, puisqu'il dormait plus qu'il n'aurait dû faire. Mais si , par hasard , il eût pu entendre et voulu répondre , il n'aurait pu mieux faire que de hausser les épaules , de froncer les sourcils et de dire : c II

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n'a fallu, pour renverser jusqu'en ses fondements tout Tédifice de ma prudence, que l'artifice d'un jeune homme vicieux et désœuvré, et la perversité d'une fausse duègne, aux prises avec l'inexpérience d'une jeune fille suppliée et persuadée. Que Dieu délivre chacun de tels ennemis, contre lesquels il n'y a ni houdier de précaution qui défende, ni épée de sagesse qui perce I > Mais toutefois , la valeur de Léonor fut telle , et elle la montra si à propos contre les grossières violences de son perfide assaillant, qu'il ne put triompher d'elle. Ils restèrent, lui vainement fatigué, elle victorieuse, et tous deux endormis.

En ce moment, le ciel voulut que, malgré l'onguent, Carrizalès s'éveillât. Selon sa coutume, il tâta le lit de tous côtés, et n'y trouvant pas sa chère épouse, il sauta dehors tout effaré, et plus légèrement que ne promettait son grand âge« Quand il vit la chambre vide, et la porte ouverte, et la clef enlevée d'entre les deux matelas, il pensa perdre l'esprit. Toutefois , se remettant un peu, il sortit dans le corridor, et, marchant pas à pas pour ne pas être entendu, il arriva dans la salle où la duègne gisait endormie. La voyant seule et sans Léonor, il avança jusqu'à la chambre de la duègne, dont il ouvrit la porte avec la même, précaution ; et là, il vit ce qu'il n'aurait jamais voulu voir, car il aurait volontiers donné ses yeux pour ne l'avoir point vu t il vit Léonor dans les bras deLoaïsa, dormant tous deux aussi profondément que si le baume eût opéré sur eux et non sur le jaloux vieillard. A cette vue amère, Garrizalès resta sans mouvement ; son sang se glaça , la voix expira dans son gosier , les bras lui tonibèrent de défaillance , il demeura comme une statue de marbre glacé. Quoique la colère fit son effet naturel, en ranimant un peu ses esprits presque morts, la douleur fut si forte qu'il ne put de longtemps reprendre haleine. Cependant il aurait tiré la vengeance qu'exigeait cette grande infamie, s'il eût eu des armes pour se venger : aussi se décida-t-il à retourner dans sa chambre prendre une dague, pour revenir ensuite laver les taches de son honneur dans le sang de ses deux ennemis , et même dans celui de tous les gens de la maison. Prenant cette détermination honorable et nécessaire, il revint , dans le même silence, jusqu'en son appartement ; mais là, son cœur se serra tellement par les angoisses de la douleur, que, sans pouvoir résister , il tomba sur le lit privé de sentiment.

Le jour parut bientôt après, et surprit les nouveaux adultères enlacés dans les liens de leurs bras. Mari-Alon2o 's'éveilla la

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première , et pensa d'abord que son tour était venu ; mais voyant qu'il était si tard, elle remit la chose à la nuit prochaine* Inquiète et troublée à la vue du grand jour, Léonor maudit sa négligence et celle de la maudite duègne , 'et toutes deux gagnèrent à pas précipités la chambre deCarrizalès, priant Dieu entre leurs dents de le trouver encore endormi. Quancl elles le virent sur le lit, immobile et silencieux, elles crurent que le charme opérait encore, et s'embrassèrent avec effusion. Léonor s'approcha de son mari, le prit par le bras, et le tourna d'un côté sur l'autre pour voir si elle parviendrait à l'éveiller, sans qu'il fût besoin de le laver avec du vinaigre. Garrizalès revint alors de son évanouissement, et poussant un profond soupir , il. s'écria d'une voix creuse et lamentable : c 0 malheureux que je suis 1 à quelles tristes extrémités m'a réduit la fortune I » Léonor n'entendit pas bien ce que disait son époux ; mais, voyant qu'il s'éveillait et parlait, étonnée que la puissance du baume ne durât pas autant qu'on l'avait promis, elle s'approcha de lui, posa son visage sur le tien, et lui dit, en le tenant étroitement embrassé : « Qu'avez-vous, mon seigneur ? il me semble que vous vous plaignez, s L'infortuné vieillard entendit la voix de sa douce ennemie ; il ouvrit de grands yeux , les fixa sur elle , comme un hébété , et demeura ainsi plusieurs minutes, la regardant sans remuer les paupières. Enfin il lui dit : « Faites-moi le plaisir, madame, d'envoyer tout de. suite, tout de suite, appeler vos parents de ma part ; car je sens dans le cœur je ne sais quelle grande défaillance qui, je le crains, m'ôtera bientôt la vie, et je voudrais les voir avant de mourir. » Léonor crut aisément que son mari disait vrai ; mais elle crut aussi que c'était la puissance du baume, et non ce qu'il avait vu , qui le réduisait à cette extrémité. Après avoir répondu qu'il serait obéi, elle ordonna au nègre d'aller aussitôt chercher ses parents ; puis, jetant ses bras au cou de son mari, elle lui faisait de si vives caresses, et lui demandait quel était son mal avec de si tendres et de si amoureux propos , qu'on eût dit que c'était la chose qu'elle aimait le plus au monde. Lui la regardait toujours dans le même hébétement , et chacune de ses paroles bu de ses caresjses était comme un coup de lancé qui lui traversait l'âme. Déjà la duègne avait appris aux gens de la maison et à Loaïsa la maladie de son maître, en les assurant que la chose devait être grave, puisqu'il avait oublié d'envoyer fermer la porte de la rue, après que le nègre était sorti pour appeler les parents de sa dame.

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Et cette ambassade paraissait également étrange : car, depuis qu'ils avaient marié leur fille , ni le père ni la mère n'étaient jamais entrés dans sa maison. Enfin , tout le monde était dans le silence et dans l'attente ; mais personne ne devinait la vraie cause de l'indisposition de Carrizalès, lequel poussait de temps en temps de si profonds et de si douloureux soupirs, que chacun d'eux semblait lui arracher l'âme. Léonor pleurait de le voir dans cet état, et lui, considérant la fausseté de ses larmes, souriait de cé rire d'une personne en démence.

En ce moment arrivèrent les parents de Léonor. Quand ils trouvèrent la porte de larae et celle delacour ouvertes, quand ils' virent la solitude et le silence de la maison, ils éprouvèrent encore plus d'effroi que de surprise. Ils montèrent à l'appartement de leur gendre, et le trouvèrent^ comme on Ta dit, les yeux toujours cloués sur sa femme, qu'il tenait aussi des deux mains , et tous deux versant d'abondantes larmes , celle-ci parce qu'elle voyait son mari pleurer, celui-là parce qu'il voyait avec quelle fausseté coulaient les siennes. Dès que les parents de Léonor furent entrés dans la chambre, Garrizalès parla, c Asseyez-vous ici , leur dit-il , et que tout le monde sorte de ma chambre, excepté dame Mari-Alonzo. > On obéit, et voyant qu'ils n'étaient plus qu'eux cinq , sans attendre qu'un autre parlât , Garrizalès, se frottant les yeux , et d'une voix grave , continua de la sorte : < Je suis bien sûr , mes chers parents et seigneurs, que je n'aurai pas besoin de recourir à des témoignages pour que vous croyiez à une vérité que je veux vous dire. Vous devez bien vous rappeler, car il n'est pas possible que cela soit sorti de votre mémoire , avec quel amour et quelle tendresse paternelle vous me livrâtes, il y a maintenant un an, uo mois, cinq jours et neuf heures, votre chère fille pour ma légitin;e épouse. Vous savez aussi avec quelle libéralité je constituai sa dot, puisqu'elle fut telle que trois filles de sa qualité se seraient mariées , en se la partageant, avec la réputation de riches. Vous devez vous souvenir aussi de l'empressement que j'apportai à lui donner toutes les parures et tous les joyaux qu'elle put désirer, et queje pus supposer lui plaire.

f Enfin vous avez vu comment, poussé par mon naturel instinct, par la crainte du mal dont je vais mourir, et par l'expérience que mon grand âge m'a donnée des étranges et divers événements du monde, j'ai voulu garder ce bijou, que j'avais choisi et que vous m'aviez donné, avec toute la prudence imaginable. J'élevai les murailles de cette maison, j'ôtai la vue à

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ses fenêtres , je doublai les serrures de ses portes , j'y mis un tour, comme au couvent, j'en bannis tout ce qui avait apparence ou nom de mâle , je donnai à votre fille des esclaves et des servantes; je ne refusai jamais ni à elles , ni à leur maitresse, ce qu'elles pouvaient me demander; je la fis mon égale, je lui confiai' mes plus secrètes pensées, je lui livrai toute ma fortune. Tout cela, c'étaient des œuvres, à le bien considérer, qui devaient suffire pour que je vécusse assuré de jouir sans alarme de ce qui tn'avait tant coûté, et pour qu'elle s'efforçât d'éviter que tout espèce de soupçon jaloux entrât dans mon cœur. Mais, comme nulle diligence humaine ne peut détourner le châtiment que la volonté divine veut infliger à ceux qui né mettent point en elle tous leurs désirs et toutes leurs espérances, il n'est pas étonnant que je sois resté déçu dans les miennes» et que j'aie préparé moi-même le poison qui m'ôte en ce moment la vie. Mais je vois le doute et l'inquiétude où vous êtes tous, suspendus aux paroles de ma bouche, et je veux achever le long préambule de cet entretien par vous dire en une seule parole ce que mille ne sauraient exprimer. Je dis donc, mes parents et seigneurs, que, pour dénoûment de mes bons conseils et de mes bonnes actions, j'ai trouvé ce matin cette femme (en montrant son épouse ), mise au monde pour la perte de mon repos et la fin de ma vie , dans les bras du beau jeune homme que cette duègne pestilentielle cache maintenant dans sa chambre. »

A peine Garrizalès eut-il achevé ces derniers mots, que Léonor sentit défaillir son cœur et tomba évanouie aux genoux de son époux. Mari- Alonzo pâlit, et les parents de Léonor, comme étouffés par le saisissement, ne pouvaient articuler un mot. Mais Garrizalès poursuivit ainsi ; c La vengeance que je pense tirer de cet outrage ne sera point de celles qu'on en tire communément : je veux; en effet, n'ayant agi comme nul autre, être unique aussi dans ma vengeance, et c'est de moi-même que je la tirerai, comme du plus coupable dan^ ce crime. J'aurais dû considérer combien mal étaient assortis les quinze ans de cette jeune fille et mes soixante-quinze ; c'est moi , comme le ver à soie, qui ai fabriqué mon tombeau , et ce n'est pas toi que j'accuse, ô fille mal conseillée I » En disant cela , il inclina la tête, et baîsa au visage. Léonor, toujours évanouie, c Je ne t'accuse pas, dis-je, parce que les persuasions de vieilles fourbes et les galanteries de jeune amoureux triomphent aisément du peu d'intelligence que donnent peu d'années ; mais, pour que

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tout le monde apprenne avec quelle ardeur et quelle sincérité je t*ai aimée, je veux, à cette dernière heure de ma vie, en donner une telle preuve, que je reste au monde pour exemple, sinon de bonté , au moins de simplicité jamais ouïe ni vue. Je veux qu'on amène sur-le-champ un notaire ici , pour faire de nouveau mon testament ; j'y ordonnerai que la dot de Léonor soit doublée, et je la prierai, après ma mort, qui sera bientôt venue, de disposer sa volonté ( car elle poul*ra le faire sans violence ) à donner sa main à ce jeune homthe, que n'avaient pourtant jamais offensé les cheveux blancs de ce pauvre vieillard ; elle verra par là que si , vivant , je ne me suis jamais écarté d'un pas de ce qui me semblait son goût et son plaisir, mourant, je fais encore de même : je veux qu'elle ait le même sort avec celui qu'elle doit tant aimer. Le reste de mon bien sera distribué en œuvres pieuses, mais toutefois après vous avoir laissé, mes chers parents, de quoi passer honorablement ce qui vous reste de vie ; et que le notaire ne se fasse pas attendre , car la souffrance que j'endure m'étreint de telle sorte qu'elle aura bientôt coupé le dernier fil de ma vie. » En disant cela, il fut saisi d'une défaillance , et se laissa tomber si près de Léonor, que leurs visages se touchaient : ét/anga et triste spectacle pour les parents , qui voyaient en cet état leur fille chérie et leur gendre bien-aimé f

La méchante duègne ne voulut point attendre les reproches qu'elle redoutait des parents de sa maîtresse ; elle sortit de la chambre, et courut raconter à Loaïsa tout ce qui se passait, lui donnant, avec le conseil' de quitter au plus vite cette maison, la promesse de l'informer, par le moyen du nègre, de ce qui arriverait, puisqu'il n'y avait plus de portes ni de clef? pour y mettre obstacle. Étonné de semblables nouvelles , et trouvant le conseil bon, Loaïsa retourna s'habiller en pauvre, puis alla rendre compte à ses complices de l'étrange issue de ses amours. Pendant que ces deux-là s'éloignaient, le père de Léonor envoya chercher un notaire de ses amis, lequel arriva lorsque la fille et le . gendre venaient de reprendre connaissance. Garrizalès fit son testament en la forme .qu'il avait dite, sans déclarer la faute de Léonor, mais se bornant à la prier, dans le cas où il viendrait à mourir, d'épouser le jeune homme qu'il avait nommé en secret. Quand Léonor entendit cela, elle se jeta aux pieds de son mari, et, son cœur bondissant dans sa poitrine, elle s'écria: « Ohl vivez, vous, vivez de longues années, mon seigneur et mon unique bien I et, quoique

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vous ne soyez pas tenu de croire à rien de ce que je puis dire, sachez que je ne vous ai point offensé, sinon par la pensée. » Elle allait s'excuser et conter en détail la vérité de l'aventure; ipais elle sentit se glacer sa langue, et défaillit une seconde fois. Le triste vieillard la serra tout évanouie dans ses bras; ses parents Tembrassèrent aussi, et ils versaient tous des larmes si amères, que le notaire ne put retenir les siennes, et qu'il en mouilla le testament. Carrizalès y laissa de quoi vivre à toutes les servantes de la maison, et affranchit le nègre et les esclaves ; mais la fourbe Mari-Alonzo ne reçut d'autre legs que le payement de ses gages. Bientôt après , la douleur étreignit tellement le vieillard, que, le septième jour, on le conduisit à la sépulture.

Léonor resta veuve, affligée et riche ; et, quand Loaïsa espérait qu'elle allait accomplir J'ordre qu'il savait que son mari avait laissé par testament, il la vit, au ^out d'une semaine, entrer religieuse dans un des plus austères couvents de la ville. Plein de dépit et de confusion, il s'embarqua pour les Indes. Les parents de Léonor furent tristes longtemps; mais ils se consolèrent avec ce que leur avait légué leur gendre. Les servantes se consolèrent aussi par le même mo1;^f, et les esclaves pour avoir recouvré la liberté. Mais la duègne perverse resta pauvre et déçue dans toutes ses mauvaises pensées. Moi, je restai avec le désir de- mener à fîn cette histoire, exemple mémorable du peu de confiance que méritent les clefs, les tours et les murailles, quand la volonté demeure libre, et de la confiance moindre encore qu'il faut accorder à de jeunes et tendres années, si elles ont autour des oreilles les exhortations de ces duègnes aux longues robes noires et aux longues coiffes blanches. Seulement, je ne sais trop pourquoi Léonor ne mit pas plus d'empresement à se disculper, et à convaincre son jaloux mari qu'elle était sortie pure et sans tache de cette aventure : mais le trouble d'abord lui attacha la langue; puis ensuite la hâte que se donna son époux à mourir ne lui laissa pas le temps de se justifier.

Parmi le butin et les dépouilles qu'emportèrent les Anglais de la ville de Cadix f , se trouva une jeune fille d'environ sept ans, que Glotald, gentilhomme anglais, commandant d'une escadre, emmena à Londres contre la volonté et les ordres prudents du comte d'Essez, qui fit rechercher soigneusement la jeune fille pour la rendre à ses parents. Ceux-ci s'étaient plaints à ce général de l'enlèvement de leur fille, en le suppliant, puisqu'il se contentait des biens et laissait libres les personnes, de ne pas les laisser si malheureux que, restant pauvres, .ils restassent aussi privés de leur fille, qui était la lumière de leurs yeux et la plus belle enfant qu'il y eût dans toute la ville. Le comte d'Ëssex fit publier Un ban sur toute sa flotte, pou^ ordonner, sous peine de la vie, que celui, quel qu'il fût, qui retenait la jeune fille, la rendît sur-le-champ. Mais aucune peine, aucune crainte ne fut capable de faire obéir Clotald, qui tenait l'enfant cachée dans son vaisseau, épris, bien que chrétiennement, de l'incomparable beauté d'Isabelle : ainsi se nommait la jeune captive. Finalement, ses parents restèrent privés d'elle, tristes et inconsolables, et Clotald, ravi de joie, revint à Londres, et remit, comme un riche butin, la belle enfant à sa femme.

Le bonheur voulut que tous les gens de la maison de Clo« tald fussent secrètement catholiques, quoiqu'on public ils parussent suivre la religion de leur reine. Clotald avait un fils, appelé Ricared, d'environ douze ans, instruit par ses père et mère dans l'amour et la crainte de Dieu, et dans la ferme croyance des vérités de la foi catholique. Catherine, la femme de Clotald, dame noble, chrétienne et prudente, prit tant d'af-

i. Lorsque, 80U8 le règne d'Elisabeth, l'amiral Howard et le comte d'Essex la surprirent et la saccagèrent , le 4" juillet 4 596.

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fection pour la jeune Isabelle, qu'elle Télevût et la choyait comme si elle eût été sa propre fille, et reniant était de si heureux naturel, qu'elle apprenait avec facilité tout ce qu'on lui enseignait. Ayec le temps , avec les bons traitements qui lui étaient prodigués, elle oublia peu à peu ceux qu'elle ayait reçus de ses parents véritables, mais pas -assez cependant pour qu'elle ne se les rappelât bien des fois et ne soupirât après eux. Quoiqu'elle s'occupât à apprendre la langue anglaise, elle ne perdait pas celle de son pays, parce que Clotald avait soin d'amener secrètement chez lui des Espagnols qui parlassent avec elle. De cette manière, sans oublier sa langue maternelle,- comme on vient de le dire , elle parlait l'anglais comme si elle fût née à Londres.

Après lui avoir enseigné tous les ouvrages de couture que peut et doit savoir une jeune fille \^en née, on lui apprit k lire et à écrire plus que médiocrement. Mais où elle réussit le mieux, ce fut à jouer de tous les instruments qui sont permis à une femme , avec une extrême perfection de goût et de talent dans la musique, accompagnant cette qualité d'une voix que le ciel lui avait donnée si parfaitement belle , qu'elle enchantait lorsqu'elle chantait.

Tous ces mérites acquis et ajoutés au sien propre et naturel enflammèrent peu à peu le cœur de Ricared, qu'elle aimait et servait comme fils de son seigneur. Au commencement, l'amour s'empara de lui par une habitude de se complaire à regarder la beauté sans égale d'Isabelle, à considérer ses grâces et ses vertus ; il Taimait comme si elle eût été sa sœur, sans que ses désirs sortissent des limites du plus vertueux attachement. Mais comme Isabelle grandit et se forma, et qu'elle avait déjà douze ans lorsque Ricared commençait à s'enflammer, cette première bienveillance, cet innocent plaisir de la regarder et de l'entendre, se changèrent en désirs ardents de la posséder. Ce n'est point qu'il aspirât à cette possession par d'autres moyens que celui d'être son époux : car de l'incomparable honnêteté d'Elisabeth ( c'est ainsi qu'ils l'appelaient à Londres) on ne pouvait pas espérer autre chose, et lui-môme, s'il l'eût pu, n'eût pas voulu l'espérer. En effet, son noble caractère et l'estime qu'il avait pour Isabelle ne permettaient point qu'aucune mauvaise pensée jetât racine dans son âme. Mille fois il résolut de découvrir sa passion à ses parents, et autant de fois il recula devant cette résolution, sachant qu'ils lui destinaient pour épouse une demoiselle écossaise, très-riche et d%

grande qualité, comme eux secrètement catholique. Il était clair, à ce qu'il disait, que ses parents ne consentiraient point à donner à une esclave, si ce nom convenait à Isabelle, ce qu'ils ayaie^it déjà promis de donner à une grande dame. Toujours pensif, inquiet, irrésolu, ne sachant quel chemin prendre pour arriver au but de ses louables désirs , il passait une telle vie, qu'elle le réduisit au point de la perdre. Mais, trouvant qu'il y avait une grande lâcheté à se laisser mourir sans essayer de trouver quelque remède à son mal, il s'encouragea et s'enhardit à déclarer, ses intentions à Isabelle.

Tous les gens de la maison étaient tristes et tourmentés de la maladie de Ricared, qui était chéri de tout le monde, et de ses parents surtout avec une tendresse extrême, tant parce que c'était leur seul enfant, que parce qu'il méritait cette affection par ses nombreuses qualités, sa grande valeur et sa brDlante intelligence. Les médecins ne pouvaient deviner sa maladie, et lui n'osait ni ne voulait la découvrir. Enfin, bien résolu à braver les difficultés que lui présentait son imagination, un jour qu'Isabelle entra pour le servir, la voyant seule, il lui dit d'une voix défaillante et d'une langue troublée : c Charmante Isabelle, ce sont ta grande vertu et ta grande beauté qui me tiennent dans l'état où tu me vois. Si tu ne yeux pas que je perde la vie squs les coups des plus cruels tourments qu'on puisse Imaginer, que. ton désir réponde au mien, qui n'est autre que dé te prendre pour épouse en cachette de mes parents, desquels je crains que, ne retonnaissant pas ce que je reconnais que tu mérites, ils ne croient devoir. me refuser le bonheur qu'il m'importe tant d'obtenir. Si tu me donnes parole d'être à' moi, je te la donne sur-le-champ, comme chrétien sincère et catholique, d'être à toi. Et, dussé-je ne point parvenir à te posséder, car je n'y parviendrai qu'avec la bénédiction de l'Ëglise et de mes parents, cette seule pensée que tu m'appartiens sûrement suffira pour me rendre la santé, et pour me maintenir dans la joie jusqu'au temps où arrivera l'heureux moment que je désire, j»

Pendant que Ricared lui parlait ainsi , Isabelle était restée à l'écouter en silence , les yeux baissés , lùontrant en cette circonstance que sa pudeur égalait sa beauté , et sa réserve son esprit. Voyant que Ricared se taisait , décente , belle et discrète, elle lui répondit de la sorte : c Depuis que la rigueur ou la clémence du ciel , car je ne sais auquel de ces deux

extrêmes Tattribuer, a voulu, seigneur Ricared, m*ôter à mes parents et me donner aux vôtres, reconnaissante des faveurs infinies dont ceux-ci m'ont comblée , je me suis résolue à ce que jamais ma volonté ne s'écartât de la leur. Ainsi donc, sans cette volonté, je tiendrais, non pas à bonne, mais à mauvaise fortune, l'inestimable faveur que vous voulez bien me faire, si , à leur escient , j'étais assez heureuse pour vous mériter. Dès à présent, je vous offre la volonté qu'ils m'imposeront, et,en attendant que votre projet s'accomplisse ou soit abandonné, une chose doit entretenir et satisfaire vos désirs : c'est de savoir que les miens seront disposés toujours , et en toute sincérité, à vous souhaiter le bonheur que peut vous accorder le ciel. ]>

Là, Isabelle mit fin à son honnête et discrète réponse; là commença à renaître la santé de Ricared, et recommencèrent à vivre les espérances de ses parents -qu'avait tuées sa maladie. Les deux jeunes gens se séparèrent poliment, lui avec des larmes dans les yeux, elle avec admiration dans l'âme en voyant celle de Ricared si remplie pour elle d'amour et de soumission. Ricared, une fois relevé du lit, et par miracle aux yeux de ses parents, ne voulut pas leur cacher plus longtemps ses pensées. Un jour, il en fit confidence à sa mère , en lui disant, à la fin de sa conversation, qui fut longue, que, si on ne lui donnait pas Isabelle pour femme, la lui refuser et lui donner la mort serait une seule et même chose. Il sut par de tels propos et de tels éloges élever au ciel les vertus d'Isabelle, que sa mère dut croire qu'Isabelle était la dupe du marché en prenant son fils pour mari. Elle donna l'espoir à Ricared qu'elle disposerait son père à permettre volontiers ce qu'elle permettait elle-même, ^glifectivement , en rapportant à son mari les mêmes propos que lui avait tenus Ricared, elle l'amena facilement à vouloir ce que désirait si vivement leur fils , et à supposer des prétextes pour empêcher le mariage qui était presque conclu avec la demoiselle éccfssaise. A cette époque , Isabelle avait quatorze ans et Ricared vingt ; mais , dans un âge si tendre , dans un âge qu'on pourrait appeler si vert et si fleuri , leur discrétion singulière et leur prudence reconnue en faisaient des gens d'un âge mûr.

Il ne manquait plus que quatre jours pour qu'on arrivât à celui où les parents de Ricared voulaient que leur fils courbât la tête sous le saint joug du mariage , se croyant aussi bien avisés qu'heureux d'avoir choisi leur prisonnière pour fille, et

Les Nouvelles de Cervantes. ' 13

préférant la dot de ses vertus aux grandes richesses que leur eût apportées l'Écossaise. Les parures étaient prêtes , les parents et les amis invités ; il ne fallait plus rien qu'informer la reine de cette convention : car, sans sa volonté et son consentement , aucun mariage ne se fait parmi les gens de sang illustre. Mais, ne doutant point que l'autorisation ne fût donnée , ils ne se hâtèrent pas de la demander. Or, lorsque tout se trouvait ainsi préparé, et qu'il ne manquait plus que quatre jours pour arriver à celui des noces , un soir, toute cette joie fut troublée par l'arrivée d'un messager de la reine : il venait annoncer à Glotald que Sa Majesté lui ordonnait d'amener le lendemain matin , devant elle , sa prisonnière, l'Espagnole de Cadii. Glotald répondit qu'il obéirait avec plaisir à l'ordre de Sa Majesté. Le messager partit, et laissa toute la famille dans le trouble, l'agitation et l'effroi. « Hélas. I s'écriait Mme Catherine, que sera-ce si la reine vient à savoir que j'ai élevé cette enfant dans la foi catholique , et infère de là que tous nous sommes chrétiens dans cette maison ? En effet, si la reine lui demande ce qu'elle a appris dans les huit années passées depuis qu'elle est prisonnière , que peut répondre la pauvre fille qui ne nous condamne , quelque discrétion qu'elle y mette? » Isabelle, qui entendit ces propos, répondit : c Que cette crainte ne vous afflige pas , madame ; j'ai la confiance que le ciel , en sa divine miséricorde , me fournira dans cet instant des paroles qui non-seulement ne vous condamneront point , mais tourneront à votre avantage. » Ricared tremblait, comme s'il eût pressenti quelque catastrophe ; Glotald cherchait des raisons de calmer son extrême frayeur, et ne les trouvait que dans la grande confiance qu'il avait en Dieu et dans la prudence d'Isabelle , à laquelle il recommanda , par-dçssus tout, d'éviter par tous les moyens de les faire condamner comme catholiques, disant que, bien qu'ils fussent prêts, en esprit, à recevoir le martyre , cependant la chair débile refusait une si dure carrière. Isabelle les assura plusieurs fois qu'ils pouvaient être tranquilles et certains qu'à cause d'elle il ne leur arriverait rien de ce qu'ils redoutaient ; bien qu'elle ne sût pas alors, disait-elle , ce qu'il y aurait à répondre aux questions qui lui seraient faites en semblable cas , elle avait la vive et ferme espérance qu'elle répondrait de façon que ses réponses, comme elle l'avait déjà dit, serviraient à leur. justification.

Ils discoururent toute la nuit sur une foule de choses , et s'arr&tèrent spécialement à cette pensée que, si la reine les eût

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■ connus pour oatholiques , elle ne leur aurait pas envoyé un message si doux ; qu'on pouvait àonC supposer qu'elle voulait seulement voir Isabelle , dont la beauté sans égale et les remarquables talents seraient arrivés jusqu'à sa connaissance , comme à celle de toute la ville. Mais , de ne la lui avoir pas encore présentée , ils se trouvaient déjà coupables , et ils ne trouvèrent rien de mieux à dire pour se disculper de cette faute , si ce n'est que , du moment où elle tomba dans leurs mains , ils l'avaient choisie et désignée pour épouse de leur fils Ricared. En <sela môme ils s'accusaient encore, pour avoir fait ce mariage sans l'autorisation de la reine ; mais une telle faute ne leur semblait pas digne d'un bien sévère châtiment. Cette pensée les consola , et ils décidèrent qu'Isabelle ne se montrerait pas vêtue humblement comme une prisonnière, mais richement, comme une épouse, puisqu'elle l'était en effet, d'un aussi noble époux que leur fils.

Ayant pris sur ce point leur résolution , le lendemain ils habillèrent Isabelle à l'espagnole , avec une jupe' de satin vert à longue queue, tailladée et doublée d'une riche toile d'or ; les taillades étaient relevées par des s en perles, et toute la robe était semée de broderies semblables. Isabelle portait un collier et une ceinture de diamants , ainsi qu'un éventail à la mode des grandes dames espagnoles ; ses propres cheveux, qui étaient blonds et longs, lui servaient de coiffure, entremêlés de gar* nitures de diamants et de perles. Sous cette riche parure, avec sa bonne mine et sa beauté miraculeuse, elle partit à Londres ce jour-là, montée dans un beau carrosse, entraînant les yeux et les ftmes de tous ceux qui la regardaient. Avec elle venaient dans le carrosse, Glotald, sa femme et Ricared, et plusieurs illustres personnages de leurs parents les suivaient à cheval. Glotald voulut rendre tous ces honneurs à sa prisonnière, pour obliger la reine à la traiter comme l'épouse de son fils.

Quand ils furent arrivés au palais , et dans un grand salon où se tenait la reine, Isabelle entra, montrant le plus bel échantillon de beauté que pûtrôverune imagination humaine. La salle était large et spacieuse ; au bout de deux pas, le cortège s'arrêta, tandis qu'Isabelle s'avançait ; et , comme elle resta seule, elle parut ce que paraît l'étoile ou l'exhaUison qui glisse dans la région du feu pendant une nuit sereine , ou bien comme un rayon du soleil, qui perce, au point du jour, entre deux montagnes. Elle parut tout cela; et même encore une comète qui

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nrésidait l'incendie de plus d'une âme parmi ceux qui se trouvaient présents , et que Tamour embrasa avec les rayons des deux beaux soleils d'Isabelle. Celle-ci, pleine d'humilité et de courtoisie, alla se mettre à genoux, devant la reine , et lui dit en langue anglaise : c Que Votre Majesté laisse baiser ses mains à son humble esclave, qui désormais se tiendra plutôt pour une noble dame , puisqu'elle a été assez heureuse pour parvenir à contempler Votre Grandeur. »

La reine se mit à la considérer un long espace de temps , sans dire une parole , car il lui semblait, comme elle dit ensuite à sa camériste , qu'elle avait devant les yeux un ciel étoile , dont les perles et les diamants que portait Isabelle étaient les étoiles , ses deux yeux le soleil et la lune , et toute sa personne une merveille de beauté. Les dames qui entouraient la reine auraient voulu être tout yeux pour ne rien perdre de ce qu'elles avaient à voir en Isabelle : l'une vantait la vivacité de son regard, l'autre le teint de son visage; celle-ci louait l'élégance de sa taille , celle-là la douceur de son parler, et telle autre s'écria , de pure jalousie : « EUe est jolie, l'Espagnole ; mais sa toilette ne me plaît pas.. » Lorsque la reine fut un peu remise de son étonnement , elle fît relever IsabeUe , et lui dit : « Parlez-moi en espagnol, jeune fille; je le comprends, et cela me fera plaisir. » Puis, se tournant vers Clotald : « Vous m'avez fait un véritable tort, Clotald, lui dit-elle, en me cachant ce trésor depuis tant d'années ; mais il est tel, que vous avez dû en être avare. Vous voilà contraint à me le restituer, car de droit il m'appartient. — Madame, répondit Clotald , c'est une grande vérité que Votre Majesté- a dite ; je confesse ma faute, si c'en est une que d'avoir gardé ce trésor jusqu'à ce qu'il eût atteint la perfection convenable pour être présenté devant les yeux de Votre Majesté. Mais à présent qu'il a cette perfection, je pensais lui en donner une nouvelle, en demandant à Votre Majesté son autorisation pour qu'Isabelle devînt l'épouse de mon fîls Ricared, et pour vous offrir dans ce couple, Haute Majesté, tout ce qu'il est possible que je vous offre. — Le nom même me plaît , reprit la reine , et il ne lui manquait que de s'appeler Isabelle l'Espagnole', pour qu'il ne me restât aucune perfection à désirer en elle. Mais prenez garde, Clotald ; je sais que , sans ma permission , vous l'aviez promise à votre fils. — Cela est vrai, madame, répondit Glo-

4 . Isabel, en espagnol , est le même nom qu'Elisabeth en anglais.

tald ; mais ce fut dans la confiance que les services nombreux et signalés que nous avons rendus à cette couronne, mes ancêtres et moi , mériteraient aux yeux de Votre Majesté des faveurs plus difficiles à obtenir que celle de cette permission; d'ailleurs , mon fils n'est point encore marié. — Et il ne sera ' point non plus le mari d'Isabelle, reprit la reine , avant qu'il l'ait méritée par lui-même; je veux dire que je n'entends point (|tt'en cela puissent lui profiter vos services et ceux de vos ancêtres. Ricared doit se disposer à me servir par lui-même , et à mériter par lui-même ce bijou, cette perle, que j'estime comme si elle était ma fille. »

A peine Isabelle eut- elle entendu ces derniers mots qu'elle tomba de nouveau aux genoux de la reine, et lui dit en langue castillane : «Les malheurs qui trouvent de telles réparations, ô sérénissime dame, doivent plutôt passer pour d'heureux événements que pour des infortunes. Votre Majesté m'a donné le nom de fille : sur un tel gage de bonheur, quels maux pui'sje craindre, quels biens ne dois-^je pas espérer? > Isabelle parlait avec tant de grâce, et exprimait si élégamment tout ce qu'elle voulait dire, que la reine, à qui elle plut extrêmement, ordonna qu'elle restât à son service ; elle la confia sur-le-champ à une grande dame , sa première camériste , pour que celle-ci lui enseignât ses nouvelles fonctions. Ricared, qui se vit ôter la vie en perdant Isabelle , fut sur le point de perdre aussi la raison. Tremblant, plein de trouble et d'effroi , il alla se jeter aux genoux de la reine. < Pour servir Votre Majesté, lui dit-il, il n'était pas besoin de m'ezciter par l'appât d'autres récompenses que celles qu'ont obtenues mon père et mes aïeux au service de leurs rois. Mais, puisque Votre Majesté veut bien que je la serve avec d'autres désirs, avec un autre but , je voudrais savoir de quelle manière et dans quelle profession je pourrai prouver que j'ai rempli l'obligation que Votre Majesté m'impose.— Deux vaisseaux , répondit la reine , sont prêts à partir en course. J'en ai donné le commandement au baron de Lansac; de l'un de ces vaisseaux, répondit la reine, je vous fais capitaine, car le sang d'où vous sortez me donne l'assurance qu'il suppléera chez vous au manque des années. Songez bien à la faveur que je vous accorde, puisqu'en elle je vous donne l'occasion, tout en servant votre reine, comme l'exige ce que vous êtes, de montrer votre intelligence et votre courage, Qt d'obtenir le prix le plus précieux que vous-même, à ce qu'il me semble, puissiez jamais désirer. Je serai moi-même le

gardien d'Isabelle , bien qu'elle montre assez que sa propre honnêteté sera son gardien véritable. Allez avec Dieu ; puisque Yous êtes amoureux , comme je le suppose , je dois me promettre un grand résultat de vos prouesses. Heureux serait le roi guerrier qui aurait dans son armée dix mille soldats amoureux , .espérant que le prix de leurs yictoires fût la possession de leurs bien-aimées! Leyez-vous, Ricared, et Yoyez si vous avez q^elque chose à dire à Isabelle : 6ar demain sera le jour de yotre départ. »

Ricared baisa les mains à la reine , pour la remercier de la grâce qu'elle lui faisait ; puis il alla se mettre à genoux àevant Isabelle , et , youlant lui parler, il ne put prononcer un mot, car il sembla qu'un nœud lui serrait la gorge et lui liait la langue. Les larmes seules lui Tinrent aux yeux , et, bien qu'il ât tous ses efforts pour dissimuler son attendrissement, il ne put les cacher aux yeux de la reine. « Ne rougissez point de pleurer, Ricared, lui dit-elle, et ne vous croyez point avili pour avoir montré , dans ce moment pénible , la tendresse de votre cœur. Autre chose est combattre l'ennemi, autre chose prendre congé de celle qu'on aime ; Isabelle , embrassez Ricared et donnez-lui votre bénédiction : ses regrets la méritent assez. » Isabelle, toute saisie à la vue de l'humilité et de la douleur de Ricared , qu'elle aimait comme son époux , n'entendit point ce que lui ordonnait la reine ; au contraire , elle se mit à verser des larmes , sans penser à ce qu'elle faisait, et si sérieuse , si immobile , qu'on eût dit voir pleurer une statue d'albâtre. Ces muets transports des deux amants , si tendres , si bien épris , firent couler les larmes de plusieurs assistants. Ricared, sans ajouter un mot et sans avoir pu en adresser un seul à Isabelle, sortit du salon. Clotald et ceux qui l'avaient accompagné le suivirent après avoir salué la reine, pleins de compassion, de regrets, et de douleur.

Isabelle resta' comme une orpheline qui vient d'enterrer ses parents, et craignant que sa nouvelle mattresse ne voulût lui faire changer les habitudes dans lesquelles l'avait élevée la première. Enfin elle resta; et, deux jours après, Ricared mit à la voile , combattu par deux pensées qui , parmi beaucoup d'autres, le mettaient hors de lui. L'une de ces pensées était qu'il lui convenait de faire de telles prouesses , qu'elles lui fissent mériter Isabelle; l'autre qu'il n'en pouvait faire aucune, s'il écoutait sa catholique résolution, qui était de ne pas

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tirer Tépëe contre des catholiques. Dans ce cas , il deyait nécessairement passer pour chrétien ou pour lâche , ce qui devenait un danger pour sa vie, ou un obstacle aux prétentions de son amour. Mais enfin il résolut de faire céder ses désirs amoureux à celui qu'il avait de rester catholique, et , du fond de son cœur, il demandait au ciel- de lui envoyer des occasions où il pût se montrer vaillant sans cesser d*ètre bon chrétien, où il pût satisfaire la reine et mériter Isabelle.

Les deux vaisseaux naviguèrent pendant six jours avec un vent favorable , en mettant le cap sur les Açores , parages où ne manquent jamais, soit des navires portugais venant des Grandes-Indes, soit quelques autres bâtiments de retour des Indes Occidentales. Au bout de six jours , ils furent pris en flanc par un vent très-fort , qui a dans l'Océan un autre nom que dans la Méditerranée , où on l'appelle midi; et ce vent souffla avec tant de durée et de violence , que , sans qu'ils pussent prendre terre aux tles , force leur fut >de rebrousser chemin dans la direction de l'Espagne. Près des rivages de cette contrée , et à l'embouchure du détroit de Gibraltar ^ ils découvrirent trois vaisseaux , l'un grand et fort, les deux autres petits. Le bâtiment de Ricared s'approcha. de la capitane pour savoir du général s'il voulait qu'on attaquât les trois vaisseaux. Mais avant d'atteindre la capitane, il vit hisser sur la grande hune un drapeau noir. En approchant de plus près, il entendit dans le bâtiment un bruit lugubre de clairons et de trompettes, ce qui indiquait clairement que le général était mort , ou quelque autre personnage important. Ce fut en ce moment de surprise et d'alarme que les deux vaisseaux parvinrent à pouvoir se parler, ce qu'ils n'avaient point fait depuis leur sortie du port. On héla de la capitane pour dire que U capitaine Ricared passât à bord , parce que le général était mort la veille au soir d'une attaque d'apoplexie. Tout le monde s'attrista, hormis Ricared, qui se réjouit, non de la perte de son général, mais parce qu'il restait avec le libre commandement des deux vaisseaui. Tel était l'ordre de la reine, que, le général venant à manquer, Ricared prît sa place. Celui-ci passa sur-le-champ à bord de la capitane , où il trouva que les uns pleuraient le général mort , et que les autres fêtaient le vivant. Finalement, les uns et les autres lui rendirent aussitôt obéissance, et le proclamèrent leur général avec de brèves cérémonies : car on n'eut pas le temps d'en faire de plus longues , à cause de l'approche de deux des trois vaisseaux

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qu'ils avaient découverts, lesquels , laissant le grand navire en arrière, marchaient sur ceux de Ricared.

On reconnut bientôt que c'étaient des galères , et qu'elles étaient turques, à cause des croissaixts que portaient les pavillons ; ce qui causa un grand plaisir à Ricared , car il lui . sembla que cette prise, si le ciel la lui accordait, serait de grande importance, sans qu'il eût fait tort à aucun catholique. Les deux galères turques s'approchèrent pour reconnaître les vaisseaux anglais , qui ne portaient pas les couleurs de l'Angleterre, mais celles de l'Espagne, a6n d'abuser ceux qui viendraient les reconnaître, et de n'être pas pris pour des bâtiments corsaires. Les Turcs crurent que c'étaient des navires revenant des Indes , et qu'ils s'en empareraient avec facilité. Ils s'approchèrent donc peu à peu, et Ricared les laissa venir, jusqu'à ce qu'il les tînt à belle portée de son artillerie : alors il commanda le feu si à propos et avec tant de succès , que cinq boulets frappèrent dans le corps d'une des galères , et l'ouvrirent en deux: elle pencha aussitôt à la bande, et commença à s'en aller en dérive , sans pouvoir remédier au désastre. L'autre galère, voyant son danger, lui jeta un câble en toute hâte , et la remorqua jusque sous le flanc du grand navire ; mais Ricared, qui avait des vaissaux prompts et légers, obéissant à la manœuvre comme s'ils eussent eu des rames, suivit les galères jusqu'au navire, en faisant pleuvoir sur elles une grêle de boulets. Les gens de la galère ouverte n'eurent pas plutôt atteint le gros vaisseau, qu'ils abandonnèrent 4a galère , essayant de grimper à bord en toute célérité. Quand Ricared vit tout cela, et que la galère intacte était embarrassée des débris de l'autre, il fondit sur elle avec ses deux vaisseaux, et, sans la laisser virer de bord ni mettre les rames à profit, il la prit entre deux feux. Les Turcs alors n'eurent d'autre ressource que de se réfugier aussi sur le grand navire, non pour s'y défendre , mais pour échapper du moins à la mort. Les chrétiens qui ramaient sur les galères , rompant leurs chaînes et se mêlant parmi leg Turcs, cherchèrent le même refuge ; mais, comme ils montaient tous ensemble sur le flanc du gros navire , la mousqueterie des vaisseaux tirait sur eux comme à la cible, sur les Turcs du moins, car Ricared ordonna que personne ne tirât sur les chrétiens. De cette façon , presque tous les Turcs périrent, et ceux qui entrèrent dans le vaisseau furent mis en pièces par les chrétiens avec lesquels ils étaient mêlés, et qui employèrent contre eux leurs

propres armes. La force des braves , quand ils tombent, passe à la faiblesse de ceux qui se relèvent : aussi les chrétiens , , échauffés par la pensée que les vaisseaux anglais étaient espagnols , firent-ils des merveilles pour leur délivrance. ' Finalement, après avoir tué presque tous les Turcs , quelques Espagnols parurent à bord du vaisseau, et appelèrent à grands cris ceux qu'ils croyaient Espagnols aussi , pour qu'ils vinssent recueillir le prix de leur victoire. Ricared leur de- .manda en espagnol qu'es>ce qu'était ce navire; ils répondirent que c'était un galion qui venait des Indes* portugaises, chargé d'épiceries , et portant de plus tant de perles et de diamants, qu'il valait plus d'un million d'or. Ils ajoutèrent que la tempête l'avait amené dans ces parages , désemparé et sans artillerie, parce que les gens de l'équipage l'avaient jetée à la mer, étant malades et demi-morts de soif et de faim ; que ces deux galères, qui appartenaient au corsaire arnaute Mami*, s'en étaient emparées la veille sans qu'il pût se mettre en défense > et que ne pouvant, à ce qu'il avait ouï dire, transporter tant de richesses sur les deux galères , les Turcs emmenaient le galion à la remorque, pour le conduire à la rivière Larache, qui est près de là. Ricared leur dit alors que, s'ils avaient cru que les deux vaisseaux sous ses ordres étaient espagnols , ils se trompaient : car ils appartenaient à }a, reine d'Angleterre. Cette nouvelle donna de quoi penser et de quoi craindre à ceux qui l'apprirent, et ils s'imaginèrent, comme il était naturel , qu'ils étaient tombés d'un filet dalis un autre. Mais Ricared leur dit de ne craindre aucun mal et d'être bien assurés de leur délivrance , pourvu qu'ils ne songeassent point à se défendre, c II est impossible d'en avoir la pensée, répondirent-ils, puisque ce navire, comme nous l'avons dit, n'a point d'artillerie et que nous n'avons point d'armes. Force nous est-donc de recourir à la noblesse d'âme et à la générosité de votre général ; il est juste que celui qui nous a délivrés de l'insupportable esclavage où nous tenaient les Turcs, achève jusqu'au bout une si grande grâce , un si grand bienfait, propre à le rendre fameux dans tous les endroits, en nombre infini, où parviendra la nouvelle de cette mémorable victoire , et de la libéralité dont nous attendons les effets avec plus d'espoir que de crainte. »

Satisfait des propos de l'Espagnol qui parlait , Ricared ap-

i , G'esl-i-dire l'Albanais Mami , de qai Cervantes (tit esclave à Alger.

pela en conseil les gens de son vaisseau, et leur demanda com^ ment il fallait faire pour envoyer tous ces chrétiens en Espagne, àans s'exposer au danger de quelque sinistre événement, si , encouragés par leur grand nombre , il leur prenait idée de se soulever. Quelques-uns furent d'avis qu'il les fît passer un à un sur son vaisseau, et qu'à mesure qu'ils entreraient sous le pont , on les tuât tous l'un après l'autre ; puis que l'on conduisît ensuite le galion à Londres sans crainte et sans souci. c Puisque Dieu, répondit Ricared, nous a fait la grâce insigne de nous donner tant de richesses , je ne veux point répondre à cette faveur par des sentiments de cruauté et d'ingratitude. Il ne faut pas trancher avec l'épée les difficultés qu'on peut résoudre avec l'adresse. Je suis d'avis qu'on ne fasse mourir aucun chrétien catholique , non point parce que j'ai pour eux de l'affection, mais parce que j'en ai pour moi-même ; je voudrais que cet. exploit d'aujourd'hui ne nous valût, ni à moi ni à vous , qui avez été mes compagnons , la réputation de cruels avec le renom de braves : car la cruauté ternit toujours la vaillance. Ce qu'il faut faire, c'est de transporter sur le galion portugais l'artillerie d'un de nos vaisseaux, sans laisser dans celui-ci d'autres armes , ni rien de plus que les provisions; et, formant de nos gens l'équipage du galion, im)us le conduirons en Angleterre, tandis que les Espagnols retourne^ ront en Espagne. >

Personne n'osa contredire la proposition de Ricared : les uns le tinrent pour vaillant, magnanime et de grande habileté ; les autres le jugèrent dans leurs cœurs pour plus catholiqiie qu'il n'aurait ^û l'être. Bien affermi dans cette résolution, Ricared passa sur le vaisseau portugais avec cinquante arquebusiers , tous sur le qui- vive et les mèches allumées. Il trouva dans le vaisseau environ trois cents personnes, de celles qui s'étaient échappées des galères ; il demanda aussitôt le registre du vaisseau, et le même qui lui avait parlé du haut du pont la première fois lui répondit que le registre avait été pris par le corsaire des bâtiments légers, qui s'était Qoyé lorsqu'ils avaient coulé bas. A l'instant, Ricared fit mettre le tout en bon ordre, et son second navire ayant abordé le galion avec une merveilleuse célérité, à la faveur de vigoureux cabestans, on passa l'artillerie du petit navire sur le grand vaisseau. Ensuite , ayant fait une courte allocution aux chrétiens , Ricared les fit passer sur le navire allégé, où ils trouvèrent des provisions en abondance pour plus d'un

mois , et pour plus de monde qu'ils n'étaient. Tandis qu'ils s'embarquaient les uns après les autres, il leur donna à cha* cun quatre écus d'or en monnaie d'Espace , qu'il fit apporter de son vaisseau pour remédier à leurs premiers besoins quand ils arriveraient à terre, de laquelle ils étaient si proches , que les hautes montagnes de Galpé et d'Abyla se laissaient apercevoir.

Tous lui offrirent des actions de grâces infinies pour la faveur qu'il leur faisait. Le dernier qui allait s'embarquer fut celui qui avait parlé pour les autres. Quand son tour fut venu, il dit à Rioared : « Je tiendrais plutôt à bonne fortune , vaillant gentilhomme, que tu m'emmenasses avec toi en Angleterre que de me renvoyer en Espagne. Bien que ce soit ma patrie, et qu'il n'y ait pas plus de six jours que je l'ai quittée, je ne dois rien'y retrouver qui ne réveille ma tristesse et le sentiment de ma solitude. Tu sauras , seigneur, qu'à la prise de Cadix , qui eut lieu il y a une dizaine d'années, je perdis une fille que les Anglais ont dû conduire en Angleterre ; avec elle j'ai perdu le repos de ma vieillesse et la lumière de mes yeux : car, depuis qu'ils ne la voient plus, ils n'ont rien.vu qui leur donnât le moindre plaisir. La cruelle affliction où me laissèrent sa perte et celle de ma fortune , qui me fut aussi ravie , me réduisit au point que je ne pus ni ne voulus plus exercer le commerce, qui m'avait valu la réputation d'être le plus riche négociant de toute la ville ; et c'était vrai : car , outre moji crédit qui' dépassait plusieurs centaines de milliers d'écus , ma fortune s'élevait , dans les portes de ma maison , à plus de cinquante mille ducats. Tout fut perdu, et pourtant j'aurais cru ne rien perdre , si je n'avais pas perdu ma fille. Après ce malheur général et celui qui m'avait si spécialement frappé, la détresse vint à me tourmenter de telle sorte, que, ne pouvant plus résister à ses atteintes, je résolus avec ma femme, qui est cette triste personne assise devant nous, de passer aux Indes, commun refuge des pauvres généreux. Nous étant embarqués, il y a six jours, sur un aviso^ ces deux bâtiments corsaires nous rencontrèrent à la sortie de Cadix et nous firent captifs. Ce fut un renouvellement de notre disgrâce passée et le sceau de nos malheurs, qui auraient été plus grands encore, si les corsaires n'eussent pris ce galion portugais, qui les retint jusqu'aux événements dont tu viens d'ôtre le témoin. » Ricared lui demanda comment s'appelait sa fille, c Son nom, réponditil , est Isabelle. » Cette réponse acheva de confirmer Ricared

dans le soupçon qu'il avait conçu que celui qui lui racontait son histoire était le père. de son Isabelle bien-aimée. Sans lui en donner aucune nouyelle, il lui répliqua que, de bon cœur, il les mènerait lui et sa femme à Londres, où ils pourraient peut-être apprendre quelque chose sur le sort de celle qu'ils désiraient retrouver. Il les fit aussitôt p^ssà; sur sa capitane, après avoir placé sur le vaisseau portugais des matelots et des gardes en nombre suffisant. ^

Cette nuit même , ils mirent à la voile et s'éloignèrent en toute hâte des côtes d'Espagne ; et, comme sur le navire des chrétiens délivrés se trouvaient aussi une. vingtaine de Turcs, auxquels Ricared avait également donné la liberté, afin de té- ' moigner par là que c'était plutôt par douceur et générosité naturelles qu'il se montrait libéral , que par amour pour les catholiques, il pria les Espagnols de rendre, à la première occasion qui s'offrirait, une entière liberté aux Turcs, qui lui témoignèrent leur reconnaissance. Le vent, après s'être montré d'abord favorable par sa direction et sa force , commença à tomber un peu; ce calme subit souleva une grande tempête de frayeur parmi les Anglais, qui accusaient Ricared et sa générosité , disant que les captifs délivrés pouvaient donner avis de cette ayenture en Espagne, et que-, s'il se trouvait des galions armés dans le port, ces galions pourraient se mettre à leur poursuite , les presser , les atteindre et les détruire. Ri • cared reconnaissait bien qu'ilç avaient raison ; mais, en répo'n* dant victorieusement à leurs plaintes par de bons propos , il parvint à les apaiser. Mais ce qui les apaisa mieux encore, ce fut le vent qui se remit à fraîchir , de façon qu'enflant les voiles sans qu'il fût besoin de les carguer , ni même de les régler, au bout de neuf jours ils se trouvèrent en vue de Londres. Quand ils y revenaient ainsi victorieux, il n'y avait pas plus d'un mois qu'ils en étaient partis.

Ricared ne voulut point, à cause de la mort de son général, entrer dans le port avec des signes d'allégresse ; il mêla donc des marques de tristesse aux marques de joie. Tantôt résonnaient de gais clairons, tantôt de lugubres trompettes; tantôt les tambours battaient gaiement aux champs, tantôt les fifres leur répondaient par des accents lamentables; d'une hune pendait, renversée, une bannière parsemée de croissants ; sur une autre se voyait un long drapeau de taffçtas noir, dont les pointes baisaient la surface de l'eau. Finalement, ce fut avec ces marques si contraires de joie et de douleur qu'il entra

avec son navire dans la rivière de Londres ; car le grand vaisseau portugais, n'y trouvant pas assez de fond, fut obligé de rester au large en pleine mer. Ces signes tellement opposés 'tenaient en suspens la multitude infinie de peuple qui les regardait du rivage. Les spectateurs reconnurent bien, à quelques insignes, que le plus petit vaisseau était la capitane du baron de Lansac; mais ils ne pouvaient comprendre comment l'autre vaisseau s'était changé en ce puissant navire qui restait en mer ^ Mais ils furent tirés de leur incertitude en voyant sauter dans un esquif, armé de toutes pièces et couvert d'armes resplendissantes, le vaillant- Ricared, qui, à pied, et sans attendre d^autre cortège que celui de l'innombrable foule dont il était suivi, se rendit au palais, où déjà la reine, placée à une galerie extérieure, attendait qu'on lui apportât des nouvelles de ces deux vaisseaux. Avec la reine et les autres dames, se trouvait Isabelle, vêtue à l'anglaise , ce qui lui seyait aussi bien que d'être vêtue à l'espagnole. Avant que Ricared fût arrivé, une autre personne accourut pour informer la reine de sa venue ; au nom de Ricared, Isabelle se troubla, et, dans ce moment, elle craignit et espéra tout à la fois de mauvais et de bons résultats de son arrivée. Ricared était de haute taille, d'une tournure élégante et bien proportionnée ; comme il se présentait armé de la cuirasse , de Tépaulière, du gorgerin, des brassards et tassettes, enfin avec une armure milanaise de onze aspects, gravée et dorée, il semblait parfaitement bien à tous ceux qui le regardaient. Sa tête n'était pas couverte d'un morion, mais d'un chapeau à larges bords de couleur fauve, avec une grande variété de plumes ajustées à la wallonne; il portait l'épée large , de riches pendants de ceinturon et des chausses à la suisse. A la vue de ce bel équipage et de sa démarche fière, quelques-uns le comparèrent à Mars, dieu des batailles ; mais d'autres, plus frappés de la beauté de son visage, le comparèrent, dit-on, à Vénus, qui, pour jouer quelque tour à Mars, se serait déguisée de cette façon.

Enfin il arriva devant la reine, et; se mettant à genoux, il lui dit : c Haute Majesté, par la force de votre heureuse étoile,

4«. Cervantes , comme on le voit , n'avait pas une idée trës-neUe de la position de Londres , puisqu'il suppose que, du port de celte ville, qui est à quinze ou vingt lieues de l'embouchure de la Tamise, ou peut apercevoir la pleine mer. Il ne faisait pas de romans historiques, et n'était guère plus Tort que Shakspeare en géographie.

et en conséquence de mon désir, après que le bai;on de Lansac fut mort d'un coup d'apoplexie , et que je restai à sa place ,' grâce à votre générosité, le sort me fit rencontrer deux ga* 1ères turques, emmenant à la remorque ce grand navire qu'on aperçoit au loin. Je les attaquai ; vos soldats combattirent comme toujours ; les deu!r bâtiments corsaires furent coulés à fond; dans l'un des nôtres, et en votre nom royal, je rendis la liberté aux chrétiens qui s'étaient échappés du pouvoir des Turcs ; je n'amenai avec moi qu'un homme et une femme , tous deux Espagnols, qui, pour leur plaisir , voulurent venir voir Votre Grandeur. Ce grand navire est de, ceux qui viennent des Indes du Portugal ; désemparé par l'orage, il tomba au pouvoir des Turcs, qui , avec peu de peine, ou sans au* cune, pour mieux dire, s'en rendirent maîtres; et, suivant ce que dirent quelques Portugais de ceux qui montaient ce vaisseau, il contient pour plus d'un million d'or en épiceries et autres marchandises de perles et de diamants. On n'a touché à aucun objet , et les Turcs eux-mêmes n'étaient pas encore entrés dans le navire, parce que le ciel avait tout destiné, et que j'ai tout mis en garde pour Votre Majesté, qui, en me donnant un seul bijou, me laissera lui redevoir dix autres vaisseaux. Ce bijou. Votre Majesté me l'a déjà promis, c'est mon Isabelle. Avec elle , je serai riche et bien récompensé, non-seulement de ce service, quel qu'il soit, que j'ai rendu à Votre Majesté, mais de bien d'autres que je pense lui rendre encore pour payer quelque partie du trésor infini que, dans ce seul bijou, m'offre Votre Majesté.

•^ Levez-vous, Ricared, répondit la reine, et croyez bien que, si je voulais mettre un prix à Isabelle, l'estimant comme je le fais, vous ne la pourriejz payer , ni avec ce que contient ce vaisseau , ni avec tout ce qui reste aux Indes. Je vous la donne parce que je vous l'ai promise, parce qu'elle est digne 4e vous et que vous ôtes^digne d'elle. Votre valeur seule la mérite. Si vous m'avez gardé les bijoux du navire, je vous ai gardé votre bijou ; et, bien qu'il semble que je fais peu de chose en vous rendant ce qui vous appartient, je sais que je vous fais en cela grande faveur : le trésor qui s'achète par des désirs, et qui a son estimation dans l'âme de l'acheteur, vaut ce que vaut une âme, qui ne saurait trouver de prix sur ila terre. Isabelle est à vous, voyez-la ; quand vous voudrez, vous pouvez prendre entière possession d'elle; je crois que ce sera de sa part avec plaisir, car elle est discrète, elle saura bien ap-

précier raffection que tous lui portez ; et je ne veux pas dire la grâce que vous lui faites, voulant me faire honneur de ce titre, que moi seule je puis lui faire des grâces. Allez prendre du repos, et venez me voir demain ; je désire entendre vos prouesses plus en détail ; amenez-moi aussi ces deux personnes que vous dites être venues de leur plein gré pour me voir ; je veux les en remercier. >

Ricared baisa les mains à la reine pour les grandes faveurs qu'elle lui accordait. Elisabeth entra dans une autre salle, et les dames entourèrent Ricared. L'une d'elles, qni s'était liée avec Isabelle d'une amitié trés-vive , appelée Mme Tansy , et qui passait pour la plus spirituelle , la plus hardie et la plus gracieuse, dit à Ricared : c Qu'est-ce' que cela, seigneur Ricared, et pourquoi ces armes ? Pensiez- vous , par hasard , que vous veniez combattre contre vos ennemis? Eh bien, en vérité, nous sommes toutes ici vos amies, excepté pourtant Mme* Isabelle, qui est obligée, comme Espagnole, à ne pas avoir pour vous bonne volonté. — Qu'elle se souvienne seulement , madame Tansy , répondit Ricared, d'avoir pour moi une volonté quelconque. Pourvu que je reste dans son souvenir, je sais que la volonté sera bonne, car avec sa haute intelligence et sa rare beauté serait incompatible la taché de l'ingratitude. — Seigneur Ricared, répondit alors Isabelle, puisque je dois être à vous, à vous il appartient d'exiger de moi toutes les satisfactions que vous voudrez, pour vous récompenser des louanges que vous me donnez et des grâces que vous pensez me faire. »

Ces honnêtes propos, et d'autres semblables, furent échangés entre Ricared, Isabelle et les dames, parmi lesquelles se trouvait une jeune fille d'un âge très-tendre, qui ne fit autre chose que regarder Ricared tout le temps qu'il fut là ; elle lui levait les tassettes pour voir ce qu'il portait dessous, lui tâtait l'épée, et, avec une simplicité d'enfant , voulait que les armes lui servissent de piroir, s'approchant tout près pour s'y mirer. Quand il fut parti, elle s'adressa aux dames et leur dit : c Maintenant j'imagine , mesdames , que la guerre doit être une bien belle chose, puisque, môme au milieu des femmes, les hommes armés ont si bonne façon. — Gomment , s'ils ont bonne façon 1 répliqua Mme Tansy; voyez plutôt Ricared : ne dirait-on pas que le soleil est descendu sur la terre, et qu'il se promène dans les rues en cet équipage ? » Toutes se mirent à rire du propos de la jeune fille et de l'extravagante comparaison

de Mme Tansy. Il ne manqua pas de mauvaises langues qui accusèrent Ricared d'impertinence, pour s'être présenté au palais avec ses armes ; mais il trouva grftce devant d'autres personnes, qui le défendirent en disant qu'il avait pu faire ainsi, comme soldat, pour manifester sa martiale assurance.

Ricared fut reçu par ses parents, ses lamis, ses connaissances, avec des témoignages d'affection profonde, et des réjouissances générales eurent lieu cette nuit à Londres pour célébrer son heureux succès. Le père et la mère d'Isabelle étaient déjà dans la maison de Clotald , auquel Ricared avait bien dit qui ils étaient, mais en lui recommandant de ne leur donner aucune nouvelle d'Isab^elle, jusqu'à ce que lui-môme lear en donnât. Cette recommandation fut faite également à sa mère,tMme Catherine, ainsi qu'à tous les domestiques et servantes de la maison. La nuit même, avec une foule de chaloupes et de barques, et devant non moins d'yeux qui regardaient cette besogne, on commença à-déchargerle grand vaisseau , qui , en huit jours , n'acheva point de livrer tout le poivre et toutes les riches marchandises qu'il recelait dans son large ventre.

Le lendemain de cette nuit , Ricared alla au palais, menant avec lui le père et la mère d'Isabelle, habillés de neuf à l'anglaise, auxquels il avait dit que la reine voulait les voir. Ils arrivèrent tous à l'endroit où la reine se tenait au milieu de ses dames, attendant Ricared, qu'elle voulut flatter et favoriser par l'attention de faire asseoir à ses côtés Isabelle, vêtue des mêmes habits qu'elle portait la première fois, et qui ne paraissait pas moins belle à ce moment qu'à l'autre. Les parents d'Isabelle restèrent surpris et stupéfaits en voyant tant de grandeur, réunie à tant d'élégance ; ils jetèrent les yeux sur -Isabelle, mais ne la reconnurent point. Cependant, et comme s'ils eussent présagé le bonheur qui était si près d'eux , le cœur commença à leur battre dans la poitrine, non pas avec une agitation qui les attristât, mais avec je ne sais quel sentiment de plaisir qu'ils ne parvenaient point à comprendre. La reine ne permit point que Ricared s'agenouillât devant elle ; au contraire, elle le fit lever et asseoir sur un tabouret qu'on avait placé là tout exprès, faveur inusitée pour le caractère altier de la reine. L'un des assistants dit à son voisin : « Ricared ne s'assied pas aujourd'hui sur le siège qu'on lui a donné, mais sur le poivre qu'il a rapporté. » Un autre s'approcha et dit : c Voici la preuve de ce qu'on dit communément, que les

présents brisent les rochers, car ceux qu*a rapportés Ricared ont adouci la dureté de cœur de notre reine. 9 Un autre vint encore et ajouta : « Maintenant qu'il est si bien sellé, plus de deux oseront courir surlui '. * En effet, de ce nouvel honneur que la reine fit à Ricared , Tenvie prit occasion pour naître dans les cœurs d'un grand nombre d'assistants : car il n'y a point de faveur faite par le prince à son favori, qui ne soit un coup de lance dont le cœur de l'envieux est traversé.

La reine voulut savoir en détail de Ricared comment s'était passée la bataille avec les vaisseaux des corsaires. Il la raconta de nouveau, et attribua la victoire à Dieu et à la valeur de ses soldats, faisant l'éloge de tous à la fois, et spécifiant les actions paritculières de quelques-uns qui s'étaient signalés plus que les autres ; chose qui obligea là reine à leur donner à tous des récompenses, et de particulières à ceux qui s'étaient particulièrement distingués. Quand il vint à la liberté qu'il avait rendue, au nom de Sa Majesté, aux Turcs et aux chrétiens, il ajouta : c Cette femme et cette homme que voici (montrant les parents d'Isabelle) sont ceux dont j'ai dit hier à Votre Majesté que, dans le désir de voir Votre Grandeur, ils m'avaient instamment prié de les emmener avec moi. Ils sont de Cadix, et, d'après ce qu'ils m'ont conté, d'après ce que j'ai vu d'eux, je sais que ce sont des gens de qualité et d'importance. 9 La reine leur ordonna de s'approcher; Isabelle leva les yeux pour voir ceux qu'on disait être Espagnols, et surtout de Cadix, avec le désir de savoir si, par hasard, ils connaîtraient ses parents.' Quand Isabelle leva les yeux, sa mère aussi les jeta sur elle, et s'arrêta pour la regarder avec plus d'attention; alors, dans la mémoire d'Isabelle , commencèrent à s'éveiller des souvenirs confus qui voulaient lui faire entendre que , dans. un autre temps, elle avait vu cette femme qui se trouvait devant elle. Son père était dans la même perplexité, n'osant pas se décider à croire la vérité que lui montraient ses yeux. Ricared mettait toute son attention à surprendre les sentiments et les transports de ces trois âmes en suspens, qui demeuraient incertaines entre le oui ou le non de se connaître. La reine s'aperçut de la perplexité des deux étrangers , et même du trouble d'Isabelle, car elle la vit rougir, pâlir, et porter plusieurs fois la main à ses cheveux comme pour les

4 . Il y a, dans ceUe pkrâse, un double jea de mots : etisillado, sellé, Teut dire aussi placé sur siège, et carrer; courir, signifie également, devenu verbe, actir, poursuivre ou fâcher quelqu'un.

arranger. En ce moment, Isabelle désirait entendre parler celle qu'elle pensait être sa mère, espérant que l'oreille la tirerait du doute où l'avaient jetée les yeux. La reine dit alors à Isabelle de demander en langue espagnole à cet homme et à cette femme quel motif les avait portés à ne pas vouloir jouir de la liberté que Ricared leur avait rendue, la liberté étant la chose qu'aimaient le plus, non-seulement les gens doués de la raison, mais encore les animaux qui en sont privés. Isabelle fit cette question à sa mère , laquelle , sans lui répondre un seul mot, étourdiment et se heurtant aux obstacles', accourut près d'Isabelle; puis, sans s'arrêter aux scrupules ni aux observances de cour, elle porta la main à l'oreille droite d'Isa^ belle, et j découvrit un petit signe noir qu'elle j avait, ce qui acheva de confirmer son soupçon ; alors , voyant clairement qu'Isabelle était sa fille, elle lui jeta les bras au cou, et, poussant un grand cri : c 0 fille de mon cœur I s'écria-t-elle, ô cher trésor de mon ftmel » Et, sans pouvoir en dire davantage, elle tomba éyanouie dans les bras d'Isabelle. Son père, non moins tendre, mais plus retenu, ne fit connaître ses transports qu'en versant des larmes, qui baignèrent bientôt son vénérable visage et sa barbe blanchie. Isabelle colla son visage à celui de sa mère, et tournant les yeux sur son père, elle le regarda de telle sorte, qu'elle lui fit connaître à la fois le plaisir et le regret qu'éprouvait son âme à le voir en cet endroit. Ëtonnée d'un tel événement, la reine dit à Ricared : c Je pense, Ricared , que c'est votre discrétion qui a préparé ces entrevues ; mais je ne sais si je dois dire que vous avez fait sensément, car nous savons qu'une joie inattendue peut tuer comme un chagrin subit. > En disant ela, celle se tourna près d'Isabelle, qu'elle sépara de sa mère , à qui l'on jeta de l'eau sur le visage pour la rappeler à la vie. Quand celle-ci eut un peu repris ses sens, elle se jeta aux genoux de la reine, et lui dit : c Que Votre Majesté pardonne à mon audace; il n'est pas étonnant qu'on perde connaissance par la joie de retrouver un objet si chéri. > La reine lui répondit qu'elle avait raison , employant, pour se faire comprendre, Isabelle comme interprète. Ce fut de la manière qui vient d'être contée que celle-ci reconnut ses parents , et que ses parents la reconnurent. La reine les fit rester au palais, afin qu'ils pussent tout à l'aise voir leur fille, causer et se réjouir avec elle. Ricared en ressentit une grande joie, et pria de nouveau la reine d'accomplir la promesse qu'elle lui avait faite de lui donner la main

d'Isabelle, si toutefois il la méritait, et, dans le cas contraire, de vouloir bien Toccuper en des choses qui le rendissent digne d'obtenir ce qu'il désirait. La reine comprit bien que Ricared était sûr de lui-même et de son grand courage ; elle crut donc qu'il n'y avait nul besoin de le soumettre à de nouvelles épreuves : aussi lui dit-elle qu'à quatre jours de là elle lui livrerait Isabelle, en leur faisant à tous deux autant d'honneur qu'il lui serait possible. Sur cela, Ricared prit congé d'elle, ravi de joie , et emportant l'espérance prochaine d'avoir Isabelle en sa possession, sans effroi de la perdre, ce qui est le dernier terme du désir des amants.

Le temps courut, non cependant avec autant de célérité qu'il l'eût voulu : car ceux qui vivent dans l'espoir de promesses à venir n'imaginent jamais que le temps vole, mais, au contraire, qu'il marche sur les pieds de la paresse môme. Enfin le jour arriva où Ricared pensait, non point mettre un terme à ses désirs, mais trouver dans Isabelle de nouvelles grâces qui la lui fissent aimer davantage, si davantage était possible. Néanmoins, dans ce court espace de temps, pendant lequel il pensait que le vaisseau de son bonheur cinglait avec un vent prospère vers le port désiré, le sort contraire éleva sur la mer de sa vie une telle tempête, que mille fois il dut craindre d'être submergé.

Le cas est que la preihière camériste de la reine, aux soins de qui était confiée Isabelle, avait un fils d'environ vingt-deux ans, appelé le comte Amest. L'étendue de ses terres, la no» blesse de son sang, et la haute faveur dont jouissait sa mère auprès de la reine, le rendaient, plus que de raison, arrogant, hautain et présomptueux. Cet Amest donc devint amoureux d'Isabelle, et si éperdument, qu'à la lumière des yeux de la jeune fille son âme s'embrasait et se consumait. Bien que, pendant l'absence de Ricared, il lui eût découvert ses désirs par quelques indices, jamais ils ne furent accueillis d'Isabelle ; mais aussi, quoique l'éloignement et les dédains, dans les commencements de l'amour, fassent d'habitude renoncer les amoureux à l'entreprise, dans Amest, les refus formels et répétés d'Isabelle firent un effet contraire. La jalousie de l'un s'allumait à la vertu de l'autre. Quand il vit que Ricared, suivant l'opinion de la reine, avait mérité Isabelle, et qu'au bout de si peu de temps elle allait la lui donner pour fenune, il voulut mourir en désespéré. Mais, avant de recourir à un remède si infâme et si lâche, il parla à sa mère, et lui dit qu'elle

eût à demander à la reine la main d'Isabelle, et que, si elle ne l'obtenait pas, elle pensât que la mort appelait aux portes de la vie de son fils.

La camériste demeura tout interdite aux propos d'Arnest; mais, comme elle connaissait la violence de son caractère et la ténacité avec laquelle les désirs se fixaient dans son âme, elle craignit que ses amours n'eussent quelque malheureux dénoûment. Toutefois, et comme mère, à qui il est naturel de chercher le bien de ses enfants, elle promit au sien de parler à la reine, non dans l'espérance d'obtenir d'elle une chose impossible, la violation de sa parole, mais au moins pour ne pas manquer d'essayer les dernières ressources.

Ce matin même, Isabelle avait été vêtue, par ordre d'Elisabeth, si richement, que la plume n'ose point retracer sa pa-

. rure. La reine elle-même lui avait attaché un collier de perles, des plus belles que contint le vaisseau, et qu'on avait estimées à vingt mille ^ducats; elle lui avait mis au doigt un anneau de diamants évalué à six mille écus ; enfin , les autres dames étaient tout en émoi pour les fêtes qu'elles se promettaient de la noce, lorsque la première camériste entra auprès de la reine, et la supplia à genoux de suspendre le mariage d'Isabelle deux jours encore, disant que, moyennant cette seule grâce que lui accorderait Sa Majesté , elle se tiendrait pour satisfaite et payée de toutes les grâces qu'elle méritait et attendait de ses services. La reine voulut d'abord savoir pourquoi elle lui demandait avec tant d'instance cette'' suspension, qui allait droit contre la parole qu'elle avait donnée à Ricared ; mais la camériste ne voulut pas lui faire de réponse jusqu'à ce que la reine lui eût enfin octroyé la faveur qui lui était demandée, ce qu'elle fit, tant elle avait gralid désir de savoir la cause de cette singulière demande. Ainsi donc, dès que la camériste eut obtenu ce qu'elle désirait pour le moment, elle conta à la reine les amours de son fils, et la crainte qu'elle avait que, si on ne lui donnait pas Isabelle pour femme, il ne se tuât ou ne fît quelque action scandaleuse, ajoutant que, si elle avait

' demandé ces deux jours de répit, c'était pour que Sa*Majesté eût le temps de penser au moyen qu'il serait convenable d'employer pour sauver son fils du désespoir. La reine répondit que, si sa royale parole n'était pas engagée, elle trouverait facilement une issue à ce labyrinthe, mais qu'elle ne la violerait pas, et ne tromperait point les espérances de Ricared, pour tous les intérêts du monde.

Cette réponse fut portée par la camériste à son fils, leqael, à rinstant même, brûlant d'amour et de jalousie, s'arma de toutes pièces et, monté sur un vigoureux cheyal, se présenta devant la maison de Ricared. Là, il appela Ricared à grands cris, pour qu'il se mît à la fenêtre. Celui-ci venait, en ce moment, d'achever sa toilette de fiancé, et se disposait à se rendre au palais avec le cortège qu'exigeait une telle cérémonie. Mais, ayant entendu les cris et appris qui l'appelait, ainsi que la manière dont se présentait Arnest, il s'approcha d'une fenêtre avec quelque inquiétude. Dès qu'il l'aperçut, Arnest lui dit : c Ricared, sois attentif à ce que je vais te dire : la reine, ma maltresse, t'a envoyé 'combattre à son service et faire des prouesses qui te rendissent digne de la sans pareille Isabelle; tu es parti, et tu as amené des vaisseaux chargés d'or, avec lequel tu penses avoir acheté et mérité Isabelle; mais si la reine, ma maîtresse, te Ta promise, c'est qu'elle croyait qu'il n'y a personne dans cette cour qui la serve mieux que toi, et qui mérite Isabelle à meilleur titre. En cela, il pourrait se faire qu'elle se fût trompée ; ainsi donc, m'arrêtant à cette opinion, que je regarde comme vérité démontrée, je dis que tu n'as pas fait de telles choses qu'elles te rendent digne d'Isabelle, et que tu n'en pourras jamais faire qui t'é-^ lèvent à un si grand bonheur, et, par cette raison que tu ne la mérites pas, si tu veux me contredire, je te défie à toute outrance. >

Le comte se tut, et Ricared lui répondit de la sorte : c II ne m'appartient en aucune manière d'accepter votre défi, seigneur comte, car je confesse, non-seulement que je ne mérite point Isabelle, mais encore que personne ne la mérite, de ceux qui vivent aujourd'hui dans le monde. Ainsi donc,, si je confesse ce que vous dites, je répète que votre défi ne s'adresse point à moi ; mais je l'accepte, cependant, pour l'audace que vous avez eue de me défier, d Gela dit, il quitta la fenêtre, et demanda ses armes en toute hâte. Aussitôt le trouble se répandit parmi ses parents et tous ceux qui étaient venuâ pour l'accompagner au palais. Dans la foule de gens qui avaient vu le comte Arnest couvert de ses armes, et qui avaient entendu les propos' du défi, il ne manqua pas de se trouver quelqu'un qui alla tout conter à la reine, laquelle ordonna au capitaine de sa garde d'aller arrêter le comte. Le capitaine se hâta tellement, qu'il arriva au moment où Ricared sortait de sa maison, couvert des armes avec lesquelles il avait débarqué, et

310 L'ËSPAaNOLE-ANaLAISS.

monté sur un beau cheval. Lorsque le comte vit le capitaine, il comprit aussitôt Tobjet de sa venue et résolut de ne pas se laisser arrêter; élevant la voix, il dit à Ricared : c Tu vois, Ricared, Tempôchement qui vient nous séparer. Si tuas envie de me punir, tu me chercheras, et, comme f ai aussi envie de te punir, moi aussi je te chercherai ; et puisque deux person* nés qui se cherchent se trouvent facilement, laissons pour aujourd'hui rexécutixHi de notre mutuelle envie. ^ Volontiers, » répondit Ricared.

Kn ce moment, le capitaine approcha avec toute sa garde, et dit au comte de se rendre prisonnier au nom de Sa Majesté. Le comte répondit qu'en effet il se rendait, mais sous la condition qu'il ne serait pas conduit ailleurs qu'en présence de la reine. Le capitaine j consentit, et, l'enfermant au milieu des rangs de sa garde, il l'emmena au palais. La reine venait d'ôtre informée par sa camériste du violent amour qu'avait son fils pour Isabelle, et, les larmes aux yeux, la camériste Tavait suppliée de pardonner au comte, qui était, comme jeune homme et comme amoureux, exposé à commetre de plus grandes fautes. Arnest pairut devant la reine, qui, sans entrer en explication avec lui, le fit dépouiller de son épée et conduire en -prison dans une tour.

Tous ces événements fâcheux tourmentaient le cœur d'Isabelle et de ses parents aussi, qui voyaient si promptement troubler la mer calme de leur repos. La camériste conseilla à la reine, pour prévenir les malheurs qui pouvaient arriver entre sa famille et celle de Ricared, d'ôter la cause de cette discorde , qui était Isabelle, et de la renvoyer en Espagne. Ainsi, disait-elle, s'éviteraient les résultats qui étaient à craindre. A ces propos, elle ajoutait qu'Isabelle était catholique, et si fervente, qu'aucune de ses admonitions, qui avaient été nombreuses, pressantes, n'avait pu la détourner en rien de sa croyance catholique, c Pour cela môme, répondit la reine, j'en estime davantage Isabelle, puisqu'elle sait si bien garder la foi que ses parents lui ont enseignée; quant à la renvoyer en Espagne, qu'on ne m'en parle point : car son charmant aspect, ses grâces, ses vertus, me la rendent chère, et sans nul doute, si ce n'est aujourd'hui, un autre jour au moins, je la donnerai pour épouse à Ricared, comme je lui en ai fait la promesse. »

Cette décision de la reine jeta la camériste dans un tel désespoir, qu'elle ne lui répliqua pas un mot. Mais, conservant

l'opiiiiou qu'elle avait eue dès rorigine, qu'à moins d'ôter Isabelle d'entre eux, il n'y avait aucun moyen d'adoucir l'humeur fougueuse 'de son fils et de l'obliger à la paix avec Ricared, elle se résolut à commettre une des plus horribles cruautés qui puissent venir à la pensée d'une femme de qualité comme elle l'était. Cette résolution fut d'empoisonner Isabelle; et comme, chez la plupart des femmes, leur caractère les porte à être aussi promptes que résolues, ce soir même elle empoisonna Isabelle dans une conserve qu'elle lui offrit et qu'elle la força de prendre, en lui disant que c'était un remède contre les angoisses de cœur. Peu de moments s'écoulèrent avant qu'Isabelle commençât à en ressentir les effets. Sa langue et.sa gorge s'enflèrent, ses lèvres se noircirent, sa voix devint rauque, ses yeux troublés, sa poitrine oppressée : signes certains qu'on lui avait donné du poison. Les dames accoururent auprès de la reine pour lui rapporter ce qui arrivait, et affirmant que c'était la première camériste qui avait fait ce mauvais coup. Il ne fallut pas beaucoup insister pour en convaincre la reine, qui accourut auprès d'Isabelle, déjà presque expirante. La reine.envaya chercher ses médecins en toute hâte, et, pend'ant qu'ils tardaient à venir, elle fit donner à la malade une grande dose de poudre de licorne, et plusieurs autres antidotes dont les princes ont coutume d'être pourvus contre de semblables accidents. Les médecins arrivèrent, redoublèrent les remèdes, et prièrent la reine de faire dire' à la camériste de quelle espèce de poison elle s'était servie; Qar personne ne doutait qu'elle seule eût empoisonné Isabelle. La camériste en fit l'aveu, et, sur cette indication, les médecins appliquèrent des remèdes si efficaces, que, par leur secours et avec la grâce de Dieu, Isabefle conserva la vie, ou du moins l'espoir de la conserver.

La reine fit arrêter sa camériste, qu'on enferma dans une étroite pièce du palais, avec l'intention de la punir comme le méritait son crime, bien qu'elle se disculpât en disant que tuer Isabelle, c'était de sa part faire au ciel un agréable sacrifice, puisque c'était ôter une catholique de dessus la terre, et avec elle le motif des querelles de son fils. Ces tristes nouvelles, quand elles arrivèrent à Ricared, le jetèrent en un tel état qu'on crut qu'il allait perdre la raison, à voir les choses insen* sées qu'il faisait et les propos déchirants qu'il mêlait à ses plaintes. Finalement, Isabelle ne perdit pas la vie ; mais la nature, pour prix de cette vie qu'elle lui laissait, la laissa sans

chereux, sans cils et sans sourcils, I& visage enflé, le teint flétri, la peau écailleuse et les yenr pleureurs; enfin elle demeura si laide, qu'après avoir jusque-là paru un miracle de beauté, elle semblait alors un monstre de laideur. Ceux qui la connaissaient regardaient comme un plus grand malbeur qu'elle fût restée en cet état que d'avoir^été tuée par le poison. Toutefois Ricared la demanda à la reine, qu'il supplia de la lui laisser emmener dans sa maison, disant que T amour qu'il lui portait passait du corps à l'âme, et que, pour avoir perdu sa beauté, Isabelle ne pouvait avoir perdu ses vertus infinies, c C'est très-bien, répondit la reine ; emmenez-la, Ricared, et compte^que vous emportez un riche bijou enfermé dans une g'rossière caisse de bois. Dieu sait si je voudrais vous la rendre comme vous me l'avez confiée; mais, puisque ce n'est pas possible, pardonnez-moi. Peut-être que le châtiment que j'infligerai à celle qui s'est rendue coupable d'un tel crime satisfera quelque peu votre désir de vengance. > Ricared dit tout ce qu'il put à ht reine pour excuser la camériste, et la supplia de lui pardonner, puisque les excuses qu'elle donnait étaient suffisantes pour faire pardonner de plus grands griefs. Finalement, on lui remit Isabelle, son père et sa mère, et Ricared les emmena dans sa maison, c'est-à-dire daus celle de ses parents. Aux perles et aux diamants, la reine ajouta d'autres bijoux et d'autres parures si riches qu'on découvrait clairement dans ces cadeaux le tendre amour qu'elle portait à Isabelle. Celle-ci resta deux mois entiers dans sa laideur, sans donner aucun signe qu'elle pût jamais recouvrer sa beautS passée; mais, au bout de ce temps , la peau écailleuse commença à tomber, et son beau teint à reparaître. »

Pendant ce temps, les parents de Ricared, auxquels il semblait impossible qu'Isabelle revînt à son premier état , résolurent d'envoyer chercher la demoiselle écossaise qu'ils devaient , avant Isabelle , donner pour épouse à Ricared. Ils firent cela sans qu'il le sût, ne doutant point que la beauté présente de la nouvelle épouse ne fît oublier à leur fils les charmes passés d'Isabelle, qu'ils pensaient renvoyer en Espagne avec ses parents, en leur donnant assez de richesses pour réparer toutes leurs anciennes pertes. Un mois et demi ne s'était pas écoulé , lorsque , sans que Ricared fût prévenu, la nouvelle épouse entra un beau jour dans sa maison, accompagnée comme devait l'être une femme de sa qualité , et 6i belle, qu'après l'Isabelle d'autrefois, il n'y«n avait pas une

autre aussi belle dans Londres tout entier. Ricared se troubla à l'aspect inattendu de la demoiselle , et craignit que le saisissement causé par son arrivée n'achevât d'ôter la vie à la malade. Pour calmer cette crainte, il s^approcha du lit où. gisait Isabelle , qu'il trouva en compagnie de son père et de sa mère, c Isabelle de mon âme, lui dit-il devant eux, mes parents, par le grand amour qu'ils me portent , et ne connaissant pas encore dans toute son étendue celui que j'ai pour toi , ont fait venir à la maison une demoiselle écossaise avec laquelle ils étaient convenus de me marier avant que je susse ce que tu vaux; et cela, si je ne me trompe, pour que la grande beauté de cette demoiselle efface la tienne de mon âme , où elle est gravée. Pour moi , depuis le moment où je t'aimai , ce fut d'un autre amour que celui qui a pour but et pour terme la satisfaction d'un désir sensuel; et, bien que les charmes de ton corps aient captivé mes sens, tes vertus infinies ont subjugué mon âme, au point que, si je t'aimai belle, laide je t'adore. Pour confirmer ce que j'avance , donne-moi cette main. » Dès qu'elle lui eut tendu la main, il la prit dans la sienne , et continua : c Par la foi catholique que mes parents chrétiens m'ont enseignée, et, si elle n'est pas dans toute la pureté requise, par la foi que garde le pontife romain, qui est celle que mon cœur croit et confesse , et par le Dieu véritable qui nous écoute, je te promets, je te jure, ô Isabelle, moitié de mon âme, d'être ton époux, et je le suis dès à présent, si tu veux m'élever jusqu'au rang d'être à toi. »

Isabelle resta confondue des propos de Ricared ; ses parents, confus et stupéfaits. Elle ne sut que répondre, et ne put faire autre chose que de baiser à plusieurs reprises la main de Ricared, en lui disant, d'une voix entrecoupée par les larmes, qu'elle l'acceptait pour son maître et se livrait à lui pour son esclave. Ricared lui donna un baiser sur son laid visage , lui qui n'avait jamais eu l'audace d'en approcher ses lèvres lorsqu'il était beau, et les parents d'Isabelle célébrèrent par de tendres et abondantes larmes la fête des fiançailles. Ricared leur dit qu'il différerait le mariage avec l'Écossaise, qui était déjà dans la maison , de la manière qu'ils verraient ensuite ; il ajouta que, lorsque son père voudrait les renvoyer tous trois en Espagne , ils ne refusassent pas d'y retourner, mais qu'ils allassent au contraire l'attendre à Cadix ou à Séville deux années, dans le cours desquelles il leur donnait sa parole d'aller les rejoindre,, si le ciel lui laissait ce temps k vivre,

Les Nouvelles de GERVAi^Tés. 14

314 L'ESPÀGNOLE-AN&LAISË.

et que, si ce délai s'ëooulait sans qa'ils le tiesenti ils li&ISèlit pour clhose très-certaine qae quelque grand obstacle, oti lA mort, ce qui serait le plus sûr^ avait empoché son voyage* Isabelle lui répondit qu'elle l'attendrait, ndn-seillement deUt années^ mais toutes celles de sa vie, jusqU^à ce qu'elle appl^t que lui Tavait perdue ; car Tinstanl où elle apprendrait âetlë nouvelle serait Tinstant même de sa iiiort<

Ces tendres paroles firent de nouveau eotiléf lèé laftties de tous les jtVLX i et Rioared idrtit pduf dire à ses pàfeilti>( (}u41 se se marierait jamais, et âe donnerait pas sa ttiaiii k son épouse TËcossaise j qu'il n'eût d'abord été à Rdlne p^uf ràSStt<> rer sa oofisoienoe. Il sut leur donner de telles raisons, ainsi qu'aux parents qui avaient aceompagnë Clisterlia (ô'était 16 Ikom de râcossaise), qu'étant tous catholiques, ils y ajoutèrent foi facilement, et CUstema consentit à rester dans la maison de son beau-père jusqu'au retour de Ridaredj qui deiti^lnda un an de délai*

Gela fait et conclu , CloUld dit à Rioared qu'il avait résoltl d'envoyer en Espagne Isabelle et ses parents^ si la reine lui en donnait permission; que peut-être l'air de la patrie bite«* rait et faciliterait la guérison qui commençait à se déclaref < Ricared , pour ne donner aucun soupçon de ses desseins , fé^ pondit froidement à son père qu'il ftt ce qui lui semblerait l0 plus convenable. Il le supplia seulement de n'enlever à Isa-^ belle aucun des objets précieux que Itti avait donnés la reine. Clotald le lui promit, et, le même jour, il alla demander l'an» torisation de la reine, tant pour marier son fils à Glisterna que pour renvoyer en Espagne Isabelle et ses parents^ Ltt reine consentit à tout, et trouva fort raisonnable la rësolutioii de Clotald. Ce même jour, sans prendre l'avis d'aucun magis-» trat et sans soumettre sa eamériste à aucune forme judidaire^ elle la condamna à ne plus servir ètt son dffice et à iine amende de dix mille écus d'or au profit d'Isabelle. Le comte Arnest , en punition de son défi, fut exilé pour six «ùê de l'Angleterre. Quatre jours n'étaient pas encore pàsëél qu'Amest se préparait à partir pour son exil, et qde l'argent était prêté La reine fit appeler un riche marchand qi»i habitait Londres et qui était Français , lequel avait des relations en France, en Italie et en EspagnSé Elle lui remit les dix mille écus, et le père de Ricared lui demanda des traites |your que le père d'Isabelle pût toucher cette somme à Séville ou sur une lMtr«f place d'EspàgnSé Le marchand, après avoir prâevé sée

L'BSPAaNOLÉ-ANGLAISB, 315

mtërêts et commission , dit à la reine qa'il donnerait d'excel-lent papier sur un autre marchand français, son correspon* dant, établi à Séville, en la forme suivante : qu'il écrirait à Puris pour que les traites se fissent dans cette ville par un autre de ses correspondants , afin qu'elles fussent datées de iFrance et non d'Angleterre, à cause de la prohibition des eommunications entre ce dernier royaume et l'Espagne, et qu'il suffirait d'emporter une lettre d'avis, sans date, signée de lui^ pour toueher l'argent du marohand de $éville, qui serait avisé par celui de Paris. Enfin , la reine prit de telles sûretés du marchand, qu'elle ne douta point du recouvrement de la somme* Non contente de cela, elle fit appeler le patron d'un vaisseau flamand qui était sur le point de partir pour la Trafioe, seulement afin .de prendre dans un port de œ pay^ «ne patente pour entrer en Espagne, comme venant de France et nen d'Angleterre. Elle le pria instamment d'emmener sur son vaisseau Isabelle et ses parents, et de les conduire en toute siUretét avec tous les égards et les bons traitements pos-» sibles, au premier port d'Espagne où il toucherait. Le patron» qui désirait contenter la reine, promit de faire ce qui lui était demABdé» et de les deseendre à Lisbonne, à Cadix ou à Se- Tille. Après avoir pris du marchand toutes les garanties, la reine envoya dire h Giotald de ne rien ôter à It^abelle de ce qu'elle lui avait donné, tant en joyaux qja'en parures. Le len« demain, Issd^elle vint avec ses parents prendre congé de la reine, qui les reçut avec beaucoup de bonté. Elle leur donna la lettre du marchand et plusieurs autres cadeaux, soit en argentj soit en objets d'utilité pour le voyage. Isabelle lui en témoigna sa reconnaissance par de tels propos, qu'elle laissa de nouveau la reine dans l'obligation de. la combler toujours de faveurs. Elle prit eiisuite congé des dames, lesquelles, depuis qu'elle était devenue laide, n'auraient pas voulu qu'elle partît, se voyant délivrées de l'envie qu'elles portaient à sa beauté, et désirant jouir des agréments de son esprit. La reine em*» brassa les trois voyageurs, et, après les avoir recommandés au patron du navire en leur souhaitant une heureuse traversée^ après avoir prié Isabelle de lui faire savoir son arrivée en Espagne et de lui donner exactement .des nouvelle^ de sa santé par l'entremise du marchand français ,^ elle dit adieu à Isabelle et à ses parents , qui s'embarquèrent te soir même, ^on sans tirer des larmes à Giotald, à sa femme, à tous les gens de leur maison, dont la jeune étrangère était passionné^

âl6 L'ESPAGNOLE-ANGLAISE.

ment aimée. Ricared ne se trouva point présent à cette séparation : car, dans la crainte de laisser éclater ses tendres sentiments, il se fit emmener à la chassepar quelques-uns de ses amis. Les présents que Mme Catherine fit à Isabelle pour le voyage furent considérables, les embrassements infinis, les larmes abondantes, les recommandations sans nombre ; mais les remercîments d'Isabelle et de ses parents répondirent à tout, de sorte que, tout en pleurant, ils se séparèrent satisfaits.

Cette nuit même, le yaisseau mit à la voile, et ayant, par un vent prospère, touché à un port de France pour y prendre la patente nécessaire à son admission en Espagne, au bout de trente jours, il entra dans la baie de Cadix, où débarquèrent Isabelle et ses parents. Ils furent bientôt reconnus par les habitants de la ville, qui les accueillirent avec des témoignages de grande joie. On. leur fit mille compliments sur le bonheur qu'ils avaient eu de retrouver Isabelle , et sur la liberté qu'ils avaient recouvrée, en premier lieu des Mores qui les avaient pris en mer (car les captifs qui devaient leur délivrance à la générosité de Ricared avaient répandu la nouvelle de l'événement), en second lieu des Anglais. Dès ce temps-là, Isabelle commençait à donner de grandes espérances qu'elle recouvrerait toute sa beauté passée. Ils restèrent un peu plus d'un mois à Cadix, pour se remettre des fatigues de la navigation , puis ils se rendirent à Séville pour voir s'ils obtiendraient le payement des dix mille écus, dont ils avaient une traite sur le marchand français. Deux jours après leur arrivée à Séville , ils cherchèrent ce marchand, le trouvèrent, et lui remirent la lettre du marchand français de la Cité de Londres. Celui-ci la reconnut; mais, avant d'avoir reçu de Paris, répondit-il, la lettre d'avis, il ne pouvait compter l'argent ; ajoutant qu'au reste il attendait cette lettre d'avis d'un instant à l'autre.

Les parents d'Isabelle louèrent une maison décente en face, de Santa-Paula, parce que, dans ce saint monastère, était religieuse une de leurs nièces, unique etcélèbreparlabeautédesa voix. Ils choisirent cette maison, tant pour être près de leur nièce, que parce qu'Isabelle avait dit à Ricared que, s'il venait la chercher, il la trouverait à Séville, où son adresse lui serait donnée par sa cousine la religieuse de Santa-Paula, et que, pour connaître celle-ci, il lui suffirait de demander la religieuse qui avait la plus belle voix du couvent : indications qu'il ne pouvait oublier.

Les ayis qu'on attendait de Paris tardèrent encore quarante jours à venir. Dès qu'il les eut reçus, le marchand français r^mit les dix mille écus à Isabelle , et Isabelle les remit à ses parents. Avec cette somme, et avec celles que produisit la vente de quelques-uns des nombreux bijoux d'Isabelle, son père reprit l'exercice de son négoce, à la grande surprise do ceux qui connaissaient ses pertes considérables. Enfin, au bout de quelques mois, il eut relevé son crédit perdu, et la beauté d'Isabelle reprit son premier éclat, de telle sorte que, parmi les belles personnes, tout le monde donnait la palme à l'Espagnole-Anglaise, qui, sous ce nom et par sa grande beauté , était connue de la ville entière. Par l'entremise du marchand français de Séville, Isabelle et ses parents écrivirent leur arrivée à la reine d'Angleterre, en ajoutant les expressions de reconnaissance et de soumission qu'exigeaient les faveurs dont elle les avait comblés. Ils écrivirent aussi à Clotald et à sa femme Catherine, qu'Isabelle appelait son père et sa mère, et que son père et sa mère appelaient leurs seigneurs. De la reine ils ne reçurent point de réponse, mais bien de Clotald et de sa femme, qui, après les avoir félicités de leur arrivée à bon port, les informaient que, le lendemain du jour où ils avaient mis à la voile, leur fils Ricared était parti pour la France, et de là pour d'autres pays où il lui convenait d'aller afin de mettre en repos sa conscience , ajoutant à cela beaucoup de choses affectueuses et toutes sortes d'offres de service. Les parents d'Isabelle répondirent à cette lettre par une autre, non moins polie et tendre que remplie de leur gratitude.

Isabelle s'imagina aussitôt que, si Ricared avait quitté l'Angleterre, c'était pour venir la chercher en Espagne. Soutenue par cette espérance , elle passait une vie heureuse, et s'efforçait de vivre de telle sorte que Ricared , en arrivant à Séville, eût les oreilles plutôt frappées du bruit de ses vertus que des indications de sa demeure. Elle ne sortait guère de sa maison que pour aller au couvent, et ne gagnait d'autres ju« biles que ceux qu'on gagnait dans ce monastère. C'était de sa maison et de son oratoire qu'elle suivait, par la pensée, les vendredis de carême , la sainte station de la croix et les sept descentes du Saint-Esprit. Jamais elle ne visita les bords du fleuve, ni ne passa au faubourg de triana , ni n'assista à la fête qui se tient dans la plaine de Tablada, à la porte de Xérès, le jour (s'il est beau) de Saint- Sébastien, fête célébrée par tant de monde qu'on peut à peine en évaluer le nombre. Finale-

318 L'ESPAGNOLE-ANGLAISB.

ment, elle ne vit aucune réjouissance publique, et neprH àuoun' autre divertissement à Séville. Elle était livrée toat entière à sa retraite, à ses oraisons , à ses ckastes désirs, s^ tendant toujours Rieared.

Ce grand éloignement du Hio&de enflassmail les désirs, non» Seulement des jeunes muguets du quartier, mai» de tous eeux qui la voyaient une seule lois t do là des oeneerls dans la rue pendant la nuit, et des courses ée bagues pendant le Jour. De ce qu'elle se se laissait pas voir, et que beaucoup le désiraient, les entremetteuses y trouvaient leureompte, promettant de se montrer babiles et heureuses à sollioHer Isabelle; il y en eut inéme qui voulurent mettre en oeuvre ee qu'on appelle des charmes, et ee qui n'est que des sottises et des fourberies. Mais, au milieu de toutes ces attaques, Isabelle était comme une roehe au milieu de la mer, que les flots et les vents battent sans l'émouvoir. Un an et demi s'était déjà passé, et l'e*pérance proeiiaine de l'arrivée de Rieared, promise au bout 4e deux ans, commençait à faire battre plus vivement que jamais le eœur dlsabelle; mais, lorsqu'il lui semblait d^à que son époux venait d'arriver, qu'elle l'avait devant les yeux, qu^elle lui demandait quels obstacles Savaient si longtemps retef&n; lorsqu'elle écoutait les exeuses de Rieared, qu'elle lui pardon* liait , l'embrassait et le recevait enfin oommw la moHié de son âme, tout à coup elle reçoit une lettre de Mme Catberine, datée de Londres , dnquante jours auparavant. Cette lettre était écrite en anglais; mais, la lisant en espagnol, elle y vit ce qui suit :

t Tille de mon ftme, tu as connu Cuîllarf , le page de Rfçared ; il l'a suivi dans le voyage que, le lendemain de ton départ, comme je te l'ai mandé dans une autre lettre, Rieared avait fait pour la France et d'autres pays. Bh bien 1 ce même Gruil* lart , au bout de seize mois que nous étions restés sans non*' velles de mon fils, est revenu hier à notre maison, avec la nouvelle que Rieared a été tué traîtreusement en France par le eomte Arnest. Juge , ma fille , dans quel état son père , son épouse et moi, avons été jetés par de telles nouvelles, telles, en effet, qu'elles ne nous ont pas seulement permis de mettre en doute notre malheur. Ce que Glotald et moi te supplions de faire, fille de mon âme, c'est que tu recommandes ardemment à Dieu celle de Rieared ; il mérite bien un tel service, celui qui t'a, comme tu le sais, tant aimée. Tu demanderas aussi h Notre Seigneur qu'il nous donne patience et bonne mort; de

L'ESPAaNOLE-ANGLAISe. dl9

aotrecôté, bous lai demanderens el le supplierons qu'il te donne, à toi et à tes père et mère, de longues années Je vie.»

Devant les caractères et la signature de cette lettre , il ne restait à isafoeile aueun doute, aucun moyen de ne pas croire à la mort de son époux. Elle eonnaissait très-bien le page Guillart ; elle savait ou'il était véridique, et que , de lui-même , il n'aurait voulu feindre, ni consentir à supposer cette mort de son maître; d'une autre part, la mèfe de Ricared n'aurait pu la supposer davantage, n^ayant nul intérêt à lui envoyer de si désolantes nouvelles, finalement, quelques discours qu'elle Ht, quelque chose qu'elle imaginât, rien ne put lui' èter de la pensée que son malheur était certain. Dès qu'elle eut achevé de lira la lettre, sans verser de larmes , sans donner aucun signe de douleur, avec le visage serein et le cœur en apparence trianquiile, elle se leva d'une estrado où elle était assise, entra dans un oratoire, et, s* agenouillant devant l'image d'un saint crueifix, elle fit vœu d'être religieuse, comme elle le pouvait, se tenant pourveiive. Ses parents dissimulèrent avec prudence la peins que leur causait la triste nouvelle , afin de pouvoir consoler Isabelle dans l'amère affliction qu'elle éprouvait ; mais ^lle-ei, comme satisfaite de sa douleur, qu'elle adoucissait par la sainte et chrétienne résolution qu'elle avait prise , consolait à son tour ses parents, auxquels elle découvrit son projet. Ils lui conseillèrent de ne pas le mettre à exécution avant la fin des deux années que Ricared avait fixées pour terme à son retour, disant que ce délai passé confirmerait ht mort de Ricared, et qu'elle pourrait alors changer d'état avec plus de sécurité. C'est ce que fit Isabelle ; et les six moie et demi qui restaient pour achever les deux ans , elle les passa en pieuses oeoupatiens de religieuse, et à préparer son entrée au couvçnt, ayant choisi celui de Santa-Paulà, où se trouvait sa cousine.

Le terme des deux ans passa, et le jour arriva de prendre l'habit; la nouvelle s'en répandit par la ville, et de ceux qui connaissaient Isabelle, de vue ou seulement de réputation, le monastère s'emplit, ainsi ^ue la courte distance qui le séparait de la maison d'Isabelle. Son père ayant invité ses amis, et ceux-ci les leurs, ils firent à Isabelle un des plus honorables et des plus brillants cortèges qu'on eût vus à Séville pour de semblables cérémonies. Le corrégidor se trouva présent, ainsi que le proviseur de l'église et le vicaire de l'archevêque, avec tous les seigneurs et toutes les dames titrées qu'il y avait

320 L'ESPAGNOLE-ANGLÀISE.

dans la yille : tant le désir était grand chez tons de voir en<core une fois le soleil de la beauté d'Isabelle, qui, depuis tant de mois, était éclipsé pour eux. Gomme c'est Tusage des demoiselles qui vont prendre le voile de se montrer aussi parées, aussi bien vêtues que possible, en ce moment où elles jettent en quelque sorte le dernier éclat de leur élégance pour la renier à jamais, Isabelle voulut aussi se parer de tous ses atours. Elle mit ce même costume qu'elle portait lorsqu'elle fut présentée à la reine d'Angleterre , et l'on a déjà dit combien il était ricbe et galant ; les perles, le fameux diamant , le collier et la ceinture, qui étaient aussi d'une grande valeur, tout fut mis au jour. Sous cette parure, et avec sa grâce naturelle, donnant occasion à ce que tout le monde louât Dieu dans son ouvrage, Isabelle sortit de sa maison à pied, car la grande proximité du monastère rendait inutiles les voitures et les carrosses. Mais le concours des curieux fut tel, que les personnes qui l'accompagnaient regrettèrent de n'être pas montées dans les voitures ; on ne leur laissait pas, en effet, de place pour arriver au couvent. Les uns bénissaient ses père et mère, les autres le ciel qui l'avait dotée de tant d'attraits ; les uns se dressaient sur leurs pieds pour la voir ; les autres, après l'avoir vue une fois , couraient en avant pour la voir ■encore. Et celui qui se montrait le plus empreeeé, le plus impatient dans sa curiosité, tellement que beaucoup de gens en firent la remarque, fut un bomme vêtu du costume que portent les captifs rachetés, avec un insigne de la Trinité sur la poitrine, indiquant qu'ils ont été rachetés par les aumônes des Pères Rédempteurs.

Ce captif donc, au moment où Isabelle avait déjà un pied sur le seuil du couvent, où étaient tenues la recevoir, selon l'usage , la prieure et les religieuses avec la xsroix , se mit à dire à grands cris : c Arrête, Isabelle, arrête; tant que je serai vivant, tu ne peux être religieuse, j A ces cris, Isid)elle et ses parents tournèrent la tête , et virent que, fendant les flots de la foule, ce captif se précipitait vers eux. Un bonnet bleu qu'il portait sur la tête, étant tombé dans la presse, découvrit une confuse forêt de cheveux d'or bouclés, ainsi qu'un visage frais et blanc comme le carmin et la neige : signes qui le firent reconnaître à l'instant même pour étranger par tout le monde. En effet, tombant et se relevant, il arriva auprès d'Isabelle, et la saisissant par la main : c Me reconnais-tu, Isabelle? s'écriat-il; vois, je suis Ricared, ton époux. — Oui, je te reconnaisi

L'ESP.AGNOLE-ANGLAISE. 321

répondit Isabelle, à moins que tu ne sois un fantôme qui vient troubler mon repos. > Son père et sa mère le saisirent aussi, le regardèrent attentivement, et reconnurent que le captif était bien Ricared. Celui-ci, les larmes aux yeux, et se mettant à genoux aux pieds d'Isabelle, la supplia de ne point voir dans rétrangeté du costume qu'il portait un empêchement à ce qu'on le reconnût, ni dans son humble fortune un obstacle à oe qu'elle tînt la parole qu'ils s'étaient mutuellement donnée. Isabelle, malgré, l'impression qu'avaient faite dans sa mémoire la lettre de la mère de Ricared et les nouvelles de sa mort, aima mieux ajouter foi à ses yeux et à la vérité qu'elle avait présente. Jetant ses bras au cou du captif, elle lui dit : c Oui. sans doute , monseigneur, oui , vous êtes celui qui peut seul empêcher ma chrétienne résolution de s'accomplir; oui, seigneur, vous êtes sans doute la moitié de mon âme, puisque vous êtes mon véritable époux. Je vous porte gravé dans ma mémoire et conservé dans le fond de mon cœur. La nouvelle de votre mort, que Mme votre mère m'a donnée, ne m'ayant point ôté la vie, me fit choisir celle de religieuse, et j'allais m'y consacrer à cet instant même. Mais puisque Dieu, par un si juste empêchement , montre qu'il veut autre cbo&ie, il n'est ni en notre pouvoir, ni convenable que, de ma part, sa volonté soit contrariée. Tenez, seigneur, dans la maison de mes parents, qui est la vôtre, et je m'y livrerai en votre possession dans les formes qu'exigent notre sainte foi catholique. » Ces propos furent entendus par les assistants, par le corrégMter, le vicaire et le proviseur de l'archevêque, qui,. frappés d'une extrême surprise, voulurent savoir sur-le-champ quelle était cette histoire , quel était cet étranger, et de quel mariage il s'agissait. Le> père d'Isabelle répondit à toutes les questions en disant que cette histoire dems^ndait un autre lieu et quelque temps pour être contée; qu'il suppliait donc tous ceux qui voudraient la savoir de prendre le chemin de sa m^isou, puisqu!elle était si voisine; que là il la leur conterait de façon à les satisfaire par la vérité, ainsi qu'à les étonner par la grandeur et la singularité des événements.

En ce moment, un de ceux qui se. trouvaient là éleva la voix : c Seigneur, dit-il, ce jeune homme est un fameux .corsaire anglais, je le connais bien; c'est lui qui a prisf aux Ipirates d'Alger> il y a. un peu plus de deux ans, le galion portugais qui yenait des Indes. Nul doute que c'est lui, je le reconnais, car il m'a dox^né la liberté et de l'argent pour revenir

823 L'S61>AG^K0LI&-AKGLAlS;tf.

en Sspagnet noïi^MuieinMit à moi, mais à trois erats autres captifs. » Cas propos agitèreai e&oore plus la foule^ et redou« iklèrent le désir que ^aeuA ëprouTait d'avoir rexplioation d'aventiires si eompliquëos. Fittalement, les pevsoiBiies de plvs Jiaute qualité, avec le corrëgidor et les deux seigneots ecMlëv siastiquest aoeompagnèreut Ifabeile au retour dans se mai« sou, laissant les religieuses tristes, ooufuses et pleura&t Ut perte qu'elles faisaient en perdant la oempagnie de la obarmante Isabdle. Oelle^oi, dtant arrivée dans une grande salle de sa Budson, fit asseoir tous ces seigneurs, et, bien que Ri* eared voulût se charger d^abord de raoenter son histoire, il trouva oependant convenable d'en laisser plutôt le soin à la bouche f t à la discrétion d'Isabelle qu'à sa propre bouche : ear il ne parlait pas avec beaucoup d'assurance la langue castillane.

Tous les assistants firent silence, et tenant, comme en dit, leurs âmes pendues aux paroles d'Isabelle, celle-ci comment son récit, que je réduis à dire qu'elle conta tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où Glotald l'enleva de Csdir jusqu'à eelui oà elle était revenue dans cette ville. Elle raeont» égalemeni la bataille que Bieared avait livrée aux Turcs, la libéralité dont il avait usé à regard des chrétiens, la parole qu'ils s'é* -talent mutuellement dqnnée d*étre mari et léMme, ta promesse des deux années d'attente, les nouvelles qu'elle aîvait reçues de la mort de son fiancé, si certaines à ses yeux, qu'elles l'avaient jetée, comme on venait de le voir, dans la réiolution de se faire religieuse ; elle vanta la générosité de la reine, la fermeté ol^rétienne de Rieared et de ses parents, et finit par prier Rieared de dire ee qui lui était arrivé depuis son départ de Londres jusqu'au mom«tit actuel, où on le voyait en habit de captif et portaïkt la marque d'avoir été ra«> cbeté parla charité publique, c J^y consens, répondit Rieared, et vais raconter succinctement les peines immenses. que j'ai souffertes:

c Après avoir quitté Londres, afin d'éviter le maria^ que je ne pouvais contracter avec Qlistema, cette jeune Ëcossâse catholique à qui mes parents voulaient me marier, emmenant, pour m'accompagner, ce même page Guillard qui rapporta à Londres, à ee qu'écrit ma mère, les nouvelles de ma mort, je traversai la France et j'arrivai à Rome. Là, mon âme se réjouit et ma foi se fortifia. Je baisai les pieds au souverain -pèntifa; je confessai mes péchés au grand pénitencier; il m'en donna Fabsolutiott, et me remit les certificats nécessaires pour

L'BSPAaïCOLB-ANaLAlSB. 828

jtistifiep ée ma eonfession, de mft péaltence et ée rhommage que j'avais rendu à notre mère irnivenelle rÉrlisê eathoUque. Cela fait, Je vlaitai lee lieux saints, aussi e^mres qu'innomr brablea, que renferme oette Tille sainte, et de deux mille ^bs que j^avais en or, j'en versai à un ehangeur seise eents, deaquels un certain Roqui, négociant florentin, me donna une traite sur cette ville. Avec les quatre cents ëcus qui me restaient, et dans l'intention de passer en Espagne, je parUs pour Gènes, où j'avais sa que deux galères de cette république étaieiit en éharge pour rSspagne. J'arrivai avec Guiliart, mon serviteur, à un endroit qu'on appelle Acquapendente, le der* iiier bourg que possède le pape sur le obemin de Rome à Florence. Dans une bètellerie où je mis pied à terre, je trouvai le comte Arnest, mon ennemi mortel, qui, déguisé et masqué, allait à Rome avec quatre domestiques, moins, à ce que je compris, comme catholique que par curiosité. Je cmis, à n'en pas douter, qu'il ne m'avait peint reconnu; je m'enfermai dans un appartement avec liioa domestique, non sans appréhension, et dans Tintention de changer d'auberge à l'entrée de la nuit. Je n'en fis rien cependant, parce que la grande insouciance que je remarquai dans le comte et ses gens me confirma qu'il ne m'avait pas reconnu, ^e soupai dans mon appartement, je fermai la porte, le préparai mon épée, et me recommandai à Dieu, sans vouloir me coucher. Mon domes^ tique s'endormit, et je restai sur une chaise, à demi sommeil** laut. Mais, un peu après minuit, m'éveillèr^t, pour me faire dormir du sommeil éternel, quatre coups de pistolet que me tirèrent, comme je le sus depuis, le comte et ses domestiques, lesquels, me laissant pour mort, sautèrent sur leurs chevaux qu'ils tenaient tout pHH», et s'en allèrent en disant au mattre de l'auberge qu^il m>nterrftt, parce que j'étais un homme de qualité. Mon page, à ce que me dit ensoite rhètelier, s'éveilla au bruit, et de frayeur se jeta par une fenêtre qui donnut snr la cour; puis s'éeriant : < Malheureux qne je suis! on a tué mon seigneur, » il se sauva de rauber^é, et ce dut être avec un tel effroi qu'il ne é'arrèla plus jusqu'à Londres, puisque ce fut lui qui porta la nouvelle de ma mort. Les gens de l'au* berge montèrent et me trouvèrent percé de quatre ballet, ainsi que de plusieurs grains de plomb ; mais tous les coups avaient porté dan» des endroits où nulle blessure lie fut mortelle. Je demandai à me confesser et à recevoir tous les sacrer ments, comme chrétien catholique; on me les donna, on me

324 L'ESPAGNOLE-ANGLAISS.

fit les pansttaents nécessaires; mais je ne fus pas en état de me mettre en route avant deux mois. Au bout de ce temps, je gagnai Grénes, où jene trouvai d'autre moyen de passage quedeux felouques que jious frétâmes, moi et deux autres Espagnols de qualité, Tune pour aller en avant à la découverte^ l'autre pour nous transporter nous-mêmes. C'est avec ces précautions que nous mimes à la voile, naviguant le long des côtes, et avec l'intention de ne pas prendre la haute mer. Mais quand nous fûmes arrivés à un endroit qu'on appelle les Troi&'Maries, et qui est sur la côte de France, tandis que notre première felouque marchait à la découverte, tout à coup deux galiotes turques sortirent d'une petite cale, et nous prenant, l'une par la mer, l'autre par la terre, pendant que nous cherchions à gagner le rivage, elles nous coupèrent le chemin et nous firent captifs. Quand nous entrâmes dans la galiote, on nous dépouilla jusqu'à ,1a chair. Les Turcs enlevèrent aussi tout ce que portaient les felouques, qu'ils laissèrent aller à la côte sans les couler à fond, disant qu'elles serviraient une autre fois à leur apporter un autre butin *. On pourra bien me croire si je dis que je ressentis dans l'âme ma captivité, et surtout la perte des certificats de Rome, que je portais dans une boîte de fer-blanc, avec la cédule des seis^ cents ducats. Mais mon heureuse étoile permit que cette boîte tombât aux mains d'un ishrétien captif, Espagnol de naissance, qui garda les pièces qu'elle renfermait. Si elle fût tombée aux mains des Turcs, ils auraient' exigé pour ma rançon au moins ce que portait la cédule, car ils auraient bien vérifié sur qui elle était tirée. On nous conduisit à Alger, où je trouvai les Pères de la Sainte- Trinité occupés au rachat des captifs. Je leur parlai, je leur dis qui j'étais, et eux, émus de pitié, me rachetèrent, quoique je fusse étranger, dans la forme suivante : ils donnèrent pour ma rançon trois cents ducats, cent payés comptant, et deux cents à payer lorsque le navire des aumônes viendrait racheter le Père de la Rédemption, qui restait à Alger, engagé pour quatre mille ducats qu'il avait dépensés de plus que la somme apportée, par lui. Q'est, en eifet, à ce point de miséricorde et de générosité que s'étend. la chiuité de ces Pères, qu'ils donnent leur liberté pour celle d'autrui, et qu'ils restent

4. Il y B, dans ToriliDal, uner autfe gmUma, vicm: mot qui aignianU im l»eiit vol, UDO chiperiâi et le texte igoute : « C'est de ce nom qu'ils agpelleot les dépouilles qu'ils enlëveDl aux cbréiiens. »

captifiB. pour racheter les captifs*. Pour ajouter encore au bonheur de ma délivrance, je retrouYai la caisse perdue, avec les certificats et la cëdule. Je les montrai au bienheureux Père qui m'arait racheté, et je lui offris cinq cents -ducats de plus que le prix de ma rançon, pour aider aux besoins de son pieux office.

• c L'arrivée des aumônes tarda presque une année entière, et ce qui m'arriva dans le cours de cette année^ si je pouvais le conter à présent, serait toute une autre histoire. Je dirai seulement que je fus reconnu par Tun des vingt Turcs auxquels j'avais rendu la liberté en même temps qu'aux autres chrétiens, et il se montra si reconnaissant, si homme de bien, qu'il ne voulut pas me découvrir. Si les Turcs, en effet, m'eussent reconnu pour celui qui avait coulé à fond leurs deux navires et qui leur avait enlevé le grand galion des Indes, ils m'eussent envoyé au Grand-Turc, à moins de m'ôter la vie ; et m'en^ voyer au Grand-Turc, c'était me priver de la liberté pour le reste de mes jours. Finalement, le Père rédempteur me ramena en Espagne avec une cinquantaine d'autres captifs rachetés. ATalence, nous fîmes la procession générale, et de là chacun partit, prenant la route qui lui convenait, avec 1^ insignes.de sa délivrance, qui sont les habits dont je suis revêtu. Aujourd'hui je suis arrivé dans cette ville, avec un désir .si ardent de revoir Isabelle, mon épouse, que, sans m'arrêta à autre chose, je me suis fait indiquer ce couvent, où. l'on devait me donner de ses nouvelles. Ce qui. m'y est arrivé, on vient de le voir; ce qui me reste à faire voir, c^.sont ces certificats, pour qu'ils fassent ajouter foi à mon histoire, qui n'est pas moins miraculeuse que véritable. »

Cela dit, il tira d'une boîte de fer-blanc les certificats dont il avait parlé, et les remit aux mains du proviseur, qui, les ayant examinés avec le corrégidor, n'y trouva rien qui p(^t faire douter de la vérité du récit qu'avait fait Rica^red. Pour en confirmer encore davantage la sincérité, le ciel voulut qu'à tout cela se trouvât présent le marchand florentin sur lequel était tirée la cédule des seize cents ducats. Il demanda qu'on lui montrât cette cédule, Ià.reconnut dès qu'il l'eut vue, et l'accepta sur-le-champ, caf il en avait reçu l'avis depuis

* . L'éloge de^ Pères de la Rédemption est bien placé dans la bouche de Cervantes : car c'est par eux qu'il fut racheté lui-même, après sa longue captivité dans les bagnes d'Alger.

d26 .rESPAGffOLB^ANaLAISS.

bien des mois. Tout oé!a ne it qa'aiouter sar^se à ^^^^.^^ admiration à admiration. Ridarêi dit quHl oonfirmait de nouveau le don des cinq cents ducats qu'il arait prorais. Le oovrëgidor embrassa Rieared, les parents d'Isabelle et Isabelle elle-même, leur offrant à to«e ses services aveo les expressions les plus courtoises. Les deux seigneurs ecclésiastiques firent de même, et prièrent Isabeil9 de mettre toute éette histoire par écrit, pour que moiiseignenr Tardievèque put la lire, ce qu'elle leur promit.

Le grand silence qu'avaient gardé tous les assistants en écoutant le récit de ces événements étranges, fut rompu par les louanges qu'ils donnèrent à Dieu pour de si grandes merveilles, et après avoir tous, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, féUcité Isabelle, Rieared et leure parents, il9 privent congé d'eux. Ceux«-oi supplièrent le eorrégidor d'honorer 4e sa présence les noces qu'ils espéraient faire à huit jours de là. Le eorrégidor y consentit avec plaisir, et, au bout de bntt jours, aeoompagné des principaux personnages de la ville, 11 -vint assister aux noces. C'est par ces détours, et au milieu ée ces circonstances, que les parents dlsabelie recouvrèrent leur fille et rétablirent leur fortune, et que oette jeune fille, favolisëè du ciel et de sa haute vertu, trouva, malgré tant d^obfitaeles, un mari aussi noble, aussi illnstre que Rioared, eh compagnie duquel on pense qu'elle vit encore dans les maisons qu'ils avaient louées en face de Santat-Paula, et qu'ils achetèrent depuis aux héritiers d'un gentilhomme de Burgos, appelé Hemando de Cifuentès.

Cette nouvelle pourrait nous apprends tout ce que peuvent l'innocence et là beauté, puisqu'elles sont capables, soit réunies, soit chacune séparément, de se faire aimer des ennemis eux-mêmes; elle pourrait nous apprendre aussi comment le ciel sait tirer de nos plus grandes adversités notre plus grand bonheur*

À BttrgoJB, Tilld iilastva et fameuse, vivaient, il y a peu d'annëeS) deux geutiUliommes nobles et richea t Tun le ueiiimait don Diego de Garriazo ; l'autre , don Juan de Arendafto. Don Diego eut un file, qu'il appela du même nom que lui ; don Juan en eut un également, qui fut nommé don Tomaa de Avendafto. Mais, pour éviter des longueurs de mots, nous ne donnerons à ces deux jeunes gentilshommes, qui doivent être les ;>rincipaaz personnages de cette histoire, d'autres noms que ceux de Garriazo «t d'Avendaîlo. Le premier avait à peine treize ans, qu'emporté par des penchants de polisson, sans qu'aucun mauvais traitement de la part de ses parents l'y forçât, et seulement par fantaisie et par goût, il Iftcha, eomme disent ses pareils, la maison paternelle, et s'en alla par ce monde de Dieu, si content de la vie libre, qu'au milieu des incommodités et des misères qu'elle traîne après soi il ne regrettait point l'abondance de la maison de son père. Ni la marche a pied ne le fatiguait, ni le froid ne le gênait, ni la chaleur ne lui Causait d'ennui ; pour lui, toutes les saisons de Tannée étaient un doux printemps ; il dormait aussi bien sur un tas de blé que sur des matelas, et s'enfonçait avec autant de délices dans le pailler d'une auberge qu'entre deux draps de toile de' Hollande. Finalement, il devint si habile au métieïr de picaro *, qu'il aurait pu prendTe une chaire dans la faculté, et en remontrer au fameux Gruzman d'Alfarache •,

4 . Il n*f a |iat de mù\ en fttnçate peur ffDdfe pleinement eelni de fiiàam, qui TVQl dire v^vieD t manraif cariMiiiiem, vagaboad , rovrenr da iripoti »i 4e ^v«rii^, f( deii^ la Yifl ^f CwriMP» tem que la 4jJcn4 (ij^vranté^, Cvpa jBBieQx comprendre le «enaga^ toiiie ao^rfi d^OQUioq.

3. Qérofi d'un roman epp^i^nol (FiJa y aventuras 4pl picaro Cuifma^ 4^ 'Al/arache], çompoié par le doptéur Mateo Aleman, ci imiié depuis par Lesage.

Pendant trois ans qu'il passa sans reparaître chez lui, il apprit à jouer aux osselets à Madrid, à la triomphe dans les cabarets de Tolède, à la bassette sujr les parapets de Sëyille. Mais, bien que les privations et la misère fussent compagnes obligées de ce genre de Yie, Garriazo se montrait un prince dans ses actions. A portée de mousquet, on reconnaissait à mille signes qu'il était bien né. Il était, en effet, généreux et libéral envers ses camarades ; il visitait rarement les ermitages de Baccbus, et, quoiqu'il bût du vin, c'était en si petite quantité que jamais il ne put être compté au nombre de ceux qu'on appelle enguignonnés, et qui n'ont pas plus tôt fait un petit excès de boisson que leur visage semble avoir été jasi^é av«c de la terre rouge et du vermillon. Enfin, le monde vit dans Garria&o un picaro vertueux, déoent, bien élevé et d'un esprit plus que médiocre. Il passa par tous les degrés du métier, jusqu'à ce qu'il prît le grade de docteur dans les madragues de Zahara, où est le finibus terra de la science picaresque. 0 galopins de cuisine, sales, gras et luisants I ô mendiants postiches, faux perclus, coupeurs de bourses du Zooodover à Tolède ou de la Plaza^Mayor à Madrid, aimables diseurs de patenôtres, portefaix de Se ville, valets de ruûans, et toute la troupe innombrable qu'enferme ce nom de picarosl rendez les armes, baissez pavillon, et cessez de vous nommer picaros fieffés, si vous n'avez suivi deux années de cours dans l'académie de la pêche des thons 1 C'est là, c'est là qu'est dans son centre le travail joint à la fainéantise ; c'est là qu'est la saleté propre, la graisse ferme et rebondie, la faim toujours prête, l'estomac repu, le vice sans déguisement, le jeu continueli les querelles à toute heure, les meurtres à toute minute, les farces à chaque pas, les danses comme à la noce, les chansons comme en estampe, la poésie sans aucun sujet. Là on chante, ici on jure ; de ce côté on se querelle, de cet autre on joue, et de tous on vole ; là, campe la liberté et brille le. travail ; là, bien des pères de haut parage vienAent ou envoient chercher leurs fils, et .les 7 trouvent; et ceux-ci se désolent autant d'être arrachés à cette vie que si on les conduisait à la mort. Mais toute celte douceur que je viens de peindre a son amertume qui la trouble : c'est qu'on ne peut dormir d'un sommeil tranquille sans la crainte d'être transporté en un - instant de Zahara en Berbérie. Tourmentés de cette jippréhension, les pêcheurs se retirent la nuit dans quelques tours de la marine : ils ont des avant-postes et des sentinelles, et c'est sur la foi

L'ILLUSTRE SERYANTE. 329

des yenz d'autroi qu'ils ferment les leurs : ce qui n'empêche point que souvent avant-postes et sentinelles, patrons et travailleurs, barques et filets, avec toute la multitude de gens qui s'occupent au métier, n'aient vu le coucher du soleil en Espagne et le point du jour à Tétouan.

Toutefois cette crainte ne put empêcher notre Garriazo de revenir là, trois étés de suite, se donner du bon temps. Pendant la dernière saison, le sort le favorisa si bien qu'il gagna aux cartes près de sept cents réaux. Avec cette pacotille, il résolut de s'habiller proprement pour retourner à Burgos devant les jeux de sa mère, auxquels son absence avait fait verser bien des larmes. Il prit congé de ses amis, car il en avait bon nombre, et de fort attachés ; il leur promit de les retrouver l'été suivant, si la maladie ou la mort ne l'en empêchait; enfin il laissa avec eux la moitié de son âme, et toutes ses affections à ces plages arides et sablonneuses qui lui semblaient plus vertes et plus fraîches que les champs Ëlysées ; puis, accoutumé comme il l'était à cheminer pédestrement, il prit, comme on dit, la route dans sa main, et, sur deux sandales de cordes *, il alla de Zahara jusqu'à Yalladolid, chantant des seguidillM à plein gosier. Là, il passa quinze jours, pour se refaire un peu le teint du visage, pour devenir de mulâtre Flamand, et se transformer de picaro en gentilhomme. Tout cela s'exé-' cuta suivant la commodité que lui en donnèrent cinq cents réaux qu'il avait en entrant à Yalladolid. Il en réserva même une centaine, avec lesquels il se présenta fier et content à son père et à sa mère, qui le reçurent pleins de joie et de tendresse. Leurs amis, leurs parents, vinrent à l'envi les féliciter de l'heureux retour du seigneur don Diego de Garriazo, leur fils. U est bon d'observer que, pendant son pèlerinage, don Diego avait changé le nom de Garriazo en celui d'Urdialès, et que c'est de ce dernier nom qu'il se faisait appeler par ceux qui ne connaissaient pas le véritable.

Parmi les visiteurs du nouvel arrivé se trouvèrent don Juan de Avendano et son fils don Tomas. Gomme les deux jeunes gens étaient du même âge et voisins, ils se lièrent bientôt d'une étroite amitié. Garriazo conta à ses parents et à tout le monde mille mensonges magnifiques et sans fin, à propos de choses qui lui étaient arrivées pendant ses trois ans d'absence ; mais il se garda bien de faire la moindre mention des madra-

4 • Chaussures de paysans ^ appelées alpargates.

gués, bien qu'il les eût toujours présentes à Pimaginatiott, surtout lorsqu'il vit arriver le temps où il avait promis à sep amis de retourner auprès d'eux. Ni la chasse, à laquelle soa père Tocoupait, ne pouvait le divertir, ni les repas nombreux, agréables, délicats, qui sont de mode à Burgos, ne lui donnaient de plaisir ; tout pass&-temps l'ennuyait, et aux amuse* ments les plus recherehés qu'on pût lui offrir il préférait eeux qu'il avait goûtés aux madragues. Son ami AvendaAo, qui la voyait si souvent pensif et mélanoolique, se hasarda, conâant en son amitié, k lui demander la cause de sa tristesse, tiB'oU frit à le guérir, même au prix de son sang, s'il en était be* soin. Garriazo, pour ne point faire injure à l'amitié qui lui était témoignée, ne voulut pas tenir son secret caehé ; il conta donc de point en point à son ami la vie des pdcheurs de thons , et lui confessa que toutes ses tristes pensées naissaient du désir qu'il avait de la reprendre. Il lui peignit cette vie de telle façon, qu'après l'avoir entendu Ayehdaôo approuva ses goûts plutôt qu'il ne les blâma. Enfin, le résultat de la conversation fut que Garriazo plia la volonté d'Avendafio au point que ee^ lui«ci résolut d'aller avec lui jouir pendant un été de cette bienheureuse vie qu'il lui avait décrite. Carrlaso en fut ravi, car il lui sembla qu'il avait gagné un témoin à décharge pour disculper sa basse détermination.

Ils s'entendirent également pour réunir autant d'argent qu'il leur serait possible, et le meilleur moyen qu'ils trouvèrent fut qu'Avendaâo retournât sous deux mois à Salamanque, où il avait déjà volontairement passé trois années à étudier les lan>gues grecque et latine, et où son père voulait qu'il continuât ses études dans la faculté qu'il lui plairait de choisir ; car Far* gent qui lui serait donné suffirait pour atteindre le but de leurs souhaits. Dans le même temps, Garriazo fit connaître à son père qu'il avait le dessein d'aller avec Avendalio étudier à Salamanque. Le père y consentit si volontiers, qu'après avoir parlé à celui d'Avendaôo, ils tombèrent d'accord d'établir les deux jeunes gens ensemble à Salamanque, avec un train de maison convenable pour leurs fils.

Le jour du départ arriva; on les pourvut 4'argent et on les fit accompagner par un gouverneur qui était plus homme de bien qu'homme de tète. Les pères firent de longues recomman* dations à leurs fils sur ce qu'ils avaient à faire, et sur la manière dont ils devaient se conduire pour sortir de l'université également avancés dans les sciences et dans la vertu, double

fp«it éfàê tout étudiant doit se proposer de ses travaux et de ses TeiHes, prineipalement quand il est bien né. Les enfants se montrèrent humbles et i^bëissants, les mères fondirent en larmes, et, après avoir reçu la bénédiction de tous les assistantSy les voyageurs se mirrat en route sur leurs propres mules, avee deux domestiques de la maison, outre le gouverneur, qui avait laissé crottre sa barbe pour <]p'elle servit à l'autorité de sen emploi.

En arrivant à yalladotid, les jeunes gens dirent au gouverneur qu'ils voulaient rester deux jours dans cette ville pour la voir à leur aise, ne la connaissant point encore. Mais le gouverneur Mâma sévèrement ce retard, leur disant que ceux qui allaient étudier avec autant de hâte qu'ils en mettaient ne devaient point s'arrêter une heure à regarder des niaiseries, à plus forte raison deux jours, et qu'il se faisait scrupule de leur laisser perdre un seul instant ; qu'ainsi ils eussent à partir au plus tôt, sinon qu'ils auraient affaire à lui. C'est à ce point tfue s*étendait l'habileté du seigneur gouverneur, ou majordome, comme il nous plaira de l'appeler. Nos deux jeunes gaillards, qui avaient fait leur moisson et leur vendange, car ils avaient déjà volé quatte cents écus d'or que portait leur respectable guide, lui demandèrent de les laisser à Yalladolid lin seul jour, pendant lequel ils comptaient aller voir la fontaine d'Argalès, dont on commençait à conduire Veau à la ville par de vastes aqueducs. En effet, le bonhomme, au grand re* gret de son âme, leur donna permission. Il aurait voulu éparr gner la dépense de cette nuit et la passer à Valdeastillas, pour diviser en deux journées les dix-huit lieues qu'il y a de ce bourg à Salamanque, et non les vingt-deux lieues qu'il j a depuis Valladolid, Mais, comme une chose pense le hidet^ une autre celui jtit le selle^ tout lui arriva au rebours de ce qu'il avait voulu. Les jeunes gens, suivis d'un seul domestique, et montés sur deux bonnes mules élevée^ à la maison, allèrent voir la fontaine d'Àrgalès, fameuse par son antiquité et la beauté de ses eaux, en dépit de celle du Cafto dorado et de la révérende Priora, soit dit sans blesser celle de Leganitos et l'admirable Fuenfe Castellana, devant qui se taisent la Corpaet la Ptzarrade la Manche*. Ils arrivèrent à Ar^alès, et, lorsque

I. Lfi Cano dorado (le toysu doré) éuit uns »iUre foniaÎDQ 4e Valla4pli4; )a Priera, celle de Lçganitot el la Castellana^ étaient des fontaines de Madrid. Les deux premières n'existent plus, la dernière est hors des murs de la Tille, près de la porte de Santa-Barbara.

le domestique croyait qu'Ayendano tirait de sa yalise quelque chose à boire, il l'en vit tirer une lettre fermée. Ayendano la lui donna en lui disant de retourner sur-le-champ à la yille, de la remettre à leur gouyemeur et de yenir ensuite les attendre à la porte del Campo, Le domestique obéit ; il prit la lettre et regagna la yille. Pour eux« tournant bride, ils allè«> rent coucher cette nuit-là à Mojados, et deux jours après en* trèrent à Madrid. A quatre jours de là, ils yendirent leurs mules au marché et s'habillèrent en paysans, ayec des mante* lets à deux pans, de larges chausses et des bas de drap brun. Il y eut tel fripier qui leur acheta leurs habits le matin, et qui, le soir, les ayait si bien changés, qu'ils n'auraient pas été reconnus de la mère qui les ayait mis au monde. Ainsi yêtus à la légère, et de la façon cpie choisit Ayôndano, ils prirent le chemin de Tolède ad pedem lUter», et sans épées : car le fripier, bien que ce ne fût pas de son znétier, \ea leur ayait achetées aussi. «

Laissons-les aller maintenant ^ puisqu'ils cheminent contents et joyeux, et reyenons conter ce que fit le gouyemeur lorsqu'il ouyrit la lettre que lui apporta le domestique. Elle était ainsi conçue :

c Que Votre Grâce yeuille bien , seigneur Pedro Alonso , prendre patience et retourner à Burgos , où yous direz à nos parents que nous, leurs fils, après ayoir mûrement considéré combien les armes sont plus propres aux gentilshommes que les lettres, nous ayons résolu de troquer Salamanque pour Bruxelles, et l'Espagne pour la Flandre. Nous emportons les quatre cents écus et nous pensons yendre les mules. Notre noble intention et la longueur du yoyage sont une suffisante excuse de cette faute, que personne n'appellera de ce nom, à moins d'être un lâche. Notre départ a lieu maintenant; notre retour sera quand Dieu le youdra bien. Qu'il garde Votre Grâce comme il le peut et comme le désireut yos humbles disciples. De la fontaine d'Argalès , et le pied déjà dans l'étrier, prêts à partir pour la Flandre.

« Càrriazo et AysNDANO. »

Pedro Alonso resta stupéfait en lisant Tépître. U courut aussitôt à sa yalise, et le yide qu'il y trouya fut pour lui la confirmation de la lettre. Il partit aussitôt pour Burgos, sur la mule qui lui était restée, afin de donner à ses maîtres la nou-

yelle de cet événement , et potir qu'ils cherchassent en tonte hâte le moyen de rattraper leurs fils ; mais Tauteur de cette «nouvelle ne dit rien sur ce sujet : car, aussitôt qu'il a mis à cheval Pedro Alonso, il revient aux deux fugitifs, pour conter ce qui leur arriva en entrant à lUescas.

A la porte de ce hourg, dit-il, ils rencontrèrent deux gar-^ çons muletiers, Andalous, suivant toute apparence, portant de larges chemises en toile , des pourpoints doublés de treillis avec leurs collets de peau de buffle , des dagues de racoleurs et des épées sans ceinturon. L'un paraissait venir de Se ville et l'autre y aller. Celui-ci disait au premier : c Si mes maîtres n'étaient pas si loin devant moi , je m'arrêterais encore pour te demander mille choses que je désire savoir ; car tu m'as bien étonné en me racontant que le comte a fait pendre Alonso Geni» et Ribera , sans vouloir seulement leur accorder l'appel. — Pécheur à Dieu 1 répliqua le muletier de Séville , le comte leur a donné un croc-en-jambe et les a fait tomber dans sa juridiction :'car ils étaient soldats, et c'est par contrebande qu'il s'est emparé d'eux , sans que l'Audience' ait pu les lui reprendre. Apprends, ami, que ce comte de Puîionrostro a un Belzébuth dans le corps ; il nous met les doigts de son poing jusque dans l'âme*. Séville est balayée de bravaches jusqu'à dix lieues à la ronde ; pas un voleur ne se montre dans ses environs ; tous le craignent comme le feu. Mais on murmure déjà qu'il quittera bientôt l'emploi d'aststonte', car il n'est pas d'humeur à se voir à chaque pas en querelle avec messieurs de l'Audience. — Qu'ils vivent, ceux-là, mille années I s'écria celui qui allait à Séville ; ce sont les pères des misérables et l'appui des infortunés. Combien de pauvres diables sont maintenant à mâcher de la terre uniquement .à cause de la colère d'un juge absolu , d'un corrégidor trop mal informé ou trop bien passionné 1 Deux yeux ne voient pas si bien que plusieurs , et le venin de l'injustice ne s'empare pas si vite de plusieurs cœurs que d'un seul. — Tu es devenu prédicateur, reprit l'arrivant de Séville, et, à la façon dont tu défiles ton chapelet, tu n'auras pas fini de sitôt; je ne peux t'attendre. Mais ne va pas , cette nuit , descendre où tu as coutume. Prends gîte à l'auberge du SeviUano; tu y verras la

\ . Cour sapérieure de jastice.

2. Le nom de Pufionrostro est foimé de puno, poing , et rostro , visage.

3; Nom du corrégidor i SéviUe.

Sd4 L'ILLITSTRS SERYANtSi

plus jolie servante qui ad {raisee imaginer. ICarinilla, celle de de rhôtellerie Tejada^ n'est qu'une horreur en c(»npftraison« Je ne te dirai rien de plus que ceci : le bruit court que le fils da* eorrégidor a perdu la tête pour elle* Un de mes ntaitrei , qui vont devant, a juré qu'au retout en Andalousie il restera deux mois à Tolôde ^ et dans la tnéme auberge, seulemtini pour se rassasier de la regarder à son aise» Moi je Im laisse, «a gage d'amitié , une bonne pincenette , et j'emporte ea éelusige nil grand eouCflet du revêtis de la main* £lle est dure eomme na marbre < Caroucbe comme une montagnarde de SajrAgo et revèobe comme une ortie ; mais elle a une figure de Piques ^ une mine de bonne année* Une de ses joues porte le soleil et l'autre la lune ; Gelle*oi est faite de roses et celle-là d'cnUets, et sur toutes deux il y a des lis et des jasmins. Mais je ne te dis rien de plus i sinon que tu ailles la voir , et tu verras que je ne t'ai rien dit en «Comparaison de ce que j'aurais pu te dire sur aa beauté. Des deux mules grisée que j'ai, comme tu sais bien, je la doterais volontiers, si bn voulait me la donner pour femme ; mais je sais qu'on ne me la donnerA pas : c'est un bijou réservé pour un comte on pour un archiprètrer Snfln , je te répète que tu ailles la voir, et adieu. Je m'en vais, t

Sur cela les deux muletiers se sét>aréreat , laissant muete les deux s^is, qui avaient entendu toute leur conversation ^ spécialement Avendano , chez qui la simple ration qu'avait laite le garçon de mules des attraits de ia servante d'auberge éveilla un ardent désir de la voir. Carriaso le partageait auMsi, mais non cependant de manière qu'il ne désirât plutôt arrirer à ses madragues que s'arrêter à Toir les pjrramides d'Egypte ou toute autre des sept merveilles du mrâide, ou tontes les Aept ensemble. En répétant les paroles des muletiers, et en aingeant les gestes et les grimaces dont ils les aceompagnaienti ils amttsèreat le chemin jusqu'à Tolède. Là, guidÀ par Gar«« riazo^ qui était déjà Tenu dans cette ville, ils atrifèrent, en descendant la cète du Sang du Qmst , à l'auberge du SevUUmOf mais ils n'osèrent point j demander on logis , car leur eos« tume ne le permettait pas»

Il était déjà nait, et, bien que Garriazo pressât son camarade d'aller ailleurs chercher un gîte, il ne put l'arracher de la porte du Sevillano, où il attendait pour voir si par hasard la tant renommée servante viendrait à se montrer. La nuit ee fermait et la servante ne paraissait peint. Garriaso se désespérait, mais Avendano se tenait eoi. Snlia, pour venir à

bont de son firojet ^ et souâ prétexte de s'informer de certains gentilshommes de Burgos qoi allaient à Séville , celui-ci pé* nëtra jusque dans la dour de Tauberge. A peine était>il entré que^ d'une salle qui donnait sur la oour, il vit sorth* une jeune fille d'environ quinze aiis, yètue en paysanne ^ tenant une chandelle allumée. Avendano ne jeta point les yeux sur l'habillement de Ik jeune fille, mais sUr son visage, et il lui sembla y voir ceux que les peintres ont coutume de donner aux anges. Il resta frappé « étourdi de sel beauté , et ne sut fien trouver à lui dire , tant étaient grandes sa surprise et son extase* La jeune fille, voyant cet homme devant elle, lui dit : « Que cherches-* vous , frère ? Ëtes-vous par hasard vsilet de quelqu'un des hôtes de oëans? -^ Je ne suis VAlet de per« sonne, sinon le vôtre » » répondit AvendaîLo , plein de troublo et d'émotion. La jeune fille, qui se vit répondre de la sorte, nptiX aussitôt: € Alle2, frère, et que Dieu vous conduise; nous autres qui Servons , nous n'avons pas besoin de valets. % Appelant alors son mattre, elle lui dit : « Voyez, seigneur, ce que veut ce garçon. 9 L'aubergiste vint^ et demanda à Avendaflo ce qu'il cherchait* c Des gentilshommes de Burgos , répondit celui-ci , qui vont à Séville. Un d'eux est mon maître; il m'a envoyé en avant pAr Alcala de Hénarés, où j'avais à faire quelque chose pour lui; il m'a de plus ordonné de m'en venir à Tolède et de l'attendre à l'auberge du Sevillano, où il viendra d^cendre; je pense (|u'il arrivera cette nuit même, ou demain saiis plus tarder, t

Avendaâo sut si bien colorer son mensonge, qu'aux yeux de l'aubergiste il passa pour une vérité. Qelui-*ci dit en effet : t Rester, ami, dans la maison; vous y pourrez attendre votre maître jusqu'à ce qu'il vienne. *^ Bien des remercîments, ré-^ poûdit Avendaôo , et que Votre Grâce veuille bien me faire d<)nner une chambre poui- moi et mon càniarade qui est resté là dehors. Wotis avons de l'argent pour la payer aussi bien qtte d'autres.*— Volontiers, » répliqua l'hôte; puis, se tournant rers la jeune fille s « Gostancica, dit-il , va dire à la Arguello qu'elle mène ces galants dans la chambre du coin , et qu'elle leur mette des draps blancs. -^ Je vais le faire, seigneur , :» répondit Gostanza (c'était le nom de la jeune fille) ; et, faisant une révérence à son maître, elle s'éloigna sur-le-champ.

Son départ fut pour AveiuiaBO ce qu'est pour un voyageur la disparitioB du soleil et l'alrnvée à'nne nuit Obscure* Toute* fois il^Uki rendre oompte àCATHmo €0 ee ^'il avait vu^ et ée la

négociation qu'il avait entamée. Geltti*ci reconnut ^bien à mille signes que son ami revenait atteint de la peste amoureose; mais il ne voulut rien lui dire jusqu'à ce qu'il eût vu si la beauté de Gostanza méritait les louanges extraordinaires et les éclatantes hyperboles par lesquelles il relevait au-dessus du ciel mdme.

Ils entrèrent enfin dans Tauberge , et la Ârguello, qui était une femme d'au moins quarante-cinq ans, surintendante des lits et du mobilier des appartements, les mena dans une chambre qui n'était ni de gentilhomme ni de valet, mais de gens qui pouvaient tenir le milieu entre ces deux extrêmes. Ils demandèrent à souper; la Ârguello leur répondit que , dans cette auberge, on ne donnait à manger à personne, bien qu'on y fît cuire et préparer ce que les hôtes achetaient au dehors; mais qu'il y avait tout auprès des cabarets et des gargotes où , sans scrupule de. conscience, ils pouvaient aller souper comme il leur plairait. Les deux amis suivirent le conseil de la Arguello; ils allèrent tomber dans un cabaret où Garriazo mangea ce qu'on lui donna , et Avendano ce qu'il apportait avec lui, c'est-à-dire des pensées et des rêveries. Cette abstinence qu' Avendano gardait surprit Garriazo , lequel , pour s'assurer pleinement des idées de son camarade, lui dit, au retour à l'auberge : c II convient que demain nous nous levions de bonne heure , pour qu'avant le fort de la chaleur nous soyons à Orgaz. — Ge n'est pas mon avis , répondit AvendaîLo ; car je pense bien , avant de partir de cette ville, voir tout ce qu'on dit qu'elle renferme de curieux , tel que le tabernacle de la cathédrale, la machine de Juanelo*, les hauteurs de San- Agustin , le Jardin du roi et les bords du Tage. — Qu'à cela ne tienne , reprit Garriazo , en deux jours tout cela peut être vu. — En vérité , répliqua Avendano, je prendrai mieux mes aises. Nous n'allons point à Rome solliciter quelque vacance. — Bah, bah 1 dit Garriazo , qu'on me tue, ami, si vous n'aimez pas mieux vous arrêter à Tolède que continuer notre pèlerinage. — Je l'avoue , répondit Avendano ; il m'est aussi impossible de m'éloigner d'un lieu où je puisse voir le visage de cette jeune fille, qu'il est impossible d'aller au ciel sans bonnes œuvres. — Yoilà , parbleu , s'écria Garriazo , une gracieuse

4 . Celte machine n'existe plas. Elle ferrait à faire monter Tean da fleuve jaiqn'à l'Alcazar , bâti lur la cime d'nne hante montagne. On l'appelait parce qu'eUe fat construite par nn cerlain GianellOy ingémear italien.

comparaison et une résolution digne d'un cœur généreux comme le vôtre I Qu'il sied bien à un don Tomas de Avendano, fils de don Juan de Avendano , gentilhomme autant qu'on peut l'être , riche autant qu'il est besoin, assez jeune pour réjouir les autres , assez spirituel pour les charmer, d'être en outre amoureux fou d'un écureuse qui sert dans l'auberge du Sa* villàno! — C'est absolument ce qui me semble, répondit Aven» dano , quand je considère un don Diego de Garriazo, fils éga« lement de gentilhomme, dont le père porte Thabit d'Alcantara et laissera son majorât à un fils, non moins aimable de corps que d'esprit, pourvu enfin de tous ces attributs brillants, et que je le vois amoureux, de qui pensez-vous? de la reine Genièvre? non pas vraiment , mais de la madrague de Zahara , qui est aussi laide , à ce que j'imagine, qu'une tentation de saint Antoine. — Nous voilà quittes , ami , repartit Garriazo ; du coup dont je te blessais tu m'as tué. Mais que notre dispute en reste là , et allons dormir ; Dieu ramènera le jour, et nous en profiterons. — Écoute , Garriazo , reprit Avendafio , jusqu'à présent tu n'as pas vu Gostanza: quand tu l'auras vue , je te permets de me dire toutes les injures et de me faire tous les reproches qu'il te plaira. — Je sais déjà , dit Garriazo, quelle sera la fin de tout cela. — Et laquelle? reprit Avendano. — Que j'irai rejoindre majnadrague, répondit Garriazo, et que tu resteras avec ta servante. — Oh ! je ne serai pas si heureux, dit Avendano. — Ni moi si bête, repartit Garriazo, que, pour suivre ton mauvais goût , je manque de satisfaire ma bonne envie. >

G'est en causant ainsi qu'ils arrivèrent à l'auberge , et la moitié de la nuit se passa en conversations semblables. Quand ils eurent dormi un peu plus d'une heure , ils furent réveillés par le bruit de plusieurs larigots * qui résonnaient dans la rue. Ils s'assirent sur leur lit et se mirent à écouter attentivement. « Je gagerais, dit Garriazo^ qu'il est déjà jour, et qu'on doit faire quelque fête au couvent de Notre-Dame du Garmen, qui est ici près. G'est pour cela que ces instruments jouent. — Ce n'est point cela, répondit Avendano ; il n'y pas assez longtemps que nous dormons pour qu'il puisse être jour. » En ce moment , ils entendirent frapper à la porte de leur chambre , et ayant demandé qui frappait , on leur répondit du' dehors :

i. Chiriiniasy anciens instruments conservés des Arabes. C'étaient des espèces de longs hautbois, à douze trous, d*un son grave et retentissant.

Les Nouvelles db Cervaniès. 15

m t*iLLUSTRE SËÎiYAÎfïfi.

i Jetlûés gènâ, si voua toulez entendre uiie fameuse musique, létez-vouâ et mettez- tous à une lucarne qui donne Sut la rue ; éllô eât daus la salle en faôe ^ où personne ne couche, i Leâ deut amis Se levèrent en effet; mais, quand ilà eurent ouvert leur porté , ils ne trouvèrent personne , et ne isurent qui leui* avait donné cet avis. Toutefois, entendant le son d*uiie harpe, tl» Crûrent à là vérité de la sérénade, et ainsi, tout fen chemise, oii^mme ils âe trouvaient, ils entrèrent dans la salle, où étaient déjà trois ou quatre hôtes , appuyés à la lucarne. Ilâ trouvèrent âuôsi place, et, peu de moments après, au Soh d'une harpe et d'un lulh, ils entendirent chanter d'une voit ravissante cô sonnet, qui ne sortit point de la mémoire d'Avetidàùo.

tUre Bi biimble objet, qui élève la beauté à une telle hauteur que U nature s'est surpassée elle-même eu la formant, et qui la porta jusqu'au ciel.

Si tu paries, si tu ris, si tu chantes, si tu montres de la douceur ou de la dureté, par l'efîet seul de ta gentillesse, tu enchantes les* piiissandes dé Tâme.

Pour mieux faire comiattre la beauté sans pàfeîUe que tilfeûferuléS et la haute honnêteté dont tu te piqués.

Cesse dé sertir, car tu dois être servie de toué tetiX qui Véidnt dans leurs mains et sur leurs tempes briller les sceptres et l9â eoananest

Il ne fut pas nécessaire qu^on dît aux deux amk que Cette sérénade se donnait pour Costanza. C'était assé^ clairement expliqué par le sonnet , qui sonna de telle manièf e dans les oreilles d'Avendano, qu'il aurait volontiers consenti , pour ne ravoir pas entendu, à être né sourd et à restelr sourd tous les jours de la vie qui lui restait : car, depuis ce moment, il commenga à la passer aussi mauvaise que celui dont lé cœur est sans cesse percé par la lance de la jalousie. Le pire est qu*il ne savait point de qui il devait ou pouvait étrô jâîôut. Mais îl fut bientôt tiré de ce souci par un de ceux qui s'étaient rais à ia lucarne, et qui s'écria : « Est-il possible que ce fils du corrégidor soit assez simple pour s'amuser à donner des aéré* nades à une servante d'auberge? Il est vrai que c'est Une des plus jolies filles que j'aie jamais vues, et j'en ai VU beaucoup ; mais ce n'est pas une raison pour lui faire la cour si publiquement.— Eh bien l en vérité, ajouta un autre auditeur de la lucarne, j'ai ouï dire comme une chose certaine qu'elle fait autant de cas de lui que si ce n'était personne. Je gagerais qu'elle est maintenant à dormir tout de son long derriêfô lé

. L*ILLtJStRÊ ÔËkVÀNTË. â59

lit de sa maltresse, où Ton dit qu'elle éouche, sâîis rêver seulement aux musiques et aux chansons. — Rien de plus vrai , pét)li<ïiià l'autre, car o*eàt la pliis honnête flUe qu'oh conî^isse. G'ttSt uâè tnervèille qU'étatit dàhl3 utië ttiâisoti où pâi^sëht tant dègeils, fet (îhàquê jour de hoûveaul, et parcourait, comtne elle le fait, toutëéles éhàtnbreis, on ne sache pas d'elle là plus petite équipée. > Ces paroles rendirent la Yiô à AVehdàfio, et îdl Ûrent prendre ôourage pour entendre plusieurs autres morèeAUï que les musieiens chahtèrent âd son de divers instruments , mais tous adressés à Gonstanzâ) laquelle, comme atâit dit l'hftté, était à dormir sans âucuh soucî.

Quand le jour vint, les musiciens 6'en allèrent, rèabMuitS par les larigotè. Avendafto et Carriazo retournèrent dans leur chambre, où dormit celui qui le put, jusqu'au malin, t'heure tiSttue, ils se levèrent tous deux, et touis deux avec le désir dé ToirCostanza; mais le déâir de l^un était seulement de la curiosité , celui dô l'autre dé ramour. Costanza les satisfit Tufl et l'autre en sortant de la salle de son mattre , si belle q\i*îls reconnurent tous deux que leâ louanges du muletier étaient plutêl ftlibles (lu'exagérées. Elle portait uûe jupe et un corfeagô de drap vert, aveo des bordures dé même étoffe. Le corsage était court , mais la chemisé montait haut , et le col roulé était orné d*uné broderie en soie noire. tJri petit collier d'étoiles de Jais entourait un fragment de colonne d'albâtre , car son cou n^était paâ moins blanc. Elle avait pour ceinture un cordon de saint François , et à son côté droit pendait un gros trouiààeau de clefs. Elle ne portait point de pantoufles, malâ dei^ l^ouliers à deux Semelles rouges, avec des bas qu'on n*apercevâit paâ, si ce n*est un peu de profil, et rouges également. Ses Chevetil étaient tressés avec des rubans blancs de flloselle , et leS tresses étaient si longues qu^elles lui tombaient le long des épaules plus bas que la ceiiiture. Leur couleur était moinà twicée que le châtain , presque aussi claire que' lé blonâ. Mâle cette chevelure était §i propre, si soyeuse, si bien peignée , qu'aucune , fût-elle de tresses d'or , ne pouvait lui être comparée. Elle portait pour pendants d*oreilles

deuf petites poires de verre , <îul semblaient dès perles , et

seô eheveùx eux-mêmes lui servaient de coiffure. Qaand elle sortit de la salle, elle fit le Signe de la croix, et alla très-dévotement ftiirb une profonde révérence à une Image de Nôtre- Dame qui était collée & une des murailles de la cour; puis, levant les yeux , eUe vit les deux amis q[Ut étaient à la regàr-

der, etf dès qu'elle les eut aperçus, elle rentra dans la salle, d'où elle appela la Arguello pour la faire lever.

Il reste maintenant à dire quel effet fit sur Garriazo la beauté de Gostanza : car, pour celui qu'elle produisit sur Avendano, on l'a déjà dit lorsqu'il la vit pour la première fois. Je ne dirai rien de plus, sinon que Garriazo la trouva aussi bi^i. que son compagnon: mais il s'en éprit beaucoup moins, et tellement moins qu'il eût voulu ne point passer la journée dans l'auberge , mais plutôt se mettre en route sur-le-champ pour ses chères madragues.

Dans ce moment, et aux cris de Gostanza, la Arguello parut sur les corridors , avec deux autres grosses filles , servantes aussi dans la maison , et Galiciennes, à ce qu'on dit . Il était nécessaire d'en avoir autant à cause du grand nombre de gens qui descendent dans l'auberge du SevUlano^ l'une des meilleures et des plus fréquentées qu'il y. ait à Tolède. Les valets des hôtes vinrent aussi demander de l'orge pour leurs montures. L'hôtelier sortit de la maison pour leur en donner, maudissant ses servantes, qui avaient, disait-il, fait partir de chez lui un garçon qui distribuait l'orge, et en tenait si bon compte que, jusque-là , il ne s'en était pas égaré un seul grain. Avendano , qui entendit cela , dit aussitôt : c Ne vous fatiguez pas, seigneur hôtelier, et donnez-moi le livre des comptes. Pendant les jours que je resterai ici , je tiendrai si bien celui de l'orge et de la paille , que vous ne regretterez plus le garçon qui s'en est allé. — En vérité, jeune homme, je vous en sais gré , répondit l'aubergiste ; car je ne puis me mêler de cela , tant j'ai de choses à faire hors de la maison. Descendez , je vous donnerai le livre, et prenez garde à ces muletiers ; c'est le diable en personne , et ils vous soufflent un boisseau d'orge avec aussi peu de conscience que si c'était un brin de paille. >

Avendano descendit dans la cour, prit le livre de comptes , et commença à répandre des boisseaux d'orge comme de l'eau, en les enregistrant avec tant d'ordre que l'hôtelier, qui le regardait faire, fut enchanté, et lui dit : c Plût à Dieu que votre maître ne revînt point, et qu'il vous prît envie de rester à la maison I par ma foi, vous entendriez chanter un autre coq* Le garçon qui m'est échappé était entré céans, il y aura huit mois , tout déchiré et tout maigre ; maintenant , il emporte deux paires de fort bons habits , et s'en va gras comme une loutre : car il faut que vous sachiez, mon enfant , que, dans

cette maison , il y a de bons profits par-dessus les gages. — Si je restais ici , répondit Ayendano , je ne regarderais guère au bénéfice, et me contenterais de quoi que ce soit pour avoir le plaisir d'habiter cette ville , qu'on dit la meilleure d'Espagne. — ; Au moins, répliqua l'hôtelier, c'est une des meilleures et des plus abondamment pourvues; mais une autre chose nous manquerait encore : ce serait de trouver quelqu'un qui allât chercher de l'eau à la rivière; car il m'est aussi décampé un autre garçon, qui, avec un fameux âne que j'ai à l'écurie, tenait toujours le réservoir ' plein , et faisait un lac d'eau de ma maison. Un des motifs qui font que les muletiers amènent avec plaisir leurs maîtres à mon auberge, c'est l'abondance d'eau qu'ils y trouvent toujours; et puis ils n'ont pas besoin de mener leurs hôtes à la rivière, car on les fait boire à la maison dans de grandes auges de bois. »

Garriazo entendait tout cet entretien ; voyant qu'Avendano était déjà installé dans la maison et pourvu d'un office , il ne voulut pas rester, lui, à la belle étoile, considérant surtout le grand plaisir qu'il ferait à son ami , s'il entrait dans ses projets; il dit donc à l'aubergiste : c Amenez l'âne, seigneur hôte, je saurai aussi bien le sangler et le charger que mon camarade sait enregistrer sa marchandise dans le livre. —Oui , s'écria Avendano; mon camarade Lope l'Asturien servira comme un prince pour amener l'eau, et je réponds de lui. » La Arguello , qui du haut du corridor écoutait toute cette conversation, entendant dire à Avendano qu'il répondait de son camarade : «Dites donc, gentilhomme ! lui cria-t-elle, et qui répond devons? car, en vérité, vous me semblez avoir plus besoin d'ôtre cautionné que d'ôtre caution^ — Tais-toi, Arguello, s'écria l'hôtelier, ne mets pas le nez où l'on ne t'appelle pas. Moi, je réponds de tous les deux. Par votre vie, mesdemoiselles, n'ayez rien à démêler avec les garçons de céans, qui s'en vont tous à cause de vous. — ^Tiens tiens, dit une autre fille, ces deux galants entrent à la maison ? Par le saint nom que je porte » si je faisais route avec eux, je ne leur confierais jamais l'outre au vin.— Assez de facéties , madame la Galicienne , répondit l'hôtelier ; faites votre métier, et n'ayez rien à voir avec mes garçons , ou je vous moudrai sous le bâton. •» Ah bien, par ma foi, reprit la Galicienne , voyez un peu les beaux bijoux pour qu'on en ait

i . Las tinajas^ grandes cracheB d« terre où l'on garde» selon les provioees^ Tean, le vin et Vhoile.

m fe'ïlIiXISTftE 81ÎST4NT8.

trouvée »i joueur 4veç ton garçons dloi orn ^q dfibori qu» VQU9 dçyiei avoir d9 iag»i gi m^tuv^ise opi^ip», Qç 99nt À9

vrais ga?Q§m«i»ti, Qt ili i'§4 yq^^ quaoA il tour «n p?fmà (an-

Ui^i^, «aqa que QQUft leur f n dO^MioM aU9UP«t «OMiiOU : bouafft

petites gea» , par4iea , peur qu'Ile aieul bogoiu à^ eAuqea qui Ufk f:ipit«pt à pUûter 14 tourg matiree uu 1>q9u ia»tiu » quMii ou «'att^ud to mQm è tour eieapadei «-Vous parler beauoQuji, (ralioieiiae, ma e^ur, r jpoudit l'bôtelier ; eouee^veu« to bQUpha ft retoumei à T09 affaires, p ▲ ce moment» Oarriaso avait déjà l>4té «eu Ane, efc, eautaufe Aeaeue d'uoe oabnele, il prit to pbemiu 4e la rivière, latosanl AvaudsâQ ravi d'avoivra ^a çQurageufie réselutiou*

Yoil^ dQue que noua teaeaa déjà, grâee aux lioesioea an conte, Avendaîio devenu garçoo d'auberge, sooa le nom de «ToiUfts Fçdrp » csar c'est ainsi qu'il dit s'appeler, et Garriaso , aou9 celui de tppe l'Asturien, devanu porteup d'eau i métamorphoses dignes d'âtre préférées hautement à celles du poète an grand nés** A peine la Arguello eute^alla entendu que lesdeuip nouveaux venus entraient à la maison, qu'elle jeta son plom)) sur l'Asturien Lepe, a^ to marqua pour sien, bien résolue! le choyer et it le régaler de telle façon que, fùt-il d^une humeur e^uvege et ravécbe, elle le rendît plus souple qu'un gani; la mijaurée de Galicienne fit le même projet snr Ayendano^ et QOmme ees deux femelles, vivant et couchant ensemble, étaioit devenues grandes amies, elles se déelasèrent surfle^ebamp l'une k l'autre leur amoureuse i^solution , el tombèsent d^r Pprd de eommenuer dès cette nuit la oonquéle de leurs deux amants sans amour« Mais la première ^ose dont elles oenvinrentt ce fut qu^elles devaient leur demander de n'avoir jamais la moindre jalousie, quelque chose qu'ils leur vissent faire de leurs personnes t oar enfin les filles d'une maison ne peuvent guère bien régaler ceux du dedans, si elles ne rendent tributaires ceux du dehors* n Allons donc, frères, disaienteelles , comme si elles eussent eu devai^t elles les deux amis et qu'ils eussent été déjà leurs amants en titre , taisea-veus et fermes les yeux, et laisses jouer du tambour de basque à qui le sait manier, et mener la danse à qui s'y entend. Après oela, il B*y aura pas de pairç de chanoines mieux soignés que irons ne îe

i, Ofi4e« que dewaiitèt appelle sisti à etme de son ne» : Oviâiu* Naso,

s^f^z de 709 9epyaBte9. » Ainsi S9 parUieat «i»tr« ell^g la &aliçif npe et la Arguello.

Cependant notre l^Qn Lope TAsturien cbemioait du'oôté df h ririère, par la descente du Carmen, pensant à ses madrague^ ^\ k son subit changement d'état. Soit par cette raison , spit que le sort en ordonnât ainsi, dans un étroit pai^sage, au plu^ roide de la descente, il rencontra un âne de porteur d'^ai^ qn^ montait c}iarg§. Comme au contraiFS il descendait at que iQg âne était vigoureuiç , dispps, bien repo§é» il dpnna un t©l cb99 k l'âne maigrp et fatigué qui montait, qu'il le jeta Iqs quatre fers enTaift et, les cruelles s*étant brisées, toute l'e^u se f^^ pandit* A la vue d§ eet accident, i'anojen porteur d'ea^i pl^i» de dépit et de fu?eur, se jeta sur le nouveau confrère, qui ét^it encore h cheval sur sa bâte, et, avant que calui-ci pt^t dssf^n*' dre et se débarpasser, il lui avait assené une dou^ainç de fiOUPP 4e bâton tels que la plaisanterie déplut à TA^turien, top^ mit en&npied ii terre, mais ayeç le çfBur si mal disposé, qu'ji aautf sur son ennemi, le prit des deux mains à la gorge et le ren^ versa par terre. L'autre frappa de la tâte si violemment» qu'il se rouYrit en deu^ endroits, et le sang coulait avec une telle abondance, que Lope erut qu'il l'avait tué. Plusieurs autres porteurs d'eau qui passaient par là, Toyent leur camarade si maltraité, se jetèrent à leur tour sur TAsturi^n, qu'ils lair sirent de toutes leurs forces en criant : fc Justice 1 justice I oe porteur d'eau a tué un bosune, p E^, tout en parlant et crianf , ils ^accablaient de coups de poing et de Qoupe de bâton^ D'autres coururent au seeours du blessé ; ils virent qu'il aval( la tète fendue et qu'il était près de rendre l'âmCt Les cris mour tèrent de bouche en bouche tout le long de la cète, et» su? la place du Carmen, frappèrent l'oreille d'un alguazil, lequel» eui^ de deux reeors, et eourant avec plus de vitesse que s'il efti tolë, arriva sur le lieu de la bataille au moment où le blesstf était déjà posé de travers sur son âne, et l'âne de LopQ en fevt* rière, et Lope entouré de plus de vingt porteurs d'eau qui lui moulaient les côtes d'une telle façon qu'il y avait plus |l eraindre pour sa vie que pour celle du blessé ; tant ees venr geurs de l'injure d'autrui faisaient pleuy^iç suif lui leurs poings et leurs bâtons. L'alguasil arriva, éloigna la foule, remit l'Asturien aux mains des recers , et poussant son âne devant lui, ainsi que celui qui portait le blessé, il les pctena •tous dans la prispn, accompagnés de tant de gens et suivis de tant de polissons, qu'il ne pouvait fendre la foule dans los rues.

344 L'ILLUSTRE SERYANTR

Au bruit que faisait tout ce monde, Tomas Pedro sortit avee son maître sur la porte de la maison pourvoir d'où venait un tel tapage, et ils aperçurent Lope entre deux recors, la bouche et le visage pleins de sang. L'hôtelier chercha aussitôt son âne des yeux , et le vit au pouvoir d'un autre recors qui était venu joindre ses camarades. Il demanda la cause de ces arrestations ; on lui conta la vérité de l'aventure , et il en fut fort afSigé pour son ftne, craignant de le perdre , ou du moins de dépenser pour le ravoir plus qu'il ne valait J

Tomas Pedro suivit son camarade; mais il ne put approcher pour lui dire seulement un mot, tant il j avait de gens i|ui l'en empêchaient , et tant Talguazil et ses recors faisaient bonne garde. Finalement, il ne le laissa qu'après l'avoir vu mettre en prison, dans un cachot, avec deux paires de menottes, tandis qu'on portait le blessé à l'infirmerie. Pedro assista au pansement; il vit que la blessure était très-dangereuse, et c'est ce que dit aussi le chirurgien. Pour l'alguazil , il emmena chez lui les deux ftnes , et de plus , cinq pièces de huit réaux, que les recors avaient prises à Lope. Tomas Pedro retourna à l'auberge , plein de trouble et de tristesse , et trouva celui qu'il avait pris pour maître non moins affligé que luimôme. Il lui conta en quelle situation se trouvait son camarade, et le danger de mort que courait le blessé , et ce qu'était devenu son âne. c A cette disgrftce , continua Tomas , il est venu s'en joindre une autre, qui n'est pas moins désagréable. Un ami intime de mon maître m'a rencontré en chemin, et m'a dit que, pour aller plus vite et gagner deux lieues, mon maître avait été , de Madrid , passer le bac d'Aceca , qu'il couchait cette nuit àOrgaz, et qu'il lui avait donné douze écus pour me les remettre, avec ordre d'aller le rejoindre à Séville, où il m'attendrait. Mais cela ne peut être; il ne sera pas dit que je laisserai mon ami , mon camarade, en prison et dans un si grand péril. Mon maître m'excusera quant à présent. D'ailleurs, c'est un si bon et si brave homme, qu'il me pardonnera toute faute commise envers lui , pourvu que je n'en commette point envers mon camarade. Que Votre Grrâce, seigneur maître, me fasse la faveur de prendre cet argent et de pourvoir à cette affaire. Pendant que cette somme se dépensera, j'écrirai à mon seigneur ce qui arrive, et je sais qu'il m'enverra assez d'argent pour nous tirer de toute espèce de péril. »

L'hôtelier ouvrit les yeux d'une aune , joyeux de voir comment il guérissait de la perte de son ftne. Il prit l'argent, et se

mit à consoler Tomas. c J'ai à Tolède, lui dit-il, des personnes de telle qualité qu'elles peuvent beaucoup sur la justice, principalement une dame religieuse, parente du corrégîdor, qui le mène par le bout du nez. Une blanchisseuse du couvent de cette religieuse a une ûUe qui est intime amie de la sœur d'un moine fort connu du confesseur de ladite religieuse. Or, cette blanchisseuse lave le linge de la maison , et , pourvu qu'elle demande à sa fille, ce qu'elle fera sans aucun doute , de parler à la sœur du moine, pour qu'elle parle à son frère , pour qu'il parle au confesseur, et le confesseur à la religieuse, et pourvu que la religieuse, ce qui sera chose facile, veuille bien donner un billet pour le corrégidor, où elle le priera instamment de s'intéresser à l'affaire de Lope, on pourra certainement espérer une heureuse issue. Mais, toutefois, c'est sous ht condition que le porteur d'eau ne s'avise pas de mourir, et qu'on ne manque point de graisse pour graisser les ministres de la justice : car, s'ils ne sont pas bien graissés, ils grognent plus que des charrettes à bœufs. >

Tomas s'amusa beaucoup des offres de protection que lu faisait son maître, ainsi que des ricochets infinis par lesquels lui arrivait cette protection; et, bien qu'il reconnût que le madré compère avait plutôt parlé par gausserie que par innocence, il lui sut gré, toutefois, de sa bonne volonté, et lui remit l'argent, en y ajoutant la promesse d'en trouver davantage, tant il avait confiance en son seigneur. Quant à la ArguellOjdès qu'elle vit qu'on tenait en laisse son nouveau bon ami, elle courut à la prison pour lui porter à manger ; mais on ne lui permit pas de le voir, ce qui la fit revenir trèscourroucée et très-mécontente, sans qu'elle abandonnât pourtant son honnête projet.

Finalement, au bout de quinze jours, le blessé était hors de péril, et, cinq jours après, le chirurgien déclara qu'il était entièrement guéri. Pendant ce temps, Tomas s'était arrangé pour faire venir cinquante écus de Séville, et, les tirant de sa poche, il les remit à l'hôtelier avec de feintes lettres et un mandat supposé de son seigneur. Comme il importait fort peu à l'hôtelier de vérifier la réalité de cette correspondance , il prit la Somme , qui , étant en beaux écus d'or, lui faisait plaisir à voir. Pour six ducats, le blessé abandonna sa plainte, et l'Asturien fut condamné à dix autres ducats, aux frais et dépens, et à la confiscation de l'âne. Il sortit de prison ; mais il ne voulut pas retourner vivre avec son camarade, lui donnant

pour exeuse qu9, pendant les jours qu'il ^7ait passés e^ prir son, la Arguello l'ayait visité et lui avait fait une déclaration d'amour, chose pour lui si désagréable et si fâcheuse, qu'il aimerait mieux se laisser pendre que de répondre 9.\x% désirs ée cette femelle. < Oe que je pense faire, ajouta-t-il, puisque tu es bien résolu à poursuivre ton dessein, c'est d'acheter ^i^ âne et de faire le métier de porteur d'eau , peudant (^e nou^ resterons à Tolède. A la faveur de ce prétezt0 , je ^e serai ni jugé, ni arrêté comme vagabond, et avec une seule ch^r^^e d'eau, je pourrai me promener toute U journée par U ville, en regardant les niaises ^ i^ ma fantaisiç. ^- Ce sera plutôt, ré* pondit Avendafio, des belles que des plaises que tu regarçler^s dans cette ville , qui a la réputation de posséder les plus aimables femmes' de l'Espagne, celles chez qui vont de pair l'esprit et la beauté. Vois plutôt Gostanza [ du superflu de ses attraits elle pourrait enrichir non-seulement les beautés de cette ville, mais celles du monde entier. — Tout beau, peigneur Tomas, répliqua Lope ; n'i^llons pas si vitq ni si loin dans les louanges de madame l'écureuse, si vous ne voulez que^ vou^ tenant dé^'à pour fou , je vous tienne encore pour hérétique,

— Ëcureuse I reprit Tomas ; tu appelles ainsi Goetanza, fi'ère Lopet Dieu te le pardonne et te fasse reconnaître ton erreur f

— Goipraent donc? n'est-elle pas écureuse? repartit l'Asturieci. — Jusqu'à présent du moins , dit Tomas, je suis encorq à lui voir laver la première assiette. — Qu'importe , répliqua Lope, que tu ne }ui aies pas vu laver la première assiette, si tu lui as vu laver la seconde ou la centième ? — Je te dis , frère , s'écria Tomas , qu'elle n'écure point, et ne s'ocoupe à autre chose qu'à son travail d'aiguille et à la ^arde ^e l'argenterie^ qui est fort nombreuse en ce logis. •;— Alors , reprit Lqpe, pourquoi Tappelle-t-on dans toute }a ville l'écureuse illustre, s'il est vrai qu'elle n'écure psis? Mais c'est çans doute parcq qu'elle lave de l'argenterie , et non de la faïence , qu'on lu| donne le nom d'illustre. Au reste, laissons cela de côté et dis» moi, Tomas, eu quel état sont tes espérances. — En i'état de désespoir, répondit Tomas. Pendant tous les jours qm (4 fA été prisonnier, ie n'ai pu lui dire une ^e^le parole, et ^ toute; celles que }es )iotes lui adressent elle ne fait d'autre r4pQQ9^ que baisser les yeux, san^ ouvrir le§ lèvres, T^Ue^ 9QAt 9ft

mouches.

réserve et son honnêteté^ qu'elle n'enchante pas moins par sji pudeur que par ses charmes. Ce qui me fait perdre toute paliencp, c'est de savoir que le fils dû corrégidor, jeune homme entreprenant et quelque peu téméraire, meurt pour ses beaux yeux et lui fait la cour avec des sérénades. Peu de nuits se passent sans qu^il lui en donne, et avec gi peu de mystère, que, dans ce que chantent les musiciens, ils la nommant , la louent et la célèbrent. Mais elle n'entend rien de tout cela, et. du soir jusqu'au matin, ne sort pas de 1^ chambre de sa mattresse, l)ouclier qui n'empêche pas cependant que la flèche aiguë de la jalousie ne me perce le cœur. — Eh bien I j-eprit Lope, (jue penses-tu faire devant l'impossibilité que t§ présente U conquête de cette Porcie, de cette Pénélope, de çett§ Minerve, qui, sous la figure d'une servante, d'une écureiisç t'enflamme d'amour et te tient en servage? — Moque-toi d^ moi, ami Lope, tant qu'il te plaira, répondit Toipas; je sais ^ue je suis amoureux du plus ravissant visage qu'ait pu (prmer la nature, et de la plps incomparable honnêteté qui §q puisse aujourd'hui rencontrer en ce monde. Cest Gostanzâ qu'elle se nomme, non Porcie, Pénélope ou Minerve ; ellQ §st servante dans une auberge, je ne puis le nier; mais qijçpui^je faire, si le destfn, par une force occulte, et la raison, par un choix réfléchi, me poussent à l'adorer? Écoute, ajni, poursuivit Tomas, je ne sais comment te dire de quelle paani^re l'amour l'élève si haut à mes yeux ce vil objet, cette éçureusep comme tu l'appelles, qu'en voyant la réalité je ne la vois pîu^,' et que la connaissant je la méconnais. Il m'est impossi})le ,, quelque effort que je fasse, de contempler un instant, si Vqï^ peut ainsi dire, la bassesse de sa condition : car aussitôt $^ beauté, sa grâce, son calpe, s^ pudeur , effacent cçtte pengé^ de mon âme, çt ipe font entendre que, sous cette écprce grossière, doit être cachée, enfouie, quelque mine de çrande valem? et de mérite éclatant. Enfin, (juoi qu'il en soit, je raime, je la chéris, et non de cet amour vulgaire que j'ai ressenti pour d'autres, mais d'un amour ci pijir, qu'il ne s'étend pjis plus loin qu'au désir de la servir et dp m'en faire aimer, pas pluç loin qu'à faire payer d'un honnête retour c§ qu'elle (Joit k ïftoft affection non moins honnête. >

A cps mots, l'Asturien jeta un grand cri, et, comm§ s'il eftt décl^imé, il s'écria : c 0 platonique amour I ô écurtfu§§ illustre l ô temps heureux que le nôtre, où nous voyons que 1% beauté fait nattre un amour sans malice , que l'honnêteté en-

flamme sans embraser, que la grâce fait plaisir à voir sans donner de tentation, que la bassesse d'une humble condition force à élever l'objet aimé au sommet de la roue de celle qu'on nomme Fortune 1 ô mes pauvres thons chéris, qui allez passer cette année entière sans être visités de celui qui vous aime et vous regrette si vivement 1 Mais, Tan qui vient , je me corrigerai de façon que les patrons de mes chères madragues n'auront plus à se plaindre de moi. — Je vois bien, Asturien, reprit Tomas, combien tu te moques ouvertement. Ce que tu pourrais faire, c'est de t'en aller tout bonnement à tes pêcheries ; moi, je resterai dans mon auberge , et tu me retrouveras au retour. Si ta veux emporter l'argent qui te revient, je vais te le donner; après cela, va en paix, et que chacun suive le chemin où le destin le conduit. — Je te croyais plus d'esprit, répliqua Lope; ne vois -tu pas que je parle en plaisantant? Moi qui sais que tu parles sérieusement , sérieusement je te servirai en tout ce qui te fera plaisir. Je ne te demande qu'une chose en retour de toutes celles que je pense faire pour ton service : c'est que tu ne me mettes jamais en passe d'être courtisé et sollicité par la Arguello. Je perdrais plutôt ton amitié que de courir le danger de gagner la sienne. Vive Dieu! ami, elle parle plus qu'un juge rapporteur, et son haleine sent la lie de vin à une demi-lieue; toutes ses dents du haut sont postiches, et je crois de plus que ses cheveux sont une perruque. Ce n'est pas tout : pour réparer tous ces désastres, depuis qu'elle m'a découvert sa méchante intention, elle s'est imaginé de se farder avec du blanc de plomb , et elle se jaspe si bien le visage qu'il ne ressemble plus qu'à un mufle de plâtre. — Tout cela est vrai, répliqua Tomas, et la Galicienne qui me martyrise n'est pas si hideuse. Ce qu'il faut faire, c'est que tu ne couches plus que cette nuit dans l'auberge ; demain tu achèteras ton âne et tu chercheras un autre logis ; ainsi tu fuiras les attaques de la Arguello, tandis que je resterai exposé à celles de la Galicienne et aux traits inévitables des yeux de ma Costanza. >

Ëtant convenus de cela , les deux amis regagnèrent l'auberge, où la Arguello reçut l'Asturien avec de grands témoignages d'amour. La nuit venue, il y eut un bal à la porte du logis entre plusieurs garçons muletiers qui se trouvaient dans cette auberge et dans celles des environs. Ce fut l'Asturien qui joua de la guitare, et les danseuses furent, outre les deux Galiciennes et la Arguello , trois autres servantes d'une autre

L'ILLUSTRE SERYANTE. 3W

auberge. Bien des gens en manteaux se réunirent, avec l'en- Tie de voir Costanza plutôt que le bal ; mais elle ne parut pas et ne vint pas voir la danse , ce qui trompa bien des désirs, Lope touchait la guitare de telle sorte, qu'on disait qu'il la faisait parler. Les servantes lui dema,ndèrent, et la Arguello avec plus d'instance qu'aucune autre, de chanter quelque romance. Il répondit que, pourvu qu'elles le dansassent ' à la façon dont on chante et dont on danse dans les comédies, il en chanterait un volontiers, et que, pour ne pas se tromper, elles, n'avaient qu'à faire ce qu'il leur dirait en chantant. Lope se nettoya bien la poitrine en crachant deux ou trois fois ; pendant ce peu de temps, il pensa à ce qu'il devait dire , et, comme il avait un esprit vif et facile , avec une heureuse fluidité d'improvisation, il commença à chanter de la sorte :

Que la belle Arguello s'avance, jeune fiUe, une fois et pas plus, et qu'après avoir fait une révérence elle retourne deux pas en arrière. . Ramenez -la par la main, vous qu'on appelle Barrabas, garçon muletier andalous, chanoine du Compas'.

Des deux servantes galiciennes qui sont dans cette auberge, faites avancer la plus joufflue, en manches de chemise et sans tablier.

Que Torote l'accroche, et que tous quatre ensemble, avec des changements et des contorsions, commencent un contrapas^.

Tout ce qu'avait jusque-là chanté l'Asturien fut exécuté au pied de la lettre par les danseurs et les danseuses ; mais quand il vint à leur dire de commencer un contrapas , le danseur muletier, qu'on appelait par sobriquet Barrabas, s'écria aussitôt: c Eh! frère musicien, prenez garde à ce que vous chantez, et ne reprochez à personne d'être mal vêtu , car il n*j a personne ici qui soit en haillons, et chacun s'habille comme Dieu le lui permet. » L'hôtelier s'aperçut de l'ignorance du garçon muletier : < Frère, lui dit-il, contrapas est une danse étrangère, et non un reproche aux gens mal vêtus. — Si cela est, répliqua le muletier, pourquoi se mêler de faire ce qu'on ne sait pas? qu'on joue des sarabandes^ des chaconnes

\ . Les compositions de musique populaire en Espagne, comme les boléros, les seguidillas, etc., sont à la fois des chansons et des danses. Cervantes donne ici un exemple iutéres&nl de la manière dont se composent ces chants et. ces danses. Ce sont des improvisations faites au milieu des rues.

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