Les nouvelles drolatiques de Marc de Montifaud
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DE
MARC DE MONTIFAUD
Le Curateur
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LE CURATEUR
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LE CURATEUR
LE CURATEUR
£ n'était pas une sinécure que la charge dont M* Crisabert, notaire, rue d'Hauteville, se trouvait investi à la mort de deux de ses clients : M. de Louvency et M. d'Artigues. n avait, en effet, accepté bel et bien de veiller sur le sort de deux enfants...
encore à naître, et, en conséquence, la mission d'obser\'er tout spécialement les différentes phases de la grossesse des deux mères. On nomme cette sorte de fonctionnaire : un curateur.
M* Crisabert se voyait donc, au com-
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mencement de Tan 1880, curateur de deux ventres : Tun appartenant à une petite femme rondelette et finaude, M™* Juliette d'Artigues; l'autre, à une très-méthodique personne, M™* Betzy de Louvency, une Anglaise de race.
A la mort de MM. de Louvency et d'Artigues, chaque famille avait facilement compris que, vu la situation des deux femmes, la fortune devait un jour leur revenir, puisque M"" de Louvency et d'Artigues conservaient l'espoir de devenir mères. Si chaque enfant arrivait à bon port, il recueillait à- juste titre l'héritage de son père défunt; sinon, les inconsolables veuves perdaient fatalement cette fortune, qui retournait à la branche maritale, faute d'un héritier légitime.
C'était la première fois que M* Crisabert avait à remplir une mission aussi délicate. Le brave homme prenait au sérieux son rôle d'observateur, et il ne se passait point de jour où l'un des ventres en gestation ne reçût sa visite. Il en étudiait la
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rondeur, les progrès de grossissement, avec une attention scrupuleuse. Celui de la belle Juliette d'Artigues, surtout, attirait son admiration par sa respectable performance. Il restait parfois songeur- devant sa rotondité, se disant que l'enfant qu'il enfermait serait un jour un gaillard, et que lui, Crisabert, ne pourrait qu'être très-fier d'avoir à sauvegarder les intérêts d'un tel client.
Quant à M""* de Louvency, elle se contentait de recevoir à heure fixe les visites du notaire, mais sans lui témoigner la moindre considération, en femme qui sait ce qu'il doit y avoir de caché derrière des questions d'une apparente affabilité .
Aussi, M* Crisabert ét^it-il fort gêné en sa présence.
— Mon cher notaire , lui déclara un jour Juliette, je vous avertis que je suis décidée à ne pas rester à Paris. Je veux aller à Nice.
— A Nice ! chère Madame ! Mais c'est que je ne saurais vous y suivre.
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— Qu'est-ce que cela fait ? Est-il si nécessaire que vous soyez sans cesse attaché à mes pas ?
— Mais, dame ! . . . repartit le notaire d'un ton modestement vaniteux, je crois que oui !
Juliette croisa ses mains sur ses genoux et rit de toutes ses forces.
— Allons, allons, Crisabert, vous ne me ferez jamais croire que vos devoirs de curateur aillent jusque-là.
— Je vous jure que la loi exige absolument. . .
— La loi !.. .
Et elle se reprit à rire de plus belle.
— Mon cher Monsieur, j'ai lu VHis* taire des Chiens savants, les Beautés de l' Histoire de France, la Maison modèle. . *
— Je n'en doute nullement, comtesse.
— C'est bien heureux. Et je vous atteste que jamais je n'ai rien rencontré de pareil à vos obsessions.
NOUVELLES DHOLATiaUES II
Le notaire se redressa d'un air un peu piqué.
— Voyons, continua M"** d'Arrigues, voulant corriger l'effet de sa dernière phrase^ convenez une bonne fois de la vérité : vous êtes amoureux de moi.
— Madame !...
— Mon Dieu, vous n'êtes pas le seul à qui cela soit arrivé.
— Oh ! comtesse !... je...
— Bon, le voilà qui rougit comme une jeune fille ! Mais puisque je vous jure, sur le Code du parfait notaire, que je ne m'en fâche pas.
— Alors, comtesse, vous comprenez que je désire..., que je veux absolument vdus retenir à Paris, parce que. . . '
— Je comprends tout. Mais, mon cher ami, vous comprendrez, à votre tour, que je désire m'en aller. Ma santé l'exige.
— Comment donc ferons-nous ? reprit Crisabert devenu soucieux. Vous n'ignorez pas que mes devoirs m'obligent à surveiller un autre ventre que le vôtre ?
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— Ah! oui ! cette fameuse M™* de Louvency, qui vous a des airs de colombe iuconsolée, depuis la mort de M. de Louvency ?
— Justement ! dit le notaire, radieux de cette flèche lancée contre son autre orgueilleuse cliente.
— Et c'est elle qui est cause que je ne puis aller à Nice ?
— Absolument ! " Vous comprenez qu'elle ne se prêtera jamais à ce voyage.
Elle est trop insociable. Or, quoique vous en riiez, chère Madame, la loi exige que je ne quitte pas davantage mon poste à ses côtés qii'aux vôtres.
— Franchement, pourquoi ne nous proposez-vous pas de nous coucher l'iine et l'autre dans le même lit avec vous au milieu ? Vous seriez encore plus sûr de ne pas quitter les abords de la place.
— Cela ne manquerait certes pas de charme. Mais, plaisantez tant qu'il vous plaira, c'est M™* de Louvency, seule, qui est l'obstacle. Si elle ne consent point à
venir à Nice, impossible pour moi de quitter Paris, et, par suite, que vous le quittiez vous-même.
— C'est d'une logique écrasante. Mais je vous déclare aussi que je ne voudrais pas, pour toute la fortune qui incombera un jour à mon petit Raoul — car, vous savez, il s'appellera Raoul ?. . .
— C'est un joli nom, fit le notaire, voulant calmer Tirascible Juliette.
— Oui, je ne voudrais pas, pour toute cette fortune, avoir un désir non satisfait,
une envie qui mettrait en danger les jours de ce cher enfant, ou le marquerait d'un signe fatal. Ah ! vous ne savez pas ce que c'est qu'une mère!...
Là-dessus, M"' d'Artigues se planta un mouchoir sur les yeux.
Si le notaire avait été un peu adroit, il aurait vu que les yeux de Juliette étaient parfaitement secs. Mais le moyen de rester insensible devant une femme qui veut absolument que vous ayez l'air de croire qu'elle pleure ! Le notaire fit ce que tout
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notaire aurait fait à sa place. H se confondit en protestations, en eflfusions, en?
serments, en interjections; il eut des gestes immenses et des regards à trentesix becs de gaz. Peines perdues. L*aimable M"* d'Artigues gardait son mouchoir collé à son visage, et semblait même pleurer de plus belle.
— J'y songe, s'écria soudain M* Crisabert, ah! j'y songe! Nous sommes sauvés ! Cela ne dépendra que de vous.
Cette fois, Juliette consentit à se dévoiler la face et à lancer un coup d'œil à l'amoureux curateur qui se dit :
-r- Quel regard! Bon Dieu, quel regard! J'aime encore mieux qu'elle conserve son mouchoir étendu. Je vais, c'est sûr, faire quelque bêtise. — Voyons, reprit-il en essayant de retrouver quelque aplomb, M°** de Louvency ne peut pas me sentir et, par égard pour elle, j'y vais le moins que je puis...
— En voilà une qui a de la veine !
murmura Juliette.
— Permettez, je n'ai pas entendu, interrompit doucement M' Çrisabert.
— Je disais : en voilà une qui se démène ! répéta M°*' d'Anigues.
— C'est très-possible. Je l'ai toujours véhémentement soupçonnée de n'être point ce qu'elle paraît. Cela n'empêche pas qu'il faut que je remplisse la mission qui m'a été confiée près d'elle.
— Et vous avez songé à moi pour vous y aider ?
— Un peu de patience, chère Madame, vous allez comprendre l'admirable simplicité du projet. M"* de Louvency étant dans la même position que vous, rien de plus naturel à ce que vous lui fassiez une visite à l'effet d'obtenir qu'elle veuille bien se prêter à ce petit voyage.
— Ainsi vous croyez qli'elle consentirait à partir de suite k Nice et à y rester trois mois pour mon bon plaisir ?
— Il est certain que si je le lui demande moi-même, elle ne voudra jamais. Mais
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la première démarche venant de vous^ elle sera flatté.e, et...
— C'est-à-dire que vous exigez que je mette ma dignité de femme, mon amourpropre aux pieds de la comtesse de Louvency?... Mais, quand on est mère...
il n'est point de bassesses qu'on ne fasse lorsqull s'agit d'assurer les jours d'un enfant chéri !
Et Juliette, levant ses yeux bleus au ciel, prit une pose extatique si imposante que le notaire, saisi de respect, réfléchit aussi ".ôt :
— Décidément ce n'est pas une coquette, comme je l'avais cru tout d'abord.
On doit compter avec elle. Et si elle a une envie, je suis responsable de ce qui arrivera si je ne la satisfais pas.
Et, prenant congé de M°* d'Artigues, il revint chez lui et annonça son prochain départ.
— Comment ! tu quittes ton étude ?
s'exclama sa femme interdite.
— Il le faut. Tu sais que je suis cura-
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teur de deux ventres. L'un des deux quittant Paris, je me vois obligé de le suivre.
Sinon, je me mets en faute.
— Agénor! interrompit sa femme, tu €S le père de l'un de ces deux enfants t
Et elle éclata bruyamment en sanglots.
— Léocadie ! fit le notaire, pâle et majestueux, Léocadie... si j'étais capable (î'ètrè père... = — c'ès!t-à-dire, si, j*en suis encote tf ès-capable . . .
— Ah! vous voyez ! s'écria la notairesse furieuse, Agénor, tu es un monstre !
«- Un instant ! un instant!... Si j'étais capable de vouloir encore ^être père, ce serait à toi que je demanderais... que je m'adtesserais pour,.. Léocadie?... Ahl Léocadie!... vous m'affligez profondément !
'Ce fut le tour de M* Crisabert die ^e planter un gros foulard en cotonn*ade sur les yeux, pendant que M™^ Crisabert se mouchait avec un bruit de cornemuse.
Apî'ès quoi, la digne notairesse dit à son.
époux :
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— Agénor, viens-tu dîner ?
Ce que voyant, Agénor replia sa nappe, qu'il mit dans sa poche, et alla prendre place à table, silencieux et affamé.
Le lendemain. M"* d'Artigues se présentait, rue Taitbout, chez M"* de Louvency et se trouvait en présence d'une femme de vingt-huit ans environ, une Anglaise aux dents jaunes. Comme M"' de Louvency semblait attendre que Juliette lui expliquât le motif de sa visite :
— Madame, commença la comtesse, n'était la similitude de nos deux costumes, indiquant nos veuvages récents, je ne me serais pas permis de franchir le seuil de votre retraite. Mais, notre situation est tellement identique, sous le rapport du présent et de l'avenir, que j'ai trouvé là un motif suffisant pour excuser mon appaente indiscrétion.
— Very well, je écoute vô, Médème, se contenta de répondre la jeune veuve.
— En voilà un accueil ! songeait Juliette.
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Et tout haut :
— Mon Dieu, Madame, comme vous je suis enceinte. Cet enfant que j'attends, comme le vôtre, ne connaîtra pas son père. Et comme vous, enfin, j'ai pour curateur M* Crisabert.
Ces raisons ne semblèrent sans doute pas concluantes pour l'explication annoncée par la comtesse d'Artigues, car l'Anglaise se contenta d'incliner la tête et d'attendre.
— Or, poursuivit Juliette sans avoir l'air de se déconcerter d'une pareille attitude, nous sommes, vous et moi, sous la dépendance de M' Crisabert, qui ne doit point nous quitter une minute jusqu'à la naissance de chacun de nos enfants.
— Eh bien, Médéme, je savais perfétement cela.
— Dans ce cas. Madame, verriez-vous un inconvénient à passer cet hiver à Nice ?
M* Crisabert consentirait volontiers à s'y transporter deux mois ; mais il faudrait
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