‹ Les nouvelles formules du matérialismeChapitre 1 sur 32 · PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

PROLÉGOMÈNES

En présentant au lecteur cette œuvre de doctrine autant que de critique, touchant aux f[uestions les plus importantes des sciences et de la philosophie, il me semble nécessaire de lui faire connaître exactement en quelles tendances et dispositions d'esprit je l'ai écrite.

En combattant le matérialisme, et par occasion et du môme coup son frère cadet qui souvent le remplace dans le discours courant, le « positivisme » ou « agnosticisme » je n'ai cherché que le vrai pour lui-même, et je ne me suis nullement inquiété de défendre des idées reçues parmi tel ou tel groupe humain ou social, de favoriser telle ou telle conception philosophique ou religieuse plus ou moins ancienne et respectée, de forger des armes pour telle ou telle politique.

Ma pensée a été aussi libre, aussi indépendante que possible ; et je l'ai donnée tout entière, sans timidité, ni réticence d'aucune sorte. A peine, en un court passage, mon impression, en présence d'un fait grave du moment, s'est-elle presque tracée toute seule ; j'ai partout évité les vieux arguments d'ordre sentimental, opposés trop souvent, et sans grand succès, à des idées prétendues fondées sur les données de la science, notamment de ce qu'on appelle encore les sciences exactes et les sciences expérimentales.

Si je m'étais borné à faire simplement la critique scientifique du matérialisme, j'aurais pu me promettre une flatteuse approbation de tous les ennemis — et ils sont encore nombreux — de cette doctrine. J'ai plutôt craint que désiré cette

approbation : aussi n'ai-je pas hésité à présenter parallèlement mes conceptions métaphysiques et ontologiques, au très grand risque, semble-t-il, de ne plaire véritablement à personne.

J'espère cependant, par certaines démonstrations, modifier en leurs opinions quelques bons esprits scientifiques, non butés à des formules de parti-pris, et même des philosophes, de ceux qui n'ont pas laissé se cristalliser leur entendement en quelque dogme invétéré où s'emprisonne toute disponibilité intellectuelle.

Et puis, que savons-nous du sort de nos livres ? Nous les écrivons avant tout pour y regarder notre propre pensée plus travaillée, mieux arrêtée en ses lignes, mieux formée dans sa plus grande perfection relative, comme dans un miroir plus poli et plus pur. Qu'avons-nous à nous inquiéter du reste 1

Comme les doctrines ne se séparent pas aisément des hommes qui les professent, je dirai aussi tout ce que je pense des matérialistes et des agnosticistes en général.

Je ne parlerai point, sinon pour mémoire, de ceux qui ont reçu ces croyances (plutôt négatives) par simple contact, ou par ouï-dire, ou de seconde main ; séparés trop vite des étroites disciplines religieuses, ils deviennent fréquemment détestables même pour leurs congénères ; car lorsque V esprit se trace des limites trop étroites, le cœur, à son tour — ne craignons pas d'employer ce vieux trope — ne tarde guère à se rétrécir (1). Je veux parler surtout des autres, des « intellectuels », comme on dit aujourd'hui, de ceux qui pensent quelquefois par eux-mêmes, et se montrent passionnés de science, ou de doctrine, ou simplement d^opinion. Ces gens méritent quelque estime.

Bien que selon moi dans l'erreur, ils ont l'aversion vi-

(1) Je ne leur opposerai pas les théologiens, car un certain entêtement théologique produit souvent un état d'àuie qui n'est eu rieu préférable à celui que je reproche ici à divers groupes de matérialistes.

goureuse, et en quelque sorte dévote, du faux, du non-démonlré, du fictif, du despotique imaginaire. Quelques-uns déploient devant les hommes et devant l'Inconnu une certaine élégante bravoure. Ce sont là des vertus dont il faut leur savoir quelque gré. Elles les ont poussés quelquefois à des réactions vives, parfois même sans mesure, contre beaucoup d'illusions, contre certaines faiblesses communes, contre plusieurs graves mensonges. De cela, je ne puis que les louer.

Les doctrines à prédominance destructive ou négative, athéisme, matérialisme, agnosticisme ou positivisme, représentent ou du moins ont représenté une fonction dans la marche de l'esprit humain qu'il ne faut pas méconnaître. Lorsque les recherches constructives et affirmatives, élaborées, suivant certaines habitudes de penser nommées assez confusément les méthodes, ne fournissent plus rien de nouveau, et que les données qu'elles ont fournies ne résistent plus, pour la plupart, à la critique ou, pour mieux dire, tombent, en présence de faits expérimentaux imprévus et de lois nouvellement découvertes, ou de rapports généraux mieux dégagés et mieux possédés, ces doctrines de révolution viennent hâter la désagrégation de ce qui, depuis longtemps, était comme vermoulu et déjà détruit en -dedans. Elles apparaissent alors comme de recul plus que de progrès. Elles sont réellement l'expression d'un recul, et font inévitablement horreur, par leur néant même, aux esprits expansifs et callistiques, mais elles préparent, pour l'avenir, des évolutions nouvelles pouvant mener plus loin et plus haut que n'étaient arrivées les disciplines anciennes dont Teirondrement nécessaire est produit ou hâté par elles. Ainsi marchent les affaires humaines, mais non toujours sans complications douloureuses ou sanglantes.

Négateurs et contempteurs trop souvent « par tempérament » plus que par raison, les représentants de ces réactions ont dépassé la bonne mesure pour les autres et aussi pour eux-mêmes, ils n'ont pas compris qu'en matière de science, il faut prouver les négations comme les affirmations, que, tout au moins, en présence des questions difficiles, et elles le sont toutes, une certaine prudence scientifique est nécessaire, et que, faute de démonstration, il serait honnête de s'abstenir, ou de dire peut-être. Ils ne savent bien dire que « non ! » Us

se trompent avec violence. Ceux qui se marquent de ce caractère valent mieux sans doute que les êtres faibles, accessibles à toutes les influences, passibles de tous les jougs. Mais leur défaut le plus fâcheux (dans tous les temps et dans tous les pays), est, en se donnant pour fanatiques de science, de négliger trop souvent de développer en eux-mêmes, l'esprit, le sens géométrique et scientifique.

En leurs façons d'écrire, même si leur talent littéraire se montre de haute qualité, ils ne se préoccupent nullement de mettre en parfaite harmonie des suites de phrases avec des suites d'idées, et leurs suites d'idées avec des suites de faits et de théories bien construites. Ils se donnent une frivole apparence de clarté en empruntant, non pas à la plèbe, mais au vulgaire, certaines manières banales, imparfaites et vagues de parler et de penser.

En cela, ils s'exposent au dédain et presque au mépris des savants dont les intelligences ne se confinent pas dans quelque spécialité de recherches, et des écrivains artistes que l'amour et le sentiment du beau défend plus qu'on ne le croit des illusions dangereuses.

Je dirai mon sentiment aussi sur Tefiet de ces doctrines — matérialisme ou agnosticisme — sur les âmes humaines. Cet elfet m'apparaît, pour un grand nombre d'individus, comme parfaitement dispersif, dépressif, désastreux.

Ce n'est pas sans inconvénients de toutes sortes que les adolescents écoutent et suivent des hommes à l'air sérieux qu'ils prennent pour des savants, pour des sages, et qui leur disent : le champ de l'investigation humaine est étroitement borné ! n'essayez pas d'aller trop loin à l'aventure, ni à droite ni à gauche, soyons positifs !... et moyeiis, suivons les règles d'une bonne hygiène et d'une morale qui ne nous occasionne pas trop de désagréments ; — et qu'est-ce donc que la morale ! — si nous faisons de la science, prenons exactement des mesures, sans nous lasser, pesons et comptons, gardons-nous par dessus tout de rien exagérer ; c'est

assez pour aller loin. L'Idéal ? chimère! L'Au-delà ? folie ! Gardons -nous de toutes les exaltations, de tous les cultes, même de celui de ces hommes qu'en un langage trop élogieux, on proclame des héros et des génies. Une seule chose importe : réussir ! Donc il faut être habile. S'il nous faut de hautes distractions — car le plaisir dans la vie n'est pas un terme négligeable — assez d'écrivains, de peintres, de statuaires, d'architectes, de musiciens et de poètes se chargeront de nous les procurer. On les paiera s'ils travaillent bien !

Erreur ! En courbant ainsi l'homme vers la terre, en lui soufflant vos idées basses, vous n'aurez point de vrais artistes ni de vrais poètes, et si votre influence pernicieuse durait un peu, vous n'auriez même bientôt plus d'hommes réellement instruits, mais uniquement des hommes d'affaires. Nous sommes en un temps où de tels matérialistes, de tels « positivistes » sont moins rares que jamais. Il est impossible à ceux qui ne leur ressemblent pas de ne point les rencontrer sur les routes de la vie, et de ne pas souffrir de la noire oppression qu'ils exercent sur tout ce qui est grand et beau. J'ai au cœur, contre ces malfaiteurs publics, une haine profonde, que je tâche de tourner — pour en moins subir l'angoisse — contre les erreurs de pensée et de sentiments qui, plus encore que leur primitive nature, les ont faits ce que nous les voyons. Ils provoquent, chez beaucoup, la nostalgie des croyances abolies ou défaillantes, et presque le regret des dominations religieuses, qui furent pourtant si nuisibles aux choses de l'esprit, et si brutales parfois pour les plus nobles spontanéités humaines.

Il est temps, je crois, de chercher à détruire le mal dans ses racines, et ses racines sont de notables aberrations scientifiques proférées avec assurance par des gens ayant réussi à se faire passer pour des « savants », souvent, aux yeux même de leurs naïfs adversaires.

Il se trouve aussi de vrais savants à qui des philosophes sectaires ont persuadé qu'ils devaient être, qu'ils étaient ma-

térialistes, ou, tout au iuoins, positivistes. Autour de ces savants se forme une sorte de parti qui les adule et les soutient. Ils n'ont guère de loisir à méditer les questions de métaphysique. Ces questions leur paraissant sans rapport avec les objets immédiats de leurs études, les intéressent d'ailleurs assez peu. Leurs erreurs philosophiques ne les empêchent point de faire parfois de belles découvertes. Ls ne se doutent jamais du mal qui résulte de leur acquiescement à des opinions irréfléchies et ainsi adoptées par une paresseuse complaisance. Que faire à ce malheur? Rien, ou peu de chose. L'un des droits les plus sacrés de l'homme est celui de se tromper ! Mais tâchons de ne pas l'exercer trop souvent par iiidif] érence et faute de quelques efforts !

A ces propos, j'essaierai de définir la philosophie et la métaphysique ; et pour faire une réponse à une question sans cesse posée, je tâcherai de déterminer — d'une manière générale, cela va sans dire — ce que nous savons, ce que nous pouvons savoir. Cette question ou ces deux questions en embrassent beaucoup d'autres, auxquelles je toucherai plus ou moins, mais que je ne puis songer, en ces prolégomènes, ni même dans le corps de ce livre, à traiter même sommairement. Je ne ferai pas non plus une classification plus ou moins bien coordonnée des sciences métaphysiques, philosophiques ou autres ; et pour être bref, je me bornerai à exprimer mes idées sur quelques-unes de ces choses en des formules aphoristiques.

La métaphysique est la science des corrélations les plus générales (idées ou rapports, ou ensemble d'idées et de rapports). Elle est donc la couronne et le lien com.mun des autres sciences philosophiques et de toutes les sciences particulières ou spéciales.

Les sciences appelées philosophiques, toutes de corrélations générales, sont constituées par des groupes de ces corrélations plus ou moins bien formés et délimités. Elles se rattachent par en haut aux sciences métaphysiques, et, par en baSy aux sciences d'expérimentation directe et pratique, et, surtout par la logique toujours indispensable (bien qu'elle ne soit point la source principale de notre savoir) aux sciences mathématiques.

La philosophie ne peut donc être séparée d'aucune science ni étudiée à part ; elle doit chercher et trouver dans toutes, les éléments essentiels dont elle doit découvrir les corrélations importantes, pour résoudre les questions générales qu'elle peut ainsi se poser.

Toute prétendue philosophie se désintéressant de l'observation et de l'expérience, croyant pouvoir se spécialiser, et déduire logiquement ou dialectiquement des « vérités » des révélations de la raison pure, ou même d'un certain nombre d'aphorisines ou d'axiomes de la plus parfaite évidence, est condamnée à n'aboutir qu'à des expressions dilTérentes des idées posées au début, ou à des non-sens, ou à des absurdités plus ou moins voilées.

Tout philosophe engagé dans une telle voie s'apercevra bientôt de son erreur, s'il possède un talent de critique suffisant, et s'il sait user convenablement de la seule vraie logique, réduite si magistralement par Pascal à celle des « géomètres. »

Ce qui peut illusionner, quant à certains de ces philosophes, c'est l'obscurité parfois voulue de leur langage et une déplorable ingéniosité littéraire travaillant sur des arrangements de mots, où les idées et leurs corrélations ne sont jamais bien déterminées.

Pour en avoir raison, ou pour apercevoir le néant ou Tabsurdité de leurs formules, il suffit généralement d'appliquer à ces formules, les règles algébriques de la réduction d'un groupe de termes donnés à sa plus simple expression.

La philosophie commence donc aux notions communes que nous apprend la vie, mais elle ne peut se développer et nous conduire à des résultats généraux précieux et à ces formules vérifiées très puissantes et très précises (comparables et souvent comparées à des clés) que si nous prenons ce que je viens d'appeler la vie, dans ses extensions naturelles, c'est-à-dire dans toutes les sciences et dans tous les arts.

Il y faut aussi l'attention continue, la vive et ardente curiosité, l'amour, donc le sentiment du beau, la réflexion, le talent d'observer et d'expérimenter, d'induire, de généraliser, de choisir les rapports essentiels, l'esprit d'exactitude aussi dans le raisonnement, la grammaire rigoureuse, l'intuition qui est le don d'imaginer les mécanismes possibles dans l'invisible, et qui, lorsqu'elle se vérifie, donne l'illusion de la divination, la faculté d invention, autre forme de l'intuition, par laquelle nous pouvons construire des théories, car une science ne mérite ce nom de science que par les ensembles théoriques reliant entre eux les faits, les rapports des choses, et dont la concordance parfaite en un moment donné constitue ce qu'on peut appeler vérité dans le langage des hommes.

Tout cela est la grande part de l'Art, sans quoi nous ne pouvons rien édifier.

Nous ne connaissons le tout de rien, dit-on souvent, et il semble que si nous connaissions le tout de quelque chose nous connaîtrions du même coup le tout de toutes choses.

Nos connaissances ne sont que relatives, répèlent beaucoup de philosophes.

Dans cet énoncé, la pensée est demeurée assez obscure, grâce au sens mal déterminé de certains mots.

En présence des milieux extérieurs, représentés en nous, et de nous-mêmes (dont évidemment nous ne saurions sortir !) que percevons-nous, que concevons-nous immédiatement et directement ?

Des sensations, et au moyen de ces sensations des rapports. Ces rapports sont fixes ou mobiles.

A ce mot de rapport (ou rapport de rapports, ou corrélation), on peut avec avantage substituer celui de fonction.

Nous ne percevons, nous ne concevons directement que des fonctions. Mais ces fonctions, lorsque nous les avons dégagées, et lorsque nous les avons lixées dans notre esprit par des mots ou par des formules qui les représentent bien, nous les connaissons absolument.

Dans l'immortel chef-d'œuvre de Molière, Don Juan, lorsque Sganarelle dit à son maître : Mais enfin. Monsieur, à quoi croyez- vous? Je crois, répond le héros, que deux et deux 8ont quatre, et quatre et quatre sont huit.

Au lieu de dire « je crois » il devait direjV? sais.

Et cela est immense !

Tels sont les absolus de l'esprit. Telles sont les certitudes mathématiques, au moyen desquelles nous concevons les possibles, les lois.

Ces lois ne peuvent pas s'appliquer exactement et sans corrections à la matière structurée, par exemple, parce que nous ne savons pas le tout de sa structure. En sont-elles moins en elles-mêmes des certitudes, c'est-à-dire des corrélations entièrement possédées, derrière lesquelles aucun mystère ne saurait être soupçonné !

Le temps et l'espace nous sont ainsi totalement connus, en ce que nous en connaissons. Il en est de même, dans l'abstrait pur, du nombre, quant aux propriétés et aux lois que nous en avons découvertes.

Il ne faut donc pas prétendre qu'il n'y a rien d'absolu dans l'intelligence humaine. Tous les philosophes qui n'ont pas aperçu dans sa clarté cette condition de notre esprit, en rapport avec l'ensemble des choses, n'ont jamais fait que s'égarer en des suites de confusions inextricables. Et si

nul absolu de ce genre ne pouvait être conquis et possédé par l'esprit humain les pyrrhoniens seuls auraient raison.

D'où viennent donc nos erreurs? D'où viennent surtout nos erreurs obstinées ? 11 serait trop commode — peut-être — dédire qu'elles viennent des défauts, des infirmités et des vices de notre esprit, de ces misères de l'humanité si fréquemment déplorées par les philosophes. Nos erreurs scientifiques et philosophiques viennent le plus souvent de ce que, dans nos paroles et dans nos écritures, nous ne savons pas mettre entre des termes exactement définis les rapports mêmes que nous avons conçus. C'est ainsi que nous prenons le plus souvent pour résultat de notre travail intellectuel, une idée préconçue adoptée trop vite, parfois même non possédée en tant qu'idée, car nous n'avons pas même essayé, en ce cas, d'en concevoir les corrélations constitutives.

Refuser de tout contrôler de nos idées abstraites même les mieux possédées, par l'observation et par l'expérience, en nous aidant de la logique algébrique, c'est-à-dire de tout ramener à la conception des corrélations immédiates, c'est commettre la plus grave des fautes contre la raison et se fermer follement toutes les routes du savoir.

Vous ne pouvez nier, disent les agnosticistes, que beaucoup de questions sont insolubles. Sans nul doute I mais cette proposition cache dans leur pensée un dessous qu'il faut dégager. Ils nous offrent là tout simplement — en ayant l'air de rappeler une indéniable vérité, — un tronçon de l'antique pyrrhonisme, lequel déclare insolubles toutes les questions, au moins toutes les questions générales.

S'il y a un départ à faire, que ne l'ont-ils fait, au lieu de déclarer en bloc et arbitrairement inabordables les difficultés philosophiques et hautement scientifiques agitées à toutes les époques intellectuelles, sous prétexte que « c'est de la métaphysique » comme si l'homme {homo sapiens) l'homme

qui parle, pouvait s'empêcher d'être métaphysicien plus que d'être vertébré.

Les incrédules de parti-pris (en toutes choses) ressemblent beaucoup aux crédules. Les matérialistes et les agnosticistes qu'ils se nomment positivistes « naturalistes )> ou « monistes » sont des superstitieux d'une certaine espèce. Lorsqu'ils consentiront à examiner scientifujuement et bien à fond leurs doctrines, ils y renonceront.

Ecartons tout d'abord l'immense série des questions de fait qui se résolvent plus ou moins bien en mode critique pàv probable ou improbable, dont le fait historique est le type, et où l'absolu, malgré les apparences, n'est ni espéré ni recherché, et oii même, le vraisemblable est trop souvent pris pour le vrai.

Beaucoup de questions se posent dans les sciences, insolubles aujourd'hui, qu'on résoudra demain. La plupart sont mal posées et plusieurs d'entre elles auraient pu trouver depuis longtemps leurs solutioQs au moyen des corrélations déjà bien acquises, si on avait pu ou su mettre en de plus concevables accords les termes et les énoncés des théorèmes ou des problèmes.

Beaucoup de questions très clairement formulées ou formulables sont insolubles, parce que les moyens, — très concevables, et conformes à la nature des choses connues — de les résoudre ne sont pas à notre portée. Beaucoup d'autres se présentent comme des séries indéfinies — celle, par exemple, de la distribution des astres dans l'espace, ou celle de la structure intime des corps — et dès lors il est certain que même par la théorie on ne parviendra jamais au bout (1),

(1) Celte question de la constitution physique de la matière, on a cru la supprimer par l'invention d'atomes durs, inélastiques et rigoureusement impénétrables, mais cette conjecture, inutile d'ailleurs, n'a aucun caractère scientifique, et ne présente aucune analogie avec ce que nous connaissons de la matière et des corps. Si l'on suppose au contraire, par exclusion d'autres coujectures aussi peu justiciables, que l'élément le plus petit constituant notre univers est lui-même une masse éthérée d'une

Les questions absolument, essentiellement insolubles soit par l'expérience, soit par la théorie, sont celles où Tindétermination se constate dans tous les sens, de façon qu'il soit impossible d'établir pour les résoudre même des conjectures. J'entends des conjectures scientifiques^ mécaniquement intelligibles. Dans ces questions, on aperçoit bien des rapports constatés, mais non des rapports conçus ou possédés, en d'autres termes la conception de ces rapports comme simplement ;;05526/^5 est de toutes parts inabordable (2). C'est la page à jamais illisible du livre de la Nature, c'est Vinconnaissahle déterminé comme tel.

Je ne puis développer^ en ces prolégomènes, les quelques idées générales que j'y ai présentées. Elles reviendront nécessairement et plusieurs fois dans le cours des études et des discussions suivantes ; elles y seront, sous leurs divers aspects, examinées, complétées, démontrées, opposées à des conceptions différentes, à d'anciennes ou récentes opinions. Pour faciliter la prompte intelligence de ces études, j'ai dû mettre tout d'abord ces énoncés sous les yeux du lecteur.

subtilité particulière, indestructible à rause simplement de son ordre de grandeur, et douée d'élasticité comme les autres corps analogues plus ou moins connus, nous nous trouvons en présence de possibilités de structures variées et même indéfinies, nullement gênantes pour les théories somatiques, mais que la théorie ou l'hypothèse ne saurait poursuivre indéfiniment.

Quant à la question des architectures moléculaires, sa solution définitive peut être difficile à obtenir, mais dès maintenant les travaux des physiciens et des chimistes sont en si bonne voie, qu'on peut considérer cette solution comme prochaine, au moins en ce qui regarde beaucoup de corps, et en certaines bmites. La mise en rapport des réalités observées, immédiatement expérimentales, et des possibles mathématiques, devront donner, dans ce sens, des résultats que les expériences ultérieures, prévues par la théorie ainsi construite, pourront confirmer à leur tour. Dans les cas scientifiques de ce genre la conviction obtenue nous semble se rapprocher tellement de la certitude, que l'erreur possible peut être provisoirement négligée.

(2) Ces questions, en somme, sont peu nombreuses. Je ne veux parler, bien entendu, que de celles qui se peuvent nettement poser et réduites à leurs termes essentiels. L'énumération en sera faite au chapitre IX de ce livre.

Je me proposais de présenter ici, en quelques pages, comme une revue des philosophes matérialistes les plus célèbres des temps passés, où je me serais efforcé de mettre en lumière les caractères communs et dilTérenciels de ces figures de l'histoire, avant d'aborder la critique de ceux, nos contemporains, dont j'ai pu lire les livres ou rencontrer les personnes. L'un de ceux-ci, M. Jules Soury, m'a éviié cette peine, ayant écrit avec beaucoup d'élégance un ouvrage où ceux de mes lecteurs qui en auront le temps, n'ayant pas celui de se faire sur la question une érudition de première main, pourront se renseigner d'une façon très suffisante et mieux peut-être que dans les meilleurs dictionnaires. Cet ouvrage, une sorte de manuel, dans la pensée de l'auteur, se nomme le Bréviaire de l" Histoire du Matérialisme (i).

Je placerai donc ici, au lieu d'une étude qui eût été nécessairement très incomplète, quelques réflexions suggérées par la lecture de ce bréviaire.

Il eut été bien plus court, si l'auteur avait voulu ne parler que de matérialistes avérés, comme il se vante par moments de l'être ; mais je ne veux à ce propos lui adresser aucun reproche. La lecture de ce livre est agréable et facile, je dirais presque trop facile ; car, nulle part, rien n'y est sérieusement discuté. La doctrine y est partout donnée comme l'évidence même ; et on n'y trouve en définitive qu'une admiration passionnée pour les « sages » qui l'ont proposée, professée, armée, soutenue, défendue, et pour ceux dont certaines idées

(1) Uq volume de sept cents pages, Paris, 1881, G. Charpentier éd.

ent tendu à conduire, vers cette soi-disant doctrine de lumière, l'esprit humain en proie à la tyrannie des ténébreuses et multiformes croyaivces.

De ces derniers, on pourrait compter un assez grand nombre ; mais des autres, on n'en trouve que très peu dans le livre de M. Soury. En fut-il un seul de nettement et parfaitement matérialiste ? Gela peut paraître contestable.

En effet, essayons de bien déterminer ce qu'il y a, et tout ce qu'il y a dans l'idée, la doctrine, la foi, le penchant ou le parti-pris matérialiste.

On y trouve d'abord et avant tout cette conviction acquise par contagion ou par méditation personnelle et devenue presque indéracinable chez quelques-uns, par habitude invétérée de penser, que la mort est pbur chacun de nous la fin de toutes choses.

La Mettrie s'étonne ^\xw -petit morceau de boue organisée ose se croire immortel.

Morceau de boue ! Le littérateur philosophe ne s'aperçoit pas qu'il parle comme l'immense école de ces théologiens qui vont nous répétant depuis tant de siècles, sans doute afin de réprimer en nous le pernicieux orgueil, que « nous ne sommes que cendre et pourriture ».

Les morceaux de boue ou les agrégats de pourriture qui se sont appelés Hélène, Aspasie, Cléopâtre, Jeanne d'Arc... — mais où sont les neiges d'antan ! — Pythagore, Alexandre, Platon, Archimède... ces morceaux de boue organisée — mais ce mot placé là comme sans importance par La Mettrie ne l'avertit pas de la singulière étourderie de sa phrase — ne sont pas précisément à dédaigner.

Il ne faudrait même pas trop mépriser cette boue organisée que fut La Mettrie, tout en professant pour sa « philosophie » une considération médiocre.

Nous connaissons aujourd'hui la boue réelle et la pourriture proprement dite, de mieux en mieux ; et nous y rencontrons aussi des choses très intéressantes, des êtres ?;it'â:;2/6' plus importants aux yeux exercés de la science comme faits complexes et mystérieux de la nature, que les volcans et les cyclones et mieux sigillés, même que la formation première des planètes et des soleils.

— lo

Cette croyance à la mort éternelle caractérise au premier chef le matérialisme ; elle ne suffit pas à le dessiner totalement. Elle est partagée par un bon noQibre d'idéalistes. Pour ceux-ci, les êtres étant de simples modalités — de la Substance, de Dieu, ou de rien du tout — sont nécessairement transitoires, et — simples phénomènes, — se dissipent comme fait l' arc-en-ciel, dès que le soleil se voile, ou que la pluie cesse de tomber vers le point opposé de l'horizon.

Il faut le remarquer cependant ; avec la doctrine idéaliste ou iminatérialiste, la persistance après la mort, et même l'immortalité, des synthèses phénoménales que nous appelons les êtres, est encore possible, et toutes les imaginations poétiques ainsi que les hypothèses religieuses peuvent s'accorder passablement avec elle.

Dans l'hypothèse matérialiste, la mort définitive est absolument fatale, puisque la conscience et la volonté ne sont que des épiphénomènes résultant des arrangements nécessaires des molécules et des atomes. Elle comporte la prétention d'expliquer tout l'univers, y compris l'organisation, la vie, la pensée et la beauté, par les transactions mécaniques de ces corpuscules élémentaires en mouvement, cette explication étant donnée comme possible, ou mieux encore comme déjà exposée.

Il est clair, dès lors, que nulle pérennité de l'être individuel ne saurait être admise, l'agrégat vivant une fois désagrégé.

Pour constituer un matérialiste parfait il faut donc l'alliance de ces deux conceptions dans un même esprit : mort définitive et explication de l'univers et des êtres par les transactions atomiques fatales ou nécessaires.

La seconde sans la première serait encore insuffisante.

Pourrait-on appeler matériahste un bon catholique entièrement soumis à l'autorité de son église romaine, se figurant naïvement (à la façon de Tertullien et de la plupart des premières associations chrétiennes) un Dieu, et des anges, et toute la cour céleste corporels « comme Jious » et croyant que l'âme

est une forme fluidique, impalpable, aérienne^ quelque chose comme une flamme, ou un gaz, ou plutôt une fumée extrêmement subtile et légère ?

Le matérialisme des premiers âges de la pensée humaine, si cumuiun encore de nos joars en dépit du catéchisme usuel, n'est point le matérialisme véritable. En ces temps reculés, en ces âmes peu cultivées, le mot malière ne présente aucune idée précise, la matière ne se distingue pas de ce qui serait autre chose qu'elle. L'esprit ne sait pas encore s'objectiver et dire moi et mon corps. Le degré supérieur de conscience représenté par le mot ame n'est pas encore atteint. — Et de ce mot qu'ils réprouvent les matérialistes eux-mêmes ne peuvent se passer 1

La pensée primordiale d'une mer boueuse ou d'un Chaos d'oîi tout serait venu, terre et ciel, astres, planètes, animaux, hommes et dieux, est basée sur un fait d'observation, mais d'observation superficielle et grossière, car il faut beaucoup de savoir et beaucoup de finesse pour observer passablement. On constatait, en des mares fétides, l'existence de nombreuses et diverses bêtes, sans parler des végétaux ; on les croyait nées là spontanément, et non venues de germes antérieurs.

Par suite de cette remarque ainsi interprétée, on s'imagina facilement que, non seulement tout ce qui respire, mais encore tout ce que nous voyons s'était formé de la même manière, y compris les êtres de mystère, dieux et déesses ou esprits de toute sorte.

Quoiqu'en dise M. Jules Soury, qui semble tenir beaucoup à donner à sa croyance des litres se perdant dans la nuit des temps, elle ne remonte pas si haut. Il fallait pour qu'elle apparût telle que, pour l'essentiel, elle a toujours été depuis sa naissance, que des soupçons d'autre chose se fussent manifestés déjà vivaces en beaucoup d'esprits, lesquels purent dès lors, sous le nom de Matière, distinguer,

assez confusément il est vrai, ce que nous désignons aujourd'hui par la même expression verbale.

En ce sens, il n'y a pas de matérialistes antérieurs aux temps de Leucippe, de Démocrite et d'Epicure, et à ce compte les tablettes d'argile de la « bibliothèque palatine d'Asourbanibal » qui racontent de telles « cosmogonies » revendiquées par M. Soury, ne sont guère pour son matérialisme des « titres » incontestables de noblesse ou d'ancienneté. 11 expose, à cet égard, des choses curieuses, je regrette de ne pouvoir toutes les citer :

«Ainsi, non seulement nous aurions tort, dit-il, de dédaigner l'héritage scientifique de nos plus lointains ancêtres, car nous ne sommes guère, et vraisemblablement nous ne serons jamais beaucoup plus avancés qu'eux sur beaucoup de points ; mais, que nous le voulions ou non, la forme de notre esprit n'est, comme celle de notre corps, qu'un legs de ces vieux pères des races humaines actuelles, et le réveil des théories évolutionnistes en ce siècle pourrait bien n'être qu'un curieux cas d'atavisme. »

Suivant de telles idées, M. Jules Soury ne peut s'étonner beaucoup de me voir considérer l'âme comme une chose, — très inconnue sans doute — mais distincte, et non seulement immortelle, mais éternelle, et prendre pour extrêmement probable la pluralité successive de nos existences, puisque ce fut la croyance des Gaulois nos ancêtres les plus directs et les plus certains. Mais laissons là ce vaste sujet qu'il ne s'agit pas de traiter ici, et reproduisons la citation que fait notre matérialiste atavique, de Bérose, qui écrivait vers le m'' siècle avant notre ère :

« Il y eut un temps où tout était ténèbres et eau, et dans ce milieu s'engendrèrent spontanément des animaux monstrueux et des figures les plus particulières: des hommes à deux ailes et quelques-uns avec quatre, à deux faces, à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de femme... » Ne dirait-on pas qu'il les as vus !

« ... deux têtes sur un seid corps et avec les deux sexes en même temps ; des hommes avec des jambes et des cornes de chèvres ou des pieds de cheval ; d'autres avec les membres postérieurs d'un cheval et ceux de devant d'un homme, sem-

blables aux hippocentaures. Il y avait aussi des taureaux à tête humaine, des chiens à quatre corps et à queue de poisson, des chevaux à tête de chien, des hommes également à tête de chien, des animaux à tête et à corps de cheval et à queue de poisson, d'autres quadrupèdes oîi toutes les formes animales étaient confondues, des poissons, des reptiles, des serpents et toutes sortes de monstres merveilleux présentant la plus grande variété dans leurs formes, dont on voit les images dans les peintures du temple de Bel à Babylone. »

« Une femme nommée Omoroca présidait à toutes ces choses ; ... »

Etait-ce la Matière ou la Nature ?

« Elle porte dans la langue des Chaldéens le nom de Thavath qui signifie en grec la mer ; on l'identifiait avec la lune. Les choses étant en cet état. Bel survint et coupa la femme en deux ; de la moitié inférieure de son corps il fit la terre, et de la moitié supérieure le ciel, et tous les êtres qui étaient en elle disparurent. »

« Ceci est une manière figurée d'exprimer la production de l'univers et des êtres animés, de la Matière humide..., C'est ainsi que Bel, que les Grecs expliquent par Zeus, ayant divisé les ténèbres, sépara le ciel et la terre et ordonna le monde ; et tous les êtres animés qui ne pouvaient pas supporter l'action de la lumière périrent. Bel... façonna les hommes ainsi que les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air. Ensuite Bel forma aussi les étoiles, le soleil, la lune et les cinq planètes (1). )>

Si M. Jules Soury se réjouit de découvrir en cette mythologie et en les quelques autres qu'il déroule, non sans conîplaisance, et où l'on peut voir tant d'autres choses, l'origine ue son matérialisme, je ne crois pas nécessaire ni généreux d'essayer de lui ôter cette joie. Bemarquons seulement que l'antiquité d'une doctrine aux yeux d'aucun savant ne tend à en établir la valeur. Autant serait demander aux petits enfants la raison suprême des choses. Cette raison suprême, les premiers hommes qui ont un peu commencé à

(1) Fragm. 1 ap. Syncell., p. 29, et Euseb., Armen Chron. p. 10, cité dans Le Bréviaire, p. 15.

penser ont cru la dévoiler dans les formes très diverses des multiples mythologies. Nous sommes en mesure de faire mieux, sinon plus, étant donnés le progrès déjà réalisé de nos sciences, autrement dit, le nombre de nos acquisitions de faits bien observés et de théories mécaniquement concevables.

J'ajouterai que les vrais matérialistes, en dehors des êtres organisés, agrégats matériels fortuits ou nécessaires, n'admettent aucune puissance ou cause personnelle, créatrice, ordonnatrice ou directrice dans la nature.

Démocrite, Epicure et leurs successeurs ne représentent <lonc pas en leur totale doctrine le parfait matérialisme, puisque presque tous ils admettent ou tolèrent des dieux.

Quelques-uns même en déclarent l'univers tout rempli. La plupart de ces philosophes distinguaient parfaitement l'âme du corps, tout en faisant l'âme elle-même corporelle et composée d'atomes arrondis et les plus petits de tous, nous dirions dans cet esprit, et suivant nos doctrines physiques d'à présent, une telle âme composée d'un fluide extrêmement subtil ou plus précisément de quelque élher.

Cette âme atomique ou éthérée — suivant Démocrite, Epicure lui-même et d'autres — pourrait bien, sans doute, n'être pas immortelle, et se dissiper dans l'espace, même, à l'heure de la mort ; mais sa permanence après la dissolution de l'organisme proprement dit ne serait ni impossible à concevoir, ni très difficile à admettre.

C'est un point par lequel la métaphysique atomique des anciens se différencie très nettement du matérialisme moderne.

Parmi les défenseurs de cette métaphysique, les seuls vrais matérialistes sont ceux qui ont dit comme ceux d'aujourd'hui et sans plus ni moins déraisons scientifiques :

// n\j a que des atomes se mouvant dans le vide, Vêtre vivant disparaît pour jamais dans le néant de la mort, il ny a dans la nature aucune puissance au-dessus de Vliomme (pas plus les idées de Platon que les dieux de toutes hiérarchies, que les éons des Alexandrins) les harmonies, les eumorphies, les eurythmies de la nature viennent uniquement soit du hasard — admis consciem-

ment ou non par quelques-uns comme premier principe, — soit de C immanente, perpétuelle et inviolable nécessité.

Dans ce sens précis, il est bien difficile de ranger Aristote parmi les matérialistes, comme tend à le faire M. Soury, même en ne tenant compte que de ceux de ses livres dont l'authenticité n'a jamais été contestée.

De même, si Ion examine les œuvres des disciples du grand sLagyrite, dont plusieurs furent des savants profonds et même souvent exacts, on aperçoit bien la tendance matérialiste se manifestant chez quelques-uns, Théophraste, Aristoxène, Dicéarque, Straton de Lampsaque et d'autres encore (1) ; mais chez eux, comme d'ailleurs chez tous les^ anciens, on ne constate guère qu'une tendance plus ou moins marquée, un état d'âme pessimiste, un penchant des esprits les plus impatients à vouloir s'expliquer la nature essentielle des choses, et croyant se l'expliquer par des formules simples qui non seulement n'expliquent rien, mais empêchent de bien distinguer les unes des autres les choses les plus caractéristiques soit de la nature extérieure soit de l'intimité consciente de notre être.

Tels ne furent point les Stoïciens. Ils construisirent, grâce aux travaux de Socrate, de Planton et d' Aristote la plus haute métaphysique qu'on put édifier de leur temps, étant données les connaissances expérimentales constituant alors la philosophie physique ou naturelle. Cette métaphysique les conduisit à une morale très pure et très belle, non si différente

(1) Encore y aurait-il beaucoup à dire sur ce.s piiilosophes. Tantôt les propositions matérialistes sont par eux corrigées ou contredites par d'autres, tantôt ils les présentent comme questions à discuter, opinions à examiner. Tous étaient plutôt des savants que des philosophes au sens moderne des mots, et plusieurs des savants de haute valeur, puisqu'ils commençaient presque l'instauration des sciences dont ils s'occupaient. Il ne faut pas prendre pour un pur matérialiste Straton, psychologisle déjà remarquable parce que, l'un des premiers, il a bien compris l'importance physiologique du cerveau. Dire : la Nature produit tout ce qui existe, ce u'est pas être matérialiste ; car il s'agit de ce qu'on entend par ce mot nature. Est-ce uniquement l'atome et le vide, est-ce une puissance que nous pouvons non pas concevoir, mais, simplement admettre comme cause générale ? Une telle nature ne diffère du Dieu d'autres écoles que par le sexe ou la symbolique maternité qu'on lui attribue, c'est le mens de Virgile, principe ordonnateur et source de toute harmonie dans leschoses, par conséquent, de toute organisation et de toute beauté.

qu'il a semblé à quelques-uns de celle d'Epicure, dont toute la partie originale, discutable sans doute, n'est certainement pas à rejeter. C'est là ce qui fit leur grand et beau renom dans le monde. Ce point est ou devrait être de peu d'importance pour M. Jules Soury, qui, à toute occasion, ne manque pas d'exprimer son dédain pour toute morale. Cela est sans danger pour lui je l'espère, je le crois; mais gare aux disciples! (1).

Si les disciples matérialistes du sage, du savant, de Stagyre, — ceux qui n'ont pas tout compris dans le maître — le furent par réaction contre lui et contre Platon ou Socrate, on ne peut dire ces derniers des réacteurs contre le prétendu matérialisme antique. Leur réaction sans grande violence et partiellement juste, porta sur la physique un peu trop spéculative de leurs contemporains et de leurs prédécesseurs.

En réalité leurs aperceptions scientifiques furent plus larges €t plus élevées que celles de Thaïes, de Démocrite et de quelques autres. Ils fondèrent véritablement la philosophie, telle que nous la comprenons aujourd'hui, séparant déjà trop, peut-être, la « métaphysique » des « sciences ».

Leur influence ne fat nullement inhibitrice du développement scientifique, et bien au contraire. Si ce développement s'arrêtait quelques siècles plus tard, les causes en sont tout autres ; et l'histoire nous le montre dans le jeu des nécessités ou des fatalités humaines, de celles qui échappent souvent à la faible clairvoyance des philosophes et où l'action des plus habiles et des plus dévoués ne saurait^ aux moments critiques, utilement intervenir (2).

(1) Ne dil-il pas lui-même, p. 274 du Bréviaire : « Ou oublie trop en France que, au témoignage même du livre de d'Holbach, le matérialisme et l'athéisme « ne sont point faits pour le vulgaire » I

(2j En parlant des savauts Alexandrins, créateurs de la science expérimentale et exacte M. Soury dit expressément et avec une louable sincérité (p. 284 du Bréviaire) : « si l'on excepte Démocrite, c'est à peine si uu seul de ces grands inventeurs appartient à l'école matérialiste. On ren- ■contre au contraire, parmi les noms les plus considérables de la science grecque, toute une lignée d'idéalistes et même d'enthousiastes. Platon est bien le père de ces puissants génies... »

« Aristarque de Samos, le précurseur de Copernic, se rattachait aux

Compterons-nous plus de matérialistes depuis la Renaissance? Gassendi fiît-il matérialiste, comme ses adversaires, ne le comprenant pas bien (Descartes à leur tête) le lui reprochaient quelquefois ? Rien n'est moins certain ; ou plutôt c'est le contraire qui n'est pas douteux. Il admettait dans la. nature des puissances spéciales, très distinctes de l'atome en mouvement des anciens, aussi distinctes de la force, dans le sens donné à ce mot par Galilée et de ce qu'on nomme aujourd'hui l'Energie en physique et en mécanique. Cette idée est des plus opposées à l'opinion matérialiste et n'y peut conduire par aucun artifice de logique.

Je n'abuserai pas, pour corroborer mon sentiment sur ce point, de ce fait non dissimulé par M. J. Soury que ce grand philosophe fut aussi ou se montra un croyant très pieux, qu'il vécut et mourut en bon catholique (1). On pourrait m'opposer les cruelles nécessités de son temps, les dangers qu'il aurait courus à dire toute sa pensée, lui supposer même un scrupule en faveur de la religion nécessaire à l'humanité encore pour plusieurs siècles ; que sais-je !

M. Jules Soury admire beaucoup et avec raison Gassendi dans sa vie privée et dans ses conceptions philosophiques ; d'abondance, il le loue de sa piété, mais, suivant la tradition, il le veut absolument et nettement matérialiste. 11 a besoin de ce grand saint dans son église. Je le revendique très hautement pour mon panthéon, ne lui déplaise. Gassendi a très heureusement attaqué l'argumentation où Descartes essaie de prouver — par de purs sophismes — l'incompatibilité fonc"

vieilles traditions pythagoriciennes. Le grand Hipparque croyait à l'origine divine de l'âme humaine ; Eratosthène s'en tint à la moyenne Académie, Pline, Ptolémée, Gaiien, sans avoir de système proprement dit» étaieul attachés aux principes panthéistes. »

(1) A ce poiat que, très malade, presque à l'article de la mort, et contrairement aux prescriptions et aux instantes prières de son médecin et ami Guy Patin, il voulut /«iVe dans toute sa rigueur son carême de 1655. Cette dévote imprudence avança certainement l'heure dernière du philosophe qui eut lieu en octobre de la même année.

tionnelle de la pensée et de l'étendue. Or, il est démontrable que pour la production de la moindre pensée, l'étendue est absolument nécessaire aussi bien que la durée.

De là et de quelques autres points que je ne puis discuter ici, on a voulu induire le matérialisme de Gassendi. M. Soury ne pouvait éviter cette erreur étant donnée la façon dont il prétend s'expliquer — tout en avouant ça et là qu'il ne se les explique nullement — l'univers, la vie et la pensée.

Gassendi admettait dans l'homme une âme qu'on pourrait dire d'ordre matériel, et en termes plus précis fLuldique ou clhérée. Cette âme pouvait, suivant lui, être dissoute comme le corps et au même moment. Il prenait là le mot âme dans le sens latin et primitif anima^ — le soufle et la vie, — et selon la définition des théologiens, notamment de saint Thomas d'Aquin, ce qui anime le corps (i). Mais avec cette âme et au-dessus d'elle il reconnaissait un principe immatériel et impérissable qu'il nommait \ esprit.

Cette correction formelle à l'ontologie d'Epicure ne suffitelle pas à le placer en dehors de tout matérialisme !

Appliquerons-nous le qualificatif de matérialistes aux philosophes britanniques des deux derniers siècles, presque tous sensualistes, il est vrai, c'est-à-dire faisant dériver la pensée de la sensation ?

La plupart sont de bons chrétiens, spiritualistes à l'excès et glissant naturellement vers cet idéalisme ou immatérialisme (négation de la réalité du monde extérieur) dont Berkeley fut la plus illustre et surtout la plus formelle expression. Ces honnêtes chercheurs se préoccupaient, depuis Bacon, des bonnes méthodes. Ils invoquaient l'observation et l'expérience plus encore qu'ils n'essayaient de les pratiquer. Ils voulaient de claires démonstrations de toutes choses, ce dont on les doit louer, mais pour leur propre compte ils n'en trouvèrent pas beaucoup. Leurs découvertes en général sont assez peu nombreuses et d'assez mince importance. La plu-

(I) L'âme, le principe intellectuel, conscient volontaire, créateur de rythmes et de formes, le mens, le voC; ou le moi, n'est pas ce qui anime le corps. La question sera traitée notamment aux viiie et ix^ chapitres de ce livre.

part de leurs doctrines datent de deux mille ans. Ont-ils imprimé aux recherches des physiologistes une activité nouvelle? Cette influence, si elle est réelle, ne s'est fait sentir que bien tard ! Ils sont disciples de Descartes plus que de Bacon, plus que de Gassendi. Kn Descartes en efîet, — à un point de vue historique dont l'importance est peut-ôire médiocre — se trouvent les racines et du matérialisme et de r immatérialisme ou idéalisme de notre xix® siècle et du siècle précédent — dont les formes extérieures ont seules varié, — en Angleterre, en France et en Allemagne.

Hobbes est un sensualiste spiritualiste. Il a vécu, il est mort en bon chrétien protestant, ses tendances matérialistes indéniables n'aboutissant à aucune formule très afhrmative.

David Hume est idéaliste à peu près comme Berkeley, et théiste avec quelque tendance peut-être vers le panthéisme de Spinoza. Excellent homme, penseur ingénieux et profond.

11 y en a quand même beaucoup de tels parmi les chercheurs qui, dans la suite des temps, se sent mêlés de philosophie, sans parler même de ceux qui ont montré de l'esprit, du talent, du génie en des fonctions les plus diverses de l'intelligence. A ce point de vue, leurs erreurs — souvent inévitables — ne sont même pas à compter (1).

Hartley, Priestley, Maupertuis, Diderot, sont des matérialistes bien indécis, ondoyants et divers, ou intermittents.

Maupertuis considère l'étendue et la durée comme de simples sensations analogues à « une odeur, une saveur, un son » ! c'est là tout l'idéalisme de Berkeley et celui de David Hume, qui fut plus tard à très peu de chose près celui de Kant (bien que celui-ci s'en défende) et des successeurs du philosophe Kœnigsbergeois. Cet idéalisme devient, en prenant un nom

(1) Sur « L'accord qui règne entre le cours delà naUire et la succession de nos idées »... (J. Soury) voici ce que dit David Hume :

« Quoique les puissances et les forces qui varient la scène du monde nous soient totalement inconnues, nous trouvons pourtant que nos pensées et nos conceptions leur ont tenu jusqu'ici fidèle compagnie ».

Combien cette conception serait lumineuse et précieuse si le philosophe avait pu donner aux mois puissmices et forces le sens précis et dilTérentiel que les sciences permettent aujourd'hui de leur attribuer 1

plus conforme à sa vraie nature, l'hylozoïsme, lequel ne diffère en rien du monisme d'aujourd'hui. Ce monisme lui-môme diffère-t-il beaucoup du vrai malérialhme'i Et cependant Maupertuis admet un Dieu communiquant à la matière, la faculté de sentir et de penser, et il rejette l'atomisme des anciens.

Donc les tendances matérialistes sont fréquentes chez les philosophes des deux derniers siècles, bien que les purs matérialistes y soient extrêmement rares. Pour en trouver un enfin, il faut arriver à l'auteur du sy.'itème de la Nature, au baron d'Holbach, au fameux d'Holbach (1).

Celui-ci est bien matérialiste dans tous les sens acceptés de ce mot, ou du moins le veut être. Les meilleures pages de son livre furent écrites, dit-on, par Naigeon, par Lagrange, traducteur de Sénèque et de Lucrèce, et par Diderot, lesquels ne se souciaient point d'apparaître en nom dans cette affaire (2). Ces penseurs n'étaient pas dépourvus plus que d'Holbach de notions scientifiques, mais on ne peut les dire des savants. Ils firent une longue étude assez pareille dans son ensemble à celle de Jean-Baptiste Robinet dont M. J. Soury donne aussi un ample et intéressant résumé.

Ces tentatives ne sauraient présenter pour nous un grand intérêt, insuffisantes qu'elles sont même au point de vue des connaissances scientifiques bien acquises à cette époque. Bien autres^ à ce point de vue, sont les travaux et les idées de Descartes, de Mallebranche, de Pascal : Ces prétendus sys-

(1) Voici comment s^exprime le Bréoinire au chapitre X de la \\\^ partie : « Daus ce graud xviiio siècle qui, à ea croire la renommée, aurait été

en France le siècle du matérialisme, on ne trouve guère qu'un athée déclaré, le baron d'Holbach, et un franc matérialiste, La Mettrie ».

Encore La Mettrie se dit-il sceptique et par moment semble-t-ii ne pas rejeter absolument ni directement Dieu et l'immortalité de ce qui pourrait être l'âme.

(2) Diderot n'était matérialiste et athée qu'à ses heures, ses variations même sont la marque propre de sa puissante originalité et donnent un vif intérêt à ses écrits; mais par ses qualités comme par ses défauts, il est, parmi ceux qu'on nomme philosophes, peut-être le moins apte de tous à concevoir et à développer une philosophie. Il est flottant et.tre des conceptions contraires comme un peu plus tard, sous les mêmes influences, le fut l'esprit de la Révolution oscillant entre le théisme sentimental de Robespierre et le matérialisme de Babeuf.

tèmes de la Nature ne sont que de terribles machines de guerre très bien construites quant à leur but immédiat.

Relire de tels livres est une lourde tâche, où les mêmes idées se répètent à chaque page, où le pur sophisme apparaît partout, et dont la forme pompeuse ornée çà et là d'hypocrisies humanitaires aggrave encore l'obscurité profonde sous l'apparente clarté, et où rien véritablement ue rachète la pauvreté lamentable du fond. Les analyser ne serait nullement utile en ce heu, puisque nous retrouverons les quelques idées essentielles de la doctrine, abrégées du moins, sinon plus lumineuses, dans ceux des matérialistes contemporains que nous discuterons. J'ajouterai que la science actuelle nous offre des armes autrement trempées pour les combattre que celles de la plupart des hommes de bonne volonté qui, à divers points de vue, les ont déjà réfutées.

Ce que je viens de dire du baron d'Holbach — ce beau cadeau que la blonde Germaanie fit à notre France du dernier siècle, — est exactement applicable àl'homme de chez nous qui devient si aisément l'ami intime du roi de Prusse, du médecin sans génie, La Mettrie, que recueillit et pensionna si généreusement le grand Frédéric. Ce naturaliste (?) précéda de plusieurs années d'Holbach, et lui fournit toutes ses idées, ayant pris les siennes soit à Robinet, soit aux quasi-matérialistes d'Angleterre, soit dans mille autres écrits oubliés aujourd'hui. Ces livres ou libelles, nuls curieux ne s'appliquent à les rechercher dans les rayons des grandes bibliothèques ; on en trouve quelquefois en province, legs poudreux du passé, au fond de quelque vieille armoire chez des personnes dévotes.

Toute cette littérature philosophique malsaine chantant la Nature à tous propos et sur le même ton emphatique et raisonnable,contemptrice de toute grandeur, de toute beauté, de toute noblesse d'esprit et de cœur et qui n'a d'autre ressort que la bassesse d'àme et de cerveau de ces hommes « sensibles » qui l'ont perpétrée, se trouve réfutée presque dès sa naissance, non tant par les travaux et discussions qu'on lui opposa, mais — inconsciemment sans doute, — par un livre d'une infâme célébrité^ ce livre d'ailleurs horriblement ennuyeux d'un marquis dont je n'ai pas à écrire le nom, et dont l'épi-

graphe (en deux Alexandrins d'une platitude extraordinaire) ne laisse pas que d'être profondément significative :

« On n'est pas criminel pour faire la peinture Des bizarres penchants qu'inspire la Nature. »

De tels arguments je ne puis me servir. Je ne conseillerai pas à ceux de mes lecteurs qui ne les trouveraient pas d'occasion en leur souvenir, de s'en enquérir davantage. D'autant que je ne me propose pas précisément d'étudier l'influence morale de la doctrine matérialiste — une telle étude ayant été bien faite un assez grand nombre de fois. Je me propose à peu près uniquement de faire la critique scientifique des quelques assertions extrêmement simples — comme énoncé — constituant cette doctrine, lui opposant d'autres inductions différencielles que la science peut aujourd'hui nous suggérer, si elle ne les démontre pas rigoureusement toutes.

J'ai bien fait voir, je crois, combien il a peu existé jusqu'à notre temps de matérialistes dans le sens précis du mot, puisque pour en trouver deux à fleur de coin — et encore M. Jules Soury, qui doit s'y connaître, fait-il encore, à leur propos, des réserves — il faut arriver au xviii^ siècle. Cependant, comme on l'a vu dans les rapides pages précédentes, nombreux ont été les quasi-matérialistes , aux temps antiques ei en ces deux ou trois siècles derniers. Tout aussi nombreux furent et sont encore ceux dont les idées même les plus anti-m.atérialistes d'apparence, par une certaine pente fatale ou en vertu de certaines illusions de logique, mènent au matérialisme pratique une foule d'esprits vulgaires ou imparfaitement cultivés. Ces doctrines diverses comprenant pie.sque toutes les philosophies ayant paru dans le monde, car toutes, à quelques égards, sont passibles de ce reproche, je ne puis toutes les analyser et les discuter dans le présent ouvrage. Pour les théories dites idéalistes, intellectualistes ou spiritualisies absolues, etc., je l'ai fait en quelques écrits déjà

publiés et en d'autres prêts à paraître, je continuerai — dans la mesure de mes forces — ce grand travail, le croyant d'une extrême utilité à notre époque si douloureusement troublée. Ne Tai-je pas déjà dit, aux pages précédentes ? je ne veux pas ici parler des multitudes où se sont trouvés en assez grand nombre presque dans tous les temps des gens à caractère ou à tendances dites naturalistes, matérialistes, agnosticistes, etc. N'est-ce pas assez de m'occuper des philosophes, ou des écrivains dogmatisants ayant fait une exposition formelle et franche de leur doctrine ? Encore assez clairsemés, ils n'en représentent pas moins de nos jours des mouvements politiques et sociaux considérables.

Auguste Comte était-il matérialiste? Certainement. Son doute sur l'immortalité, au moins possible, des êtres, allait jusqu'à la négation intime sinon nettement exprimée. 11 fut ce qu'on pourrait appeler — quant à la question toute métaphysique du matérialisme — une sorte de rejeton dégénéré de l'école, un matérialiste déguisé ou muet, et cela, non par manque de sincérité ni de courage, mais par conviction réfléchie, délibérée, raisonnée et méditée. Aussi M. Jules Soury, parmi ses philosophes matérialistes de propos ou de tendance, ne le mentionne-t-il même pas. L'originalité de ses dogmes pontificalement annoncés n'est point tant dans la qualité ni la nouveauté des idées que dans un certain art de les imprimer à certains genres de cerveaux antérieurement prédisposés au matérialisme, mais dépourvus de cette hardiesse violente propre à quelques-uns des avocats ou des tribuns de cette métaphysique.

Actuellement il y a bien une espèce d'école matérialiste, il y a surtout des milieux matérialistes. On y affirme les points principaux de la doctrine comme de saintes vérités devant sauver le genre humain, la liberté, la civilisation^ comme le dernier mot de la science. On accompagne le tout d'un sentimentalisme pleureur, doucereux, héroïque et même parfois solennel. Rappellerai-je la quasi-poésie en prose du

père Enfantin, en un volume où il chante d'une voix attendrie le bonheur que nous devons éprouver en pensant que nos molécules serviront, après notre dissolution dernière, à former des fleurs que les printemps prochains feront éclore!... Autant vaudrait discuter et glorifier, comme philosophe du « bon sens » M. llomais, pharmacien fictif, il est vrai, mais dont les modèles ne manquent pas autour de nous. Quelques-uns de ses traits apparaissent même en des types humains beaucoup plus élevés que le personnage — créé ? non ! — mis en scène, par le grand romancier, le très noble écrivain Gustave Flaubert.

Peu importent les confusions d'idées et de sentiments tourbillonnant dans ces encéphales ; tous se ressemblent en ceci qu'ils considèrent — selon la formule exprimant les idées de M. Jules Soury — l'univers « comme un nuage de matière cosmique passant par différents états de condensation, et produisant tout ce qui existe, sans but ni dessein » {Bréviaire ; Ch. vin de la iii^ partie).

Plusieurs de ces matérialistes accidentels, à tendances plus ou moins obscures et diffuses, meurent dans la peau d'un spiritualiste comme Cabanis, d'un catholique comme Littré, d'un chrétien protestant comme Taine, et les trois noms justement illustres que je viens — à dessein — d'écrire doivent nous porter à la plus cordiale indulgence soit pour les erreurs manifestes, soit pour l'inconstance doctrinale de ceux que leurs talents n'élèvent pas beaucoup au-dessus du niveau moyen des esprits. D'ailleurs, le droit pour tous les hommes de changer d'avis n'est -il pas l'un des plus sacrés à maintenir ou à revendiquer ?

Autre question : est-il légitime d'appeler matérialiste tel philosophe à forme critique ou dogmatique qui se ménage une porte ouverte — ou une fenêtre — du côté de l'Inconnaissable », celui qui glisse à chaque instant dans un néoidéalisme pareil à celui de Berkeley et des philosophes de la soi-disant grande école allemande issue du même idéalisme ? Pour couper court à ces questions difficiles, et comme la nécessité de limiter le champ de mes recherches, s'impose, j'appellerai philosophe matérialiste celui qui argumente en faveur de Vune des deux ou trois thèses essentielles de la

doctrine, et qui ne repousse formellement aucune des autres. Je me propose dans le présent livre, de démontrer que ces deux ou trois thèses bien définies, bien séparées de diverses autres questions de science ou de critique où on les mêle trop souvent, ne sont scientifiquement ni logiquement soutenables à aucun point de vue.

Pour bien poser les questions et, en même temps déblayer un peu le terrain, il sera bon d'examiner les plus anciens essais de théories se rapportant à ces questions. L'excellent Bréviaire de M. Jules Soiiry nous en fournira l'occasion. 11 ne s'agit pas ici de métaphysique pure, mais bien plutôt de physique générale, dont la métaphysique, telle qu'elle doit être, ne saurait se désintéresser.

On lit dans la préface du Bréviaire : «... Ces dernières particules de Démocrite (ses atomes) sont de petites masses tout à fait homogènes qui ne se distinguent les unes des autres que par le volume et la forme... (1) »

« Puisque la substance de l'atome est partout et toujours identique, dit M. Soury, aucune des qualités, au moins des qualités dites secondaires que nous découvrons dans la matière — la chaleur et le froid, le goût, les couleurs, etc. — ne saurait y exister réellement. Seules la forme géométrique, l'étendue et la solidité ont paru à quelques-uns des propriétés objectives des éléments... »

Fort bien (2) ! Nous voulons nous expliquer la formation de

(1) Histoire critique des principes (généraux de la mécanique de Dueriyig (Leipzig, 1878) citée par M. Jules Soury.

(2) Notre philosopiie matérialiste reprend un peu plus loin les argu-

l'Univers ou des univers. Nous nous donnons avec Démoerite des atomes solides et faits d'une suhsta.nce homogène , c'est-àdire sans parties distinctes et séparables, de formes et de grandeurs variées, et se mouvant dans l'espace vide.

II nous est loisible de faire cette conjecture. Toute la question est de savoir si elle nous amènera — notre connaissance de certains possibles géométriques et mécaniques aidant — à construire quelque hypothèse scientifique et raisonnable, à imaginer plus tard quelque théorie pouvant nous faire comprendre d'une certaine façon les faits, les événements — physiques (d'abord) de notre monde, — que l'expérience de tous les instants met sous nos yeux. A rien de tout cela ; et je le ferai voir. L'arbre se juge aux fruits. L'ombre même de celuici est funeste. Je laisserai cette ombre souvent décrite pour ne m'occuper que de l'arbre. Cependant ces physiciens de l'antiquité grecque, Leucippe, puis Démoerite, puis Epicure, formèrent en leur esprit une induction que rien n'a pu détruire, jusqu'à présent, que tous les faits tendent à confirmer, et qui même sert de base à nos théories les plus utiles et les plus récentes, notamment en chimie. Ils conçurent comme clairement nécessaire la disconlinidté réelle de la matière opposée à sa continuité apparente (1). Ils pensèrent que cette discontinuité pourrait ne pas être indéfinie, et s'arrêter à un genre de corps très petits, éléments derniers de tous les autres corps et qui furent appelés les atomes, si bien définis dans le précis langage de la science moderne par M. Duering cité plus haut. Pour quelques théoriciens, dont plusieurs sont illustres, et depuis le Père Boscovich, on peut considérer les atomes comme des centres de forces convergentes, toute idée de masse étant écartée, ou la masse pouvant, selon ces savants, s'expliquer par la force seule, par ce qu'on nomme

ments de Berkeley, pour prouver que nous ne connaissons ni la matière, ni l'âme, ni rien. Alors pourquoi cette foi passionnée pour un matérialisme quelconque? Pourquoi vouloir tirer,de ce néant, telles prétendues conséquences, sans rapport ou en contradiction avec ce qui est réellement conîiu ?

(1) Notre siècle y a très heureusement ajouté la continuité parfaite du mouvement dans l'univers, ou la permanence de la force (ou énergie) aussi bien prouvée que celle de la ma>se, au moins pour une étendue donnée d'espace cosmique.

plus précisément l'énergie. D'autres ont essayé de concevoir une matière continue, forcés dès lors de lui accorder des propriétés toutes nouvelles et tout à fait incompréhensibles. Je n'ai pas à discuter ici cette question, ni à combattre ces opinions, repoussées par le plus grand nombre des savants de notre époque.

Les atomes à masse constante et (au moins physiquement) indivisibles^ toute réserve étant faite sur les formes possibles et la vraie constitution de ce-j atomes, voilà tout ce qui reste de l'essai théorique des anciens. Si l'on considère le parti que la science de notre siècle en a tiré, c'est assez pour consacrer à jamais la gloire de Leucippe (1). Mais cette induction {di/férenciellë) de Leucippe, telle qu'il pouvait la formuler en son esprit, pouvait-elle le mener bien loin ? Pouvait-elle mener loin dans la voie des véritables découvertes ses disciples et leurs successeurs? On ne saurait le dire. Ils pensèrent trouver en elle du premier coup l'explication de la plus insoluble de toutes les énigmes, l'origine et la génération du monde, et de l'homme, et des dieux, enfin de toutes choses? Il serait puéril d'en sourire, mais pouvons-nous ne point trouver naturel qu'ils y aient échoué !

Discuterai -je la chute de ces atomes et leur déclinaison? 11 le faut bien en quelque façon, puisque M. Soury semble presque reprendre pour son compte (2) la très antique « théorie » , tout au moins en la traduisant ainsi :

(1) Cette première conception des atomes par Leucippe, cette base théorique non encore ébranlée des sciences d'observation, doit apparaître comme d'autant plus remarquable, et même admirable, qu'on trouve en elle une des premières tentatives de s'expliquer les choses visibles par ce que nous pouvons imaginer de concevable dans l'invisible, de ce qui se passe dans l'ordre des grandeurs qui nous est accessible et familier, par ce qui pourrait se passer dans un ordre de grandeurs soit infinitésimal, soit très éloigné de celui où nos sens peuvent directement apercevoir quelque chose.

(2) On sait, dit-il, que toute la doctrine du philosophe d'Abdère se résume, comme aujourd'hvi encore toute science de îa nature, en ces deux mots : « II n'y a que les atomes et le vide. »

« Une force unique, la pesanteur, dit-il, explique la rencontre des atomes, partant la genèse des mondes, leur évolution et leur distribution. » Il faut en convenir, c'est aller vite en besogne.

Cette pesanteur, c'est la gravitation universelle, dont la théorie n'est peut-être pas impossible à faire ; et la gravitation n'est pas wie seule force mais une forme sphérique et concentrique de l'énergie universelle ou de l'unique Force.

En combinant l'atomisme — encore très vague pour ce qui regarde l'élment atomique lui-même — avec cette gravitation universelle, on peut essayer de construire une cosmogonie à la manière de Kant et de Laplace et des autres savants qui ont osé cette tentative. Et encore les données premières — hypothétiques ou expérimentales — sur lesquelles on est contraint de s'appuyer sont beaucoup plus complexes qu'il ne paraît d'abord. Avec la gravitation, il faut considérer l'autre forme générale ou universelle de l'énergie, savoir la radiation. Cette radiation — c'est du moins depuis longtemps ma conviction — est précisément l'une des conditions essentielles de la gravitation. Ces points sont encore très obscurs dans l'esprit des savants contemporains. De plus, on ne saurait partir de Tidée seule de Tatome pour constituer une cosmogonie. On part de la matière chimiquement et eumorpirujuement structurée, telle que nous en avons la notion; ou autant que la théorie expérimentale peut nous la faire connaître. Or, d'où vient la structure régulière sinon toujours symétrique des molécules composant les corps étudiés par les moyens directs ou indirectes mis en œuvre par les physiciens et ks chimistes?

C'est ce que n'expliquent nullement les idées que nous avons pu nous faire, même par simple conjecture, des atomes, soit que nous choisissions l'atome irrégulier de Démocrite, soit l'atome sphérique ou sphéroidal et dur de Newton, soit l'atome sans masse du P. Boscovich et de ses successeurs — tous notoirement outrepassants pour qui veut aller au fond des choses, j'entends, telles qu'elles se présentent aux pouvoirs intérieurs de notre esprit — soit le bizarre atome en tore fait de particules d'éther de Lord Kelvin^ soit tout autre atome imaginable.

De plus, l'énergie radiaire nous apparaît comme incontestablement rythmée. Ses rythmes divers se nomment actinisme, chaleur et lumière, à quoi il faut ajouter les radiations de Rœntgen.

D'où viennent ces états rythmiques divers, où la même énergie est en cause, avec un éther que la science croit encore unique ?

De vives clartés nous manquent à l'heure actuelle sur ces questions. Nulle masse — nous le savons par mille expériences ou observations — ne peut d'elle-même se donner une structure, ni changer celle qu'elle a. Nulle force n'engendre elle-même le rythme suivant lequel elle se manifeste. D'autre part, — j'oserai dire à ce propos : Toute matière est structurée, toute force (ou manifestation de l'énergie constante) est rythmée.

Cette induction différentielle très générale ne peut être niée actuellement, ni contestée par aucun savant, bien qu'on la puisse dire non encore rigoureusement démontrée.

Il y a donc, dans la nature, des eurythmies et des eumorphies primordiales.

D'où viennent-elles ? Ou, en d'autres termes, comment l'atome se mouvant dans le vide peut-il réaliser la plus simple des eurythmies? Les matérialistes ne peuvent répondre à cette question nettement posée ; et dès lors leur doctrine est en pleine déroute.

J'ai dû tracer ici les grandes lignes de cette discussion que pour le moment il n'est pas nécessaire de pousser plus avant comme je l'ai déjà fait, comme je le ferai encore en lieu convenable.

J'en ai dit assez pour démontrer combien est futile et vaine la prétention de créer l'univers — par l'esprit — uniquement avec l'atome et le vide, y ajoutant le mouvement et même la « pesanteur » .

Le hasard n'a aucune place dans la conception de Démocrite suivant M. Jules Soury. Son erreur à forme élogieuse

sur les idées de rAbdéritain me semble flagrante. Il me semble aussi qu'il méconnaît cette grande face des choses observables que j'ai si souvent essayé de bien mettre en lumière, le fait incoordonné, aperçu en son incoordination, — fait de hasard proprement dit — et que j'oppose au fait non moins général de création — constitution eurythmique €t eurnorphique de toutes choses — et au fait de nécessité ou de fatalité, résultant et dérivé d'un ordre primitif, où nous découvrons, à l'exclusion des deux autres groupes, ce que les savants, sans une précision suffisante, ont nommé les lois.

Le hasard apparaît dans le « système » ou les systèmes de Démocrite et d'Epicure dans l'idée même primordiale de l'atome. Selon ces philosophes, l'atome primitif n'a aucune forme symétrique, ni régulière, ni voulue en aucune sorte, c'est comme les parcelles de plomb fondu que nos pères s'amusaient à verser dans l'eau à Noël, y cherchant ensuite des formes, c'est-à-dire une excitation à leur imagination et à leur mémoire pour créer, en croyant les reconnaître, ces prétendues formes (1). Et c'est là un cas particulier bien net de ce que je nomme le hasard.

Ces atomes sans formes, ou difformes, sont en mouvement dans l'espace vide. Ils tombent en ligne droite ou bien décrivent un cercle ou des cercles, ou d'autres courbes si l'on veut. Ils subissent à un moment donné une déviation de ce mouvement régulier ou quasi régulier primitif. Si cela est fatal ou nécessaire d'après les termes de la question posée, il faudrait le démontrer : mais il n'en est rien ; car la gravitation n'est point donnée ; et même, dans le cas de la gravitation, ajoutée généreusement au système, il faut que cette déclinaison vienne d'une cause, — d'une force si l'on veut — extérieure à tel nombre d'atomes déjà en mouvement. Si cette action n'est voulue par aucune puissance personnelle, comme on ne la peut faire dériver de rien, elle e&i fortuite. Ecartons sur ce point tout malentendu ! Deux groupes — immenses, si l'on veut — d'atomes en mouvement peuvent se rencontrer dans

(l) Je dis prétendues « formes » pour eumorphies. Ilfautbiea distinguer celles-ci des conlî^ïuralioQS fortuites et quelconques, appelées aussi des formes dans notre langue.

l'espace. Dans chacun de ces groupes, l'immanente nécessité régnera comme elle règne partout, sans que nulle puissance soit jamais en mesure d'y rien changer, toute action, quelle qu'on la suppose, ne pouvant s'exercer qu'en parfaite conformité des lois du nombre, de l'espace, du temps, de la masse et de la force. Étant donnée l'existence antérieure des deux groupes d'atomes — il faut ici compliquer un peu leurs mouvements d'ensemble — et s'ils se rencontrent, et si cette rencontre n'est voulue, n'est causée par aucune puissance spéciale consciente, volontaire, créatrice, — je dis créatrice à la façon de l'âme humaine — elle constitue, parmi les faits de nécessité ou de fatalité, un cas très net et même typique de fait de hasard.

La rencontre des atomes de Démocrite^ les faisant s'accrocher les uns les autres, et formant des agrégats — le mot est ici d'une justesse irréprochable — de plus ou moins grand volume, constitue donc bien un fait de pur hasard. Et que résultera-t-il de telles rencontres ? Non pas des molécules eumorphiques telles que les conçoit notre moderne chimie, mais des masses variables dont le mouvement se composera suivant le parallélipipède des vitesses et des directions des atomes primitifs, et ces masses iront où les pousseront les concours de nécessités mécaniques en cause dans chacun des faits particuliers ; et cela pourra continuer ainsi, éternellement, sans que l'eumorphie et l'eurythmie puissent, jamais naître de l'informe et de la pure action inconsciente de l'énergie universelle. Ou bien il faut accorder aux atomes une conscience, une volonté raisonnée, un savoir, une prévoyance, en faire de véritables dieux. Et encore resterait à expliquer comment ils se peuvent concerter pour réaliser une œuvre commune.

Un mot, en finissant ces prolégomènes, de la génération spontanée si longtemps admise par les savants et les philosophes trop pressés de conclure, ruinée aujourd'hui ])ar la science expérimentale.

Il serait temps pour le matérialisme ou pour d'autres métaphysiques, d'espèces analogues, je veux dire pareillement déterministes ou fatalistes, de ne plus chercher un point d'appui en cette science expérimentale. D'autant plus que lors même que l'éminent naturaliste Pouchet ne se fut pas trompé, aucune preuve de ces doctrines ne pourrait être tirée de la thèse par lui soutenue. En effet la question — nullement métaphysique — peut se réduire à ceci : Les êtres vivants sortent-ils, viennent-ils, de germes déjà organisés, visibles et tangibles, ou de germes plus subtils répandus dans l'espace, échappant à nos moyens directs d'observation? La science expérimentale a victorieusement établi que la première hypothèse est seule exacte. 11 n'a jamais pu être sérieusement question, parmi les savants proprement dits, d'êtres se formant dans un milieu convenable par les seules transactions fatales ou fortuites des masses moléculaires et de ce qu'on appelait encore, au temps de la mémorable discussion de Pouchet et de Pasteur, les forces physiques.

Un mot encore sur la prétendue » théorie » des évolutionnistes : Lors même que toutes leurs inductions différentielles seraient exactes — ce qu'ils .>ont loin jusqu'à présent d'avoir démontré — la croyance matérialiste n'aurait rien à y gagner, et les questions d'origine et de mode pour les créations naturelles demeureraient entières et non résolues.

Une confusion regrettable s'est faite sur ces problèmes. Elle vient en grande partie de certains esprits soi-disant épris d'ordre et d'idéal, mais extrêmement craintifs pour leurs croyances mal assises, et ayant assez peu de confiance en ce qu'ils nous donnent pour des convictions. Ces gens timorés ont une peur horrible de la science, la croyant favorable au matérialisme ; c'est dire qu'au fond de l'âme, ils sont très près d'adopter cette métaphysique dont ils sont épouvantés, et ne s'en peuvent sauver qu'en entretenant volontairement dans leur cœur des rêveries — douces pour eux peut-être, mais qu'ils sentent mensongères. Cette façon d'agir ne me semble ni belle, ni utile surtout en matière de savoir et de vérité. 11 y faut, comme je l'ai presque dit au commencement de ce discours, non seulement penser tout ce qu'on dit, mais dire tout ce qu'on pense.

— SS- II est bon aussi de nous rappeler quelquefois nos opinions

anciennes, les répudiant si elles nous semblent fausses, sans

rougir devant ceux qui se vantent de n'avoir jamais changé. Or, je veux écrire toujours suivant de telles règles, y

mettant à la fois — je l'affirme — et mon honneur et mon

plaisir (1).

(1 ) Dans le présent livre, je me suis placé en face de représentants vivants du matérialisme, de ceux — rares — que j'ai pu trouver présentant en quelque œuvre suffisante un corps de doctrine complet.

Quand le présent ouvrage paraîtra, au moins l'un de ceux que les hasards de la vie et de mes lectures m'a fait rencontrer, sera vivant encore et bien portant, je l'espère; il pourra donc me répoudre s'il n'est pas content de la façon dont j'aurai analysé, apprécié, discuté, combattu ses écrits et ceux de ses émules ou maîtres, décédés ou prudemment muets; et, dès aujourd'hui, je lui promets ma réplique. Elle pourra être jointe aux pièces du procès et je me ferai un devoir de mettre le tout au point dans une édition nouvelle. J'ai trouvé plusieurs avantages à cette manière de mener la discussion. A ces avantages, correspondent naturellement des inconvénients; le plus grand est le manque d'ordre méthodique apparent et ensuite la nécessité de revenir plusieurs fois sur les mêmes questions. Ce dernier n'est peut-être pas aussi fâcheux qu'on le pourrait craindre. Ces questions étant toutes difficiles, il n'aura pas été sans utilité de les présentera diverses reprises et en présence de formes notablement variées d'argumentation et de faits scientifiques présentés en des modes tout aussi variés.

Je commence par M. Herbert Spencer, l'im des plus anciens parmi nos contemporains et, de tous, peut-être, le plus explicite, le plus complet dans son f;enre, et qui a le plus abondaninient évoqué les faits scientifiques depuis l'Astronomie et la Physique générale jusqu'aux sciences socibles ou ce que, de nos jours, on nomme ainsi. Les premiers principes, !'> édition, traduction de M. £. Gazelles, Paris, 1894.

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