JASON
J'entends celui que la patrie N'a jamais pu lier à ses vrais intérêts, Qui rit de ses revers, gémit de ses succès, Qui serait, étouffant le cri de la uature, En toute occasion prêt à lui faire injure.
Les « merles » étaient encore nombreux à la fin du xvne siècle, quand Du Camp d'Orgas écrivait :
Oii\nnait dil La f'.roixmar, dans son juste courroux, S'il eût vu ces frondeurs qui vivent parmi nous, Qui, il<' tant d'ennemis se faisant une joie, Voudraient à leur fureur voir le royaume en proie.
Nous avons rencontré depuis ces personnages au Luxembourg. Ils sont flétris au xvmc siècle du nom d' <( Autrichiens ». Les voici encore aux Tuileries et au Palais-Royal, où ils sont signalés comme « propagateurs de mauvaises nouvelles ». C'était, par exemple, le tailleur Labbé, à l'époque de la guerre de la succession d'Autriche, répétant à qui voulait l'entendre que « la guerre était injuste » et « que le doigt de Dieu se manifestait pour les armes de la reine de Hongrie (.Marie-Thérèse) », de qui « on usurpait les biens ». C'était encore un renégat, domicilié d'ordinaire à Genève, Boyer de Bordeaux, que Ton croyait « espion de quelque couronne »; qui, du moins, ne manquait jamais de se ceindre d'une épée, quand les Autrichiens étaient vainqueurs, pour marquer ainsi la satisfaction qu'il éprouvait de leurs succès. Ces détracteurs de la grandeur française, et d'autres qui faisaient chorus avec eux dans les jardins publics, durent à de hautes protections de ne pas rester trop longtemps sous les verrous du For-l'Evèque; car, après une détention d'une quinzaine de jours, le lieutenant de police Marville les fit venir dans son cabinet, et, après une forte semonce," leur rendit la liberté.
La fin de l'ancien régime voit disparaître les « Autrichiens ». Du moins ils se cachent. On les aurait lapidés au Palais-Royal.
Durant toute la guerre, dite de l'Indépendance de l'Amérique, quelle joie parmi les nouvellistes parisiens, à chaque échec des Anglais!
Mondor, étant un jour aux Tuileries, Fut abordé par monsieur Bavarroi, Lequel lui dit : « Trêve de rêveries, Embrassons-nous, mon cher ami. — Pourquoi?
— Savez-vous pas une grande nouvelle, Qu'hier au soir on m'apprit? — Quelle est-elle.' —
— Dons un combat contre les insurgents, Le mois passé, non loin d'une rivière,
I >îx mille Anglais ont mordu la poussière, Mille sonl pris : le reste est sur les dents '....
Que si, par hasard, apparaît un nouvelliste anglomane, ses confrères lui font tous : Hou! hou!2. Et quand le courrier apporte de bonnes nouvelles d'Amérique, quand on apprend quelque grave revers des Anglais, on voit au Palais-Royal les « Cracovistes » se cotiser pour « commander les violons » et tirer un feu d'artifice.
Les sentiments patriotiques débordent au point que l'auteur du Tableau de Paris, Mercier, finit par en être agacé. Il se refuse à partager l'exaltation efifrénée de tous ces discoureurs de promenades publiques, et leur haine aveugle et violente des Anglais.
L'histoire, croit-il, ne parviendra pas à comprendre comment tout Paris était « insurgent », c'est-à-dire partisan des Américains luttant pour leur indépendance, et cela, dit-il, sans trop savoir pourquoi.
« Ne dirait-on pas à chaque nouvelle, écrit-il ailleurs, que l'Angleterre est abîmée, qu'elle n'a plus ni flotte, ni commerce, ni banque? On entend dans les cafés des gens qui, au plus léger avantage, affirment que le peuple anglais est aux abois, que dans trois mois il n'en sera plus question. C'est un épicier du coin qui fait ces belles prophéties : il le
1. Portefeuille français /">nr Tan 17// 1800 . t. I. La grande nouvelle, 1>. 34.