‹ Les nouvellistesChapitre 139 sur 139 · Bougeart, les Cordeliers Caen, 1891, in-8), p · texte numérisé non relu

Bougeart, les Cordeliers Caen, 1891, in-8), p

paraissaient se connaître; cette causerie incessante qui pénétrait dans les boudoirs, les cafés, les académies, régnait dans les promenades et jusque dans les assemblées de village; où l'on s'informait spontanément auprès de son voisin des événements du jour, où l'on échangeait avec lui impressions et pensées, cette causerie à la fois intime et publique, tomba peu à peu; car, matin et soir, chacun va trouver dans son journal les nouvelles les plus récentes et des jugements tout faits.

L'ancien régime avait été gouverné par l'opinion publique; dans la France qui sort de la Révolution, c'est la presse qui va régner. Et d'ailleurs la presse ne se serait-elle pas développée, que cet échange des nouvelles, des sentiments, des idées, sur les hommes et les choses, eût été impossible dans la société du xix° siècle. Au vieux temps, tous les Français en se rencontrant étaient d'accord sur les faits qui servaient de base à leur vie commune : ils étaient catholiques et unanimement dévoués à leurs institutions séculaires. C'était en toute confiance qu'ils s'abordaient pour causer des affaires publiques; gaîment ils échangeaient leurs pensées, leurs craintes et leurs espoirs, dans la certitude qu'ils ne se heurteraient pas à des dogmes inviolables aux yeux des uns ou des autres.

Le pouvoir royal, l'autorité religieuse, la juridiction parlementaire, les constitutions municipales et corporatives, ne pouvaient être mis en question; seuls les hommes étaient discutés. C'est ce qui frappe tant quand on suit les écrivains du temps à la promenade ou au café. Nous avons vu plus haut que les dissentiments commencent à s'accuser dans le courant du xvme siècle. On voit alors se former parmi les

nouvellistes un parti de républicains. Puis ces divergences deviennent de plus en plus graves, douloureuses. C'est sur les croyances qui sont l'essence même de la vie, sur les principes qui doivent servir de fondement à la société, que les Français sont aujourd'hui divisés profondément, et sans doute à jamais. Entre gens qui ne se connaissent pas, la conversation ne peut plus être que banale et indifférente. On témoignera même d'une confiance plus grande, d'un plus facile abandon avec l'étranger, qu'avec le compatriote ; car on sait par avance que, si ces dissentiments surgissent, ils seront, avec l'étranger, moins aigus et moins douloureux et toucheront moins profondément. C'est ainsi que, de jour en jour, chacun de nous se mure plus étroitement dans sa vie privée. Le développement de l'opinion publique n'est plus possible en France.

Puisse du moins la presse suffire à la grande tache qui lui incombe, la remplir avec noblesse de cœur, sincérité et désintéressement!

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