Mercure galant, icr,:\, II
en scène par Vizé, que lorsque ces Messieurs les Nouvellistes manquent de nouvelles, qu'ils se jettent sur les pendus et sur les roués et qu'ils s'entretiennent de ce qu'ils ont fait avant que d'être pris, de ce qu'ils ont répondu quand on les a interrogés, de ce qu'ils ont dit en mourant et de la manière dont ils sont morts ? »
Ces discours, auxquels les « exploits » des grands criminels servaient de trame, étaient écoutés passionnément : histoires de brigands qui hantaient le bourgeois rentrant chez lui. Il tremble de voir Cartouche ou Poulaillier surgir à chaque carrefour, et n'en retourne pas moins le lendemain pour écouter, en faisant creux de sa main derrière son oreille, le nouvelliste qui conte si dramatiquement ces terribles et horrifiques histoires '.
Et tout cela ne forme-t-il pas, aujourd'hui encore, une sorte de rubrique très soigneusement entretenue pour la plus grande satisfaction de l'abonné ou du lecteur?
Mais quel est cet homme, assis sur un banc, sous les marronniers en fleurs, qui s'écrie à voix haute :
« — Puisque je vous dis que je le tiens de mon beau-frère en personne!
— Du roi?
— Du roi, de mon beau-frère, c'est tout un! »
Il a le visage et le poil noirs, il est de taille grosse et trapue.
C'est le comte Charles d'Aubigné, frère de la marquise de Maintenon, que son esprit vif et naturel,
1. La Lorgnette philosophique (par Grimod de la Rcynirrc), Paris. 1 7 sr» , 2r part ii'. p. r,->.
autant que ses relations à la cour, transformaient, dans les promenades publiques, en nouvelliste entouré et applaudi. « C'était un panier percé, dit Saint-Simon, fou à enfermer, mais plaisant, avec de l'esprit et des saillies et des réparties auxquelles on ne se pouvait attendre; avec cela bon homme et honnête homme, poli, et sans rien de ce que la vanité de la situation de sa sœur eût pu mêler d'impertinent. » Aussi se bousculait-on pour occuper l'une des places de devant dans le cercle de gazetiers à la bouche, dont ce « beau-frère du roi » était l'oracle1.
Tels on voyait les nouvellistes fichés, comme des [tieux, dans les endroits des jardins publics qui se trouvaient favorablement disposés pour leurs assemblées. « Promeneurs végétatifs», ainsi qu'on les nommait, et qui semblaient en réalité faire partie du jardin au même litre que les plantes et les ifs en rangs d'ognons.
Les « nouvellistes écoutants » y restaient auprès de l'orateur en exercice, « consommant souvent les heures du repas, plutôt que de ne pas entendre la fin d'une nouvelle commencée2 ». La première nouvelle ouïe, une seconde suivait et s'opposait, comme la première, à ce que l'on rejoignit le potage3. Les femmes couraient alors relancer leurs maris, les tirer par les basques, avec les propos les plus vifs. Oyez la bourgeoise que Donneau de Vizé met en
1. Saint-Simon, éd. Boislhle. IV, 294-96; «Portraits et caractères», ms. du Musée britannique, publ. par M. de Boislisle, ibid., 294-95, note.