AU LECTEUR
M. Paul d'Estrée nous a été un précieux collaborateur. Dès l'époque où nous classions les papiers de la Bastille, nous étions frappé de l'intérêt oiïert par les dossiers relatifs aux Nouvellistes, que nous eûmes soin de grouper et de mentionner ensuite sous une rubrique spéciale en rédigeant le catalogue des archives provenant de la vieille prison d'État. Ainsi l'attention de M. Paul d'Estrée a été attirée sur ces liasses. Il en a tiré plusieurs études, dont de nombreux lecteurs ont pu apprécier le caractère nouveau et piquant, sur le Nouvelliste sans fard, sur le fameux chevalier de Mouhy, sur Bosquet de Colomiers, sur Nicolas Mahudel, nouvelliste et membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et généralement sur les « nouvellistes à la main ». Ici nous ne nous sommes occupé que des « nouvellistes à la bouche », des nouvellistes proprement dits; et M. Paul d'Estrée,
VIII Al LECTEUR
avec son érudition sûre et précise, avec son tact si fin des hommes et des choses de l'ancien régime, — déjà les lettres françaises n'en possèdent-elles pas de nombreux témoignages? — nous a été du plus grand secours. Sans lui ce livre n'eût sans doute jamais paru; en tous cas il ne fût pas devenu ce qu'il est. Le lecteur voudra bien, comme nous tenons à honneur de le faire nous-mème, lui en attribuer le mérite.
Fr. F.-B.
En notre temps tout trépidant de chemins de fer, d'autoscaphes et d'automobiles, de télégraphe, de téléphone, de reportage et d'interview, d'information à outrance et à jet continu, s'imagine-t-on une société — celle de l'ancien régime — où l'on restait sans nouvelles, et des guerres meurtrières, alors si fréquentes, et du mouvement commercial, et de l'action du gouvernement, et des événements mondains et littéraires : bref de tout ce qui fait la vie publique?
Pas de journaux!
1. Bibl. nat., mss franc. 3810 et iiouv. acq. franc. 1180. — Collection*; do
la Gazette et du Mercure. —Gui Patia, Lettres, éd. Réveillé-Parise;
1846. — Eug. Hatin, Histoire... de la Presse en France, t. 1 et II ;
Paris, I8ô9. — Pierre Brun, Autour du XVII" siècle; Grenoble, 1901. —
A. Christian. Oriyines de l'imprimerie en France; Paris. 1900.
« L'âge d'or! » diront nos contemporains; soit, mais aussi que d'inquiétudes! que d'angoisses pour la famille qui a l'un des siens dans l'armée de Flandre, l'armée d'Allemagne ou l'armée d'Italie; pour le négociant qui attend sa fortune d'un projet mis à l'étude dans les conseils du gouvernement; pour le rentier qui a placé ses capitaux en actions de la Compagnie des Indes; et, plus généralement, pour tous les bons citoyens qui s'intéressent à la prospérité du pays. Plus de nouvelles! mais en y réfléchissant bien, ce serait pour les Français, pour les Parisiens surtout, une calamité.
« Notre ville, écrit déjà Gui Patin, est pleine de gens curieux et allâmes de nouvelles. »
Dès l'année 10 19, le Commerce des nouvelles resiably peignait cet état d'esprit, alors qu'assiégés pendant les troubles de la Fronde, les Parisiens étaient privés de toute communication avec l'extérieur.
« La disette de pain, disait notre auteur, ne leur estoit pas tant insupportable. Ils ne savoient de quoi contenter les chancres affamés de leurs cerveaux. Quand ils se rencontroient l'un l'autre, c'estoit à se demander :
« — Que dit-on de nouveau?
« — Je ne sais.
« — Cela est étrange que l'on ne sait aucune nouvelle. Il semble que tout soit mort. L'on vit comme des bêtes, sans savoir ce qui se passe. »
Ainsi, sans quelques rogatons dont les colporteurs, en vidant leurs pochettes, remplissoient les chambres vides de leurs cervelles, ils prenoient le grand chemin des petites maisons. »
Monllosier indique la torpeur où s'engourdissait le
pays. « On recevait une seule gazette, appelée Gazette de France, qui paraissait une fois par semaine; voilà pour le mouvement des esprits. Dans le même temps un coche, à moitié vide, partait toutes les semaines des principales villes de province pour Paris; voilà pour le mouvement des affaires. » Encore Montlosier ne parle-t-il que des dernières années de l'Ancien Régime. Il ajoute : <■ Je me souviens du temps où on commença à recevoir dans nos provinces une feuille un peu moins insignifiante appelée le Courrier d'Avignon. Ce fut comme une fortune1. »
En 1631, Théophraste Renaudot avait fondé sa fameuse Gazelle. Le premier numéro en est daté du 30 mai. On ne voudrait pas diminuer la gloire du célèbre médecin, de ce grand esprit, généreux et novateur; mais, comme le fait déjà observer le savant auteur de {'Histoire de la Presse en France, Eugène Halin, on aurait tort de considérer la Gazette comme un journal, dans la véritable acception du mot. Ce n'était qu'un recueil hebdomadaire d'informations officielles, représentant à peine, pour la semaine écoulée, le contenu d'une demi-page d'un de nos quotidiens.
Encore de quelles informations s'agit il? La Gazette s'occupe beaucoup plus de la Turquie et des Etats du Grand-Mogol, que de la France, de Versailles ou de Paris. Les nouvelles de la semaine apprenaient au lecteur que tel ou tel grand seigneur était parti pour sa maison des champs, ou que Madame Deuxième avait tenu sur les fonts la petite-fille de la duchesse de Créquy. Prenons au hasard un des numéros de la