Montlosier. Mémoires, I, ICI
Gazette, celui du 19 février 1724, par exemple. Il devait suffire au bonheur et à la curiosité des Français de connaître — et c'était le menu de toute une semaine — ces nouvelles palpitantes d'intérêt :
Le 9 février, Mme d'Orléans, abbesse de Cbelles, a fait célébrer un service pour le repos de l'âme du duc d'Orléans.
— Le 12, le Roi a entendu la messe de Requiem pour l'anniversaire de Mme la Dauphine, sa mère.
— Le 15, le Roi est entré dans sa quinzième année.
— Le même jour, M. de Rolinville, envoyé extraordinaire de Lorraine, a été reçu en audience particulière.
Un point, c'est tout.
Or, comme l'écrira Manuel, en son style âprement ironicpje : « Un peuple qui veut s'instruire ne se contente pas de la Gazette de France. Que lui importe que le roi ait lavé les pieds à des pauvres qui ne les ont pas sales; que la Reine ait fait ses Pâques avec le comte d'Artois; que Monsieur ait daigné agréer un livre, que, peut-être, il ne lira pas, et que le Parlement en robe ait harangué un Dauphin en maillot? Il veut à la fin savoir tout ce qui se dit et tout ce qui se fait : pourquoi et pour qui un cardinal de Rohan s'amusait à enfiler des perles; s'il est vrai que la comtesse Diane (de Polignac) nommait des généraux d'armée et la comtesse Jules (de Polignac) des évêques; combien le ministre de la guerre (le prince de Montbarrey) donnait de croix de Saint-Louis à sa maîtresse pour ses étrennes. »
A ces questions la Gazette ne répondait pas; ni à d'autres. Ce n'était cependant pas faute de rédacteurs autorisés. Dès les débuts, Richelieu et le Père Joseph lui envoyaient des articles politiques;
Louis XIII en personne y traitait des questions militaires '.
Bien loin d'avoir été ce que nous appelons aujourd'hui un journal, la Gazette — et c'est encore une observation d'Eugène Hatin — ne fit qu'enrayer le développement et la marche du journalisme. A peine était-elle née, que Richelieu, pressentant l'importance d'un pareil organe, s'en rendait maître et la tournait aux fins de sa politique. Et, pour que cet instrument de règne ne cessât d'appartenir à l'Etat, il lui donnait un privilège qui devait, durant plus d'un siècle, empêcher toute concurrence. Le privilège fut renouvelé dans la suite, confirmé et précisé. En voici la teneur dernière2 : « Faisons défense, disait le roi, à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles soient, de s'immiscer dans la composition, vente et débit d'aucuns imprimés de relations et de nouvelles, tant ordinaires qu'extraordinaires, lettres, copies ou extraits d'icelles, et autres papiers généralement quelconques, contenant les relations des choses qui se passeront tant en dedans qu'en dehors de notre royaume. »
En IG60, un conseiller au Parlement, Denis Sallo, eut l'idée de tenter, dans le domaine des lettres, l'entreprise que Renaudot avait créée sur le terrain de la politique. Il fonda le Journal des Savants. Le nouvel organe eut tout aussitôt la protection du gouvernement et l'hostilité... des gens de lettres. Ceux-ci trouvaient intolérable, inouï, scandaleux, que la critique se
1. Voir Bibl. mil., ms. franc. 3840, Mémoires, en forme de journaux écrits de la main du roi Louis XIII. concernant les opérations militaires en Lorraine, en Picardie et en Languedoc, de 1633 a 1642.