LA LINGÈRE
Je vous en vais montrer de toutes les façons.
DORIMANT (au libraire, en lui désignant Hippolyte). Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons.
LA LINGÈRE (à Hippolyte).
Voilà du point d'esprit, de Gènes et d'Espagne.
IIII'POLVTE.
Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne.
Le burin d'Abraham Bosse a fixé le souvenir de ces boutiques qui enserraient les piliers de la Galerie ; et la légende, qui l'accompagne, est un vrai commentaire aux tableaux de genre dessinés par Corneille :
Tout ce que l'art humain a jamais inventé Pour mieux charmer les sens par la galanterie, Et tout ce qu'ont d'appas la grâce et la beauté. Se découvre à nos jeux dans cette galerie.
Ici. faisant semblant d'acheter devant tous. Des gants, des éventails, des rubans, des dentelles, Les adroits courtisans se donnent rendez-vous. Et, pour se faire aimer, galantisent les belles.
Les appels redoublés jusqu'à l'impoitunilé, les cris des marchands qui, de leurs échoppes, s'elï'orcent de
happer la clientèle indécise ou récalcitrante, nous les entendons aujourd'hui encore, quand nous traversons les Halles. Et, au témoignage des contemporains, le langage employé dans le palais de Thémis n'était guère plus élégant que le vocabulaire en usage chez nos gaillardes marchandes de poisson ou de fromage, affrontées par des râleurs. Il est piquant de constater que, dans cette course à la réclame, c'étaient les libraires qui montraient l'ardeur la plus provoquante. Us annonçaient à haute voix leurs nouveautés. On les entendait crier : ■ Messieurs, Messieurs, voici les livres de tel ou tel, ce sont des œuvres incomparables! » Et quelques auteurs, plus modestes, s'en trouvaient un peu estomaqués — ils le disaient du moins; comme M. de Boisrobert, dans ses Épitres de 1637 :
Ce qui surtout blesse ma modestie, Et qui ne peut souffrir de répartie, C'est que mon nom retentira partout Dans le Palais, de l'un à l'autre bout.
Si je vais là. parfois, pour mes affaires. Que deviendrai-je, oyant trente libraires Me clabauder et crier de concert :
« Deçà, messieurs, achetez Boisrobert ! ••
Et Conrart, dans une réponse à son confrère, donne ainsi le dernier coup de pinceau :
Fais venir, dans ton cabinet, Courbé. Sommaville el Quinet, Et, s:iiis barguigner, leur délivre Tes lettres pour en faire un livre, Qu'ils clabauderont au Palais, Tous les jours au sortir des plaids.
(Courbé, Sommaville et Quinet étaient trois libraires de la Galerie).
A' ssi quelle cohue vers le milieu du jour!
Là, tes courretières d'amour, Fonl mille tours de passe passe.
Et Berthaud, dans une description très poussée en couleur, s'efforce de donner une idée des clameurs confuses, qui s'entre-croisent en celte chasse à la clientèle :
Ça, monsieur, qu'achèterez-vous?
Dit une belle librairesse,
Venez voir une belle pièce !
Les Héroïnes de du Bosc.
J "ii i les œuvres de Labarosc.
Tenez voici l'Honnête femmel
Venez ici, lenez, madame,
Voilà les irii\ iv- de Caussin!
J'ai dos Heures de papier fin.
Elles sonl à la chancelière.
J'ai la Cassandre tout entière.
Voulez-vous les œuvres d'Arnaud?
J'ai bien ici ce qu'il vous faut.
Monsieur, cberchez-vous quelque chose?
J'ai les pièces que Bellerose
i lonsen ail le plus chèrement.
Je les ;ii eu secrètement.
Depuis qu'il esl hors «lu théâtre.
Avez-vous lu sa Cléopâtre"}
C'esl une pièce qui ravit.
Surtout quand Antoine la suit.
Il faut admirer ici la (inesse du jeu de mot. La belle librairesse poursuit :
Voulez-vous voir la Galatce,
La Niobé, la Pàsitée,
La Morl de César, Jodelet,
Le Cinna, le Maître cl valet,
Tout le recueil des comédies.
Voici de belles tragédies,
Qu'on a faites depuis deux jours!
J'ai bien encore les Amours
Du prince de la Grand'-Bretagne.
Voiciles Essais de Montagne....
Belle Iibrairesse, ma mie, vous avez surtout la langue terriblemenl bien pendue. Toul auprès, un industriel du sexe fort sait faire valoir, lui aussi, sa
marchandise :
Voici
( .<• qui ne se trouve qu'ici :
Des couteaux à la Polonaise.
Des collets de buffle à l'anglaise,
Un castor qui vient du Japon.
Venez voir un feutre fort bon;
11 esl excellent pour la pluie :
C'esl de ceux qu'on porte en Turquie!
Des canons, des bas à botter,
Monsieur, voulez-vous acheter?
Soit; mais à qui entendre? car déjà l'on est entrepris par celte autre marchande :
Monsieur, j'ai de belle Hollande, Des manchettes, de beaux rabats, De beaux collets, de fort beaux luis!
Achetez-vous quelque chemise?
Voici de belle marchandise :
Venez, monsieur, venez à moi, Vous aurez bon marché, ma foi!
Les dames ne sont pas moins vivement hélées, ni moins prestement agrippées au passage :
Approchez-vous ici, madame;
Là! voyez donc, venez, venez!
Voici ce qu'il \ ou- faut, tenez !
liil un autre marchand, qui crie
Du milieu de la galerie.
J'ai de beaux masques, de beaux glands,
De beaux mouchoirs, de beaux galands.
Venez ici, mademoiselle :
J'ai de bellissime dentelle!
Des point- coupés qui sonl t'oit beaux.
De beaux étuis, de beaux ciseaux.
I le la neige îles plus nouvelles.
J'ai des cravates les plus belles.
124 LES NOl'VELLISTES.
Un manchon, un bel éventail, Des pendants d'oreille «mi émail, Une coëfle de crapaudaillc, J'ai de beaux ouvrages de paille... l.
Eh! que n'a-t-elle dont1 pas?
Aussi tous ces négociants avaient-ils fini par se trouver si bien chez eux, dans la Galerie du Palais de Justice, que, pour un peu. ils en eussent expulsé magistrats, avocats et plaideurs. Au fait, ceux-ci ne gênaient-ils pas l'accès de leurs étalages?
Une lingèreici de colère se pique
Contre les chicaneurs qui, parlant de procès,
Empêchenl les chalands d'aborder sa boutique2.
Mais soudain cette lingère rébarbative se déride. Quels cris, quelle hilarité! Des huées, s'élevant de toutes parts, poursuivent un malheureux qui sort, pâle et blême, à pas rapides, de la Grand'Chambre.
En nouvelliste donne l'explication de ce tumulte : c'est un tel. Il vient de plaider contre sa femme, et il n'avait, hélas! que trop de motifs de gagner son procès.
« Hé, Monsieur, lui crie un libraire, voici le Cocu imaginaire*. » Et plus loin un mercier :
« Peignes de corne, peignes de corne ! »
L'infortuné disait lui-même :
« Et il n'y avait pas jusqu'à un misérable garçon de boutique qui me suivît sur les bas degrés de la Grande Cour eUqui, par une froide allusion, jouait à mes côtés de la cornemuse 3. »
1. Les citations relatives aux cris des marchands sont tirées du Paris en ners burlesques de Berthaud, éd. origiu.. p. 14-15.