Mercier, Tableau de Paris, chapitre des Nouvellistes
2. Outre Mercier, voir le duc de Lévis, Portraits, p. 184; Y Esprit (les
D'autres abbés parlent de théologie, ou plutôt de philosophie, car le passant qui s'arrête est stupéfait de se trouver dans un groupe de libres penseurs en soutane.
Le 10 novembre 1728, à trois heures de relevée, dans l'allée des Carmes, l'abbé Bouchard assure à un nombreux auditoire « qu'il est ridicule à Dieu d'avoir voulu envoyer son Gis Jésus-Christ sur terre, pour se faire crucifier, qu'il est indigne de la majesté divine de s'être servi d'un tel moyen pour racheter le genre humain ». Quant à la morale qu'on prétend tirer de l'austérité et de l'ascétisme, l'abbé estime qu'elle est bonne pour les esprits faibles; que d'ailleurs seuls les esprits faibles croient à la religion1. A ces mots, l'abbé Tollet opine du bonnet. En passant, Dampmartin fait ce croquis : «. Plusieurs groupes d'ecclésiastiques sont épars. Ne cherchez pas parmi eux l'agréable vernis île- abbés du grand monde; ce sont de pauvres hères, couverts de méchantes souquenilles, travaillant sans relâche, n'ayant pour récréation que quelques instants de promenade ».
« Le beau temps commence à faire rassembler les nouvellistes dans les promenades publiques, porte un rapport de police du :2i février 1732; et ils s'y entretiennent sur le différend quïl y a entre les Pères de l'Oratoire et les Jésuites. »
Ces nouvellistes théologiens sont loin d'être d'humeur placide. Leurs déliât s donnent lieu à plus de vacarme encore que ceux des « chenilles de théâtre » ou des critiques littéraires. Souvent même, quand les
ix français et étrangers (janv. 1786 . 1. 73; Journal de Paris, 1 midor an X, analyse de l'Histoire secrète de ta Révolution frai 1. H ' M ' enal, ms. 10158, f. 281.
LE LUXEMBOURG. io7
laïcs se sont mêlés parmi eux, la conversation, qui a dégénéré en discussion, de discussion dégénère en querelle : — ces éternelles guerres de religion.
Tais-toi, tais-toi, censeur, ne me t'ni< plus la loi, De peur de voir tomber quelque chose sur toi ! Songe encore une fois que, si tu nie réveilles, Je saurai sans délai te couper les oreilles.
Et les deux adversaires de se prendre au collet. Les assistants interviennent : c'est une mêlée générale.
Ainsi nos deux champions, déjà défigurés.
Ne sont plus reconnus qu'à leurs nez bigarrés.
Les opinions émises parles nouvellistes du Luxembourg se propageaient rapidement parmi les bourgeois de la ville; car ce jardin fut, à partir du dernier tiers du xvne siècle, et jusque vers le milieu du xvnr, la promenade favorite des Parisiens. Comme l'altitude en était supérieure à celle des Tuileries, l'air passait pour y être plus pur; d'autant que le jardin immense était lui-même bordé par les vastes enclos qui entouraient les couvents voisins, d'un côté les Carmes déchaux et les filles du Saint-Sacrement; de l'autre le clos des Chartreux. Et, à l'extrémité du Luxembourg, les allées, en dévalant, débouchaient sur la vraie campagne, sur les cultures maraîchères de Notre-Dame des Champs. Aussi, de la terrasse qui avoisinait le palais d'Orléans, en s'appuyant sur la balustrade en marbre, avait-on une vue merveilleuse : un océan de verdure dont les vagues, ondulant à la brise, se perdaient aux dernières lignes de l'horizon;
comme des récifs violets, les toits d'ardoises en émergeaient de place en place, et, devant soi, au premier plan, le bas'sin cerclé d'une allée de sable clair, les plates-bandes de fleurs brillantes, — c'étaient des carrés de tulipes, d'anémones et de violettes, des rubans d'œillets blancs et d'œillets rouges, — et la foule des promeneurs bigarrée et papillotante dans ses habits aux vives couleurs. Car, sous Louis XIV, hommes et femmes se parent de gaies nuances, et les femmes encore sous la Régence et sous Louis XV. C'est surtout à l'époque de la foire Saint-Germain que les dames venaient au Luxembourg faire montre de leurs atours. Elles avaient des jupes dont « les unes étaient brodées, les autres chamarrées de dentelles; et il y en avait dont l'enrichissement consistait en la seule façon de l'étoffe; mais il n'y en avait pas qui n'eût sa beauté et sa magnificence qui, étalée avec pompe, y faisait voir un si grand mélange de couleurs que la vue en était agréablement partagée, n'en reconnaissant souvent aucune parmi une si grande confusion ». Les élégantes y lançaient les modes nouvelles; mais la vicomtesse de Jaucourt « ayant imaginé des lévites à queue de singe, y parut avec cette queue très longue et très tortillée et si bizarre que tout le monde se mit à la suivre, ce qui obligea le Suisse de Monsieur de venir prier celte dame de se retirer pour éviter un plus grand tumulte ». Les marquis de Molière y faisaient valoir leurs canons énormes en toile tuyautée ou rayée de couleur, leurs chapeaux empanachés de trois bouquets de plumes et leurs habits chamarrés de dentelles de guipure. Sous la Régence, les bourgeois n'ont déjà plus des costumes aussi pimpants. Les nuances de leurs vestes de gros
drap, de ratine, ou de bouracan, ou de droguet, suivant la saison, varient entre le rouge sombre et le brun clair; mais les boutons d'argent ou de cuivre ciselé y brillent encore et, sur la poitrine, les petitsmaîtres portent des bouquets, « gros comme la gorge d'une nourrice et qui font d'eux autant de parterres ambulants ». Ils tiennent presque tous leurs chapeaux à la main, laissant admirer leurs perruques frisées et poudrées à la mode.
Et, parmi ces groupes frivoles et sémillants, des artistes, les plus grands, Watteau, qui vient y prendre sur le vif « l'homme du monde attentif ». « Il l'a croqué, saisi dans ses attitudes changeantes; le voici, sous l'ampleur de sa perruque, dans son habit à larges manches et à boutons, un seul nœud à l'épaule, un seul brin de dentelles aux manches et au jabot : c'est ['Homme appuyé, le Promeneur vu de face, le Promeneur vu de profil, l'Homme accoudé*. »
Puis, s'arrêtant aux groupes de nouvellistes et jetant parmi eux leur opinion, d'une voix distraite, apparaissent des philosophes, des écrivains. Voltaire « y cherche un rythme harmonieux pour ses piquantes pensées »; plus loin le « ténébreux » Crébillon 2. Diderot y vient rêver, en été, avec sa redingote en pluche grise, élimée sur un des côtés, sa manche déchirée, les bas de laine noire recousus par derrière avec du fil blanc; ce qui lui fait une assez triste figure dans l'allée des Soupirs. Enfin Jean-Jacques. A l'entrée du jardin, les camelots, comme de nos jours encore, distribuent des réclames. Ils ne lui en ont pas