Q ■Anal de M'" Du Noyer, publ. en Hollaiul
éloigné des promenades les conteurs de nouvelles, et le bulletin qu'on attendait de la poste n'est pas arrivé. Il y aura demain, à ce que Ton prétend, de quoi exercer les nouvellistes. »
Le 3 juillet 1747 arrivent les premières informations sur la bataille de Lawfeld. « On dit, écrit l'agent secret de la police, que la liste des blessés et des morts ne paraîtra que vendredi. Les nouvellistes murmurent fort contre ce retard et tirent des conjectures qui font pitié, en disant qu'on en veut diminuer le nombre '. »
Ça et là, des groupes d'anciens militaires suivent avec anxiété la marche des armées en Flandre, sur les bords du Rhin ou en Bohème. On les reconnaît de loin à leurs perruques énormes ou à leurs têtes presque chauves.
Les abbés sont presque aussi belliqueux que les vieux officiers. L'un d'entre eux s'était même acquis une notoriété considérable sous le pseudonyme d1 « abbé Trente mille hommes ». Bien des contemporains ont laissé sur lui de piquants détails; entre autres Mercier dans son Tableau de Paris :
« Un bourgeois de la rue q'es Cordeliers écoutait assidûment un abbé grand ennemi des Anglais. Cet abbé l'enchantait par ses récits véhéments. Il avait toujours à la bouche cette formule :
« — Il faut lever 30 000 hommes; il faut embarquer « 30 000 hommes; il en coûtera 30 000 hommes pour « s'emparer de Londres. »
On était en 1779.
« Le bourgeois tombe malade. Il pense à son cher
1. Archives de la Bastille. Bibl. de l'Arsenal, Gazetins de la police secrète, ras. 10169.
LE LUXEMBOURG. lob
abbé qu'il ne peut plus entendre dans l'allée des Carmes et qui lui avait infailliblement promis la destruction prochaine de l'Angleterre au moyen de 30 000 hommes. Pour lui marquer sa reconnaissance, il lui laissa un legs et mit sur son testament :
« Je laisse à M. l'abbé Trente mille hommes, « 1 200 livres de rente. Je ne le connais pas sous un « autre nom ; mais c'est un bon citoyen qui m'a certifié « au Luxembourg que les Anglais, ce peuple féroce, « serait bientôt détruit1. »
On imagine l'embarras du notaire chargé d'exécuter les volontés du défunt. Il prit finalement le parti de se transporter au Luxembourg, armé du testament et suivi de son principal clerc. S'approchant d'un « peloton », où l'on discutait avec animation, il demanda si l'on ne connaissait pas un abbé qui avait prédit la destruction de l'Angleterre par une armée de 30 000 hommes.
Ce ne fut qu'un cri :
— L'abbé Trente mille hommes? mais le voilà !
Et précisément le petit collet était occupé, sous un platane de l'allée des Carmes, à convaincre un groupe d'auditeurs attentifs, de l'heureuse issue de la prochaine campagne, grâce à l'intervention d'un corps de trente mille hommes habilement dirigés.
Apprit-il jamais, dans sa vie, nouvelle qui lui fut plus agréable que celle dont le notaire venait lui faire pari? Aussi reprit-il avec une ardeur nouvelle ses démonstrations lumineuses, prédisant la destruction prochaine delà perfide Albion par sa légion sacrée de trente mille hommes J.