I. Hatin, II
ouvrages de la haine et de l'envie de mes ennemis. Et je me suis rappelé cette belle ode d'Horace : Le sage demeure inébranlable.... »
Du moins d'Alembert put-il se consoler de cet échec en faisant interdire en France le Coun-ier du Bas- Rhin.
A l'instar de son secrétaire perpétuel, l'Académie en corps ne supportait pas la moindre atteinte à sa majesté. Linguet ayant risqué sur elle quelques plaisanteries, dans le Journal de Bruxelles du 25 juillet 1776, à propos de la réception de La Harpe, l'illustre Compagnie résolut d'en faire porter ses doléances au gouvernement. Elle désigna pour cet office deux grands seigneurs, qu'elle avait lieu de croire bien en Cour, le duc de Nivernais et le duc de Duras. Ceux-ci obtinrent que le ministre intervint auprès de Panckouke, éditeur du Journal de Bruxelles, et que Linguet fût exclus de la rédaction. Le publiciste se réfugia à Londres et, dans ses fameuses Annales politiques, reprit l'offensive contre Messieurs de l'Académie. Nouvelle démarche auprès du ministre de la Maison du roi : c'était Amelot. Les Immortels levaient les bras au ciel :
« — L'administration peut-elle tolérer l'introduction en France d'un pareil ouvrage?
— J'en suis bien fâché, Messieurs, répondit cette fois le ministre, mais je ne puis faire droit à votre requête. Le roi, la reine, toute la famille royale ne lisent que le journal de M. Linguet et le lisent avec le plus grand plaisir. »
Le mot était d'autant plus spirituel que Linguet attaquait avec une certaine âpreté le gouvernement français, à commencer par Amelot lui-même.
Le Journal de Monsieur, rédigé par Geoffroy et par l'abbé Royou — ■ ce dernier était beau-frère de Fréron — avait déjà parcouru une assez longue carrière, puisque la collection en comprenait une trentaine de volumes, quand l'Académie, mécontente du compte-rendu de Tune de ses séances, obtint en 1783 la suppression de la feuille.
Enfin cette ombrageuse personne crut avoir découvert le moyen de juguler, une fois pour toutes, des critiques qu'elle jugeait inadmissibles. C'était de se faire attribuer le privilège exclusif de la presse périodique. Il ne paraîtrait plus désormais en France de journal, ni de revue, qu'avec l'estampille et sous la tutelle de .Messieurs de l'Académie. Voltaire trouvait ce projet admirable. Il mit tout en œuvre pour le l'aire aboutir; mais il ne put arriver à se^fîns.
Que si l'Académie pensait comme d'Alembert, son secrétaire perpétuel, et comme Voltaire, son premier sujet, toute la République des lettres pensait comme l'Académie. Desfontaines rédigeait le Nouvelliste du Parnasse. Il y faisait la critique des livres nouveaux. Dès 1732, les gens de lettres obtinrent du gouvernement qu'il mit fin à ce scandale. Desfontaines changea son fusil d'épaule; il gardait à vrai dire le même fusil. Il lit paraître ses Observations sur les écrits modernes. Les auteurs des écrits modernes estimèrent qu'ils n'avaient que faire d' « observations ». Ils implorèrent le Conseil du roi, qui interdit la feuille nouvelle, le 6 septembre 17i3.
I.inguel lui-même, qui attaque les autres avec la vivacité que l'on sait, n'admet pas plus que les autres qu'il puisse être attaque.
Les artistes dramatiques n'ont pas l'épidémie
moins sensible que les gens de lettres. La Clairon obtient une lettre île cachet contre Fréron qui, dans l'article incriminé, ne l'avait même pas nommée. Il ne fallut rien moins que l'intervention de la reine de France pour sauver le coupable. Or Fréron était dans la presse le plus ferme soutien du trône et de l'autel.
Et la monarchie frappa le vaillant lui leur: elle le tua même pour satisfaire la rancune des auteurs critiqués. L'Année littéraire élait entrée dans sa vingt-troisième année, quand on vint brusquement annoncer à Fréron que ses adversaires l'emportaient enfin auprès du chancelier. Son journal était supprimé sous prétexte qu'il ne payait pas régulièrement les pensions dont il avait la charge. A cet instant. Fréron revit passer sous ses yeux, comme en un rapide éclair, les phases de sa longue lutte pour la défense des traditions, des croyances, du génie de la France; pour la gloire de ce qu'il croyait fermement être le vrai, le bien et le beau : la religion, la royauté et la grande littérature du \vue siècle. A tant d'ennemis ameutés contre lui, au tlot montant des idées nouvelles, il n'avait eu à opposer que la puissance de son travail et la force de son caractère. Enfin, il se sentait vaincu. Sa tète s'inclina sur sa poitrine : « C'est là, dit-il, un malheur particulier qui ne doit détourner personne de la défense de la monarchie. Le salut de tous est attaché au sien. » Et Fréron ferma les yeux.
Son fils, qui avait hérité île son talent, n'oublia pas comment son père élait mort. Aussi, dès les premières heures de la Révolution, la royauté — juste expiation — ■ ne connut-elle pas de plus féroce pamphlétaire ni d'ennemi plus acharné que lui.
Le Parlement, qui ne cessait de présenter au roi les remontrances les plus éloquentes en faveur de la liberté, n'admettait pas plus la liberté que ne l'admettaient les philosophes, du moment qu'elle pouvait servir de rempart à ses adversaires. Chacun de ses membres est un Voltaire en robe et en bonnet. Le Parlement emploie trois séances (11, li et 1<S juillet 1780 à vitupérer, par la bouche de Duval d'Eprémesnil, les Annales de Linguet qui ont osé le prendre à parti. Le 2 mars 1785, il va jusqu'à faire défendre, par le Conseil du roi, de publier aucune dissertation sur quelque matière de législation et de jurisprudence que ce soit.
Necker, l'homme de la Révolution, au point que son départ du ministère déchaîna la tempête du 14 juillet, allait plus loin encore : il n'entendait pas qu'on parlât de lui, fût-ce pour en dire du bien; et il fit interdire une petite feuille qui avait eu l'impertinence de publier quatre vers à sa louange.
Au moins, les journalistes eux-mêmesse reconnaissaient-ils justiciables de la critique?
Boursault était traduit devant le lieutenant de police par Donneau cle Vizé, directeur du Mercure de France, pour avoir osé plaisanter dans une comédie, — et avec quelle modération! — la rédaction du journal. Et, comble d'horreur! n'avait-il pas intitulé sa pièce, le Mercure de France! Vizé en réclamait la suppression; mais le lieutenant de police ne lui donna satisfaction qu'en partie. Boursault, obligé de modifier le titre de sa pièce, l'appela spirituellement : la Comédie sans litre.
Non moins irritable fut ce groupe de journalistes, qui se constitua dans la seconde moitié du xvine siècle,
et auquel nous devons la Correspondance secrète poar servir à l'histoire de la République des lettres. Le Président de Bachaumont, ses collaborateurs et ses successeurs, rédacteurs de ces Mémoires, n'ont pas assez d'indignation pour flétrir les critiques qui « avilissent le talent ». Et ils disent son fait à certain auteur dramatique, Cailhava de l'Estandoux, assez téméraire pour composer une comédie intitulée le Journaliste : « On assure qu'aucun censeur n'ose prendre sur lui d'approuver cette iniquité1 ».
Bref, dans cet ordre d'idées, la pensée du siècle qui, d'apparence, semble pourtant épris de tolérance et de liberté, se cristallise dans celte phrase de l'encyclopédiste Grimm, l'ami de Voltaire et de Diderot : « Tous les grands hommes ont été intolérants... et il faut l'être - ».
La Presse, telle que nous la comprenons, de libre information et de critique indépendante, ne pouvait donc pas exister dans la vieille France.
En terminant la période de l'ancien régime, dans sa longue histoire du journalisme. Eugène Hatin conclut :
« Le corps, la machine, l'instrument était créé; mais il lui manquait l'âme, le souffle, le ressort qui devait lui donner la vie et le mouvement; les Walt et les Fulton de cette vapeur, dont Benaudot fut le Salomon de Caus, ne devaient arriver qu'avec la Révolution. »