‹ Les nouvellistesChapitre 7 sur 139 · Oibl. /i'i/.. ms. nouv. acu. franc · texte numérisé non relu

Oibl. /i'i/.. ms. nouv. acu. franc

Il faut arriver à 1777, douze ans avant la Révolution, pour rencontrer le premier quotidien, le Journal de Paris. Lancée au mois de novembre 1776, Tannonce en avait immédiatement déchaîné l'hostilité des écrivains. Que de brocards, de chansons et d'épigrammes! En voici un échantillon.

Le journal avait trois commanditaires, dont l'un était le pharmacien Cadet :

On lisait au sacré vallon

Un nouveau journal littéraire.

« Quelle drogue! dit Apollon.

— Rien d'étonnant, répond Fréron, Il sort de chez l'apothicaire.

— Quoi, dit Linguet, sur son haut ton, Un ministre de la canule

Voudrait devenir noire émule!

— Oui, dit La Harpe, que veux-tu?

Cet homme, ayant toujours vécu Pour le service du derrière,

Doit compléter son ministère En nous donnant un torche... »

Tel fut l'accueil que la République des leltres lit au premier quotidien.

Il est édifiant de suivre, dans un recueil de législation, la série des édits, ordonnances, déclarations, lettres patentes, arrêts du Conseil, sentences du Parlement, statuts corporatifs, codes coutumiers et autres réglementations généralement quelconques,

1. [sambort, Recueil des anciennes lois françaises, t. X1V-XXVIII.

qui restreignirent la liberté d'écrire sous l'ancien régime.

Le 10 septembre 1563, Charles IX défend de rien imprimer sans la permission spéciale du roi; interdiction renouvelée le 16 avril 1571. Les contrevenants étaient passibles des peines les plus sévères.

Louis XIII confirme et précise. En cas de délit, le

châtiment est. étendu aux imprimeurs, libraires,

étalagistes, colporteurs. Les lettres royales du

25 juin lG-2'i défendent de publier quoi que ce soit

concernant les affaires de l'État. Ce qui semble encore

à Louis XIV un excès de tolérance. Il redouble de

rigueur, et les Parlements abondent dans son sens.

Les plus indépendants, comme celui de Bretagne,

/ vont jusqu'à défendre de critiquer, non seulement le

\ gouvernement, mais n'importe qui. On ne doit plus

^écrire d'aucune personne.

Au regard du régime despotique de Louis XIV, la Régence aurait été un gouvernement libéral. En matière de presse, ce libéralisme consista à rendre plus dures encore les ordonnances antérieures. Des peines corporelles viennent aggraver les amendes et la moitié de celles-ci est promise au délateur.

Le duc de Bourbon, puis le cardinal de Fleury s'inspirent du môme esprit. Une ordonnance du 10 mai 1728 déclare que les contrevenants seront considérés comme « perturbateurs du repos public ». Ils seront condamnés, la première fois, au bannissement hors de leur province; en cas de récidive, au bannissement hors du royaume. Quant aux imprimeurs, ils seront mis au carcan pour un premier délit ; le second délit les conduira aux galères, « sans que la peine puisse être atténuée ».

10 LES NOl'VELLISTES.

Loin que, sous l'influence des idées philosophiques qui commencent à se développer, la sévérité des lois promulguées contre les écrivains s'adoucisse, elle s'accroît d'ordonnance en ordonnance. Le 16 avril 1757, le roi déclare que « tous ceux qui seront convaincus davoir composé, fait composer ou imprimer des écrits tendant à attaquer la religion, à émouvoir les esprits, à donner atteinte à l'autorité du gouvernement, à troubler l'ordre ou la tranquillité, seront punis de mort ». Les « folliculaires », comme disait déjà Voltaire, devaient être pendus. « Troubler l'ordre ou la tranquillité », expressions merveilleusement générales. On allait pouvoir pendre tout le monde. Les imprimeurs, colporteurs, libraires devaient être pendus également.

Le 2S mars 17C4, on défend plus particulièrement de faire paraître quoi que ce soit concernant l'administration des finances. Le 10 janvier 17(i7, c'est le Parlement de Paris qui impose silence sur les questions religieuses; car les Parlementaires, adversaires éloquentsde la royauté, étaient encore moins libéraux que le gouvernement. Et les libraires eux-mêmes n'avaient pas d'autre manière de voir. Les règlements qu'ils rédigent eux-mêmes concordent avec les ordonnances royales, avec les arrêts du Conseil et les sentences des tribunaux. Enfin l'État avait à sa disposition les lettres de cachet. Autant l'ancien régime témoignait d'égards aux écrivains en renom, aux Voltaire, aux Diderot, aux La Beaumelle, aux Marmontel, aux Morellel, aux Mirabeau, hôtes illustres de la Bastille ou du château de Vincennes, autant il poursuivait les publicistes obscurs avec une incroyable sévérité. Pour ceux-ci nulle légalité. Quand ils s'étaient

établis à l'étranger, on organisait, pour les y saisir, d'incroyables guet-apens1.

Au .Mont Saint-Michel, une cage de bois les attendait. Voltaire cite le cas du malheureux Dubourg, de son vrai nom Victor de la Cassagne. Ce pamphlétaire famélique s'était réfugié en Allemagne pour y publier une satire du gouvernement français, le Mandarin ou l'Espion chinois, qui se vendait par fascicules comme un petit journal. 11 fut arrêté, en 1745, par des soldats de l'armée française qui occupait Francfort. Enfermé dans la cage du Mont Saint- Michel, il y subit plusieurs interrogatoires.

« Après un an et quatre jours d'encagemcnf, dit Voltaire, Dubourg mourut de misère et de folie. Il avait depuis douze jours refusé sa nourriture; et les religieux du Mont Saint-Michel lui entonnaient du bouillon par un entonnoir. Quand il mourut, ses vêtements étaient des loques. Aussi quel horrible séjour, et si mortel que le président de l'élection d'Avranches, l'interrogateur, n'avait pu y rester plus de six heures et en était sorti tout glacé. »

Voltaire exagère sans doute; mais la cage existait. Elle avait plusieurs mètres en long et en large. Ln homme pouvait s'y tenir debout.

Après Dubourg, on y mit un autre publiciste, Desforges, pour avoir écrit une poésie, fort belle d'inspiration, qui eut son heure de célébrité :

Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile,

où l'auteur critiquait l'altitude honteuse du gouvernement français dans l'affaire du prince Edouard

1. Paul d'Estrée, le Nouvelliste sans fard, extrait du Bulletin du phile du ir> décembre 1896.

Stuart. On sait que le ministère avait osé faire arrêter le prétendant au trône d'Angleterre en plein Opéra, avec scandale, et en violation des droits les plus élémentaires de l'hospitalité.

IIP

On aurait tort cependant de faire grief de ces rigueurs au pouvoir royal.

Non. ce n'était pas la faute au gouvernement. C'était l'esprit du temps. Les victimes de l'intolérance étaient les premières à solliciter contre leurs adversaires les foudres de l'autorité. A ce point de vue, il n'est pas d'exemple plus topique que celui de Voltaire. Quand l'illustre philosophe se trouve à Paris, on ne voit plus que lui dans les bureaux de la police. Est-il au loin, il accable le lieutenant général de lettres aussi humbles que pressantes. Démarches et lettres ont le même objet : il faut enfermer, à Bicôtre ou au For-1'Evèque, tel ou tel confrère qui s'est permis de toucher aux œuvres du grand homme. Et, dans son empressement à faire emprisonner ses détracteurs, quelle ardeur, quelle activité! « En arrivant à Paris, écrit-il le 31 août 174-1 au lieutenant de police, Fevdeau de Manille, j'allai d'abord chez vous pour vous faire ma cour. » Naturellement. — « Je m'y suis présenté depuis, poursuit le philosophe, pour vous demander justice, au nom du sens commun, contre les ouvrages impertinents dont cette ville est inondée. Entre autres, il y

1. Correspondance secrète pour servir à l'histoire de la République îles lettres. — Eugène Hatin. livre cité. — P. Brun, Autour du XVII' siècle; Grenoble, 1901, in-12.— Sainte-Beuve. Lundis. — Léouzon-le-Duo, Voltaire et la police: Paris. 1867. in-16.

en a un, aussi insolent que ridicule, et qui serait digne du plus profond mépris, s'il n'était digne de punition. » Ces requêtes sont fréquentes; et l'argument dont notre solliciteur use le plus volontiers, pour démontrer l'infamie de ceux qui osent critiquer ses ouvrages. est qu'en s'attaquant à lui, Vollaire,on porte atteinte à « un officier de la maison du roi ». Au fait, du moment où Voltaire était officier de la maison du roi, n'était-il pas de la dernière inconvenance de ne point trouver sublimes les vers de ses tragédies?

A-t-il un procès? Voltaire ne peut admettre que ses adversaires osent plaider leur cause. Il s'agit du libraire Jore. Celui-ci a fait composer par son avocat un mémoire des plus modérés. Ce factum — c'est l'expression du temps — est mis en vente, suivant l'usage. « Il ne tient qu'à vous, monsieur, écrit Voltaire au lieutenant de police, le 16 juin 1736, d'empêcher les imprimeurs d'imprimer ce libelle, et de le pincer. » Et, le 26 juin : « Les lois, les bonnes mœurs, votre autorité sont également blessées. Je le réclame, monsieur, punissez un scélérat déjà coupable mille fois devant vous. » En effet, n'était-il pas scandaleux que, dans un procès contre Voltaire, un libraire eût l'insolence de faire valoir ses droits? En l'absence du philosophe, ce sont ses amis, le fidèle Thiériot, Mme Denis, qui courent chez le ministre ou le magistrat. Et il faut lire les écrits incriminés pour en apprécier la modération et la justesse.

Le vindicatif philosophe poursuit d'une haine féroce le directeur de l'Année littéraire, Elie Fréron. Il réclame contre lui les pires châtiments. « Est-ce que Bicètre est plein? » écrit-il, le 2-4 juillet 1749, à d'Argental. Un moment, il a pu espérer que son

ennemi était écroué au For-1'Evêque. La lettre de cachet aurait été obtenue par la Clairon, actrice que le publiciste s'était permis de critiquer :

Absolvit nunc pœna Dcos !

s'écrie Voltaire qui ne sait plus contenir sa joie.

Il ne se contente pas de poursuivre les auteurs. Fort de ses études sur les ordonnances précitées, le philosophe s'attaque aux libraires. Il fait enfermer l'intègre Didot. Il rude autour des boutiques et des étalages, guettant en policier sournois les publications nouvelles. Et, quand il a découvert une brochure dont sa gloire pourrait être égratignée, il part d'un trait la porter à la police. Il traque les colporteurs, organise dans son propre logis des souricières où viennent donner ces malheureux, qu'il fait jeter ensuite dans les prisons les plus rebutantes, volontairement oublieux de la femme et des enfants laissés sans pain au logis.

Puis, sur la fin de sa vie, imposant les mains dans un geste sublime au petit-fils de Franklin, il dira avec une émotion communicative : « Dieu et la liberté ! » En mourant, le maître transmit à ses disciples l'esprit qui l'avait animé. Au cours d'un article sur Bajazet, La Harpe fut amené à comparer la pièce de Racine à la Zulime de Voltaire. Le sujet des deux tragédies présentait quelque analogie. Finalement, le critique se prononça en faveur de Bajazet, mais avec une certaine circonspection : « C'est donc une terrible entreprise, écrivait-il, que de refaire une pièce de Racine, môme quand Racine n'a pas très bien fait. » Quelle hérésie! oser prétendre qu'une pièce de Voltaire est inférieure à une pièce de Racine, laquelle

elle-même ne serait pas très bien faite! « Est-ce que Bicètre est plein? » se fût écrié le génie méconnu. 11 était mort, hélas! mais ses pontifes veillaient. Ils contraignirent La Harpe à faire amende honorable dans le numéro suivant du Mercure. Encore cet acte de contrition ne suffit-il pas à leur ressentiment. Les démarches, dont le maître avait donné de mémorables exemples, recommencèrent sur de nouveaux frais; tant et si bien, que la direction du Mercure fut enlevée à La Harpe '.

D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie, entendait la tolérance de la môme façon. Un rédacteur du Courrier du Bas-Rhin, feuille publiée dans les États du grand Frédéric, s'étant permis d'attaquer l'encyclopédiste, celui-ci appela sur la tête de son détracteur les foudres du roi de Prusse; ce qui lui valut la réponse suivante :

« Je sais, écrit Frédéric, qu'un Français, votre compatriote, barbouille régulièrement par semaine deux feuilles de papier; je sais qu'on achète ses feuilles et qu'un sot trouve toujours un plus sot pour le lire ; mais j'ai bien de la peine à me persuader qu'un écrivain de cette trempe puisse porter atteinte à votre réputation. Ah! mon bon d'Alemberl! si vous étiez roi d'Angleterre, vous verriez bien d'autres brocards que vos très fidèles sujets vous fourniraient pour exercer votre patience. Si vous saviez quel nombre d'écrits infâmes vos chers compatriotes ont publiés contre moi pendant la guerre, vous ririez de ce misérable folliculaire. Je n'ai pas daigné lire tous ces

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