‹ Les nouvellistesChapitre 86 sur 139 · M ET HA · texte numérisé non relu

M ET HA

Le nouvelliste des Tuileries qui acquit la plus grande réputation, bien qu'il n'ait jamais pu prétendre à la valeur do son prédécesseur le comte de Lionne, fut un honnête bourgeois de Paris, habitué de la terrasse des Feuillants, le « bonhomme Métra ». « Il était le coryphée de tous les nouvellistes, » écrit Salabery2.

Les contemporains ne s'accordent pas sur ses pré-

1. Correspondance secrète (dite de Métra politique et littéraire, ou mémoires pour servir à Vhistoire des Cours, des Sociétés et de la littérature en France, depuis lu mort de Louis XV : L" éd. Neuwied, Société r plaque, 17T5-1793, 10 vol. pet. in-S; réimpression, Londres, 1787, 18 vol. in-12. — Correspondance secrète au,- Louis XVI, Marie-Antoinette, et la Ville dr 1777 à /r.f';', publ. par M. de Lescure; Paris. 1866, 2 vol. in-8. — Lettres du baron de Kagenec 1779-1784 . publ. par Léouzon-Leduc ; Paris, 1884. — Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t. XIII. — Leclerc de Sept-Chênes, Eloge de J.-A. Métra, le nouvelliste, éd. or,, ! . - 1786 : éd. a\ ec préface de M. Maurice Tourneux. Paris. 1879. — Duc

de Lévis, Souvenirs, Paris. 1*10. — Salabery, Voyagea Constant inople, en Italie. . Paris, s. d., in-8. — Mémoires de I" marquise de V Arifat, éd. II. Courteault, Paris. 1900. — Les Mânes de M. Mil, nyme, par .los. Servan), Paris. 1.789. — Norvins, Mémorial, éd. L. de Lanzac de Laborie, Paris. 1896. — J.-A. Dulaure, Histoire de Pa Fournier, Paris, s. d. — Schérer, Grimm et la < orrespondance de Mi tra, Paris. L887.

-.'. Salabery, p. 13, note.

noms, car Leclerc de Sept-Chênes, secrétaire du cabinet de Louis XV, dans l'éloge quelque peu ironique qu'il lui a consacré, le l'ait naître à Paris le 21 avril 1714, et le nomme Joachim-Alexandre; tandis que le Journal de Paris, qui annonce sa mort, le -21 janvier 1786, l'appelle François Métra, en orthographiant : Mettra. Le bonhomme logeait alors cul-desac Dauphine, non loin des Tuileries, où il se rendait tous les jours. 11 appartenait à une vieille famille de bourgeois parisiens, qui n'avait pas laissé déjouer un certain rôle dans Je mouvement cabochien, au temps de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons. Et Métra était fier, non sans raison, du « mortier d'apothicaire » que ses aïeux s'étaient transmis de père en fils, depuis Hugues Gapet, disait-il. Il occupait luimême un emploi dans les fermes, quand il hérita de 10000 livres de rente. Devenu riche, il s'empressa de quitter les bureaux pour s'adonner exclusivement à sa passion d'apprendre et de répandre des nouvelles.

A la terrasse des Feuillants, il prenait place sous un gros marronnier, au milieu d'un vaste cercle de chaises réservées aux privilégiés qu'il admettait à ses entretiens. Nul intrus n'eût osé prendre possession d'un de ces sièges. D'ailleurs les Suisses du jardin ne l'auraient pas souffert.

Nouvelliste des Tuileries, Métra n'en avait pas moins été l'élève des nouvellistes du Luxembourg. A leur école, il avait appris l'art de recueillir, de conter et de commenter les événements politiques; car, au temps de sa jeunesse, c'était encore au Luxembourg que se trouvaient les meilleurs « bureaux ». « Là, il écoutait les leçons de ceux qu'une longue expérience avait instruits; là, il méditait en silence sur les com-

binaisons si étendues de la politique; là, enfin, il puisait ces principes toujours sûrs, ce tact fin, ce coup d'oeil rapide qui lui faisait juger, prévoir, développer tous les événements1. »

Prenons le portrait que trace de lui Norvins, confirmé en ses détails par le duc de Lévis, par la marquise de Villeneuve- Arifat , par Alissan de Ghazet, par les rédacteurs du Bachaumont et bien d'autres.

Norvins le décrit ainsi :

« J'ai constamment vu le nouvelliste Métra vêtu d'une ample redingote de drap vert dragon, légèrement ornée d'un petit galon d'or qui se répétait aussi sur les bords de son chapeau tricorne, très petit et très évasé, dont les trois côtés étaient également relevés et assujettis par des ganses d'or. Ce chapeau, entièrement perdu depuis la Révolution, couvrait hermétiquement une petite perruque de fantaisie négligée, à un seul rang de boucles circulaires, qui était complétée par un crapaud, petit sachet de taffetas noir, où s'emprisonnaient les cheveux. .Métra, déplus, portait négligemment sous son bras gauche un beau jonc à pomme d'or et, à la main, une grosse tabatière de vieille laque. Le reste de son costume consistait en une veste écarlate aussi galonnée, une culotte de velours noir, deux chaînes de montre, des bas de soie chinés et des souliers de castor à boucles. »

Il avait toujours le visage très coloré, mais ce qui le caractérisait, c'était le nez, énorme, formidable, colossal, un nez qui eût couvert de son ombre le nez môme de Cyrano : « un nez monstrueux, rouge, tubercule, étage, fortifié par la nature », trois nez l'un sur

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