‹ Les noyades de NantesChapitre 13 sur 19 · PORTRAIT DE CARRIER · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE CARRIER

Dessin du temps.

Bibliothèque nationale, cabinet des Estampes.

l'épouvante 153

simples comparses : l'adjudant général Hector Legros est reçu à grands moulinets de sabre, se sauve et gagne la porte qui reçoit le coup1. Un gendarme qui apporte souvent des lettres au Conventionnel déclare que celui-ci « ressemble plutôt à un lion rugissant qu'à un mandataire du peuple »2 et le forgeron Moutier, amené pour une affaire de réquisition de vins, n'ose pas dépasser l'antichambre : par la porte ouverte, il entend Carrier causant avec Lamberty, Fouquet et Robin.

— Il faut que vous opériez cette après-dînée, sans exception de qui que ce soit.

— Ne t'embarrasse pas, représentant du peuple, ton affaire sera faite ce soir.

Le forgeron a garde de se montrer : — « Je n'entendais parler, dit-il, que de sabrer et de couper; j'avais peur d'être coupé aussi. » Pourtant, lorsque Fouquet sortit, Moutier lui demanda de quoi il s'agissait :

— Viens, ce soir, à trois heures, à la Sécherie, tu le verras, répondit le noyeur simplement.

Le soir, il veut une noyade d'hommes, de femmes et d'enfants3.

Le ton change encore à l'égard de ceux qui viennent pour solliciter une grâce : le citoyen Throuard se présente à l'hôtel de La Yilletreux, afin de réclamer la mise en liberté deDorvo, ancien procureur de la com-

1 Soles de Bachelier.

3 Bulletin, VI. n» 80, p. 319 et Notes de Bachelier.

rnune, l'un de cent trente-deux notables de Nantes expédiés au Tribunal révolutionnaire de Paris. Comme il attend son tour d'audience, il perçoit ce mot de Carrier, criant dans la pièce voisine :

— Comment ce f... Comité révolutionnaire travaille-t-il donc ? Cinq cents têtes devaient tomber, et je n'en vois pas encore une !

Throuard est introduit; à peine a-t-il exposé le motif de sa démarche, que Carrier empoigne un chandelier, court sur le visiteur pour lui donner des coups : Throuard s'efforce à garder bonne contenance; mais il est jeté dans l'escalier \

Une jeune ouvrière tailleuse de Nantes, Perrotte Brevet2, imbue des préjugés de l'ancien régime, se met en tête qu'elle obtiendra la liberté de son frère, prisonnier à l'Entrepôt, si elle va implorer le tyran, comme jadis on implorait le roi. C'était vers le 10 janvier 1794.

— Quel âge a ton frère?

— Trente-six ans.

— Il est bon à f... à l'eau. S'il n'avait que dixhuit ans, je pourrais te le remettre ; mais il faut qu'il périsse, et bien d'autres à sa suite, et les trois quarts de la ville de Nantes.

Perrotte prend peur : elle s'en va. Mais, honteuse de sa faiblesse, elle revient peu de jours plus tard : elle voudrait bien voir son frère dans la prison et savoir quel sort lui est réservé. Le représentant

1 Pièces l'émises à la Commission des Vingt-un, p. 12.

2 Ou Brevette.

i/épouvante 155

répond que c'est bien simple : tous les détenus seront noyés. « sans autres formalités ». L'ouvrière se jette à genoux : quel est donc le jugement qui condamne son frère ? Carrier déclare que c'est lui-même qui rend ces jugements; que si elle récidive, il la fera f... à l'eau avec les autres : il saisit le fourreau de son sabre, la frappe, la pousse vers la porte. Elle descend les marches, toute tremblante; il la rappelle : le voici transformé ; il la trouve gentille ; il lui prend la main, cherche à l'embrasser, disant que, si elle veut... elle pourra voir son frère. Mais il est préférable de citer la naïve déposition de cette pauvre fille : — « Pour lors, la dite Brevet lui répondit que ce n'était pas dans sa place; que, d'un malheur elle ne voulait pas en faire deux; que, d'ailleurs, son honneur était ce qu'elle avait de plus cher au monde ; qu'en outre son frère, peut-être, n'en aurait pas été mieux. D'après cela elle lui dit : — Donne-moi un ordre par écrit pour aller voir mon frère. Il lui répondit qu'il ne donnait aucun ordre par écrit et qu'il fallait aller au Comité révolutionnaire, voir sur les registres si son frère était porté dessus. Pour lors elle s'y transporta et plusieurs membres dudit Comité, à elle inconnus, lui dirent qu'elle n'avait pas ce droit et que son frère était bien dans la maison de l'Entrepôt jusqu'à ce qu'il fut embarqué pour descendre à Paimboeuf. En conséquence, ladite Brevet se transporta le lendemain, environ sur les huit heures du matin, où elle resta jusqu'à six heures du soir; elle apprit enfin que son frère n'était plus dans la prison et qu'il était dans le bâtiment où on faisait périr les

prisonniers ; elle avait un morceau de pain pour lui donner ; elle ne put le lui remettre. Pour lors, le commandant du poste de la Sécherie lui dit : — Je n'ai pas permission de laisser passer qui que ce soit que par les ordres de Carrier. En conséquence, ladite Brevet fut de suite chez Carrier, lui demander la permission d'approcher du bâtiment où était son frère, pour lui donner du pain. Alors Carrier lui dit que son frère n'avait pas besoin de pain, qu'il avait assez à boire et que si elle voulait lui répliquer, il allait aussi la faire mettre dans le même bateau; et le tout s'est dit avec de l'humeur et même prenant une chaise pour la frapper. Donc la nuit suivante, ils ont péri avec toute la cruauté abominable, en les frappant indignement à coups de hache » '.

Cette frénésie, le proconsul la portait dans sa vie publique. N'était-il pas maître de ses fureurs ou se figurait-il imposer et faire montre de crânerie ? On le vit, à la porte du théâtre, poursuivre, le sabre à la main, un citoyen « qui lui avait fait une observation »2. A la Société populaire, il hurlait que « les Nantais étaient des scélérats et qu'il fallait jouer à la boule avec leurs têtes »3. Et même, un soir, pérorant à la tribune devant les patriotes ébahis, dans un accès de démence, et pour « animer son discours », il coupa, à grands revers de sa lame, les chandelles qui

1 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 23 et suiv.

'- Idem., p. 22.

3 Bulletin, VI, n» 80, p. 320.

éclairaient l'assemblée *. Ces manifestations étaient rares, car, on le sait, il ne se produisait guère. Dès le milieu de janvier 1794, il avait quitté l'hôtel de la Petite Hollande, résidence officielle des Conventionnels en mission, pour se réfugier, loin des solliciteurs et des embarras, dans un faubourg de Nantes, à Bourg-fumé : il avait réquisitionné là, et obtenu par la terreur qu'il inspirait, la maison de campagne du citoyen Ducros2.

Cette habitation était située sur le chemin de Tous- Aides 3, à droite en allant vers Doulon. C'est une construction assez vaste, mais d'extérieur irrégulier et rustique : de la façade donnant sur la rue, les fenêtres au rez-de-chaussée et la porte ont été murées : — au temps de Carrier, par précaution ? Peut-être, et ceci donne à l'immeuble un aspect aveuglé et sinistre. Un portail ouvrait sur la cour, où se trouvait un corps de garde : des soldats, postés là, jour et nuit, veillaient à la sûreté du représentant. Les appartements, transformés en chais dans ces dernières années, étaient confortables et même élégants : après un premier salon se trouvait la chambre à coucher, éclairée sur le jardin ; les fenêtres, protégées, à l'intérieur, par de solides.volets de chêne, étaient munies de gros verrous fortement rivés. Les plafonds de ces deux pièces conservent encore des vestiges de moulures et de rosaces. Dans la chambre est l'alcôve

1 Bulletin, VI, n° 73, p. 290.

* Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. il

3 Aujourd'hui, rue d'Allonville.

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